0001
Ernest Capendu
MARCOF-LE-MALOUIN
(1863)

Table des matières

PREMIERE PARTIE LES PROMIS DE FOUESNAN 4
I LE JEAN-LOUIS. 5
II LA BAIE DES TREPASSES. 15
III KEINEC. 25
IV LE CHEMIN DES PIERRES-NOIRES. 31
V LA SAINT-JEAN. 35
VI PHILIPPE DE LOC-RONAN. 45
VII UN SECRET DE FAMILLE. 51
VIII LE MARCHE. 64
IX DIEGO ET RAPHAEL. 73
X IAN CARFOR. 84
XI LE SORCIER DE PENMARCKH. 93
XII LE TAILLEUR DE FOUESNAN. 103

0002XIII LE DERNIER DES LOCK-RONAN. 112
XIV LES FUNERAILLES. 121
XV LES HERITIERS PRESSES. 130
XVI LA ROUTE DES FALAISES. 140
XVII MARCOF. 150
XVIII LE SEPULCRE DU MARQUIS DE LOC-RONAN. 160
XIX CARFOR ET RAPHAEL. 170
XX UN PR-TRE ASSERMENTE. 181
XXI LES DEUX RIVAUX. 192
XXII YVONNE. 199
XXIII DEUX C-URS POUR UN AMOUR. 208
DEUXIEME PARTIE. L-ABBAYE DE PLOGASTEL. 220
I L-ABBAYE DE PLOGASTEL 221
II L-ABBAYE DE PLOGASTEL 233
III L-ENFANT PERDU 243
IV LA FIDELITE 254
V LES CALABRES 262
VI L-AVENTURIER. 273
VII L-INCONNUE. 282
VIII LES DEUX FRERES. 291
0003IX LA CELLULE DE L-ABBESSE. 301
X L-AMOUR DU CHEVALIER DE TESSY. 309
XI LES SOUTERRAINS. 319
XII LE POISON DES BORGIA. 333
XIII LES PROJETS D-HERMOSA. 350
XIV LA POURSUITE. 364
XV LA CHOUANNERIE. 375
XVI LES TORTURES. 388
XVII AUDIERNE. 400
XVIII LE MOURANT. 406
XIX LA FOR-T DE PLOGASTEL. 413
XX L-INTERROGATOIRE. 423
XXI DIEGO ET MARCOF. 442
A propos de cette édition électronique 452

PREMIERE PARTIE

LES PROMIS DE FOUESNAN

I
0004
LE JEAN-LOUIS.

Dans les derniers jours de juin 1791, au moment où le sol
eil couchant dorait de ses rayonnements splendides la surf
ace moutonneuse de l-Océan, embrasant l-occident des flots
d-une lumière pourpre, comparable, par l-éclat, à des mét
aux en fusion, un petit lougre, fin de carène, élancé de m
âture, marchant sous sa misaine, ses basses voiles, ses hu
niers et ses focs, filait gaiement sur la lame, par une be
lle brise du sud-ouest. L-atmosphère, lourde et épaisse, c
hargée d-électricité, se rafraîchissait peu à peu, car le
vent augmentant progressivement d-intensité, menaçait de s
e changer en rafale. Les vagues, roulant plus précipitées
sous l-action de la bourrasque naissante, déferlaient avec
force sur les bordages du frêle bâtiment qui, insoucieux
de l-orage, ne diminuait ni sa voilure ni la rapidité de s
a marche. Il courait, serrant le vent au plus près, bondis
sant sur l-Océan comme un enfant qui se joue sur le sein m
aternel.
0005
Son équipage, composé de quelques hommes, les uns fumant
accoudés sur le bastingage, les autres accroupis avec nonc
halance sur le pont, semblait lui-même n-avoir aucune préo
ccupation des nuages plombés et couleur de cuivre qui s-am
oncelaient au sud et s-emparaient du firmament avec une vé
locité incroyable pour tous ceux qui n-ont pas assisté à c
e sublime spectacle de la nature que l-on nomme une tempêt
e.

Ce lougre, baptisé sous le nom de Jean-Louis, parti la ve
ille au soir de l-île de Groix, avait mis le cap sur Penma
rckh. Quelques ballots de marchandises entassés au pied du
grand mât et solidement amarrés contre le roulis, expliqu
aient suffisamment son voyage. Cependant ce petit navire,
qu-à son aspect il était impossible de ne pas prendre tout
d-abord pour l-un de ces paisibles et inoffensifs caboteu
rs faisant le commerce des côtes, offrait à l–il exercé d
u marin un problème difficile à résoudre. En dépit de son
extérieur innocent, il avait dans toutes ses allures quelq
0006ue chose du bâtiment de guerre. Sa mâture, coquettemen
t inclinée en arrière, s-élevait haute et fière vers les n
uages qu-elle semblait braver. Son gréement, soigné et adm
irablement entretenu, dénotait de la part de celui qui com
mandait le Jean-Louis des connaissances maritimes peu comm
unes.

On sentait qu-à un moment donné, le lougre pouvait en un
clin d–il se couvrir de toile, prendre chasse ou la donne
r, suivant la circonstance. Peut-être même les ballots qui
couvraient son pont, sans l-encombrer toutefois, n-étaien
t-ils là que pour faire prendre le change aux curieux.

Au moment où nous rencontrons le Jean-Louis, rien pourtan
t ne décelait des intentions guerrières, il se contentait
de filer gaiement sous la brise fraîchissante, s-inclinant
sous la vague et bondissant comme un cheval de steeple-ch
ase, par-dessus les barrières humides qui voulaient s-oppo
ser à son passage. Les matelots insouciants regardaient d-
un -il calme approcher la tempête.
0007
A l-arrière du petit bâtiment, le dos appuyé contre la mu
raille du couronnement, se tenait debout, une main passée
dans la ceinture qui lui serrait le corps, un homme de tai
lle moyenne, aux épaules larges et carrées, aux bras muscu
leux, aux longs cheveux tombant sur le cou, et dont le cos
tume indiquait au premier coup d–il le marin de la vieill
e Bretagne.

Depuis trois quarts d-heure environ que la brise se carab
inait de plus en plus, ce personnage n-avait pas fait un s
eul mouvement. Ses yeux vifs et pénétrants étaient fixés s
ur le ciel. De temps à autre une sorte de rayonnement inté
rieur illuminait sa physionomie.

– Avant une heure d-ici, nous aurons un vrai temps de dam
nés ! murmura-t-il en faisant un mouvement brusque.

Un petit mousse, accroupi au pied du mât d-artimon, se re
leva vivement.
0008
– Pierre ! lui dit le commandant.

– Maître, fit l-enfant en s-avançant avec timidité.

– Va te poster dans les hautes vergues. Tu me signaleras
la terre.

Le mousse, sans répondre, s-élança dans les enfléchures,
et avec la rapidité et l-agilité d-un singe, il se mit en
devoir de gagner la première hune de misaine.

– Amarre-toi solidement, lui cria son chef.

Puis, marchant à grands pas sur le pont, le personnage s-
approcha d-un vieux matelot à la figure basanée, aux cheve
ux grisonnants, qui regardait froidement l-horizon.

– Bervic, lui demanda-t-il après un moment de silence, qu
e penses-tu du grain qui se prépare ?
0009
– Je pense qu-avant dix minutes nous en verrons le commen
cement, répondit le matelot.

– Crois-tu qu-il dure ?

– Dieu seul le sait.

– Eh bien ! en ce cas, fais fermer les écoutilles et nett
oyer les dallots.

– Bien, continua le patron du Jean-Louis en voyant ses or
dres exécutés. Alerte, enfants ! Carguez les huniers et am
enez les focs !

– C-est pas mal, mais c-est pas encore ça, murmura Bervic
resté seul à côté du commandant auquel il servait de cont
re-maître et de second.

– Qu-est-ce que tu dis, vieux caïman ?
0010
– Je dis que, pendant qu-on y est, autant carguer la misa
ine ; le lougre est assez jeune pour marcher à sec, et si
nous laissons prise au vent, il ne se passera pas cinq min
utes avant que la voilure ne s-en aille à tous les grands
diables d-enfer-

– Tu te trompes, vieux gabier, répondit le commandant, si
la brise est forte, ma misaine est plus forte encore. Env
oie prendre deux ris, amarre deux écoutes et tiens bon la
barre. Tu gouverneras jusqu-en vue de terre. Va ! je répon
ds de tout. Marcof n-a jamais culé devant la tempête, et l
e Jean-Louis obéit mieux qu-une jeune fille.

– C-est tenter Dieu ! grommela le vieux marin, qui néanmo
ins s-empressa d-obéir à son chef.

La tempête éclatait alors dans toute sa fureur. Les rayon
s du soleil, entièrement masqués par des nuées livides, n-
éclairaient plus que faiblement l-horizon. Cinq heures son
0011naient à peine aux clochers de la côte voisine, et la
nuit semblait avoir déjà jeté sur la terre son manteau de
deuil. Des vagues gigantesques, courtes et rapides comme e
lles le sont toujours dans ces parages hérissés de brisant
s et de rochers, s-élançaient avec furie les unes contre l
es autres, par suite du ressac que la proximité de la terr
e rendait terrible. La rafale passant sur la mer échevelée
, comme un vol de djinns fantastiques, tordait les vergues
et sifflait dans les agrès du navire.

Le petit lougre bondissait, emporté par le tourbillon ; m
ais néanmoins il tenait ferme, et gouvernait bien. Presque
à sec de voiles, ne marchant plus que sous sa misaine, ob
éissant comme un enfant aux impulsions de la main savante
qui tenait la barre, il présentait sans cesse son avant au
x plus fortes lames, tout en évitant avec soin de se laiss
er emporter par les courants multipliés qui offrent tant d
e périls aux navires longeant les côtes de la Cornouaille.

0012 Personne à bord n-ignorait les dangers que courait le
Jean-Louis. Mais, soit confiance dans la bonne constructi
on du lougre, soit certitude de l-infaillibilité de leur c
hef, soit indifférence de la mort imminente, les matelots,
rudement ballottés par le tangage, n-avaient rien perdu d
e leur attitude calme et passive, presque semblable à l-al
lure fataliste des musulmans fumeurs d-opium. Le patron lu
i-même sifflait gaiement entre ses dents en regardant d-un
-il presque ironique la fureur croissante des flots. On e
ût dit que cet homme éprouvait une sorte de joie intérieur
e à lutter ainsi contre les éléments, lui, si faible, cont
re eux si forts !-

Au moment où il passait devant l-écoutille qui servait de
communication avec l-entre-pont du navire, deux têtes jeu
nes et souriantes apparurent au sommet de l-escalier, et d
eux nouveaux personnages firent leur entrée sur l-arrière
du Jean-Louis.

Le premier qui se présenta était un grand et beau jeune h
0013omme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux yeux bleus
et aux cheveux blonds. Il portait avec grâce le costume si
mple et élégant des habitants de Roscof. Des braies blanch
es, une veste de même couleur en fine toile, serrée à la t
aille par une large ceinture de serge rouge, et laissant a
percevoir le grand gilet vert à manches bleues, commun à p
resque tous les Bretons. Un chapeau aux larges bords, tout
entouré de chenilles de couleurs vives et bariolées, lui
couvrait la tête. Ses jambes se dessinaient fines et nerve
uses sous de longues guêtres de toile blanche. Il portait
à la main le pen-bas traditionnel.

Dès qu-il eut atteint le pont, sur lequel il se maintint
en équilibre, malgré les rudes mouvements d-un tangage éne
rgique, il se retourna et offrit la main à une jeune fille
qui venait derrière lui.

Cette charmante créature, âgée de dix-huit ans tout au pl
us, offrait dans sa personne le type poétique et accompli
des belles pennerès de la Bretagne. Le contraste de ses gr
0014ands yeux noirs, pleins de vivacité et presque de pass
ion, avec ses blonds cheveux aux reflets soyeux et cendrés
, présentait tout d-abord un aspect d-une originalité sédu
isante, tandis que l-ovale parfait de la figure, la petite
bouche fine et carminée, le nez droit aux narines mobiles
et la peau d-une blancheur mate et rosée, constituaient u
n ensemble d-une saisissante beauté. Une large bande de to
ile duement empesée, relevée de chaque côté de la tête par
deux épingles d-or, formait la coiffure de cette gracieus
e tête. Le corsage de la robe, en étoffe de laine bleue, t
out chamarré de velours noir et, de broderies de couleur j
onquille, dessinait une taille ronde et cambrée et une poi
trine élégante et riche de promesses presque réalisées. Le
s manches, en mousseline blanche à mille plis, s-ajustaien
t à la robe par deux larges poignets de velours entourant
la naissance du bras. La jupe bleue retombait sur une seco
nde jupe orange, laquelle, à son tour, laissait apercevoir
un troisième jupon de laine noire. Des bas de coton ceris
e, à broderie noire, modelaient à ravir une fine et délici
euse jambe de Diane chasseresse. Le petit pied de cette be
0015lle fille était enfermé dans un simple soulier de cuir
bien ciré, orné d-une boucle d-or. D-énormes anneaux d-or
eilles et une chaîne de cou à laquelle pendait une petite
croix d-or, complétaient ce costume pittoresque.

En s-élançant légère sur le pont du lougre, la jeune Bret
onne déplia une sorte de manteau à capuchon à fond gris ra
yé de vert, qu-elle se jeta gracieusement sur les épaules.
Précaution d-autant moins inutile, que les vagues qui déf
erlaient contre le bordage du Jean-Louis retombaient en pl
uie fine sur le pont du navire, qu-elles balayaient même q
uelquefois dans toute sa largeur.

– Ah ! ah ! les promis, vous avez donc assez du tête-à-tê
te ? demanda en souriant le patron du lougre, dès qu-il eu
t vu les deux jeunes gens s-avancer vers lui.

Il avait formulé cette question en français. Jusqu-alors,
pour causer avec Bervic et pour donner des ordres à son é
quipage, il avait employé le dialecte breton.
0016
– Dame ! monsieur Marcof, répondit la jeune fille, depuis
que vous avez fait fermer les panneaux, l-air commence à
manquer là-dedans-

– Si j-ai fait fermer les panneaux, ma belle petite Yvonn
e, c-est que, sans cela, les lames auraient fort bien pu t
roubler votre conversation.

– Sainte Marie ! quel changement de temps ! s-écria le je
une homme en jetant autour de lui un regard plein d-étonne
ment et presque d-épouvante.

– Ah çà ! mon gars, fit Marcof en souriant, il paraît que
quand tu es en train de gazouiller des chansons d-amour,
le bon Dieu peut déchaîner toutes ses colères et tous ses
tonnerres sans que tu y prêtes seulement attention ! Voici
près d-une heure que nous dansons sur des vagues diaboliq
ues, et, ce qui m-étonne le plus, c-est que tu sois là, de
bout devant moi, au lieu de t-affaler dans ton hamac-
0017
– Et pourquoi souffrirais-je, Marcof, quand Yvonne ne sou
ffre pas ?-

– C-est qu-Yvonne est fille de matelot ; c-est qu-elle a
le pied et le c-ur marins, et qu-elle serait capable de te
nir la barre si elle en avait la force. N-est-ce pas, ma f
ille ? continua Marcof en se retournant vers Yvonne.

– Sans doute, répondit-elle ; vous savez bien que je n-ai
pas quitté mon père tant qu-il a navigué-

– Je sais que tu es une brave Bretonne, et que la sainte
Vierge qui te protége portera bonheur au Jean-Louis. Ah !
Jahoua, mon gars, tu auras là une sainte et honnête femme
; et si tu ne te montrais pas digne de ton bonheur, ce ser
ait un rude compte à régler entre toi et tous les marins d
e Penmarkh, moi en tête ! Vois-tu, Yvonne, c-est notre enf
ant à tous ! Quand un navire vire au cabestan pour venir à
pic sur son ancre, il faut qu-elle soit là, il faut qu-el
0018le prie au milieu de l-équipage qui va partir ! Un Pat
er d-Yvonne, c-est une recommandation pour le paradis.

– J-aime Yvonne de toute mon âme et de tout mon c-ur, rép
ondit Jahoua avec simplicité, et la preuve que je l-aime,
c-est que je suis son promis.

– Je sais bien, mon gars ; mais, vois-tu, dans tout cet a
mour-là, il y a quelque chose qui me met vent dessous vent
dedans, c-est-

Marcof s-arrêta brusquement, comme si la crainte d-entame
r un sujet pénible ou embarrassant lui eût fermé la bouche
. Jahoua lui-même fit un signe d-impatience, et Yvonne, do
nt son fiancé tenait les deux mains, se recula vivement en
rougissant et en baissant la tête. A coup sûr, les parole
s du patron avaient éveillé dans leurs âmes un triste souv
enir.

– Tonnerre ! s-écria Marcof après un moment de silence, v
0019oilà la rafale qui redouble. La barre à bâbord, Bervic
! Vieux caïman, tu ne gouvernes plus ! continua-t-il en b
reton en s-adressant au marin chargé de la direction du lo
ugre.

La tempête, en effet, prenait des proportions formidables
. Un coup de tonnerre effrayant succéda si rapidement à l-
éclair qui le précédait qu-Yvonne, épouvantée, se laissa t
omber à genoux. Marcof saisit lui-même la barre du gouvern
ail.

– Largue les focs et les huniers ! commandait-il d-une vo
ix brusque et saccadée.

A cet ordre inattendu de livrer de la toile au vent dans
cette infernale tourmente, les marins, stupéfaits, demeurè
rent immobiles.

– Tonnerre d-enfer !- chacun à son poste ! hurla Marcof d
-une voix tellement impérieuse que ses hommes bondirent en
0020 avant.

Quelques secondes plus tard, le Jean-Louis, chargé de toi
les, filait sur les vagues, tellement penché à tribord que
ses basses vergues plongeaient entièrement dans l-Océan.

– Yvonne, reprit plus doucement Marcof en s-adressant à l
a jeune fille, je suis fâché que ton père t-ait conduite à
bord-

– Et pourquoi cela, Marcof ?

– Parce que le temps est rude, ma fille, et que, s-il arr
ivait malheur au Jean-Louis, le vieil Yvon ne s-en relèver
ait pas-

– Est-ce que vous craignez pour le lougre ? demanda Jahou
a.

0021 – Il est entre les mains de Dieu, mon gars. Je fais c
e que je puis, mais la tempête est dure et les rochers de
Penmarckh sont bien près.

– Sainte Vierge ! protégez-nous ! murmura la jeune fille.

– Ne craignez rien, ma douce Yvonne, dit Jahoua en s-appr
ochant d-elle ; le bon Dieu voit notre amour et il nous sa
uvera. Si nous nous trouvons embarqués à bord du Jean-Loui
s, n-allions-nous pas faire un pèlerinage à la Vierge de l
-île de Groix pour qu-elle bénisse notre union ? Dieu nous
éprouve, mais il ne veut pas nous punir- nous ne l-avons
pas mérité-

– Vous avez raison, Pierre, ayons confiance.

– En attendant, ma fille, reprit Marcof, va me chercher c
e bout de grelin qui est là roulé au pied du mât de misain
e. Là, c-est bien ! Maintenant amarre-le solidement autour
0022 de ta taille ; aide-la, Jahoua. Bon, ça y est ; appro
che, continua le marin en passant à son tour son bras droi
t dans le reste de la corde à laquelle Yvonne avait fait u
n n-ud coulant. Va ! ne crains rien, si nous sombrons en m
er ou si nous nous brisons sur les côtes, je te sauverai.

– Non, non, s-écria impétueusement Jahoua ; si quelqu-un
doit sauver Yvonne en cas de péril, c-est à moi que ce dro
it appartient-

– Toi, mon gars, occupe-toi de tes affaires, et laisse-mo
i arranger les miennes à ma guise. Yvon m-a confié sa fill
e, à moi, entends-tu, et je dois la lui ramener ou mourir
avec elle.

– S-il y a du danger, Marcof, laissez-moi et sauvez-vous
!- s-écria Yvonne.

– Terre ! cria tout à coup une voix aiguë partie du haut
0023de la mâture.

– Voilà le péril qui approche, murmura vivement Marcof à
voix basse. Silence tous deux et laissez-moi.

En ce moment, un éclair qui déchira les nues illumina l-h
orizon, et malgré la nuit déjà sombre on put distinguer le
s falaises s-élevant comme de gigantesques masses noires,
par le tribord du Jean-Louis. La rafale poussait le navire
à la côte avec une effroyable rapidité.

– Marcof ! dit le vieux Bervic en s-approchant vivement d
e son chef, au nom de Dieu ! fais carguer la toile ou nous
sommes perdus.

– Silence- s-écria durement Marcof ; à ton poste ! Prends
ta hache, et, sur ta vie, fends la tête au premier qui hé
siterait à obéir.

Le matelot gagna l-avant du navire sans répondre un seul
0024mot, mais en pensant à part lui que son chef était dev
enu fou.

II

LA BAIE DES TREPASSES.

De toutes les côtes de la vieille Bretagne, celle qui off
re l-aspect le plus sauvage, le plus sinistre, le plus dés
olé, est sans contredit la Torche de la tête du cheval, en
breton Penmarckh. Là, rien ne manque pour frapper d-horre
ur le regard du voyageur éperdu. Un chaos presque fantasti
que, des amoncellements étranges de rochers granitiques qu
-on croirait foudroyés, encombrent le rivage. La tradition
prétend qu-à cette place s-élevait jadis une cité vaste e
t florissante submergée en une seule nuit par une mer en f
ureur. Mais de cette cité, il ne reste pas même le nom ! D
es falaises à pic, des blocs écrasés les uns sur les autre
s par quelque cataclysme épouvantable, pas un arbre, pas d
-autre verdure que celle des algues marines poussant aux c
0025revasses des brisants, un promontoire étroit, vacillan
t sans cesse sous les coups de mer et formé lui-même de qu
artiers de rocs entassés pêle-mêle dans l-Océan par les co
nvulsions de quelque Titan agonisant ; voilà quel est l-as
pect de Penmarckh, même par un temps calme et par une mer
tranquille.

Mais lorsque le vent du sud vient chasser le flot sur les
côtes, lorsque le ciel s-assombrit, lorsque la tempête éc
late, il est impossible à l-imagination de rêver un specta
cle plus grandiose, plus émouvant, plus terrible, que ne l
-offre cette partie des côtes de la Cornouaille. On dirait
alors que les vagues et que les rochers, que le démon des
eaux et celui de la terre se livrent un de ces combats fo
rmidables dont l-issue doit être l-anéantissement des deux
adversaires. L-Océan, furieux, bondit écumant hors de son
lit, et vient saisir corps à corps ces falaises hérissées
qui tremblent sur leur base. Sa grande voix mugit si haut
qu-on l-entend à plus de cinq lieues dans l-intérieur des
terres, et que les habitants de Quimper même frémissent à
0026 ce bruit redoutable. La langue humaine n-offre pas d-
expressions capables de dépeindre ce bouleversement et ce
chaos. Ce bruit infernal possède, pour qui l-entend de prè
s, les propriétés étranges de la fascination. Il attire co
mme un gouffre. Cent rochers, aux pointes aiguës, semés de
tous côtés dans la mer, obstruent le passage et s-élèvent
comme une première et insuffisante barrière contre la fur
eur du flot qui les heurte et les ébranle.

En franchissant cette sorte de fortification naturelle, e
n suivant la falaise dans la direction d-Audierne, après a
voir doublé à demi la pointe de Penmarckh, on découvre une
crique étroite offrant un fond suffisant aux navires d-un
médiocre tirant d-eau. Cette crique, refuge momentané de
quelques barques de pêche, est le plus souvent déserte.

Les rocs qui encombrent sa passe présentent de tels dange
rs au navigateur, qu-il est rare de voir s-y aventurer d-a
utres marins que ceux qui sont originaires du pays.

0027 Néanmoins, c-est au milieu du bruit assourdissant, c-
est en passant entre ces écueils perfides, par une nuit so
mbre et par un vent de tempête, que le Jean-Louis doit gag
ner ce douteux port de salut.

Le lougre avançait avec la rapidité d-une flèche lancée p
ar une main vigoureuse. Marcof, toujours attaché à Yvonne,
tenait la barre du gouvernail.

– Tonnerre ! murmura-t-il brusquement en interrogeant l-h
orizon ; tous ces gars de Penmarckh sont donc devenus idio
ts ! Pas un feu sur les côtes !

– Un feu à l-arrière ! cria le mousse toujours amarré au
sommet du mât, et semblant répondre ainsi à l-exclamation
du marin.

– Impossible ! fit Marcof, nous n-avons pas doublé la bai
e, j-en suis sûr !

0028 – Un feu à l-avant ! dit Bervic.

– Un feu par la hanche de tribord ! s-écria un autre mate
lot.

– Un feu par le bossoir de bâbord ! ajouta un troisième.

– Tonnerre ! rugit Marcof en frappant du pied avec fureur
. Tous les diables de l-enfer ont-ils donc allumé des feux
sur les falaises !

On distinguait alors, perçant la nuit sombre et la brume
épaisse, des clartés rougeâtres dont la quantité augmentai
t à chaque instant, et qui semblaient autant de météores a
llumés par la tempête.

– Que Satan nous vienne en aide ; murmura le marin.

– Ne blasphémez pas, Marcof ! s-écria vivement Yvonne. La
0029 tourmente nous a fait oublier que c-était aujourd-hui
le jour de la Saint-Jean. Ce que nous voyons, ce sont les
feux de joie.

– Damnés feux de joie, qui nous indiquent aussi bien les
récifs que la baie.

– Marcof ! entendez-vous ? fit tout à coup Jahoua.

– Et que veux-tu que j-entende, si ce n-est les hurlement
s du ressac ?

– Quoi ? écoutez !

– Ciel ! murmura Yvonne après avoir prêté l-oreille, ce s
ont les âmes de la baie des Trépassés qui demandent des pr
ières !-

Marcof, lui aussi, avait sans doute reconnu un bruit nouv
eau se mêlant à l-assourdissant tapage de la tempête décha
0030înée, car il porta vivement un sifflet d-argent à ses
lèvres et il en tira un son aigu. Bervic accourut. Le patr
on délia la corde qui l-attachait à Yvonne, et remettant l
a barre du gouvernail entre les mains du matelot :

– Gouverne droit, dit-il, évite les courants, toujours à
bâbord, et toi, ma fille, continua-t-il en se retournant v
ers Yvonne, demeure au pied du mât. Sur ton salut, ne boug
e pas !- Que je te retrouve là au moment du danger ! Seule
ment, appelle le ciel à notre aide ! Sans lui, nous sommes
perdus !

La jolie Bretonne se prosterna, et ôtant la petite croix
d-or qu-elle portait à son cou, elle la baisa pieusement e
t commença une ardente prière. Jahoua, agenouillé à côté d
-elle, joignit ses prières aux siennes.

Marcof s-était élancé dans la mâture. A cheval sur une ve
rgue, balancé au-dessus de l-abîme, il tira de sa poche un
e petite lunette de nuit et interrogea de nouveau l-horizo
0031n. Malgré le puissant secours de cette lunette, il fal
lait l–il profond et exercé du marin, cet -il habitué à p
ercer la brume et à sonder les ténèbres, pour distinguer a
utre chose que le ciel et l-eau. A peine la masse des nuag
es, paraissant plus sombre sur la droite du lougre, indiqu
ait-elle l-approche de la terre.

– Ces feux nous perdront ! murmura Marcof. Le Jean-Louis
a doublé Penmarckh, et il court sur la baie des Trépassés.

Cette baie des Trépassés, dont le nom seul suffisait pour
jeter l-épouvante dans l-âme des marins et des pêcheurs,
était une petite anse abrupte et sauvage, vers laquelle un
courant invincible emportait les navires imprudents qui s
-engageaient dans ses eaux. Elle avait été le théâtre de s
i nombreux naufrages, on avait recueilli tant de cadavres
sur sa plage rocheuse, que son appellation sinistre était
trop pleinement justifiée. La légende, et qui dit légende
en Bretagne, dit article de foi, la légende racontait que
0032lorsque la nuit était orageuse, lorsque la vague défer
lait rudement sur la côte, on entendait des clameurs s-éle
ver dans la baie au-dessus de chaque lame. Ces clameurs ét
aient poussées par les âmes en peine qui, faute de messes,
de prières et de sépultures chrétiennes, étaient impitoya
blement repoussées du paradis, et erraient désolées sur ce
tte partie des côtes de la Cornouaille. Un navire eût mieu
x aimé courir à une perte certaine sur les rochers de Penm
arckh que de chercher un refuge dans cette crique de désol
ation.

En constatant la direction prise par son lougre, Marcof n
e put retenir un mouvement de colère et de désespoir. A pe
ine eut-il reconnu les côtes que, s-abandonnant à un corda
ge, il se laissa glisser du haut de la mâture.

– Aux bras et aux boulines ! commanda-t-il en tombant com
me une avalanche sur le pont, et en reprenant son poste à
la barre. Pare à virer ! Hardi, les gars ! Notre-Dame de G
roix ne nous abandonnera pas ! Allons, Jahoua ! tu es jeun
0033e et vigoureux, va donner un coup de main à mes hommes
.

La man-uvre était difficile. Il s-agissait de virer sous
le vent. Une rafale plus forte, une vague plus monstrueuse
prenant le navire par le travers opposé, au moment de son
abattée, pouvait le faire engager. Or, un navire engagé,
c-est-à-dire couché littéralement sur la mer et ne gouvern
ant plus, se relève rarement. Il devient le jouet des flot
s, qui le déchirent pièce à pièce, sans qu-il puisse leur
opposer la moindre résistance.

Le Jean-Louis, néanmoins, grâce à l-habileté de son patro
n et à l-agilité de son équipage, sortit victorieux de cet
te dangereuse entreprise. Le péril n-avait fait que change
r de nature, sans diminuer en rien d-imminence et d-intens
ité. Il ne s-agissait pas de tenir contre le vent debout e
t de gagner sur lui, chose matériellement impossible ; il
fallait courir des bordées sur les côtes, en essayant de r
eprendre peu à peu la haute mer. Malheureusement, la marée
0034, la tempête et le vent du sud se réunissaient pour po
usser le lougre à la côte. En virant de bord, il s-était b
ien éloigné de la baie des Trépassés ; mais il s-approchai
t de plus en plus des roches de Penmarck. Déjà la Torche,
le plus avancé des brisants, se détachait comme un point n
oir et sinistre sur les vagues.

Marcof avait fait carguer ses huniers, sa misaine, ses ba
sses voiles. Le Jean-Louis gouvernait sous ses focs. Des f
anaux avaient été hissés à ses mâts et à ses hautes vergue
s.

Yvonne priait toujours. Jahoua avait repris sa place aupr
ès d-elle. L-équipage, morne et silencieux, s-attendait à
chaque instant à voir le petit bâtiment se briser sur quel
que rocher sous-marin.

– Jette le loch ! ordonna Marcof en s-adressant à Bervic.

0035 Celui-ci s-éloigna, et, au bout de quelques minutes,
revint près du patron.

– Eh bien ?

– Nous culons de trois brasses par minute, répondit le vi
eux Breton avec cette résignation subite et ce calme absol
u du marin qui se trouve en face de la mort sans moyen de
l-éviter.

– A combien sommes-nous de la Torche ?

– A trente brasses environ.

– Alors nous avons dix minutes ! murmura froidement Marco
f. Tu entends, Yvonne ? Prie, ma fille, mais prie en breto
n ; le bon Dieu n-entend peut-être plus le français !-

Un silence d-agonie régnait à bord. La tempête seule mugi
ssait.
0036
La voix de la jeune fille s-éleva pure et touchante, impl
orant la miséricorde du Dieu des tempêtes. Tous les matelo
ts s-agenouillèrent.

– Va Doué sicourit a hanom, commença Yvonne dans le sauva
ge et poétique dialecte de la Cornouaille ; va vatimant a
zo kes bian ag ar mor a zo ker brus !

– Amen ! répondit pieusement l-équipage en se relevant.

– Un canot à bâbord ! cria brusquement Bervic.

Tous les matelots, oubliant le péril qui les menaçait pou
r contempler celui, plus terrible encore, qu-affrontait un
e frêle barque sur ces flots en courroux, tous les matelot
s, disons-nous, se tournèrent vers la direction indiquée.

Un spectacle saisissant s-offrit à leurs regards. Tantôt
0037lancée au sommet des vagues, tantôt glissant rapidemen
t dans les profondeurs de l-abîme, une chaloupe s-avançait
vers le lougre, et le lougre, par suite de son mouvement
rétrograde, s-avançait également vers elle. Un seul homme
était dans cette barque. Courbé sur les avirons, il nageai
t vigoureusement, coupant les lames avec une habileté et u
ne hardiesse véritablement féeriques.

– Ce ne peut-être qu-un démon ! grommela Bervic à l-oreil
le de Marcof.

– Homme ou démon, fais-lui jeter un bout d-amarre s-il ve
ut venir à bord, répondit le marin, car, à coup sûr, c-est
un vrai matelot !

En ce moment, une vague monstrueuse, refoulée par la fala
ise, revenait en mugissant vers la pleine mer. Le canot bo
ndit au sommet de cette vague, puis, disparaissant sous un
nuage d-écume, il fut lancé avec une force irrésistible c
ontre les parois du lougre.
0038
Un cri d-horreur retentit à bord. La barque venait d-être
broyée entre la vague et le bordage. Les débris, lancés a
u loin, avaient déjà disparu.

– Un homme à la mer ! répétèrent les matelots.

Mais avant qu-on ait eu le temps de couper le câble qui r
etenait la bouée de sauvetage, un homme cramponné à un gre
lin extérieur escaladait le bastingage et s-élançait sur l
e pont.

– Keinec ! s-écrièrent les marins.

– Keinec ! fit vivement Marcof avec un brusque mouvement
de joie.

– Keinec ! répéta faiblement Yvonne en reculant de quelqu
es pas et en cachant son doux visage dans ses petites main
s.
0039
Jahoua seul était demeuré impassible. Relevant la tête et
s-appuyant sur son pen-bas, il lança un regard de défi au
nouveau venu. Celui-ci, jeune et vigoureux, ruisselant d-
eau de toute part, ne daigna pas même laisser tomber un co
up d–il sur les deux promis. Il se dirigea vers Marcof et
il lui tendit la main.

– J-ai reconnu ton lougre à ses fanaux, dit-il lentement
; tu étais en péril, je suis venu.

– Merci, matelot ; c-est Dieu qui t-envoie ! répondit Mar
cof. Tu connais la côte. Prends la barre, gouverne et comm
ande !

– Un moment ; j-ai mes conditions à faire, murmura Keinec
. Une fois à terre, jure-moi, si j-ai fait entrer le Jean-
Louis dans la crique, jure-moi de m-accorder ce que je te
demanderai.

0040 – Ce n-est rien contre le salut de mon âme ?

– Non.

– Eh bien ! je le jure ! Ce que tu me demanderas je te l-
accorderai.

Keinec prit le commandement du lougre. Avec une intrépidi
té sans bornes et une sûreté de coup d–il infaillible, il
fit courir une nouvelle bordée au bâtiment, et il s-avanç
a droit vers la passe de Penmarckh.

Malgré la violence du vent, malgré les vagues, le Jean-Lo
uis, gouverné par une main ferme et audacieuse, s-engagea
dans un véritable dédale de récifs et de brisants. Peu à p
eu on put distinguer les hautes falaises derrière lesquell
es s-élevait une lune rougeâtre toute maculée de larges ta
ches noires et livides.

Bientôt la population du pays, échelonnée sur le promonto
0041ire et sur la grève, fut à même de lancer à bord un co
rdage que l-on amarra solidement au cabestan. Le Jean-Loui
s était sauvé !

Keinec, impassible, n-avait pas prononcé une parole depui
s le peu de mots qu-il avait échangés avec Marcof. Soit ha
sard, soit intention arrêtée, il n-avait pas une seule foi
s non plus laissé tomber ses regards sur Yvonne et sur Jah
oua. La jeune fille, appuyée contre le bastingage, semblai
t absorbée par une rêverie profonde. Jahoua, lui, serrait
convulsivement son pen-bas dans sa main crispée.

Dès que les pêcheurs de la côte eurent halé le lougre ver
s la terre, Bervic s-approcha de Marcof, et se penchant ve
rs lui :

– Avez-vous remarqué que Keinec a une tache rouge entre l
es deux sourcils ? demanda-t-il à voix basse.

– Non ! répondit Marcof.
0042
– Eh bien, regardez-y ! Vrai comme je suis un bon chrétie
n, il ne se passera pas vingt-quatre heures avant que le g
ars n-ait répandu du sang !

– Pauvre Yvonne ! murmura Marcof.

Il ne put achever sa pensée. Le navire abordait. Jahoua,
saisissant Yvonne et l-enlevant dans ses bras, s-élança à
terre d-un seul bond.

Au moment où le couple passait devant Keinec, celui-ci fi
t un mouvement : ses traits se décomposèrent, et il porta
vivement la main à sa ceinture, de laquelle il tira un cou
teau tout ouvert. Peut-être allait-il s-élancer, lorsque l
a main puissante de Marcof s-appesantit sur son épaule. Ke
inec tressaillit.

– C-est toi ! fit-il d-une voix sombre.

0043 – Oui, mon gars, c-est moi qui viens te rappeler tes
paroles ; si je ne me trompe, nous avons à causer-

Les deux hommes ouvrirent l-écoutille et s-engouffrèrent
dans l-entrepont. Arrivés à la chambre du commandant, Marc
of entra le premier. Keinec le suivit.

– Tu boiras bien un verre de gui-arden (Eau-de-vie) ? dem
anda Marcof en s-asseyant.

Keinec, sans répondre, attira à lui une longue caisse pla
cée contre une des parois de la cabine.

– C-est dans ce coffre que tu mets tes mousquets et tes c
arabines ? demanda-t-il brusquement.

– Oui.

– Ne m-as-tu pas promis de me donner la première chose qu
e je te demanderais après avoir sauvé le Jean-Louis ?
0044
– Sans doute. Que veux-tu ?

– Ton meilleur fusil, de la poudre et des balles.

– Keinec ! dit lentement Marcof, je vais te donner ce que
tu demandes ; mais Bervic a raison, tu as une tache rouge
entre les yeux, tu vas faire un malheur !-

Keinec, sans répondre, frappa du pied avec impatience. Ma
rcof ouvrit la caisse.

III

KEINEC.

Marcof, reculant de quelques pas, laissa Keinec choisir e
n liberté une arme à sa convenance. Le jeune homme prit un
e carabine à canon d-acier fondu, courte, légère, et admir
ablement proportionnée.
0045
– Voici douze balles de calibre, dit Marcof, et un moule
pour en fondre de nouvelles. Décroche cette poire à poudre
placée à la tête de mon hamac. Elle contient une livre et
demie. Tu vois que je tiens religieusement ma parole ?

– C-est vrai ! Tu ne me dois plus rien.

– Ne veux-tu donc pas de mon amitié ?

– Est-elle franche ?

– Ne suis-je pas aussi bon Breton que toi, Keinec ?

– Si. Marcof. Pardonne-moi et soyons amis. Tu sais bien q
ue je ne demande pas mieux-

– Et moi, tu sais aussi que je t-aime comme mon matelot,
et que j-estime comme il convient ton courage et ton brave
c-ur ! C-est pour cela, vois-tu, mon gars, c-est pour cel
0046a que je suis fâché de ce que tu vas faire !-

– Et que vais-je donc faire ?

– Tu vas tuer Yvonne et Jahoua.

– Si je voulais la mort de ceux dont tu parles, je n-aura
is eu qu-à rester à terre, et, à cette heure, ils roulerai
ent noyés sous les vagues.

– Oui ! mais c-est la main de Dieu et non la tienne qui l
es aurait frappés ! Tu n-aurais pas assisté au spectacle d
e leur agonie ; tu n-aurais pas répandu toi-même ce sang d
ont ta haine est avide et dont ton amour est jaloux !-

– Tais-toi, Marcof, tais-toi !- murmura Keinec.

– Est-ce que je ne dis pas la vérité ?- Ai-je raison ?-

– C-est possible !
0047
– Tu vois bien que, maintenant qu-ils sont à terre, maint
enant qu-ils n-ont plus rien à craindre de la tempête, tu
vois bien que c-est toi qui les tueras !

– Que t-importe.

– J-aime Yvonne comme si elle était ma fille !-

– C-est un malheur, Marcof, mais il faut qu-Yvonne meure
; il le faut !- Elle a trahi ses serments ! elle est parju
re ! elle sera punie ! répliqua Keinec d-une voix sombre e
t résolue.

Marcof se leva et fit quelques pas dans la cabine, puis,
revenant brusquement à son interlocuteur :

– Keinec, dit-il, je te répète que j-aime Yvonne comme ma
fille. Si tu dois la tuer, ne reparais jamais devant moi,
jamais, tu m-entends ? Si, au contraire, tu pardonnes, eh
0048 bien ! ta place est marquée dans cette cabine, et je
te la garderai jusqu-au jour où tu voudras venir la prendr
e.

– Si tu aimes Yvonne comme tu le dis, murmura Keinec, pou
rquoi ne m-empêches-tu pas d-accomplir mon projet ?

– Parce qu-il faudrait te tuer toi-même ?

– Tue-moi donc ! tue-moi, Marcof ! au moins je ne souffri
rai plus.

Marcof, ému par l-accent déchirant avec lequel le jeune h
omme avait prononcé ces mots, lui prit la main dans les si
ennes.

– Ami, lui dit-il d-une voix plus douce, ne te rappelles-
tu pas que c-est en voulant sauver le navire que je comman
dais et qui a failli périr sur les côtes, que ton pauvre p
ère est mort ? Toi-même ne viens-tu pas de te dévouer pour
0049 mon lougre ? Va, pour ne pas te voir souffrir, je don
nerais dix ans de ma vie, et c-est pour t-éviter un désesp
oir sans fin, un remords éternel, que je te supplie encore
de ne pas aller à terre !

Keinec courba la tête et ne répondit pas. Ses traits expr
essifs reflétaient le combat qui se livrait dans son âme.
Enfin, s-arrachant pour ainsi dire aux pensées qui le tort
uraient, il fit un brusque mouvement, serra les mains de M
arcof, leva ses yeux vers le ciel, et s-élança au dehors e
n emportant sa carabine.

– Il va la tuer ! s-écria Marcof en brisant d-un coup de
poing une petite table qui se trouvait à sa portée.

Marcof sortit de sa cabine, poussa la porte avec violence
et s-élança sur le pont de son navire. Keinec n-y était p
lus. Quelques marins, étendus çà et là, sommeillaient pais
iblement, se remettant de leurs fatigues de la soirée.

0050 La falaise, descendant à pic dans la mer, avait permi
s au lougre de venir s-amarrer bord à bord avec elle. Une
planche, posée d-un côté sur le rocher et de l-autre sur l
e bastingage de l-arrière, établissait la communication en
tre le Jean-Louis et la terre ferme. Marcof se dirigea de
ce côté. Au moment où il allait poser le pied sur le pont-
volant, un homme s-avança venant de l-extrémité opposée. L
e marin se recula et livra passage.

– Jocelyn ! fit-il vivement en reconnaissant le nouveau v
enu. – Vous avez à me parler ?

– De la part de monseigneur.

– Est-ce qu-il désire me voir ?

– Cette nuit même.

– Il a donc appris mon arrivée ?

0051 – Oui ; un domestique à cheval attendait à Penmarckh
pendant l-orage, et avait ordre de revenir au château dès
l-entrée du Jean-Louis dans la crique. – Vous viendrez n-e
st-ce pas ?

– Sans doute, Jocelyn ; aussitôt que les feux de la Saint
-Jean seront éteints, je me rendrai au château de Loc-Rona
n.

Jocelyn traversa la planche et disparut dans les ténèbres
. Marcof réveilla Bervic, lui donna quelques ordres, puis,
passant une paire de pistolets dans sa large ceinture, il
descendit à terre et s-enfonça dans un étroit sentier qui
longeait le pied des falaises.

0052
Dès qu-Yvonne et Jahoua eurent senti le rocher immobile s
ous leurs pieds, le jeune Breton poussa un soupir de satis
faction. Glissant son bras autour de la taille de sa fianc
ée, il entraîna rapidement la jeune fille vers l-intérieur
du village. Ils firent ainsi deux cents pas environ sans
échanger une parole. Jahoua, le premier, rompit le silence
.

– Yvonne ! fit-il d-une voix lente.

– Jahoua ! répondit la jeune fille en levant sur son prom
is ses grands yeux expressifs tout chargés de langueur.

– Chère Yvonne ! je sens votre bras trembler sous le mien
. Les coups de mer vous ont mouillée ; avez-vous froid ?

– Non, Jahoua, mais je me sens faible.

– Voulez-vous que nous nous arrêtions un moment ?
0053
– Oh ! non, dit vivement la jolie Bretonne ; marchons plu
s vite, au contraire.

Un court silence régna de nouveau.

– Ma chère âme ! reprit le jeune homme, vous semblez tris
te et soucieuse. Est-ce que vous ne m-aimez plus ?

– Si fait, je vous aime toujours, Jahoua, répondit Yvonne
avec un adorable accent de sincérité.

– La présence de Keinec vous a fait mal ? avouez-le-

– Oh ! oui.

– Vous avez eu peur, peut-être ?

– Oh ! oui, répéta Yvonne pour la seconde fois.

0054 – Craignez-vous donc Keinec ?

– Je ne le devrais pas ; car, lui ne m-a jamais fait mal
; bien au contraire, il m-a toujours prodigué les soins af
fectueux d-un frère ; mais, depuis qu-il est revenu au pay
s, depuis que nous sommes promis, Jahoua, je ne m-explique
pas pourquoi, le nom seul de Keinec me fait trembler.

– N-y pensez pas !

– Quand je le vois, sa vue me donne un coup dans le c-ur
!

– Vous avez tort de vous troubler ainsi. Il ne nous a pas
seulement regardés, lui !

– Keinec n-a rien à se reprocher envers moi, tandis que m
oi, j-ai repris la parole que je lui avais donnée-

– Puisque vous ne l-aimiez pas.
0055
– Mais il m-aime, lui !

– Eh bien ! qu-il vienne me trouver, nous réglerons la ch
ose ensemble !-

– Ne dites pas cela, Jahoua, s-écria vivement la jeune fi
lle.

– Calmez-vous, chère Yvonne ! je ferai ce que vous voudre
z. Mais ne vous occupez plus de Keinec, par grâce ! Songez
plutôt à votre père, que la tempête aura si fort tourment
é ! Quelle sera sa joie en vous revoyant saine et sauve !
Dans une demi-heure nous serons près de lui. Tenez ! voici
ma jument grise qui nous attend-

Les deux jeunes gens, en effet, étaient arrivés devant la
porte d-une sorte de grange située au milieu du village.
Un paysan bas-breton tenait les rênes d-une belle bête des
Pointes de la Coquille, achetée à la dernière foire de la
0056 Martyre.

Jahoua aida Yvonne à monter sur une grosse pierre. Lui-mê
me s-élança sur le cheval, et, contraignant l-animal à s-a
pprocher de la pierre, il prit Yvonne en croupe. La jolie
Bretonne passa ses bras autour de la taille de son fiancé,
et tous les deux gagnèrent rapidement la campagne. Ils se
dirigeaient vers le petit village de Fouesnan, qu-habitai
t le père d-Yvonne.

IV

LE CHEMIN DES PIERRES-NOIRES.

La fureur de la tempête arrivait à son déclin. La nuit ét
ait sombre encore, mais les nuages, déchirés par la rafale
, permettaient de temps à autre d-apercevoir un coin du ci
el bleu éclairé par le scintillement de quelques étoiles.
Les feux de la Saint-Jean, allumés sur tous les points de
la campagne, formaient une illumination pittoresque.
0057
En sortant de Penmarckh, les deux jeunes gens s-engagèren
t dans un sentier encaissé et bordé d-un rideau d-ajoncs e
ntremêlés de chênes séculaires. Ce sentier se nommait le c
hemin des Pierres-Noires. Il devait cette dénomination à d
es vestiges de monuments druidiques noircis par le temps,
qui s-élevaient à une petite distance de Penmarckh, et aux
quels il conduisait.

Au moment où Jahoua et Yvonne, bâtissant projets sur proj
ets, négligeaient le présent pour ne songer qu-à l-avenir,
un homme, traversant la campagne en ligne droite, gagnait
rapidement le chemin creux. Cet homme était Keinec, qui,
son fusil en bandoulière, son pen-bas à la main, courait s
ur les roches avec l-agilité d-un chamois. En quelques min
utes, il eut atteint la crête du talus qui bordait le sent
ier. Là, il se coucha à plat-ventre. Ecartant sans bruit e
t avec des précautions infinies les branches épineuses des
ajoncs, il prêta l-oreille d-abord, puis ensuite il avanç
a lentement la tête. Il entendit les sabots de la jument g
0058rise de Jahoua résonner sur les pierres du chemin, et
il vit venir de loin, à travers l-ombre, les deux amoureux
. Alors se relevant d-un bond, prenant ses sabots à la mai
n, il courut parallèlement au sentier jusqu-à un endroit o
ù celui-ci décrivait un coude pour s-enfoncer dans les ter
res. Les ajoncs, plus épais, formaient un rideau impénétra
ble. Keinec les élagua avec son couteau. Cela fait, il pla
nta en terre une petite fourche, et appuyant sur cette fou
rche le canon de sa carabine, il attendit :

Yvonne et Jahoua riaient en causant. A mesure qu-ils avan
çaient dans le pays, les feux allumés pour la Saint-Jean d
evenaient de plus en plus distincts. Les montagnes et la p
laine offraient le coup d–il féerique d-une splendide ill
umination.

– Voyez-vous, ma belle Yvonne ? Notre-Dame de Groix a eu
pitié de nous ; elle nous a sauvés de la tempête. Elle a c
almé l-orage pour que nous puissions achever la route sans
danger.
0059
– La première fois que nous retournerons à Groix, il faud
ra faire présent à Notre-Dame d-une pièce de toile fine po
ur son autel, répondit la jeune fille.

– Nous la lui porterons ensemble aussitôt après notre mar
iage.

– Ah ! prenez donc garde ! votre jument vient de butter !

– C-est qu-elle a glissé sur une roche. Mais voilà que no
us atteignons le coude du sentier, et de l-autre côté, la
chaussée est meilleure.

Les deux jeunes gens approchaient en effet de l-endroit o
ù Keinec se tenait embusqué. La crosse de la carabine soli
dement appuyée sur son épaule, le doigt sur la détente, da
ns une immobilité absolue, Keinec était prêt à faire feu.

0060
Les voyageurs s-avançaient en lui faisant face. Mais la j
ument grise allait à petits pas ; elle s-arrêtait parfois,
et Jahoua ne songeait guère à lui faire hâter sa marche.

De la main gauche, le malheureux Keinec labourait sa poit
rine que déchiraient ses ongles crispés. Enfin le moment f
avorable arriva. Keinec voulut presser la détente, mais sa
main demeura inerte, un nuage passa sur ses yeux. Sa tête
s-inclina lentement sur sa poitrine. Puis, par une réacti
on puissante, il revint à lui soudainement. Mais les deux
jeunes gens étaient passés, et c-était maintenant Yvonne q
u-il allait frapper la première. Deux fois Keinec la couch
a en joue. Deux fois sa main tremblante releva son arme in
utile.

– Oh ! je suis un lâche ! murmura-t-il avec rage.

Et Keinec se relevant et prenant sa course, bondit sur la
0061 falaise pour devancer de nouveau les deux promis. Les
pauvres jeunes gens continuaient gaiement leur route, ign
orant que la mort fût si près d-eux, menaçante, presque in
évitable.

Au moment où Keinec franchissait légèrement un petit ravi
n, il se heurta contre un homme qui se dressa subitement d
evant lui. En même temps il sentit une main de fer lui sai
sir le poignet et le clouer sur place, sans qu-il lui fût
possible de faire un pas en avant.

– Ne vois-tu pas, Keinec, dit une voix lente, que tu ne d
ois pas les tuer ?

– Ian Carfor ! s-écria Keinec.

– Tu es jeune, Yvonne l-est aussi ; l-avenir est grand, e
t Yvonne n-est pas encore la femme de Jahoua !-

– Elle le sera dans sept jours !
0062
– En sept jours, Dieu a créé le monde et s-est reposé ! C
rois-tu qu-il ne puisse en sept jours délier un mariage ?

– Que dis-tu, Carfor ?

– Rien ce soir ; mais, si tu le veux, demain je parlerai-

– A quelle heure ?

– A minuit.

– Où cela ?

– A la baie des Trépassés.

– J-y serai.

0063 – Tu m-apporteras un bouc noir et deux poules blanche
s, ton fusil, tes balles et ta poudre.

– Ensuite ?

– J-interrogerai les astres, et tu connaîtras la volonté
de Dieu.

Ian Carfor s-éloigna dans la direction des pierres druidi
ques auxquelles aboutissait le chemin creux.

Keinec, appuyé sur son fusil, le regarda jusqu-au moment
où il disparut dans les ténèbres. Quand il l-eut complètem
ent perdu de vue, il désarma sa carabine, il la jeta sur s
on épaule, il s-avança jusqu-au bord du chemin et il se la
issa glisser le long du talus.

Une fois sur la chaussée, il se dirigea vers le village e
n murmurant à voix basse :

0064 – Il faut que je la revoie encore !

En ce moment, Yvonne et Jahoua atteignaient Fouesnan, don
t la population tout entière dansait joyeusement autour d-
un immense brasier.

V

LA SAINT-JEAN.

La fête de la Saint-Jean, le 24 juin de chaque année, est
une des solennités les plus remarquables et les plus reli
gieusement célébrées de la Bretagne. La veille, on voit de
s troupes de petits garçons et de petites filles, la plupa
rt couverts de haillons et de mauvaises peaux de moutons d
ont la clavée a rongé la laine, parcourir pieds nus les ro
utes et les chemins creux. Une assiette à la main, ils s-e
n vont quêter de porte en porte. Ce sont les pauvres qui,
n-ayant pu économiser assez pour faire l-acquisition d-une
fascine d-ajoncs, envoient leurs gars et leurs fillettes
0065mendier chez les paysans plus riches de quoi acheter l
es quelques branches destinées à illuminer un feu en l-hon
neur de monsieur saint Jean.

Aussi, lorsque la nuit étend ses voiles sur la vieille Ar
morique, de l-orient au couchant, du sud au septentrion, s
ur la plage baignée par la mer, sur la montagne s-élevant
vers le ciel, dans la vallée où serpente la rivière, il n-
est pas à l-horizon un seul point qui demeure plongé dans
les ténèbres. Nombreux comme les étoiles de la voûte céles
te, les feux de saint Jean luttent de scintillement avec c
es diamants que la main du Créateur a semés sur le manteau
bleu du ciel. Partout la joie, l-espérance éclatent en ru
meur confuse.

Les enfants qui, là comme ailleurs, font consister l-expr
ession du bonheur dans le retentissement du bruit, les enf
ants, disons-nous, sentant leurs petites voix frêles étouf
fées parmi les clameurs de leurs pères, ont imaginé un moy
en aussi simple qu-ingénieux d-avoir une part active au tu
0066multe. Ils prennent une bassine de cuivre qu-ils empli
ssent d-eau et de morceaux de fer ; ils fixent un jonc aux
deux parois opposées, puis ils passent le doigt sur cette
chanterelle d-une nouvelle espèce, qui rend une vibration
mixte tenant à la fois du tam-tam indien et de l-harmonic
a. Un pâtre du voisinage les accompagne avec son bigniou.
C-est aux accords de cette musique étrange que jeunes gens
et jeunes filles dansent autour du feu de saint Jean, sur
monté toujours d-une belle couronne de fleurs d-ajoncs.

Les vieillards et les femmes entonnent des noëls et des p
saumes. Une superstition touchante fait disposer des siége
s autour du brasier ; ces siéges vides sont offerts aux âm
es des morts qui, invisibles, viennent prendre part à la f
ête annuelle. Il est de toute notoriété que les pennères (
jeunes filles), qui peuvent visiter neuf feux avant minuit
, trouvent un époux dans le cours de l-année qui commence,
surtout si elles ont pris soin d-aller deux jours auparav
ant jeter une épingle de leur justin (corset en étoffe) da
ns la fontaine du bois de l-église. De temps à autre on in
0067terrompt la danse pour laisser passer les troupeaux ;
car il est également avéré que les bêtes qui ont franchi l
e brasier sacré seront préservées de la maladie.

A minuit les feux s-éteignent, et chacun se précipite pou
r emporter un tison fumant que l-on place près du lit, ent
re un buis béni le dimanche des Rameaux, et un morceau du
gâteau des Rois.

Les heureux par excellence sont ceux qui peuvent obtenir
des parcelles de la couronne roussie. Ces fleurs sont des
talismans contre les maux du corps et les peines de l-âme.
Les jeunes filles les portent suspendues sur leur poitrin
e par un fil de laine rouge, tout-puissant, comme personne
ne l-ignore, pour guérir instantanément les douleurs nerv
euses.

Ce soir-là tous les habitants de Fouesnan avaient déserté
leurs demeures pour accourir sur la place principale du v
illage, où s-élevait majestueusement une immense gerbe de
0068flammes. L-entrée de Jahoua et d-Yvonne fut saluée par
des cris de joie. Nul n-ignorait que les promis étaient e
n mer, et que la tempête avait été rude.

Au moment où la jument grise s-arrêta sur la place, un be
au vieillard aux cheveux blancs et à la barbe également bl
anche, accourut appuyé sur son pen-bas.

– Béni soit le Seigneur Jésus-Christ et madame la sainte
Vierge de Groix ! s-écria-t-il en tendant ses bras vers Yv
onne qui, plus légère qu-un oiseau, s-élança à terre et se
jeta au cou du vieillard.

– Vous avez eu peur, mon père ? demanda-t-elle d-une voix
émue.

– Non, mon enfant ; car je savais bien que le ciel ne t-a
bandonnerait pas. Le lougre a-t-il eu des avaries ?

– Je ne crois pas ; mais nous avons couru un grand danger
0069

– Lequel mon enfant ?

– Celui d-aller sombrer dans la baie des Trépassés, père
Yvon !- dit Jahoua en serrant la main du vieux Breton.

En entendant prononcer le nom de la baie fatale, tous les
assistants se signèrent.

– Heureusement que Marcof est un bon marin ! reprit Yvon
après un moment de silence et en embrassant de nouveau sa
fille.

– Oh ! je vous en réponds ! Il courait sur les rochers de
Penmarckh sans plus s-en soucier que s-ils n-existaient p
as-

– Il a donc man-uvré bien habilement ?

0070 – Mon père, dit Yvonne en courbant la tête, ce n-est
pas lui qui a sauvé le Jean-Louis-

– Et qui donc ? Le vieux Bervic, peut-être ?

– Non, mon père ; c-est-

– Qui ?

– Keinec.

– Keinec, répéta Yvon avec mécontentement. Il était donc
à bord ?

– Il est venu quand le lougre dérivait. Sa barque s-est b
risée contre les bordages au moment où elle accostait.

– Ah ! c-est un brave gars et un fier matelot ! fit Yvon
avec un soupir.

0071 – Chère Yvonne, interrompit Jahoua en coupant court à
la conversation, ne voulez-vous pas, vous aussi, fêter mo
nsieur saint Jean ?

– Allez à la danse, mes enfants, répondit le vieillard en
mettant la main de sa fille dans celle du fermier. Allez
à la danse, et chantez des noëls pour remercier Dieu.

Yvonne embrassa encore son père, puis, prenant le bras de
son fiancé, elle courut se mêler aux jeunes gens et aux j
eunes filles qui s-empressèrent de leur faire place dans l
a ronde.

Yvon retourna s-asseoir à côté des vieillards, en dehors
du cercle des siéges consacrés aux défunts. Près de lui se
trouvait un personnage à la physionomie vénérable, à la c
hevelure argentée, et que sa longue soutane noire désignai
t à tous les regards comme un ministre du Seigneur. C-étai
t le recteur de Fouesnan.

0072 Les Bretons donnent ce titre de recteur au curé de le
ur paroisse, n-employant cette dernière dénomination qu-à
l-égard du prêtre qui remplit les fonctions de vicaire.

Le pasteur qui, depuis quarante années, dirigeait les con
sciences du village, était le grand ami du père de la joli
e Bretonne. Lui aussi s-était levé lors de l-arrivée des p
romis, et avait manifesté une joie franche et cordiale en
les revoyant sains et saufs. Le mécontentement d-Yvon, en
entendant parler de Keinec, ne lui avait pas échappé. Auss
i, dès que les vieillards eurent repris leur place, il exa
mina attentivement la figure de son ami. Elle était sombre
et sévère.

– Yvon, dit-il en se penchant vers lui.

Yvon ne parut pas l-avoir entendu. Le prêtre le toucha du
bout du doigt.

– Yvon, reprit-il.
0073
– Qu-y a-t-il ? demanda le vieillard en tressaillant comm
e si on l-arrachait à un songe pénible.

– Mon vieil ami, j-ai des reproches à te faire. Tu gardes
un chagrin, là au fond de ton c-ur, et tu ne me permets p
as de le partager.

– C-est vrai, mon bon recteur ; mais que veux-tu ? chacun
a ses peines ici-bas. J-ai les miennes. Que le Seigneur s
oit béni ! je ne me plains pas-

– Pourquoi me les cacher ? Tu n-as plus confiance en moi
?

– Ce n-est pas ta pensée ! dit vivement Yvon en saisissan
t la main du prêtre.

– Et bien ! alors, raconte-moi donc tes chagrins !

0074 – Tu le veux ?

– Je l-exige, au nom de notre amitié. Veux-tu, pendant qu
e les jeunes gens dansent et que les hommes et les femmes
chantent les louanges du Seigneur, veux-tu que nous causio
ns sans témoins ? Voici ta fille de retour. Jahoua ne te q
uittera guère jusqu-au jour de son mariage. Peut-être n-au
rons-nous que ce moment favorable ; car, si je devine bien
, tes chagrins proviennent de l-union qui se prépare-

– Dieu fasse que je me trompe ! mais tu as pensé juste.

– Viens donc alors, Dieu nous éclairera.

Les deux vieillards se levèrent et se dirigèrent vers la
demeure d-Yvon, située précisément sur la place du village
. Yvon offrit un siége à son ami, approcha une table de la
fenêtre, posa sur cette table un pichet plein et deux gob
elets en étain ; puis éclairés par les reflets rougeâtres
du feu de Saint-Jean, le prêtre et le vieillard se disposè
0075rent, l-un à écouter, l-autre à entamer la confidence
demandée et attendue.

– Tu te rappelles, n-est-ce pas, demanda Yvon, le jour où
je conduisis en terre sainte le corps de ma pauvre défunt
e ? Tu avais béni la fosse et prié pour l-âme de la morte.
Yvonne était bien jeune alors, et je demeurais veuf avec
un enfant de cinq ans à élever et à nourrir. J-étais pauvr
e : ma barque de pêche avait été brisée par la mer ; mes f
ilets étaient en mauvais état ; il y avait peu de pain à l
a maison. La mort de ma femme m-avait porté un tel coup qu
e ma raison était ébranlée et mon courage affaibli-

– A cette époque, j-avais pour matelot un brave homme de
Penmarckh qui se nommait Maugueron. C-était le père de Kei
nec. Son fils, de quatre ans plus âgé qu-Yvonne, était déj
à fort et vigoureux. Un matin que je demeurais sombre et d
ésolé, contemplant d-un -il terne mes avirons devenus inut
iles, Maugueron entra chez moi.

0076 – Yvon, me dit-il, il y a longtemps que tu n-as pris
la mer ; tu n-as plus de barque et tu as une fille à nourr
ir. Mon canot de pêche est à flot ; apporte tes filets ; v
iens avec moi, nous partagerons l-argent que nous gagneron
s.

– Comment veux-tu que je laisse Yvonne seule à la maison
? répondis-je. Tout le monde est aux champs et la petite a
besoin de soin.

– – Apporte ta fille sur tes bras. Keinec, mon gars, la g
ardera.

– J-acceptai. Depuis ce jour, Maugueron et moi, nous pêch
âmes ensemble. Yvonne fut élevée par Keinec, qui l-adorait
comme une s-ur. Les enfants grandirent. Entre Maugueron e
t moi, il était convenu que, dès qu-ils seraient en âge, l
es jeunes gens seraient fiancés. Seulement, j-avais mis po
ur condition qu-Yvonne aurait le droit de me délier de ma
parole, car je ne voulais pas la forcer.
0077
– Tu sais comment mourut mon ami ? En voulant aller secou
rir un brick en perdition sur les côtes, il fut brisé sur
les rochers. Keinec avait quatorze ans. Le gars a toujours
été d-un caractère sombre et résolu. Un an après qu-il ét
ait orphelin et qu-il m-accompagnait en mer, il me prit à
part un soir en rentrant de la pêche.

– – Père, me dit-il, c-est ainsi que l-enfant m-appelait
depuis qu-il avait perdu le sien, père, vous êtes pauvre,
et je le suis aussi. Yvonne aime les beaux justins de fine
laine et les croix d-or. Je veux la rendre heureuse. J-ai
trouvé un engagement avec Marcof. Nous allons courir le m
onde durant quelques années, et, Dieu aidant, je reviendra
i riche- Alors vous mettrez la main d-Yvonne dans la mienn
e et nous serons vos enfants.

– Je voulus le détourner de son projet, il fut inébranlab
le. Le jour où il partit, après avoir embrassé ma fille qu
i pleurait à grosses larmes, je l-accompagnai jusqu-à Audi
0078erne, où il devait s-embarquer.

– – Mon gars, lui dis-je en le pressant sur ma poitrine,
car je l-aime comme s-il était mon fils, mon gars, reviens
vite ; mais rappelle-toi encore que ma parole n-engage pa
s Yvonne.

– – J-ai la sienne, me répondit-il. Et il partit.

– Nous restâmes deux ans sans avoir de nouvelles. Au bout
de ce temps Marcof revint ; mais il était seul. Il avait
été faire la guerre là-bas, de l-autre côté de la mer, et
il nous raconta que le pauvre Keinec était mort en combatt
ant, dans un débarquement sur la terre ferme. Il le croyai
t, car il ne savait pas que Keinec, blessé seulement, avai
t été recueilli par des mains charitables, qu-il était gué
ri et qu-il attendait une occasion pour revenir en Bretagn
e. Cette occasion, il l-attendit cinq années. Deux fois il
avait tenté de s-embarquer, deux fois, le navire, à bord
duquel il était, avait fait naufrage.
0079
– Nous autres, nous ne savions rien, rien que ce que nous
avait dit Marcof. Yvonne et moi nous l-avions pleuré, et
tu sais combien tu as dit de messes pour lui.

– Sans doute, répondit le recteur ; et je savais aussi to
ut ce que tu viens de dire.

– N-importe ; il me fallait le répéter pour arriver à la
fin. Ecoute encore : Yvonne grandissait et devenait la plu
s belle fille du pays. Pendant quatre ans passés elle ne v
oulut écouter aucun demandeur. Enfin, bien persuadée que K
einec était mort, elle consentit, l-année dernière, à alle
r au Pardon de la Saint-Michel, où se rendent toujours les
pennères. Là elle vit Jahoua, le plus riche fermier de la
Cornouaille. Jahoua l-aima. Il est jeune, riche et beau g
arçon. Jamais je n-avais pu rêver un gars plus fortuné pou
r lui donner Yvonne. Quand il vint me parler et me dire qu
-il voulait m-appeler son père, je fis venir ma fille et l
-interrogeai. Yvonne l-aimait aussi. La pauvre enfant s-ét
0080ait aperçue que ce qu-elle avait ressenti jadis pour K
einec n-était qu-une affection toute fraternelle.

– Que devais-je faire ?- Pouvais-je hésiter à assurer le
bonheur d-Yvonne et de Jahoua ? Ils devinrent promis : ils
étaient heureux tous deux. Il y a deux mois seulement, Ke
inec revint au pays. Le pauvre gars apprit par d-autres qu
-Yvonne était fiancée. Il ne chercha pas à me voir ; il n-
adressa pas un reproche à Yvonne. Je le croyais reparti de
nouveau, lorsque, tout à l-heure, la petiote vient de me
dire que c-était lui qui avait sauvé le Jean-Louis. S-il a
sauvé le lougre, vois-tu, recteur, c-est qu-il savait bie
n qu-Yvonne était à bord, et c-est qu-il aime toujours Yvo
nne !-

– Maintenant, ma fille se marie dans sept jours. J-estime
Jahoua et mon Yvonne aime son promis. Voilà, recteur ce q
ui me fait souffrir et m-inquiète. J-ai peur que le pauvre
Keinec ne soit malheureux et qu-il ne fasse un coup de dé
sespoir, car je l-aime, ce gars, et pourtant je ne peux pa
0081s forcer ma fille. Dis, à présent que tu sais tout, qu
e dois-je faire ? –

Le recteur réfléchit pendant quelques secondes. Il allait
parler, lorsqu-une ombre opaque vint s-interposer entre l
a lueur jetée par le feu qui brûlait sur la grande place e
t la petite fenêtre auprès de laquelle causaient les deux
vieillards. Un homme, caché sous l-appui de cette fenêtre
et qui avait tout entendu, s-était dressé brusquement. Le
recteur fit un mouvement de surprise. Yvon, reconnaissant
le nouveau venu pour un ami, lui tendit vivement la main.

– C-est toi, Marcof ! dit-il. Pourquoi n-entres-tu pas, m
on gars ?

– Parce que au moment où j-allais entrer chez vous, j-ai
aperçu Keinec qui rôdait au bout du village, et que je ne
voulais pas le perdre de vue. Maintenant je vous dirai, Yv
on, et à vous aussi, monsieur le recteur, que c-est dans l
0082a crainte que mon nom prononcé tout haut ne parvint à
l-oreille de Keinec, que je me suis blotti sous la fenêtre
et que j-ai entendu toute votre conversation. Au reste, c
-est le bon Dieu qui l-a voulu sans doute, car je venais v
ous parler à tous deux d-Yvonne et de Jahoua.

– Et Keinec ? demanda Yvon.

– Keinec a gagné la montagne, c-est pourquoi je me suis m
ontré-

– Qu-avez-vous à nous dire, Marcof ? fit le recteur dès q
ue le marin eut franchi le seuil de la porte.

– Des choses graves, très-graves. D-abord, j-ai peur que
le pauvre Keinec ne soit fou !

– Comment cela ?

– Il aime toujours Yvonne ; et votre vieil ami ne s-est p
0083as trompé en redoutant un coup de désespoir.

– Keinec voudrait-il se tuer ? demanda le digne pasteur a
vec anxiété.

– Peut-être bien ; mais avant tout, il tuera Jahoua, c-es
t moi qui vous le dis !-

Marcof n-osa pas exprimer toute sa pensée devant le père
de la jeune Bretonne, mais il ajouta à part lui :

– Et, bien sûr, il tuera Yvonne !-

VI

PHILIPPE DE LOC-RONAN.

Entre Fouesnan et Quimper, sur les rives de l-Odet, au so
mmet d-une colline dominant le pays, s-élevait jadis un ch
âteau seigneurial dont il ne reste aujourd-hui que des rui
0084nes pittoresques. A l-époque vers laquelle nous avons
fait remonter nos lecteurs, c-est-à-dire au milieu de l-an
née 1791, ce château, planté fièrement sur le roc comme l-
aire d-un aigle, dominait majestueusement les environs. Il
appartenait à la famille des marquis de Loc-Ronan, dont i
l portait le nom et les armes. Les seigneurs de Loc-Ronan
étaient de vieux gentilshommes bretons, compromis dans tou
tes les conspirations qui avaient eu pour but de conserver
ou de rétablir les droits féodaux, et qui, trop puissants
pour ne pas être charitables, trop véritablement nobles p
our ne pas être simples, trop Bretons pour ne pas être bra
ves, étaient adorés dans le pays.

Le dernier marquis de Loc-Ronan était veuf depuis plusieu
rs années. Jeune encore, âgé de quarante ans à peine, il a
vait quitté complètement Versailles et s-était retiré dans
ses terres. Jadis grand chasseur, il avait déserté les bo
is. Une profonde mélancolie semblait l-accabler. Rechercha
nt la solitude, évitant soigneusement le bruit des fêtes,
n-allant nulle part et ne recevant personne, le marquis vi
0085vait entouré de quelques vieux serviteurs, dans le châ
teau où avaient vécu ses pères. Quelquefois, mais rarement
, les paysans le rencontraient chevauchant sur un bidet du
pays. Alors les bonnes gens ôtaient respectueusement leur
s grands chapeaux, s-inclinaient humblement et saluaient l
eur seigneur d-un :

– Dieu soit avec vous, monseigneur le marquis !

– Et qu-il ne t-abandonne jamais, mon gars ! répondait in
variablement le gentilhomme en ôtant lui-même son chapeau
pour rendre le salut à son vassal, circonstance qui faisai
t qu-à dix lieues à la ronde, il n-y avait pas un paysan q
ui ne se fût détourné volontiers d-une lieue de sa route p
our recevoir un si grand honneur.

Dans les mauvaises années, loin de tourmenter ses vasseau
x, le marquis leur remettait leurs fermages et leur venait
encore en aide. Rempli d-une piété bien entendue, il ne m
anquait pas un office et partageait son banc seigneurial a
0086vec les vieillards, auxquels il serrait la main.

Au moment où nous pénétrons dans le château, le gentilhom
me, retiré dans une petite pièce située dans une des toure
lles, était en train de consulter deux énormes manuscrits
in-folio placés sur une table en vieux chêne admirablement
travaillée. Cette petite pièce, formant bibliothèque, éta
it le séjour favori du marquis. Eclairée par une seule fen
être en ogive, de laquelle on découvrait les falaises d-ab
ord, la pleine mer ensuite, elle était garnie de boiseries
sculptées. D-épais rideaux et des portières en tapisserie
s masquaient la fenêtre et les portes.

Une cheminée armoriée, petite pour l-époque, mais sous le
manteau de laquelle on pouvait néanmoins s-asseoir, faisa
it face à la porte d-entrée donnant sur l-escalier. Quatre
corps de bibliothèques, ployant sous la charge des livres
qui y étaient entassés, ornaient les boiseries. Près de l
a fenêtre se trouvait la petite table.

0087 Le marquis était un homme de quarante ans environ. Sa
taille élevée, noble et majestueuse, n-était nullement dé
pourvue de grâce. Son front haut, ombragé par une épaisse
chevelure brune (depuis son retour en Bretagne le marquis
ne portait plus la poudre), son front haut, indiquait une
vaste intelligence, comme ses yeux grands et sérieux décel
aient une réelle profondeur de jugement. Ses extrémités ét
aient de bonne race ; et sa main surtout, blanche et fine,
eût fait envie à plus d-une grande dame.

L-ensemble de la physionomie de M. de Loc-Ronan inspirait
tout d-abord le respect et la confiance ; mais l-expressi
on de ce beau visage était si profondément soucieuse et mé
lancolique, qu-on se sentait malgré soi attristé en le con
templant.

Une heure et demie du matin venait de sonner. La tempête
entièrement dissipée avait fait place à un calme profond,
troublé seulement par le mugissement sourd et monotone des
flots se brisant contre les rochers. La lune, débarrassée
0088 de son rempart de nuages, étincelait comme un disque
d-argent au milieu de son cortége d-étoiles. Le vent, s-af
faiblissant d-instants en instants, ne soufflait plus que
par courtes rafales.

Le marquis, plongé dans sa lecture, offrait la complète i
mmobilité d-une statue. La fenêtre ouverte laissait librem
ent pénétrer les rayons blancs de la lune, qui venaient li
vrer un combat inoffensif aux faibles rayons d-une lampe p
lacée sur la petite table. En entendant le marteau de la p
endule frapper sur le timbre, le marquis leva la tête.

– Une heure et demie, murmura-t-il. Il tarde bien !

Puis prenant un sifflet en or posé à côté des livres, il
le porta à ses lèvres et en tira un son aigu. La porte s-o
uvrit aussitôt, et un homme de quarante à cinquante ans pa
rut sur le seuil.

– Jocelyn, fit le marquis en se levant, tu as été à Penma
0089rckh ?

– Oui, monseigneur.

– Il t-a dit qu-il viendrait !

– Cette nuit même.

– Il tarde bien !

– Monseigneur veut-il que je retourne à Penmarckh ?

– Non, mon bon Jocelyn ; ce serait trop de fatigue.

– Qu-importe ?

– Il m-importe beaucoup ! Je n-entends pas que tu abuses
de tes forces !- J-ai besoin que tu vives, Jocelyn ; tu le
sais bien.

0090 – Monseigneur, encore cette pensée qui vous occupe ?

– Elle m-occupera toujours, mon vieil ami.

– Monseigneur, il est bien tard, fit observer Jocelyn apr
ès un moment de silence, et en cherchant évidemment à déto
urner le cours des idées de son maître ; ne voulez-vous pa
s prendre un peu de repos ?

– Impossible ! J-attends celui que tu as été chercher.

– Monseigneur ! j-entends la cloche de la grille ; c-est
lui sans doute.

– Eh bien ! va vite, et introduis-le sans tarder.

Jocelyn sortit, et le marquis, refermant son in-folio, le
replaça dans les rayons de la bibliothèque. A peine avait
-il achevé, qu-un homme, enveloppé dans un caban de matelo
0091t en toile cirée, parut sur le seuil. Il salua le marq
uis avec aisance, entra, referma la petite porte, fit reto
mber la lourde portière, ôta vivement son caban qu-il jeta
à terre, et, s-avançant vers le marquis, il lui prit la m
ain et voulut la baiser. Le marquis retira vivement cette
main, et attira le nouveau venu sur sa poitrine.

– -tes-vous fou, Marcof ? dit-il.

– Non, monseigneur, répondit le marin, car c-était lui qu
i venait d-entrer ; non, monseigneur, je ne suis pas fou ;
mais il s-en faut de bien peu, car vos bontés pour moi me
feront perdre la tête !

– N-êtes-vous pas mon ami ?

– Oh ! monseigneur !

– Eh ! mon cher Marcof, qui donc mieux que vous a mérité
ce titre ? Vous m-avez quatre fois sauvé la vie ; vous ave
0092z reçu deux blessures en me couvrant de votre corps, l
orsque nous faisions ensemble la guerre d-Amérique. Vous m
-avez donné la moitié de votre pain lorsque nous ne savion
s pas si nous en aurions le lendemain. Vous n-avez jamais
trahi un secret duquel dépend mon honneur, et dont le hasa
rd vous a fait dépositaire. Que diable un homme peut-il fa
ire de plus pour un autre homme ? et, en vous appelant mon
ami, ne l-oubliez pas, c-est moi seul qui dois être fier
de votre affection !-

Marcof porta vivement la main à ses yeux et essuya une la
rme.

– Au nom du ciel ! dit-il en frappant du pied, ne parlez
donc jamais de toutes ces choses passées qui n-en valent p
as la peine, et qui peut-être vous compromettraient si ell
es étaient entendues.

– Nous sommes seuls ici, répondit lentement le marquis. D
onc, plus de gêne ! Frère, embrasse-moi.
0093
Marcof lança autour de lui un coup d–il rapide. Pour plu
s de précaution, il poussa la fenêtre, et, serrant vivemen
t et à deux reprises le marquis dans ses bras, il l-embras
sa en murmurant :

– Oui, mon bon Philippe, j-avais besoin de te voir.

Les deux hommes, se reculant un peu en se tenant par la m
ain, demeurèrent pendant quelques minutes immobiles en fac
e l-un de l-autre. Leurs bouches étaient muettes, leurs re
gards seuls lançaient des éclairs joyeux.

VII

UN SECRET DE FAMILLE.

Marcof fut le premier qui parvint à dominer les sensation
s tumultueuses qui agitaient son c-ur. Il prit un siége, s
-assit, et, après avoir encore passé une fois la main sur
0094ses yeux :

– Assieds-toi, Philippe, dit-il à voix basse, et, pour Di
eu ! remets-toi ; si quelqu-un de tes gens entrait, notre
secret ne serait plus à nous seuls.

– Jocelyn veille, répondit le marquis.

– Sans doute ; mais Jocelyn ne sait rien et ne doit rien
savoir.

– Tu te défies de lui ?

– Quand il s-agit d-un secret pareil au nôtre, je me défi
e de moi-même.

– Et pourquoi donc éterniser ce secret ?

– Parce qu-il le faut.

0095 – Frère !

– Chut ! fit vivement le marin en posant son doigt sur le
s lèvres du marquis. Il n-y a ici que deux hommes, dont l-
un est le serviteur de l-autre. Le noble marquis de Loc-Ro
nan et Marcof le Malouin !

– Encore !

– Il le faut, vous dis-je, monseigneur ; je vous en conju
re !

– Soit donc !

– A la bonne heure ! Maintenant occupons-nous de choses s
érieuses.

– Mon cher Marcof, reprit le marquis après un silence, et
en faisant un effort visible pour traiter son interlocute
ur avec une indifférence apparente ; mon cher Marcof, vous
0096 avez été à Paris dernièrement.

– Oui, monseigneur, et j-ai scrupuleusement suivi vos ord
res.

– Ce que l-on m-a écrit est-il vrai ?

– Parfaitement vrai. Le roi n-a plus de sa puissance que
le titre de roi, et, avant peu, il n-aura même plus ce tit
re.

– Quoi ! le peuple de Paris oublierait à ce point ses dev
oirs ?

– Le peuple ne sait pas ce qu-il fait. On le pousse, il v
a !

– Et la noblesse ?

– Elle se sauve.
0097
– Elle se sauve ? répéta le gentilhomme stupéfait.

– Oui ; mais elle appelle cela émigrer. Au demeurant, le
mot seul est changé ; mais il signifie bien fuite.

– Qu-espère-t-elle donc, cette noblesse insensée ?

– Elle n-en sait rien. Fuir est à la mode ; elle suit la
mode.

– Et la bourgeoisie ?

– La bourgeoisie agit en se cachant. Elle pousse à la rév
olution ; et rappelez-vous ceci, monseigneur, si cette rév
olution éclate, la bourgeoisie seule en profitera.

– Mon Dieu !- pauvre France ! murmura le marquis.

Puis, relevant la tête, il ajouta avec fierté :
0098
– Toute la noblesse ne fuit pas, au moins ! La Bretagne e
st pleine de braves gentilshommes. Que devrons-nous faire
?

– Ce qui a été convenu.

– La guerre ?-

– Oui, la guerre ! Que le roi revienne parmi nous, et nou
s saurons bien le défendre.

– Avez-vous été à Saint-Tady ?

– Hier même j-étais à l-île de Groix, et j-en arrive.

– Vous avez rencontré le marquis de La Rouairie ?

– Nous sommes restés deux heures ensemble.

0099 – Que vous a-t-il dit ?

– Il m-a montré deux lettres de Paris, trois de Londres,
deux autres datées de Coblentz. De tous côtés on le pousse
, on le presse, on le conjure d-agir sans retard.

– Et La Rouairie est prêt à agir ?

– Oui. Les proclamations sont faites, les hommes vont êtr
e rassemblés. Les armes sont en suffisante quantité pour e
n donner à qui jurera d-être fidèle au roi et à l-honneur
! Avant deux mois la conspiration éclatera, si toutefois l
-on doit donner ce nom à la noble cause qui nous ralliera
tous.

– Allez-vous donc vous joindre à eux ?

– Provisoirement, oui ; plus tard, je servirai le roi à b
ord de mon lougre quand la guerre maritime sera possible.

0100
– Quand devez-vous rejoindre La Rouairie ?

– Dans quinze ou vingt jours seulement.

Le marquis, en proie à de sombres réflexions, parcourut v
ivement la petite pièce : puis, s-arrêtant enfin brusqueme
nt devant Marcof, et lui prenant la main :

– Frère, lui dit-il à voix basse, la guerre va bientôt éc
later dans le pays. Qui sait si nous pourrons encore une f
ois causer ensemble comme nous sommes libres de le faire a
ujourd-hui. Ecoute-moi donc : Si je suis tué par une balle
sur le champ de bataille, ou si je meurs dans mon lit de
ma mort naturelle, souviens-toi de mes paroles. Tu vois ce
casier de la seconde bibliothèque ?

– Oui, répondit Marcof, je le vois.

– En dérangeant les livres, on découvre la boiserie.
0101
– Ensuite ?

– A droite, au milieu de la rosace, il y a un bouton de b
ois sculpté en forme de gland de chêne. Ce bouton est mobi
le. En le pressant, il fait jouer un ressort qui démasque
une porte secrète donnant dans une armoire de fer. Moi mor
t, tu ouvrirais cette armoire et tu y trouverais des papie
rs. Il te faudrait, tu m-entends bien, il te faudrait les
lire avec une profonde et religieuse attention.

– Je te le promets !

– C-est tout ce que j-avais à te dire ; et, maintenant qu
e j-ai ta promesse, je suis tranquille.

– Alors, monseigneur, je me retire, reprit Marcof à voix
haute.

– Quand vous reverrai-je ?
0102
– Dans douze jours ; le temps d-aller à Paimb-uf et d-en
revenir.

– Avez-vous besoin d-argent ?

– J-ai trois cent mille francs en or dans la cale de mon
lougre.

En ce moment, la cloche du château retentit de nouveau et
avec force.

– Qui diable peut venir à pareille heure ? s-écria Marcof
.

– Des voyageurs égarés peut-être, qui demandent l-hospita
lité.

– Pardieu ! nous allons le savoir. J-entends Jocelyn qui
monte.
0103
En effet, le vieux serviteur, après avoir discrètement gr
atté à la porte, pénétra dans la petite pièce. Marcof tena
it respectueusement son chapeau à la main et il avait repr
is son caban.

– Qu-est-ce donc, Jocelyn ? demanda le marquis.

– Monseigneur, répondit Jocelyn dont la physionomie décel
ait un mécontentement manifeste, ce sont deux voyageurs qu
i demandent à vous parler sur l-heure.

– Vous ont-ils dit leur nom ?

– Ils m-ont remis cette lettre.

Le marquis prit la lettre que lui présentait Jocelyn et l
-ouvrit. A peine en eut-il parcouru quelques lignes qu-il
devint très-pâle.

0104 – C-est bien, fit-il en s-adressant à Jocelyn. Faites
entrer ces étrangers dans la salle basse ; je vais descen
dre.

Jocelyn n-avait pas franchi le seuil de la porte que, se
retournant vivement vers Marcof, le marquis ajouta :

– Il ne faut pas sortir par la grille.

– Pourquoi ?

– Ne m-interroge pas ! Tu sauras tout plus tard. Passe pa
r l-escalier secret qui aboutit à ma chambre. Tiens, voici
la clef de la petite porte qui donne sur les falaises- Pa
rs vite !

– Qu-as-tu donc ? demanda Marcof en remarquant la subite
altération des traits du marquis.

– Va ! je n-ai pas le temps de t-expliquer. Seulement sou
0105viens-toi de l-armoire secrète, et n-oublie pas ta par
ole.

Et le gentilhomme, serrant les mains du marin, s-élança v
ivement au dehors. Marcof, demeuré seul, resta quelques mo
ments pensif, puis il sortit à son tour ; il traversa un c
orridor, et, en homme qui connaissait bien les aîtres du c
hâteau, il ouvrit une porte donnant sur une vaste chambre
éclairée par les rayons de la lune. En traversant cette pi
èce, le marin s-arrêta devant un magnifique portrait de vi
eillard. Il inclina la tête, il murmura tout bas quelques
paroles, une prière peut-être ; puis s-approchant du cadre
, il déposa un respectueux baiser sur l-écusson placé dans
l-angle gauche du tableau. Cela fait, il ouvrit une autre
porte, et il descendit les marches d-un petit escalier pr
atiqué dans l-épaisseur de la muraille.

Les deux étrangers que Jocelyn avait introduits dans la s
alle basse du château, d-après les ordres de son maître, y
entraient à peine lorsque le marquis de Loc-Ronan se prés
0106enta à eux. Ils échangèrent tous trois un salut cérémo
nieux.

– Monsieur le marquis, dit l-un des deux personnages, nou
s devons faire un appel à votre indulgence ; nous eussions
dû arriver à une heure plus convenable, et nous l-eussion
s fait (ayant pris nos mesures en conséquence), si la temp
ête qui nous a assaillis dans la montagne n-était venue me
ttre une entrave à notre marche.

– Je joins mes excuses à celles du chevalier de Tessy, di
t le second des deux étrangers en s-avançant à son tour.

– Je les reçois, comte de Fougueray, répondit le marquis
avec une extrême hauteur.

Après cet échange de paroles, les trois hommes demeurèren
t quelques moments silencieux. Le marquis froissait dans s
a main droite avec une colère sourde la lettre que lui ava
it remise Jocelyn, et qui avait précédé l-introduction des
0107 deux gentilshommes. Enfin, se calmant peu à peu, il r
eprit :

– Je ne crois pas, messieurs, que vous ayez fait une cent
aine de lieues pour venir me trouver, sans un autre motif
que celui d-en appeler à mon indulgence pour votre arrivée
inattendue. Nous avons à causer ensemble ; vous plaît-il
que cela soit immédiatement ?

– Nous craindrions d-être indiscrets et de vous fatiguer,
répondit le chevalier de Tessy.

– Aucunement, messieurs. A cette heure avancée, nous n-en
serons que moins troublés, et c-est, je crois, ce qu-il f
aut avant tout pour la conversation que nous allons avoir
?

– Cette salle me paraît fort convenable, monsieur, dit le
comte de Fougueray en regardant autour de lui. Seulement,
notre souper ayant été des plus mauvais, je vous serais i
0108nfiniment obligé de nous faire servir quoi que ce soit

– Dites plutôt, interrompit brusquement le marquis, que v
ous connaissez la vieille coutume bretonne qui veut qu-un
homme soit sacré pour celui sous le toit duquel il a brisé
un pain.

– Quand cela serait ?

– Vous osez en convenir ?

– Eh ! pourquoi diable me gênerais-je ? Ne sommes-nous pa
s de vieilles connaissances ? Vous savez bien, marquis, qu
-entre nous il n-y a pas de secret !-

Le comte appuya sur ce dernier mot. Le marquis de Loc-Ron
an se mordit les lèvres avec une telle violence que quelqu
es gouttelettes de sang jaillirent sous sa dent convulsive
. Il agita une sonnette. Jocelyn parut.
0109
– Servez à ces messieurs ce que vous trouverez de meilleu
r à l-office, dit-il.

Le domestique s-inclina et sortit. Cinq minutes après il
rentra.

– Eh bien ? lui demanda son maître.

– Monseigneur, je n-ai rien trouvé à l-office ; mais, en
revanche, il y avait cette paire de pistolets tout chargés
sur la table de votre chambre, et je vous les apporte.

– Est-ce un guet-apens ? s-écria le chevalier en portant
la main à la garde de son épée.

– Ce serait tout au plus un duel, répondit tranquillement
le marquis, car vous voyez que votre digne compagnon a pr
is ses précautions-

0110 Le comte, en effet, tenait un pistolet de chaque main
. Jocelyn s-avança près de son maître en levant son pen-ba
s. Mais le marquis, posant froidement ses pistolets sur un
meuble voisin, ordonna au serviteur de sortir. Jocelyn hé
sita, mais il obéit.

– Nous nous passerons donc de souper ? demanda le comte e
n remettant ses armes à sa ceinture.

– Finissons, messieurs ! s-écria le marquis ; si nous con
tinuions longtemps sur ce ton, je sens que la colère me do
minerait bien vite. Vous êtes venu ici pour me proposer un
marché. Ce marché est infâme, je le sais d-avance ; mais
n-importe ! détaillez-le. J-écoute.

– Mon cher marquis, fit le chevalier en attirant à lui un
siége et s-y installant sans façon, vous avez une façon d
-exprimer votre pensée qui ne nous semblerait nullement pa
rlementaire (comme le dit si bien Mirabeau du haut de la t
ribune de l-Assemblée nationale), si nous vous connaission
0111s moins. Mais nous ne verrons dans vos paroles que ce
qu-il faut y voir, c-est-à-dire que vous êtes prêt à nous
donner toute votre attention.

Le comte fit un geste brusque d-assentiment, tandis que l
e marquis, se laissant tomber dans un vaste fauteuil, pass
ait une main sur son front, où perlait une sueur abondante
.

– Comte, continua le chevalier, vous plairait-il d-entame
r l-entretien ?

– Nullement, mon très-cher. Vous parlez à merveille, et v
ous avez, comme l-on dit, la langue fort bien pendue. J-im
iterai M. de Loc-Ronan ; je vous écouterai.

– Avec votre permission, monsieur le marquis, je commence
. Laissez-moi cependant vous dire que, pour établir correc
tement l-affaire que nous allons avoir l-honneur de débatt
re avec vous, il est de toute utilité de bien poser tout d
0112e suite les jalons de départ. Puis il n-est peut-être
pas moins essentiel que vous sachiez jusqu-à quel point no
us sommes instruits, le comte de Fougueray et moi-

Le marquis ne répondant pas, le chevalier ajouta :

– Je vais donc faire un appel à vos souvenirs et vous pri
er de remonter avec moi jusqu-à l-époque où, après avoir p
erdu votre père et recueilli son immense héritage, vous vo
us décidâtes à venir présenter vos hommages à Sa Majesté L
ouis XV. Vous aviez, je crois, vingt-deux ans alors, et vo
us étiez véritablement fort beau.

– Monsieur le marquis n-a jamais cessé de l-être ! interr
ompit le comte.

– Sans doute, reprit l-orateur : mais, en outre, à cette
époque, le marquis possédait le charme entraînant de la pr
emière jeunesse. Croyez bien que je n-ai nullement l-inten
tion de détailler ici vos nombreux succès, mon cher hôte ;
0113 je les mentionne seulement en masse, afin de vous ren
dre la justice qui vous est due-

– Au fait ! dit le marquis d-une voix impatiente.

– J-y arrive. A cette époque donc, après avoir fait tourn
er bien des têtes féminines, il arriva que la vôtre devint
elle-même le point de mire des traits du petit dieu malin
. Le 15 août 1776, jour d-une grande fête, celle du roi, p
ardieu ! à l-occasion de je ne sais quel tumulte et quelle
perturbation causée par la foule en démence, vous eûtes l
e bonheur de sauver et d-emporter dans vos bras une jeune
fille, belle comme la déesse Vénus elle-même. En échange d
e la vie que vous lui aviez conservée, elle vous ravit vot
re c-ur et vous donna le sien-

– Dorat n-aurait pas mieux dit, interrompit de nouveau le
comte.

Le marquis demeurait toujours impassible. Evidemment il a
0114vait pris le parti d-écouter jusqu-au bout ses deux in
terlocuteurs et de ne leur point mesurer le temps.

– Cette jeune fille, dont la beauté avait fait sur vous u
ne si vive impression, appartenait à une famille honorable
de vieux gentilshommes de Basse-Normandie, dont M. le com
te de Fougueray et moi avons l-honneur d-être les uniques
représentants mâles. Il s-agit donc de notre s-ur qui, vou
s le savez aussi bien que nous, se nomme Marie-Augustine.
Il est inutile, je le pense, de vous rappeler que vous vou
s fîtes présenter dans la famille, que vous demandâtes la
main de Marie-Augustine, et qu-enfin, d-heureux fiancé dev
enant heureux époux, vous conduisîtes cette chère enfant a
ux pieds des autels, où vous lui jurâtes fidélité et prote
ction- Cela nous conduit tout droit à la fin de l-année 17
77.

– Vous êtes d-une humeur un peu jalouse, mon cher marquis
; les adorateurs qui papillonnaient autour de votre femme
vous donnèrent quelques soucis- En véritable femme jolie
0115et coquette qu-elle était, Marie-Augustine se prit à v
ous rire au nez lorsque vous lui proposâtes de quitter Ver
sailles. Malheureusement la pauvre enfant ne savait pas en
core ce que c-était qu-une cervelle bretonne. Elle ne tard
a guère à l-apprendre. – Sans plus de cérémonies, vous fît
es enlever la marquise, et huit jours après votre départ c
landestin, vous étiez installés tous deux dans ce vieux ch
âteau de vos ancêtres. Marie-Augustine pleura, pria, suppl
ia. Vous l-aimiez et vous étiez jaloux ; double raison pou
r demeurer inébranlable dans votre résolution de vivre iso
lé avec elle dans cette farouche solitude.

Vous n-aviez oublié qu-une chose, mon cher marquis, c-éta
it l-histoire de notre grand-mère Eve et celle du fruit dé
fendu- Marie-Augustine se voyant en prison, ne rêva plus q
u-évasion et liberté. Tous les moyens lui semblèrent bons,
et elle n-hésita pas même à se compromettre pour voir tom
ber les barreaux et les grilles. Comment s-y prit-elle ? P
ar ma foi, je l-ignore. Toujours est-il qu-elle trouva moy
en d-entretenir une correspondance active avec un beau gen
0116tilhomme de Quimper, qui jadis avait été votre compagn
on de plaisirs-

– Comment elle s-y prit ? s-écria le marquis en se levant
brusquement. Je vais vous l-expliquer !- A prix d-or, cet
te misérable femme, indigne du nom que je lui avais donné,
séduisit le valet et parvint à se ménager plusieurs entre
vues avec son amant, car vous oubliez de le dire, messieur
s, votre s-ur était devenue la maîtresse du baron d-Audier
ne !

– Vous l-avez dit depuis, mais nous ne l-avons jamais cru
! répondit le comte de Fougueray.

– En voulez-vous les preuves ? J-ai les lettres ici.

– Inutile, continua le chevalier. Que notre s-ur soit cou
pable ou non, là n-est pas la question. Permettez-moi d-ac
hever. Donc les deux- comment dirais-je ? les deux amants,
puisque vous le voulez absolument, ayant pris d-avance to
0117utes leurs mesures, attendaient une nuit favorable pou
r accomplir leur projet. Ils ne savaient pas, qu-instruit
de tout, vous les faisiez épier, et que vous attendiez le
moment d-agir- Aussi, la nuit où la fuite devait avoir lie
u, vous trouvèrent-ils sur leur passage. Le baron tira son
épée ; Marie-Augustine s-évanouit. Ils ne vous connaissai
ent pas encore !- Vous emportâtes votre femme dans vos bra
s en priant le baron de vous suivre. Le gentilhomme, sommé
par vous au nom de son honneur, obéit.

Ah ! pardon, fit le chevalier en s-interrompant, j-oublia
is, pour la clarté de ce qui va suivre, de mentionner ici
que votre mariage avait eu lieu sur les terres mêmes de mo
n frère, et que les témoins d-usage assistaient seuls à la
cérémonie-

– C-était le comte de Fougueray qui l-avait voulu ainsi,
répondit le marquis.

– Je m-empresse de le reconnaître, ajouta le comte en s-i
0118nclinant. Continuez, chevalier.

– C-est moi seul qui continuerai ! s-écria le marquis. Ec
outez-moi tous deux à votre tour. Lorsque je tins entre me
s mains la misérable qui avait déshonoré mon nom, et son i
ndigne complice, ma première pensée fut de les tuer tous l
es deux. Cependant j-hésitai !- Mon mépris pour cette femm
e était tellement profond, que ma main dédaigna de verser
son sang !- D-ailleurs, j-avais mieux à faire !

– Oui, c-était fort ingénieux ce que vous avez trouvé, fi
t observer le comte en chiffonnant coquettement la dentell
e de son jabot.

VIII

LE MARCHE.

– Oh ! cette scène est encore présente à ma pensée comme
si elle venait d-avoir lieu à l-instant même, continua le
0119marquis sans paraître avoir entendu l-observation de s
on singulier beau-frère. Marie-Augustine était là couchée
sur ce fauteuil ; car c-est dans cette salle que je l-avai
s amenée avec son complice. Ce fauteuil est précisément ce
lui sur lequel vous êtes assis, chevalier. Le baron d-Audi
erne, debout devant elle, attendait mes ordres, et je suis
convaincu qu-il se croyait en ce moment bien près de sa d
ernière heure. Dès que votre s-ur revint à elle j-appelai
tous mes gens ; tous, sans exception : depuis mon maître d
-hôtel jusqu-à mon dernier valet de chiens- Alors, désigna
nt du geste Marie-Augustine, que l-incertitude et l-épouva
nte rendaient muette et à demi morte :

– – Mes amis, m-écriai-je, vous voyez cette femme que, ju
squ-ici, vous avez crue digne de votre respect, parce que
vous pensiez qu-elle portait mon nom ? Eh bien ! je vous a
vais trompés. Cette fille n-a jamais été ma femme légitime
!- Elle n-était que ma maîtresse jadis, comme elle est au
jourd-hui celle du baron d-Audierne ! Si je parle ainsi de
vant vous tous, c-est que, comme j-ai commis une faute en
0120vous faisant honorer une méprisable créature, je me de
vais à moi-même, et je vous devais à vous aussi, de révéle
r publiquement la vérité tout entière. Et, maintenant, mon
sieur le baron peut emmener sa maîtresse à laquelle je ren
once, et que je lui abandonne-

– Une heure après, ajouta le marquis, Marie-Augustine par
tait avec son amant.

– Et vous, mon cher ami, interrompit le comte, vous qui a
viez pris au sérieux votre belle et ingénieuse invention,
vous vous faisiez seller un bon cheval le soir même, et vo
us gagniez au galop la route de Fougueray, bien décidé à c
hanger en réalité le conte dont vous veniez très-spirituel
lement de faire part à vos domestiques. Je vous le répète,
c-était bien joué !- C-était tout bonnement de première f
orce !- Nous devons reconnaître, et nous reconnaissons, cr
oyez-le, qu-il vous était impossible de supposer un seul i
nstant que le désir de voir notre s-ur nous eût fait faire
le voyage de Quimper, que l-épouse outragée nous rencontr
0121ât à quelques lieues à peine de ce château, et qu-elle
nous racontât ce qui venait de se passer-

– Mais je le dis encore, marquis, vous ne pouviez savoir
cela ; de sorte qu-arrivé à Fougueray par une nuit sombre,
vous vous fîtes indiquer la porte du presbytère. Le vieux
prêtre qui avait célébré votre union l-habitait seul avec
une servante. Intimidé par votre rang, convaincu surtout
par vos pistolets, il consentit à vous laisser arracher du
registre de la paroisse la feuille sur laquelle votre mar
iage se trouvait inscrit.

– Cela était d-autant mieux imaginé, que, sur les quatre
témoins signataires, deux, le chevalier et moi, ne pouvion
s rien prouver en justice en raison de notre proche degré
de parenté avec la victime, et que les deux autres étaient
morts- Donc, la feuille enlevée, rien n-existait plus- La
marquise de Loc-Ronan n-était désormais que mademoiselle
de Fougueray. Vous affirmiez qu-elle avait été votre maîtr
esse et non votre femme ; personne ne pouvait prouver le c
0122ontraire- Aussi, comme vous étiez joyeux en reprenant
la route de votre château ! Vous étiez dégagé d-un lien qu
i commençait à vous peser ; vous étiez libre !

– Ne dites pas cela, monsieur, interrompit le marquis ave
c émotion ; à l-époque dont vous parlez, Dieu sait bien qu
e j-aimais encore votre s-ur ! Oui, je l-aimais. Il a fall
u, pour arracher cet amour de mon c-ur, toutes les heures
de jalousie, de tortures, d-angoisses, dont celle que vous
défendez s-est montrée si prodigue à mon égard !- Il a fa
llu le déshonneur menaçant mon nom jusqu-alors sans tache,
la boue prête à souiller l-écusson de mes ancêtres, pour
me contraindre à un acte qu-aujourd-hui je réprouve !- Au
reste, Dieu n-a pas voulu que l-accomplissement du forfait
eût lieu dans toute son étendue, puisqu-il avait permis q
ue, dans une intention que j-ignore, et avec cette prescie
nce infernale qui n-appartient qu-à vous, vous eussiez pri
s d-avance le double de cet acte maudit !

– Dame ! cher marquis ! répondit le comte en souriant, no
0123us avons joué au plus fin et vous avez perdu. Enfin, j
e reprends les choses où nous les avons laissées : lorsque
vous partîtes de Fougueray, vous crûtes être libre, si bi
en libre même, et si peu marié que, deux années plus tard,
à Rennes, vous vous épreniez d-amour pour une charmante j
eune fille, et que, n-ayant aucunement entendu parler de v
otre ex-femme ni de vos ex-beaux-frères, vous pensâtes qu-
en toute sécurité vous pouviez suivre les inspirations de
votre c-ur- Ce qui signifie que trente et un mois après vo
tre séparation violente d-avec Marie-Augustine de Fouguera
y, vous devîntes l-époux heureux de Julie-Antoinette de Ch
âteau-Giron.

– Rendez-nous la justice d-avouer que nous vous laissâmes
jouir en paix des charmants délices de la lune de miel. M
ais aussi quel réveil, lorsqu-après quelques semaines d-un
bonheur sans nuages, du moins je me plais à penser qu-il
fut tel, vous vous trouvâtes tout à coup face à face avec
la première marquise de Loc-Ronan ; lorsque, poussé sans d
oute par votre mauvais génie, vous voulûtes faire jeter no
0124tre s-ur à la porte de l-hôtel que vous habitiez à Ren
nes, et qu-elle vous jeta, elle, son acte de mariage à la
face !-

– Assez, misérable ! s-écria le marquis avec une telle vi
olence, que les deux interlocuteurs se levèrent spontanéme
nt, croyant à une attaque ; assez ! Osez-vous me rappeler
ces heures douloureuses, vous qui ne songiez, au moment où
vous me brisiez le c-ur, qu-à exploiter ce secret au détr
iment de ma fortune et au profit de la vôtre ? Rappelez-vo
us les sommes immenses que vous m-avez arrachées pour vous
faire payer votre douteux silence !-

– Il ne s-agit pas de nous, mais de vous, interrompit le
chevalier ; et permettez-moi de vous faire observer que le
s grandes phrases inutiles ne feront qu-allonger la conver
sation- Si nous vous avons rappelé un passé peu agréable,
c-était afin d-établir le présent sur de solides bases- Or
, le présent, le voici : Vous avez deux femmes. L-une, Mar
ie-Augustine de Fougueray, qui habite Paris sous un nom d-
0125emprunt, suivant nos conventions, vous le savez. L-aut
re, Julie-Antoinette de Château-Giron, laquelle, en appren
ant l-étrange position que vous lui aviez faite, a voulu s
e retirer du monde et s-enfermer dans un cloître. Vous et
la famille de cette femme aviez trop d-intérêt à étouffer
l-affaire pour que l-on essayât de s-opposer à ses volonté
s. Bref, vous avez en ce moment deux femmes, marquis de Lo
c-Ronan, et deux femmes bien vivantes. Or, la polygamie, v
ous le savez, a toujours été un cas pendable en France, et
la pendaison une vilaine mort pour un gentilhomme !

– Allez droit au fait, interrompit encore le marquis, que
lle somme vous faut-il aujourd-hui ?

– Aucune, répondit le chevalier.

– Aucune, appuya le comte.

Le seigneur de Loc-Ronan demeura un moment interdit.

0126 – Que voulez-vous donc ? demanda-t-il lentement.

– Ecoutez le chevalier, et vous allez le savoir.

– Soit ! parlez vite.

– Je m-explique en quelques mots, fit le chevalier en s-i
nclinant avec cette politesse railleuse qui ne l-avait pas
abandonné un seul moment durant cette longue conversation
. Nous avons pensé, mon frère et moi, qu-il serait fâcheux
que le vieux nom de Loc-Ronan vînt à s-éteindre. Or, vous
avez deux femmes, c-est un fait incontestable ; mais d-en
fants, point ! Eh bien ! celle lacune qui doit assombrir u
n peu vos pensées, nous avons résolu de la combler- A part
ir de ce jour, vous allez être père. Vous comprenez ?

– Nullement.

– Allons donc ! impossible ?

0127 – Je ne comprends pas le sens de vos paroles, je le r
épète, et je vous serai fort reconnaissant de bien vouloir
me l-expliquer.

– Eh ! s-écria le comte avec impatience, notre s-ur est v
otre femme, n-est-il pas vrai ?

– C-est possible.

– Nul arrêt de parlement n-a annulé votre mariage ; elle
peut reprendre votre nom demain, si bon lui semble-

– Je le reconnais.

– Et vous connaissez sans doute aussi certaine axiome en
droit romain qui dit : Ille pater est, quem nuptiae demons
trant ?

– Vraiment, je crois que je commence à comprendre, fit le
marquis en conservant un calme et une froideur bien étran
0128ges chez le fougueux gentilhomme.

– C-est, pardieu, bien heureux !

– N-importe, achevez !

– Donc, si votre femme est mère, vous, marquis, vous êtes
père ! Voilà !

– Ainsi donc, monsieur le comte de Fougueray, ainsi donc,
monsieur le chevalier de Tessy, ce que vous êtes venus me
proposer à moi, marquis de Loc-Ronan, c-est d-abriter sou
s l-égide de mon nom ce fruit honteux d-un infâme adultère
? c-est de consentir à admettre dans ma famille, à donner
pour descendant à mes aïeux l-enfant né d-un crime, le fi
ls d-une courtisane ; car votre s-ur, messieurs, n-est qu-
une courtisane, et vous le savez comme moi !-

En parlant ainsi d-une voix brève et sèche, le marquis, l
es bras croisés sur sa large poitrine, dardait sur ses int
0129erlocuteurs des regards d-où jaillissait une flamme si
vive qu-ils ne purent en supporter l-éclat. Les misérable
s courbèrent un moment la tête. Cependant le comte se remi
t le premier, et répondit avec un sourire :

– Eh ! mon cher marquis !- vous forgez de la tragédie à p
laisir ! Qui diable vous parle du fruit d-un adultère ? Je
vous ai dit : Supposez ! Je ne vous ai pas dit : Cela est
! Bref, voici la vérité : Il existe, de par le monde, un
enfant mâle âgé de huit ans, bien constitué, et beau comme
un Amour de Boucher ou de Watteau. A cet enfant, le cheva
lier et moi nous nous intéressons vivement. Or, il est orp
helin. Pour des raisons qu-il ne nous plaît pas de vous co
mmuniquer, nous ne pouvons personnellement rien pour lui.
Il faut donc que vous nous veniez en aide. Voici ce que vo
us aurez à faire. Adopter cet enfant, et le reconnaître co
mme un fils issu de votre mariage avec Marie-Augustine. Lu
i transmettre votre nom et votre fortune, à l-exception d-
une rente viagère de douze mille livres que vous vous cons
erverez. Enfin, nous nommer, le chevalier et moi, tuteurs
0130de votre fils. Mais l-acte doit être fait de telle sor
te que nous ayons la libre et immédiate gestion des biens,
meubles et immeubles, que nous puissions vendre, aliéner,
réaliser, échanger à notre volonté, comme si vous étiez r
éellement mort.

– Après ? demanda le marquis.

– Après ? mais je crois que ce sont là les articles princ
ipaux. Au reste, voici un modèle fort exact de l-acte que
vous devez faire dresser.

Et le comte tendit au gentilhomme un cahier de papiers ma
nuscrits.

– Et si je refuse de donner mon nom à un enfant que je ne
connais pas et qui pourra le déshonorer un jour, si je ne
consens pas à me dépouiller de toute ma fortune en votre
faveur, vous me menacez, comme toujours, de divulguer le s
ecret qui me lie à vous, n-est-ce pas ?
0131
– Hélas ! vous nous y contraindriez ! dit mielleusement l
e chevalier. Et vilaine mort que cette mort par la potence
!- Mort infamante qui entraîne avec elle la dégradation d
e noblesse, vous ne l-ignorez pas, marquis ?

– Eh bien ! messieurs, voici ma réponse : Vous êtes fous
tous les deux !

– Vous croyez ? fit le comte d-un ton railleur.

– Oui, vous êtes fous ; car vous n-avez pas réfléchi que
je préférerais toujours la mort au déshonneur, mais qu-ava
nt de me frapper je vous tuerais tous deux, vous, mes bour
reaux ! Non ! non ! je n-introduirai pas quelque ignoble r
ejeton d-une souche odieuse dans la noble lignée des Loc-R
onan ! Non ! non ! je ne dépouillerai pas, moi, les hériti
ers de mon choix de ce que m-ont légué mes aïeux ! Non ! n
on ! je ne jetterai pas entre vos mains avides une fortune
que vous iriez fondre au creuset de vos passions infâmes
0132!- Allons ! comte de Fougueray ! allons, chevalier de
Tessy ! nous devons mourir tous trois ensemble, et nous mo
urrons cette nuit même.

En disant ces mots, le marquis avait saisi les pistolets
que Jocelyn lui avait apportés. Les armant rapidement, il
s-était élancé au-devant de la porte. Le comte de Fouguera
y, lui aussi, avait pris ses armes. Les deux hommes, se me
naçant réciproquement d-une double gueule de fer prête à v
omir la mort, restèrent un moment immobiles. La porte s-ou
vrit brusquement, et Jocelyn, complétant le tableau, parut
sur le seuil, un mousquet à la main. Il mit en joue le ch
evalier.

Une catastrophe terrible était imminente. Quelques second
es encore, et ces quatre hommes forts et vigoureux allaien
t s-entre-tuer sans merci ni pitié. La résolution du marqu
is se lisait si nettement arrêtée sur son visage, que le c
omte de Fougueray, avec lequel il se trouvait face à face,
devint pâle comme un linceul. Néanmoins il sut conserver
0133une apparente fermeté.

– Marquis de Loc-Ronan ! dit tout à coup le chevalier, so
uvenez-vous que, nous une fois morts, ceux qui doivent nou
s venger le feront sur Marcof le Malouin.

– Qu-avez-vous dit ? Quel nom venez-vous de prononcer ? s
-écria le marquis dont les mains défaillantes laissèrent é
chapper les armes.

– Celui de votre frère naturel, lui répondit le chevalier
à l-oreille, de manière à ce que Jocelyn ne pût entendre
ces quelques mots ; vous voyez que vous êtes bien et compl
ètement entre nos mains. Renvoyez donc ce valet, plus de v
iolence, et agissez, ainsi que nous le demandons, au mieux
de nos intérêts.

Jocelyn sortit sur un signe de son maître.

– Eh bien ? demanda le comte, lorsque les trois hommes se
0134 trouvèrent seuls de nouveau.

– Eh bien ! répondit lentement le marquis, je vais réfléc
hir à ce que vous exigez de moi !- En ce moment, il me ser
ait impossible de continuer la discussion. Nous sommes auj
ourd-hui au 25 juin, car voici le soleil qui se lève ; rev
enez le 1er juillet, messieurs, et alors vous aurez ma rép
onse- Telle est ma résolution formelle et inébranlable.

– Nous acceptons votre parole, répondit le comte ; le 1er
juillet, au lever du soleil, nous serons ici.

Les deux hommes saluèrent froidement, sortirent de la sal
le basse et traversèrent la cour précédés par Jocelyn, leq
uel referma sur eux les grilles du château. Ceci fait, il
accourut auprès de son maître. Le marquis, sombre et résol
u, parcourait vivement la vaste pièce.

– Jocelyn ! dit-il à son vieux serviteur en le voyant ent
rer, tu vois que je ne m-étais pas trompé, tu vois qu-il f
0135aut agir, et agir sans retard. Je puis toujours compte
r sur toi ?

– Quoi ! vous voulez ? s-écria Jocelyn avec épouvante.

– Il le faut, répondit froidement le marquis. Point d-obs
ervation, Jocelyn. Les gens du château vont s-éveiller, et
ils ne doivent pas nous trouver debout si matin. Je rentr
e dans mes appartements. Tu monteras à huit heures.

Jocelyn s-inclina et le marquis gagna la chambre où se tr
ouvait le portrait de vieillard que Marcof avait embrassé
en partant cette même nuit.

IX

DIEGO ET RAPHAEL.

Le chevalier de Tessy et le comte son frère s-étaient élo
ignés assez vivement du château, se retournant de temps à
0136autre comme s-ils eussent craint d-entendre siffler à
leurs oreilles quelques balles de mousquet ou de carabine.
Arrivés au bas de la côte, ils frappèrent à la porte d-un
e humble cabane, laquelle ne tarda pas à s-ouvrir. Un dome
stique parut sur le seuil. En apercevant les deux gentilsh
ommes, il salua respectueusement, courut à l-écurie, brida
deux beaux chevaux normands auxquels on n-avait point enl
evé la selle, et, les attirant à sa suite, il les conduisi
t vers l-endroit où les deux gentilshommes attendaient. Le
chevalier se mit en selle avec la grâce et l-aisance d-un
écuyer de premier ordre. Le comte, gêné par un embonpoint
prononcé, enfourcha néanmoins sa monture avec plus de lég
èreté qu-on n-aurait pu en attendre de lui.

– Picard, dit-il au valet qui lui tenait l-étrier, vous a
llez retourner à Quimper. – Vous direz à madame la baronne
, que nous serons de retour demain matin seulement.

Le valet s-inclina et les deux cavaliers, rendant la brid
e à leurs montures, partirent au trot dans la direction de
0137 Penmarckh.

– Sang de Dieu ! caro mio ! fit le comte en ralentissant
quelque peu l-allure de son cheval et en frappant légèreme
nt sur l-épaule du chevalier, sang de Dieu ! carissimo ! n
os affaires sont en bonne voie ! Que t-en semble ?

– Il me semble, Diégo, répondit le chevalier en souriant,
que nous tenons déjà les écus du bélître !

– Corps du Christ ! nous les aurons entre les mains avant
qu-il soit huit jours.

– Il adoptera Henrique, n-est-ce pas ?

– Certes !

– Hermosa va nager dans la joie !-

– Ma foi ! je lui devais bien de lui faire ce plaisir, n-
0138est-ce pas, Raphaël, à cette chère belle ?

– D-autant plus que cela nous rapportera beaucoup.

– Oui, carissimo ! et notre avenir m-apparaît émaillé de
fêtes et d-amours.

– Nous quitterons Paris, j-imagine ?

– Sans doute.

– Et où irons-nous, Diégo ?

– Partout, excepté à Naples !

– Corpo di Bacco ! je le crois aisément. Quittons Paris,
d-accord, on ne saurait trop prendre de précautions ; mais
pourquoi fuir la France ?

– Parce que, après ce qui nous reste encore à faire dans
0139ce pays, mon très-cher, nous ne serions pas plus en sû
reté à Marseille, à Bordeaux ou à Lille qu-au centre même
de Paris. Mon bon chevalier, nous irons à Séville, la cité
par excellence des petits pieds et des beaux grands yeux,
la ville des sérénades et des fandangos ! Grâce à notre f
ortune, nous y vivrons en grands seigneurs. Cela te va-t-i
l ?

– Touche-là, Diégo !- C-est convenu.

– Convenu et parfaitement arrêté.

– Et Hermosa ?

– Son fils aura un nom, elle touchera sa part de l-argent
, ma foi, elle fera ce qu-elle voudra- Si elle souhaite ve
nir avec nous, je n-y mettrai nul obstacle-

– Palsambleu ! la belle vie que nous mènerons à nous troi
s-
0140
– En attendant, songeons au présent et veillons à ce qui
se passe autour de nous ; car, tu le sais, chevalier, ce b
rave Marat est un ami précieux, mais il entend peu la plai
santerie en matière politique, et ma foi, à la façon dont
tournent les choses, je pense toujours avec un secret fris
son à cette ingénieuse machine de M. Guillotin, que l-on a
essayée devant nous à Bicêtre, le 15 avril dernier, avec
de si charmants résultats-

– Eh bien !- quel rapport établis-tu entre cette ingénieu
se machine, comme tu l-appelles, et notre excellent ami Ma
rat ?

– Eh ! c-est pardieu bien lui qui l-établit, ce rapport,
puisqu-il répète à satiété dans ses conversations intimes
qu-il faut faire tomber deux cent mille têtes. Or, l-inven
tion de M. Guillotin arrivant tout à souhait pour réaliser
son désir, je trouve la circonstance de fâcheux augure-

0141 – Bah ! que nous importe qu-on fauche deux ou trois c
ent mille têtes, pourvu que les nôtres soient toujours sol
ides sur nos épaules ? Allons, Diégo, depuis quand as-tu d
onc une telle horreur du sang répandu ?-

– Depuis que je n-ai plus besoin d-en verser pour avoir d
e l-or ! répondit à voix basse le comte de Fougueray en se
penchant vers son compagnon.

– Oui, je comprends ce raisonnement, et j-avoue qu-il ne
manque pas de justesse ; mais, crois-moi, laissons Marat a
gir à sa guise, et servons-le bien. S-il ne nous paie pas
en argent, il nous laissera nous payer nous-mêmes comme no
us l-entendrons, et nous n-aurons pas à nous plaindre, je
te le promets.

– Je l-espère aussi.

– En ce cas, hâtons le pas et pressons un peu nos chevaux
.
0142
– C-est difficile par ce chemin d-enfer tout pavé de roch
ers glissants, répondit le comte en relevant vertement sa
monture qui venait de faire une faute.

Les deux hommes avaient, tout en causant, atteint les hau
teurs de Penmarckh, et suivaient la crête des falaises dan
s la baie des Trépassés, qui avait failli devenir si funes
te, la veille au soir, au lougre de Marcof. Le soleil s-él
evant rapidement derrière eux, donnait aux roches aiguës d
es teintes roses, violettes et orangées, des reflets aux s
plendides couleurs, des tons d-une chaleur et d-une magnif
icence capables de désespérer le pinceau vigoureux de Salv
ator Rosa lui-même. La brise de mer apportait jusqu-à eux
les âcres parfums de ses émanations salines. Les mouettes,
les goëlands, les frégates décrivaient mille cercles rapi
des au-dessus de la vague poussée par la marée montante, e
t venaient se poser, en poussant un cri aigu, sur les pics
les plus élevés des falaises. Le ciel pur et limpide refl
était dans l-Océan calme et paresseux l-azur de sa coupole
0143. Aux pieds des voyageurs, au fond d-un abîme profond
à donner le vertige, s-élevaient les cabanes des habitants
de Penmarckh. En dépit de leur nature matérialiste, les d
eux cavaliers arrêtèrent instinctivement leurs montures po
ur contempler le spectacle grandiose qui s-offrait à leurs
regards.

– Corbleu ! chevalier, fit le comte en rompant le silence
, l-aspect de ce pays a quelque chose de vraiment original
! Ces falaises, ces rochers sont splendidement sauvages,
et j-aime assez, comme dernier plan, cette mer azurée qui
n-offre pas de limites au tableau-

– Cher comte, répondit le chevalier, l-Océan ne vaut pas
la Méditerranée ; ces falaises et ces blocs de rochers ne
peuvent lutter contre nos forêts des Abruzzes, et j-avoue
que la vue de la baie de Naples me réjouirait autrement le
c-ur que celle de cette crique étroite et déchirée.

– A propos, cher ami, c-était dans cette crique que Marco
0144f avait jeté l-ancre hier soir, et le diable m-emporte
si je vois l-ombre d-un lougre !

– En effet, la crique est vide.

– Il a donc mis à la voile ce matin, ce Marcof enragé ?

– Probablement.

– Diable !

– Cela te contrarie ?

– Mais, en y réfléchissant, je pense, au contraire, que c
e départ est pour le mieux.

– Sans doute. Marcof est difficile à intimider, et si le
marquis de Loc-Ronan avait eu la fantaisie de lui demander
conseil-

0145 – Ne crains pas cela, Raphaël, interrompit le comte.
Le marquis ne révélera jamais un tel secret à son frère. N
on, ce qui me fait dire que le départ de Marcof nous sert,
c-est que, tu le sais comme moi, jadis cet homme, lui aus
si, a été à Naples, et qu-il pourrait peut-être nous recon
naître, s-il nous rencontrait jamais.

– Impossible, Diégo ! Il ne nous a parlé qu-une seule foi
s.

– Il a bonne mémoire.

– Alors tu crains donc ?

– Rien, puisqu-il est absent. Seulement je désirerais for
t savoir combien de jours durera cette absence. Eh ! juste
ment, voici venir à nous des braves Bretons et une jolie f
ille qui seront peut-être en mesure de nous renseigner.

Trois personnages en effet gravissant un sentier taillé d
0146ans les flancs de la falaise, se dirigeaient vers les
cavaliers. Ces trois personnages étaient le vieil Yvon, sa
fille et Jahoua. Les promis et le père avaient voulu alle
r remercier Marcof, et n-avaient quitté Penmarckh que lors
que le lougre avait repris la mer. Puis, après être demeur
és quelque temps à le suivre au milieu de sa course périll
euse à travers les brisants, ils reprenaient le chemin de
Fouesnan. En apercevant les deux seigneurs, dont les riche
s costumes attirèrent leurs regards, ils s-arrêtèrent d-un
commun accord.

– Dites-moi, mes braves gens, fit le comte en s-avançant
de quelques pas.

– Monseigneur, répondit le vieillard en se découvrant ave
c respect.

– Nous venons du château de Loc-Ronan, et nous craignons
de nous être égarés. Où conduit la route sur laquelle nous
sommes ?
0147
– En descendant à gauche, elle mène à Audierne en passant
par la route des Trépassés.

– Et, à droite, en remontant ?

– Elle va à Fouesnan.

– Merci, mon ami-

– A votre service, monseigneur.

Pendant ce dialogue, le chevalier de Tessy contemplait av
ec une vive admiration la beauté virginale de la charmante
Yvonne.

– Vive Dieu ! s-écria-t-il en se mêlant à la conversation
, si toutes les filles de ce pays ressemblent à cette bell
e enfant, Mahomet, je le jure, y établira quelque jour son
paradis, et, quitte à damner mon âme, je me ferai mahomét
0148an !

– Silence ! Vous scandalisez ces honnêtes chrétiens ! fit
observer le comte.

Puis, se retournant vers Yvon :

– N-y avait-il pas un lougre dans la crique hier au soir
? demanda-t-il.

– Si fait, monseigneur.

– Qu-est-il devenu ?

– Il a mis à la voile, ce matin même.

– Savez-vous où il allait ?

– A Paimb-uf, je crois.

0149 – Comment s-appelle le patron ?

– Marcof le Malouin, monseigneur.

– C-est bien cela. Et quand revient-il, ce lougre ?

– Dans douze jours si la mer est bonne.

– Merci de nouveau, mon brave. Comment vous nommez-vous ?

– Yvon pour vous servir.

– Et cette belle fille que mon frère trouve si charmante
est votre fille, sans doute ?

– Oui, monseigneur.

– Et ce jeune gars est-il votre fils ?

0150 – Il le sera bientôt. Dans six jours, à compter d-auj
ourd-hui, Jahoua épouse Yvonne.

– Ah ! ah ! interrompit le chevalier ; et s-adressant à Y
vonne : Puisque vous allez vous marier, ma jolie Bretonne,
et que ce mariage tombe le premier juillet, jour que notr
e ami le marquis de Loc-Ronan nous a priés de lui consacre
r tout entier, je prétends aller avec lui jusqu-à Fouesnan
pour assister à votre union et pour vous porter mon cadea
u de noces.

– Monseigneur est bien bon, balbutia Yvonne en ébauchant
une révérence.

– Monseigneur nous comble ! ajouta Jahoua en saluant prof
ondément.

– Maintenant, bonnes gens, allez à vos affaires et que le
ciel vous conduise ! reprit le comte avec un geste tout à
fait aristocratique, et qui sentait d-une lieue son grand
0151 seigneur.

Yvonne et les deux Bretons saluèrent une dernière fois, e
t continuèrent leur route non pas sans se retourner pour a
dmirer encore les riches costumes des voyageurs et la beau
té de leurs chevaux.

– Qu-est-ce que c-est que cette fantaisie d-aller à la no
ce ? demanda le comte en souriant, et en dirigeant sa mont
ure vers l-embranchement de la route qui conduisait à Audi
erne.

– Est-ce que tu ne trouves pas cette petite fille ravissa
nte ?

– Si, elle est gentille.

– Mieux que gentille !- Adorable ! divine !-

– Te voilà amoureux ?
0152
– Fi donc ! La Bretonne me plaît ; c-est une fantaisie qu
e je veux contenter, mais rien de plus.

– Puisqu-elle se marie-

– Bah ! d-ici à six jours nous avons dix fois le temps d-
empêcher le mariage.

– Soit ! agis à ta guise ; mais en attendant hâtons-nous
un peu, sinon nous n-arriverons jamais assez tôt !-

– Connais-tu le chemin ?

– Parfaitement.

– Il nous faut descendre jusqu-à la baie, n-est-ce pas ?

– Oui ; il nous attendra sur la grève même, et, grâce à l
0153a superstition qui fait de cet endroit le séjour des s
pectres et des âmes en peine, il est impossible que nous p
uissions être dérangés dans notre conversation-

– Allons, essayons de trotter, si toutefois nos chevaux p
euvent avoir pied sur ces miroirs.

Et les deux cavaliers pressant leurs montures, les souten
ant des jambes et de la main pour éviter un accident, allo
ngèrent leur allure autant que faire se pouvait. Ils parco
ururent ainsi une demi-lieue environ, toujours sur la crêt
e des falaises. Enfin, arrivés à un endroit où un sentier
presque à pic descendait vers la grève, ils mirent pied à
terre, et, reconnaissant l-impossibilité où se trouvaient
leurs chevaux d-effectuer cette descente périlleuse, ils l
es attachèrent à de gros troncs d-arbres dont les cimes mu
tilées avaient attiré plus d-une fois le feu du ciel.

– Nous sommes donc arrivés ? demanda le chevalier.

0154 – Il ne nous reste plus qu-à descendre.

– Mais c-est une opération de lézards que nous allons ten
ter là, mon cher !-

– Rappelle-toi nos escalades dans les Abruzzes, Raphaël,
et tu n-hésiteras plus.

– Oh ! je n-hésite pas, Diégo. Tu sais bien que je n-ai j
amais eu peur.

– C-est vrai, tu es brave-

– Et défiant, ajouta le chevalier. C-est pourquoi je te p
rie de passer le premier.

– Tu te défies donc de moi, Raphaël ?

– Dame ! cher Diégo, nous nous connaissons si bien !-

0155 Le comte ne répondit point ; et, passant devant le ch
evalier, il se disposa à entreprendre sa descente. L-opéra
tion était réellement difficile et périlleuse. Il fallait
avoir la main prête à s-accrocher à toutes les aspérités,
le pied sûr, l–il ferme, et un cerveau à l-abri des fasci
nations du vertige pour l-accomplir sans catastrophe. Auss
i les deux hommes, employant tout ce que la nature leur av
ait donné d-agilité, de force et de sang-froid, ne négligè
rent-ils aucune précaution pour éviter un accident fatal.
Enfin ils touchèrent la grève.

Ils étaient alors au centre d-une petite baie semi-circul
aire, cachée à tous les regards par d-énormes blocs de roc
hers qui surplombaient sur elle, et qui, depuis la haute m
er, semblaient une simple crevasse dans la falaise. Les va
gues, même en temps calme, se brisaient furieuses sur cett
e plage encombrée de sinistres débris.

– C-est la baie des Trépassés ? demanda le chevalier en r
egardant autour de lui.
0156
– Oui, répondit le comte ; et élevant le doigt dans la di
rection opposée, c-est-à-dire vers l-extrême limite de l-u
n des promontoires, il ajouta : – Voici l-homme auquel nou
s avons affaire.

En effet, debout et immobile sur un quartier de roc contr
e lequel déferlaient les lames, on apercevait un personnag
e de haute taille, la tête couverte d-un vaste chapeau bre
ton, le corps entouré d-un vêtement indescriptible, assemb
lage étrange de haillons, la main droite appuyée sur un lo
ng bâton ferré.

X

IAN CARFOR.

En voyant les deux étrangers s-avancer vers lui, l-homme
descendit à son tour sur la grève et se dirigea vers eux.
Quand ils furent à quelques pas seulement les uns des autr
0157es, ils s-arrêtèrent.

– Ian Carfor, dit le comte, me reconnais-tu ?

Le berger demeura pendant quelques secondes immobile ; pu
is relevant la tête, il fixa sur les deux étrangers un reg
ard froid et investigateur.

– D-où viens-tu ? demanda-t-il d-une voix lente.

– De la cité de l-oppression, répondit gravement le comte
.

– Où vas-tu ?

– A la liberté.

– Pour qui est ta haine ?

– Pour les tyrans !
0158
– Que portes-tu ?

– La mort !

– Suivez-moi tous deux.

Et Ian Carfor, marchant le premier, conduisit le comte et
le chevalier vers l-entrée d-une petite grotte creusée da
ns le rocher, et que la mer devait envahir dans les hautes
marées. Il fit signe aux deux hommes de s-asseoir sur un
banc de mousse et de fougère. Lui-même s-installa sur une
grosse pierre. La conversation continua entre Ian et le co
mte. Le chevalier paraissait avoir accepté le rôle de témo
in muet.

– Tu veux des nouvelles ? demanda Ian Carfor.

– Sans doute. Le pays se remue ?

0159 – Avant quinze jours il sera en armes !

– Qui commande ici ?

– Le marquis de Loc-Ronan ; qui correspond avec le marqui
s de la Rouairie.

– Ainsi, Marat avait dit vrai ! fit le comte en s-adressa
nt cette fois au chevalier. Tu le vois, la Bretagne va se
soulever.

– Eh bien, qu-elle se soulève ! répondit le chevalier ave
c indifférence ; cela nous servira.

– Mais cela ne servira pas la France, citoyens ! s-écria
brusquement une voix venant du fond de la grotte, où régna
it une obscurité complète.

Le comte et son compagnon se levèrent vivement et avec un
e surprise mêlée d-effroi. Ian Carfor ne bougea pas.
0160
– Qui donc nous écoute ? demanda le comte avec hauteur.

– Quelqu-un qui en a le droit, répondit la voix.

Et un nouvel interlocuteur, sortant des ténèbres, vint se
placer en pleine lumière.

– Quelqu-un qui a le droit de t-entendre, citoyen Fouguer
ay, continua-t-il, et qui trouve étrange la réponse de ton
compagnon !

– Billaud-Varenne ! murmura le comte en reculant d-un pas
.

– Eh ! pourquoi diable trouves-tu ma réponse étrange ? de
manda le chevalier, sans rien perdre de son aisance ordina
ire.

– Parce qu-elle n-est pas d-un bon citoyen.
0161
– Qu-en sais-tu ?

– Tu souhaites la rébellion de ce pays.

– Je la souhaite pour qu-il nous soit plus facile de conn
aître les traîtres, et par conséquent de les châtier.

– Bien répondu ! s-écria Ian Carfor. Celui-là est un bon
!-

– C-est vrai, dit Billaud-Varenne. C-est le chevalier de
Tessy, et je n-ignore pas les services qu-il nous a déjà r
endus.

– Sans compter ceux qu-il peut rendre encore !

– Reprenez donc vos places, citoyens, et causons donc sér
ieusement, car, ainsi que vous l-a dit Ian Carfor, la situ
ation est grave, et la guerre civile imminente. Déjà la Ve
0162ndée se remue ; la Bretagne ne tardera pas à suivre so
n exemple-

Alors les quatre personnages enfermés dans l-étroite deme
ure du berger entamèrent une de ces longues conversations
politiques, telles que pouvaient les avoir des amis de Mar
at et de Billaud-Varenne.

Le soleil était déjà haut sur l-horizon lorsque la séance
fut levée. Au moment où les quatre hommes allaient se sép
arer, Billaud-Varenne s-adressa au berger.

– Ian Carfor, lui dit-il, tu nous as promis de nous tenir
au courant des messages qui seraient échangés entre La Ro
uairie et Loc-Ronan ?

– Oui, je l-ai promis et je le promets encore, répondit l
e berger.

– Tu ne nous as pas expliqué par quels moyens tu parviend
0163rais à te renseigner toi-même ?

– C-est bien simple. L-agent entre les deux marquis est M
arcof.

– Oui ; mais Marcof n-est pas facile à exploiter-

– C-est possible, citoyen ; mais il a pour ami un garçon
en qui il a une confiance absolue, et qui se nomme Keinec.
Or, Keinec me dira tout, j-en réponds. Je le surveille à
cet effet, et ce soir même il sera à moi.

– Très-bien ! Seconde-nous, sois fidèle, et la patrie se
montrera reconnaissante, reprit Billaud-Varenne.

Puis, s-adressant aux deux gentilshommes, il ajouta :

– Adieu, citoyens : je pars, je vous laisse ; mais il est
bien convenu que vous séjournerez encore trois mois dans
ce pays. J-ai dans l-idée que le mois de septembre prochai
0164n nous sera favorable, à nous et à nos amis ; et si no
us frappons un grand coup à Paris, il est urgent que dans
les provinces il y ait des têtes et des bras qui nous sout
iennent.

En disant ces mots, qu-il accentua par un geste énergique
, le futur terroriste salua lestement les trois hommes et
s-éloigna. Il gravit, non sans quelque difficulté, un peti
t sentier, moins escarpé cependant que celui par lequel ét
aient descendus le comte et le chevalier, et situé au flan
c opposé de la baie. Arrivé sur la falaise, il se retourna
, salua de la main une dernière fois, et prit, selon toute
apparence, la direction de Quimper. A peine eut-il dispar
u, que le chevalier, pressant le bras du comte pour l-entr
aîner à l-écart, lui dit à voix basse :

– Est-ce que tu comptes lui obéir, Diégo, et rester ici e
ncore trois mois ?

– Allons donc ! quelle plaisanterie ! Nous agirons pour n
0165otre compte et non pour le leur et pour celui de leur
patrie bien-aimée, qu-ils ne songent qu-à ensanglanter.

– Donc, nous resterons ici ?-

– Tant que nous le jugerons convenable à nos intérêts.

– Et ensuite ?

– Nous partirons.

– A merveille.

– Or çà, très-cher, continua le comte de Fougueray, il me
paraît que notre mission diplomatique est terminée et que
nous n-avons plus rien à faire ici. Le soleil descend rap
idement vers la mer ; mon estomac est creux comme le tonne
au des Danaïdes, songeons un peu, s-il vous plaît, à regag
ner l-endroit où nous avons laissé nos chevaux et à trouve
r pour cette nuit bonne table et bon gîte !-
0166
– Un instant, j-ai quelques mots à dire à Ian Carfor.

– Encore de la politique ?

– Non pas !

– Quoi donc ?

– Il s-agit d-amour, cette fois.

– Qu-est-ce que cette folie, chevalier ?

– Folie ou non, la petite Bretonne me tient fort au c-ur
!

– La Bretonne de ce matin ?

– Oui !

0167 – Une paysanne !- fi !

– Je ne fais jamais fi d-une charmante créature ! Paysann
e ou duchesse, je les estime autant l-une que l-autre, et,
pour les femmes seulement, j-admets l-égalité absolue.

– L-égalité comme la comprend si bien ce bon M. de Robesp
ierre ?-

– Précisément.

– Et tu crois que Carfor peut quelque chose pour toi ?

– Je n-en sais rien- Je vais le lui demander.

– Demande, cher, demande ! Pendant ce temps, je vais admi
rer le paysage ; j-aime la belle nature, moi, voilà mes se
ules amours !

Et le comte de Fougueray, après avoir émis cette réflexio
0168n philosophique, commença une promenade sur la grève l
es mains enfoncées dans les poches de sa veste de satin, l
a tête légèrement inclinée sur l-épaule droite, dans une a
ttitude toute gracieuse.

Le chevalier se rapprocha du berger.

– Carfor ! dit-il.

– Monsieur le chevalier ! répondit l-agent révolutionnair
e avec plus de respect qu-il n-en avait affecté en présenc
e de Billaud-Varenne.

– Tu habites ce pays depuis longtemps ?

– Depuis quinze ans.

– Tu connais tout le monde ?

– A dix lieues à la ronde, sans exception.
0169
– Très-bien ! J-ai besoin de toi. Aimerais-tu gagner cinq
uante louis d-un seul coup ?

Les yeux de Ian Carfor lancèrent des éclairs ; mais éteig
nant soudain ces lueurs compromettantes, il répondit :

– On n-est jamais fâché de gagner honnêtement sa vie.

– Bien ! Nous nous entendrons- Connais-tu un paysan qui s
-appelle Yvon et qui a pour fille une jolie enfant, aux ye
ux noirs et aux cheveux blonds ?

– Et qui est fiancée au fermier Jahoua ?- ajouta Carfor.
Je connais le père et la fille !- ils habitent Fouesnan.

– C-est cela même, je les ai rencontrés ce matin ; la pet
ite m-a plu, et je serais assez disposé à l-emmener à Pari
s avec moi.

0170 – Vous voulez lui faire quitter le pays ?

– Oui.

– Eh bien ! cela peut se faire-

– Tu crois ?

– J-en réponds.

– Avant son mariage, s-entend ?

– Avant son mariage.

– Corbleu ! si nous réussissons, il y aura deux cents lou
is pour toi !

– Je les accepterai, monsieur ; mais si vous ne me donnie
z rien, je vous aiderais tout de même, foi de Breton !

0171 – Bah ! Quel intérêt as-tu donc à tout cela, toi ?

– Celui de la vengeance.

– Contre Yvonne ?

– Ne m-interrogez pas ! Je ne répondrais rien ! Tout ce q
ue je puis affirmer, c-est que la belle se marie le 1er ju
illet prochain, à dix heures du matin. Eh bien ! ce même j
our, vous entendez ? ce même jour, à la tombée de la nuit,
elle sera en route avec vous-

– Et les moyens sur lesquels tu comptes pour opérer ce mi
racle ?

– Je les ai, et je me charge de tout.

– Quand devrai-je te revoir ?

– Le 1er juillet, ici même, à quatre heures de relevée !
0172

– Et voilà dix louis d-à-compte, mon brave !- fit le chev
alier en jetant sa bourse dans la main de Carfor. Au 1er j
uillet je serai exact, je t-en préviens !

Et le chevalier pirouettant vivement sur le talon, chiffo
nna son jabot d-une main assez élégante, et, tendant la po
inte en homme qui croit à une victoire prochaine, il se di
rigea vers le comte.

– Eh bien ? lui demanda celui-ci.

– Eh bien, cher, si Hermosa part avec nous, nous partiron
s quatre.

– Vraiment !

– D-honneur ! ce Carfor est un homme précieux ! Çà, mon e
xcellent ami, je me sens maintenant tout à fait disposé à
0173fêter un solide repas !- Si vous le trouvez bon, en ro
ute !

– Volontiers, répondit le comte.

Et les deux hommes, prenant congé de Carfor, regagnèrent
le sentier périlleux qu-ils se mirent en devoir d-escalade
r.

– Je préfère cent fois cela !- murmura Carfor en les suiv
ant d-un -il distrait. Cette vengeance vaut mieux que tout
es celles qu-aurait pu me procurer Keinec ! Mais lui aussi
me servira !

XI

LE SORCIER DE PENMARCKH.

C-était pour la nuit même de ce jour, lendemain de la Sai
nt-Jean, que le sorcier avait donné rendez-vous au triste
0174amoureux de la belle Yvonne. Keinec attendait avec imp
atience l-heure de se rendre à la baie des Trépassés. Enfi
n la nuit vint ; dix heures sonnèrent à la petite église d
e Penmarckh. Keinec, alors, se dirigea vers la crique en p
ortant sur ses épaules le bouc noir, et sous son bras les
poules blanches que Carfor avait demandés.

Arrivé sur la plage, il détacha un canot, il y jeta son p
aquet, il sauta légèrement à bord et poussa au large. En m
arin consommé, en homme intrépide, Keinec allait braver le
s rochers et les âmes errantes de la baie des Trépassés ;
il se rendait par mer à la sinistre demeure du sorcier. A
onze heures et demie, il abordait devant la grotte. Carfor
était accroupi sur le rivage, occupé, en apparence, à con
templer les astres.

– Te voilà, mon gars ? dit-il avec étonnement.

– Ne m-attendais-tu pas ? répondit Keinec.

0175 – Si fait ; mais pas par mer-

– Pourquoi ?

– Parce que je pensais que tu aurais peur des esprits-

– Je n-ai peur ni des morts ni des vivants, entends-tu !-

– Ah ! tu es un brave matelot !-

– Il ne s-agit pas de cela. Tu sais ce qui m-amène ? Voic
i le bouc noir, voici les poules blanches, voilà ma carabi
ne, de la poudre et des balles. Tu as tout ce que tu m-as
demandé !

– Je le vois.

– Eh bien ! Parle vite !-

0176 – Tu le veux, Keinec ?

– Parle, te dis-je !

– Ecoute-moi donc !

– Attends ! interrompit Keinec. Avant de commencer, rappe
lle-toi quelle est ma volonté inflexible !- il faut, ou qu
-Yvonne soit ma femme ! ou qu-elle meure ! ou que je meure
moi-même !-

– Tu n-es pas venu ici pour ordonner !- s-écria Carfor av
ec violence, mais bien pour obéir ! Orgueilleux insensé, c
ourbe la tête ! J-ai interrogé les astres la nuit dernière
, et voici ce qu-ils m-ont répondu :

– Jahoua épousera Yvonne, et pourtant Yvonne ne sera pas
la femme de Jahoua !-

– Que veux-tu dire ? demanda Keinec.
0177
– Je veux dire que le mariage à l-église aura lieu quoi q
ue tu tentes pour l-empêcher, car, jusqu-à l-heure où le p
rêtre aura béni les promis, Jahoua sera invulnérable pour
tes balles !-

– Invulnérable ?

– Au moment où il sortira de l-église, il cessera d-être
défendu contre toi !- Ecoute encore, Keinec, et ne prends
pas une résolution avant de m-avoir entendu jusqu-au bout
!- Yvonne aime Jahoua. Ne tourmente pas ainsi la batterie
de ta carabine et écoute toujours, car je te dis la vérité
!- Yvonne aime Jahoua. Yvonne ne pardonnera jamais à son
meurtrier si elle le connaît ; il faut donc que Jahoua meu
re, mais il faut aussi que sa fiancée ignore toujours quel
le est la main qui l-aura frappé ! Jahoua doit paraître mo
urir par un accident. Le jour fixé pour le mariage est cel
ui de la fête de la Soule ! C-est le village de Fouesnan q
ui, cette année, disputera le prix au village de Penmarckh
0178 : les vieillards l-ont décidé. Ce hasard semble fait
pour toi !- tu sais qu-il y a souvent mort d-homme à la fê
te de la Soule ?

– Je le sais.

– Eh bien ! ce jour-là Jahoua peut mourir.

– Après ?

– Yvonne pleurera son fiancé ; mais Yvonne est coquette !
les femmes le sont toutes ! Quand le temps aura calmé sa
douleur, elle pensera aux beaux justins et aux jupes de co
uleurs vives. Elle écoutera, comme elle l-a fait déjà- le
plus riche de nos gars-

– Après ?- après ?

– Il te faut donc devenir riche pour ranimer son amour ét
eint- car elle t-a aimé, Keinec- elle t-a aimé, autrefois-
0179 Si tu es riche, elle t-aimera encore-

– Oui.

– Et que feras-tu pour conquérir cette richesse ?

– Tout ce qu-un homme peut faire.

– Tu ne reculeras devant rien ?

– Devant rien, je le jure !

– Alors, Yvonne t-appartiendra, car tu seras riche, c-est
moi qui te le promets !

– Comment cela ?

– Ne t-inquiète pas ; j-ai les moyens de te donner une fo
rtune-

0180 – Ne puis-je les connaître ?

– Non !- maintenant du moins !- C-est seulement dans l-he
ure qui suivra la mort de Jahoua que je pourrai te révéler
mes secrets, qui alors deviendront les tiens. Sache seule
ment qu-avant une année révolue, nous aurons tous deux des
trésors cent fois plus considérables que ceux du marquis
de Loc-Ronan.

– Tu me le jures, Carfor ?

– Sur le salut de mon âme ! Nous serons riches dans un an
!

– Un an ! répéta Keinec, c-est bien long !

– Je ne puis rien pour toi avant cette époque.

– Et si d-ici à un an Yvonne allait en aimer un autre ?

0181 – Impossible !

– Pourquoi ?

– Parce que, le jour même de la mort de Jahoua, Yvonne qu
ittera le pays-

– Yvonne quittera le pays ! s-écria Keinec, et où donc ir
a-t-elle ?

– Je te le dirai quand il sera temps.

– Je veux le savoir à l-instant même !

– Je ne puis te répondre.

– Il le faut cependant.

– Non ! je ne le peux ni ne le veux faire !

0182 Un long silence interrompit la conversation commencée
. Carfor, plongé dans des rêveries profondes, paraissait a
voir oublié la présence de Keinec. Le marin, lui aussi, ré
fléchissait à ce qu-il venait d-entendre. Enfin il releva
les yeux sur le berger, et lui posant sa main nerveuse sur
l-épaule :

– Ian Carfor, lui dit-il, il court de singuliers bruits s
ur ton compte ! On prétend que tu trahis ceux qui te donne
nt leur confiance. On ajoute que tu jettes des sorts, que
tu évoques le démon, que tu te fais un jeu des souffrances
de tes semblables. Ecoute-moi bien ! Réfléchis, Ian Carfo
r, avant de vouloir faire de moi ta risée et ton jouet !-
Tu me connais assez pour savoir que j-ai la main rude, eh
bien ! par la sainte croix, entends-tu ? si tu me trompais
, si tu me guidais mal, je te tuerais comme un chien !

Le berger haussa froidement les épaules.

– Si tu crains mes trahisons, répondit-il d-un ton parfai
0183tement calme, agis à ta guise et n-écoute pas mes cons
eils- Qui donc te force à les suivre ?- Si au contraire, t
u veux te laisser guider par moi, il est inutile de profér
er des menaces que je ne crains pas. Je t-ai dit ce que j-
avais lu dans les astres. Maintenant décide toi-même. Tue
Jahoua tout de suite ! tue Yvonne avec lui ! que m-importe
?-

– Et si je t-obéis ?

– Si tu m-obéis, Keinec, je te le répète, avant un an éco
ulé, celle que tu aimes sera ta femme !

– Eh bien ! je t-obéirai ; conseille ou plutôt ordonne !-

– Soit !- Le jour de la Soule tu t-attacheras à Jahoua, t
u lutteras avec lui, et tu l-étoufferas dans tes bras !- T
-en sens-tu la force ?-

0184 Keinec sourit. Promenant autour de lui un regard inve
stigateur, il aperçut une longue barre de fer que la mer a
vait rejetée sur le rivage, et qui provenait, comme les dé
bris au milieu desquels elle se trouvait, de quelque récen
t naufrage. Il se baissa sans mot dire, il ramassa la barr
e de métal et il retourna vers Carfor.

Alors il prit le morceau de fer par chaque extrémité, il
plaça le milieu sur son genou, et il roidit ses bras dont
les muscles saillirent et dont les veines se gonflèrent co
mme des cordes entrecroisées, puis il appuya lentement. La
barre ploya peu à peu, et finit par former un demi-cercle
. Keinec appuyait toujours. Bientôt les deux extrémités se
touchèrent. Alors il retourna la barre ployée en deux, et
, l-écartant en sens inverse, il entreprit de la redresser
. Mais le fer craqua, et la barre se rompit en deux morcea
ux au premier effort. Keinec en jeta les tronçons dans la
mer.

– Crois-tu que je puisse étouffer un homme entre mes bras
0185 ? dit-il.

– Oui, certes !

– Seulement, peut-être Jahoua ne prendra-t-il point part
à la Soule ; il n-est pas de Fouesnan, lui-

– Il épouse une fille du village ; il doit soutenir les g
ars du village ce jour-là.

– C-est vrai.

– Eh bien ! maintenant, va me chercher le bouc noir, et l
es poules blanches.

– Que veux-tu faire ?

– Te dire avec certitude si tu seras vainqueur et quel se
ra ton avenir !

0186 Keinec coupa les liens qui retenaient les pieds du bo
uc noir qu-il apporta devant Carfor. Ce dernier contempla
pendant quelques instants l-animal, puis il avisa sur la g
rève un rocher dont la surface polie présentait l-aspect d
-une table de marbre. Il en fit une sorte d-autel en le po
sant sur trois pierres disposées en triangle, et il y plaç
a le bouc en prononçant quelques paroles à voix basse.

La pauvre bête, étourdie encore par le roulis du canot, l
es quatre pieds engourdis et meurtris, restait étendue sur
le flanc sans donner signe de vie. Carfor lui ouvrit les
yeux avec le doigt, puis il prit dans sa bouche une gorgée
d-eau de mer, et il insuffla cette eau dans les oreilles
de la victime. Le bouc essaya de relever la tête, et la ba
lança de droite à gauche pendant quelques secondes.

– Il consent ! il consent ! murmura Carfor.

Le berger courut à sa grotte, et en rapporta une énorme b
rassée de bruyères sèches qu-il disposa symétriquement en
0187cercle autour de l-autel improvisé. Il ajouta quelques
branches de lauriers et d-oliviers qu-il tira d-un petit
sac. Cela fait, il ordonna à Keinec de s-asseoir sur la gr
ève à quelque distance du cercle magique, et il se mit en
devoir de commencer l-opération mystérieuse et cabalistiqu
e.

Il se dépouilla d-abord d-une partie de ses vêtements, il
se lava les bras dans la mer, et il entonna d-une voix lu
gubre un chant étrange dans une langue inconnue, et bizarr
ement rhytmée. A mesure qu-il chantait, le sang lui montai
t au visage, ses gestes devenaient plus rapides, et ses pi
eds martelaient le sol en exécutant une sorte de danse ass
ez semblable à celle des sauvages. C-était un spectacle vr
aiment fantastique que celui qu-offrait cet homme au corps
décharné dansant et chantant autour d-un animal destiné a
u sacrifice. Les rayons tremblants de la lune éclairaient
cette scène et lui donnaient un aspect lugubre.

Carfor n-était plus le même. Le conspirateur républicain,
0188 l-agent révolutionnaire, avaient complètement disparu
. Ils cédaient la place au fils des Celtes, au descendant
des druides, au vieil enfant de la superstitieuse Armoriqu
e. Evidemment Carfor avait foi en ce qu-il accomplissait.
Il se regardait comme le prêtre d-une religion infernale.
A force de jouer le rôle de sorcier, il s-était tellement
identifié avec son personnage que, malgré sa volonté peut-
être, il en était venu à croire à ses cabales magiques. Ke
inec était brave, et pourtant il se sentit frissonner en p
résence de l-exaltation fanatique et hallucinée du berger
sorcier.

Après quelques minutes de chants et de danse, Carfor allu
ma une branche de bruyère, il versa quelques gouttes de l-
eau-de-vie enfermée dans sa gourde sur le reste du bûcher,
et il approcha la flamme. Aussitôt une fumée épaisse s-él
eva, et enveloppa l-autel et la victime. Carfor continua s
a pantomime entremêlée de paroles prononcées tantôt d-une
voix brève et impérative, comme s-il donnait des ordres à
quelque puissance invisible ; tantôt murmurées sur le ton
0189de la prière.

Lorsque la flamme s-éleva claire et brillante, illuminant
la grève, il entra dans le cercle de feu et s-approcha de
l-autel. Saisissant un couteau affilé, il écarta les pied
s de la victime, et, avec une adresse merveilleuse, il éve
ntra le bouc d-un seul coup. L-animal ne poussa pas une pl
ainte. Carfor sourit de plaisir. Sa rude physionomie, écla
irée par les rayonnements du feu, offrait une expression s
auvage et inspirée. Le bouc éventré, le berger plongea ses
mains dans les entrailles palpitantes, et les ramena à lu
i en les arrachant. Il les déposa sur la pierre. Puis il s
épara la tête du tronc, et il jeta dans le brasier ardent
le reste du corps. Alors il se prosterna et demeura en pri
ère pendant deux ou trois minutes. Se relevant ensuite il
se pencha avidement vers les entrailles, et il commença l-
examen avec une attention minutieuse.

– Les poules blanches ? demanda-t-il à Keinec.

0190 Celui-ci s-empressa de les lui remettre. Carfor recom
mença pour les poules ce qu-il avait fait pour le bouc. Lo
rsque les entrailles des trois victimes furent rassemblées
en un monceau sanglant, le berger éparpilla le feu qui co
mmençait à s-éteindre faute d-aliments. Il alluma une torc
he de résine, et il la planta dans la fente d-un rocher vo
isin.

– Approche ! dit-il à Keinec.

Le marin, dont l-imagination était frappée par ce qu-il v
enait de voir, hésita en se signant-

– Approche sans crainte ! répéta Carfor.

Keinec obéit.

– Voici le livre du destin ! continua le sorcier en désig
nant les entrailles des victimes immolées. Regarde et écou
te, car ton sort y est tracé en lettres ineffaçables ! Com
0191bien m-as-tu apporté d-animaux, Keinec ?

– Trois, répondit le jeune homme.

– Trois seulement, n-est-ce pas ? Eh bien ! vois, cependa
nt, il y a là quatre foies ! Quatre foies rouges, sains et
sans taches. Regarde, Keinec ! Celui du bouc noir était d
ouble ! Signe infaillible de succès et de prospérités ! Ma
intenant regarde encore ! examine les c-urs. Ils sont tous
les trois larges, et leurs palpitations sont égales. Heur
eux présages, Keinec ! Heureux présages ! Vois comme ces e
ntrailles glissent facilement entre mes mains. Elles ne so
nt ni souillées de pustules, ni déchirées, ni desséchées,
ni tachetées. Heureux présages, Keinec ! Heureux présages
! Regarde le fiel du bouc noir, il est volumineux et facil
e à dédoubler. Indices certains de débats violents, de com
bats sanglants, mais dont l-issue te sera favorable ! Va,
mon gars. Les esprits sont avec toi ; ils te soutiennent !
Yvonne t-appartiendra, et tu tueras Jahoua !-

0192 En prononçant ces mots, Carfor se laissa glisser sur
la grève comme s-il se fût senti à bout de forces. Keinec
tressaillit de joie.

– Elle sera à moi ! murmura-t-il.

Carfor était revenu à lui. Il se redressa, et il fit sign
e de la main à Keinec de s-agenouiller. Celui-ci obéit. Le
berger prit une poignée de feuilles de laurier, les allum
a à la torche, les éteignit ensuite dans le sang des victi
mes, et les secoua sur la tête du jeune homme.

– Va ! dit-il à voix haute. Va, Keinec !- Tu seras riche,
tu seras puissant, tu seras redouté ! Les biens de la ter
re t-appartiendront. Et, je te le dis, Yvonne sera ta femm
e !- Va donc, et tue Jahoua !

– Je le tuerai ! répondit Keinec en se relevant.

XII
0193
LE TAILLEUR DE FOUESNAN.

Trois jours après le dernier de ceux pendant lesquels se
sont passés les divers événements qui ont fait le sujet de
s précédents chapitres, les cloches de l-église du petit v
illage de Fouesnan, lancées à toutes volées, appelaient le
s fidèles à l-office du dimanche, et les fidèles s-empress
aient de répondre à ce pieux appel. Aussi depuis le matin,
comme cela se pratique chaque dimanche, les sentiers des
montagnes, les chemins creux bordés d-ajoncs et de houx, l
es routes serpentant au milieu des landes et des bruyères,
étaient-ils couverts de braves paysans portant leurs cost
umes de fêtes, leurs grands chapeaux enrubannés, et s-appu
yant sur leurs pen-bas. Au loin on distinguait les jeunes
filles et les femmes. Les unes parées de leurs plus beaux
corsages, de leurs jupes aux plus éclatantes couleurs, mar
chant deux à deux ou donnant le doigt à leurs – promis, –
tandis que les parents, qui suivaient à courte distance, a
dmiraient naïvement la brave tournure du gars, et la graci
0194euse démarche de la – fillette – Les autres, escortées
par leur maris, par leurs frères, par leurs enfants, port
ant dans leurs bras le dernier né, et dans la poche de leu
r tablier le gros missel acheté à Quimper et donné par l-é
poux le jour du mariage. Puis au milieu de toute cette pop
ulation jeune, alerte et remuante, s-avançaient gravement
les vieillards et les matrones. Tous se dirigeaient vers l
-église paroissiale de Fouesnan. A dix heures la place du
village regorgeait de monde, et personne pourtant n-entrai
t dans l-église où l-on allait célébrer la grand-messe. On
attendait le marquis de Loc-Ronan, qui jamais n-avait man
qué d-assister à l-office.

Enfin un mouvement se fit à l-extrémité de la foule, un p
assage se forma de lui-même, et le marquis, suivi de Jocel
yn qui portait son livre, et de deux domestiques à ses liv
rées, fit son entrée sur la place. Toutes les têtes se déc
ouvrirent ; le marquis, poli lui-même comme on l-était aut
refois, poli comme un véritable grand seigneur qui laisse
l-insolence aux laquais et aux parvenus, le marquis, dison
0195s-nous, porta la main à son chapeau et salua les paysa
ns ; puis il traversa lentement la foule, s-arrêtant pour
adresser à l-un quelques mots affectueux, à l-autre quelqu
e amicale gronderie. Aux femmes il parlait de leurs enfant
s malades ; aux jeunes filles il faisait compliment de leu
r bonne mine. Aux vieillards il leur serrait la main. Et c
-était sur toutes ces braves et franches physionomies bret
onnes des sourires de joie, des rougeurs de plaisir, des y
eux s-humectant de douces larmes, toutes les expressions,
enfin, de l-amour, du respect, et de la reconnaissance. Au
ssi, on se pressait, on se poussait, pour obtenir la faveu
r d-un regard du marquis, à défaut d-un mot de sa bouche.
Les pères lui présentaient leurs enfants pour qu-il passât
ses doigts blancs et aristocratiques sur leur tête ronde
et couverte de cheveux dorés. Les vieillards s-inclinaient
sur la main qui serrait la leur. Les gars jeunes et vigou
reux se redressaient fièrement sous les doigts qui leur to
uchaient l-épaule ; et les jeunes filles rougissaient en r
épondant par une révérence aux paroles affectueuses de leu
r seigneur.
0196
Arrivé devant l-église, le marquis appela du geste les él
us, parmi les vieillards, qui devaient ce jour là s-asseoi
r à ses côtés. Au nombre de ces derniers se trouvait le vi
eil Yvon, que le marquis honorait d-une affection toute pa
rticulière. Il avait même coutume de baiser sur le front l
a jolie Yvonne, faveur qui la faisait bien fière, et renda
it fort jalouses ses jeunes amies moins bien traitées par
le gentilhomme.

Au moment où le marquis arrivait sur le seuil, le recteur
, en étole et en surplis blanc comme la neige de sa chevel
ure, s-avança suivi de son modeste clergé, pour lui offrir
l-eau bénite. Le marquis la reçut avec respect, et, salua
nt amicalement le vénérable prêtre, il le suivit jusqu-à s
on banc seigneurial. Ce banc, plus élevé que les autres, e
t situé près du maître-autel, était remarquable par les sc
ulptures qui le décoraient. C-était un cadeau qu-un des an
cêtres du marquis avait fait à la paroisse, car, bien qu-i
l y eût une chapelle au château, l-habitude de la famille
0197de Loc-Ronan était, depuis des siècles, d-aller entend
re la messe du dimanche à l-église du village.

Après la célébration de l-office divin, le marquis, recon
duit par le recteur, traversa l-église et retourna au chât
eau. Les paysans se réunissant suivant leurs fantaisies, l
eurs habitudes ou leurs amitiés, allèrent, en attendant vê
pres, les uns faire une promenade dans les bruyères, les a
utres vider quelques pichets de cidre en devisant des nouv
elles du jour.

Ce dimanche-là, il y avait réunion chez Yvon. La jolie Yv
onne, plus charmante encore sous sa riche parure, entraîna
ses amies pour leur faire voir les cadeaux de noce de son
fiancé. Jahoua et les hommes se réunirent aux vieillards,
et s-assirent à la porte en plein air, autour d-une longu
e table de chêne, sur laquelle circulaient les verres et l
es pichets.

Déjà la conversation s-engageait joyeuse et bruyante, lor
0198sque l-arrivée d-un nouveau personnage vint porter la
gaieté à son apogée. Ce dernier venu était un petit homme
d-apparence grêle et délicate, aux jambes un peu arc-bouté
es, aux pieds longs et plats, aux bras énormes et maigres
et dont le dos était affligé de cette proéminence naturell
e que les gens trop sincères appellent une bosse, et que c
eux mieux élevés nomment une déviation de la taille. Sa tê
te, large et grosse, paraissait hors de proportion avec le
reste du corps. Une bouche énorme, un nez épaté, des joue
s vermillonnées, de petits yeux noirs, vifs et spirituels,
complétaient l-ensemble de sa figure. Ce pauvre disgracié
de la nature se nommait Kersan ; mais il était beaucoup p
lus connu sous le nom de Tailleur, qui était celui de la p
rofession qu-il exerçait.

Pour bien comprendre l-importance du personnage nouveau q
ue nous mettons en scène, il nous faut expliquer brièvemen
t au lecteur les diverses attributions du tailleur dans la
Basse-Bretagne. Un fait remarquable, c-est que dans la vi
eille Armorique tous les tailleurs sont contrefaits : les
0199uns boiteux, les autres bossus, etc. Cela s-explique e
n ce que cet état n-est guère adopté que par les gens qu-u
ne complexion débile ou défectueuse empêche de se livrer a
ux travaux de l-agriculture. Un tailleur possesseur d-une
bosse, de deux yeux louches, de cheveux roux, est le nec p
lus ultra du genre, le beau idéal de l-espèce. Au moral, l
e tailleur est généralement conteur, hableur, vantard et p
eureux. Il se marie rarement, mais il fait le galentin aup
rès des filles, qui se moquent de lui. Les hommes le mépri
sent à cause de ses occupations casanières et féminines. S
-ils parlent de lui, c-est en ajoutant : – Sauf votre resp
ect ! – comme lorsqu-il s-agit de choses dégoûtantes. En g
énéral, il est le favori des femmes que ses contes amusent
, que son babil réjouit, que sa gourmandise fait sourire.
Il n-a pas de domicile. Il va de ferme en ferme, séjournan
t dans l-une, passant dans l-autre le temps pendant lequel
on l-occupe à raccommoder les habits des gars et les just
ins des filles. Il est poète, faiseur de chansons, chanteu
r et musicien. Vivant d-une existence nomade, il sert de j
ournal au pays dans lequel il arrive. Il arrange les événe
0200ments, recueille les légendes ; seulement il a grand s
oin que la plaisanterie domine toujours dans ses récits.

Mais sa fonction principale, celle dans laquelle il brill
e de tout son éclat, c-est celle d-agent matrimonial. Dès
qu-un gars éprouve le désir de prendre femme, il va faire
part au tailleur de ses dispositions conjugales, et il lui
demande quelles sont les filles à marier. Le tailleur les
connaît toutes et les lui désigne.

Le jeune homme fait son choix, déterminé le plus souvent
par les conseils du tailleur, et il le charge de porter la
parole à la – pennère. – Aussitôt le tailleur se met en c
ampagne. Il se rend à la ferme qu-habite la jeune fille dé
signée, et il s-arrange de façon à lui parler sans témoins
. La rencontre paraît fortuite ; il parle du temps, de la
récolte, des pardons prochains ; puis, par une transition
ingénieuse, il en arrive à aborder la question- Il vante l
e prétendant ; il appelle l-attention sur la force dont il
a fait preuve à la lutte ou à la Soule ; il parle de son
0201talent pour conduire les b-ufs ; il laisse échapper qu
elques mots touchant la dot. Enfin il cite son bon air lor
squ-il s-habille le dimanche, et sa mémoire imperturbable,
qui a retenu les plus belles complaintes de la côte. La n
ouvelle Eve écoute le serpent tentateur, tout en rougissan
t et en roulant entre ses doigts le bord de son tablier.

– Parlez à mon père et à ma mère, – dit-elle enfin.

C-est la manière d-exprimer que le parti lui convient. Le
s parents avertis et consultés, si le jeune homme est agré
é, au jour convenu, le tailleur, portant à la main une bag
uette blanche et chaussé d-un bas rouge et d-un bas violet
, le leur amène accompagné de son plus proche parent. Cett
e démarche s-appelle – demande de la parole. – Là cessent
les fonctions du tailleur. Il ne les reprend plus que pour
le jour du mariage ; mais elles changent de nature, et re
ntrent alors dans les attributions du poète, ainsi que nou
s le verrons plus tard.

0202 C-était le tailleur de Fouesnan qui avait arrangé le
mariage de Jahoua et d-Yvonne. Jahoua avait vu la jeune fi
lle au pardon de la Saint-Michel, et en était devenu amour
eux. Jahoua habitait à dix lieues de Fouesnan. Ne connaiss
ant ni Yvonne ni son père, il avait, suivant la coutume, é
té trouver le tailleur, et l-avait prié de parler en son n
om. Le tailleur très-fier d-être employé par un fermier co
mme Jahoua, n-avait pas demandé mieux que de se charger de
l-affaire, et, sans retard, il s-était mis à l–uvre, et
il avait réussi.

Donc, l-arrivée du tailleur devait être, à bon droit, sal
uée par les acclamations des assistants.

– Ah ! c-est vous, tailleur ! s-écria Jahoua.

– Oui, mon gars, c-est moi !

– Approchez et prenez un gobelet, ajouta Yvon.

0203 – Asseyez-vous et contez-nous les nouvelles, fit un t
roisième.

– Ah ! les nouvelles, mes gars, elles ne sont pas gaies a
ujourd-hui, répondit le tailleur.

– Est-ce qu-il est arrivé un malheur à quelqu-un ? demand
a Jahoua.

– Oui.

– A qui donc ?

– A Rose Le Far, de Rosporden.

– Contez-nous cela, tailleur, contez-nous cela ! s-écria
l-assistance avec un ensemble parfait.

– Dame ! c-est bien simple. La pauvre Rose a eu l-imprude
nce de ne pas écouter les vieillards : elle refusait de cr
0204oire aux vérités que l-on raconte sur les âmes des mor
ts. Si bien que dernièrement, comme elle revenait de la vi
lle un peu tard, elle a traversé le cimetière à minuit.

Ici un frémissement parcourut l-assemblée.

– Après, après ! demandèrent plusieurs voix.

– Eh bien, continua le tailleur que chacun écoutait avec
un recueillement plein de terreur, lorsqu-elle fut arrivée
au milieu des tombes, le sixième coup de minuit sonnait.
Alors elle entendit autour d-elle un bruit étrange. Elle r
egarda. Elle vit toutes les tombes qui s-ouvraient lenteme
nt. Puis les morts en sortirent, secouèrent leur linceul e
t les étendirent proprement sur leur fosse ; ensuite, marc
hant deux par deux, ils se dirigèrent à pas comptés vers l
-église qui s-illumina tout à coup, et ils entrèrent- Rose
ne pouvait plus bouger de sa place. Elle entendit des voi
x lugubres entonner le De Profundis. Alors elle voulut fui
r, mais il était trop tard, les morts revenaient vers le c
0205imetière. Elle saisit un linceul et s-en enveloppa pou
r se cacher. Les morts défilaient devant elle. Rose reconn
ut sa mère et son père. Ils la virent, eux aussi, et ils l
-appelèrent- Rose voulut fuir encore. Les mains des squele
ttes avaient pris les siennes et l-entraînaient. Le lendem
ain, un prêtre, qui traversait le cimetière, trouva le cor
ps de la malheureuse Rose étendu sans vie auprès de la tom
be de sa mère. Voilà, mes gars, ce que j-avais à vous raco
nter- –

Le tailleur avait cessé de parler que le silence régnait
encore.

– Faut dire aussi, reprit-il, car il y a toujours des imp
ies qui sont prêts à tout nier, faut dire que le médecin d
e Quimper, qui passait par Rosporden dans la journée, ayan
t entendu raconter l-histoire de Rose Le Far, voulut à tou
te force la voir. On le conduisit auprès du corps. Il la r
egarda bien, et puis, savez-vous ce qu-il a dit ?

0206 – Qu-est-ce qu-il a dit ? demandèrent les paysans.

– Il a dit que Rose était morte d-une maladie qu-il a app
elée d-un drôle de nom. Attendez un peu- une apatre- une a
cotreplie- Ah ! voilà, une apotre- plécie. Eh bien ! moi j
e dis qu-elle n-est pas morte autrement que par la main de
s trépassés.

– C-est sûr ! s-écria-t-on de toutes parts.

– Faudra prier le recteur de dire une messe pour son âme,
fit observer Jahoua.

– Justement le voici ! dit Yvon en désignant le pasteur q
ui se dirigeait vers lui.

Au moment où le recteur allait s-asseoir à côté de son vi
eil ami, un galop furieux se fit entendre à l-extrémité du
village, puis on vit, au milieu d-un tourbillon de poussi
ère, un cavalier déboucher à toute bride sur la place de F
0207ouesnan. Ce cavalier était un piqueur du château de Lo
c-Ronan. En arrivant devant la maison d-Yvon, il s-arrêta.
Son cheval était blanc d-écume.

– Mes gars ! s-écria-t-il, où est M. le recteur ?

– Me voici, mon ami, répondit le prêtre en se levant.

– Ah ! monsieur le recteur, il faut que vous veniez au ch
âteau au plus vite-

– On a besoin de moi ?

– M. le marquis vous demande.

– Savez-vous pourquoi ?

– Pour le confesser, hélas !

– Le confesser ! s-écrièrent les paysans.
0208
– Est-il donc malade, lui que j-ai vu il y a deux heures
si bien portant ? demanda le recteur avec épouvante.

– Ah ! mon Dieu, oui ! Cela lui a pris tout de suite en r
entrant ; il est tombé de cheval, et le vieux Jocelyn dit
qu-il se meurt !-

– Seigneur mon Dieu ! ayez pitié de lui ! murmura le prêt
re en quittant le cercle des paysans. Je cours au château,
mon ami, je cours au château- Voyons, mes enfants, qui ve
ut me prêter un bidet ?

– Moi !- moi !- moi !- répétèrent vingt voix diverses, ta
ndis que vingt paysans se précipitèrent de tous les côtés.

L-événement qu-annonçait le piqueur était si inattendu, s
i terrifiant, que la foule accourue ne pouvait se remettre
de la stupeur dont elle était frappée. Nous avons dit com
0209bien le marquis était adoré dans le pays ; cette vive
affection explique cette grande douleur.

Enfin le bidet fut amené. Le recteur l-enfourcha aussi vi
vement que possible, et suivant le piqueur, suivi lui-même
par une partie des hommes du village, il se dirigea rapid
ement vers le château de Loc-Ronan. Les femmes se précipit
èrent vers l-église, et, d-un commun accord, entourèrent l
-autel de cierges allumés devant lesquels elles s-agenouil
lèrent en priant.

Lorsque le digne recteur arriva en vue du château, une ba
nnière noire flottait sur la tour principale. La foule pou
ssa un cri.

– Il est trop tard ! murmura le prêtre ; le marquis est m
ort !- Dieu ait son âme !

Et, mettant pied à terre, il s-agenouilla dans la poussiè
re au milieu des paysans courbés comme lui, et tous prière
0210nt à haute voix pour le repos de l-âme du marquis de L
oc-Ronan.

XIII

LE DERNIER DES LOCK-RONAN.

Lorsque le marquis de Loc-Ronan avait quitté la place de
Fouesnan, il était remonté à cheval, et, toujours suivi de
Jocelyn et de ses deux autres domestiques, il avait repri
s ainsi le chemin du château. Près de trois lieues séparai
ent l-habitation seigneuriale du petit village. Pendant la
première moitié de la route, le marquis avait chevauché s
ans prononcer un mot. Il semblait plus triste qu-à l-ordin
aire, et sa grande taille se voûtait sous le poids d-une f
atigue physique ou d-une pensée incessante de l-esprit. Ar
rivé à un quart de lieue du château, il arrêta son cheval
et appela Jocelyn. Le serviteur accourut. Le marquis était
d-une pâleur extrême.

0211 – Vous souffrez, monseigneur ? demanda Jocelyn.

– Horriblement, mon ami, répondit le gentilhomme. J-ai la
gorge en feu ; je voudrais boire.

– La source est à deux pas, fit Jocelyn en s-éloignant ra
pidement.

Il revint bientôt, apportant à son maître un vase de terr
e rempli d-eau fraîche. Le marquis n-était plus pâle, il é
tait devenu livide, et ses joues se tachetaient de larges
plaques rouges. Jocelyn le regardait avec effroi. Le genti
lhomme porta le vase à ses lèvres et but avec avidité.

– Je me sens mieux, dit-il, remettons-nous en route. Le p
etit cortége avança silencieux pendant quelques minutes. P
uis le marquis chancela sur sa selle et s-arrêta de nouvea
u.

– Encore ! s-écria Jocelyn de plus en plus inquiet et aff
0212ligé.

– Un étourdissement, répondit le marquis.

– Mon Dieu ! Seigneur ! ayez pitié de nous ! murmura le v
ieux serviteur à voix basse.

– Jocelyn ! appela de nouveau le marquis.

– Monseigneur ?

– Dis-moi, tu étais à Brest avec moi l-an dernier lorsque
j-allai visiter le baron de Pont-Louis ?

– Oui, monseigneur.

– Il se mourait à cette époque.

– Cela est vrai.

0213 – Et même il se mourait par suite d-une substance vén
éneuse qu-il avait absorbée. Bref, il était empoisonné.

– Du moins on le disait, monseigneur.

– Et l-on ne se trompait pas, Jocelyn.

Le serviteur ne répondit pas. Le marquis reprit :

– Il m-a détaillé ses souffrances, et il me semble que ce
sont les mêmes que je ressens aujourd-hui.

– Oh ! mon bon maître, ne dites pas cela !

– Pourquoi ? la mort n-a rien qui m-effraye !-

– Oh ! mon Dieu ! pourquoi donc avez-vous voulu faire ce
que vous avez fait ? murmura Jocelyn à voix basse.

– Parce que j-ai cru que Dieu m-inspirait et que je le cr
0214ois encore. Seulement je ne pensais pas tant souffrir
!

– Vous souffrez donc beaucoup, mon bon seigneur ?

– Comme un damné, Jocelyn ; comme un véritable damné ! J-
ai encore soif.

– Nous sommes près du château.

– Oui, mais je ne respire plus ; il me semble qu-un nuage
épais descend sur mes yeux, qu-un cercle de fer rougi étr
eint mes tempes.

– N-auriez-vous pas la force d-arriver ?

– Je vais essayer, Jocelyn, mais je ne le crois pas. Rest
e là, à mes côtés, ne me quitte plus.

– Non, monseigneur. Permettez-moi seulement de donner un
0215ordre à Dominique.

Et Jocelyn s-adressant à l-un des domestiques de suite, l
ui commanda de courir au château, de faire atteler le carr
osse et de venir en toute hâte au devant du marquis.

– Non ! non ! inutile ! fit vivement celui-ci en arrêtant
du geste le domestique qui rassemblait déjà les rênes de
son cheval. Galopons plutôt, galopons !-

Et enfonçant les molettes de ses éperons dans le ventre d
e sa monture qui bondit en avant, le gentilhomme s-élança
suivi de ses domestiques. Jocelyn se tenait botte à botte
avec lui, ne le quittant pas des yeux. Il parcourut, en fo
urnissant ainsi une course furieuse, la presque totalité d
e la distance qu-il avait encore à franchir pour gagner so
n habitation. Seulement, lui que l-on admirait d-ordinaire
pour sa tenue élégante et la manière gracieuse dont il co
nduisait son cheval ; lui qui passait à juste titre pour l
e meilleur écuyer de la province, il ne se maintenait plus
0216 que par un miracle d-équilibre, et, en termes de mané
ge, il roulait sur sa selle. Pour gravir la petite montée
qui conduisait au château, il fut même obligé, tant sa fai
blesse était grande et ses douleurs aiguës, il fut même ob
ligé, disons-nous, d-abandonner les rênes et de saisir à d
eux mains la crinière de son cheval.

Un tremblement convulsif agitait tous ses membres. En arr
ivant dans la cour, la force lui manqua complètement, il s
-évanouit. Jocelyn n-eut que le temps de se précipiter pou
r le soutenir. Aidé des autres domestiques, il transporta
le marquis, privé de sentiment, dans la chambre à coucher
et il le déposa sur le lit. Au bout de quelques minutes, l
e gentilhomme ouvrit les yeux.

– Eh bien ? murmura Jocelyn.

– Je me sens mourir, répondit faiblement le marquis.

– Du courage, monseigneur.
0217
Tout à coup le marquis se dressa sur son séant, et regard
ant son vieux serviteur avec des yeux hagards :

– Si nous nous étions trompés ! dit-il.

– Ne parlez pas ainsi, au nom du ciel ! s-écria Jocelyn d
ont la terreur bouleversa soudain les traits expressifs.

– Peut-être serait-ce un bien !

– Oh ! mon bon maître ! ne dites pas cela !

Jocelyn s-arrachait les cheveux.

– N-importe, reprit le marquis, je me sens mourir, je le
sens ! Envoie chercher un prêtre-

– Monseigneur !

0218 – Je le veux, Jocelyn.

Jocelyn transmit l-ordre, et un piqueur partit à cheval c
hercher le recteur de Fouesnan.

– Vous sentez-vous mieux, monseigneur ? demanda Jocelyn a
près le départ du valet.

– Non !

– Vous souffrez autant ?

– Plus encore !

– Que faire, mon Dieu ?

– Rien ! donne-moi de l-air ! J-étouffe !

Jocelyn, la tête perdue, arracha les rideaux et ouvrit le
s fenêtres.
0219
– Jocelyn ! appela le malade.

Le serviteur revint vivement auprès du lit.

– Tu te souviens de mes ordres ?

– Oui, monseigneur.

– Tu les exécuteras ?

– De point en point ; je vous le jure sur le salut de mon
âme.

– Donne-moi ta main ; je ne vois plus.

La respiration du marquis, devenue courte et précipitée,
se changeait rapidement en un râle d-agonisant. Ses traits
se décomposaient à vue d–il. Ses doigts, crispés et déjà
froids, tordaient les draps et brisaient leurs ongles sur
0220 les boiseries.

Le marquis ne voyait plus, n-entendait plus- Jocelyn, ivr
e de douleur, courait follement par la chambre. Il pleurai
t, il priait, il maudissait. Cependant un moment de calme
parut apporter quelque soulagement au malade.

– A boire ! dit-il pour la troisième fois.

Jocelyn lui offrit une coupe pleine d-un breuvage rafraîc
hissant.

– J-ai envoyé à Quimper chercher un médecin, fit-il en s-
adressant à son maître.

– Un médecin, non ! Dans aucun cas je ne veux le voir ; J
ocelyn, je le défends !

– Mais, monseigneur.

0221 – Assez ! Je l-ordonne ! c-est un prêtre que je veux
! Oh ! un prêtre ! un prêtre !

– Le recteur de Fouesnan va venir.

– Je ne puis plus attendre. Ah ! les douleurs me reprenne
nt ! Ah ! Seigneur Dieu ! que je souffre, que je-

Le marquis se renversa sur son lit. Une seconde crise, pl
us forte que la première, venait de s-emparer de lui. Joce
lyn essaya de lui glisser un peu du breuvage dans la gorge
en desserrant les dents à l-aide d-une lame de couteau. I
l ne put y parvenir. L-air sifflait dans cette gorge aride
qui ne pouvait plus avaler. Le calme revint. Le marquis b
albutia quelques mots :

– Le portrait de mon père ! le portrait ! demanda-t-il d-
une façon inintelligible.

Mais comme du geste il désignait le cadre appendu à la mu
0222raille, en face du lit, Jocelyn devina. Il décrocha la
toile et s-approcha. Puis il souleva le tableau dans ses
deux mains, et, le plaçant en lumière, il le présenta à so
n maître.

Le marquis fit un effort suprême. Il parvint à se souleve
r à demi. Il contempla le portrait pendant quelques second
es.

Tout à coup son -il s-ouvrit démesurément ; il porta la m
ain à sa poitrine, il essaya d-articuler quelques paroles
qui sortirent de ses lèvres en sons rauques et indistincts
; puis, battant l-air de ses bras, il retomba sur sa couc
he en poussant un faible soupir. Son corps demeura immobil
e. Jocelyn laissa échapper le tableau. Il se précipita ver
s le malade. Il lui saisit les bras et les mains ; mais ce
s mains et ces bras avaient la rigidité de la mort.

Les extrémités étaient glacées. Seule, la poitrine conser
vait un reste de chaleur. Les yeux, toujours démesurément
0223ouverts, étaient dilatés et sans regard. Jocelyn posa
sa main sur le c-ur. Le c-ur ne battait plus. Il approcha
un miroir des lèvres blêmes du marquis ; la glace demeura
brillante ; aucun souffle ne la ternit.

Alors Jocelyn recula de quelques pas, leva les bras au ci
el, poussa un cri suprême et s-abattit comme une masse sur
le tapis. Les domestiques accoururent. Ils relevèrent Joc
elyn qui revint bientôt à lui ; puis ils entourèrent le li
t de leur maître.

– Monsieur le marquis ? murmuraient-ils à voix basse.

– Monseigneur est mort ! répondit Jocelyn. Déployez la ba
nnière noire. Telle est sa volonté suprême.

A ces mots : – Monseigneur est mort ! – un concert de lar
mes et de sanglots retentit dans la chambre. Tous ces brav
es gens (nous parlons ici des domestiques d-il y a soixant
e ans), tous ces braves gens aimaient leur maître et le re
0224grettaient sincèrement. Mais celui dont le désespoir é
tait véritablement effrayant était le vieux Jocelyn. Quoi
qu-on pût faire pour l-entraîner, il s-obstina à vouloir g
arder le cadavre du marquis, sans s-éloigner de lui, ne fû
t-ce que pour une minute.

Ce fut au milieu de cette scène de désolation que le rect
eur de Fouesnan, suivi des paysans bretons, fit son entrée
dans le château. Le vénérable prêtre s-approcha du lit. A
près avoir reconnu que tous secours corporels et spirituel
s étaient devenus désormais inutiles, il récita les prière
s des morts.

Les mauvaises nouvelles, on le sait, se propagent avec un
e rapidité foudroyante. Quelques heures à peine après que
la bannière de deuil, arborée sur le château, eut annoncé
la mort du dernier des Loc-Ronan, toute la campagne enviro
nnante était instruite de cette mort, et, le soir même, le
bruit en arrivait à Quimper. Ceux qui ne connaissaient pa
s assez le marquis pour l-aimer, l-estimaient profondément
0225.

Partout ce furent des regrets, mais nulle part cependant,
la désolation ne fut aussi vive qu-à Fouesnan. Après la m
ort de son maître, le vieux Jocelyn avait fait faire tous
les préparatifs nécessaires pour la célébration d-un servi
ce somptueux.

En deux heures, la physionomie du vieux serviteur avait s
ubi une transformation étrange et mystérieuse. Ses yeux br
illaient d-un éclat fiévreux. Ses mains s-agitaient convul
sivement. Tout son corps paraissait en proie à des secouss
es galvaniques. A chaque instant il pénétrait dans la cham
bre mortuaire. Sous un prétexte quelconque, il en éloignai
t tout le monde, à l-exception du recteur, qui, agenouillé
au pied du grand lit, priait à voix haute pour le repos d
e l-âme du défunt. Jocelyn, alors, s-approchait du cadavre
. Il le contemplait longuement en attachant sur lui des re
gards humides de larmes. Par moments des lueurs de désespo
ir sombre, auxquelles succédaient d-autres lueurs d-espéra
0226nce folle, étincelaient dans ses yeux et faisaient jai
llir des éclairs fauves de ses prunelles. Puis, s-agenouil
lant et joignant ses prières à celles du prêtre, il s-incl
inait sur la main glacée du marquis et la baisait avec un
sentiment de respect et d-amour. Quand Jocelyn se relevait
, il paraissait plus calme.

Pendant ce temps, des ouvriers appelés en toute hâte, aux
quels les paysans prêtaient le secours de leurs bras, élev
aient une estrade dans la chapelle du château. Aux quatre
coins de cette estrade, on plaçait quatre brûle-parfums d-
argent massif. On tendait les murailles avec des draps noi
rs. Les armes des Loc-Ronan, voilées d-un crêpe funèbre, y
étaient appendues de distance en distance, et ajoutaient
à la tristesse de l-ensemble. Des profusions de cierges se
dressaient dans d-énormes chandeliers d-église.

A deux heures du soir, la chapelle ardente était prête. A
lors on plaça le corps du marquis, vêtu de ses plus riches
habits et décoré des ordres du roi, dans une bière tout o
0227uverte. Les domestiques, en grand deuil, ne voulurent
céder à personne l-honneur de porter le corps de leur maît
re. Le cortége se mit en devoir de descendre l-escalier de
marbre du château. Les clergés des villages voisins étaie
nt accourus accompagnés des populations entières. Les pays
ans chantaient des psaumes. Les femmes éplorées les suivai
ent. Tous pleuraient, et pleuraient amèrement celui qui ét
ait moins leur maître que leur bienfaiteur et leur ami.

Parmi les jeunes filles, on distinguait Yvonne, plus tris
te encore que ses compagnes. Le vieil Yvon et les autres v
ieillards accompagnaient les recteurs et les vicaires préc
édés du bon prêtre de Fouesnan.

On déposa le cercueil sur l-estrade. Quatre prêtres demeu
rèrent dans la chapelle pour veiller le corps. Puis la fou
le s-écoula tristement. Tous devaient revenir le lendemain
, car le lendemain était le jour fixé pour la cérémonie fu
nèbre.

0228XIV

LES FUNERAILLES.

Bien avant que les premières lueurs de l-aube naissante v
inssent teinter l-horizon de nuances orangées, les cloches
des églises environnantes firent entendre leur glas sinis
tre. Presque partout les paysans étaient demeurés en prièr
es pendant la plus grande partie de la nuit. Des cierges b
rûlaient sur tous les autels. Les femmes et les jeunes fil
les préparaient les vêtements noirs et bleus, qui sont les
couleurs du deuil en Bretagne. Mais, nulle part la douleu
r n-était aussi profonde qu-à Fouesnan.

Les principaux habitants avaient passé la nuit dans la ma
ison d-Yvon. Tandis que les femmes priaient dans une salle
voisine, les hommes causaient à voix basse, se racontaien
t mutuellement les nombreux traits de bienfaisance qui ava
ient honoré la vie du défunt.

0229 – Je n-étais pas son fermier, disait Jahoua, je ne su
is pas né sur ses terres, et pourtant je l-aimais comme s-
il eût été mon seigneur.

– Et dire que voilà une si noble famille éteinte ! fit le
vieil Yvon en passant la main sur ses yeux ; c-est une vr
aie calamité pour le pays.

– Une vraie calamité, eh ! oui- répondit un paysan, car,
enfin, qui sait entre quelles mains vont passer les domain
es ? A qui aurons-nous affaire ? Peut-être à quelque beau
muguet de la France, qui nous enverra son intendant pour n
ous appauvrir !

– Ah ! seigneur Dieu ! fit le tailleur qui, malgré sa loq
uacité ordinaire, était demeuré bouche close depuis le com
mencement de la conversation ; Seigneur Dieu ! je n-en pui
s revenir ! dire qu-il n-y a pas vingt-quatre heures qu-il
était là, sur la place, au milieu de nous !

0230 – C-est pourtant la vérité ! répondirent plusieurs vo
ix.

– Pour sûr, il y a dans cette mort quelque chose de surna
turel ?

– Qu-est-ce que vous voulez dire, tailleur ?

– Je veux dire ce que je dis, et je m-entends. La dernièr
e fois que je suis monté au château, j-ai rencontré trois
pies sur la route !

– Trois pies ! fit observer Jahoua, ça signifie malheur !

– Et puis après ? demanda un paysan.

– Après, mon gars ? Dame ! l-année passée, quand j-étais
à Brest, vous savez que le pauvre baron de Pont-Louis, Die
u veuille avoir son âme ! est mort comme notre digne marqu
0231is, presque subitement, sans avoir eu le temps de se c
onfesser.

– Oui, oui ; continuez, tailleur.

– Savez-vous ce qu-on disait ?

– Non.

– Qu-est-ce qu-on disait ?

Et les paysans, se pressant autour de l-orateur, attendai
ent avec avidité les paroles qui allaient sortir de ses lè
vres.

– Eh bien ! mes gars, on disait que le baron avait été em
poisonné !

– Empoisonné ! s-écria l-assemblée avec terreur.

0232 – Oui, empoisonné ! et m-est avis que la mort de mons
eigneur le marquis de Loc-Ronan ressemble beaucoup à celle
de M. le baron.

Les paysans étaient tellement loin de s-attendre à une se
mblable conclusion, qu-ils restèrent stupéfaits, et qu-un
profond silence fut la réponse qu-obtint tout d-abord le t
ailleur. Cependant Jahoua, plus hardi que les autres, repr
it après quelques minutes :

– Comment, tailleur, vous croyez qu-on aurait commis un c
rime sur la personne de M. le marquis ?

– Je dis que ça y ressemble.

– Et qui accusez-vous ?

Le tailleur haussa les épaules, puis il répondit :

– Depuis plusieurs jours on a vu des étrangers rôder auto
0233ur du château.

– Eh bien ?

– Eh bien ! ne savez-vous pas ce qu-on dit de ce qui se p
asse en France ? Après cela, continua-t-il avec un peu de
dédain, dans ces campagnes reculées, on n-apprend jamais l
es nouvelles ; mais moi qui vais souvent dans les villes,
je suis au courant des événements-

– Qu-est-ce qu-il y a donc ? demanda un vieillard.

– Il y a qu-à Paris on s-est battu, on a pendu des nobles
.

– Pendu des nobles ! s-écrièrent les paysans avec une rép
robation évidente.

– Oui, mes gars. Ils font là-bas, à ce qu-ils disent, une
révolution. Ils veulent contraindre le roi à signer des é
0234dits ; et comme les gentilshommes soutiennent le roi,
ils tuent les gentilshommes. Qu-est-ce qu-il y aurait d-ét
onnant à ce qu-on se soit attaqué à notre pauvre marquis,
car chacun sait qu-il aimait son roi.

– C-est vrai ! c-est vrai ! murmura la foule.

– On m-a raconté qu-en Vendée il y avait déjà des soldats
bleus qui brûlaient les fermes et massacraient les gars !

– Des soldats ! s-écria Jahoua en se redressant. Eh bien
! qu-ils osent venir en Bretagne ! Nous avons des fusils e
t nous les recevrons.

– Oui, oui, répondit l-assemblée ; nous nous défendrons c
ontre les égorgeurs !

– Mes gars ! s-écria le vieil Yvon en se levant, si ce qu
e dit le tailleur est vrai, si on a assassiné notre seigne
0235ur, nous le vengerons, n-est-ce pas ?

– Oui, nous tuerons les bleus !

Comme on le voit, l-allure de la conversation tournait ra
pidement à la politique. Le tailleur, agent royaliste, ava
it su amener fort adroitement, à propos de la mort du marq
uis, une effervescence que l-on pouvait sans peine exploit
er au profit des idées naissantes de guerre civile qui s-a
gitaient à cette époque dans quelques esprits de la Bretag
ne et de la Vendée. Le marquis de la Rouairie, le premier
qui ait osé lever un drapeau en faveur de la contre-révolu
tion, avait eu l-habileté de se mettre en communication av
ec tout ce qui possédait une influence grande ou minime su
r les terres de Vendée et de Bretagne. Pour nous servir d-
un terme vulgaire, – il échauffait les esprits. – Au reste
, n-oublions pas que nous sommes au milieu de l-année 1791
, et que le moment était proche où toutes les provinces de
l-Ouest allaient arborer l-étendard de la révolte. Les me
neurs parisiens n-ignoraient pas ces dispositions de la po
0236pulation bretonne et de la population vendéenne. Quelq
ues mois plus tard, le 5 octobre de la même année, MM. Gal
lois et Gensonné, commissaires envoyés le 19 juillet précé
dent dans le département de la Vendée, pour s-informer des
causes de la fermentation qui s-y manifestait, avaient fa
it leur rapport à l-Assemblée constituante.

– L-exigence de la prestation du serment ecclésiastique,
disaient-ils dans ce rapport, a été pour le département de
la Vendée la première cause de ces troubles. La division
des prêtres en assermentés et non assermentés a établi une
véritable scission dans le peuple des paroisses. Les fami
lles y sont divisées. On a vu et on voit chaque jour des f
emmes se séparer de leur mari, des enfants abandonner leur
père. Les municipalités sont désorganisées. Une grande pa
rtie des citoyens ont renoncé au service de la garde natio
nale. Il est à craindre que les mesures vigoureuses, néces
saires dans les circonstances contre les perturbateurs de
repos public, ne paraissent plutôt une persécution qu-un c
hâtiment infligé par la loi. –
0237
Le rapport entendu, l-Assemblée décréta qu-il serait envo
yé des troupes en Vendée. Donc la Vendée s-agitait déjà, o
u du moins la partie du pays où se passent les faits de ce
récit, était encore à peu près calme, seulement on profit
ait des moindres circonstances pour animer les esprits.

La mort du marquis de Loc-Ronan arrivait comme un puissan
t auxiliaire au secours des agents royalistes.

La conversation des paysans bretons fut interrompue par l
a sonnerie lugubre des cloches. Tous se mirent en prières,
et, oubliant les orages politiques pour la calamité prése
nte, ils se disposèrent à gagner le château. Seulement, av
ant de partir, Yvon, après avoir échangé tout bas quelques
mots avec les vieillards, fit signe qu-il voulait parler.
On fit silence et on l-écouta.

– Mes gars, dit-il, demain devait avoir lieu le mariage d
e ma fille et la fête de la Soule. Dans un pareil moment,
0238tout ce qui ressemblerait à une réjouissance publique
serait peu convenable. Nous venons de décider, vos pères e
t moi, que l-une et l-autre cérémonies seraient remises à
huit jours.

Les paysans s-inclinèrent en signe d-assentiment, et la p
opulation du village se réunissant sur la grande place, au
x premiers rayons du soleil levant, se dirigea vers le châ
teau.

A ce moment précis deux cavaliers, lancés à fond de train
sur la route de Quimper, prenaient la même direction. Ces
deux cavaliers étaient le comte de Fougueray et le cheval
ier de Tessy. Ils avaient appris la fatale nouvelle quelqu
es heures auparavant, et, ne pouvant en croire leurs oreil
les, ils se hâtaient d-accourir. Tous deux étaient pâles,
et leurs traits contractés indiquaient les émotions qui le
s agitaient.

– Si cela est vrai, nous sommes perdus ; disait le comte.
0239

– Pas encore ! répondait le chevalier.

– Oh ! je n-ai guère d-espoir !

– J-en ai deux, moi.

– Lesquels ?

– Celui, d-abord, que la nouvelle est fausse ; celui, ens
uite, que le marquis ait eu recours à quelque subterfuge p
our essayer de nous tromper.

– Corbleu ! si telle a été sa pensée, il ignore à qui il
a affaire ? Le médecin est-il parti ?

– Je l-ai réveillé moi-même, et je l-ai vu monter à cheva
l- Il doit être arrivé depuis près d-une heure.

0240 – Bien.

– Il nous faudra voir le cadavre.

– Oh ! nous le verrons !

– Et si l-on s-opposait à notre examen ?

– Impossible ! Nous ferions tant de bruit que l-on n-oser
ait- et s-il y a fourberie-

– S-il y a tromperie, interrompit le chevalier, nous cons
taterons le fait, en silence ! Ce sera une arme de plus en
tre nos mains, et une arme terrible !-

Les deux cavaliers arrivèrent à la porte du château. La c
our était pleine de paysans et de domestiques. On prit les
deux arrivants pour d-anciens amis du marquis, et chacun
s-empressa de leur faire place. Le comte et le chevalier m
irent pied à terre. Aussitôt un homme vêtu de noir s-avanç
0241a vers eux.

– Ah ! c-est vous, docteur ! fit le chevalier. Avez-vous
vu notre pauvre marquis ?

– Pas encore ; je vous attendais.

– C-est bien ! Suivez-nous.

Le comte marchant en tête, les trois hommes pénétrèrent d
ans la salle basse. Jocelyn prévenu de leur arrivée les at
tendait sur le seuil.

– Que voulez-vous ? demanda-t-il brusquement.

– Le marquis de Loc-Ronan ? répondit le comte.

– Monseigneur est mort !

– Quand cela ?
0242
– Hier à midi et demi.

– Ne pouvons-nous du moins le contempler une dernière foi
s ?

– Entrez dans la chapelle, messieurs.

Et Jocelyn, saluant à peine, désigna du geste l-entrée du
lieu sacré et se retira.

– Cette mine de vieux boule-dogue anglais ne me présage r
ien de bon, murmura le comte. Est-ce que ce damné marquis
serait mort et bien mort !

– Entrons toujours ! répondit le chevalier.

Une fois dans la chapelle, et en présence du recteur et d
es nombreux assistants, les deux aventuriers, car désormai
s nous devons leur donner ce titre qui, le lecteur l-a dev
0243iné sans doute, leur convient de tout point, les deux
aventuriers crurent nécessaire de jouer une comédie larmoy
ante. Ce furent donc, de leur part, des gestes attendris e
t des pleurs mal essuyés attestant une douleur vive et pro
fonde.

– Jamais, disaient-ils, chacun sur des variations différe
ntes, mais au fond sur le même thème, jamais ils n-auraien
t pu songer, en quittant quelques jours auparavant leur ch
er et bien-aimé marquis, qu-ils le serraient dans leurs br
as pour la dernière fois !- Puis suivaient des soupirs, de
s hélas ! des sanglots difficilement contenus.

Il fallait que ces hommes fussent de bien complets miséra
bles, il fallait que leur c-ur fût gangrené tout entier et
dénué de l-ombre même d-un sentiment de décence pour qu-i
ls osassent jouer une si infâme comédie en présence d-un c
adavre et d-une foule désolée. Ils poussèrent l-audace jus
qu-à dire que leur tendre affection n-avait pu encore se r
ésoudre à ajouter foi à toute l-étendue du malheur qui les
0244 frappait, et qu-ils avaient amené un médecin pour s-a
ssurer que l-espoir d-une léthargie ou de toute autre mala
die donnant l-apparence de la mort était anéanti pour eux.
Bref, ils jouèrent leur rôle avec une telle perfection qu
e, Jocelyn n-étant pas présent, les prêtres et les témoins
de cette douleur bruyante ne purent s-empêcher de compati
r à cette désolation sans borne.

Le pieux recteur de Fouesnan voulut même leur prodiguer l
es consolations de la parole. On tenta de les arracher à c
e spectacle qui semblait déchirer leur c-ur. Soins inutile
s !- Instances vaines ! Ils persistèrent dans leur désir d
e rester présents, et ils déclarèrent formellement ne voul
oir se retirer qu-après que le célèbre praticien qu-ils av
aient amené avec eux, aurait bien et dûment constaté que l
e malheur était irréparable et que la science devenait imp
uissante. Force fut donc de leur laisser tromper leur doul
eur pour quelques instants, en leur permettant de satisfai
re un désir si légitime et si ardemment exprimé. Les prêtr
es s-écartèrent, et le médecin, sur un signe du comte, gra
0245vit les marches du catafalque.

Le docteur avait sans aucun doute reçu des ordres antérie
urs, car il procéda minutieusement à l-examen du corps. Ap
rès dix minutes d-une attention scrupuleuse, il secoua la
tête, laissa retomber dans la bière la main inerte qu-il a
vait prise, et s-adressant au comte et au chevalier :

– La science ne peut plus rien ici, messieurs, dit-il. Po
ur faire revivre le marquis de Loc-Ronan, il faudrait plus
que le pouvoir des hommes, il faudrait un miracle de Dieu
. Le marquis est bien mort !

XV

LES HERITIERS PRESSES.

Le comte et son compagnon courbèrent la tête sous cet arr
êt sans appel prononcé à voix haute. Ils se retirèrent ens
uite à pas lents, au milieu des témoignages d-estime et de
0246 sympathie. Arrivés à la porte de la chapelle, ils en
franchirent silencieusement le seuil. Mais une fois dans,
la cour, ils traversèrent une voûte, descendirent au jardi
n, et, ayant trouvé un endroit solitaire :

– Eh bien ! docteur ? demanda brusquement le chevalier en
s-adressant au médecin.

– Eh bien ! messieurs, j-ai dit la vérité, répondit froid
ement celui-ci. Le marquis de Loc-Ronan est bien mort.

– Rien n-est simulé ?

– Tout est vrai.

– Vous en répondez ?

– J-en fais serment. Au reste, si vous doutez de mes paro
les, adressez-vous à quelqu-un de mes confrères.

0247 – Inutile ! répondit le comte en frappant du pied ave
c colère ; inutile ! Nous n-avons plus besoin de vous, doc
teur.

– Je puis repartir ?

– Quand vous voudrez.

– Nous vous reverrons ce soir à Quimper, ajouta le cheval
ier, et nous vous récompenserons de vos peines et de vos b
ons soins.

Le médecin s-inclina et sortit du petit parc. Les deux ho
mmes, demeurés seuls, se regardèrent pendant quelques minu
tes avec anxiété. Puis le comte laissa s-échapper de ses l
èvres une série de malédictions qui, si elles eussent été
entendues, auraient singulièrement compromis sa douleur af
fectée.

– Sang du Christ ! murmura-t-il ; corps du diable ! nous
0248sommes ruinés, Raphaël !

– Chut ! pas de noms propres ici ! répliqua vivement le c
hevalier.

Il y eut un instant de silence. Tout à coup le comte rele
va fièrement la tête. Une pensée soudaine illumina son fro
nt soucieux.

– Que faire ? demanda le chevalier.

– Voir Jocelyn à l-instant même.

– Pourquoi ?

– J-ai un projet.

– Est-il bon, ce projet ?

– Tu en jugeras, Raphaël, viens avec moi.
0249
Le comte rencontra Jocelyn dans la cour. Il alla droit à
lui, et, le prenant à part :

– Nous avons à vous parler, lui dit-il.

– A moi ? répondit le serviteur étonné.

– A vous-même, sans retard et sans témoins.

– Mais, dans un semblable moment- balbutia Jocelyn.

– C-est justement le moment qui nous décide et qui nous f
ournira le sujet de notre conférence.

– Soit, messieurs, je suis à vos ordres-

– Alors conduisez-nous quelque part où l-on ne puisse nou
s entendre.

0250 – Montons à la bibliothèque.

– Montons !

Les trois hommes gravirent rapidement le premier étage de
l-escalier du château. Jocelyn introduisit ses deux inter
locuteurs dans la petite pièce que nous connaissons déjà.
Rien n-y était changé. Les livres que le marquis avait feu
illetés la veille au matin étaient encore ouverts sur la t
able. Jocelyn poussa un soupir. Le comte et le chevalier n
-y prêtèrent pas la moindre attention. Seulement ils s-ass
urèrent que personne ne pouvait les entendre. Cette précau
tion prise, ils attirèrent à eux des siéges.

– Pas là ! s-écria Jocelyn en voyant le comte s-emparer d
u fauteuil armorié que nous avons décrit précédemment.

– Que dites-vous ?

– Je dis que vous ne vous assiérez pas dans ce fauteuil,
0251fit résolûment le serviteur en éloignant ce meuble rév
éré.

– Ah ! c-est le fauteuil de feu le marquis ! répondit le
comte avec insouciance et en prenant un autre siége. Soit,
je ne vous contrarierai pas pour si peu. Puis je vous jur
e que la chose m-est complètement indifférente.

– Jocelyn, dit à son tour le chevalier, mon frère a le dé
sir de vous faire une communication importante.

– Je vous écoute, répondit Jocelyn en demeurant debout, n
on par respect, mais par habitude. Seulement je vous ferai
observer que j-ai peu de temps à vous donner.

– Oh ! soyez sans crainte, estimable Jocelyn, fit le comt
e en souriant ; je serai bref dans mon discours, et il ne
tiendra qu-à vous de terminer promptement notre conversati
on-

0252 – Veuillez donc commencer-

– Ça, d-abord, maître valet ! il me semble que vous manqu
ez étrangement, vis-à-vis de nous, au respect qu-un manant
de votre sorte doit à deux gentilshommes tels que le chev
alier de Tessy et moi.

– Tout manant que je sois, répondit Jocelyn avec hauteur,
sachez bien que j-ai quelque influence ici. Tous ces brav
es paysans qui remplissent la cour et le parc adoraient mo
n pauvre maître ; si je leur disais que les tortures que v
ous lui avez infligées l-ont conduit au tombeau, soyez con
vaincus que vous ne sortiriez pas vivants de ce château, e
t que, tout bons gentilshommes que vous puissiez être, vou
s seriez infailliblement pendus aux grilles avant que cinq
minutes se fussent écoulées-

– Oses-tu bien parler ainsi, drôle ?

– -tes-vous curieux d-en faire l-expérience ?-
0253
Jocelyn se dirigeait vers la porte.

– Nous ne sommes pas venus pour discuter avec vous, fit v
ivement le chevalier. Ecoutez-nous, mon cher Jocelyn, et v
ous agirez ensuite comme bon vous semblera.

– Eh bien ! je vous l-ai déjà dit ; parlez promptement, m
essieurs, je vous écoute-

– Jocelyn, reprit le comte, vous aviez toute la confiance
de votre maître ?

– J-avais effectivement cet honneur.

– Vous n-avez jamais quitté le marquis depuis trente ans-

– Cela est vrai.

0254 – Donc, vous nous connaissez tous deux, mon frère et
moi, et vous n-ignorez pas de quelle nature étaient nos re
lations avec le marquis ?

Jocelyn ne répondit pas. Le comte de Fougueray continua :

– Je prends votre silence pour une réponse affirmative. D
onc, vous savez que votre maître était en notre puissance,
et que son honneur était entre nos mains. Or, vous devez
savoir aussi que l-honneur d-un gentilhomme surtout lorsqu
e ce gentilhomme est un Loc-Ronan, vous devez savoir, dis-
je, que cet honneur ne meurt point au moment où la vie s-é
teint.

– Je ne vous comprends pas.

– En d-autres termes, je veux dire que, vivant ou mort, l
e marquis de Loc-Ronan peut être déshonoré par nous.

0255 – Quoi ! vous voudriez ?-

– Attendez donc ! La mort du marquis est un obstacle à l-
exécution de certaines conventions arrêtées entre nous, co
nventions d-où dépend notre fortune à venir, et dont l-ine
xécution nous porte un préjudice déplorable. Or, vous comp
renez sans peine que nous éprouvions en ce moment quelques
velléités de vengeance contre ce marquis qui vient nous f
rustrer !- Il est mort, cela est vrai, et nous ne pouvons
nous en prendre à son corps ; mais sa mémoire et son nom n
ous restent, et nous sommes décidés à les livrer à l-infam
ie !

– Mais c-est horrible ! s-écria Jocelyn.

– Que pensez-vous de cette résolution, estimable serviteu
r ? parlez sans crainte-

– Je pense que vous êtes des misérables !

0256 – Paroles perdues que tout cela !

– Et vous croyez que je vous laisserai agir ?

– Parbleu !

– Eh bien ! vous vous trompez !

– Vraiment ?

– Je vais-

– Ameuter ces drôles contre nous ? interrompit le comte e
n désignant les paysans assemblés dans la cour. Erreur, mo
n cher, grave erreur ! Ce serait le moyen le plus certain
de voir déshonorer à l-instant la mémoire de votre maître.
Nous ne sommes pas si nigauds que de nous être mis de cet
te façon à la merci des gens ! Nous jeter ainsi dans la gu
eule du loup, pour qu-il nous croque !- Allons donc ! Le c
hevalier et moi sommes des gens fort adroits, mon cher Joc
0257elyn. Vous avez vu, lorsqu-il y a quelques jours le ma
rquis voulut faire de nous un massacre général, qu-il a su
ffi d-un seul mot pour le désarmer et l-amener à compositi
on ? Sachez bien, mon brave ami, que les papiers qui renfe
rment les secrets de la vie de votre maître sont déposés à
Quimper, entre les mains d-une personne qui nous est tout
e dévouée- Si, par un hasard quelconque, nous ne reparaiss
ions pas ce soir, ces papiers seraient remis à l-instant e
ntre les mains de la justice. Or, vous n-ignorez pas, vous
qui êtes au courant des événements politiques, que la jus
tice aime assez en ce moment à courir sus aux bons gentils
hommes, pour flatter les instincts populaires en vue de ce
qui doit arriver ? Donc, quoi que vous fassiez, si nous n
e nous entendons pas, le marquis de Loc-Ronan, mort ou viv
ant, sera jugé !

– Vous n-oseriez évoquer cette affaire ! répondit Jocelyn
.

– Pourquoi pas ?
0258
– Parce que je raconterais la vérité, moi !

– Vraiment !

– Je dirais ce que vous avez fait.

– Et quoi donc ! qu-avons-nous fait ?

– Je dirais que vous avez spéculé sur ce secret pour arra
cher des sommes énormes à mon maître. Enfin, je raconterai
s votre dernière visite.

– Bah ! on ne vous croirait pas !

– On ne me croirait pas ! s-écria Jocelyn avec impétuosit
é.

– Eh non ! Quelle preuve avez-vous ? Nous démentirons vos
paroles.
0259
– Mon Dieu ! Mais enfin que voulez-vous de moi ?

– Vous prévenir que nous allons agir.

– Oh ! non ! vous ne le ferez pas !-

– Si fait, parbleu !

– Messieurs ! messieurs ! je vous en conjure ! Rappelez-v
ous que mon pauvre maître vous a toujours comblés de bienf
aits. Ne déshonorez pas sa mémoire ne révélez pas cet affr
eux mystère, oh ! je vous en supplie !- Voyez ! je me traî
ne à vos genoux. Dites, dites que vous ne remuerez pas les
cendres qui reposent au fond d-un cercueil ? Mon Dieu ! m
ais quel intérêt vous pousserait ? La vengeance est stéril
e !

Tout en parlant ainsi, Jocelyn, les yeux pleins de larmes
, les mains suppliantes, s-adressait tour à tour au cheval
0260ier et au comte. En voyant le désespoir du fidèle serv
iteur, le comte lança à son compagnon un regard de triomph
e. Puis, revenant à Jocelyn, il sembla prêt à se laisser f
léchir.

– Peut-être dépend-il de vous que nous n-agissions pas ai
nsi que nous l-avons résolu, dit-il.

– Eh ! que dois-je faire pour cela ?

– Répondre franchement.

– A quoi ?

– A ce que nous allons vous demander.

– Parlez donc, messieurs, et si je puis vous répondre sel
on vos désirs, je le ferai.

– Le marquis a-t-il fait un testament ?
0261
– Je n-en sais rien ; mais je ne le crois pas.

– Alors, n-ayant eu aucun enfant de ses deux mariages, se
s biens reviendront à des collatéraux ?

– C-est possible.

Le comte et le chevalier poussèrent un profond soupir.

– Jocelyn, dit brusquement le comte, venons au fait. Nous
ne pouvons malheureusement rien prétendre sur l-héritage
; mais, avant que la justice soit venue ici mettre les sce
llés, nous sommes les maîtres de la maison- Or, la justice
va venir avant une heure ; d-ici là, agissons.

– Que voulez-vous donc ? demanda Jocelyn.

– Nous voulons que tu nous livres immédiatement tout ce q
u-il y a au château, d-or, d-argent et de pierreries-
0262
– Mais-

– Oh ! n-hésite pas ! l-honneur de ton maître te met à no
tre discrétion ; souviens-toi !-

– Messieurs, je ne puis-

– Dépêche-toi !- te dis-je.

– On m-accusera de vol ! Encore une fois-

– Encore une fois, dépêche-toi ! ou, je te le jure par to
us les démons de l-enfer ! si tu nous laisses sortir d-ici
les mains vides, avant qu-il soit nuit, nous aurons publi
é dans tout le pays la bigamie du marquis de Loc-Ronan.

Jocelyn demeura pendant quelques secondes indécis. Un vio
lent combat se lisait sur sa figure et contractait sa phys
ionomie expressive. Enfin, il sembla avoir pris un parti.
0263

– Venez ! dit-il, je vais faire ce que vous me demandez,
mais que le crime en retombe sur vous !

– C-est bon ! nous achèterons des indulgences à Rome ! ré
pondit le marquis ; nous sommes au mieux avec trois cardin
aux !-

Jocelyn conduisit les deux hommes dans une pièce voisine
qui contenait les annales du château et de la famille des
Loc-Ronan. Il prit une clef qu-il tira de la poche de son
habit, et il ouvrit une énorme armoire en chêne toute doub
lée de fer. Cette armoire était, à l-intérieur, composée d
e divers compartiments. Le comte exigea qu-ils fussent ouv
erts successivement. A l-exception d-un seul, ils renferma
ient des papiers. Mais ce que contenait le dernier valait
la peine d-une recherche minutieuse. Il y avait là, enferm
ées dans une petite caisse en fer ciselé, des valeurs pour
plus de cent cinquante mille livres ; les unes en des tra
0264ites sur l-intendance de Brest, d-autres sur celle de
Rennes ; puis des diamants de famille non montés, de l-or
pour une somme de près de trente mille livres, etc., etc.

Le comte et le chevalier, éblouis par la vue de tant de r
ichesses et n-espérant pas trouver un pareil trésor, ne pu
rent retenir un mouvement de joie. Sans plus tarder ils s-
emparèrent des traites, toutes au porteur, et des diamants
qu-ils firent disparaître dans leurs poches profondes. A
les voir ainsi âpres à la curée, on devinait les bandits s
ous les gentilshommes. Jocelyn les connaissait bien, proba
blement, car il ne s-étonna pas.

Restait l-or dont le volume offrait un obstacle pour l-em
porter facilement. Le comte fit preuve alors de toute l-in
géniosité de son esprit fertile en expédients. Après en av
oir fait prendre au chevalier et après en avoir pris lui-m
ême tout ce qu-ils pouvaient porter, il versa le reste des
louis dans une sacoche qu-il se fit donner par Jocelyn. P
0265uis, dégrafant son manteau, il l-enroula autour du sac
et il passa le tout sur son bras en arrangeant les plis d
e manière à dissimuler le fardeau.

– Là ! dit-il quand cela fut fait ; maintenant, mon brave
Jocelyn, tu vas nous reconduire avec force politesse, et
pour te récompenser de ton zèle, nous te jurons que tu n-e
ntendras plus jamais parler de nous !

Jocelyn leva les yeux au ciel en signe de remerciement et
s-empressa de précéder les deux larrons.

XVI

LA ROUTE DES FALAISES.

Au moment où le comte et le chevalier se mettaient en sel
le, le lieutenant civil de Quimper, accompagné de divers m
agistrats et suivi d-une escorte, arrivait au château pour
dresser un inventaire détaillé et apposer officiellement
0266les scellés. Le comte poussa du coude son compagnon. I
ls échangèrent un sourire.

– Qu-en dis-tu ? murmura le comte en mettant son cheval a
u pas.

– Je dis qu-il était temps ! répondit le chevalier.

Les deux cavaliers franchirent le seuil du château en aff
ectant beaucoup d-indifférence et de calme, et en laissant
échapper quelques mots qui pouvaient donner à penser qu-i
ls se rendaient au-devant d-autres gentilshommes arrivant
par la route de Quimper. Mais une fois sur la pente douce
qui aboutissait au point où se croisaient le chemin de la
ville et celui des falaises, ils s-empressèrent de suivre
ce dernier.

– Un temps de galop, Raphaël ! dit le comte en éperonnant
son cheval. On ne sait pas ce qui peut arriver-

0267 Dix minutes après, jugeant qu-ils étaient hors de vue
et rien n-indiquant qu-ils eussent un danger à redouter,
ils mirent leurs chevaux à une allure plus douce.

– Corbleu, Diégo ! s-écria Raphaël, la matinée n-est pas
perdue !

– Certes ! répondit le comte, la journée a été moins mauv
aise que nous le pensions. Ah ! ce matin, je n-espérais pl
us !

– Le morceau est joli, à défaut du gâteau tout entier.

– C-est là ton avis, n-est-ce pas !

– Et le tien aussi, je suppose !

– Oui, ma foi ! mais en y réfléchissant, je ne puis m-emp
êcher de me désoler un peu ! Cette mort est venue faire av
orter un plan si beau ! Nous avons de l-or, Raphaël, mais
0268nous ne sommes pas riches et Henrique n-a pas de nom !

– Bah ! tu lui donneras le tien ! Maintenant que le marqu
is est mort, rien ne t-empêche d-épouser Hermosa.

– Hermosa n-est plus jeune.

– Oui, voilà la pierre d-achoppement. Mais après tout ell
e est belle encore, et quand elle aura cessé de l-être tu
t-en consoleras avec d-autres.

– Là n-est point la question. Je pense plus à l-argent qu
-à l-amour. Or, environ soixante-quinze mille livres pour
chacun ce n-est guère !-

– Eh ! ne quittons pas le pays. Lançons-nous dans la poli
tique. Si Billaud-Varenne tient parole, avant peu la noble
sse va se voir assez malmenée. Alors nous quitterons nos t
itres, nous reprendrons nos véritables noms, et nous trouv
0269erons bien au milieu de la révolution qui éclatera, le
moyen de faire fructifier nos capitaux.

– Et si la noblesse triomphe ?

– Eh bien ! nous garderons nos titres, et, comme nous con
naissons une partie des secrets des révolutionnaires, nous
les combattrons plus facilement.

– Tu as réponse à tout.

– Tu t-embarrasses d-un rien.

– Corbleu ! Raphaël ! je suis fier de toi. Tu es mon élèv
e, et bientôt tu seras plus fort que ton maître !-

Raphaël sourit dédaigneusement. Le comte le vit sourire,
et ses yeux se fermant à demi laissèrent glisser entre les
paupières un regard moqueur qui enveloppa son compagnon.

0270
– Maître corbeau !- pensa-t-il.

Il n-acheva pas la citation. En ce moment les deux hommes
, qui avaient quitté la route des falaises pour une chauss
ée plus commode située à peu de distance et tracée parallè
lement à la mer, les deux hommes, disons-nous, chevauchaie
nt dans un étroit sentier bordé de genêts et d-ajoncs. Ces
derniers, s-élevant à cinq et six pieds de hauteur, forma
ient un rideau qui leur dérobait la vue du pays. Les cheva
ux, auxquels ils avaient rendu la main, allongeaient leur
cou et avançaient d-un pas égal et mesuré.

Depuis quelques instants le comte semblait prêter une ore
ille attentive à ces mille bruits indescriptibles de la ca
mpagne, auxquels se mêlait le murmure sourd de la houle. L
e chevalier paraissait plongé dans des rêveries qui absorb
aient toute son intelligence. Enfin il redressa la tête, e
t s-adressant à son ami :

0271 – Diego ! dit-il.

– Chut ! répondit le comte en se penchant vers lui.

– Qu-est-ce donc ?

– On nous suit !

– On nous suit ? répéta le chevalier en se retournant viv
ement.

– Pas sur la route : mais là dans les genêts, il y a quel
qu-un qui nous épie- Tiens la bride de mon cheval-

Le chevalier s-empressa d-obéir. Le comte sauta lestement
à terre et s-élança sur le côté droit du sentier. Il écar
ta les genêts, il les fouilla de la main et du regard.

– Personne ! s-écria-t-il ensuite.

0272 – Tu te seras trompé !

– C-est bien étrange !

– Tu auras pris le bruit du vent pour les pas d-un homme.

– C-est possible, après tout.

– Ne remontes-tu pas à cheval ?

– Tout à l-heure.

Le comte recommença son investigation, mais sans plus de
résultat que la première fois.

– Corbleu ! fit-il en revenant à sa monture, corbleu ! ce
s genêts sont insupportables ! On peut vous espionner, vou
s suivre pas à pas sans que l-on puisse prendre l-espion s
ur le fait !
0273
– Tu es fou, Diégo, lors même qu-un homme eût marché dans
le même sens que nous, pourquoi penser qu-il nous épiât ?

– Allons, je me serai trompé.

– Sans doute, fit le chevalier en se remettant en marche.
Ecoute-moi, mon cher, j-ai à te communiquer une idée lumi
neuse qui vient de me surgir tout à coup-

– Quelle est cette idée ?-

– Voici la chose.

– Attends, interrompit le comte, regagnons d-abord le sen
tier des falaises. Du haut des rochers au moins on domine
la campagne, et personne ne peut vous entendre.

– Soit ! regagnons les falaises-
0274
Les deux cavaliers traversèrent le fourré et se dirigèren
t vers les hauteurs. Le vent agitait en ce moment l-extrém
ité des genêts, de telle sorte que ni le chevalier, ni le
comte ne purent remarquer l-ondulation causée par le passa
ge d-un homme qui courait en se baissant pour les devancer
. Cet homme, dont la position ne permettait pas de disting
uer la taille ni de voir le visage, arriva sur les rochers
, les franchit d-un seul bond, tandis que les cavaliers ét
aient encore engagés dans les ajoncs, et, avec l-agilité d
-un singe, il se laissa glisser sur une sorte d-étroite co
rniche suspendue au-dessus de l-abîme.

Cette arête du roc longeait les falaises jusqu-à la baie
des Trépassés. Elle était large de dix-huit pouces à peine
, située à quatre pieds environ en contre-bas de la route,
et elle dominait la mer. On ne pouvait en deviner l-exist
ence qu-en s-approchant tout à fait du pic des falaises.

L-homme mystérieux pouvait donc continuer à suivre la mêm
0275e route que les cavaliers, et à écouter toutes leurs p
aroles sans crainte d-être découvert par eux. D-autant mie
ux que la surface glissante des rochers ne permettait aux
chevaux que de marcher au petit pas. Seulement il fallait
que cet homme eût une habitude extrême de suivre un pareil
chemin ; car, il se trouvait sur une corniche large de di
x-huit pouces, et la mort était au bas !

Les deux cavaliers, une fois sur les falaises, continuère
nt leur route et reprirent la conversation un moment inter
rompue.

– Tu disais donc ? demanda le comte en regardant autour d
e lui, et en poussant un soupir de satisfaction, tu disais
donc, mon cher Raphaël ?-

– Que si tu veux m-en croire, Diégo, nous allons chercher
dans le pays une retraite impénétrable, ignorée de tous l
es partis et où nous serons en sûreté.

0276 – Pourquoi faire ?

– Tu ne comprends pas ?

– Non ; développe ta pensée, Raphaël. Développe ta pensée
!

– Ma pensée est que cette retraite une fois trouvée, et n
ous parviendrons à la découvrir avec l-aide de Carfor, nou
s nous y enfermerons pour y attendre les événements.

– Bon !

– Nous y conduirons Hermosa que tu aimes toujours, quoi q
ue tu en dises ; car elle est encore fort belle et n-a pas
quarante ans, ce qui lui donne le droit d-en avoir vingt-
neuf.

– Après ?

0277 – Tu y cacheras Henrique. De mon côté j-y mènerai ma
petite Bretonne, et nous passerons joyeusement là les troi
s mois d-attente dont nous a parlé Billaud-Varenne. Bien e
ntendu que l-un de nous ira de temps à autre aux nouvelles
, et que, si les événements l-exigent, nous agirons plus t
ôt-

– Eh bien ! cela me sourit assez.

– N-est-ce pas ?

– Tout à fait, même.

– Tu m-en vois enchanté.

– Seulement, avoue une chose.

– Laquelle ?

– C-est que ta passion subite pour la jolie Yvonne de Fou
0278esnan, la fiancée de ce rustre, te tient plus au c-ur
que tu ne voulais en convenir ces jours passés ?

En entendant prononcer le nom d-Yvonne, l-homme qui suiva
it les falaises en rampant sur la corniche fit un tel mouv
ement de surprise qu-il faillit perdre pied, et qu-il n-eu
t que le temps de s-accrocher à une crevasse placée heureu
sement à portée de sa main.

– Mais, répondit le chevalier, je ne te cache pas que la
belle enfant me plaît assez.

– Dis donc beaucoup.

– Beaucoup, soit !

– Et tu comptes sur la promesse de Carfor pour l-enlever
?

– Sans doute.
0279
– C-est demain, je crois, que la chose doit avoir lieu ?

– Demain, après la célébration du mariage.

– Ah ! par ma foi ! je ris de bon c-ur en songeant à la f
igure que fera le marié !

– Oui, ce sera, j-imagine, assez réjouissant à voir. Les
deux hommes se laissèrent aller à un joyeux accent d-hilar
ité.

– Quant à la retraite dont tu parles, reprit le comte en
redevenant sérieux, il nous faudra nous en occuper ces jou
rs-ci.

– Nous en parlerons à Carfor.

– Pourquoi nous fier à lui ?
0280
– Il connaît le pays.

– Crois-moi, Raphaël, en ces sortes de choses mieux vaut
agir soi-même et sans l-aide de personne.

– Eh bien ! nous agirons-

– C-est cela ; mais avant tout, il faut songer à mettre n
otre trésor à l-abri des mains profanes.

– Bien entendu, Diégo ; allons d-abord à Quimper. Dès dem
ain, nous entrerons en campagne.

– C-est arrêté !

Les deux cavaliers, suivant la route escarpée des falaise
s, dominaient la hauts mer, nous le savons. Le ciel était
pur, la brume, presque constante sur cette partie des côte
s, s-était évanouie sous les rayons ardents du soleil ; l-
0281atmosphère limpide permettait à la vue de s-étendre ju
squ-aux plus extrêmes limites de l-horizon. Le comte, qui
laissait errer ses regards sur l-Océan, arrêta si brusquem
ent son cheval que l-animal, surpris par le mors, pointa e
n se jetant de côté.

– Raphaël ! dit le comte. Regarde ! Là, sur notre gauche.

– Eh bien ?

– Tu ne vois pas ce navire qui court si rapidement vers P
enmarckh ?

– Si fait, je le vois. Mais que nous importe ce navire ?

– Dieu me damne ! si ce n-est pas le lougre de Marcof.

– Le lougre de Marcof ! répéta Raphaël.
0282
– C-est le Jean-Louis, sang du Christ ! Je le reconnais à
sa mâture élevée et à ses allures de brick de guerre.

– Impossible ! Le paysan que nous avons rencontré il y a
trois jours à peine, nous a dit que Marcof était allé à Pa
imb-uf et qu-il ne reviendrait que dans douze jours au plu
s tôt.

– Je le sais ; mais néanmoins, c-est le Jean-Louis, j-en
réponds !-

– Marcof n-est peut-être pas à bord.

– Allons donc ! Le Jean-Louis ne prend jamais la mer sans
son damné patron.

– Alors si c-est Marcof, Diégo, raison de plus pour cherc
her promptement un asile sûr !-

0283 – C-est mon avis, Raphaël ; car si ce diable incarné
connaît la vérité, et Jocelyn la lui apprendra sans doute,
il va se mettre à nos trousses. Or, je l-ai vu à l–uvre,
et je sais de quoi il est capable. Je suis brave, Raphaël
, je ne crains personne, et tu as assisté, près de moi, à
plus d-une rencontre périlleuse, n-est-ce pas ? Eh bien !-
tout brave que je sois et que tu sois toi-même, nous ne p
ouvons rivaliser d-audace et d-intrépidité avec cet homme.
Il semble que la lutte, le carnage et la mort soient ses
éléments. Marcof, sans armes, attaquerait sans hésiter deu
x hommes armés, et je crois, sur mon âme, qu-il sortirait
vainqueur de la lutte ! Hâtons-nous donc de regagner Quimp
er, Raphaël, et mettons sans plus tarder ton sage projet à
exécution. Un jour nous trouverons l-occasion de nous déf
aire de cet homme, j-en ai le pressentiment ! Mais, en ce
moment, ne compromettons point l-avenir par une imprudence
.

Le comte et le chevalier, pressant leurs montures, quittè
rent la route des falaises en prenant la direction de Quim
0284per.

XVII

MARCOF.

Le comte de Fougueray ne s-était pas trompé, c-était bien
le lougre de Marcof qu-il avait aperçu au loin sur la mer
. Cette fois, comme le ciel était pur et la brise favorabl
e, le Jean-Louis avait donné au vent tout ce qu-il avait d
e toile sur ses vergues.

Le petit navire fendait la lame avec une rapidité merveil
leuse, et Bervic, qui venait de jeter le loch, avait const
até la vitesse remarquable de quatorze n-uds à l-heure.

Le comte n-avait pas été le seul à constater l-arrivée in
attendue du lougre. Un homme qu-il n-avait pu voir, caché
qu-il était par la falaise, un homme, disons-nous, suivait
depuis longtemps les moindres mouvements du Jean-Louis. C
0285et homme était Keinec.

Se promenant avec agitation sur la grève rocailleuse, il
s-arrêtait de temps à autre, interrogeait l-horizon et rep
ortait ses regards sur un canot amarré à ses pieds. Au gré
de son impatience, le lougre n-avançait pas assez vite. E
nfin, ne pouvant contenir l-agitation qui faisait trembler
ses membres, Keinec s-embarqua, dressa un petit mât, hiss
a une voile, et, poussant au large, il gouverna en mettant
le cap sur le Jean-Louis.

En moins d-une heure, le lougre et le canot furent bord à
bord. Bervic, reconnaissant Keinec, lui jeta un câble que
le jeune marin amarra à l-avant de son embarcation, puis,
s-élançant sur l-escalier cloué aux flancs du petit navir
e, il bondit sur le pont.

– Où est le capitaine ? demanda-t-il à Bervic.

– Dans sa cabine, mon gars, répondit le vieux matelot.
0286
– Bon ; je descends.

Keinec disparut par l-écoutille et alla droit à la chambr
e de Marcof dont la porte était ouverte. Le patron du Jean
-Louis, courbé sur une table, était en train de pointer de
s cartes marines. Il était tellement absorbé par son trava
il qu-il n-entendit pas Keinec entrer.

– Marcof ! fit le jeune homme après un moment de silence.

– Keinec ! s-écria Marcof en relevant la tête, et un écla
ir de plaisir illumina sa physionomie. Ta présence m-en di
t plus que tes paroles ne pourraient le faire, et je devin
e que je puis te tendre la main, n-est-ce pas.

– Je n-ai encore rien fait, murmura Keinec.

Et les deux marins échangèrent une amicale poignée de mai
0287n.

– J-apporte de bonnes nouvelles pour nous, reprit Marcof.

– Et moi de mauvaises pour toi.

– Qu-est-ce donc ?

– Je t-ai entendu dire bien souvent que tu aimais le marq
uis de Loc-Ronan ?

– Le marquis de Loc-Ronan ! s-écria Marcof. Sans doute !
je l-aime et je le respecte de toute mon âme ! il a toujou
rs été si bon pour moi !-

– Alors, mon pauvre ami, du courage !

– Du courage, dis-tu ?

0288 – Oui, Marcof, il t-en faut !

– Mais pourquoi ?- pourquoi ?

– Parce que-

Keinec s-interrompit.

– Tonnerre ! parle donc !

– Le marquis est mort hier !

– Le marquis de Loc-Ronan est mort ! s-écria le marin d-u
ne voix étranglée.

– Oui !

– Par accident ?

– Non, dans son lit.
0289
Marcof demeura immobile. Sa physionomie bouleversée indiq
uait énergiquement tout ce qu-une pareille nouvelle lui ca
usait de douleurs. Le sang lui monta au visage. Il arracha
sa cravate qui l-étouffait. Ses yeux s-ouvrirent comme s-
ils allaient jaillir de leurs orbites. Puis il se laissa t
omber sur un siége, et il prit sa tête dans ses mains. Alo
rs des sanglots convulsifs gonflèrent sa poitrine ; des cr
is rauques s-échappèrent de sa gorge, et au travers de ses
doigts crispés des larmes brûlantes roulèrent sur ses jou
es bronzées par le vent de la mer. Le désespoir de cet hom
me était terrible et puissant comme sa nature.

Keinec le contemplait dans un religieux silence. Enfin Ma
rcof releva lentement la tête. Ses larmes tarirent. Il qui
tta son siége et il marcha rapidement quelques secondes da
ns l-entre-pont. Puis il revint près de Keinec.

– Donne-moi des détails, lui dit-il.

0290 Le jeune homme raconta tout ce qu-il savait de la mor
t du marquis, et ce qu-il raconta était l-expression la pl
us simplement exacte de la vérité.

– De sorte, continua Marcof, que c-est hier matin que le
marquis est mort ?-

– Oui, répondit Keinec, à cette heure on le descend dans
le caveau de ses pères.

– Ainsi je ne pourrai même pas revoir une dernière fois s
on visage ?-

– Dès que j-eus connaissance de cette horrible catastroph
e, continua Keinec, je pensai à t-en donner avis en te fai
sant passer une lettre par le premier chasse-marée en vue
qui eût mis le cap sur Paimb-uf. J-ignorais que tu revinss
es si promptement.

– Je ne suis allé qu-à l-île de Groix, mon ami, et c-est
0291Dieu qui sans doute l-a voulu ainsi, puisqu-il a permi
s que je pusse arriver le jour même de l-enterrement du ma
rquis.

– Aussi, dès que j-ai reconnu ton lougre à ses allures, j
e me suis mis en mer pour venir à toi.

– Merci, Keinec, merci ! Tu es un brave gars ! Oh ! vois-
tu, je souffre autant que puisse souffrir un homme ! conti
nua Marcof, dont les larmes débordèrent de nouveau. Cela t
-étonne, n-est-ce pas, de me voir terrassé par le chagrin
? moi, que tu as vu si souvent donner la mort avec un sang
-froid farouche ! Cela te paraît bizarre, ridicule peut-êt
re, de voir pleurer Marcof, Marcof le c-ur d-acier, comme
l-appellent ses matelots. Tu me regardes et tu doutes !- O
h ! c-est que le marquis de Loc-Ronan, entends-tu ? le mar
quis de Loc-Ronan, c-était tout ce que j-adorais ici-bas !
Je n-ai jamais embrassé ni mon père ni ma mère, moi, Kein
ec ! Je n-ai jamais connu la tendresse d-un frère ! Je n-a
i jamais éprouvé de l-amour pour une femme ! Eh bien ! ras
0292semble tous ces sentiments, pétris-les pour n-en forme
r qu-un seul. Joins-y l-admiration, l-estime, le respect,
et tu n-auras pas encore une idée de ce que je ressentais
pour le marquis de Loc-Ronan !- Tu ne me comprends pas ? T
u ne t-expliques pas comment il peut se faire qu-un obscur
matelot comme moi porte une telle affection à un gentilho
mme d-une ancienne et illustre famille ?- C-est un secret,
Keinec, un secret que je t-expliquerai peut-être un jour.
Aujourd-hui sache seulement que tout ce que le c-ur peut
endurer de tortures, le mien le supporte à cette heure !-
Oh ! je suis bien malheureux ! bien malheureux !-

Et il murmura à voix basse :

– Mon Dieu ! vous me punissez trop cruellement. Il fallai
t me frapper, moi, et l-épargner, lui !

Keinec comprenait qu-en face d-un pareil désespoir les co
nsolations seraient impuissantes. Il écoutait donc en sile
nce, et profondément ému lui-même. Marcof se calma peu à p
0293eu.

– Matelot, dit-il, crois-tu que nous arrivions à temps po
ur assister à l-office des morts ?-

– Ne l-espère pas, répondit Keinec. A l-heure où j-ai qui
tté la côte, les prières étaient commencées, et maintenant
le corps du marquis repose dans le caveau mortuaire du ch
âteau.

– Ne pas avoir revu ses traits !- ne plus le revoir jamai
s ! murmurait avec amertume le patron du Jean-Louis.

Une pensée subite sembla l-illuminer tout à coup.

– Keinec ! s-écria-t-il.

– Que veux-tu ?

– Tu m-aimes, n-est-ce pas ?
0294
– Oui.

– Tu m-es fidèle ?

– Oui, Marcof, fidèle et dévoué !-

– J-aurai besoin de toi cette nuit ; peux-tu m-aider ?

– Cette nuit, comme toujours, je suis à toi !

– Bien.

– A quelle heure veux-tu que je sois prêt ?

– A dix heures. Trouve-toi dans la montagne, auprès du mu
r du parc, à l-angle du sentier qui rejoint l-avenue.

– J-y serai.

0295 – Merci, mon gars.

– Puis-je encore autre chose pour toi ?

– Oui. Nous approchons de Penmarckh ; monte sur le pont e
t prends le commandement du lougre pour franchir la passe.

Keinec obéit et Marcof demeura seul. Alors face à face av
ec lui-même, l-homme de bronze se laissa aller à toute l-e
xpansion de sa douleur. Pendant deux heures, prières et cr
is d-angoisse s-échappèrent confusément de ses lèvres. Ses
yeux devenus arides, étaient bordés d-un cercle écarlate.
Sa main puissante anéantissait les objets qu-elle prenait
convulsivement. Enfin, le corps brisé, l-âme torturée, Ma
rcof se jeta sur son hamac.

La douleur avait terrassé cette vaillante nature !- Jusqu
-à la nuit Marcof ne bougea plus. Deux fois le mousse char
gé du soin de préparer son repas entra dans la cabine. Deu
0296x fois le pauvre enfant sortit sans avoir osé troubler
les rêveries désolées de son chef.

Les matelots, stupéfaits de ne pas avoir vu Marcof présid
er au mouillage, s-interrogeaient du regard. Le vieux Berv
ic surtout exprimait sa surprise par des bordées de jurons
énergiques empruntés à toutes les langues connues, et qui
s-échappaient de sa large bouche avec une facilité résult
ant de la grande habitude. Keinec avait formellement défen
du aux matelots de descendre dans l-entre-pont. Le jeune h
omme voulait qu-on laissât Marcof libre dans sa douleur.

Vers huit heures du soir, Marcof se jeta à bas de son ham
ac. Il ouvrit un meuble et il en tira une petite clé d-abo
rd, puis une plus grande, et il les serra précieusement to
utes deux dans la poche de sa veste. Il passa ses pistolet
s à sa ceinture. Il prit une courte hache d-abordage, et u
ne forte pioche qu-il roula dans son caban. Cela fait, il
mit le tout sous son bras et monta sur le pont.

0297 Il jeta un long regard sur son lougre, il passa devan
t Bervic sans prononcer une parole, et il descendit à terr
e. Il traversa rapidement Penmarck, il prit le chemin des
Pierres-Noires, et, tournant brusquement sur la gauche, il
se dirigea vers les montagnes. La nuit était noire. La lu
ne ne s-était point encore levée, et une brume assez forte
couvrait la terre.

Arrivé au pied de la demeure seigneuriale, Marcof continu
a sa route, longea le mur du parc et s-engagea dans le sen
tier conduisant à la montagne. Tout à coup une forme humai
ne se dressa devant lui.

– C-est toi, Keinec ? demanda-t-il.

– Oui, répondit le jeune homme.

– Viens !

Après avoir franchi l-espace d-une centaine de pas, Marco
0298f s-arrêta devant une porte étroite et basse, pratiqué
e dans la muraille. Il tira la petite clé de sa poche et i
l ouvrit cette porte.

– Suis-moi, dit-il à Keinec.

Tous deux entrèrent. Marcof, en homme qui connaît parfait
ement les aîtres, guida son compagnon à travers le dédale
des allées et des taillis. Bientôt ils arrivèrent devant l
e corps de bâtiment principal.

Marcof se dirigea vers l-angle du mur, il pressa un bouto
n de cuivre, il fit jouer un ressort, et une porte massive
tourna lentement sur ses gonds. A peine cette porte fut-e
lle ouverte, qu-une bouffée de cet air frais et humide, at
mosphère habituelle des souterrains, les frappa au visage.

Marcof tira un briquet de sa ceinture, fit du feu, alluma
une torche et avança. Keinec le suivit silencieusement. U
0299n escalier taillé dans le roc les conduisit en tournan
t sur lui-même dans un premier étage inférieur.

– Où sommes-nous donc, Marcof ? demanda Keinec à voix bas
se.

– Dans les caveaux du château de Loc-Ronan, répondit le m
arin.

Keinec se signa. Marcof avançait toujours. Après avoir tr
aversé une longue galerie voûtée, il se trouva en face d-u
ne porte en fer, percée d-ouvertures en forme d-arabesques
, qui permettaient de distinguer à l-intérieur.

Grâce à la clarté projetée par la torche que tenait Marco
f, on pouvait apercevoir une longue rangée de sépulcres. L
e marin prit alors la plus grande des deux clés qu-il avai
t apportées et l-introduisit dans la serrure.

Le mouvement qu-il fit pour pousser la porte renversa la
0300torche qui s-éteignit. Les deux hommes demeurèrent plo
ngés dans une obscurité profonde. Tout autre à leur place
eût sans doute été en proie à un mouvement de frayeur ; ma
is, soit bravoure, soit force de volonté, ils ne parurent
ressentir aucune émotion.

– Ramasse la torche, dit Marcof d-une voix parfaitement c
alme, tandis qu-il battait le briquet.

– La voici, répondit Keinec.

La torche rallumée, ils entrèrent. Parmi tous ces sépulcr
es rangés symétriquement, la tête adossée à la muraille, o
n en distinguait un, le dernier, dont la teinte plus clair
e attestait une construction récente ; des fragments du pl
âtre encore frais qui avait servi à sceller la dalle étaie
nt épars autour de ce tombeau. Marcof, avant de s-en appro
cher, se dirigea vers celui qui le précédait. C-était la t
ombe du père du marquis de Loc-Ronan. Il s-agenouilla et p
ria longuement. Keinec l-imita. Puis se relevant, il revin
0301t à la dernière tombe qui se trouvait naturellement pl
acée la première en entrant dans le caveau.

– C-est là qu-il repose ! murmura-t-il.

Et, prenant une résolution :

– Keinec, dit-il, à l–uvre, mon gars !-

– Que veux-tu donc faire, Marcof ?

– Enlever cette pierre, d-abord.

– Et ensuite ?

– Retirer le cercueil, l-ouvrir, embrasser une dernière f
ois le marquis, et le recoucher ensuite dans sa dernière d
emeure !-

– Une profanation, Marcof !-
0302
– Non ! je te le jure ! J-ai le droit d-agir ainsi que je
veux le faire !-

– Marcof !-

– Ne veux-tu pas me prêter ton aide ?

– Mais, songe donc-

– Pas de réflexion, Keinec, interrompit Marcof ; réponds
oui ou non. Pars ou reste !

– Je suis venu avec toi, dit Keinec après un silence ; je
t-ai promis de t-aider et je t-aiderai.

– Merci, mon gars. Et maintenant mettons-nous à l–uvre s
ans plus tarder. Travaillons, Keinec ! et, je te le répète
encore, que ta conscience soit en repos. J-ai le droit de
faire ce que je fais.
0303
– Je ne te comprends pas, Marcof ; mais, n-importe, dispo
se de moi !

XVIII

LE SEPULCRE DU MARQUIS DE LOC-RONAN.

Marcof donna la pioche à Keinec et prit sa torche. Tous d
eux se mirent en devoir de desceller la large dalle. Le pl
âtre, qui n-avait pas eu le temps de durcir depuis les que
lques heures qu-il avait été employé, céda facilement.

Introduisant le manche de la pioche entre la dalle et les
bords de la tombe, Keinec s-en servit comme d-un levier.
Marcof joignit ses efforts aux siens. Tous deux roidissant
leurs bras, la dalle se souleva lentement, puis elle glis
sa sur le bord opposé et tomba sur la terre molle. Le sépu
lcre était ouvert. Marcof fit un signe de croix sur le vid
e et dit à Keinec :
0304
– Je vais descendre, allume la seconde torche qui est dan
s mon caban, et tu me la donneras.

Keinec obéit.

– Bien. Maintenant, matelot, prends le paquet de cordes e
t donne-le moi aussi.

Marcof enroula les cordes autour de son bras droit, et éc
lairé par Keinec, il descendit avec précaution dans le cav
eau. La bière reposait sur deux barres de fer scellées dan
s la muraille. Marcof l-attacha solidement, puis pressant
l-extrémité de la corde entre ses dents, il remonta. Keine
c, devinant ses intentions, saisit le cordage, et tous deu
x tirèrent doucement, sans secousses, pour hisser le cercu
eil à l-orifice du caveau.

La tâche était rude et difficile, car le cercueil, en chê
ne massif et doublé de plomb, était d-une extrême pesanteu
0305r. Mais la volonté froide et inébranlable de Marcof dé
cuplait ses forces. Keinec l-aidait de tout son pouvoir.

Après un travail opiniâtre, l-extrémité du cercueil appar
ut enfin. Les deux hommes redoublèrent d-efforts. Marcof,
laissant à son compagnon le soin de maintenir en équilibre
le funèbre fardeau, quitta la corde, se glissa dans le ca
veau et poussa le cercueil de toute la vigueur de ses main
s puissantes. Keinec l-attira à lui.

Certes, quiconque eût pu assister à ce spectacle, aurait
cru à quelque effroyable profanation. L-ensemble de ces de
ux hommes ainsi occupés, offrait un aspect fantastique et
lugubre. Travaillant dans ce caveau sépulcral à la pâle cl
arté de deux torches vacillantes qui laissaient dans l-obs
curité les trois quarts du souterrain, on les eût pris pou
r deux de ces vampires des légendes du moyen-âge qui déter
raient les corps fraîchement ensevelis, pour satisfaire le
ur infâme et dégoûtante voracité. Leurs vêtements en désor
dre, leur figure pâle, leurs longs cheveux flottants ajout
0306aient encore à l-illusion. Et cependant c-était l-amou
r fraternel qui conduisait l-un de ces hardis fossoyeurs ;
c-était l-amitié qui guidait l-autre !- Marcof voulait re
voir les restes chéris de celui qu-il avait perdu. Keinec
aidait Marcof dans l-accomplissement de ce pieux désir, pa
rce que Marcof était son ami.

Encore quelques efforts et leur travail pénible allait êt
re couronné de succès. Marcof voyant la bière maintenue pa
r Keinec, se hissa hors du tombeau. Puis tous deux attirèr
ent le cercueil pour le déposer doucement à terre.

Malheureusement ils avaient compté sans le poids énorme d
u cercueil. A peine l-eurent-ils incliné de leur côté, que
la masse les entraîna. Leurs ongles se brisèrent sur le c
offre de chêne ; le cercueil, poussé par sa propre pesante
ur, fit plier leurs genoux. En vain ils firent un effort s
uprême pour le retenir, ils ne purent en venir à bout. La
bière tomba lourdement à terre.

0307 Marcof poussa un cri de douleur. Keinec laissa échapp
er une exclamation de terreur folle, et il recula comme pr
is de vertige, jusqu-à ce qu-il fût adossé à la muraille.
C-est qu-en tombant à terre le cercueil, au lieu de rendre
un son mat, avait semblé pousser un soupir métallique. On
eût dit plusieurs feuilles de cuivre frappant, les unes c
ontre les autres.

Keinec et Marcof se regardèrent. Ils frémissaient tous de
ux.

– As-tu entendu ? demanda Keinec à voix basse.

– Quoi ? Qu-est-ce que cela ?

– L-âme du marquis qui revient !

– Oh ! si cela pouvait être ! fit Marcof en s-inclinant,
ce serait trop de bonheur.

0308 – Marcof, si tu m-en crois, tu renonceras à ton proje
t.

– Non !

– Eh bien ! achevons donc à l-instant, car j-étouffe ici
!-

– Achevons.

Ils déclouèrent la bière. Au moment d-enlever le couvercl
e ils s-arrêtèrent tous deux et firent le signe de la croi
x. Puis, d-une main ferme, Marcof souleva les planches déc
louées.

Un long suaire blanc leur apparut.

Marcof porta la main sur l-extrémité du suaire pour le so
ulever à son tour. Keinec recula. Marcof écarta le linceul
et se pencha en avant. Ses yeux devinrent hagards, ses ch
0309eveux se hérissèrent, il poussa un grand cri et tomba
à genoux.

– Keinec ! s-écria-t-il, le marquis n-est pas mort.

Keinec, domptant sa terreur, se précipita vers lui.

– Keinec, reprit Marcof, le marquis n-est pas mort.

– Que dis-tu ?

– Regarde !

– Non ! non ! répondit Keinec qui crut que son compagnon
était devenu fou.

– Mais regarde donc, te dis-je !

Et Marcof, arrachant le linceul, découvrit, au lieu d-un
cadavre, un rouleau de feuilles de cuivre.
0310
– Miracle ! s-écria Keinec.

– Non ! pas de miracle ! répondit Marcof. Le marquis a vo
ulu faire croire à sa mort.

– Dans quel but ?

– Le sais-je ?- Mais, viens ! j-étouffe de joie. Le vieux
Jocelyn nous dira tout !

Et, se précipitant hors du caveau sépulcral, Marcof entra
îna Keinec avec lui. Dès qu-ils furent remontés, et après
avoir refermé l-entrée secrète du souterrain, ils se dirig
èrent vers une autre porte, dissimulée dans la muraille. M
ais au moment de frapper à cette porte ou de faire jouer u
n ressort, Marcof s-arrêta.

– Nous ne devons pas entrer par ici, dit-il ; faisons le
tour et allons sonner à la grille. Mais, écoute, Keinec, a
0311vant de sortir d-ici, il faut que tu me fasses un serm
ent, un serment solennel ! Jure-moi, sur ce qu-il y a de p
lus saint et de plus sacré au monde, de ne jamais révéler
à personne ce dont nous venons d-être témoins !

– Je te le jure, Marcof ! répondit Keinec. Pour moi, comm
e pour tous, M. le marquis de Loc-Ronan est mort, et bien
mort !-

– Partons, maintenant.

– Tu oublies quelque chose.

– Quoi donc ?

– Nous n-avons pas remis ce cercueil à sa place, et nous
avons laissé la tombe ouverte.

– Qu-importe ! Jocelyn et moi avons seuls les clés du cav
eau, et je vais parler à Jocelyn-
0312
Keinec se tut. Les deux amis firent rapidement le tour du
mur extérieur, et allèrent sonner à la grille d-honneur.
On fut longtemps sans leur répondre. Enfin un domestique a
ccourut.

– Que demandez-vous ? fit-il.

– Nous demandons à entrer au château.

– Pourquoi faire ? M. le marquis est mort et les scellés
sont posés partout.

– Faites-nous parler à Jocelyn.

– A Jocelyn ? répéta le domestique.

– Oui, sans doute ! répondit Marcof avec impatience.

– Impossible.
0313
– Pourquoi ?

– Parce que cela ne se peut pas, vous dis-je-

– Mais, tonnerre ! t-expliqueras-tu ? s-écria le marin. P
arle vite, ou sinon je t-envoie à travers les barreaux de
la grille une balle pour te délier la langue.

– Ah ! mon Dieu ! fit le domestique avec effroi, je crois
que c-est le capitaine Marcof !

– Eh oui ! c-est moi-même ; et, puisque tu m-as reconnu,
ouvre-moi vite ou fais venir Jocelyn.

– Mais, encore une fois, cela ne se peut pas.

– Est-ce que Jocelyn est malade ?

– Non.
0314
– Eh bien ?-

– Mais il est parti.

– Parti ! Jocelyn a quitté le château ?

– Oui, monsieur !

– Quand cela ?

– Aujourd-hui même, pendant que la justice posait les sce
llés, et tout de suite après que l-on eut descendu dans le
s caveaux le corps de notre pauvre maître.

– Où est-il allé ?

– On l-ignore ; on l-a cherché partout. Il y en a qui dis
ent qu-il s-est tué de désespoir.

0315 – Où peut-il être ? se demandait Marcof en se frappan
t le front.

– Vous voyez bien qu-il est inutile que vous entriez, dit
le domestique.

Et, sans attendre la réponse, il se hâta de se retirer. M
arcof et Keinec s-éloignèrent. Arrivés sur les falaises, M
arcof s-arrêta, et, saisissant le bras du jeune homme :

– Keinec ! dit-il.

– Que veux-tu ?

– Je mets à la voile à la marée montante ; tu vas venir à
bord.

– Je ne le puis pas, Marcof.

– Pourquoi ?
0316
– Parce que c-est bientôt qu-Yvonne se marie-

– Eh bien ?

– Et tu sais bien qu-il faut que je tue Jahoua !-

– Encore cette pensée de meurtre ?

– Toujours !

Marcof demeura silencieux. Keinec semblait attendre.

– Qu-as-tu fait depuis mon départ ? demanda brusquement l
e marin.

– Rien !

– Ne mens pas !

0317 – Je te dis la vérité.

– Tu as vu quelqu-un cependant ?

Keinec se tut.

– Réponds !

– J-ai juré de me taire.

– Je devine. Tu as consulté Carfor ?

– C-est possible.

– C-est lui qui te pousse au mal.

– Non ! ma résolution était prise.

– C-est lui qui te l-a inspirée jadis, je le sais.

0318 Keinec fit un geste d-étonnement, mais il ne démentit
pas l-assertion de Marcof.

– Sorcier de malheur ! reprit celui-ci avec violence, je
t-attacherai un jour au bout d-une de mes vergues !

Keinec demeura impassible. Marcof frappait du pied avec c
olère.

– Encore une fois, viens à bord.

– Non !

– Tu refuses ?

– Oui.

– Tu viendras malgré toi ! s-écria le marin.

Et, se précipitant sur Keinec, il le terrassa avec une ra
0319pidité effrayante. Keinec ne put même pas se défendre.
Il fut lié, garrotté et bâillonné en un clin d–il. Cela
fait, Marcof le prit dans ses bras et le transporta dans l
es genêts.

– Maintenant, se dit-il, les papiers de l-armoire de fer
m-apprendront peut-être la vérité.

Abandonnant Keinec, qu-il devait reprendre à son retour,
il se dirigea rapidement vers le château. A peine eut-il d
isparu, qu-un homme de haute taille, écartant les genêts,
se glissa jusqu-à Keinec, tira un couteau de sa poche, tra
ncha les liens et enleva le bâillon.

– Merci, Carfor ! fit Keinec en se remettant sur ses pied
s.

– Viens vite ! répondit celui-ci.

Et tandis que Keinec, silencieux et pensif, suivait la fa
0320laise, Carfor murmurait à voix basse :

– Ah ! Marcof, pirate maudit, tu veux me pendre à l-une d
e tes vergues ! tu apprendras à connaître celui que tu men
aces, je te le jure !

Puis, sans échanger une parole, les deux hommes se dirigè
rent vers la grotte de Carfor.

Pendant ce temps, Marcof pénétrant de nouveau dans le par
c, arrivait à la petite porte qu-il n-avait pas voulu ouvr
ir.

Il fit jouer un ressort. La porte s-écarta. Il entra. San
s allumer de torche cette fois, il gravit l-escalier qui s
e présentait à lui, il pénétra dans la chambre mortuaire,
et il voulut ouvrir la porte donnant sur le corridor. Il s
entit une légère résistance. Cette résistance provenait de
la bande de parchemin des scellés apposés sur toutes les
portes du château.
0321
– Tonnerre !- murmura-t-il, la bibliothèque doit être fer
mée également.

Il réfléchit pendant quelques secondes. Puis il ouvrit la
fenêtre, et montant sur l-appui, il se laissa glisser jus
qu-à la corniche. Grâce à cette agilité, qui est l-apanage
de l-homme de mer, il gagna extérieurement la petite croi
sée en ogive qui éclairait la pièce dans laquelle il voula
it pénétrer.

Il brisa un carreau, il passa son bras dans l-intérieur,
il tira les verrous, il poussa les battants de la fenêtre,
et il pénétra dans la bibliothèque. Alors il alluma une b
ougie et se dirigea vers la partie de la pièce que lui ava
it désignée son frère. Il déplaça les volumes. Il reconnut
le secret indiqué. L-armoire s-ouvrit sans résistance. El
le renfermait une liasse de papiers.

Marcof tira ces papiers à lui, s-assura que l-armoire ne
0322renfermait pas autre chose, la referma et remit les in
-folio en place dans leurs rayons. Puis, la curiosité le p
oussant, il entr-ouvrit les papiers et en parcourut quelqu
es-uns. Tout à coup il s-arrêta.

– Ah ! pauvre Philippe ! murmura-t-il, je devine tout mai
ntenant ! je devine !-

Ce disant, il mit les manuscrits sur sa poitrine, les ass
ura avec l-aide de sa ceinture, et reprenant la route aéri
enne qu-il avait suivie, il regagna le petit escalier du p
arc. Quelques minutes après, il atteignait l-endroit où il
avait laissé Keinec. La lune s-était levée et éclairait s
plendidement la campagne. Marcof reconnut la place ; il la
vit foulée encore par le corps du jeune homme, mais elle
était déserte.

– Carfor nous épiait !- dit-il au bout d-un instant. Kein
ec est libre. Ah ! malheur au pauvre Jahoua ! malheur à lu
i et à Yvonne ! Damné sorcier ! je fais serment que tout l
0323e sang qui sera versé par ta faute, tu me le payeras g
outte pour goutte !

Puis, se remettant en marche, il aperçut bientôt les mais
ons de Penmarckh et la mâture élancée de son lougre qui se
balançait sur la mer.

XIX

CARFOR ET RAPHAEL.

Dès que Carfor et Keinec furent arrivés à la baie des Tré
passés, ils entrèrent dans la grotte. Keinec était toujour
s silencieux et sombre. Carfor souriait de ce mauvais sour
ire du démon triomphant.

– Mon gars, dit-il enfin, tu vois ce que Marcof a tenté c
ontre toi ?

– Ne parlons plus de Marcof, répondit Keinec avec impatie
0324nce ; Marcof est mon ami. Quoi que tu dises, Carfor, t
u ne parviendras pas à me faire changer d-avis.

– Ainsi tu lui pardonnes de t-avoir violenté ?

– Oui.

– Tu l-en remercies même ?

– Sans doute, car je juge son intention.

– A merveille, mon gars ! N-en parlons plus, comme tu dis
, mais tu aurais tort de t-arrêter en si belle voie ! Tu p
ardonnes à Marcof ; pendant que tu es en train, pardonne à
Yvonne, et remercie-la d-épouser Jahoua.

– Tais-toi, Carfor !- tais-toi !-

– Bah ! pourquoi te contraindre ?-

0325 – Tais-toi, te dis-je ! répéta Keinec d-une voix tell
ement impérative que Carfor se recula. Si j-ai accepté la
liberté que tu m-as rendue ce soir, c-est que je veux me v
enger.

– Dès aujourd-hui ?-

– Le puis-je donc ?

– N-est-ce pas aujourd-hui qu-a lieu le mariage ?

– Tu te trompes, Carfor ; la mort du marquis de Loc-Ronan
a fait remettre la fête de la Soule, et la cérémonie du m
ariage de Jahoua et d-Yvonne.

– Ah ! tu sais cela ? fit Carfor avec un peu de dépit.

– L-ignorais-tu ?

– Non.
0326
– Alors pourquoi me demander si je me vengerai aujourd-hu
i, lorsque toi-même tu m-as affirmé qu-il me fallait atten
dre le jour de la bénédiction nuptiale.

Carfor ne répondit pas. Depuis quelques instants il parai
ssait réfléchir profondément. Enfin il se leva, sortit de
la grotte, interrogea le ciel, et revenant vers le jeune h
omme :

– Trois heures passées, dit-il. Keinec, il faut que je te
quitte. Je m-absenterai jusqu-au soleil levé mais il faut
que tu m-attendes ici, il le faut, Keinec, au nom même de
ta vengeance, dont le moment est plus proche que tu ne le
crois-

– Que veux-tu dire ?

– Je m-expliquerai à mon retour. M-attendras-tu ?

0327 – Oui.

Sans ajouter un mot, Carfor prit son pen-bas et s-éloigna
. Après avoir regagné les falaises, le berger longea la ro
ute de Quimper et s-enfonça dans les genêts. Il avait sans
doute une direction arrêtée d-avance, car il marcha sans
hésiter et arriva à une saulaie située à peu de distance d
-un petit ruisseau. Au moment où il y pénétrait, un cavali
er débouchait de l-autre côté. Ce cavalier était le cheval
ier de Tessy.

– Palsambleu ! s-écria-t-il joyeusement en apercevant Car
for, te voilà enfin ! Sais-tu que j-allais parodier le mot
fameux de Sa Majesté Louis XIV, et dire : j-ai failli att
endre !

– Je n-ai pas pu venir plus tôt, répondit Carfor.

– Tu arrives à l-heure, c-est tout ce qu-il me faut. Ta p
résence me prouve que tu as trouvé mon message dans le tro
0328nc du vieux chêne, ainsi que cela était convenu entre
nous-

– Je l-ai trouvé. Que voulez-vous de moi ?

– Corbleu ! je trouve la question passablement originale.
Est-ce que par hasard tu aurais oublié les dix louis que
je t-ai donnés et les cinquante autres que je t-ai promis
?

– Cent, s-il vous plaît.

– Bravo ! tu as bonne mémoire.

– Oui ! je n-ai rien oublié.

– Eh bien, si je ne m-abuse, maître sorcier, c-est demain
que nous nous occupons de l-enlèvement.

– Cela ne se peut plus.
0329
– Qu-est-ce à dire ?

– Il faut que vous attendiez huit jours encore.

– Corps du Christ ! je n-attendrai seulement pas une heur
e de plus que le temps que je t-ai donné, maraud ! s-écria
le chevalier en mettant pied à terre et en attachant la b
ride de son cheval à une branche de saule.

Puis il fouetta cavalièrement ses bottes molles avec l-ex
trémité d-une charmante cravache. Carfor le regardait et n
e répondait point.

– Ne m-as-tu pas entendu ? demanda le chevalier.

– Si fait.

– Eh bien ?

0330 – Je vous le dis encore, c-est impossible.

– Et moi, je te répète que je ne veux pas attendre.

– Il le faut cependant.

– Pour quelle cause ?

– Le mariage de la jeune fille a été reculé de huit jours
.

– A quel propos ?

– A propos de la mort du marquis.

– Damné marquis ! grommela le chevalier, il faut que sa m
ort vienne contrarier tous mes projets ; mais, palsambleu
! nous verrons bien.

Puis s-adressant au berger :
0331
– Au fait, dit-il, que diable veux-tu que me fasse la mor
t du marquis de Loc-Ronan dont Satan emporte l-âme ?

– Il ne s-agit pas de la mort du marquis, répondit Carfor
, mais bien du mariage qui se trouve reculé par cette mort
.

– Eh ! mon cher, je ne tiens en aucune façon à ce que la
belle ait prononcé des serments au pied des autels. Que je
l-enlève, c-est pardieu bien tout ce qu-il me faut !-

– Je comprends cela.

– Eh bien ! alors ?

– Ce mariage nous est cependant indispensable pour réussi
r.

– Que chantes-tu là, corbeau de mauvais augure ?
0332
– La vérité. Ce mariage doit être notre plus puissant aux
iliaire.

– Explique-toi clairement.

– Sachez donc que mes mesures étaient prises. Aujourd-hui
même, jour de la bénédiction des deux promis, la fête de
la Soule devait avoir lieu.

– Qu-est-ce que c-est que la fête de la Soule ?

– Une vieille coutume du pays qu-il serait trop long de v
ous expliquer.

– Passons alors.

– Jahoua, le fiancé d-Yvonne, aurait été tué à cette fête
.

0333 – Bah ! vraiment ?

– Vous comprenez quel tumulte aurait occasionné sa mort.

– Sans doute !

– Dès lors, rien n-était plus facile, par ruse ou par vio
lence, que de s-emparer d-Yvonne.

– Tiens ! tiens ! tiens ! s-écria le chevalier en riant ;
mais c-était fort bien imaginé tout cela !-

– D-autant plus que j-aurais augmenté ce tumulte par des
moyens qui sont à ma disposition, et peut-être réussi à fa
ire un peu de politique en même temps.

– Très-ingénieux, sur ma foi !

– Malheureusement, vous le savez, la fête de la Soule et
0334le mariage sont reculés. Il faut donc ajourner notre e
xpédition.

– Je ne suis pas de ton avis.

– Cependant-

– Je veux enlever Yvonne aujourd-hui, et, morbleu ! je l-
enlèverai !

– Sans moi ?

– Avec toi, au contraire.

– Comment cela ?

– Ecoute-moi attentivement.

Carfor fit signe qu-il était disposé à ne pas laisser éch
apper un mot de ce qu-allait dire le chevalier.
0335
– Nous disons, continua celui-ci, qu-il te faut un tumult
e quelconque dans le village de Fouesnan ?

– Oui, répondit le berger.

– Cela est indispensable ?

– Tout à fait.

– Eh bien ! mon gars, j-ai ton affaire.

– Je ne comprends pas.

– Tu sauras qu-aujourd-hui même il y aura à Fouesnan, non
-seulement un tumulte, mais encore un véritable orage, une
émeute même, et peut-être bien un commencement de contre-
révolution.

– Expliquez-vous, monsieur le chevalier ! s-écria Carfor
0336avec anxiété.

– Comment, tu ne sais rien ?

– Rien !

– Toi ? un agent révolutionnaire ? continua le gentilhomm
e, ou celui qui en portait l-habit, ravi intérieurement de
prouver au berger que lui, Carfor, n-était qu-un de ces a
gents subalternes qui ne savent jamais tout, tandis que lu
i, le chevalier de Tessy, connaissait à fond les intrigues
politiques du département.

Carfor, effectivement, laissait voir une vive impatience.
Le chevalier reprit :

– Voyons, je veux bien t-éclairer. Tu dois au moins savoi
r que, depuis quelques mois, une partie de la Bretagne s-a
gite à propos des prêtres.

0337 – Pour le serment à la constitution ?

– C-est cela.

– Oui, les assermentés et les insermentés, les jureurs et
les vrais prêtres, comme on les appelle dans le pays.

– Parfaitement.

– Je savais cela, monsieur ; mais je savais aussi que, ju
squ-ici, la Cornouaille était restée calme, et que le dépa
rtement ne tourmentait pas les recteurs comme dans le pays
de Léon, dans celui de Tréguier et dans celui de Vannes-

– Oui, mon cher ; mais tu n-ignores pas non plus que l-As
semblée législative a rendu un décret par lequel il est fo
rmellement interdit aux prêtres non assermentés d-exercer
dans les paroisses ? Comme tu viens de le dire, la Cornoua
ille, autrement dit le département de Finistère, n-avait p
0338as encore sévi contre ses calotins. Mais l-administrat
ion a reçu des ordres précis auxquels il faut obéir sans r
etard.

– Elle va sévir contre les recteurs ? demanda vivement Ca
rfor dont l–il brilla d-espoir.

– Sans doute.

– En êtes-vous certain ?

– J-en réponds.

– Et quand cela ?

– Tout de suite, te dis-je.

– Bonne nouvelle !

– Excellente, mon cher. Es-tu curieux de connaître l-arrê
0339t de l-administration ?

– Certes !-

– J-en ai la copie dans ma poche.

– Oh ! lisez vite, monsieur le chevalier !

Le chevalier prit un papier dans la poche de son habit, e
t il s-apprêta à en donner lecture.

– Ecoute, dit-il, je passe sur les formules d-usage et j-
arrive au point important :

– Nous, administrateurs, etc., etc. Ordonnons ce qui suit
:

– 1- Que toutes les églises et chapelles, autres que les
églises paroissiales, seront fermées dans les vingt-quatre
heures.
0340
– 2- Que tous les prêtres insermentés demeureront en état
d-arrestation.

– 3- Que tout citoyen qui, au lieu de faire baptiser ses
enfants par le prêtre constitutionnel, recourrait aux inso
umis, sera déféré à l-accusateur public.

– Arrêté du département du Finistère, 30 juin 1791. –

– Or, continua le chevalier après avoir terminé sa lectur
e, il résulte des informations que j-ai prises, que le rec
teur de Fouesnan n-est nullement assermenté. Aujourd-hui m
ême, messieurs les gendarmes se présenteront au presbytère
et l-arrêteront. Les gars du village tiennent plus à leur
curé qu-à la peau de leur crâne. Crois-tu qu-ils le laiss
eront emmener ?

– Non certes ! répondit Carfor.

0341 – En poussant adroitement les masses, et c-est là ton
affaire, on arrivera facilement à une petite rébellion. O
r, une rébellion, maître Carfor, quelque minime qu-elle so
it, ne s-accomplit pas sans beaucoup de tumulte, et, dans
un tumulte politique, on garde peu les jeunes filles. Comp
rends-tu ?

– Parfaitement.

– Et tu agiras ?

– Vous pouvez vous en rapporter à moi. A quelle heure les
gendarmes doivent-ils venir au presbytère de Fouesnan ?

– Vers la tombée de la nuit-

– Vous en êtes sûr ?

– J-en suis parfaitement certain.

0342 – Alors trouvez-vous avec un bon cheval et un domesti
que dévoué à l-entrée du village du côté du chemin des Pie
rres-Noires.

– Bon ! à quelle heure ?

– A sept heures du soir.

– Tu m-amèneras Yvonne ?

– A mon tour je vous en réponds.

– Seras-tu obligé d-employer du monde ?

– Pourquoi cette question ?

– Parce qu-il me répugne de mettre beaucoup d-étrangers a
u courant de mes affaires.

– Tranquillisez-vous, j-agirai seul.
0343
– Bravo ! maître Carfor. Tu es décidément un sorcier acco
mpli.

– Voilà le jour qui se lève. Séparons-nous.

– A ce soir, à Fouesnan.

– A sept heures, mais à condition que les gendarmes agiro
nt de leur côté.

– Cela va sans dire.

– Adieu, monsieur le chevalier.

– Adieu, mon gars.

Et le chevalier de Tessy, enchanté de la tournure que pre
naient ses affaires, décrocha la bride de son cheval, se m
it légèrement en selle et partit au galop. Carfor demeura
0344seul à réfléchir.

– Oh ! les prêtres vont être poursuivis maintenant ! pens
ait-il, et un éclair joyeux se reflétait sur ses traits am
aigris. On va donner la chasse aux recteurs ! Tant mieux !
Les paysans se révolteront, les coups de fusil retentiron
t. C-est la guerre dans le pays ! La guerre ! Oh ! il sera
facile alors de frapper ses ennemis ! Quel malheur que ce
marquis de Loc-Ronan soit mort si vite ! Dans quelques mo
is, j-aurais peut-être pu le tuer moi-même ! N-importe, le
s autres me restent et Jahoua sera le premier !

Et Carfor, poussant un éclat de rire sauvage, frappa ses
mains l-une dans l-autre en murmurant d-une voix vibrante
:

– Tous ! ils mourront tous ! et je serai riche et puissan
t !

XX
0345
UN PR-TRE ASSERMENTE.

En 1791, la Bretagne ne se soulevait pas encore ouverteme
nt, mais de sourdes menées faisaient fermenter dans la têt
e des paysans de vagues idées de lutte contre le nouveau m
ode de gouvernement établi. Depuis la proclamation de la c
onstitution, une scission s-était opérée dans le clergé, e
t cette scission menaçait de partager non-seulement les pr
êtres, mais encore les paroisses.

Au mois de juillet 1790, quelques jours avant la fête de
la Fédération, Armand-Gaston Camus, prêtre janséniste, aid
é par ses amis, avait provoqué la régularisation du tempor
el de l-Eglise. Le temporel est, on le sait, le revenu qu-
un ecclésiastique tire de ses bénéfices. D-abord, la propo
sition fut mal accueillie par l-Assemblée ; Camus prétenda
it vouloir mettre le clergé en communion d-intérêt avec le
peuple, mais le côté droit crut apercevoir dans cette mot
ion un moyen employé pour servir la cause de Jansénius, et
0346 il la repoussa de toutes ses forces, n-épargnant pas
à l-orateur le ridicule ni les injures.

Camus, néanmoins, ne se tint pas pour battu. Le 12 du mêm
e mois, il revint à la charge et développa ses idées. Il n
e s-agissait de rien moins que d-une révolution dans l-éta
blissement de la constitution existante du clergé. Camus a
ssimilait la division ecclésiastique à la division civile,
réduisait les cent trente-cinq évêques à quatre-vingt-tro
is, détruisait les chapitres, les abbayes, les prieurés, l
es chapelles et les bénéfices, confiait le choix des évêqu
es et des curés aux mêmes corps électoraux chargés de nomm
er les administrations civiles, et statuait enfin qu-aucun
évêque, à l-avenir, ne pourrait s-adresser au pape pour e
n obtenir la confirmation. De plus, le casuel était suppri
mé et remplacé par un traitement fixe.

Après une vive et orageuse discussion, l-Assemblée adopta
ce projet que l-on nomma la Constitution civile du clergé
. Louis XVI, cependant, n-approuva pas immédiatement cette
0347 décision ; et avant de la sanctionner de son pouvoir
royal, il demanda du temps pour réfléchir. Puis il écrivit
au pape de venir en aide à sa conscience. Le pape fit lon
gtemps attendre sa réponse, et pendant de longs mois, la c
onstitution devint un obstacle à la concorde générale. Enf
in, le 26 décembre, le roi, obsédé par les man-uvres de ce
ux qui le poussaient, approuva le décret et sanctionna du
même coup l-article relatif au serment que devaient donner
les prêtres à cette constitution nouvelle, article arrêté
depuis peu par l-Assemblée. Le lendemain de ce jour, cinq
uante-huit ecclésiastiques prêtèrent ce serment au sein de
l-Assemblée, et le décret fut bientôt placardé par toute
la France avec ordre d-y obéir, en dépit des sages observa
tions de Cazalès qui s-y opposa vivement.

– Les querelles religieuses vont recommencer, s-écria-t-i
l du haut de la tribune ; le royaume sera divisé et réduit
bientôt à cet état de misère et de guerre civile qui rapp
ellera l-époque sanglante de la révocation de l-édit de Na
ntes !
0348
Le 4 janvier 1791, M. de Bonnac, évêque d-Agen, monte à s
on tour à la tribune et refuse le serment prêté par l-abbé
Grégoire ; d-autres prêtres suivent son exemple. La séanc
e devient orageuse ; on entend des cris dans les tribunes
et au dehors de la salle. Alors l-Assemblée décrète que le
s membres interpellés répondront seulement oui ou non. Tou
s les évêques et tous les ecclésiastiques qui siégent à dr
oite répondent par un refus formel. Le 9, vingt-neuf curés
des paroisses de Paris refusent d-accepter la constitutio
n. Le 10, l-abbé Noy envoie à Bailly son serment civique s
igné de son sang. Le même jour, une caricature, colportée
dans tout Paris, représente un prêtre en chaire : une cord
e, mue par une poulie et tirée par les patriotes, lui fait
lever les bras. Enfin, sur huit cents ecclésiastiques emp
loyés dans la capitale, plus de six cents préfèrent renonc
er à leurs places plutôt que d-obéir à l-ordre de l-Assemb
lée.

Bientôt la province vint augmenter le nombre de ces réfra
0349ctaires. Sur les cent trente-cinq évêques, quatre seul
ement prêtèrent le serment exigé ; les autres se renfermèr
ent dans un refus absolu, déclarant que leur conscience le
s empêchait d-accéder à ce que l-on exigeait d-eux. Les po
pulations des campagnes, tiraillées en sens contraire, pen
chaient ouvertement du côté de leurs anciens pasteurs. En
Bretagne, surtout, l-émotion fut vive et profonde, bien qu
-elle se produisît tardivement en raison de l-éloignement
de la province de la capitale et de la façon de vivre de s
es paysans. Depuis les premiers jours de 1791 jusqu-à l-ép
oque à laquelle se passe notre récit, cependant, les dépar
tements de l-Ouest s-étaient peu à peu occupés de leur cle
rgé menacé, et le schisme s-y faisait jour. Certains ecclé
siastiques, adoptant les doctrines à l-ordre du jour, s-ét
aient empressés de se rallier au parti triomphant, et n-av
aient pas hésité à lui jurer fidélité et obéissance. D-aut
res, au contraire, et surtout les prêtres des départements
de l-Ouest, avaient refusé obstinément de reconnaître la
constitution, et par conséquent de lui prêter serment.

0350 De là les assermentés et les insermentés. Ces dernier
s luttaient contre le pouvoir, excitant même le zèle de le
urs concitoyens, et les conduisant de l-opposition passive
à la révolte ouverte. Agissant soit avec connaissance de
cause, soit par ignorance, ils prêchaient la guerre civile
. D-un autre côté, les persécutions sans nombre qui devaie
nt les atteindre allaient en faire des martyrs. Puis, il f
aut le dire, parmi ces prêtres réfractaires, il se trouvai
t de dignes pasteurs, amis du repos et de la tranquillité,
et ne comprenant pas comment eux, ministres du Dieu de mi
séricorde, étaient ou n-étaient pas déchus de leur sacerdo
ce, suivant qu-ils avaient prêté ou non un serment entre l
es mains de citoyens revêtus d-écharpes tricolores. Ils di
saient qu-ils servaient Dieu d-abord et non la révolution
; ils demandaient simplement qu-on les laissât continuer e
n paix leur pieuse mission, et qu-on ne les chassât pas de
s cures qu-ils administraient depuis si longtemps. Mais l-
Assemblée législative voyait en eux des agents provocateur
s, et, les poursuivant sans relâche, augmentait encore leu
r influence. Mis en révolte ouverte contre la loi, ils agi
0351rent contre elle, et se firent un honneur et un devoir
de ne pas céder. Non contents de blâmer ce qu-ils nommaie
nt l-apostasie des prêtres assermentés, ils excitaient les
fidèles à chasser ces derniers de leur paroisse, et à les
traiter comme des profanateurs et des impies.

Presque toutes les communes avaient repoussé par la force
les curés que l-on voulait leur imposer. Dans celles où o
n les souffrait, l-église était déserte. Les enfants mêmes
se sauvaient en désignant le nouveau prêtre sous le nom d
e – jureur. –

Quant aux curés réfractaires, la persécution leur avait d
onné une sainteté véritable. Chaque paroisse cachait au mo
ins un de ces proscrits. La nuit on leur conduisait, de pl
usieurs lieues, les enfants nouveau-nés et les malades, po
ur baptiser les uns et bénir les autres. Tout mariage qui
n-eût pas été consacré par eux eût été réputé impur et pre
sque nul. Ne pouvant pas officier de jour dans les églises
qui leur étaient fermées, ils improvisaient des autels da
0352ns les bruyères, sur quelque pierre druidique, au fond
des bois, sur des souches amoncelées, au bord des grèves,
sur des rochers laissés à sec par la marée basse. Des enf
ants de ch-ur, allant de ferme en ferme, frappaient au pet
it volet extérieur, et disaient à voix basse :

– Tel jour, telle heure, dans telle bruyère, sur tel aute
l.

Et le lendemain la population se trouvait au lieu et au m
oment indiqués pour assistera la célébration de l-office d
ivin. Ces offices avaient toujours lieu la nuit. Souvent l
es sermons succédant à la messe faisaient germer dans les
esprits de sourdes colères, et préparaient peu à peu à la
guerre qui devait bientôt éclater.

Les ministres de la paix prêchaient la bataille, et ils é
taient prêts à bénir les armes de l-insurrection. Des proc
lamations étaient presque toujours distribuées à la fin de
chaque sermon, proclamations écrites dans un style politi
0353co-religieux, et propre à frapper l-imagination de ceu
x qui les lisaient.

De même que plus tard les Espagnols devaient apprendre de
la bouche de leurs moines un catéchisme composé contre le
s Français, de même les paysans bretons et vendéens receva
ient des mains de leurs recteurs des actes religieux dans
le genre de ceux-ci.

ACTE DE FOI.

Je crois fermement que l-Eglise,
Quoi que la nation en dise,
Du Saint-Père relèvera
Tant que le monde durera ;
Que les évêques qu-elle nomme,
N-étant point reconnus de Rome,
Sont des intrus, des apostats,
Et les curés des scélérats,
Qui devraient craindre davantage
0354Un Dieu que leur serment outrage.

ACTE D-ESPERANCE.

J-espère, avant que ce soit peu,
Les apostats verront beau jeu,
Que nous reverrons dans nos chaires
Nos vrais pasteurs, nos vrais vicaires ;
Que les intrus disparaîtront ;
Que la divine Providence,
Qui veille toujours sur la France,
En dépit de la nation,
Nous rendra la religion.

ACTE DE CHARITE.

J-aime, avec un amour de frère,
Les rois d-Espagne et d-Angleterre,
Et les émigrés réunis,
Qui rendront la paix au pays ;
0355J-aime les juges qui sans fautes
Condamneront les patriotes,
Le fer chaud qui les marquera,
Et le bourreau qui les pendra.

Lassés par ces résistances, la plus grande partie des adm
inistrateurs essayèrent d-user de rigueur et de réprimer p
ar la force. D-autres fermèrent bénévolement les yeux. Ind
ulgence et sévérité demeurèrent impuissantes.

Jusqu-alors le département du Finistère, et surtout les c
ôtes méridionales, avaient été à l-abri de ces calamités.
Les recteurs réfractaires ou constitutionnels vivaient en
paix dans leurs paroisses. Malheureusement cette tranquill
ité ne pouvait être de longue durée. Ainsi que le chevalie
r de Tessy l-avait dit à Carfor, l-administration du dépar
tement, agissant d-après des ordres supérieurs, avait rend
u un arrêté contre les prêtres non assermentés, et cet arr
êté allait recevoir le jour même à Fouesnan son applicatio
n rigoureuse.
0356
Vers sept heures du soir, et au moment où le soleil sembl
ait prêt à s-enfoncer dans l-Océan, une douzaine de cavali
ers portant l-uniforme de la gendarmerie, commandés par un
brigadier, arrivèrent au grand trot par la route de Quimp
er, se dirigeant vers Fouesnan. En entendant le piétinemen
t des chevaux, les paysans sortaient curieusement de leurs
demeures et s-avançaient sur le pas de leur porte.

C-était encore un spectacle nouveau pour eux, dans cette
partie de la Cornouaille, que de voir passer un détachemen
t de soldats bleus. Les enfants criaient en courant pour s
uivre les gendarmes, chacun croyait à une ronde venant au
secours de quelque poste de douane. Personne ne devinait l
e véritable but de la cavalcade. Arrivés sur la place du v
illage, le brigadier et six de ses hommes mirent pied à te
rre, tandis que les autres gardaient les chevaux.

Les gendarmes s-avancèrent vers le presbytère. Par un sin
gulier hasard, le vieux recteur sortait précisément de l-é
0357glise, et s-apprêtait à regagner son humble demeure. S
on costume l-indiquait trop clairement au brigadier pour q
u-il pût y avoir l-ombre d-une hésitation dans son esprit.
Le gendarme marcha donc tout droit au prêtre.

En voyant les soldats s-arrêter sur la place au lieu de c
ontinuer leur route, les paysans étaient successivement so
rtis de leurs maisons et s-étaient rapprochés. Ils formaie
nt un cercle autour des gendarmes. L-un d-eux, qui connais
sait le brigadier, s-approcha de lui.

– Bonjour, monsieur Christophe, lui dit-il.

– Bonjour, l-ancien, répondit le brigadier qui parlait as
sez bien le bas-breton.

– Qu-est-ce qui vous amène donc ici ?

– Une réquisition de corbeaux.

0358 – Qu-est-ce que ça veut dire ?

– Je te l-expliquerai une autre fois, mon gars. Pour le p
résent, ôte-toi un peu de mon passage ; j-aperçois là-bas
l-oiseau que je veux dénicher-

Et le brigadier, écartant brutalement le paysan, passa ou
tre en se dirigeant vers le prêtre. Celui-ci, devinant san
s doute que c-était à lui que le sous-officier en voulait,
attendait paisiblement sous le porche de l-église. Quand
le gendarme fut en face du vieux recteur :

– Le curé de Fouesnan ? demanda-t-il.

– C-est moi, répondit le prêtre.

– Ça marche tout seul, murmura le brigadier avec un souri
re.

– Que me voulez-vous, mon ami ?
0359
– Vous demander d-abord, comme la loi l-exige, si vous av
ez prêté serment à la constitution ?

– Un pauvre ministre du Seigneur ne s-occupe pas de polit
ique. Il prêche la paix, voilà tout.

– Connu ! les grandes phrases et autres frimes pour ne pa
s répondre ; mais je représente la nation, moi, et la nati
on n-a pas le temps d-écouter les sermons. Répondez catégo
riquement.

Un murmure d-indignation accueillit ces paroles.

– Silence dans les rangs ! commanda le brigadier. A moins
qu-il n-y en ait parmi vous qui aient envie que je leur l
ie les pouces et que je les emmène avec moi.

Les paysans se regardèrent, mais personne ne répondit.

0360 – Voyons, continua le gendarme en s-adressant au rect
eur ; répondez, l-ancien !

– Que me voulez-vous ? C-est la seconde fois que je vous
le demande.

– Avez-vous, oui ou non, prêté serment à la constitution,
ainsi que l-ordonne la loi ?

– Non, répondit le prêtre.

– Vous avouez donc que vous êtes réfractaire ?

– J-avoue que je ne m-occupe que de mes enfants.

Et le recteur désignait du geste les paysans.

– Alors, reprit le brigadier, faites vos paquets, mon vie
ux, et en route.

0361 – Vous m-emmenez ?

– Parbleu !

– Et où allez-vous me conduire, mon Dieu ?

– A Quimper.

– En prison peut-être ?

– C-est possible ; mais ce n-est pas mon affaire, vous vo
us arrangerez avec les membres de la commune.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! qu-ai-je donc fait ?

– Vous êtes insermenté.

– Monsieur le brigadier-

– Allons ! pas tant de manières, et filons ! interrompit
0362le soldat en portant la main sur le collet de la souta
ne du prêtre.

Le vieillard se dégagea avec un geste plein de dignité. M
ais les murmures des paysans se changeaient en vocifératio
ns, et déjà les gars les plus solides et les plus hardis s
-étaient jetés entre le prêtre et les gendarmes. Au plus f
ort du tumulte, le vieil Yvon accourut, son pen-bas à la m
ain. Il se précipita vers son ami le recteur, et s-adressa
nt aux paysans :

– Mes gars ! s-écria-t-il, on a tué notre marquis, on veu
t emprisonner notre recteur. Le souffrirez-vous ?

– Non ! non ! répondirent les paysans en formant autour d
es gendarmes un cercle plus étroit.

– La Rose ! commanda le brigadier à un trompette, sonne u
n appel !-

0363 Le trompette obéit. Le brigadier, alors, tira de sa c
einture l-arrêté du département, le lut à haute et intelli
gible voix. Après cette lecture, il y eut un moment d-hési
tation parmi la foule. Le brigadier voulut en profiter. Sa
isissant une seconde fois le vieillard, il fit un effort p
our l-entraîner, mais les paysans se précipitèrent de nouv
eau et le recteur fut dégagé. Jusqu-alors là résistance se
bornait à une simple opposition passive. Cependant cette
opposition était tellement évidente, que le brigadier frap
pa la terre de la crosse de sa carabine avec une sourde co
lère.

Il y avait là douze soldats en présence de près de cinqua
nte paysans. Le gendarme comprenait qu-en dépit des carabi
nes, des pistolets et des sabres, la partie ne serait pas
égale.

– A cheval ! commanda-t-il à ses hommes.

La foule, croyant qu-il allait donner l-ordre du départ s
0364ans exécuter son mandat, lui livra passage. Mais se re
tournant vers le recteur :

– Au nom de la nation, du roi et de la loi, je vous ordon
ne de me suivre ! dit-il.

– Non ! non ! hurlèrent les paysans.

– Attention, alors ! fit le brigadier en s-adressant à se
s soldats.

– Mes enfants ! mes enfants ! disait le prêtre en s-effor
çant d-apaiser le tumulte.

Mais sa voix, ordinairement écoutée, se perdait au milieu
du bruit. Puis les enfants se glissaient silencieusement
dans la foule et apportaient à leurs pères les pen-bas que
leur envoyaient les femmes.

– Sabre en main ! ordonna le brigadier.
0365
Les sabres jaillirent hors du fourreau. Les paysans se re
culèrent. Le moment était décisif. Tout à coup un bruit de
galop de chevaux retentit, et une nouvelle troupe de sold
ats, plus nombreuse que la première, déboucha sur la place
. Le brigadier poussa un cri de joie.

– Gendarmes ! ordonna-t-il en s-élançant, sabrez-moi cett
e canaille !

– A bas les gendarmes ! à bas les bleus ! répondirent les
paysans. Vive le recteur ! à bas la constitution !

– Ah ! vous faites les rebelles, mes petits Bretons ! s-é
cria la voix du sous-lieutenant commandant le nouveau déta
chement. Attention, vous autres ! Placez les prisonniers d
ans les rangs.

Les gendarmes occupaient le centre de la place. Les paysa
ns, refoulés, en obstruaient les issues. Une collision éta
0366it imminente. Les femmes pleuraient, les enfants criai
ent, les soldats juraient, et les paysans, calmes et froid
s, les uns armés de faulx, les autres de fusils, les autre
s du fourches et du pen-bas, attendaient de pied ferme la
charge des cavaliers. Le vieux recteur, dont les gendarmes
n-avaient pu s-emparer, était agenouillé sous le porche d
e l-église et implorait la miséricorde divine.

XXI

LES DEUX RIVAUX.

En voyant les gendarmes serrer leurs rangs et se mettre e
n bataille, le vieil Yvon s-était précipité vers sa demeur
e.

– Yvonne ! cria-t-il.

– Mon père ? répondit la jeune fille toute tremblante.

0367 – Où est Jahoua ?

– A Penmarkh, père, vous le savez bien.

– Est-ce qu-il ne va pas revenir ?

– Si, père, je l-attends.

Pendant ces mots échangés rapidement, le vieillard avait
décroché un fusil pendu au-dessus de la cheminée.

– Ecoute, dit-il à sa fille. Tu vas sortir par le verger.

– Oui, père.

– Tu prendras la traverse par les genêts.

– Oui, père.

0368 – Tu gagneras la route de Penmarckh, tu iras au-devan
t de Jahoua, et tu lui diras de hâter sa venue-

– Oui, père.

– Nous n-avons pas trop de gars ici-

– Oh ! mon Dieu ! s-écria Yvonne, on va donc se battre ?

– Tu le vois.

– Oh ! mon père, prenez garde-

– Silence, enfant ; songe à mes ordres et obéis.

– Oui, père, répondit la jeune fille en présentant son fr
ont au vieillard. Celui-ci embrassa tendrement Yvonne, la
poussa vers le verger, et la suivant de l–il :

0369 – Au moins, murmura-t-il, elle sera à l-abri de tout
danger !

Et Yvon, s-élançant au dehors, rejoignit ses amis. En ce
moment, l-officier qui avait pris le commandement renouvel
ait l-ordre d-exécuter la loi. Les paysans, faisant bonne
contenance, répondaient aux menaces par des huées.

Une demi-heure avant que les gendarmes ne pénétrassent da
ns le village de Fouesnan, Jahoua, le fiancé de la jolie Y
vonne, suivait en trottant sur son bidet ce chemin des Pie
rres-Noires, dans lequel il avait couru jadis un si grand
danger. L-amoureux fermier, tout entier aux rêves enchante
urs que faisait naître dans son esprit la pensée de son pr
0370ochain mariage, chantonnait gaiement un noël, laissant
marcher son cheval à sa fantaisie.

Ce cheval était le même qui avait eu l-honneur de recevoi
r Yvonne sur sa croupe rebondie, lors du retour des promis
de leur voyage à l-île de Groix. L-imagination emportée d
ans les suaves régions du bonheur, Jahoua se voyait, dans
l-avenir, entouré d-une nombreuse progéniture, criant, ple
urant et dansant dans la salle basse de la ferme. De temps
en temps il portait la main à la poche de sa veste, en ti
rait un petit paquet sous forme de boîte, l-ouvrait et s-e
xtasiait. Cette petite boîte renfermait une magnifique pai
re de boucles d-oreilles qu-un pêcheur, commissionné par l
e fermier à cet effet, avait rapportée ce jour même de Bre
st. Jahoua souriait en pensant à la joie qu-allait éprouve
r sa coquette fiancée. Alors il activait l-allure du bidet
. Déjà l-extrémité du clocher de Fouesnan lui apparaissait
au-dessus des bruyères. Encore une demi-heure de route et
il serait arrivé. C-était précisément à ce moment que les
gendarmes opéraient leur entrée dans le village.
0371
Et apercevant le clocher du village, Jahoua précipita l-a
llure de son cheval ; mais il n-avait pas fait cent pas en
avant qu-un homme, écartant brusquement les ajoncs, se dr
essa devant lui, à un endroit où la route faisait coude.

Cet homme, à la figure pâle, aux yeux égarés, était Keine
c.

Jahoua n-avait d-autre arme que son pen-bas Keinec tenait
à la main sa carabine. Les deux hommes demeurèrent un mom
ent immobiles, les regards fixés l-un sur l-autre.

Jahoua était brave. En voyant son rival, il devina sur-le
-champ qu-une scène tragique allait avoir lieu. Néanmoins
son visage n-exprima pas la moindre crainte, et, lorsqu-il
parla, sa voix était calme et sonore.

– Que me veux-tu, Keinec ? demanda-t-il.

0372 – Tu le sais bien, Jahoua : ne t-es-tu pas demandé qu
elquefois si tu devais redouter ma vengeance ?

– Pourquoi la redouterais-je ? Qu-as-tu à me reprocher po
ur me parler ainsi de vengeance ?

– Tu oses le demander, Jahoua ! Faut-il donc te rappeler
les serments d-Yvonne et sa trahison ?

– Ecoute, Keinec, répondit le fermier, moi aussi, depuis
longtemps, je désirais trouver une occasion de te parler s
ans témoins.

– Toi ? fit le marin avec étonnement.

– Moi-même, car une explication est nécessaire entre nous
, et le bonheur et la tranquillité d-Yvonne en dépendent.
Keinec, tu me reproches de t-avoir enlevé l-amour de celle
que tu aimes. Keinec, tu reproches à Yvonne d-avoir trahi
ses serments. Tu nous menaces tous deux de ta vengeance,
0373et si tu n-as pas fait jusqu-à présent un malheur, c-e
st que la volonté de Dieu s-y est opposée ! Est-ce vrai ?

– Cela est vrai, répondit Keinec.

– Réfléchis, mon gars, avant de songer à commettre un cri
me. Que t-ai-je fait, moi ? Je ne te connaissais pas. Tu p
assais pour mort dans le pays. Je vis Yvonne et je l-aimai
. Est-ce que j-agissais contre toi, dont j-ignorais l-exis
tence ? De son côté, Yvonne t-avait longtemps pleuré ! Yvo
nne te croyait à jamais perdu !- Voulais-tu que, jeune et
jolie comme elle l-est, elle se condamnât à vivre dans une
éternelle solitude ?-

– Jahoua, interrompit Keinec avec violence, je ne suis pa
s venu pour écouter ici des explications quelles qu-elles
soient !-

– Pourquoi es-tu venu alors ?
0374
– Pour te tuer !

– Je suis sans armes, Keinec ; veux-tu m-assassiner ?

– N-as-tu pas assassiné mon bonheur ?

– Tuer un homme qui ne peut se défendre, c-est l-acte d-u
n lâche !

– Eh bien ! je serai lâche ! que m-importe.

Et Keinec, saisissant sa carabine, l-arma rapidement. Jah
oua pâlit, mais il ne bougea point.

– Ecoute, dit Keinec, dont le visage décomposé était plus
livide et plus effrayant que celui du fermier ; écoute, j
e ne veux pas tuer l-âme en même temps que le corps. Je t-
accorde cinq minutes pour faire ta prière-

0375 – Je refuse ! répondit Jahoua.

– Tu ne veux pas te mettre en paix avec Dieu ?

– Dieu nous voit tous deux, Keinec ; Dieu lit dans nos c-
urs ; Dieu nous jugera.

– Voyons ; jures-tu de renoncer à Yvonne ?

– Jamais !

– Alors, malheur à toi, Jahoua ! Tu viens de prononcer to
n arrêt ! Tu es décidé à mourir ? Eh bien ! meurs sans pri
ères !- meurs comme un chien !

Et, relevant sa carabine avec impétuosité, il l-épaula, a
ppuya son doigt sur la détente et fit feu. L-amorce brûla
seule. Keinec poussa un cri de rage. Jahoua respira fortem
ent.

0376 – Invulnérable ! invulnérable ! s-écria le jeune mari
n ; Carfor l-avait bien dit !

– Keinec, fit Jahoua avec calme, à ton tour tu es désarmé
!

– Eh bien ! répondit Keinec en relevant la tête.

– Tu es désarmé, Keinec, et moi j-ai mon pen-bas !

En disant ces mots, Jahoua franchit d-un seul bond le tal
us de la route, et se tint debout à trois pas de Keinec. C
e dernier saisit sa carabine par le canon, et la fit tourn
oyer comme une massue. Les deux hommes se regardèrent face
à face, et demeurèrent pendant quelques secondes dans une
menaçante immobilité. On devinait qu-entre eux la lutte s
erait terrible, car ils étaient tous deux de même âge et d
e même force.

Ils demeurèrent là, les yeux fixés sur les yeux, presque
0377pied contre pied, la tête haute, les bras prêts à frap
per. Ils allaient s-élancer. Tout à coup un bruit de fusil
lade retentit derrière eux dans le lointain.

– C-est à Fouesnan qu-on se bat, s-écria Jahoua.

– Qu-est-ce donc ? fit Keinec à son tour.

– Yvonne est peut-être en danger !

– Eh bien ! si cela est, si, comme tu le dis, un danger m
enace Yvonne, c-est moi seul qui la sauverai, Jahoua !

Et Keinec, s-élançant sur son ennemi, le saisit à la gorg
e. D-un commun accord ils avaient abandonné, l-un son pen-
bas, l-autre sa carabine. Ils voulaient sentir leurs ongle
s s-enfoncer dans les chairs palpitantes ! Ils restèrent a
insi immobiles de nouveau, essayant mutuellement de s-enle
ver de terre. Les veines de leurs bras se gonflaient et se
mblaient des cordes tendues. Leurs yeux injectés de sang l
0378ançaient des éclairs fauves. L-égalité de puissance mu
sculaire de chacun d-eux annihilait pour ainsi dire leurs
forces.

Jahoua avait franchi l-espace qui le séparait de Keinec,
ainsi que nous l-avons dit. Ils luttaient donc tous deux s
ur le talus coupé à pic de la chaussée. Insensiblement ils
se rapprochaient du bord. Enfin Jahoua, dans un effort su
prême pour renverser son adversaire, sentit son pied gliss
er sur la crête du talus. Il enlaça plus fortement Keinec,
et tous deux, sans pousser un cri, sans cesser de s-étrei
ndre, roulèrent d-une hauteur de sept ou huit pieds sur le
s cailloux du chemin.

La violence de la chute les contraignit à se disjoindre.
Chacun d-eux se releva en même temps. Silencieux toujours,
ils recommencèrent la lutte avec plus d-acharnement encor
e. Il était évident que l-un de ces deux hommes devait mou
rir. Déjà Jahoua faiblissait. Keinec, qui avait mieux ména
gé ses forces, roidissait ses bras, et ployait lentement e
0379n arrière le corps du fermier.

Le sang coulait des deux côtés. Un râle sourd s-échappait
de la poitrine des adversaires entrelacés. Enfin Jahoua f
it un effort désespéré. Rassemblant ses forces suprêmes, i
l étreignit son ennemi. Keinec, ébranlé par la secousse, f
it un pas en arrière. Dans ce mouvement, son pied posa à f
aux sur le bord d-une ornière profonde. Il chancela. Jahou
a redoubla d-efforts, et tous deux roulèrent pour la secon
de fois sur la chaussée, Keinec renversé sous son adversai
re.

Profitant habilement de l-avantage de sa position, le fer
mier s-efforça de contenir les mouvements de Keinec et de
l-étreindre à la gorge pour l-étrangler. Déjà ses doigts c
rispés meurtrissaient le cou du marin. Keinec poussa un cr
i rauque, roidit son corps, saisit le fermier par les hanc
hes, et, avec la force et la violence d-une catapulte, il
le lança de côté. Se relevant alors, il bondit à son tour
sur son ennemi terrassé.
0380
Encore quelques minutes peut-être, et de ces deux hommes
il ne resterait plus qu-un vivant. En ce moment, le galop
d-un cheval lancé à fond de train retentit sur les pierres
de la route dans la direction du village. Ce galop se rap
prochait rapidement de l-endroit où luttaient les deux riv
aux. Jahoua et Keinec n-y prêtèrent pas la moindre attenti
on, non plus qu-à la fusillade qui retentissait sans relâc
he. Liés l-un à l-autre, tous deux n-avaient qu-une volont
é, qu-une pensée, qu-un sentiment : celui de se tuer mutue
llement. La lutte était trop violente pour pouvoir être lo
ngue encore.

XXII

YVONNE.

Tandis que les gendarmes procédaient à l-arrestation du r
ecteur de Fouesnan, Yvonne, sur l-ordre de son père, avait
pris en toute hâte la route de Penmarckh pour aller au-de
0381vant de son fiancé, et presser son arrivée au village.
Dans cette circonstance solennelle, le vieil Yvon voulait
que son futur gendre fît cause commune avec les gars du p
ays. Yvonne traversa donc rapidement le verger et s-élança
dans les genêts pour couper au plus court. La jeune fille
marchait rapidement.

Les gendarmes étaient arrivés vers la chute du jour. C-ét
ait donc à cette heure indécise, où la lumière mourante lu
tte faiblement avec l-obscurité, que se passaient les évén
ements.

La jolie Bretonne, vive et légère comme l-hirondelle, ras
ait la terre de son pied rapide. Déjà elle atteignait le r
ebord de la route, lorsqu-une exclamation poussée près d-e
lle l-arrêta brusquement dans sa course. Avant qu-elle eût
le temps de reconnaître le côté d-où partait ce bruit ina
ttendu, deux bras vigoureux la saisirent par la taille, l-
enlevèrent de terre et la renversèrent sur le sol. Yvonne
voulut se débattre, et sa bouche essaya un cri. Mais un mo
0382uchoir noué rapidement sur ses lèvres étouffa sa voix,
et ses mains, attachées par un n-ud coulant préparé d-ava
nce, ne purent lui venir en aide pour la résistance. Trois
hommes l-entouraient. Sans prononcer un seul mot, l-un de
ces hommes prit la jeune fille dans ses bras et courut ve
rs la route. Avant de descendre le talus, il regarda atten
tivement autour de lui. Assuré qu-il n-y avait personne qu
i pût gêner ses projets, il s-élança sur la chaussée.

Un vigoureux bidet d-allure était attaché aux branches d-
un chêne voisin. L-inconnu déposa Yvonne sur le cou du che
val et sauta lui-même en selle. Ses deux compagnons s-avan
cèrent alors. Le cavalier prit une bourse dans sa poche et
la jeta à leurs pieds. Puis, soutenant Yvonne de son bras
droit, et rendant de l-autre la main à sa monture, il par
tit au galop dans la direction de Penmarckh.

La nuit descendait rapidement. Du côté de Fouesnan, la fu
sillade augmentait d-intensité. A peine le cheval emportan
t Yvonne et son ravisseur avait-il fait deux cents pas, qu
0383e ce dernier aperçut deux ombres se mouvant sur la rou
te d-une façon bizarre.

– Que diable est cela ? murmura-t-il en ralentissant un p
eu le galop de sa monture.

Il essaya de percer les ténèbres en fixant son regard sur
le chemin ; mais il ne distingua pas autre chose qu-une f
orme étrange et double roulant sur la chaussée. Un moment
il parut vouloir retourner en arrière. Mais le bruit de la
fusillade, arrivant plus vif et plus pressé, lui fit aban
donner ce dessein.

– En avant ! murmura-t-il en piquant son cheval et en arm
ant un pistolet qu-il tira de l-une des fontes de sa selle
.

La pauvre Yvonne s-était évanouie. Le cheval avançait ave
c la rapidité de la foudre. Déjà les ombres n-étaient qu-à
quelques pas, et l-on pouvait distinguer deux hommes lutt
0384ant l-un contre l-autre avec l-énergie du désespoir. L
e cavalier rassembla son cheval et s-apprêta à franchir l-
obstacle. Le cheval, enlevé par une main savante, s-élança
, bondit et passa. La violence du soubresaut fit revenir Y
vonne à elle-même. Elle ouvrit les yeux. Ses regards s-arr
êtèrent sur le visage de son ravisseur. Alors, d-un geste
rapide et désespéré, elle brisa les liens qui retenaient s
es mains captives ; elle écarta le mouchoir qui lui couvra
it la bouche, et elle poussa un cri d-appel.

– Malédiction ! s-écria le cavalier en lui comprimant les
lèvres avec la paume de sa main, et il précipita de nouve
au la course de son cheval.

Cependant au cri suprême poussé par Yvonne, les deux comb
attants s-étaient arrêtés en frissonnant. D-un seul bond i
ls furent debout.

– As-tu entendu ? demanda Keinec.

0385 – Oui, répondit Jahoua.

En ce moment la fusillade retentit avec un redoublement d
-énergie. Les deux hommes se regardèrent : ils ne pensaien
t plus à s-entre-tuer. Tous deux aimaient trop Yvonne pour
ne pas sacrifier leur haine à leur amour. Dans l-appariti
on fantastique de ce cheval emportant deux corps enlacés,
dans ce cri de terreur, dans cet appel gémissant poussé pr
esque au-dessus de leurs têtes, ils avaient cru reconnaîtr
e la forme gracieuse et la voix altérée d-Yvonne. Puis, vo
ici que la fusillade qui retentissait du côté de Fouesnan
venait donner un autre cours à leurs pensées.

– On se bat au village ! murmurèrent-ils ensemble.

Et, de nouveau, ils demeurèrent indécis. Mais ces indécis
ions successives durèrent à peine une seconde. Keinec prit
sur-le-champ un parti.

– Jahoua, dit-il, tu es brave ; jure-moi de te trouver de
0386main, au point du jour, à cette même place.

– Je te le jure !

– Maintenant, un cri vient de retentir et une ombre a pas
sé sur nos têtes. J-ai cru reconnaître Yvonne.

– Moi aussi.

– Si cela est, elle est en péril-

– Oui.

– Sauvons-la d-abord ; nous nous battrons ensuite.

– Tu as raison, Keinec ; courons !

– Attends ! On se bat à Fouesnan.

– Je le crois.
0387
– Peut-être avons-nous été le jouet d-une illusion tout à
l-heure.

– C-est possible.

– Cours donc à Fouesnan, toi, Jahoua.

– Et toi ?

– Je me mets à la poursuite de ce cheval maudit !

– Non ! non ! je ne te quitte pas. Si on violente Yvonne,
je veux la sauver-

– Cependant si nous nous sommes trompés ?

– Non ; c-était Yvonne, te dis-je ! j-en suis sûr !

– Je le crois aussi ; il me semble l-avoir reconnue mais
0388encore une fois, cependant, nous pouvons nous être tro
mpés, et dans ce cas nous la laisserions donc à Fouesnan e
xposée au tumulte et au danger du combat qui s-y livre !

– Eh bien ! dit Jahoua, va à Fouesnan, toi !

– Non ! non !- Je poursuivrai ce cavalier.

Les deux jeunes gens se regardèrent encore avec des yeux
brillants de courroux : leur volonté, qui se contredisait,
allait peut-être ranimer la lutte. Jahoua se baissa et ra
massa une poignée de petites pierres.

– Que le sort décide ! s-écria-t-il. Pair ou non ?

– Pair ! répondit Keinec.

La main du fermier renfermait six petits cailloux. Le jeu
ne marin poussa un cri de joie.

0389 – Va donc à Fouesnan, dit-il ; moi je vais couper le
pays et gagner la mer. C-est là que le chemin aboutit.

Jahoua rejeta les pierres avec rage ; puis, sans mot dire
, il saisit son pen-bas. Keinec reprit sa carabine, et tou
s deux, dans une direction opposée, s-élancèrent rapidemen
t.

Lorsque les gendarmes eurent, sur l-ordre de leur officie
r, placé les prisonniers au milieu d-eux, ils se préparère
nt à forcer l-une des issues de la place. En conséquence,
ils s-avancèrent le sabre en main, et au petit pas de leur
s chevaux, jusqu-à la barrière vivante qui s-opposait à le
ur passage. Là, l-officier commanda : Halte !
0390
Suivant les instructions qu-il avait reçues, il devait év
iter, autant que possible, l-effusion du sang. Mais, avant
tout, il avait mission d-arrêter les prêtres insermentés
et de les ramener, coûte que coûte, dans les prisons de Qu
imper. Il improvisa donc une petite harangue arrangée pour
la circonstance, et dans laquelle il s-efforçait de démon
trer aux habitants de Fouesnan que, si la nation leur enle
vait leur recteur, c-était pour le bien général. En 1791,
on n-avait pas encore pris l-habitude de mettre : – la pat
rie en danger. – Les Bas-Bretons écoutèrent paisiblement c
ette harangue, pour deux motifs : Le premier, et c-est là
un trait distinctif du caractère des fils de l-Armorique,
c-est que, bonnes ou mauvaises, le paysan breton écoute to
ujours les raisons données par son interlocuteur ; seuleme
nt, il prend pour les écouter un air de stupidité sauvage
qui indique sa résolution de ne pas vouloir comprendre. In
utile de dire que ces raisons données ne changent exacteme
nt rien à sa résolution arrêtée. En second lieu, et peut-ê
tre eussions-nous dû commencer par là, le discours du lieu
0391tenant étant en français et les habitants de Fouesnan
ne parlant guère que le dialecte breton, il était difficil
e, malgré tout le talent de l-orateur, qu-il parvînt à per
suader son auditoire. Aussi les paysans, la harangue termi
née, ne firent-ils pas mine de bouger de place et de livre
r passage. Tout au contraire, les cris s-élevèrent plus vi
olents encore.

– Notre recteur ! notre recteur ! hurla la foule.

Le lieutenant commença alors les sommations. Les paysans
ne reculèrent pas.

– Chargez ! commanda le gendarme exaspéré par cette froid
e résistance.

Les cavaliers s-élancèrent. Un long cri retentit dans la
foule. Trois paysans venaient de tomber sous les sabres de
s gendarmes. Alors le combat commença. Les Bas-Bretons, ex
aspérés, attaquèrent à leur tour. Une mêlée épouvantable e
0392ut lieu sur la place. Quelques chevaux, atteints par l
e fer des faulx, roulèrent en entraînant leurs cavaliers.
Les gendarmes se replièrent et firent feu de leurs carabin
es. Les paysans ripostèrent. Mal armés, mal dirigés ils ne
maintenaient l-égalité de la lutte que par leur nombre ;
mais il était évident qu-à la fin les soldats devaient l-e
mporter.

Pendant près d-une heure chacun fit bravement son devoir.
De chaque côté les morts et les blessés tombaient à tous
moments. Au premier rang des combattants on distinguait le
vieil Yvon. Ce fut à ce moment que Jahoua arriva. Le brav
e fermier se joignit à ses amis, et leur apporta le puissa
nt concours de son bras robuste.

Cependant les soldats gagnaient du terrain. Ils étaient p
arvenus à s-emparer du recteur, et, se rangeant en colonne
serrée, ils se préparaient à faire une trouée pour quitte
r le village. Les paysans reculaient quand une troupe d-ho
mmes, arrivant au pas de course par la route du château, v
0393int tout à coup changer la face du combat.

Cette troupe, composée d-une trentaine de gars armés de c
arabines, de piques et de haches, s-élança au secours des
paysans. C-étaient les marins du Jean-Louis, commandés par
Marcof. Le patron du lougre était magnifique à voir. Bran
dissant d-une main une courte hache, tenant de l-autre un
pistolet, il bondissait comme un jaguar. Ses yeux lançaien
t des éclairs, ses narines dilatées respiraient avec joie
l-odeur du sang et l-odeur de la poudre. En arrivant en fa
ce des gendarmes, il poussa un rugissement de joie farouch
e.

– Arrière, vous autres, cria-t-il aux paysans en les écar
tant de la main. Et se retournant vers sa troupe : A moi,
les gars ! En avant et feu partout ! Tue ! tue !

– Mort aux bandits ! hurla l-officier de gendarmerie. Viv
e la nation !

0394 – Vive le roi ! A bas la constitution ! répondit Marc
of en fendant la tête du sous-lieutenant qui roula en bas
de son cheval.

Alors, entre ces hommes également aguerris aux combats, c
e fut une boucherie épouvantable. Au milieu de la mêlée la
plus sanglante, et au moment où Marcof, pressé, entouré p
ar cinq gendarmes, se défendait comme un lion, mais ne par
venait pas toujours à parer les coups qui lui étaient port
és, un nouvel arrivant s-élança vers lui, et abattit d-un
coup de carabine d-abord, et d-un coup de crosse ensuite,
deux de ceux qui menaçaient le plus l-intrépide marin.

– Keinec ! s-écria Marcof en se détournant. Merci, mon ga
rs.

Le combat continua. Bientôt les gendarmes se comptèrent d
e l–il. Ils n-étaient plus que sept ou huit privés d-offi
cier. Ils firent signe qu-ils se rendaient. Marcof arrêta
le feu et s-avança vers eux.
0395
– Vous avez fait bravement votre devoir, leur dit-il ; vo
us êtes de bons soldats ; partez vite ; regagnez Quimper ;
car je ne répondrais pas de vous ici.

Les soldats remirent le sabre au fourreau, et s-élancèren
t poursuivis par les rires et les huées. Alors les paysans
entourèrent leur vieux recteur, et, l-enlevant dans leurs
bras, le portèrent en triomphe jusque sur le seuil de l-é
glise. Le vieillard épouvanté de ce qui venait d-avoir lie
u, versait des larmes de douleur. Enfin, il étendit les ma
ins vers la foule, et, désignant les blessés et les morts
:

– Songez à eux avant tout ! dit-il. Transportez au presby
tère ceux qui n-ont pas d-asile.

Une heure après, le village, naguère si calme, offrait en
core tous les aspects de l-agitation la plus vive. Marcof,
dans la crainte d-un retour de nouveaux soldats, avait pl
0396acé des vedettes sur les hauteurs. Les hommes étaient
réunis dans la maison d-Yvon. Le vieux pêcheur, au milieu
de la chaleur du combat, et pendant les premiers instants
consacrés aux blessés et aux morts, n-avait pu constater l
-absence de sa fille. En rentrant chez lui il aperçut Jaho
ua qui, tout ensanglanté par sa double lutte de la soirée,
accourait vers lui.

– Où est Yvonne ? demanda vivement le fermier.

– Yvonne ! répéta le vieillard.

– Oui.

– Mais tu dois le savoir.

– Comment le saurai-je ?

– Elle est allée au-devant de toi.

0397 – Quand donc ?

– Au commencement du combat.

– Alors elle était sur le chemin des Pierres-Noires ?

– Oui.

– Et elle n-est pas revenue ?

– Non ! répondit Yvon frappé de terreur par le bouleverse
ment subit des traits du jeune homme.

– Elle n-est pas revenue ! répéta ce dernier.

– Mais tu ne l-as donc pas ramenée avec toi ?

– Je ne l-ai même pas rencontrée !-

– Mon Dieu ! qu-est-elle donc devenue depuis deux heures
0398?

Les paysans qui entraient successivement dans la maison d
-Yvon avaient entendu ce dialogue.

– Mais, fit observer l-un d-eux, peut-être qu-Yvonne aura
eu peur et qu-elle se sera cachée.

– C-est possible, répondit le vieillard. Tiens, Jahoua, c
herchons dans la maison, et vous autres, mes gars, cherche
z dans le village.

Plusieurs paysans sortirent.

– Ah ! murmura Jahoua, c-était bien elle que j-avais vue,
et Keinec aussi l-avait bien reconnue !

XXIII

DEUX C-URS POUR UN AMOUR.
0399
Comme on le pense, les recherches furent vaines. Marcof r
evint avec les paysans, et là, devant tous, Jahoua raconta
sa rencontre avec Keinec, la lutte qui s-en était suivie,
et l-apparition étrange qui les avait séparés. Il termina
en ajoutant que Keinec s-était mis à la poursuite du cava
lier qui, selon toute probabilité, enlevait Yvonne.

– Mais Keinec est ici, interrompit Marcof.

– Il est revenu ? s-écria Jahoua.

– Me voici ! répondit la voix du marin.

Et Keinec s-avança au milieu du cercle.

– Ma fille ? mon Yvonne ? demanda le vieillard avec déses
poir.

– Je n-ai pu retrouver sa trace ! répondit Keinec d-une v
0400oix sombre.

– N-importe ; raconte vite ce qui est arrivé, ce que tu a
s fait au moins ! dit vivement Marcof.

– C-est bien simple : comme la route des Pierres-Noires n
-aboutit qu-à Penmarckh, je me suis élancé sur les falaise
s pour couper au plus court. J-entendais de loin le galop
précipité du cheval. Arrivé au village, j-écoutai pour tâc
her de deviner la direction prise, mais je n-entendis plus
rien. Alors l-idée me vint que l-on pouvait avoir gagné l
a mer. Je me laissai glisser sur les pentes et je touchai
promptement la plage. Elle était déserte. J-écoutai de nou
veau. Rien ! Cependant, en m-avançant sur les rochers, il
me sembla voir au loin une barque glisser sur les vagues.
Je courus à mon canot. L-amarre avait été coupée et la mar
ée l-avait entraîné. Aucune autre embarcation n-était là.
Aucune des chaloupes du Jean-Louis n-était à la mer. A bor
d, j-appris que Marcof et ses hommes étaient ici. Alors un
e sorte de folie étrange s-empara de moi. Je crus un momen
0401t que j-avais fait un mauvais rêve et que rien de ce q
ue j-avais vu et entendu n-était vrai. Je me dis que perso
nne n-avait intérêt à enlever Yvonne, et qu-elle devait êt
re à Fouesnan. D-ailleurs, la fusillade que j-entendais m-
attirait de ce côté. Convaincu que je retrouverais la jeun
e fille au village, je repris la route des falaises. Vous
savez le reste.

Un profond silence suivit le récit de Keinec. Aucun des a
ssistants ne pouvant deviner la vérité, se livrait intérie
urement à mille conjectures. Marcof, surtout, réfléchissai
t profondément. Le vieil Yvon s-abandonnait sans réserve à
toute sa douleur. Jahoua et Keinec s-étaient rapprochés d
u père d-Yvonne et s-efforçaient de le consoler. Leurs mai
ns se touchaient presque, et telle était la force de leur
passion, qu-ils ne songeaient plus au combat qu-ils s-étai
ent livré quelques heures auparavant, ni à celui qui devai
t avoir lieu le lendemain. Marcof se leva, et, frappant du
poing sur la table :

0402 – Nous la retrouverons, mes gars ! s-écria-t-il.

Tous se rapprochèrent de lui.

– Que faut-il faire ? demandèrent à la fois le fermier et
le jeune marin.

– Cesser de vous haïr, d-abord, et m-aider loyalement tou
s deux.

Les deux hommes se regardèrent.

– Keinec, dit Jahoua après un court silence, nous aimons
tous deux Yvonne, et nous étions prêts tout à l-heure à no
us entretuer pour satisfaire notre amour et nous débarrass
er mutuellement d-un rival. Aujourd-hui Yvonne est en dang
er ; nous devons la sauver. Tu entends ce que dit Marcof.
Quant à ce qui me concerne, je jure, jusqu-au moment où no
us aurons rendu Yvonne à son père, de ne plus avoir de hai
ne pour toi, et d-être même un allié sincère et loyal. Le
0403veux-tu ?

– J-accepte ! répondit Keinec ; plus tard, nous verrons.

– Touchez-vous la main ! ordonna Marcof.

Les deux jeunes gens firent un effort visible. Néanmoins
ils obéirent.

– Bien, mes gars ! s-écria Yvon avec attendrissement, bie
n ! Vous êtes braves et vigoureux tous deux ; aidez Marcof
, et Dieu récompensera vos efforts !

Au moment où les paysans entouraient les deux rivaux deve
nus alliés, le tailleur de Fouesnan se précipita dans la c
hambre. La physionomie du bossu reflétait tant de sensatio
ns diverses, que tous les yeux se fixèrent sur lui. Il éta
it accouru droit à Yvon.

0404 – Votre fille !- balbutia-t-il comme quelqu-un qui ch
erche à reprendre haleine, votre fille, père Yvon ?

– Sais-tu donc quelque chose sur elle ? demanda vivement
Marcof.

Le tailleur fit signe que oui.

– Parle ! parle vite ! s-écrièrent les paysans.

– On l-a enlevée ce soir dans le chemin des Pierres-Noire
s !

– Comment sais-tu cela ?

– J-ai vu celui qui l-enlevait.

– Son nom ? s-écria Keinec en se levant avec violence.

– Je l-ignore ; mais vous vous rappelez les deux inconnus
0405 dont je vous ai parlé, et que j-avais vu rôder autour
du château ?

– Oui, oui, firent les paysans.

– Eh bien ! celui qui emportait Yvonne sur son cheval, es
t l-un de ces hommes.

– Tu en es sûr ? dit Marcof avec vivacité.

– Sans doute. Le jour de la mort de notre regretté seigne
ur, je les ai suivis tous les deux, et, caché dans les gen
êts d-abord, sur la corniche des falaises ensuite, j-ai en
tendu leur conversation presque tout entière. Ils parlaien
t d-enlèvement ; mais je n-avais pas compris qu-il s-agiss
ait de votre fille, père Yvon. Ce soir, en revenant de Pen
marckh et au moment où je longeais la grève pour regagner
la route, j-ai parfaitement reconnu le plus jeune des deux
hommes dont je vous parlais. Il portait une femme dans se
s bras. Comme j-étais dans l-ombre, il ne m-a pas vu, et a
0406vant que j-aie eu le temps de pousser un cri, il s-éla
nçait dans une barque que montaient déjà deux autres homme
s, et ils ont poussé au large- C-est alors que, la lune se
levant, il m-a semblé reconnaître Yvonne. Je n-en étais p
as certain néanmoins, lorsque leur conversation m-est reve
nue à la mémoire tout à coup, et j-ai pris ma course vers
le village. En arrivant, les femmes m-ont appris qu-Yvonne
avait disparu- Alors je n-ai plus douté.

– Et sur quel point de la côte semblaient-ils mettre le c
ap ? demanda Yvon.

– Ils paraissaient vouloir prendre la haute mer, mais j-a
i dans l-idée qu-ils s-orientaient vers la baie des Trépas
sés.

– Et moi j-en suis sûr ! dit brusquement Marcof. Allons,
mes gars, continua-t-il en s-adressant à Keinec et à Jahou
a, en route et vivement. Je laisse ici mes hommes pour la
garde du village, Bervic les commandera. Nous reviendrons
0407probablement au point du jour. D-ici là, mes enfants,
cachez le recteur, car vous pouvez être certains que les g
endarmes reviendront.

Puis, prenant le tailleur à part, il l-entraîna au dehors
.

– Tu as entendu toute la conversation de ces deux hommes
? dit-il à voix basse.

– Oui.

– N-a-t-il donc été question que de cet enlèvement ?-

– Oh non !

– Ils ont parlé du marquis, n-est-ce pas ?

– Oui.

0408 – Tu vas me raconter cela, et surtout n-omets rien.

Le tailleur raconta alors minutieusement la conversation
qui avait eu lieu entre le comte de Fougueray et le cheval
ier de Tessy. Seulement la brise de mer, en empêchant parf
ois le tailleur de saisir tout ce que se communiquaient le
s cavaliers, avait mis obstacle à ce qu-il comprît qu-il s
-agissait d-Yvonne dans la question de l-enlèvement. Le no
m de Carfor, revenu plusieurs fois dans la conversation l-
avait singulièrement frappé. En entendant prononcer ce nom
, Marcof tressaillit.

– Carfor mêlé à toute cette infernale intrigue ! murmura-
t-il ; j-aurais dû le prévoir. C-est le mauvais génie du p
ays ! Merci, continua-t-il en s-adressant au tailleur ; vi
ens demain à bord de mon lougre, et je te remettrai l-arge
nt que le marquis de La Rouairie te fait passer pour tes s
ervices.

Un quart d-heure après, Marcof, Keinec et Jahoua suivaien
0409t silencieusement la route des falaises, se dirigeant
vers la crique où était amarré le Jean-Louis. Deux hommes
seulement veillaient à bord, mais ils faisaient bonne gard
e, car les arrivants ne les avaient pas encore pu distingu
er, que le cri de – Qui vive ! – retentit à leurs oreilles
et qu-ils entendirent le bruit sec que fait la batterie d
-un fusil que l-on arme. Marcof, au lieu de répondre, port
a la main à sa bouche et imita le cri sauvage de la chouet
te. A ce signal, un second cri retentit à quelque distance
.

– Qu-est-ce que cela ? fit Marcof en s-arrêtant. Ce cri v
ient de terre et je n-y ai laissé personne.

Puis, faisant signe de la main à ses deux compagnons de d
emeurer à la même place, il s-avança avec précaution en su
ivant le pied des falaises. Au bout d-une centaine de pas,
il recommença le même cri quoique plus faiblement. Aussit
ôt un homme sortit d-une crevasse naturelle du rocher et s
-avança vers lui. Marcof le regarda fixement, puis, lui te
0410ndant la main :

– C-est toi, Jean Chouan ? fit-il d-un air étonné. Que vi
ens-tu faire en ce pays ?

– J-étais prévenu depuis huit jours de l-arrêté que le dé
partement allait rendre, répondit le chef si connu des reb
elles de l-Ouest, et je suis venu seul dans la Cornouaille
pour savoir ce que les gars voudraient faire-

– Eh bien ! tu as vu que, pour le premier jour, cela n-av
ait pas trop mal marché ?

– Oui. Ceux de Fouesnan ont agi solidement, et tu les as
bien secondés.

– Par malheur je n-ai qu-une cinquantaine d-hommes ici.

– Demain il en arrivera cinq cents dans les bruyères de B
-nnalie. La Rouairie sera avec eux.
0411
– Très-bien.

– Tu sais que les gendarmes reviendront au point du jour
et brûleront les fermes. Il faudrait faire prévenir les ga
rs.

– Je m-en charge.

– Tu feras conduire le recteur dans les bruyères et tu y
amèneras tes hommes.

– Cela sera fait.

– C-est tout ce que j-avais à te dire, Marcof.

– Adieu, Jean Chouan.

Et le futur général de l-insurrection, dont le nom était
alors presque inconnu, disparut en remontant vers le villa
0412ge. Marcof revint à ses deux compagnons, et tous trois
s-élancèrent à bord du lougre. Marcof leur donna des arme
s et des munitions, puis ils mirent un canot à la mer, et,
s-embarquant tous trois, ils poussèrent vigoureusement au
large.

– Sur quel point de la côte mettons-nous le cap ? demanda
Keinec en armant un aviron.

– Sur la baie des Trépassés, répondit Marcof.

– Nous allons à la grotte de Carfor ?

– Oui.

– Dans quel but ?

– Dans le but de forcer le sorcier à nous dire où on a co
nduit Yvonne, répondit Marcof ; et, par l-âme de mon père,
il le dira. J-en réponds !
0413
Keinec et Jahoua, se courbant sur les avirons, nageaient
avec force pendant que Marcof tenait la barre.

En reconnaissant le chevalier de Tessy pour l-homme qui e
nlevait Yvonne, le tailleur de Fouesnan ne s-était pas tro
mpé. Ainsi que cela avait été convenu entre lui et Carfor,
le chevalier, accompagné d-un domestique, sorte de Fronti
n qui avait dix fois mérité les galères, était venu se pos
ter sur la route de Penmarckh. Carfor avait compté se glis
ser dans le village, et, sous un prétexte quelconque, isol
er Yvonne, s-en faire suivre ou l-enlever. Il pénétrait pa
r le verger dans la maison d-Yvon, lorsqu-il entendit le v
ieillard donner à sa fille l-ordre d-aller au-devant de Ja
0414houa. Le hasard servait donc le berger beaucoup mieux
qu-il n-aurait pu l-espérer. En conséquence, il se retira
vivement et courut dans les genêts prévenir le chevalier.
Tous trois se tinrent prêts, et, ainsi qu-on l-a vu, ils a
ccomplirent leur audacieux projet sans éprouver la moindre
résistance.

A peine le chevalier fut-il à cheval, que Carfor et le va
let gagnèrent la grève par le sentier des falaises. Pour p
remière précaution ils coupèrent les amarres du canot de K
einec, le seul qui se trouvât sur la côte. Puis ils allère
nt à la crique et armèrent promptement une embarcation pré
parée d-avance. Cela fait, ils attendirent. Le chevalier n
e tarda pas à arriver avec la jeune fille. Il sauta à terr
e. Le valet prit le cheval et le conduisit dans une grange
dont la porte était ouverte. Ensuite ils s-embarquèrent.
Carfor, assez bon pilote, dirigea l-embarcation, et ils fr
anchirent les brisants. Yvonne s-était évanouie de nouveau
, et cette circonstance, en empêchant la jeune fille de se
débattre et de crier, facilitait singulièrement leur fuit
0415e. En moins d-une heure ils doublèrent la baie des Tré
passés et mirent le cap sur l-île de Seint ; mais, arrivés
à la hauteur d-Audierne, ils coururent une bordée vers la
côte. Le vent les poussait rapidement. Ils abordèrent dan
s une petite baie déserte. Le comte de Fougueray les y att
endait avec des chevaux frais.

– Eh bien ? demanda-t-il au chevalier en lui voyant mettr
e le pied sur la plage.

– J-ai réussi, Diégo, répondit celui-ci.

– Bravo ! A cheval, alors !

– A cheval !

– Et la belle Bretonne ?

– Elle est toujours évanouie.

0416 – Viens ! Hermosa a tout préparé pour la recevoir. Dé
barrasse-toi d-abord du berger.

– C-est juste.

Et le chevalier, emmenant Carfor à l-écart, lui remit une
nouvelle bourse complétant la somme promise.

– Maintenant, lui dit-il, tu peux partir.

– Quand vous reverrai-je ? demanda Carfor.

– Bientôt : mais il ne serait pas prudent que nous ayons
une conférence avant quelques jours.

– Vous m-écrirez ?

– Oui.

– La lettre toujours dans le tronc du grand chêne ?
0417
– Toujours.

– Bonne chance, alors, monsieur le chevalier.

– Merci.

Le chevalier et le comte se mirent en selle. Le chevalier
prit Yvonne entre ses bras, et, suivis du valet, ils s-él
oignèrent rapidement. Carfor les suivit des yeux un instan
t et se rembarqua. Il revint vers la baie des Trépassés-

La route qu-avaient prise le comte et le chevalier s-enfo
nçait dans l-intérieur des terres. Le chevalier pressait s
a monture.

– Corbleu ! fit le comte en l-arrêtant du geste. Pas si v
ite, Raphaël, et songe que le cheval porte double poids.

– J-ai hâte d-arriver, répondit le chevalier.
0418
– Nous ne courons aucun danger, très-cher, et nous avons
devant nous une des plus belles routes de la Bretagne.

– Je voudrais être à même de donner des soins à Yvonne. V
oici près de trois heures qu-elle est sans connaissance, e
t cet évanouissement prolongé m-effraye.

– Bah ! sans cette pâmoison venue si à propos, nous ne sa
urions qu-en faire.

– N-importe, hâtons-nous.

– Soit, galopons.

– Dis-moi, Diégo, reprit Raphaël après un moment de silen
ce, tu es content de l-asile que tu as trouvé ?

– Enchanté ! Personne ne viendra nous chercher là.

0419 – C-est un ancien couvent, je crois ?

– Oui, très-cher. Les nonnes en ont été expulsées par ord
re du département, et j-ai obtenu la permission de m-y ins
taller à ma guise. Or, à dix lieues à la ronde, tout le mo
nde croit le cloître inhabité.

– N-y a-t-il pas des souterrains ?

– Oui ; et de magnifiques.

– C-est là qu-il faudra nous installer.

– Sans doute ; et j-ai donné des ordres en conséquence ?

– Est-ce que tu as commis l-imprudence d-amener nos gens
avec toi ?

– Allons donc, Raphaël ; pour qui me prends-tu ? Emmener
0420nos gens !- quelle folie ! Hermosa est seule là-bas av
ec Henrique, et nous n-aurons avec nous que le fidèle Jasm
in.

Et du geste le comte désignait le valet qui suivait.

– Très-bien, fit le chevalier.

– Jasmin ! appela le comte.

– Monseigneur ? répondit le laquais en s-avançant au galo
p.

– Prends les devants, et préviens madame la baronne de no
tre arrivée.

Jasmin obéit ; et, piquant son cheval, il partit à fond d
e train.

– J-aperçois les clochetons de l-abbaye, dit alors le com
0421te.

– Ah ! Yvonne revient à elle ! s-écria le chevalier.

La jeune fille, en effet, venait de rouvrir ses beaux yeu
x. Elle promena autour d-elle un regard étonné. La nuit ét
ait sur son déclin, et l-aurore commençait à blanchir l-ho
rizon. Yvonne poussa un soupir. Puis sa tête retomba sur s
a poitrine, et elle parut succomber à un nouvel évanouisse
ment. Mais cette sorte de torpeur dura peu. Elle se ranima
insensiblement et fixa ses yeux sur l-homme qui la tenait
entre ses bras. Alors elle se jeta en arrière, et, rassem
blant toutes ses forces, elle s-écria :

– Au secours ! au secours ?

– Qu-est-ce que je disais ? fit le comte. Mieux la valait
évanouie ; heureusement nous sommes arrivés.

Les cavaliers, en effet, entraient en ce moment dans la c
0422our d-une vaste habitation, dont le style et l-archite
cture indiquaient la destination religieuse.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE.

DEUXIEME PARTIE.

L-ABBAYE DE PLOGASTEL.

I

L-ABBAYE DE PLOGASTEL

L-abbaye de Plogastel, située à quelques lieues des côtes
, dans la partie sud-ouest du département du Finistère, ét
ait depuis longtemps le siége d-une communauté religieuse,
ouverte aux jeunes filles nobles de la province. Les pauv
res nonnes, peu soucieuses des affaires du dehors, vivaien
t en paix dans leurs étroites cellules, lorsque l-Assemblé
e constituante d-abord, et l-Assemblée législative ensuite
0423, jugèrent à propos de désorganiser les couvents et d-
exiger surtout ce fameux serment à la constitution, qui de
vait faire tant de mal dans ses effets, et qui était si pe
u utile dans sa cause. L-abbesse du couvent de Plogastel r
efusa fort nettement de reconnaître d-autre souveraineté q
ue celle du roi, et ne voulut, en aucune sorte, se soumett
re à celle de la nation. Comme on le pense, cet état de ré
bellion ouverte ne pouvait durer. Les autorités du départe
ment délibérèrent, décrétèrent et ordonnèrent. En conséque
nce de ces délibérations, décrets et ordonnances, les nonn
es furent expulsées de l-abbaye, le couvent fermé, et la p
ropriété du clergé mise en vente. Aucun acquéreur ne se pr
ésenta. L-abbaye resta donc déserte. Le comte de Fougueray
, en apprenant par hasard tous ces détails, résolut d-alle
r visiter l-abbaye de Plogastel. L-ayant trouvée fort à so
n goût et lui présentant tous les avantages de la retraite
isolée qu-il cherchait, il se rendit chez le maire, fit v
aloir les lettres de ses amis de Paris, et toutes étant de
chauds patriotes, il obtint facilement l-autorisation d-h
abiter temporairement le couvent désert. D-anciens souterr
0424ains, conduisant dans la campagne, offraient des moyen
s de fuite inconnus aux paysans eux-mêmes. Le comte choisi
t l-aile du bâtiment qu-habitait jadis l-abbesse et qui ét
ait encore fort bien décorée. En quelques heures il eut to
ut fait préparer, et ainsi que nous l-avons vu, il s-y éta
it installé pendant l-absence du chevalier.

En arrivant dans la cour, les deux hommes mirent pied à t
erre. Le chevalier enleva Yvonne qui criait et se débattai
t, et l-emporta dans l-intérieur du couvent, tandis que Ja
smin prenait soin des chevaux. Le comte jeta autour de lui
un coup d–il satisfait et suivit son compagnon.

– Corpo di Bacco ! dit-il tout à coup en patois napolitai
n et avec un accent de mauvaise humeur très-marqué. Au dia
ble les amoureux et leurs donzelles !- Celle-ci me fend le
s oreilles avec ses criailleries. Sang du Christ ! pourquo
i lui as-tu enlevé son bâillon ?

– Elle étouffait, répondit le chevalier.
0425
– A d-autres ! Tu donnes dans toutes ces simagrées ? Voyo
ns, tourne à droite, maintenant ; là, nous voici dans l-an
cienne cellule de l-abbesse. Il y a de bons verrous extéri
eurs, tu peux déposer la Bretonne ici.

Le chevalier assit Yvonne sur un magnifique fauteuil brod
é au petit point. Mais la jeune fille, s-échappant de ses
bras et poussant des cris inarticulés, se précipita vers l
a porte. Le comte la retint par le poignet.

– Holà ! ma mignonne- dit-il, on ne nous quitte pas ainsi
! C-est que, par ma foi ! elle est charmante cette tourte
relle effarouchée, continua-t-il en regardant attentivemen
t la pauvre enfant.

– Que faire pour la calmer ? demanda le chevalier.

– Rien, mon cher ; une déclaration d-amour ne serait pas
de mise. La fenêtre est grillée, sortons et enfermons-la !
0426 nous reviendrons, ou, pour mieux dire, tu reviendras
plus tard. D-ici là, nous consulterons Hermosa, et tu sais
qu-elle est femme de bon conseil.

– Soit, répondit le chevalier ; maintenant que la petite
est ici, je ne crains plus qu-elle m-échappe, et j-ai, pou
r la revoir, tout le temps nécessaire. D-ailleurs, j-aime
autant éviter les larmes.

– Ah ! tu es un homme sensible, toi, Raphaël ! Les pleurs
d-une jolie femme t-ont toujours attendri- témoin notre d
ernière aventure dans les gorges de Tarente. Vois, pourtan
t, si je t-avais écouté et que nous eussions épargné cette
petite Française, où en serions-nous aujourd-hui ? Tu por
terais encore la veste déguenillée du lazzarone Raphaël, e
t peut-être même, ajouta-t-il en baissant la voix, bien qu
-il parlât toujours italien, et peut-être même ramerions-n
ous à bord de quelque tartane de Sa Majesté le roi de Napl
es.

0427 Le chevalier frissonna involontairement en entendant
ces paroles si étranges ; puis jetant un coup d–il sur Yv
onne qui était agenouillée et priait avec ferveur :

– Viens ! dit-il.

Les deux hommes sortirent et poussèrent les verrous extér
ieurs. Ils traversèrent un long corridor et pénétrèrent da
ns une sorte d-antichambre ornée de torchères d-argent mas
sif. Trois portes différentes s-ouvraient sur cette pièce.
Le comte souleva familièrement une portière en s-effaçant
pour livrer passage au chevalier.

– Entre, mio caro ! fit-il railleusement. Hermosa se plai
nt de ne pas t-avoir vu depuis vingt-quatre heures !

La nouvelle pièce sur le seuil de laquelle se trouvaient
Diégo et Raphaël (car désormais nous ne leur donnerons plu
s que ces noms qui sont véritablement les leurs), cette no
uvelle pièce, disons-nous, servait évidemment d-oratoire à
0428 l-abbesse de Plogastel. Elle avait encore conservé un
e partie de ses somptuosités. Une tenture en soie de coule
ur violette, toute parsemée d-étoiles d-argent, tapissait
les murailles. Des vitraux admirablement peints ornaient l
es fenêtres ogivales. Deux tableaux de sainteté, chefs-d–
uvre des grands maîtres italiens, étaient appendus aux mur
s.

On comprenait, en voyant toutes ces choses, que les relig
ieuses, ne pouvant croire à une expulsion violente, n-avai
ent pris aucune précaution, et que les gendarmes les avaie
nt surprises et arrachées au luxe des cloîtres (si luxueux
alors), sans qu-elles eussent le temps de sauver les débr
is. Les bandes noires n-étaient pas alors suffisamment org
anisées, de sorte que les richesses laissées sans gardiens
avaient cependant été respectées.

Dans le fond de la pièce, étendue mollement dans une vast
e bergère, on apercevait une femme qui, vue à distance, pr
oduisait cette impression que cause la souveraine beauté.
0429En se rapprochant même, on voyait que cette femme, quo
iqu-elle eût depuis longtemps dépassé les limites de la pr
emière jeunesse, pouvait soutenir encore un examen attenti
f. De magnifiques cheveux noirs, que la poudre n-avait jam
ais touchés en dépit de la mode. Un nez romain, d-une fine
sse et d-un dessin irréprochables. Une bouche mignonne, au
x lèvres rouges. Des yeux de Sicilienne, surmontés de sour
cils mauresques. Le teint était brun et mat comme celui de
s femmes du Midi, qui ne craignent pas de braver les rayon
s de flamme de leur soleil.

Mais, en examinant avec plus d-attention, on apercevait a
ux tempes quelques rides habilement dissimulées. Les plis
de la bouche étaient un peu fanés. Les contours du visage
avaient perdu de leur fraîcheur et s-étaient arrêtés. Néan
moins, si l-on veut bien joindre à l-ensemble, un cou rema
rquable de forme, une taille bien prise, une poitrine fort
belle, une main d-enfant et un pied patricien, on convien
dra que, telle qu-elle était encore, cette femme pouvait p
asser pour une créature fort séduisante. Seulement, on dem
0430eurait émerveillé en songeant à ce qu-elle avait dû êt
re à vingt ans.

Au moment où les deux hommes pénétraient dans l-oratoire,
Hermosa avait auprès d-elle un jeune garçon de dix à onze
ans, blond et rose comme une fille, et qui semblait fort
gravement occupé à tirer les longues oreilles d-un magnifi
que épagneul couché aux pieds de la dame. De temps en temp
s le chien poussait un petit cri de douleur et secouait sa
tête intelligente, puis il se prêtait de bonne grâce à la
continuation de ce jeu qui devait souverainement lui dépl
aire, mais qui charmait l-enfant.

– Tableau de famille ! s-écria le comte. D-honneur ! je s
entirais mes yeux humides de larmes si j-avais l-estomac m
oins affamé !

– Fi ! Diégo, répondit Hermosa en se levant ; vous parlez
comme un paysan !

0431 – C-est que je me sens un véritable appétit de manant
, chère amie.

– On va servir, répondit Hermosa.

Puis, se tournant vers le chevalier :

– Bonjour, Raphaël, dit-elle en lui tendant la main.

– Bonjour, petite s-ur.

– Que m-a-t-on dit ? que vous étiez en expédition amoureu
se ?

– Par ma foi ! on ne vous a pas menti.

– Et vous avez réussi ?

– Comme toujours.

0432 – Fat !

– Corbleu ! interrompit le comte avec impatience, vous vo
us ferez vos confidences plus tard. Pour Dieu ! mettons-no
us à table !-

– Cher Diégo, répondit Hermosa en souriant, depuis que vo
us avoisinez la cinquantaine, vous devenez d-un matérialis
me dont rien n-approche ! Cela est véritablement désolant.

– Il est bien convenu que depuis que je n-ai plus trente
ans et que je possède une taille largement arrondie, j-ai
hérité de tous les défauts qui vous sont le plus antipathi
ques. Je l-admets ; mais, corps du Christ ! si je consens
à être affublé de tous ces vices que vous me donnez si gén
éreusement, je veux au moins en avoir les bénéfices ! Enco
re une fois, je meurs de faim !

– Et vous, chevalier ? demanda Hermosa.
0433
– Lui ! interrompit le comte, il est trop amoureux pour ê
tre assujetti aux besoins de l-estomac.

– Et vous ne l-êtes pas, vous ?

– Quoi ?

– Amoureux !

– Amoureux ? Ce serait joli, à mon âge.

Hermosa haussa les épaules et sortit. Cinq minutes après,
Jasmin dressait un couvert dans un angle de la pièce, et
après avoir encombré la table de mets abondants, il se dis
posa à servir ses maîtres.

– Maintenant, dit Hermosa, pendant que Diégo entre en con
versation réglée avec ce pâté de perdrix, racontez-moi, ch
evalier, votre expédition de cette nuit.
0434
– Avec d-autant plus de plaisir, chère s-ur, que j-ai gra
nd besoin de votre aide et de vos conseils, répondit Rapha
ël.

– Vraiment ?

– Oui ; la jeune fille se révolte.

– Bah ! Ces cris que j-ai entendus étaient donc les siens
?

– Précisément.

– Eh bien ! il faut avant tout commencer par la calmer, C
ette petite doit être nerveuse-

– J-y pensais, fit le comte sans perdre une bouchée.

– Mangez, cher, et laissez-nous causer, dit Hermosa.
0435

Dès que Diégo et Raphaël eurent quitté la cellule dans la
quelle ils avaient conduit Yvonne, la jeune fille se redre
ssa vivement. Ses yeux rougis se séchèrent. Une résolution
soudaine et hardie se refléta sur son joli visage. Elle f
it lentement le tour de la pièce. Elle s-assura d-abord qu
e la porte était verrouillée au dehors ; puis elle alla dr
oit à la fenêtre et essaya de l-ouvrir ; mais elle ne put
en venir à bout. Cette fenêtre était grillée.

– Où m-ont-ils conduite ? Que me veulent-ils ? murmura la
pauvre enfant en demeurant immobile, le front appuyé sur
la vitre. Qu-est-il arrivé à Fouesnan depuis mon absence ?
Que doit penser mon pauvre père ? Et ces deux hommes que
0436j-ai cru voir sur la route des Pierres-Noires !- Il m-
a semblé reconnaître Jahoua et Keinec. Mon Dieu ! mon Dieu
!- que s-est-il passé ?

Et le désespoir s-emparant de nouveau de son c-ur, Yvonne
éclata en sanglots.

– Oh ! reprit-elle au bout de quelques instants, si je ne
m-étais pas évanouie, j-aurais pu voir ; je saurais où il
s m-ont amenée ! Où suis-je, Seigneur ? où suis-je ?

Puis à ces crises successives qui, depuis plusieurs heure
s, brisaient l-organisation délicate de la pauvre enfant,
succéda une prostration complète. A demi ployée sur elle-m
ême, Yvonne demeura accroupie sur le fauteuil, sans pensée
et sans vue. Des visions fantastiques, forgées par son im
agination en délire, dansaient autour d-elle et lui faisai
ent oublier sa situation présente. Le sang montait avec vi
olence au cerveau. Les artères de ses tempes battaient à s
e rompre. Son visage s-empourprait. Ses yeux s-injectaient
0437 de sang. Enfin ses extrémités se glacèrent, et elle s
e laissa glisser sans force et sans mouvement sur le sol.
Puis, par une réaction subite, le sang reflua tout à coup
vers le c-ur. Alors une crise de nerfs, crise épouvantable
, s-empara de son corps brisé. Elle roula sur les dalles d
e la cellule, se meurtrissant les bras, frappant sa tête c
ontre les meubles, et poussant des cris déchirants. La por
te s-ouvrit, et Hermosa entra suivie du chevalier. Ils s-e
mpressèrent de relever Yvonne.

– Faites dresser un lit dans cette pièce, dit Hermosa à R
aphaël qui s-empressa de faire exécuter l-ordre par Jasmin
.

Dès que le lit fut prêt, Hermosa, demeurée seule avec la
jeune fille, la déshabilla complètement et la coucha. Yvon
ne était plus calme ; mais une fièvre ardente et un délire
affreux s-étaient emparés d-elle. Hermosa envoya chercher
le comte.

0438 – Vous êtes un peu médecin, Diégo, lui dit-elle dès q
u-il parut. Voyez donc ce qu-a cette enfant, et ce que nou
s devons faire-

Le comte s-approcha du lit, prit le bras de la malade, et
après avoir réfléchi quelques minutes :

– Raphaël a fait une sottise qui ne lui profitera guère,
répondit-il froidement.

– Pourquoi ?

– Parce que la petite est atteinte d-une fièvre cérébrale
, que nous n-avons aucun médicament ici pour la soigner, e
t qu-avant quarante-huit heures elle sera morte.

– Yvonne sera morte ? s-écria Raphaël qui venait d-entrer
.

– Tu as entendu ? Eh bien, j-ai dit la vérité !
0439
– Et ne peux-tu rien, Diégo ?

– Je vais la saigner ; mais mon opinion est arrêtée : mau
vaise affaire, cher ami, mauvaise affaire ; c-est une cent
aine de louis que tu as jeté à la mer.

Et le comte, prenant une petite trousse de voyage qu-il p
ortait toujours sur lui, en tira une lancette et ouvrit la
veine de la jeune fille, qui ne parut pas avoir conscienc
e de cette opération.

Le comte de Fougueray, en venant habiter l-abbaye déserte
de Plogastel, avait choisi pour corps-de-logis l-aile où
0440étaient situés les appartements de l-ancienne abbesse.
Ce couvent, l-un des plus considérables de la Bretagne, r
enfermait jadis plus de quatre cents religieuses. Simple c
hapelle aux premières années de la Bretagne chrétienne, il
s-était peu à peu transformé en imposante abbaye. Aussi l
es divers bâtiments qui le composaient avaient-ils chacun
le cachet d-une époque différente. Le style gothique surto
ut y dominait et découpait sur la façade du centre ses plu
s riches dessins et ses plus merveilleuses dentelles.

Placé jadis sous la protection toute spéciale des ducs de
Bretagne, qui avaient vu plusieurs des filles de leur san
g princier quitter le monde pour se retirer au fond de cet
te magnifique abbaye, le cloître, l-un des plus riches de
la province, avait acquis une réputation méritée de sainte
té et d-honneur. Comme dans les chapitres nobles de l-Alle
magne, il fallait faire ses preuves pour voir les portes d
u couvent s-ouvrir devant la vierge qui désertait la famil
le pour se fiancer au Christ. Aussi est-il facile de se fi
gurer l-élégance et le caractère solennel de ces bâtiments
0441 spacieux, aérés, adossés à un splendide jardin dont e
ût, à bon droit, été jaloux plus d-un parc seigneurial.

L-aile opposée à celle occupée par Diégo et les siens s-é
tendait vers le nord. Autrefois consacrée aux religieuses,
elle ne contenait que des cellules étroites et sombres ;
c-est ce qui l-avait fait dédaigner par le comte. Seulemen
t, celui-ci ignorait qu-au-dessous des étages des cellules
s-élevant sur le sol, existait un second étage souterrain
d-autres cellules plus étroites encore, et naturellement
plus sombres que les premières. Rien, extérieurement, ne p
ouvait indiquer l-existence de ces sortes de caves organis
ées en habitation. Il fallait faire jouer un ressort habil
ement caché dans la muraille, pour découvrir la porte donn
ant sur l-escalier qui y conduisait. Du côté des souterrai
ns, souterrains que le comte avait entièrement parcourus,
aucun indice ne laissait soupçonner ces cachettes impénétr
ables. Le couvent de Plogastel, construit au moyen-âge par
des moines et des gentilshommes entrés en religion, offra
it le type complet de ces établissements mystérieux, où la
0442 partie des bâtisses s-élevant au soleil n-était pas t
oujours la plus importante. Ainsi, passages secrets, impas
ses, souterrains, prisons, oubliettes, s-y trouvaient à pr
ofusion et semblaient défier la curiosité.

Dans cet étage de cellules construites sous le sol, dans
l-une de ces pièces obscures et étroites qui reçoivent tou
te leur lumière d-un petit soupirail artistement dissimulé
au dehors par des arabesques sculptées dans le mur, se tr
ouvait une belle jeune femme de trente à trente-cinq ans,
aux yeux bleus et doux, aux blonds cheveux à demi cachés p
ar une coiffe blanche. Cette femme portait l-ancien costum
e des nonnes de l-abbaye : la robe de laine blanche, la co
iffure de toile blanche et la ceinture violette. Sous ce v
êtement d-une simplicité extrême, la religieuse était bell
e, de cette beauté que les peintres s-accordent à prêter a
ux anges.

Agenouillée devant sa modeste couche surmontée d-un Chris
t en ivoire, elle priait dévotement en tenant entre ses ma
0443ins un chapelet surchargé de médailles d-or et d-argen
t. A peine terminait-elle ses oraisons, qu-un coup frappé
discrètement à la petite porte la fit tressaillir.

– Entrez ! dit-elle en se relevant.

La porte s-ouvrit, et un homme de haute taille, enveloppé
dans un ample manteau, entra doucement.

– Bonjour, mon ami, fit la religieuse en tendant à l-étra
nger une main sur laquelle celui-ci posa ses lèvres avec u
n mélange de respect profond et d-amour brûlant.

– Bonjour, chère Julie, répondit l-inconnu. Comment avez-
vous passé la nuit ?

– Bien, je vous remercie ; et vous ?

– Parfaitement.

0444 – Vous vous accoutumez un peu à cette existence étran
ge que vous vous êtes faite ?

– Je m-accoutumerai à tout pour avoir le bonheur de vous
voir, vous le savez bien.

– Chut ! Philippe. N-oubliez pas l-habit que je porte !

– Hélas ! Julie, cet habit fait mon plus cruel remords !

– Ne parlez pas ainsi ! Dites-moi plutôt si vous avez eu
soin de fermer la porte des souterrains.

– Sans doute. Pourquoi cette demande ?-

– C-est que depuis hier nous avons de nouveaux habitants
dans l-abbaye.

– Qui donc ?
0445
– Je l-ignore.

– Je le saurai, Julie.

– N-allez pas commettre d-imprudence, Philippe !-

– Oh ! ne craignez rien, ce n-est que la curiosité qui me
pousse ; car ici nous sommes en sûreté, et nous pouvons b
raver tous les regards extérieurs.

– Où est Jocelyn ? demanda la religieuse après un court s
ilence.

– Me voici, madame, répondit notre ancienne connaissance,
le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan en paraissant
sur le seuil de la cellule.

– Avez-vous apporté des provisions, mon ami ?

0446 – Oui, madame la marquise.

– Dis : – S-ur Julie, – mon bon Jocelyn, interrompit l-in
connu. Madame ne veut plus être nommée autrement.

– Oui, monseigneur ! répondit Jocelyn.

L-étranger alors écarta son manteau et le jeta sur une ch
aise. Cet homme était le marquis de Loc-Ronan.

II

L-ABBAYE DE PLOGASTEL

Le vieux Jocelyn s-empressa de placer sur la petite table
un frugal repas, bien différent de celui auquel avaient p
ris part les habitants de l-aile opposée du couvent. Le ma
rquis offrit la main à la religieuse, et tous deux s-assir
ent en face l-un de l-autre. Jocelyn demeura debout, appuy
é contre le chambranle de la porte, et, aux éclairs de joi
0447e que lançaient ses yeux, il était facile de deviner t
out le bonheur qu-éprouvait le fidèle et dévoué serviteur.
Le marquis se pencha vers la religieuse et lui fit une qu
estion à voix basse.

– Mais sans doute, Philippe, répondit-elle vivement ; vou
s savez bien que vous n-avez pas besoin de ma permission p
our agir ainsi-

Le marquis se retourna.

– Jocelyn, dit-il, depuis trois jours tu as partagé ma ta
ble.

– Vous me l-avez ordonné, monseigneur.

– Et madame permet que je te l-ordonne encore, mon vieux
Jocelyn. Viens donc prendre place à nos côtés-

– Mon bon maître, n-exigez pas cela !-
0448
– Comment, tu refuses de m-obéir ?

– Monseigneur, songez donc qui je suis !-

– Jocelyn, dit vivement la jeune femme, c-est parce que M
. le marquis se rappelle qui vous êtes, que nous vous prio
ns tous deux de vous asseoir auprès de nous ; venez, mon a
mi, venez, et songez vous-même que vous faites partie de l
a famille- Vous n-êtes plus un serviteur, vous êtes un ami

Et la religieuse, avec un geste d-une adorable bonté, ten
dit la main au vieillard. Jocelyn, les yeux pleins de larm
es, s-agenouilla pour baiser cette main blanche et fine. P
uis, comme un enfant qui n-ose résister aux volontés d-un
maître qu-il craint et qu-il aime tout à la fois, il prit
place timidement en face du marquis et de sa gracieuse com
pagne.

0449 – Mon Dieu, Julie ! dit Philippe avec émotion, que vo
us êtes bonne et charmante !

– Je m-inspire de Dieu qui nous voit et de vous que j-aim
erai toujours, mon Philippe ! répondit la religieuse.

– Oh ! que je suis heureux ainsi ! Je vous jure que depui
s dix ans, voici le premier moment de bonheur que je goûte
, et c-est à vous que je le dois-

– Il ne manque donc rien à ce bonheur dont vous parlez ?

– Hélas ! mon amie, le c-ur de l-homme est ainsi fait qu-
il désire toujours ! Je serais véritablement heureux, je v
ous l-affirme, si devant moi je voyais encore un ami-

– Qui donc ?

– Marcof.
0450
– Marcof ?- En effet, Philippe, jadis déjà, lorsque nous
habitions Rennes, ce nom vous échappait parfois- c-est don
c celui d-un homme que vous aimez bien tendrement ?

– C-est celui d-un homme, chère Julie, envers lequel la d
estinée s-est montrée aussi cruelle qu-envers vous-

– Mais quel est-il, cet homme ?

– C-est mon frère !

– Votre frère, Philippe ! s-écria la religieuse.

– Votre frère, monseigneur ! répéta Jocelyn.

– Oui, mon frère, mes amis, et pardonnez-moi de vous avoi
r jusqu-ici caché ce secret qui n-était pas entièrement le
mien ! Aujourd-hui, si je vous le révèle, c-est que les c
irconstances sont changées ; c-est que, passant pour mort
0451vis-à-vis du reste du monde, je crois utile de ne pas
laisser ensevelir à tout jamais ce mystère- Marcof, lui, c
e noble c-ur, ne voudra point déchirer le voile qui le cou
vre, et cependant il doit y avoir après moi des êtres qui
soient à même de dire la vérité- la vérité tout entière !-

Un silence suivit ces paroles du marquis.

La religieuse attachait sur le marquis des regards invest
igateurs, n-osant pas exprimer à haute voix la curiosité q
u-elle ressentait. Quant à Jocelyn, qui avait été témoin d
es relations fréquentes de son maître avec Marcof, il n-av
ait cependant jamais supposé qu-un lien de parenté aussi s
érieux alliât le noble seigneur à l-humble corsaire. Le ma
rquis reprit :

– Ce secret, je vais vous le confier tout entier. Jocelyn
, parmi les papiers que nous avons emportés du château, il
est un manuscrit relié en velours noir ?
0452
– Oui, monseigneur.

– Va le chercher, mon ami, et apporte-le promptement-

Jocelyn sortit aussitôt pour exécuter les ordres de son m
aître.

Avant d-aller plus loin, je crois utile d-expliquer brièv
ement comme il se fait que nous retrouvions dans les cellu
les souterraines du couvent de Plogastel, le marquis de Lo
c-Ronan, aux funérailles duquel nous avons assisté.

On se souvient sans doute de la conversation qui avait eu
0453 lieu entre le marquis et les deux frères de sa premiè
re femme. On se rappelle les menaces de Diégo et de Raphaë
l, et la proposition qu-ils avaient osé faire au gentilhom
me breton. Celui-ci se sentant pris dans les griffes de ce
s deux vautours, plus altérés de son or que de son sang, a
vait résolu de tenter un effort suprême pour s-arracher à
ces mains qui l-étreignaient sans pitié.

Le marquis de Loc-Ronan avait rapporté jadis, d-un voyage
qu-il avait fait en Italie, un narcotique tout-puissant,
dû aux secrets travaux d-un chimiste habile, narcotique qu
i parvenait à simuler entièrement l-action destructive de
la mort. Ne voyant pas d-autre moyen de reconquérir sa lib
erté individuelle, il avait résolu depuis longtemps d-avoi
r recours à ce breuvage, à l-effet duquel il ajoutait une
foi entière.

Le marquis était honnête homme, et homme d-honneur par ex
cellence. A l-époque de son mariage avec mademoiselle de F
ougueray, il n-avait pas tardé à s-apercevoir de l-indigne
0454 conduite de celle à laquelle il avait eu la faiblesse
de confier l-honneur de son nom. Aussi, lorsqu-il anéanti
t son acte de mariage, sa conscience ne lui reprocha-t-ell
e rien. Pour lui, c-était faire justice ; peut-être se tro
mpait-il, mais à coup sûr, il était de bonne foi.

Marié une seconde fois et adorant sa femme, il avait vu s
on bonheur se briser, grâce à l-adresse infernale du comte
de Fougueray et du chevalier de Tessy. A partir de ce mom
ent, son existence était devenue celle des damnés. Mademoi
selle de Château-Giron s-était réfugiée dans un cloître, e
t lui était demeuré en butte aux extorsions continuelles d
e ses beaux-frères. Donc le marquis avait résolu d-en fini
r, coûte que coûte, avec cette domination intolérable. Ne
confiant son dessein qu-à son fidèle serviteur, et ne pouv
ant prévenir Marcof qui, on le sait, avait pris la mer à l
a suite de sa conférence avec son frère, le marquis avait
mis sans retard ses projets à exécution. Nous en connaisso
ns les résultats.

0455 Dès que le corps avait été enfermé dans le suaire, Jo
celyn, faisant valoir deux ordres écrits de son maître, av
ait exigé qu-après la cérémonie funèbre lui seul procédât
à la fermeture du cercueil. Tout le monde s-était donc élo
igné de la chapelle. Jocelyn alors avait enlevé le soi-dis
ant cadavre et l-avait déposé dans une chambre secrète rés
ervée derrière le maître-autel. Puis il avait enveloppé da
ns le linceul un énorme lingot de cuivre préparé d-avance.
Cela fait, et la bière refermée, on avait procédé à la de
scente du cercueil dans les caveaux du château.

La nuit venue, le marquis était sorti de son sommeil léth
argique, et s-appuyant sur Jocelyn, avait quitté mystérieu
sement sa demeure à l-heure à laquelle Marcof arrivait à P
enmarckh. Le gentilhomme et son serviteur se dirigèrent à
pied vers le couvent de Plogastel, dans lequel le marquis
savait que s-était nouvellement retirée sa femme. Seulemen
t il ignorait l-expulsion récente des nonnes. Aussi, lorsq
u-à l-aube du jour il pénétra dans le cloître, grande fut
sa stupéfaction en trouvant l-abbaye déserte.
0456
Le marquis parcourut ce vaste bâtiment solitaire. Désespé
ré, il prit la résolution de se cacher jusqu-à la nuit dan
s les souterrains. Alors il se mettrait en quête de la cau
se de cette solitude désolée. Jocelyn connaissait les habi
tations mystérieuses pour y avoir autrefois pénétré. Son p
ère avait été jardinier du couvent de Plogastel, et l-enfa
nt avait joué bien souvent dans ces cellules obscures que
se réservaient les religieuses les plus austères. Ils desc
endirent donc tous les deux, et cherchèrent à s-orienter a
u milieu de ce dédale de voûtes et de corridors sombres. B
ref, Jocelyn, guidé par ses souvenirs, parvint à introduir
e son maître dans ces réduits inconnus de tous.

Au moment où ils y pénétraient, ils furent frappés par la
clarté d-une petite lampe dont les rayons filtraient sous
la porte mal jointe d-une cellule. Convaincus que quelque
gardien du couvent s-était retiré dans les souterrains, i
ls avancèrent sans hésiter, espérant obtenir des renseigne
ments sur ce qu-étaient devenues les nonnes. Mais à peine
0457eurent-ils franchi le seuil de la cellule, qu-un doubl
e cri de joie s-échappa de leur poitrine. Dans la religieu
se demeurée fidèle à son cloître, le marquis et Jocelyn ve
naient de reconnaître mademoiselle Julie de Château-Giron,
marquise de Loc-Ronan.

Cette rencontre avait eu lieu la veille du jour où nous a
vons nous-même introduit le lecteur près de la belle relig
ieuse. Le marquis passa les heures de cette première journ
ée à raconter à sa femme et les événements survenus et la
résolution qu-il avait prise.

Julie avait conservé pour son mari le plus tendre attache
ment. Si elle avait pris le voile lors de la découverte du
fatal secret, cela avait été dans l-espoir d-assurer la t
ranquillité à venir du marquis. La courageuse femme, faisa
nt abnégation de sa jeunesse et de sa beauté, s-était dévo
uée, s-offrant en holocauste pour apaiser la colère de Die
u.

0458 Elle avait même obtenu la permission de changer de cl
oître et de quitter celui de Rennes pour celui de Plogaste
l, dans le seul but de se rapprocher de l-endroit où vivai
t le marquis de Loc-Ronan, et dans l-espoir d-entendre que
lquefois prononcer ce nom si connu dans la province.

La religieuse accueillit donc son mari, non comme un épou
x dont elle était séparée depuis longtemps, mais comme un
frère et comme un ami pour lequel elle eût volontiers donn
é sa vie entière. Elle approuva aveuglément ce qu-avait fa
it le marquis. Puis elle lui raconta que, lors de l-expuls
ion de la communauté, elle se trouvait seule dans les cell
ules souterraines. La crainte l-avait empêchée de se montr
er en présence des soldats, et, les gendarmes une fois par
tis, ne sachant que faire, elle avait résolu de conserver
l-asile que la Providence lui avait ménagé ; seule, une vi
eille fermière des environs était dans le secret de sa pré
sence et lui apportait chaque jour ses provisions qu-elle
déposait à l-entrée des souterrains. Dès lors il fut conve
nu que le marquis et Jocelyn habiteraient une cellule vois
0459ine et qu-ils ne sortiraient que la nuit, revêtus tous
deux du costume des paysans bretons, costume que la relig
ieuse se chargeait de se procurer avec l-aide de la fermiè
re. C-est donc à la seconde visite seulement du marquis au
près de sa femme, que nous assistons en ce moment. Les deu
x époux, calmes et heureux, ignoraient qu-à quelques pas d
e leur retraite et dans le même corps de bâtiment, demeura
ient ceux qui leur avait fait tant de mal et avaient brisé
à jamais leurs deux existences.

– – –

Après quelques minutes, Jocelyn revint apportant un in-fo
lio relié en velours noir, rehaussé de garnitures en argen
t massif, et fermé à l-aide d-une double serrure dont la c
lef ne quittait jamais le gentilhomme. Le marquis ouvrit l
e manuscrit, l-appuya sur la table, et s-adressant à sa fe
mme :

– Julie, lui dit-il, lorsque vous aurez pris connaissance
0460 de ce que contient ce volume, vous connaîtrez dans le
ur entier tous les secrets de ma famille. Ecoutez-moi donc
attentivement. Toi aussi, mon fidèle serviteur, continua-
t-il en se retournant vers Jocelyn. Toi aussi, n-oublie ja
mais ce que tu vas entendre ; et, si Dieu me rappelle à lu
i avant que j-aie accompli ce que je dois faire, jurez-moi
que vous réunirez tous deux vos efforts pour exécuter mes
volontés suprêmes ! Jurez-moi, Julie, que vous considérer
ez toujours, et quoi qu-il arrive, Marcof le Malouin comme
votre frère ! Jure-moi, Jocelyn, qu-en toutes circonstanc
es tu lui obéiras comme à ton maître.

– Je le jure, monseigneur ! s-écria Jocelyn.

– J-en fais serment sur ce Christ ! dit la religieuse en
étendant la main sur le crucifix cloué à la muraille.

– Bien, Julie ! Merci, Jocelyn !

Et le marquis, après une légère pose, reprit avant de com
0461mencer sa lecture :

– L-époque à laquelle nous allons remonter est à peu près
celle de ma naissance. Vous n-étiez pas au monde, chère J
ulie ; vous n-étiez pas encore entrée dans cette vie qui d
evrait être si belle et si heureuse, et que j-ai rendue, m
oi, si tristement misérable-

– M-avez-vous donc entendue jamais me plaindre, pour que
vous me parliez ainsi, Philippe ? répondit vivement la rel
igieuse en saisissant la main du marquis.

– Vous plaindre, vous, Julie ! Est-ce que les anges du Se
igneur savent autre chose qu-aimer et que pardonner ?

– Ne me comparez pas aux anges, mon ami, répondit Julie a
vec un accent empreint d-une douce mélancolie. Leurs prièr
es sont entendues de Dieu, et, hélas ! les miennes demeure
nt stériles ; car, depuis dix années, j-implore la miséric
orde divine pour que votre âme soit calme et heureuse ; et
0462 vous le savez, Philippe, vous venez de l-avouer vous-
même, vous n-avez fait que souffrir longuement, cruellemen
t, sans relâche !-

Le marquis baissa la tête et sembla se plonger dans de so
mbres réflexions. Enfin il se redressa, et prenant la main
de Julie :

– Qu-importe ce que j-ai souffert, dit-il, si maintenant
je dois être heureux par vous et près de vous-

– Un bonheur fugitif, mon ami. L-habit que je porte ne vo
us indique-t-il pas que j-appartiens à Dieu seul ?

– Ne pouvez-vous être relevée de vos v-ux ?

– Et que deviendrions-nous, Philippe ?

– Nous fuirions loin, bien loin d-ici- Nous cacherions, d
ans une patrie nouvelle et ignorée, notre amour et notre b
0463onheur !-

– Vous ne pouvez en ce moment abandonner la cause royale
!

– Cela est vrai.

– Puis, lors même que nous parviendrions à fuir, en quel
endroit de la terre trouverions-nous la tranquillité ?

– Hélas !- Julie, ces misérables nous poursuivraient sans
trêve et sans pitié s-ils découvraient que je suis encore
vivant ! C-est là ce que vous voulez dire, n-est-ce pas ?

Julie garda le silence.

– Oh ! murmura le marquis dont l-indignation douloureuse
s-accroissait à chaque parole, oh ! les infâmes. Ne pourra
i-je donc jamais les écraser sous mes pieds comme de venim
0464eux reptiles !-

– Taisez-vous, Philippe ! s-écria la jeune femme. N-oubli
ez pas que notre religion interdit toute vengeance !

Le marquis ne répondit pas ; mais il lança un regard étin
celant à Jocelyn, et tous deux sourirent, mais d-un sourir
e étrange.

– Oubliez ces rêves, Philippe ; oubliez cet avenir imposs
ible ! continua Julie. Pour rompre mes v-ux, il faudrait u
n bref de Sa Sainteté ; et croyez-vous qu-un tel acte puis
se s-accomplir dans le mystère ? On s-informerait de la ca
use qui me fait agir, et on ne tarderait pas à découvrir l
a vérité.

– Peut-être ! répondit lentement le marquis. Lorsque vous
connaîtrez davantage l-homme dont je vais lire l-histoire
, histoire tracée de sa propre main, vous changerez sans d
oute d-opinion, et vous penserez avec moi que celui qui fu
0465t capable de faire ce qu-il a fait, peut nous sauver t
ous deux, et assurer notre bonheur à venir-

– Lisez donc, mon ami. J-écoute.

Alors le marquis se pencha vers le manuscrit, et commença
à voix haute sa lecture.

III

L-ENFANT PERDU

– Vers la fin de l-année 1756, habitait à Saint-Malo un p
auvre pêcheur nommé Marcof. Cet homme vivait seul, sans fa
mille, du produit de son industrie. D-un caractère tacitur
ne et sauvage, il fuyait la société des autres hommes plut
ôt qu-il ne la recherchait.

Un soir qu-il était, comme toujours, isolé et morose sur
le seuil de son humble cabane, occupé à refaire les maille
0466s de ses filets, il vit venir à lui un cavalier qui se
mblait en quête de renseignements. Ce cavalier, qu-à son c
ostume il était facile de reconnaître pour un riche gentil
homme, jeta un regard en passant sur le pêcheur. Puis il s
-arrêta, le considéra attentivement, et, mettant pied à te
rre, il passa la bride de son cheval dans son bras droit e
t se dirigea vers la cabane.

– Comment t-appelles-tu ? demanda-t-il en dialecte breton
.

– Que vous importe ? répondit le pêcheur.

– Plus que tu ne penses, peut-être-

– Est-ce donc moi que vous cherchez ?

– C-est possible.

– Vous devez vous tromper-
0467
– C-est ce que je verrai quand tu auras répondu à ma ques
tion. Comment te nommes-tu.

– Marcof le Malouin.

– Quel est ton état.

– Vous le voyez, fit le paysan en désignant ses filets.

– Pêcheur ?

– Oui.

– Tu es né dans ce pays ?

– A Saint-Malo même, comme l-indique mon nom.

– Tu n-es pas marié ?

0468 – Non !

– Tu n-as pas de famille ?

– Je suis seul au monde.

– As-tu des amis ?

– Aucun.

– Alors, bien décidément, c-est à toi que j-ai affaire, d
it le gentilhomme en attachant son cheval à un piquet, tan
dis que le pêcheur le regardait avec étonnement. Entrons c
hez toi.

– Pourquoi ne pas rester ici ?

– Parce que ce que j-ai à te dire ne doit pas être dit en
plein air-

0469 – C-est donc un secret ?

– D-où dépend ta fortune ; oui.

Le pêcheur sourit avec incrédulité. Néanmoins il ouvrit s
a porte, et livra passage à son singulier interlocuteur. L
e gentilhomme entra et s-assit sur un escabeau.

– Que possèdes-tu ? demanda-t-il brusquement.

– Rien que ma barque et mes filets.

– Si ta barque ne vaut pas mieux que tes filets, tu ne po
ssèdes pas grand-chose.

– C-est possible ; mais je ne demande rien à personne.

– Tu es fier ?

– On le dit dans le pays.
0470
– Tant mieux.

– Tant mieux ou tant pis, peu importe ! Je suis tel qu-il
a plu au bon Dieu de me faire.

– Si on t-offrait cent louis, les accepterais-tu ?

– Non.

– Pourquoi ? fit le gentilhomme en levant à son tour un –
il étonné.

– Lorsqu-un grand seigneur, comme vous paraissez l-être,
offre une telle somme à un pauvre homme comme moi, c-est p
our l-engager à faire une mauvaise action, et j-ai l-habit
ude de vivre en paix avec ma conscience ; d-autant que c-e
st ma seule compagne, ajouta simplement le pêcheur.

– Allons, tu es honnête.
0471
– Je m-en vante.

– De mieux en mieux !

– Vous voyez bien qu-il vous faut chercher ailleurs.

– Non, j-ai jeté les yeux sur toi ; tu es l-homme qui me
convient, et tu me serviras.

– Je ne crois pas.

– C-est ce que nous allons voir.

Marcof était d-une nature violente. Il chercha de l–il s
on pen-bas. Le gentilhomme sourit en suivant son regard.

– Honnête, fier, brave ! murmura-t-il ; c-est la Providen
ce qui m-a conduit vers lui !-

0472 Marcof attendait.

– Ecoute, reprit le gentilhomme, il est inutile que je re
ste plus longtemps près de toi ; je vais t-adresser une se
ule question. Tu y répondras. Si nous ne nous entendons pa
s, je partirai.

– Faites.

– Tu m-as dit que tu refuserais une somme qui te serait o
fferte pour accomplir une mauvaise action.

– Je l-ai dit, et je le répète.

– Et s-il s-agissait, au contraire, de faire une bonne ac
tion ?

– Je ne prendrais peut-être pas l-argent, mais je ferais
le bien- si cela était en mon pouvoir-

0473 – Parle net. Ou tu prendras la somme en accomplissant
une -uvre charitable, ou tu refuseras l-une et l-autre. I
l s-agit, je te le répète, d-une bonne action qui te rappo
rtera cent louis. Acceptes-tu ?

– Eh bien- dit le pêcheur en hésitant.

– Dis oui ou non !

– J-accepte-

– Très-bien ! s-écria le gentilhomme en se levant, je rev
iendrai demain à pareille heure.

Et sortant de la cabane, il remonta à cheval et s-éloigna
rapidement. Marcof se gratta la tête ; réfléchit quelques
instants, puis, haussant les épaules, il se remit à trava
iller.

Le lendemain, le gentilhomme fut exact au rendez-vous. Se
0474ulement, cette fois, il venait à pied et tenait par la
main un jeune garçon âgé d-environ trois ans. Il entra da
ns la cabane, et déposa sur la table une bourse gonflée d-
or. Le marché qu-il avait à proposer au pêcheur était de p
rendre l-argent et l-enfant. Le pêcheur accepta.

– Comment s-appelle le petit ? demanda-t-il.

– Il porte ton nom.

– Mon nom ?

– Sans doute ; il sera ton fils et s-appellera Marcof.

– C-est bien. Vous reverrai-je ?

– Jamais.

– Et si je vous rencontrais ?

0475 – Tu ne me rencontreras pas.

– Quand l-enfant sera grand, que lui dirai-je ?

– Rien.

– Mais plus tard, il apprendra dans le pays qu-il n-est p
as mon fils et il me demandera où sont ses parents-

– Tu lui diras que tu l-as trouvé dans un naufrage, et qu
e ses parents sort sans doute morts.

– Est-il baptisé, au moins ?

– Oui.

– Alors c-est bien ; je garde l-enfant. Vous pouvez parti
r.

Le gentilhomme fit quelques pas dans la cabane. Il sembla
0476it ému. Enfin, s-approchant brusquement de l-enfant, i
l l-enleva dans ses bras, le pressa sur son c-ur, l-embras
sa, puis, le déposant à terre, il s-élança au dehors. Depu
is ce jour, on ne le revit plus dans le pays-

Le marquis de Loc-Ronan interrompit sa lecture.

– Ce gentilhomme, dit-il, était mon père, et cet enfant é
tait son fils.

– Et il l-abandonnait ainsi ? s-écria Julie.

– Oui, répondit le marquis ; mais cet abandon a été penda
nt toute sa vie le sujet d-un remords cuisant ! Ce fut à s
on lit d-agonie et de sa bouche même que tous ces détails
me furent confirmés. Il me donna, en outre, les moyens de
reconnaître un jour mon frère naturel, ainsi que vous le v
errez plus tard. Je continue.

Et le marquis se remit à lire :
0477
– Le pêcheur tint sa promesse et éleva l-enfant ; seuleme
nt, c-était une nature singulière que celle de ce Marcof :
l-argent que lui avait donné le gentilhomme lui pesait co
mme une mauvaise action. Il le fit distribuer aux pauvres,
et n-en garda pas pour lui la moindre part. Bientôt l-enf
ant devint fort et vigoureux, au point que son père adopti
f crut devoir l-emmener avec lui, quand il prenait la mer,
dans sa barque de pêche. Le dur métier de mousse développ
a ses membres, et l-aguerrit de bonne heure à tous les dan
gers auxquels sont exposés les marins. A dix ans, il était
le plus adroit, le plus intrépide et le plus batailleur d
e tous les gars du pays.

Bon par nature, il protégeait les faibles et luttait avec
les forts. Un jour, un méchant gars de dix-huit à vingt a
ns frappait un enfant pauvre et débile que sa faiblesse em
pêchait de travailler. Le jeune Marcof voulut intervenir.
Le brutal paysan le menaça d-un châtiment semblable à celu
i qu-il infligeait à sa triste victime. Marcof le défia.
0478
Ceci se passait sur la grève devant une douzaine de matel
ots, qui riaient de l-arrogance du – moussaillon, – comme
ils le nommaient. Le jeune homme s-avança vers Marcof. Cel
ui-ci ne recula pas ; seulement il se baissa, ramassa une
pierre, et, au moment où son adversaire étendait la main p
our le saisir au collet, il lui lança le projectile en ple
ine poitrine. La pierre ne fit pas grand mal au paysan, ma
is elle excita sa colère outre mesure.

– Ah ! fahis gars !- s-écria-t-il, tu vas la danser !-

Et, prenant un bâton, il courut sus au pauvre enfant. Mar
cof devint pâle, puis écarlate. Ses yeux parurent prêts à
jaillir de leurs orbites. Un charpentier présent à la disc
ussion était appuyé sur sa hache. Marcof la lui arracha, e
t, la brandissant avec force, tandis que le paysan levait
son bâton pour le frapper :

– Allons, dit-il, je veux bien !- coup pour coup !
0479
Le paysan recula. Les matelots applaudirent, et emmenèren
t l-enfant avec eux au cabaret, où ils le baptisèrent – ma
telot. – Marcof était enchanté.

L-année suivante, Marcof avait onze ans à peine, le pêche
ur tomba gravement malade. En quelques jours la maladie fi
t de rapides progrès. Un vieux chirurgien de marine déclar
a sans la moindre précaution que tous les remèdes seraient
inutiles, et qu-il fallait songer à mourir. En entendant
cette cruelle et brutale sentence, Marcof, qui prodiguait
ses soins à celui qu-il croyait son père, Marcof se laissa
aller à un profond désespoir.

Le pêcheur reçut courageusement l-avertissement du docteu
r, et se prépara à entreprendre ce dernier voyage, qui s-a
chève dans l-éternité. Comme presque tous les marins, il c
raignait peu la mort, pour l-avoir souvent bravée, et ses
sentiments religieux lui promettaient une seconde vie plus
heureuse que la première. Aussi, le docteur parti, il se
0480fit donner sa gourde, avala à longs traits quelques go
rgées de rhum, et, ensuite, il alluma sa pipe.

Au moment de mourir, les souffrances avaient disparu, et
le vieux matelot se sentait calme et tranquille. Il profit
a de cet instant de repos pour appeler près de lui son fil
s adoptif. Marcof accourut en s-efforçant de cacher ses la
rmes.

– Tu pleures, mon gars ? lui dit le pêcheur d-une voix do
uce.

– Oui, père, répondit l-enfant.

– Et à cause de quoi pleures-tu ?

– A cause de ce que m-a dit le médecin.

– Le médecin est un bon matelot qui a bien fait de me lar
guer la vérité. Vois-tu, mon gars, je file ma dernière éco
0481ute. Je suis comme un vieux navire qui chasse sur son
ancre de miséricorde- Dans quelques heures je vais m-en al
ler à la dérive et courir vers le bon Dieu sous ma voile d
e fortune. Ne t-afflige pas comme ça, mon gars ! Je n-ai j
amais fait de mal à personne ; ma conscience est nette com
me la patente d-un caboteur, et quand la mort va venir me
jeter le grappin sur la carcasse, je ne refuserai pas l-ab
ordage. La bonne sainte Vierge et sainte Anne d-Auray me c
onduiront aux pieds du Seigneur, et, comme j-ai toujours é
té bon matelot et bon Breton, le paradis me sera ouvert- S
ois donc tranquille et ne t-occupe plus de moi !-

Marcof pleurait sans répondre. Le pêcheur se reposa penda
nt quelques secondes, et reprit :

– Voyons, mon gars, quand les amis m-auront conduit au ci
metière, qu-est-ce que tu feras ?

– Je ne sais pas ! fit l-enfant en sanglotant.

0482 – Dame ! mon gars, nous ne sommes point riches ni l-u
n ni l-autre. J-ai bien encore, dans un vieux sabot enterr
é sous le foyer une dizaine de louis ; mais ça ne peut te
mettre à même de vivre longtemps- Tu n-es pas encore assez
fort pour conduire seul une barque de pêche ! Et pourtant
, avant de m-en aller, je voudrais te savoir à l-abri du b
esoin, car je t-aime, moi-

– Et moi aussi, père, je vous aime de toutes mes forces !
– répondit Marcof en embrassant le mourant.

– Tu m-aimes, bien vrai ?

– Dame ! je n-aime que vous au monde !

Le pêcheur réfléchit profondément. De vagues pensées asso
mbrissaient son visage. Il se rappelait la visite du genti
lhomme et la promesse qu-il avait faite de ne pas révéler
à l-enfant la manière dont il avait été abandonné. Mais l-
étrange divination qui précède la mort lui conseillait de
0483tout dire à son fils adoptif. Il craignait d-être coup
able envers lui en lui cachant la vérité. Puis il aimait s
incèrement Marcof, et il pensait aussi qu-un jour peut-êtr
e il pourrait retrouver ses parents qui, sans aucun doute,
étaient riches et puissants. Alors le pauvre enfant se ve
rrait non-seulement à l-abri de la misère, mais encore dan
s une position brillante et heureuse. Cependant, avant de
prendre un parti, il envoya chercher un prêtre. Il se conf
essa et raconta naïvement ce qui s-était passé entre lui e
t le gentilhomme. Il demanda au recteur ce qu-il devait fa
ire. Celui-ci était un homme de sens droit et profond. Il
conseilla au pêcheur de suivre l-inspiration de sa conscie
nce, et de ne rien cacher à son fils adoptif de ce qu-il s
avait sur son passé. Malheureusement, il ne savait pas gra
nd-chose.

Néanmoins, le prêtre étant présent à l-entretien, le pêch
eur dévoila à Marcof le mystère qui avait entouré sa venue
dans la cabane de celui qu-il avait coutume d-appeler son
père. Ce récit ne produisit pas une bien grande impressio
0484n sur l-enfant.

– Si mon véritable père m-a abandonné, dit-il avec fermet
é, c-est que probablement il avait ses raisons pour le fai
re. Je ne chercherai jamais à retrouver ceux qui ont eu ho
nte de moi. Je ne connais qu-un homme qui mérite de ma par
t ce titre de père, et cet homme, c-est vous ! continua-t-
il en s-agenouillant devant le lit du mourant. Bénissez-mo
i donc, mon père, et ne voyez en moi que votre enfant-

Le pêcheur, attendri, leva ses mains amaigries sur la têt
e de Marcof. Puis, les yeux fixés vers le ciel, il pria lo
nguement, implorant pour l-enfant la miséricorde du Seigne
ur. Le prêtre aussi joignait ses prières à celles de l-ago
nisant. Il ne fut plus question, entre le pêcheur et Marco
f, du gentilhomme qui était venu jadis.

Le lendemain, le marin rendait son âme à Dieu. Marcof le
pleura amèrement. Il employa la meilleure partie des dix l
ouis qui composaient l-actif de la succession, à faire cél
0485ébrer un enterrement convenable, à orner la fosse d-un
e pierre tumulaire, sur laquelle on grava une courte inscr
iption. Le soir, Marcof revint dans la cabane, qui lui par
ut si triste et si désolée depuis qu-il s-y trouvait seul,
qu-il résolut de quitter non-seulement sa demeure, mais e
ncore Saint-Malo. Il partit pour Brest.

On était alors en 1765. Marcof avait douze ans à peine. I
l trouva un engagement comme novice à bord d-un navire don
t le commandant avait une réputation de dureté et d-habile
té devenue proverbiale dans tous les ports de la Bretagne.
Le navire allait aux Indes, et, de là, à la Virginie. Mar
cof resta deux ans et demi absent. A son retour, son engag
ement était terminé. Mais le vieux loup de mer qui se conn
aissait en hommes, le retint à son bord en qualité de mate
lot.

Bref, à dix-neuf ans, Marcof le Malouin, car il avait hér
ité du surnom de son père adoptif, avait navigué sur tous
les océans connus. Il avait essuyé de nombreuses tempêtes,
0486 fait cinq ou six fois naufrage, et il avait manqué qu
atre fois de mourir de faim et de soif sur les planches d-
un radeau. Comme on le voit, son éducation maritime était
complète. Aussi était-il connu de tous les officiers dénic
heurs de bons marins, et les armateurs eux-mêmes engageaie
nt souvent les commandants de leurs navires à embarquer le
jeune homme dont la réputation de bravoure, d-honnêteté,
de courage et d-habileté grandissait chaque jour.

Jusqu-alors l-existence de Marcof avait été heureuse, sau
f, bien entendu, les dangers inséparables de la vie de l-h
omme de mer. Cependant on le voyait parfois triste et souc
ieux. Il se sentait mal à l-aise en ce cadre étroit dans l
equel il végétait. Parfois, dans ses rêves, il voyait deva
nt lui un avenir large et brillant, où son ambition nageai
t en pleine eau ; puis, au réveil, la réalité lui faisait
pousser un soupir. En un mot, il fallait à cette nature én
ergique et puissante, à cette intelligence élevée et hardi
e, une existence remplie de périls, d-aventures, de jouiss
ances de toutes sortes. Il n-allait pas tarder à voir son
0487ambition satisfaite, et ces périls qu-il appelait n-al
laient pas lui faire défaut.

IV

LA FIDELITE

Vers la fin de 1773, un des riches armateurs de la Bretag
ne qui avait perdu successivement sept navires, tous pris
et coulés par les navires musulmans qui sillonnaient la Mé
diterranée depuis des siècles, eut le désir bien légitime
de venger ces désastres. De plus, le digne négociant pensa
avec raison que voler des voleurs étant une -uvre pie, pi
rater des pirates serait une action bien plus méritoire en
core, puisqu-elle aurait le double avantage de leur prendr
e ce qu-ils avaient pris, et de les punir ensuite. En cons
équence, il fit construire, à Lorient, un charmant brick s
avamment gréé, élancé de carène, propre à donner la chasse
, et qui portait dans son entre-pont vingt jolis canons de
douze. Le brick, une fois lancé et prêt à prendre la mer,
0488 fut baptisé sous le nom de la Félicité, et on obtint
du ministre des lettres de marque pour le capitaine qui le
commanderait. C-était ce capitaine qu-il s-agissait de tr
ouver.

Il faut dire qu-à cette époque vivait à Brest un officier
de marine nommé Charles Cornic. Charles Cornic était né à
Morlaix, et était un émule des Jean-Bart et des Duguay-Tr
ouin. Malheureusement pour lui, Cornic était aussi ce que
l-on nommait alors un – officier bleu. –

Pour comprendre la valeur négative de ce titre, il faut s
avoir qu-à l-époque dont nous parlons, le corps des offici
ers de marine se divisait en deux catégories bien tranchée
s. Les officiers nobles d-une part, et les officiers sans
naissance de l-autre. Ces derniers étaient en butte contin
uellement aux vexations des premiers qui, non-seulement re
fusaient souvent de leur obéir, mais encore ne voulaient p
as toujours les prendre sous leurs ordres. Et cependant, p
our de simple matelot devenir officier, il fallait avoir f
0489ait preuve d-un courage et d-une habileté bien rares.
Mais le préjugé était là, comme une barrière infranchissab
le, et les parvenus, les intrus, comme on les nommait auss
i, se voyaient toujours l-objet des risées des élégants ge
ntilshommes.

Cornic, surtout, était presque un objet d-horreur parmi l
es officiers nobles. Brave, fier, hautain, il répondait pa
r le mépris aux provocations, et, lorsqu-on le contraignai
t à mettre l-épée à la main, il revenait à son bord en lai
ssant un cadavre derrière lui. Deux fois le ministre avait
voulu lui donner un commandement, et deux fois il s-était
vu contraint par le corps des gentilshommes de le lui ret
irer. Fatigué de prodiguer son sang et son intelligence, b
lessé dans son orgueil et déçu dans ses légitimes espéranc
es, Cornic, alors, avait abandonné la marine royale et ava
it accepté le commandement d-un petit corsaire. Il courut
les mers des Indes faire la chasse à tout ce qui portait u
n pavillon ennemi.

0490 Un jour, après un combat sanglant, il s-empara d-une
frégate anglaise de guerre, à bord de laquelle il y avait
six officiers de la marine française prisonniers. Tous les
six étaient nobles. Tous les six étaient connus de Cornic
, qu-ils avaient toujours repoussé. Grand fut leur désappo
intement de devoir la liberté à un officier bleu. Cornic,
pour toute vengeance, leur demanda avec ironie un très-hum
ble pardon de les avoir délivrés, ajoutant que c-était tro
p d-honneur pour lui, pauvre officier de fortune, d-avoir
châtié des Anglais qui avaient eu l-audace de faire prison
niers des gentilshommes français, marins comme lui. Puis i
l les ramena à Brest sans leur avoir adressé la parole pen
dant tout le temps que dura la traversée.

Une fois à terre, l-aventure se répandit à la grande gloi
re du corsaire et à la profonde humiliation des officiers
nobles. Aussi jurèrent-ils d-en tirer une vengeance éclata
nte. Quelques jours après, Cornic reçut, dans la même mati
née, huit provocations différentes. Il fixa le même jour e
t la même heure, à ses huit adversaires. Puis, une fois su
0491r le terrain, il mit l-épée à la main, et les blessa s
uccessivement tous les huit. Ce duel eut un retentissement
énorme. Les familles des blessés portèrent plainte, et, q
uoique l-officier bleu eût combattu loyalement, il se vit
contraint de s-éloigner de Brest.

Ce fut sur ces entrefaites que l-armateur de la Félicité
s-adressa à lui et lui proposa le commandement du nouveau
corsaire. Cornic accepta. Seulement, il mit pour condition
qu-il prendrait un second à sa guise ; et comme il était
lié avec Marcof, il lui demanda s-il voulait embarquer à b
ord du corsaire. Marcof remercia chaleureusement Cornic, e
t signa l-engagement avec une ardeur impatiente. Tous deux
, alors, composèrent un équipage de cent cinquante hommes,
tous dignes de combattre sous de tels chefs. Puis la Féli
cité prit la mer.

Le nouveau corsaire avait pour mission de louvoyer sur le
s côtes d-Afrique, mais de ne donner la chasse aux pirates
qu-autant que ces derniers, par leur ventre arrondi et le
0492urs lourdes allures, indiqueraient qu-ils avaient dans
leurs flancs la cargaison de quelque riche navire de comm
erce. Les débuts de la Félicité furent brillants. En quitt
ant le détroit de Gibraltar et en entrant dans la Méditerr
anée, le brick, déguisé en bâtiment marchand, se laissa do
nner la chasse par un pirate algérien. Puis, lorsque les d
eux navires furent presque bord à bord, la toile peinte, q
ui masquait les sabords de la Félicité, tomba subitement à
la mer et une grêle de boulets balaya le pont du pirate s
tupéfait. Moins d-une heure après, la cargaison du navire
algérien passait dans la cale du corsaire ; les pirates ét
aient pendus au bout des vergues, et le vautour, devenu vi
ctime de l-épervier, coulait bas aux yeux des marins franç
ais qui dansaient joyeusement en poussant des cris de trio
mphe.

Six mois plus tard, la Félicité rentrait à Brest, et Corn
ic remettait entre les mains de son armateur, pour près de
cinq millions de diamants et de marchandises de toute esp
èce. On procéda alors à la répartition de ces richesses. M
0493arcof emporta deux cent mille livres. Le soir même, il
montait dans une chaise de poste, et, précédé d-un courri
er, il prenait avec fracas la route de Paris. Il avait com
pris que Brest était une trop petite ville pour pouvoir y
dépenser rapidement son or. Il voulait connaître toutes le
s merveilles de la capitale et se procurer toutes les joui
ssances que rêvait son ardente imagination. Pendant quatre
mois, il gaspilla follement cet or gagné au prix de sa vi
e ; pendant quatre mois il mena cette existence curieuse d
u marin grand seigneur, qui n-admet aucun obstacle pour so
n plaisir, satisfait toutes ses fantaisies, et brise ce qu
i s-oppose à ses volontés et à ses caprices.

Ce temps écoulé, Marcof s-aperçut un beau matin que son p
ortefeuille était vide et sa bourse à peu près à sec. Il r
eprit philosophiquement la route de Brest, et il arriva au
moment où Cornic réengageait un nouvel équipage et s-appr
êtait à reprendre la mer. Marcof le suivit de nouveau.

Comme la première fois, la Félicité mit le cap sur la Méd
0494iterranée, et, comme la première fois encore, elle ouv
rit la campagne sous les plus heureux auspices. Le corsair
e avait déjà fait amener pavillon à deux pirates de l-arch
ipel grec et se disposait à continuer ses courses sur le l
ittoral de l-Afrique, lorsqu-à la hauteur de Malte il fut
assailli par une tempête qui le rejeta entre les côtes d-I
talie et celles de Sardaigne.

Pendant les trois premiers jours, la Félicité tint bravem
ent contre le vent et les vagues ; mais, vers le commencem
ent du quatrième, elle se démâta de son misaine et une voi
e d-eau se déclara dans sa cale. La tempête ne ralentissai
t pas de fureur. Cornic essaya de gagner la côte. Ce fut e
n vain. Les pompes ne suffisaient plus à alléger le navire
de l-eau qui montait de minute en minute. Il fallut aband
onner le brick.

Les deux canots qui n-avaient pas été brisés ou entraînés
par les lames, furent mis à la mer. L-équipage se sépara
en deux parties. La première, commandée par Cornic, monta
0495dans l-une des embarcations ; la seconde, ayant pour c
hef Marcof, se jeta dans l-autre.

Durant quelques heures, les deux canots firent route de c
onserve ; mais la tempête les sépara bientôt. Celui de Cor
nic put atteindre Naples et s-y réfugier. Celui de Marcof
fut moins heureux. Entraîné vers la haute mer, il doubla l
a Sicile.

Pendant trois jours la frêle barque fut ballottée au gré
des flots. N-ayant pas eu le temps d-emporter des vivres,
les pauvres naufragés mouraient de fatigue et de faim. Déj
à on parlait de tirer au sort et de sacrifier une victime
pour essayer de sauver ceux qui survivraient, lorsque, la
nuit suivante, le canot fut jeté sur les côtes de la Calab
re méridionale, et se brisa sur les rochers. A l-exception
de Marcof, tous les marins périrent. Seul il parvint à ga
gner la plage. Une fois en sûreté sur la terre ferme, les
forces l-abandonnèrent et il tomba évanoui.

0496 Combien de temps dura cet évanouissement ? Marcof l-i
gnora toujours. Lorsqu-il reprit ses sens, il se trouvait
au milieu d-une vaste salle meublée, on plutôt démeublée,
comme le sont d-ordinaire les hôtelleries italiennes. Il f
aisait grand jour. Les rayons de l-ardent soleil des Calab
res, perçant les couches épaisses de poussière qui encrass
aient les vitres des croisées, se ruaient dans la pièce en
l-inondant d-un flot de lumière dorée.

Autour de Marcof se tenaient, dans des attitudes différen
tes, une quinzaine d-hommes à figure sinistre, à costume i
ndescriptible, tenant le milieu entre celui du montagnard
et celui du soldat. Les uns, appuyés sur de longues carabi
nes, les autres, chantant ou causant, tous buvant à plein
verre le vin blanc capiteux des coteaux de la Sicile, ce M
arsalla dont on a à peine l-idée dans les autres contrées
de l-Europe, car il perd tout son arôme en subissant un tr
ansport lointain. Marcof, en ouvrant les yeux, fit un lége
r mouvement.

0497 – Eh bien ! Piétro ? demanda l-un de ceux qui étaient
debout, en s-adressant à un jeune homme assis près du mar
in.

– Eh bien ! capitaine, je crois que le noyé n-est pas mor
t.

– Sainte madone ! il peut se vanter alors d-avoir la vie
dure, et il devra bien des cierges à son patron.

– Tenez ! voici qu-il remue.

Marcof, en effet, se dressait sur son séant. La conversat
ion qui précède avait eu lieu en patois napolitain. Marcof
, en sa qualité de navigateur, avait une légère teinture d
e toutes les langues qui se parlent sur les côtes, et depu
is, surtout, les courses de la Félicité dans la Méditerran
ée, il avait appris assez d-italien pour comprendre les pa
roles qui se prononçaient, et, au besoin même, pour conver
ser avec les hommes auprès desquels il se trouvait. Celui
0498qu-on avait qualifié de capitaine s-avança gravement v
ers le naufragé.

– Comment te trouves-tu ? lui demanda-t-il.

– Je n-en sais trop rien, répondit naïvement Marcof, qui,
le corps brisé et la tête vide, était effectivement incap
able de constater l-état de santé dans lequel il était.

– D-où viens-tu ?

– De la mer.

– Par saint Janvier ! je le sais bien, puisque nous t-avo
ns trouvé évanoui sur la plage. Ce n-est pas cela que je t
e demande. Tu es Français ?

– Oui.

– Et marin ?
0499
– Oui.

– Ton navire a donc fait naufrage ?

– Oui ! répondit une troisième fois Marcof, incapable de
prononcer un mot plus long.

– Tu es laconique ! fit observer son interlocuteur d-un a
ir mécontent.

Marcof fit un effort et rassembla ses forces.

– Il y a trois jours que je n-ai mangé, balbutia-t-il ; p
ar grâce, donnez-moi à boire, je meurs de faim, de soif et
de fatigue !

Le jeune homme qui le veillait parut ému.

– Tenez ! fit-il vivement en lui offrant une gourde ; buv
0500ez d-abord, je vais vous donner à manger.

Marcof prit la gourde et la porta avidement à ses lèvres.

Le capitaine appela Piétro.

– Nous retournons à la montagne, lui dit-il. Tu vas reste
r près de cet homme ; demain nous reviendrons, et, s-il le
veut, nous l-enrôlerons parmi nous. Il paraît vigoureux,
ce sera une bonne recrue.

Quelques instants après, on servait à Marcof un mauvais d
îner, et on lui donnait ensuite un lit plus mauvais encore
. Mais, dans la position où se trouvait le marin, on n-a p
as le droit d-être bien difficile. Il mangea avec avidité
et dormit quinze heures consécutives. A son réveil, il se
sentit frais et dispos. Piétro était près de lui ; il enta
ma la conversation. Le jeune Calabrais était bavard comme
la plupart de ses compatriotes ; il parla longtemps, et Ma
0501rcof apprit qu-il avait été recueilli par une de ces b
andes si redoutées de bandits des Abruzzes. N-ayant rien s
ur lui qui pût tenter la cupidité de ces hommes, il reçut
cette confidence avec le plus grand calme.

Dans la journée, les bandits de la veille revinrent dans
l-hôtellerie. Le chef, qui se nommait Cavaccioli, proposa,
sans préambule, à Marcof de s-enrégimenter sous ses ordre
s, lui vantant la grâce et les séductions de l-état. Marco
f hésitait.

Ce mot de bandit sonnait désagréablement à ses oreilles.
Mais, d-un autre côté, il réfléchissait qu-il se trouvait
sur une terre étrangère, sans aucun moyen d-existence. Son
navire était perdu, ses compagnons avaient tous péri. Que
lle ressource lui restait-il ! Aucune. Cavaccioli renouvel
a ses offres. Marcof n-hésita plus.

– J-accepte, dit-il, à une condition.

0502 – Laquelle ?

– C-est que je serai entièrement libre de ma volonté quan
t à ce qui concernera mon séjour parmi vous.

– Accordé ! fit le bandit en souriant, tandis qu-il murmu
rait à part : Une fois avec nous, tu y resteras ; et si tu
veux fuir, une balle dans la tête nous répondra de ta dis
crétion.

Marcof fut présenté officiellement à la bande et accueill
i avec acclamations. Piétro, surtout, paraissait des plus
joyeux. Marcof lui en demanda la cause.

– Je l-ignore, répondit le jeune homme ; mais dès que je
vous ai vu rouvrir les yeux hier, cela m-a fait plaisir ;
il me semblait que vous étiez pour moi un ancien camarade.

– Allons, murmura Marcof, il y a de bonnes natures partou
0503t.

Le soir même, il y eut festin dans l-hôtellerie, et Marco
f en eut les honneurs. Chacun fêtait la nouvelle recrue do
nt les membres athlétiques indiquaient la force peu commun
e, et inspiraient la crainte à défaut de la sympathie. Le
lendemain, au point du jour, Marcof, devenu bandit calabra
is, s-enfonçait dans la montagne en compagnie de ses nouve
aux camarades.

En acceptant les propositions de Cavaccioli, le marin ava
it songé qu-il pourrait promptement gagner Naples ou Reggi
o, et de là s-embarquer pour la France. Il était trop bon
matelot pour se trouver embarrassé dans un port de mer, qu
el qu-il fût.

V

LES CALABRES

0504 Quinze jours après, Marcof parcourait, la carabine au
poing et la cartouchière au côté, les routes rocheuses de
s Abruzzes. Les bandits calabrais étaient alors en guerre
ouverte avec les troupes régulières du roi de Naples. Douz
e heures se passaient rarement sans voir livrer quelque co
mbat plus ou moins meurtrier. Cette existence aventureuse
ne déplaisait pas au marin qui trouvait constamment à fair
e preuve d-adresse, de courage et d-intrépidité. Bientôt s
es compagnons reconnurent en lui un homme supérieur. Il ac
quit ainsi une sorte de supériorité morale, et son nom, ré
pété avec éloges, était connu dans la montagne pour celui
d-un combattant intrépide.

Piétro lui avait bien décidément voué une amitié véritabl
e. Il en faisait preuve en toutes circonstances. Au reste,
cette amitié s-était encore accrue de ce que, dans deux c
ombats successifs, Marcof avait arraché Piétro des mains d
es carabiniers royaux et des gardes suisses. Or, être pris
onnier des troupes napolitaines, se résumait pour tout ban
dit dans une prompte et haute pendaison. Marcof, en réalit
0505é, avait donc deux fois sauvé la vie au jeune homme. A
ussi l-amitié de Piétro s-était-elle peu à peu transformée
en véritable adoration. Marcof était son dieu.

Bientôt les troupes royales, lassées par cette guerre dan
s laquelle elles trouvaient rarement un ennemi à combattre
mais où elles étaient sans cesse harcelées, se replièrent
sur Naples. Puis elles rentrèrent dans la ville et laissè
rent, comme par le passé, les Abruzzes et les Calabres sou
s la souveraineté des brigands. Alors ceux-ci retournèrent
à leurs anciennes habitudes. Les embuscades, le pillage,
le vol, l-assassinat devinrent le but de leurs travaux. Ma
is lorsqu-au lieu de combattre vaillamment des hommes armé
s, il fallut attaquer, assassiner et voler des êtres sans
défense, tuer lâchement des femmes qui demandaient inutile
ment merci, égorger d-une main ferme de faibles enfants qu
i tendaient leurs petits bras avec des cris et des larmes,
Marcof sentit tout ce qu-il y avait de noble dans sa natu
re se révolter en lui.

0506 A la première expédition de ce genre, il brisa sa car
abine contre un rocher. A la seconde, il refusa nettement
d-accompagner les bandits. Cavaccioli, étonné, lui command
a impérativement d-obéir. Marcof lui répondit qu-il n-étai
t ni un lâche, ni un infâme, et que s-il allait avec les b
rigands s-embusquer sur le passage des chaises de poste et
des mulets, ce serait, non pour attaquer les voyageurs, m
ais bien pour les défendre.

– Rappelle-toi, ajouta-t-il avec énergie, que j-ai été co
rsaire et non pirate ; que je sais me battre et non pas as
sassiner. J-ai honte et horreur de demeurer plus longtemps
parmi des êtres de l-espèce de ceux qui m-entourent ; dem
ain je partirai.

– Tu insultes tes amis ! s-écria le chef avec colère.

– Tu m-insultes toi-même en supposant que ces hommes me s
oient quelque chose !

0507 A ces mots, prononcés à voix haute, des rumeurs et de
s cris menaçants s-élevèrent de toute part. Quelques-uns d
es bandits portèrent la main à leur poignard. Marcof leva
la tête, croisa ses bras nerveux sur sa vaste poitrine et
marcha droit vers le groupe le plus menaçant. En présence
de cette contenance froide et calme, les bandits se turent
. Marcof revint vers le chef.

– Tu m-as entendu ? dit-il ; demain soir même je partirai
. Jusque-là, je ne t-obéirai plus.

Puis il s-éloigna à pas lents, sans daigner tourner la tê
te. Marcof avait l-habitude de se retirer vers le soir dan
s une sorte de petit jardin naturel situé au milieu des ro
chers. Une fontaine voisine, jaillissant d-un bloc de porp
hyre, entretenait dans ce lieu une fraîcheur agréable. La
nature sauvage qui dominait ce site pittoresque en rehauss
ait encore la beauté. C-était là que, mollement étendu sur
son manteau, le marin rêvait à la France, à ses compagnon
s, à ses combats passés, à son avenir dès qu-il aurait qui
0508tté la Calabre.

Le jour où eut lieu la scène dont nous venons de parler,
Marcof, suivant sa coutume, s-était dirigé vers le lieu ha
bituel de ses rêveries solitaires. La nuit venue, il prépa
ra ses armes et se disposa à veiller, car il connaissait a
ssez ses compagnons pour se défier d-une attaque.

Les premières heures se passèrent dans le calme et dans l
e silence ; mais au moment où la lune se voilait sous un n
uage, il crut percevoir un léger bruit dans le feuillage.
Il écouta attentivement. Le bruit devint plus distinct ; i
l résultait évidemment d-un corps rampant sur les rochers.
Etait-ce un serpent ? était-ce un homme ? Marcof prit un
pistolet et l-arma froidement.

Sans doute le froissement sec de la batterie avait été en
tendu de celui qui se glissait ainsi vers le marin, car le
bruit cessa tout à coup. Marcof attendit néanmoins, toujo
urs prêt à faire feu. Enfin les branches s-entr-ouvrirent,
0509 et une voix amie fit entendre un appel. Marcof avait
reconnu Piétro. Le jeune homme s-élança vivement près du m
arin.

– Que me veux-tu donc ? demanda Marcof étonné des allures
mystérieuses de son fidèle camarade.

– Silence ! fit Piétro à voix basse et en indiquant du ge
ste à Marcof qu-il parlait trop haut.

– Que me veux-tu ? répéta le marin.

– Te sauver d-une mort inévitable. Nos compagnons dorment
; j-étais de veille cette nuit, et j-ai abandonné mon pos
te pour te prévenir. Si Cavaccioli s-apercevait de mon abs
ence il me casserait la tête ; mais comme il s-agissait de
toi, j-ai tout bravé.

– Que se passe-t-il ?- Parle vite !

0510 – Dès que tu fus parti, dit Piétro avec volubilité et
en baissant encore la voix, tous nos hommes se rassemblèr
ent ; eux et Cavaccioli étaient furieux de la manière dont
tu les avais traités.

– Que m-importe ! interrompit Marcof.

– Laisse-moi achever ! Ils résolurent de te tuer.

– Bah ! vraiment ?- Et qui diable voudra se charger de la
commission ? demanda le marin avec ironie.

– C-est précisément ce choix qui a causé un long débat.

– Et l-on a décidé ?-

– On a décidé que, connaissant ta force et ton courage à
toute épreuve, on aurait recours à la ruse.

– Les lâches ! murmura Marcof. Après ?
0511
– On sait que tu viens tous les soirs à cet endroit, et i
l a été convenu que demain cinq de nous te précéderaient,
s-embusqueraient derrière ce rocher au pied duquel tu te c
ouches, et lorsque tu serais sans défiance, cinq balles de
carabine te frapperaient d-un même coup.

– Et quels sont ceux qui doivent prendre part à cette ing
énieuse expédition ?

– Je ne le sais pas encore ; demain on tirera au sort.

– Et tu as risqué ta vie pour venir m-avertir ?

– J-ai fait ce que je devais. Ne m-as-tu pas deux fois sa
uvé de la corde en m-arrachant aux carabiniers ?

– Tu as une bonne nature, Piétro, et si tu veux, je t-emm
ènerai avec moi.

0512 – Tu vas partir, n-est-ce pas ?

– La nuit prochaine.

– Quoi ! pas cette nuit ?

– J-aurais l-air de fuir.

– Mais ils te tueront demain !

– Ceci est mon affaire.

– Songe donc-

– J-ai songé, interrompit Marcof, et mon plan est fait ;
ne crains rien. Seulement sache bien que dans vingt-quatre
heures je quitterai la bande de Cavaccioli, et je te prop
ose de venir avec moi.

– Je ne puis quitter la montagne.
0513
– Pourquoi ?

– Je suis amoureux d-une jeune fille de Lorenzana que je
dois épouser dans quelques mois, puis mon père est infirme
et a besoin de moi.

– Alors quitte ce métier infâme.

– Et lequel veux-tu que je fasse ? Il n-y en a pas d-autr
e dans les Calabres.

– C-est vrai, répondit Marcof.

Puis après un moment de réflexion :

– Tu es bien décidé ? reprit-il.

– Oui, Marcof, répondit Piétro. Seulement je te conjure d
e partir cette nuit même.
0514
– Encore une fois ne t-inquiète de rien, mon brave : j-ai
mon projet. Maintenant regagne vite ton poste, et merci.

Marcof serra vivement la main du jeune homme. Piétro alla
it s-éloigner.

– Encore un mot, cependant, fit le marin en l-arrêtant. Q
uand et comment les assassins doivent-ils se rendre ici ?

– Je te l-ai dit : quelques instants avant l-heure où tu
as l-habitude d-y venir.

– Et ils arriveront tous les cinq ensemble ?

– Oh ! non pas ! Pour que tu ne puisses concevoir aucun s
oupçon, Cavaccioli leur donnera publiquement un ordre diff
érent à chacun ; puis ils arriveront ici l-un par un senti
0515er, l-autre par une autre voie, de manière à se trouve
r réunis à l-heure convenue.

– Merci. C-est tout ce que je voulais savoir.

– Tu n-as plus rien à me demander ?

– Non.

– Alors je retourne à mon poste.

– Va, cher ami ; mais tâche que le sort ne tombe pas sur
toi demain pour faire partie de l-expédition.

– Je briserais ma carabine ! s-écria Piétro vivement.

– Non ; mais tu t-arrangerais de façon à arriver le derni
er, voilà tout. Va donc maintenant, et merci encore ! Puis
que je n-ai rien à redouter pour cette nuit, je vais dormi
r.
0516
Et Marcof, serra de nouveau la main de Piétro, s-étendit
sur la terre, et s-endormit aussi profondément et aussi tr
anquillement que lorsqu-il était balancé dans son hamac à
bord de la Félicité.

Le lendemain, Marcof alla se promener dans la montagne. I
l rencontra Cavaccioli et échangea avec lui quelques phras
es banales, annonçant, comme toujours, pour la nuit même,
le départ dont il avait parlé.

Cavaccioli poussa l-amabilité jusqu-à lui proposer un gui
de et à lui donner un sauf-conduit pour la route. Marcof a
ccepta, lui disant que le soir venu il lui rappellerait se
s promesses. Puis les deux hommes se quittèrent, l-un calm
e et froid, l-autre aimable et souple comme tous ses compa
triotes lorsqu-ils veulent tromper quelqu-un ou lui tendre
une embûche.

Marcof continua sa promenade, pour s-assurer qu-il n-étai
0517t ni épié ni suivi. Bien convaincu qu-il était libre d
e ses mouvements, il prit un sentier détourné et revint pr
omptement à l-endroit où devait s-accomplir le crime proje
té contre lui. Sans s-arrêter à la source, il gravit le ro
cher derrière lequel Piétro l-avait averti que s-embusquer
aient les assassins ; puis, profitant d-une large crevasse
qui l-abritait à tous les regards, il s-y blottit vivemen
t.

A sa droite s-élevait un chêne gigantesque qui, enfonçant
ses racines près de la source, étendait ses branches énor
mes au-dessus des rochers. Marcof posa ses armes contre lu
i, puis il tira de ses poches une large feuille de papier
blanc qu-il plaça sur ses pistolets, et un bout de corde d
-une vingtaine de pieds de longueur. A l-aide de son coute
au il partagea la corde en cinq parties égales, à chacune
desquelles il fit artistement un n-ud coulant qu-il mainti
nt ouvert au moyen d-une petite branche. Cela fait, il mit
les bouts à portée de sa main, en ayant soin de les sépar
er les uns des autres, puis il demeura dans une immobilité
0518 complète, toujours caché dans la crevasse du rocher.
Il n-attendit pas longtemps.

Un bruit de pas retentit à sa gauche. Aussitôt il se repl
ia sur lui-même dans la position d-un tigre qui va bondir
sur sa proie, et l–il ardent, la lèvre légèrement crispée
, il se prépara à s-élancer en avant. Un bandit, sa carabi
ne armée à la main, parut à l-extrémité du sentier qui abo
utissait à la source. Le misérable regarda attentivement a
utour de lui.

Convaincu que l-endroit était désert et que Marcof n-étai
t pas encore arrivé, il se dirigea rapidement vers le roch
er et l-escalada avec une agilité d-écureuil. Au moment où
il atteignait le sommet, Marcof lui apparut face à face.
Le bandit n-eut le temps ni de se servir de sa carabine ni
même de pousser un cri d-alarme. Marcof, l-étreignant à l
a gorge, l-avait renversé sous lui. Puis, tandis que d-une
main de fer il étranglait son ennemi, de l-autre il attir
ait à lui une des cordes et la passait autour du cou du br
0519igand avec une dextérité digne d-un muet du sérail. Al
ors se relevant d-un bond, il appuya son pied sur la poitr
ine du Calabrais, et tira sur l-extrémité de la corde.

Il sentit le corps qu-il foulait frémir dans une suprême
convulsion. La face du bandit, déjà empourprée, devint vio
lette et bleuâtre ; les yeux parurent prêts à jaillir hors
de la tête, la bouche s-ouvrit démesurément ; enfin le co
rps demeura immobile. Marcof le repoussa du pied pour ne p
as qu-il gênât ses opérations à venir, et reprit sa place
dans la crevasse.

Ce qu-il avait fait pour le premier, il l-accomplit pour
les quatre suivants ; de sorte qu-une demi-heure après, il
avait cinq cadavres autour de lui. Alors il s-approcha du
chêne, passa successivement les cordes autour d-une branc
he, les y attacha solidement, et lança les corps dans le v
ide. Les cinq bandits se balançaient dans l-air, au-dessus
de l-endroit même où avait coutume de se coucher Marcof.

0520
Le marin ouvrit une veine à l-un des pendus, trempa dans
le sang noir qui en coula lentement l-extrémité d-un rosea
u, et prenant la feuille de papier blanc qu-il avait appor
tée, il traça dessus en lettres énormes :

AVIS AUX L-CHES !

Puis il se lava les mains dans l-eau pure de la source, r
eprit ses armes et s-éloigna tranquillement. Cinq minutes
après, il faisait son entrée au milieu du cercle des briga
nds qui, à son aspect, reculèrent muets de surprise et d-é
pouvante. Ces hommes, convaincus de la mort du marin, crur
ent à une apparition surnaturelle.

Quant à Marcof, il ne se préoccupa pas le moins du monde
de l-impression qu-il produisait, et marcha droit à Cavacc
ioli. Arrivé en face du chef, il tira un pistolet de sa ce
inture.

0521 – Je t-engage, lui dit-il, à ordonner à tes hommes de
ne pas faire un geste ; car si j-entendais seulement soul
ever une carabine, je te jure, foi de chrétien, que je te
brûlerais la cervelle avant qu-une balle m-eût atteint.

Puis, se retournant à demi sans cesser d-appuyer le canon
de son pistolet sur la poitrine de Cavaccioli :

– Vous autres, continua-t-il en s-adressant aux bandits,
vous pouvez, si bon vous semble, aller voir ce que sont de
venus ceux qui devaient m-assassiner ; mais si vous tenez
à la vie de votre capitaine, je vous engage à vous retirer
, car j-ai à lui parler seul à seul.

Les brigands, interdits et dominés par l-accent impératif
de celui qui leur parlait, se reculèrent à distance respe
ctueuse. Marcof et Cavaccioli demeurèrent seuls.

– Tu veux me tuer ? demanda le chef en pâlissant.

0522 – Ma foi, non, répondit Marcof ; à moins que tu ne m-
y contraignes.

– Que veux-tu de moi alors ?

– Je veux te faire mes adieux.

– Tu pars donc ?

– Cette nuit même, ainsi que je l-avais annoncé ce matin.

– Cela ne se peut pas, fit Cavaccioli en frappant du pied
.

– Et pourquoi donc ?

– Parce que tu tomberas entre les mains des troupes royal
es.

0523 – Cela me regarde.

– Et puis-

– Et puis quoi ?

– Tu sais nos secrets.

– Je ne les révélerai pas.

– Tu connais nos points de refuge dans la montagne.

– Je ne suis pas un traître ; je les oublierai en vous qu
ittant.

– Enfin, pourquoi agir comme tu le fais ?

– Parce qu-il me plaît d-agir ainsi.

– Qu-as-tu fait de ceux qui t-attendaient ?
0524
– Pour me tuer ? interrompit Marcof.

Cavaccioli ne répondit pas.

– Je les ai pendus, continua le marin.

– Pendus tous les cinq ?

– Tous les cinq !

– A toi seul ?

– A moi seul.

Cavaccioli regarda fixement son interlocuteur et baissa l
a tête. Il semblait méditer un projet.

VI

0525L-AVENTURIER.

– Ecoute, dit le chef. Jamais je ne me suis trouvé en fac
e d-un homme aussi brave que toi.

– Parbleu, répondit Marcof, tu n-as vu jusqu-ici que des
figures italiennes, et moi je suis Français, et qui plus e
st, Breton !

– Si tu veux demeurer avec nous, j-oublierai tout, et je
te prends pour chef après moi.

– Inutile de tant causer, je suis pressé.

– Adieu, alors.

– Un instant.

– Que désires-tu ?

0526 – Que tu tiennes tes promesses.

– Tu veux un guide ?

– Piétro m-en servira ; c-est convenu.

– Et ensuite ?

– Un sauf-conduit pour tes amis.

– Mais- fit le chef en hésitant.

– Allons, dépêche ! dit Marcof en lui saisissant le bras.

Cavaccioli s-apprêta à obéir.

– Surtout, continua Marcof, pas de signes cabalistiques,
pas de mots à double sens ! Que je lise et que je comprenn
e clairement ce que tu écris ! Tu entends ?
0527
– C-est bien, répondit le bandit en lui tendant le papier
; voici le sauf-conduit que tu m-as demandé. A trente lie
ues d-ici environ tu trouveras la bande de Diégo ; sur ma
recommandation il te fournira les moyens d-aller où bon te
semblera.

– Maintenant tu vas ordonner à tous tes hommes de rester
ici ; tu vas y laisser tes armes et tu m-accompagneras jus
qu-à la route. Songe bien que je ne te quitte pas, et que
lors même que je recevrais une balle par derrière j-aurais
encore assez de force pour te poignarder avant de mourir.

Cavaccioli se sentait sous une main de fer ; il fit de po
int en point ce que lui ordonnait Marcof. Piétro prit les
devants, et tous trois quittèrent l-endroit où séjournait
la bande. Arrivés à une distance convenable, Marcof lâcha
Cavaccioli.

0528 – Tu es libre, maintenant, lui dit-il. Retourne à tes
hommes et garde-toi de la potence.

Cavaccioli poussa un soupir de satisfaction et s-éloigna
vivement. Le chef des bandits ne se crut en sûreté que lor
squ-il eut rejoint ses compagnons. Quant à Marcof et à Pié
tro ils continuèrent leur route en s-enfonçant dans la par
tie méridionale de la péninsule italienne.

Marcof voulait gagner Reggio. Il savait ce petit port ass
ez commerçant, et il espérait y trouver le moyen de passer
d-abord en Sicile puis de là en Espagne et en France. Mar
cof avait la maladie du pays. Il lui tardait de revoir les
côtes brumeuses de la vieille et poétique Bretagne. Tout
en cheminant il parlait à Piétro de Brest, de Lorient, de
Roscoff. Le Calabrais l-écoutait ; mais il ne comprenait p
as qu-on pût aimer ainsi un pays qui n-était pas chaudemen
t éclairé par ce soleil italien si cher à ceux qui sont né
s sous ses rayons ardents.

0529 Bref, tout en causant, les voyageurs avançaient sans
faire aucune mauvaise rencontre, se dirigeant vers l-endro
it où se trouvait la bande de ce Diégo, pour lequel Cavacc
ioli avait donné un sauf-conduit à Marcof. Il leur fallait
trois jours pour franchir la distance. Vers la fin du tro
isième, Piétro se sépara de son compagnon. Marcof se trouv
ait alors dans un petit bois touffu sous les arbres duquel
il passa la nuit.

A la pointe du jour il se remit en marche. N-ayant rien à
redouter des carabiniers royaux qui ne s-aventuraient pas
aussi loin, Marcof quitta la montagne et suivit une sorte
de mauvais chemin décoré du titre de route. Il marchait d
epuis une heure environ lorsqu-un bruit de fouets et de pa
s de chevaux retentit derrière lui.

Etonné qu-une voiture se hasardât dans un tel pays, Marco
f se retourna et attendit. Au bout de quelques minutes il
vit passer une chaise de poste armoriée traînée par quatre
chevaux, et dans laquelle il distingua deux jeunes gens e
0530t une femme. La femme lui parut toute jeune et fort jo
lie. Puis Marcof continua sa route. Mais Piétro s-était pr
obablement trompé dans ses calculs, ou Marcof s-était four
voyé dans les sentiers, car la nuit vint sans qu-il découv
rît ni le vestige d-un gîte quelconque ni l-ombre d-un êtr
e humain quel qu-il fût.

– Bah ! se dit-il avec insouciance, j-ai encore quelques
provisions, je vais souper et je coucherai à la belle étoi
le. Demain Dieu m-aidera. Pour le présent, il s-agit de dé
couvrir une source, car je me sens la gorge aride et brûla
nte comme une véritable fournaise de l-enfer.

Marcof fit quelques pas dans l-intérieur des terres, et r
encontra promptement ce qu-il cherchait. L-endroit dans le
quel il pénétra était un délicieux réduit de verdure tout
entouré de rosiers sauvages, et abrité par des orangers et
des chênes séculaires. Au milieu, sur un tapis de gazon d
ont la couleur eût défié la pureté de l-émeraude, coulait
une eau fraîche et limpide sautillant sur des cailloux pol
0531is, murmurant harmonieusement ces airs divins composés
par la nature. Marcof, charmé et séduit, se laissa aller
sur l-herbe tendre, étala devant lui ses provisions frugal
es, et se disposa à faire un véritable repas de sybarite,
grâce à la beauté de la salle à manger.

Mais au moment où il portait les premières bouchées à ses
lèvres une vive fusillade retentit à une courte distance.
Marcof bondit comme mu par un ressort d-acier. Il écouta
en se courbant sur le sol.

La fusillade continuait, et il lui semblait entendre des
cris de détresse parvenir jusqu-à lui. Oubliant son dîner
et sa fatigue, Marcof visita les amorces de ses pistolets,
suspendit sa hache à son poignet droit, à l-aide d-une ch
aînette d-acier et se dirigea rapidement vers l-endroit d-
où venait le bruit. La nuit était descendue jetant son man
teau parsemé d-étoiles sur la voûte céleste. Marcof marcha
it au hasard. Deux fois il fut obligé de faire un long dét
our pour tourner un précipice qui ouvrait tout à coup sous
0532 ses pieds sa gueule large et béante.

La fusillade avait cessé ; mais plus il avançait et plus
les cris devenaient distincts. Puis à ces cris aigus et dé
sespérés s-en joignaient d-autres d-un caractère tout diff
érent. C-était des éclats de voix, des rires, des chansons
. Marcof hâta sa course. Bientôt il aperçut la lumière de
plusieurs torches de résine qui éclairaient un carrefour.
Il avança avec précaution. Enfin il arriva, sans avoir éve
illé un moment l-attention des gens qu-il voulait surprend
re, jusqu-à un épais massif de jasmin d-où il pouvait voir
aisément ce qui se passait dans le carrefour.

Il écarta doucement les branches et avança la tête. Un ho
rrible spectacle s-offrit ses regards. Quinze à vingt homm
es, qu-à leur costume et à leur physionomie il était facil
e de reconnaître pour de misérables brigands, étaient les
uns accroupis par terre, les autres debout appuyés sur leu
rs carabines. Ceux qui étaient à terre jouaient aux dés, e
t se passaient successivement le cornet. Ceux qui étaient
0533debout, attendant probablement leur tour de prendre pa
rt à la partie, les regardaient. Presque tous buvaient dan
s d-énormes outres qui passaient de mains en mains, et aux
quelles chaque bandit donnait une longue et chaleureuse ac
colade. Près de la moitié de la bande était plongée dans l
-ivresse. A quelques pas d-eux gisaient deux cadavres baig
nés dans leur sang, et transpercés tous deux par la lame d
-un poignard. Ces cadavres étaient ceux de deux hommes jeu
nes et richement vêtus. L-un tenait encore dans sa main cr
ispée un tronçon d-épée. Un peu plus loin, une jeune femme
demi-nue était attachée au tronc d-un arbre. Enfin, au fo
nd du carrefour, on distinguait une voiture encore attelée
.

Marcof reconnut du premier coup d–il la chaise de poste
qu-il avait vue passer sur la route. Il ne douta pas que l
es deux hommes tués ne fussent ceux qui voyageaient en com
pagnie de la jeune femme qu-il reconnut également dans la
pauvre créature attachée au tronc du chêne. Elle poussait
des cris lamentables dont les bandits ne semblaient nullem
0534ent se préoccuper. Les postillons qui conduisaient la
voiture riaient et jouaient aux dés avec les misérables. C
omme presque tous les postillons et les aubergistes calabr
ais, ils étaient membres de la bande des voleurs. Marcof c
onnaissait trop bien les usages de ces messieurs pour ne p
as comprendre leur occupation présente. Les bandits avaien
t trouvé la jeune femme fort belle, et ils la jouaient fro
idement aux dés. Au point du jour elle devait être poignar
dée.

Marcof écarta davantage alors les branches, et pénétra ha
rdiment dans le carrefour. Il n-avait pas fait trois pas,
qu-à un cri poussé par l-un des bandits huit ou dix carabi
nes se dirigèrent vers la poitrine du nouvel arrivant.

– Holà ! dit Marcof en relevant les canons des carabines
avec le manche de sa hache. Vous avez une singulière façon
, vous autres, d-accueillir les gens qui vous sont recomma
ndés.

0535 – Qui es-tu ? demanda brusquement l-un des hommes.

– Tu le sauras tout à l-heure. Ce n-est pas pour vous dir
e mon nom et vous apprendre mes qualités que je suis venu
troubler vos loisirs.

– Que veux-tu, alors ?- Parle !

– Oh ! tu es bien pressé !

– Corps du Christ ! s-écria le bandit ; faut-il t-envoyer
une balle dans le crâne pour te délier la langue ?

– Le moyen ne serait ni nouveau ni ingénieux, répondit tr
anquillement Marcof. Allons ! ne te mets pas en colère. Tu
es fort laid, mio caro, quand tu fais la grimace. Tiens,
prends ce papier et tâche de lire si tu peux.

Le bandit, stupéfait d-une pareille audace, étendit machi
nalement la main pour prendre le sauf-conduit.
0536
– Un instant ! fit Marcof en l-arrêtant.

– Encore ! hurla le bandit exaspéré de la froide tranquil
lité de cet homme qui ne paraissait nullement intimidé de
se trouver entre ses mains.

– Ecoute donc ! il faut s-entendre avant tout ; connais-t
u Diégo ?

– Diégo ?

– Oui.

– C-est moi-même.

– Ah ! c-est toi ?

– En personne.

0537 – Alors tu peux prendre connaissance du papier.

Et Marcof le remit au bandit. Celui-ci le déploya tandis
que ses compagnons, moitié curieux, moitié menaçants, ento
uraient Marcof qui les toisait avec dédain. A peine Diego
eût-il parcouru l-écrit que, se tournant vers le marin :

– Tu t-appelles Marcof ? lui dit-il.

– Comme toi Diégo.

– Corps du Christ, je ne m-étonne plus de ton audace ! Tu
fais partie de la bande de Cavaccioli ?

– C-est-à-dire que j-ai combattu avec ses hommes les cara
biniers du roi ; mais je n-ai jamais fait partie de cette
bande d-assassins.

– Hein ? fit Diégo en se reculant.

0538 – J-ai dit ce que j-ai dit ; c-est inutile que je le
répète. Ta m-as demandé si je me nommais Marcof, je t-ai r
épondu que tel était mon nom. Tu as lu le papier de Cavacc
ioli ; feras-tu ce qu-il te prie de faire ?

– Il te recommande à moi. Tu veux sans doute t-engager so
us mes ordres, et, comme ta réputation de bravoure m-est c
onnue, je te reçois avec plaisir.

Marcof secoua la tête.

– Tu refuses ? dit Diégo étonné.

– Sans doute.

– Pourquoi ?

– Ce n-est pas là ce que je veux.

– Et que veux-tu ?
0539
– Un guide pour me conduire à Reggio.

– Tu quittes les Calabres ?

– Oui.

– Pour quelle raison ?

– Cela ne te regarde pas.

– Tu es bien hardi d-oser me parler ainsi.

– Je parle comme il me plaît.

– Et si je te punissais de ton insolence ?

– Je t-en défie.

– Oublies-tu que tu es entre mes mains ?
0540
– Oublies-tu toi-même que ta vie est entre les miennes ?
répondit Marcof d-un ton menaçant, et en désignant sa hach
e.

Les deux hommes se regardèrent quelques instants au milie
u du silence général. Les bandits semblaient ne pas compre
ndre, tant leur stupéfaction était grande. Marcof reprit :

– J-ai quitté Cavaccioli parce que je ne suis ni assez lâ
che ni assez misérable pour me livrer à un honteux métier.
Il a voulu me faire assassiner. J-ai pendu de ma main les
cinq drôles qu-il m-avait envoyés. Maintenant, contraint
par moi, il m-a remis ce sauf-conduit. Songe à suivre ces
instructions, ou sinon ne t-en prends qu-à toi du sang qui
sera versé !

– Allons ! répondit Diégo en souriant, tu ne fais pas men
tir ta réputation d-audace et de bravoure.
0541
– Alors tu vas me donner un guide ?

– Bah ! nous parlerons de cela demain. Il fera jour.

– Non pas ! je veux en parler sans tarder d-une minute !

– Allons ! tu n-y songes pas ! Tu es un brave compagnon ;
ta hardiesse me plaît. Demeure avec nous ! Vois ! ce soir
j-ai fait une riche proie, continua le bandit en désignan
t du geste les cadavres et la jeune femme. Je ne puis t-of
frir une part du butin puisque tu es arrivé trop tard pour
combattre, mais si cette femme te plaît, si tu la trouves
belle, je te permets de jouer aux dés avec nous.

– Et si je la gagne, je l-emmènerai avec moi ?

– Non ! Elle sera poignardée au point du jour. Elle pourr
ait nous trahir.
0542
– Alors je refuse.

– Et tu fais bien, répondit un bandit en s-adressant à Ma
rcof ; car je viens de gagner la belle et je ne suis nulle
ment disposé à la céder à personne.

En disant ces mots le misérable, trébuchant par l-effet d
e l-ivresse, s-avança vers la victime. Il posa sa main enc
ore ensanglantée sur l-épaule nue de la jeune femme. Au co
ntact de ces doigts grossiers, celle-ci tressaillit. Elle
poussa un cri d-horreur ; puis, rassemblant ses forces :

– Au secours ! murmura-elle en français.

– Une Française ! s-écria Marcof en repoussant rudement l
e bandit qui alla rouler à quelques pas. Que personne ne p
orte la main sur cette femme !

VII
0543
L-INCONNUE.

– De quoi te mêles-tu ? demanda vivement Diégo.

– De ce qui me convient, répondit Marcof en se plaçant en
tre la jeune femme et les misérables qui l-entouraient en
tumulte.

– Ecarte-toi ! tu as refusé de jouer cette femme, un autr
e l-a gagnée ; elle ne t-appartient pas.

– Eh bien ! que celui qui la veut ose donc venir la cherc
her !

– A mort ! crièrent les bandits furieux de cette atteinte
portée à leurs droits.

– Ecoutez-moi tous ! fit le marin dont la voix habituée à
dominer la tempête s-éleva haute et fière au-dessus du tu
0544multe ; écoutez-moi tous ! Cette femme est faible et s
ans défense. La massacrer serait la dernière des lâchetés
; la violenter serait la dernière des infamies ! Elle est
Française comme moi. Je la prends sous ma protection. Malh
eur à qui l-approcherait.

Il y eut parmi les bandits ce moment d-hésitation qui pré
cède les combats. La plupart, avons-nous dit, gisaient ivr
es-morts et incapables de comprendre ce qui se passait. Di
x seulement avaient conservé assez de raison pour opposer
une résistance sérieuse à la volonté du marin. Il était ai
sé de comprendre qu-une scène de carnage allait avoir lieu
, et en voyant un homme seul en menacer dix autres, on pou
vait prévoir l-issue de la lutte. Cependant il y avait tan
t d-énergie et tant d-audace dans l–il expressif de Marco
f que les brigands n-osaient avancer, sentant bien que le
premier qui ferait un pas tomberait mort. Diégo s-était mi
s à l-écart et armait sa carabine.

Marcof jetait autour de lui un coup d–il rapide. Il voya
0545it à l-expression de la physionomie des brigands que l
e combat était certain. Aussi, voulant avoir l-avantage de
l-attaque, il n-attendit pas et bondit sur les misérables
. De ses deux coups de pistolets il en abattit deux. Cela
se passa en moins de temps que nous n-en mettons à l-écrir
e. Les bandits reculèrent. Puis les carabines s-abaissèren
t dans la direction de l-ennemi commun. Mais encore sous l
-influence du vin sicilien, les Calabrais avaient oublié d
ans leur précipitation de recharger leurs armes dont ils a
vaient fait usage dans le combat contre les deux gentilsho
mmes.

Les chiens s-abattirent, mais deux détonations seules fir
ent vibrer les échos de la forêt. Marcof se jeta rapidemen
t à terre, et évita facilement le premier feu. Cependant l
-une des deux balles tirée plus bas que l-autre lui effleu
ra l-épaule et lui fit une légère blessure. Alors le marin
poussa un cri tellement puissant que les brigands reculèr
ent encore. En même temps, il fondit sur eux.

0546 Sa hache s-abaissait, se relevait et s-abaissait enco
re avec la rapidité de la foudre. Frappant sans trêve et s
ans relâche, déployant toute l-agilité et toute la puissan
ce de sa force herculéenne, il s-entoura d-un cercle de mo
rts et de mourants. Trois des bandits étaient étendus à se
s pieds, ce qui, joint aux deux premiers tués des deux cou
ps de pistolets, faisait cinq hommes hors de combat.

La terreur se peignait sur le front des autres. Au reste,
c-est à tort que l-on a fait aux bandits calabrais une ré
putation d-audace et de bravoure qu-ils sont loin de mérit
er. Ils ne savent pas ce que c-est que d-affronter le péri
l en face. Ils ignorent le combat à nombre égal. S-ils veu
lent attaquer deux voyageurs, ils se mettront cinquante. E
ncore s-embusqueront-ils la plupart du temps pour surprend
re ceux qu-ils veulent assassiner.

Bref, en voyant le carnage que faisait la hache du marin,
les bandits commencèrent à lâcher pied. Marcof frappait t
oujours. Diégo avait disparu. Les trois brigands, encore d
0547ebout, croyant avoir à combattre un démon invulnérable
, ne songèrent plus qu-à fuir. Tous trois s-échappèrent en
prenant des directions différentes.

Marcof, entraîné par l-ardeur du carnage, les poursuivit,
et atteignit un dernier qu-il étendit à ses pieds. Puis,
couvert de sang et de poussière, il revint auprès de la je
une femme. Elle était complètement évanouie. Comprenant le
danger, car il ne doutait pas du retour des brigands avec
des forces nouvelles, Marcof détacha rapidement celle qu-
il venait de sauver et l-enleva dans ses bras. Espérant ne
pas être éloigné de la mer, et se dirigeant d-après les é
toiles, il courut vers l-orient.

Toute la nuit, il marcha sans trêve et sans relâche, brav
ant la fatigue et portant soigneusement son précieux farde
au. Aux premiers rayons du soleil, il atteignit le sommet
d-une petite colline. D-un regard rapide, il embrassa l-ho
rizon. La mer était devant lui. Marcof poussa un cri de jo
ie. En entendant ce cri, la jeune femme rouvrit les yeux.
0548Marcof la déposa sur l-herbe et la contempla quelques
moments. C-était une belle et charmante personne âgée au p
lus de dix-huit ans. Ses grands cheveux noirs, dénoués, fl
ottant autour d-elle, faisaient ressortir la blancheur de
sa peau, doucement veinée. Elle porta ses deux mains à son
front et rejeta ses cheveux en arrière. Puis elle promena
autour d-elle ses regards étonnés. Enfin elle les fixa su
r Marcof. Celui-ci lui adressa quelques questions. La jeun
e fille ne répondit pas. Marcof renouvela ses demandes. Al
ors elle le regarda encore, puis ses lèvres s-entr-ouvrire
nt, et elle poussa un éclat de rire effrayant. La malheure
use était devenue folle.

Marcof et sa compagne étaient alors en vue d-un petit vil
lage situé à l-extrémité de la pointe Stilo, dans le golfe
de Tarente. Le marin avait d-abord pensé à laisser la jeu
ne femme à l-endroit où ils étaient arrêtés, et à aller lu
i-même aux informations. Mais, en constatant le triste éta
t dans lequel elle se trouvait, il résolut de ne pas la qu
itter un seul instant.
0549
Comme elle était presque nue, il se dépouilla de son mant
eau et l-en enveloppa. Elle se laissa faire sans la moindr
e résistance. Alors il reprit la jeune femme dans ses bras
et se dirigea vers le village.

Au moment où il allait atteindre les premières cabanes, i
l aperçut sur la grève un pêcheur en train d-armer sa barq
ue. Changeant aussitôt de résolution, il appela cet homme.
Le pêcheur vint à lui.

– Tu vas mettre à la mer ? lui demanda Marcof, qui, penda
nt son séjour dans les montagnes, s-était familiarisé avec
le rude patois du pays, au point de le parler couramment.

– Oui, répondit le pêcheur.

– Où vas-tu ?

0550 – Dans le détroit de Messine.

– Où comptes-tu relâcher en premier ?

– A Catane.

– Veux-tu nous prendre à ton bord, cette jeune femme et m
oi ?

– Je veux bien, si vous payez généreusement.

– J-ai trois sequins dans ma bourse ; je t-en donnerai de
ux pour le passage.

– Embarquez alors.

La traversée fut courte et heureuse. En touchant à Catane
, Marcof conduisit sa compagne dans une auberge et s-infor
ma d-un médecin. On lui indiqua le meilleur docteur de la
ville. Marcof le pria de venir visiter la jeune femme, et,
0551 après une consultation longue, le médecin déclara que
la pauvre enfant était folle, et qu-il fallait lui faire
suivre un traitement en règle. Encore le médecin ajouta-t-
il qu-il ne répondait de rien. Marcof ne possédait plus qu
-un sequin. Il raconta sa triste situation au docteur.

– Mon ami, lui dit celui-ci, je ne suis pas assez riche p
our soigner chez moi cette jeune femme ; mais je puis vous
donner une lettre pour l-un de mes confrères de Messine.
Il dirige l-hôpital des fous, et il y recevra celle dont v
ous prenez soin si charitablement.

Marcof accepta la lettre, partit pour Messine, et, grâce
à la recommandation du médecin de Catane, il vit sa protég
ée installée à l-hospice des aliénés. Mais le voyage termi
né, il ne lui restait pas deux paoli.

– Excellent c-ur ! dit la religieuse en interrompant le m
arquis.

0552 – Oui, Marcof est une noble nature ! répondit Philipp
e de Loc-Ronan ; c-est une âme grande et généreuse, forte
dans l-adversité, toujours prête à protéger les faibles.

– Et cette jeune femme, quel était son nom ?

– Marcof ne l-a jamais su ; elle avait été complètement d
épouillée par les bandits ; rien sur elle ne pouvait indiq
uer son origine, et son état de santé ne lui permettait de
donner aucun renseignement à cet égard. La seule remarque
que fit mon frère fut que le mouchoir brodé que la pauvre
folle portait à la main était marqué d-un F surmonté d-un
e couronne de comte.

– La revit-il ?

– Jamais.

– Alors il ignore si elle a recouvré la raison.

0553 – Il l-ignore.

– Mais, monseigneur, dit Jocelyn, cette jeune femme appar
tenait probablement à une puissante famille. Sa disparitio
n et celle des cavaliers qui l-accompagnaient eussent dû ê
tre remarquées ?

– J-étais à la cour à cette époque, Jocelyn, et je n-ai j
amais entendu parler de ce malheur.

– C-est étrange !

– Et que devint Marcof ? Que fit-il après avoir conduit s
a protégée à l-hôpital des fous ? demanda la religieuse.

– Il trouva à s-embarquer et revint en France. A cette ép
oque, la guerre d-Amérique venait d-éclater. Marcof résolu
t d-aller combattre pour la cause de l-indépendance. C-est
ici que commence la seconde partie de sa vie ; mais cette
seconde partie est tellement liée à mon existence, contin
0554ua la marquis, que je vais cesser de lire, chère Julie
, et que je vous raconterai.

Le marquis se recueillit quelques instants, puis il repri
t :

– Six ans après que Marcof eut quitté la Calabre, c-est-à
-dire vers 1780, il y a bientôt douze années, chère Julie,
et vous devez d-autant mieux vous souvenir de cette date
que cette année dont je vous parle fut celle de notre sépa
ration, je m-embarquai moi-même pour l-Amérique, où M. de
La Fayette, mon ami, me fit l-accueil le plus cordial.

Je n-entreprendrai pas de vous raconter ici l-odyssée des
combats auxquels je pris part. Je vous dirai seulement qu
-au commencement de 1783, me trouvant avec un parti de vol
ontaires chargé d-explorer les frontières de la Virginie,
nous tombâmes tout à coup dans une embuscade tendue habile
ment par les Anglais. Nous nous battîmes avec acharnement.

0555
Blessé deux fois, mais légèrement, je prenais à l-action
une part que mes amis qualifièrent plus tard de glorieuse,
quand je me vis brusquement séparé des miens et entouré p
ar une troupe d-ennemis. On me somma de me rendre. Ma répo
nse fut un coup de pistolet qui renversa l-insolent qui me
demandait mon épée. Dès lors il s-agissait de mourir brav
ement, et je me préparai à me faire des funérailles dignes
de mes ancêtres. Bientôt le nombre allait l-emporter. Mes
blessures me faisaient cruellement souffrir ; la perte de
mon sang détruisait mes forces ; ma vue s-affaiblissait,
et mon bras devenait lourd. J-allais succomber, quand une
voix retentit soudain à mes oreilles, et me cria en excell
ent français :

– Courage, mon gentilhomme ! nous sommes deux maintenant.

Alors, à travers le nuage qui descendait sur mes yeux, je
distinguai un homme qu-à son agilité, à sa vigueur, à la
0556force avec laquelle il frappait, je fus tenté de prend
re pour un être surnaturel. Il me couvrit de son corps et
reçut à la poitrine un coup de lance qui m-était destiné.
Je poussai un cri.

Lui, sans se soucier de son sang qui coulait à flots, ivr
e de poudre et de carnage, il était à la fois effrayant et
admirable à contempler. Pendant cinq minutes il soutint s
eul le choc des Anglais, et cinq minutes, dans une bataill
e, sont plus longues que cinq années dans toute autre circ
onstance. Enfin nos amis, qui avaient d-abord lâché pied,
revinrent à la charge et nous délivrèrent.

Après le combat, je cherchai partout mon généreux sauveur
, mais je ne pus le découvrir. Transporté au poste des ble
ssés, j-appris, le lendemain, qu-après s-être fait panser
il s-était élancé à la poursuite des Anglais.

Six mois après, chère Julie, au milieu d-un autre combat,
et dans des circonstances à peu près semblables, je dus e
0557ncore la vie au même homme, qui fut encore blessé pour
moi. Cette fois, malheureusement, sa blessure était grave
, et il lui fallut consentir à être transporté à l-ambulan
ce. Le chirurgien qui le soigna demeura stupéfait en voyan
t ce corps sillonné par plus de quatorze cicatrices.

Une fièvre ardente s-empara du blessé et le tint trois se
maines entre la vie et la mort. Enfin, la vigueur de sa pu
issante nature triompha de la maladie. Il entra en convale
scence. J-ignorais encore qui il était. Je lui avais prodi
gué mes soins, et un jour qu-il essayait ses forces en s-a
ppuyant sur mon bras, je tentai de l-interroger.

– Vous êtes Français, lui dis-je, cela s-entend ; mais da
ns quelle partie de la France êtes-vous né ?

– Je n-en sais rien, me répondit-il.

– Quoi ! vous ignorez l-endroit de votre naissance ?

0558 – Absolument.

– Et vos parents ?

– Je ne les ai jamais connus.

– Vous êtes orphelin ?

– Je l-ignore.

– Comment cela ?

– Je suis un enfant perdu.

– Alors le nom que vous portez ?

– Est celui d-un brave homme qui a pris soin de mon enfan
ce.

– Et où avez-vous été élevé ?
0559
– En Bretagne.

– Dans quelle partie de la province ?

– A Saint-Malo.

– A Saint-Malo ! m-écriai-je.

– Oui, me répondit-il. Est-ce que vous-même vous seriez n
é dans cette ville ?

– Non. Je suis Breton comme vous, mais je suis né à Loc-R
onan, dans le château de mes ancêtres.

Puis, après un moment de silence, je repris avec une émot
ion que je pouvais à peine contenir :

– Vous m-avez dit que vous portiez le nom du brave homme
qui vous avait élevé ?
0560
– Oui.

– Quelle profession exerçait-il ?

– Celle de pêcheur.

– Et il se nommait ?

– Marcof le Malouin.

En entendant prononcer ce nom, j-eus peine à retenir un c
ri prêt à jaillir de ma poitrine ; mais cependant je parvi
ns à le retenir et à comprimer l-élan qui me poussait vers
mon sauveur.

VIII

LES DEUX FRERES.

0561 – Pour comprendre cette émotion profonde que je resse
ntais, continua le marquis de Loc-Ronan, il me faut vous r
appeler les recommandations faites par mon père à son lit
de mort. Je vous ai déjà dit que l-abandon de cet enfant,
fruit d-une faute de jeunesse, avait assombri le reste de
ses jours. Lui-même avait cherché, mais en vain, à retrouv
er plus tard les traces de ce fils délaissé, et confié à d
es mains étrangères. Aussi, lorsqu-il m-eut révélé dans se
s moindres détails le secret qui le tourmentait, lorsqu-il
m-en eut raconté toutes les circonstances, me disant et l
e nom du pêcheur, et l-âge que devait avoir mon frère, et
le lieu dans lequel il l-avait abandonné ; lorsqu-après m-
avoir fait jurer de ne pas repousser ce frère si le hasard
me faisait trouver face à face avec lui, mon père mourut
content de mon serment, je me mis en devoir de faire toute
s les recherches nécessaires pour accomplir ma promesse. M
ais les recherches furent vaines. Je fouillai inutilement
toutes les côtes de la Bretagne. A Saint-Malo, depuis plus
de dix ans que le vieux pêcheur était mort, on n-avait pl
us entendu parler de son fils adoptif. A Brest, une fois,
0562ce nom de Marcof le Malouin frappa mon oreille ; mais
ce fut pour apprendre que le corsaire qu-il montait s-étai
t perdu jadis corps et bien sur les côtes d-Italie.

Lorsque mon père avait tenté ses recherches, Marcof était
en Calabre. Lorsque je tentai les miennes, il était déjà
en Amérique. Et voilà qu-au moment où j-y songeais le moin
s, au moment où j-avais perdu tout espoir de rencontrer ce
frère inconnu que je cherchais, un hasard providentiel me
mettait sur sa route, et, dans ce second fils de mon père
, je reconnaissais celui qui deux fois m-avait sauvé la vi
e au péril de la sienne ; celui qui, deux fois, avait prod
igué son sang pour épargner le mien ! Maintenant vous comp
renez, n-est-ce pas, les élans de mon c-ur ? Et cependant,
je vous l-ai dit, je parvins à me contenir et à ne rien l
aisser deviner. J-avais mes projets.

Nous étions en 1784. Nous venions d-apprendre que la Fran
ce avait reconnu enfin l-indépendance des Etats-Unis, et q
ue la guerre allait cesser. J-avais résolu de revenir en B
0563retagne et d-y ramener avec moi ce frère si miraculeus
ement retrouvé. Je voulais que ce fût seulement dans le ch
âteau de nos aïeux qu-eût lieu cette reconnaissance tant s
ouhaitée. Je me faisais une joie de celle qu-éprouverait M
arcof en retrouvant une famille et en apprenant le nom de
son père. Je lui proposai donc de m-accompagner en France.

La guerre était terminée ; il n-avait plus rien à faire e
n Amérique ; il consentit. Deux mois après, nous abordâmes
à Brest. Le lendemain nous étions à Loc-Ronan. Tu te rapp
elles notre arrivée, Jocelyn ?

– Oh ! sans doute, mon bon maître, répondit le vieux serv
iteur.

Le marquis continua :

– L-impatience me dévorait. Le soir même j-emmenai Marcof
dans ma bibliothèque, et là je le priai de me raconter so
0564n histoire. Il le fit avec simplicité. Lorsqu-il eut t
erminé :

– Ne vous rappelez-vous rien de ce qui a précédé votre ar
rivée chez le pêcheur ? lui demandai-je.

– Rien, me répondit-il.

– Quoi ! pas même les traits de celui qui vous y conduisi
t ?

– Non ; je ne crois pas. Mes souvenirs sont tellement con
fus, et j-étais si jeune alors.

– Soupçonnez-vous quel pouvait être cet homme ?

– Je n-ai jamais cherche à le deviner.

– Pourquoi ?

0565 – Parce que, si j-avais supposé que cet homme dont vo
us parlez fût mon père, cela m-eût été trop pénible.

– Et si c-était lui, et qu-il se fût repenti plus tard ?

– Alors je le plaindrais.

– Et vous lui pardonneriez, n-est-ce pas ?

– Lui pardonner quoi ? demanda Marcof avec étonnement.

– Mais, votre abandon.

– Un fils n-a rien à pardonner à son père ; car il n-a pa
s le droit de l-accuser. Si le mien a agi ainsi, c-est que
la Providence l-a voulu. Il a dû souffrir plus tard, et j
-espère que Dieu lui aura pardonné ; quant à moi, je ne pu
is avoir, s-il n-est plus, que des larmes et des regrets p
our sa mémoire.
0566
Toute la grandeur d-âme de Marcof se révélait dans ce peu
de mots. Je le quittai et revins bientôt, apportant dans
mes bras le portrait de mon père ; ce portrait, qui est d-
une ressemblance tellement admirable que, lorsque je le co
ntemple, il me semble que le vieillard va se détacher de s
on cadre et venir à moi. Je le présentai à Marcof.

– Regardez ce portrait ! m-écriai-je, et dites-moi s-il n
e vous rappelle aucun souvenir ?

Marcof contempla la peinture. Puis il recula, passa la ma
in sur son front et pâlit.

– Mon Dieu ! murmura-t-il, n-est-ce point un rêve ?

– Que vous rappelle-t-il ? demandai-je vivement en suivan
t d-un -il humide l-émotion qui se reflétait sur sa mâle p
hysionomie.

0567 – Non, non, fit-il sans me répondre ; et cependant il
me semble que je ne me trompe pas ? Oh ! mes souvenirs !
continua-t-il en pressant sa tête entre ses mains.

Il releva le front et fixa de nouveau les yeux sur le por
trait.

– Oui ! s-écria-t-il, je le reconnais. C-est là l-homme q
ui m-a conduit chez le pêcheur de Saint-Malo.

– Vous ne vous trompez pas, lui dis-je.

– Et cet homme est-il donc de votre famille ?

– Oui.

– Son nom ?

– Le marquis de Loc-Ronan.

0568 – Le marquis de Loc-Ronan ! répéta Marcof qui vint to
ut à coup se placer en face de moi. Mais alors, si ce que
vous me disiez était vrai, ce serait-

Il n-acheva pas.

– Votre père ! lui dis-je.

– Et vous ! vous ?-

– Moi, Marcof, je suis ton frère !

Et j-ouvris mes bras au marin qui s-y précipita en fondan
t en larmes. Pendant deux semaines j-oubliai presque mes d
ouleurs quotidiennes. Votre charmante image, Julie, venait
seule se placer en tiers entre nous.

– Quoi ! s-écria vivement la religieuse, auriez-vous conf
ié à votre frère-

0569 – Rien ! interrompit le marquis ; il ne sait rien de
ma vie passée. Connaissant la violence de son caractère, j
e n-osai pas lui révéler un tel secret. Marcof, par amitié
pour moi, aurait été capable d-aller poignarder à Versail
les même les infâmes qui se jouaient de mon repos et menaç
aient sans cesse mon honneur. Non, Julie, non, je ne lui d
is rien ; il ignore tout. Marcof aurait trop souffert.

Le marquis baissa la tête sous le poids de ces cruels sou
venirs, tandis que la religieuse lui serrait tendrement le
s mains.

– Et que devint Marcof ? demanda-t-elle pour écarter les
nuages qui assombrissaient le front de son époux.

– Je vais vous le dire, répondit Philippe en reprenant so
n récit.

Moins pour obéir à mon père que pour suivre les inspirati
ons de mon c-ur, je conjurai mon frère d-accepter une part
0570ie de ma fortune, et de prendre avec la terre de Bréve
lay le nom et les armes de la branche cadette de notre fam
ille, branche alors éteinte, et qu-il eût fait dignement r
evivre, lors même que son écusson eût porté la barre de bâ
tardise. Mais il refusa.

– Philippe, me dit-il un jour que je le pressais plus viv
ement d-accéder à mes prières, Philippe, n-insiste pas. Je
suis un matelot, vois-tu, et je ne suis pas fait pour por
ter un titre de gentilhomme. J-ai l-habitude de me nommer
Marcof ; laisse-moi paisiblement continuer à m-appeler ain
si. Si demain tu me reconnaissais hautement pour être de t
a famille, on fouillerait dans mon passé, et on ne manquer
ait pas de le calomnier. Mes courses à bord des corsaires,
on les traiterait de pirateries. Mon séjour dans les Cala
bres, on le considérerait comme celui d-un voleur de grand
chemin. Enfin, on accuserait notre père, Philippe, sous p
rétexte de me plaindre, et nous ne devons pas le souffrir.
Demeurons tels que nous sommes. Soyons toujours, l-un le
noble marquis de Loc-Ronan ; l-autre le pauvre marin Marco
0571f. Nous nous verrons en secret, et nous nous embrasser
ons alors comme deux frères.

– Réfléchis ! lui dis-je ; ne prends pas une résolution a
ussi prompte.

– La mienne est inébranlable, Philippe ; n-insiste plus.

En effet, jamais Marcof ne changea de façon de penser, et
rien de ce que je pus faire ne le ramena à d-autres senti
ments. Bientôt même je crus m-apercevoir que le séjour du
château commençait à lui devenir à charge. Je le lui dis.

– Cela est vrai, me répondit-il naïvement ; j-aime la mer
, les dangers et les tempêtes ; je ne suis pas fait pour v
ivre paisiblement dans une chambre. Il me faut le grand ai
r, la brise et la liberté.

0572 – Tu veux partir, alors ?

– Oui.

– Mais ne puis-je rien pour toi ?

– Si fait, tu peux me rendre heureux.

– Parle donc !

– Je refuse la fortune et les titres que tu voulais me do
nner ; mais j-accepte la somme qui m-est nécessaire pour f
réter un navire, engager un équipage et reprendre ma vie d
-autrefois.

– Fais ce que tu voudras, lui répondis-je ; ce que j-ai t
-appartient.

Le lendemain Marcof partit pour Lorient. Il acheta un lou
gre qu-il fit gréer à sa fantaisie, et trois semaines aprè
0573s, il mettait à la voile. Nous fûmes deux ans sans nou
s revoir. Pendant cet espace de temps, il avait parcouru l
es mers de l-Inde et fait la chasse aux pirates. Puis il r
etourna en Amérique et continua cette vie d-aventures qui
semble un besoin pour sa nature énergique.

Chaque fois qu-il revenait et mouillait, soit à Brest, so
it à Lorient, il accourait au château. Enfin, il finit par
adopter pour refuge la petite crique de Penmarckh. Lorsqu
e les événements politiques commencèrent à agiter la Franc
e et à ébranler le trône, Marcof se lança dans le parti ro
yaliste. C-est là, chère Julie, où nous en sommes, et voic
i ce que je connais de l-existence et du caractère de mon
frère. –

Un long silence succéda au récit de Philippe. La religieu
se et Jocelyn réfléchissaient profondément. Le vieux servi
teur prit le premier la parole.

– Monseigneur, dit-il, lorsque le capitaine est venu au c
0574hâteau, il y a quelques jours, l-avez-vous prévenu de
ce qui allait se passer ?

– Non, mon ami, répondit le marquis ; j-ignorais alors qu
e le moment fût si proche, n-ayant pas encore vu les deux
misérables que tu connais si bien.

– Mais il vous croit donc mort ? s-écria la religieuse.

– Non, Julie.

– Comment cela ?

– Marcof, d-après nos conventions, devait revoir le marqu
is de La Rouairie. Il avait été arrêté entre eux qu-ils se
rencontreraient à l-embouchure de la Loire. Le matin même
qui suivit notre dernière entrevue, il mettait à la voile
pour Paimb-uf. Il devait, m-a-t-il dit, être douze jours
absents. Or, en voici huit seulement qu-il est parti. Dema
in dans la nuit, Jocelyn se rendra à Penmarckh ; je lui do
0575nnerai les instructions nécessaires, et il préviendra
mon frère.

Le marquis ignorait le prompt retour du Jean-Louis et la
subite arrivée de Marcof. Il ne savait pas que le marin, l
e croyant mort, avait pénétré dans le château et s-était e
mparé des papiers que le marquis lui avait indiqués.

– Le capitaine sera-t-il de retour ? fit observer Jocelyn
.

– Je l-ignore, répondit Philippe ; mais peu importe ! Eco
ute-moi seulement, et retiens bien mes paroles.

– J-écoute, monseigneur.

– Il a été convenu jadis entre mon frère et moi que toute
s les fois qu-il aborderait à terre et que tu ne lui porte
rais aucun message de ma part, il pénétrerait dans le parc
de Loc-Ronan par la petite porte donnant sur la montagne,
0576 et dont je lui ai remis une double clé. Une fois entr
é, il se dirigerait vers la grande coupe de marbre placée
sur le second piédestal à droite. C-est à l-aide de cette
coupe que nous échangions nos secrètes correspondances. Bi
en des fois nous avons communiqué ainsi lorsque des import
uns entravaient nos rencontres. Demain, ou plutôt cette nu
it même, Jocelyn, je te remettrai une lettre que tu iras d
époser dans la coupe.

– Mais, interrompit Jocelyn, si, en débarquant à terre, l
e capitaine apprend la fatale nouvelle déjà répandue dans
tout le pays, il croira à un malheur véritable, et qui sai
t alors s-il viendra comme d-ordinaire dans le parc ?

– C-est précisément ce à quoi je songeais, répondit le ma
rquis. Je connais le c-ur de Marcof ; je sais combien il m
-aime, et son désespoir, quelque court qu-il fût, serait a
ffreux.

– Mon Dieu ! inspirez-nous ! dit la religieuse avec anxié
0577té. Que devons-nous faire ?

– Je ne sais.

– Et moi, je crois que j-ai trouvé ce qu-il fallait que j
e fisse, dit Jocelyn.

– Qu-est-ce donc ?

– Tout le monde vous pleure, monseigneur ; mais on ignore
ce que je suis devenu, et l-on doit penser au château que
je reviendrai d-un instant à l-autre.

– Eh bien ?

– Maintenant que vous êtes en sûreté ici, rien ne s-oppos
e à ce que je retourne à Loc-Ronan.

– Je devine, interrompit le marquis. Tu guetteras l-arriv
ée du Jean-Louis ?
0578
– Sans doute. Je veillerai nuit et jour, et dès que le lo
ugre sera en vue, je l-attendrai dans la crique.

– Bon Jocelyn ! fit le marquis.

– Si vous le permettez même, monseigneur, je partirai cet
te nuit.

– Je le veux bien.

– Et si le capitaine me demande où vous vous trouvez, fau
dra-t-il le lui dire ?

– Certes.

– Et l-amener ?

Le marquis regarda la religieuse comme pour solliciter so
n approbation. Julie devina sa pensée.
0579
– Oui, oui, Jocelyn, dit-elle vivement, amenez ici le frè
re de votre maître.

Le marquis s-inclina sur la main de la religieuse et la r
emercia par un baiser.

– Ange de bonté et de consolation ! murmura-t-il.

A peine se relevait-il qu-un bruit léger retentit dans le
souterrain et fit pâlir la religieuse et Jocelyn.

– Mon Dieu ! dit Julie à voix basse, avez-vous entendu ?

– Silence ! fit Jocelyn en se levant.

Le marquis avait porté la main à sa ceinture et en avait
retiré un pistolet qu-il armait. Jocelyn se glissa hors de
la cellule. Il avança doucement dans la demi-obscurité et
0580 se dirigea vers la petite porte secrète qui faisait c
ommuniquer la partie du cloître cachée sous la terre avec
les galeries souterraines dont nous avons déjà parlé.

Arrivé à cet endroit, il s-arrêta et se coucha sur le sol
. Il appuya son oreille contre la porte. D-abord il n-ente
ndit aucun bruit. Puis il distingua des pas lourds et irré
guliers comme ceux d-une personne dont la marche serait em
barrassée.

Il entendit le sifflement d-une respiration haletante. En
fin, les pas se rapprochèrent, s-arrêtèrent, une main s-ap
puya contre la porte secrète, Jocelyn écoutait avec anxiét
é. Il s-attendait à voir jouer le ressort. Il n-en fut rie
n ; mais le bruit mat d-un corps roulant lourdement sur la
terre parvint jusqu-à lui. Ce bruit fut suivi d-un soupir
. Puis tout rentra dans le plus profond silence.

IX

0581LA CELLULE DE L-ABBESSE.

Si le lecteur ne se fatigue pas d-un séjour trop prolongé
dans le couvent de Plogastel, nous allons le prier de qui
tter le cloître souterrain et de retourner avec nous dans
cette partie de l-abbaye où nous l-avons conduit déjà.

Nous avons abandonné la jolie Bretonne au moment où le co
mte de Fougueray s-apprêtait à la saigner, tout en se livr
ant à de sinistres pronostics à l-endroit de la jeune mala
de.

Avec un sang-froid et une habileté dignes d-un disciple d
-Esculape, le beau-frère du marquis de Loc-Ronan procéda a
ux préliminaires de l-opération. Il releva la manche de la
jeune fille, mit à nu son bras blanc et arrondi, et, gonf
lant la veine par la pression du pouce, il la piqua de l-e
xtrémité acérée de sa lancette. Le sang jaillit en abondan
ce.

0582 Hermosa soutenait d-un bras la jeune fille, tandis qu
e le chevalier lui baignait les tempes avec de l-eau fraîc
he. Mais qu-il y avait loin de la contenance froide et pre
sque indifférente de ces trois personnages aux soins affec
tueux que prodiguent d-ordinaire ceux qui entourent un mal
ade aimé ! Le comte regardait Yvonne d-un -il calme et cru
el, agissant plutôt comme opérateur que comme médecin. Her
mosa se préoccupait d-empêcher les gouttelettes de sang de
tacher sa robe. Le chevalier insouciant de l-état alarman
t de la jeune fille, promenait ses regards animés sur les
charmes que lui révélait le désordre de toilette dans lequ
el se trouvait la malade.

– Crois-tu qu-elle en revienne ? demanda-t-il au comte.

– Je n-en sais rien, répondit celui-ci.

Puis, jugeant la saignée suffisamment abondante, il l-arr
êta et banda le bras de la jeune fille.

0583 – Maintenant, dit-il, nous n-avons plus rien à faire
ici. Laissons la nature agir à sa guise. Le sujet est jeun
e et vigoureux ; il y a peut-être de la ressource.

– Faut-il la veiller ? demanda Hermosa ; j-enverrais Jasm
in.

– Inutile, ma chère ; qu-elle dorme, cela vaut mieux.

– Au diable cette maladie subite ! s-écria le chevalier.
Nous allons avoir une succession d-ennuis à la place des j
ours de plaisirs que j-espérais.

– Oui, cela est contrariant, Raphaël, mais que veux-tu ?
il faut prendre son mal en patience. Si la petite doit mou
rir ici, mieux vaut que ce soit aujourd-hui que demain ; n
ous en serons débarrassés plus tôt.

– C-est qu-elle est charmante, et qu-elle me plaît énormé
ment.
0584
– Elle ne peut t-entendre en ce moment, mon cher ; tes ga
lanteries sont donc en pure perte. Laisse-la reposer quelq
ues heures, et peut-être qu-à son réveil tu pourras causer
avec elle ; en attendant, quittons cette chambre.

– Nous pouvons la laisser seule ?-

– Pardieu ! Elle ne songera pas à fuir, je t-en réponds ;
y songeât-elle, que les grilles et les verrous s-opposera
ient à son dessein. Partons ! c-est, je le répète, ce qu-i
l y a de mieux à faire en ce moment. Il ne faut pas nous d
issimuler, Raphaël, que tu es un peu cause de l-état dans
lequel se trouve ta bien-aimée. Tu l-entends ?- elle délir
e. Je pense que ma saignée et le repos ramèneront le calme
et la raison. Néanmoins, si à son réveil elle voyait quel
que chose qui l-effrayât, le délire pourrait revenir plus
violent encore. Donc, allons-nous-en et attendons.

– Soit ! fit le chevalier en quittant la cellule ; attend
0585ons- je reviendrai dans deux heures !

Et sans plus se préoccuper de celle que son infâme condui
te et ses violences avaient amenée aux portes du tombeau,
Raphaël descendit l-escalier de l-abbaye et se rendit aux
écuries pour s-assurer que ses chevaux étaient convenablem
ent soignés.

– Bien décidément, se dit-il tout en passant la main sur
la croupe arrondie et luisante de son cheval favori, bien
décidément, cette petite est charmante, et je serais fâché
qu-elle mourût sitôt ! En tout cas, je remonterai tout à
l-heure, et si elle est en état de m-entendre, je lui parl
erai fort nettement. De cette façon, j-éviterai les premiè
res scènes de larmes et de cris, car elle sera trop faible
pour me répondre.

Et le chevalier, après avoir pris cette froide résolution
, se promena dans la cour. Le comte et sa compagne le suiv
aient du regard à travers l-étroite fenêtre.
0586
– Pauvre chevalier ! fit le comte en se penchant vers Her
mosa et en donnant à ses paroles un accent d-ironie amère,
pauvre chevalier ! sa douleur me fait mal !

– Tu sais bien que Raphaël n-a jamais eu de c-ur ! répond
it Hermosa à voix basse.

– J-aurais pourtant cru que la petite lui avait monté la
tête.

– Lui ?- Tu oublies, Diégo, que l-amour de l-or est le se
ul amour que connaisse Raphaël. Il craint de s-ennuyer ici
, et s-il a enlevé cette enfant, c-est pour lui servir de
passe-temps.

– On dirait que tu n-aimes pas ce cher ami, Hermosa ?

– Je le hais !

0587 – Très-bien !

– Pourquoi ce très-bien ?

– Je m-entends, fit le comte avec un sourire.

– Et moi je ne t-entends pas.

– Quoi ! il te faut des explications ?

– Sans doute.

– Eh bien ! chère Hermosa, continua le comte en refermant
la porte de la cellule où se trouvait Yvonne et en entraî
nant sa compagne vers son appartement, combien avons-nous
rapporté du château de Loc-Ronan ?

– Mais environ cinquante mille écus, tant en or et en tra
ites qu-en bijoux et en pierreries.

0588 – Ce qui fait, après le partage ?-

– Soixante-quinze mille livres chacun.

– C-est peu, n-est-ce pas ?

– Fort peu.

– Surtout après ce que nous avions rêvé !

– Hélas !

– Cependant, si nous avions les cinquante mille écus à no
us seuls, ce serait une fiche de consolation ?

– Oui, mais nous ne les avons pas.

– Si nous héritions de Raphaël ?

– Il est plus jeune que toi.
0589
– Bah ! la vie est semée de dangereux hasards.

– Cite-m-en un ?

– Dame ! personne ne nous sait ici. Nous sommes seuls, et
si Raphaël était atteint subitement d-une indisposition.

– Eh bien ?-

– Je parle d-une de ces indispositions graves qui entraîn
ent la mort dans les vingt-quatre heures !

– Est-ce que tu serais amoureux de la Bretonne, Diégo ? d
it Hermosa en regardant fixement son interlocuteur.

– Jalouse ! répondit le comte avec un sourire. Tu sais bi
en que je n-aime que toi, Hermosa ; toi et notre Henrique.
Si Raphaël venait à trépasser, Henrique hériterait de lui
0590, et ces soixante-quinze mille livres lui assureraient
un commencement de dot.

– Tu me prends par l-amour maternel, Diégo.

– Enfin, es-tu de mon avis ?

– Eh ! je ne dis pas le contraire ; mais Raphaël se porte
bien.

– Du moins il en a l-apparence ; je suis contraint de l-a
vouer.

– A quoi bon alors toutes ces suppositions ?

– A quoi bon, dis-tu ?

– Oui.

– Tiens, chère et tendre amie, regarde ce petit flacon. E
0591t Diégo tira de sa poitrine une petite fiole en crista
l, hermétiquement bouchée, contenant une liqueur incolore.

– Qu-est-ce que cela ? demanda Hermosa.

– Un produit chimique fort intéressant. Mélangé au vin, i
l n-en change le goût ni n-en altère la couleur.

– Et quel effet produit-il ?

– Quelques douleurs d-entrailles imperceptibles.

– Qui amènent infailliblement la mort, n-est-ce pas, dit
Hermosa en baissant encore la voix. Ce que contient cette
fiole est un poison violent ?

– Eh ! non. Tu as des expressions d-une brutalité révolta
nte, permets-moi de le dire. Il ne s-agit nullement de poi
son. L-effet de ces douleurs d-entrailles cause un malaise
0592 général d-abord, puis détermine ensuite un épanchemen
t au cerveau. De sorte que celui qui a goûté à cette lique
ur meurt, non pas empoisonné, mais par la suite d-une atta
que d-apoplexie foudroyante. Voilà tout.

– Et tu nommes ce que contient ce flacon ?

– De l-extrait – d-aqua-tofana ! –

– Le poison perdu des Borgia ?

– Retrouvé par un ancien ami à moi que tu as connu en Ita
lie.

– Cavaccioli, n-est-ce pas ?

– En personne !

Hermosa ne continua pas la conversation. Le comte fit que
lques tours dans la chambre, ouvrit une tabatière d-or, y
0593plongea l-index et le pouce, en écarquillant gracieuse
ment les autres doigts de la main, et après avoir dégusté
savamment le tabac d-Espagne, il lança délicatement à la d
entelle de son jabot deux ou trois chiquenaudes, qui euren
t l-avantage de faire ressortir l-éclat d-un magnifique so
litaire qui brillait à son petit doigt. Puis, revenant prè
s d-Hermosa :

– C-est toi, chère belle, lui glissa-t-il à l-oreille, qu
i as l-habitude de nous verser le syracuse à la fin de cha
que repas. Je te laisse ce flacon. Par le temps qui court
cette composition peut devenir de la plus grande utilité.
On ne sait pas ; mais si par hasard tu avais le caprice d-
en faire l-épreuve, ne va pas te tromper ! Je te préviens
que j-ai le coup d–il d-un inquisiteur espagnol !

Ceci dit, le comte déposa le flacon sur une petite table
près de laquelle Hermosa était assise, et sortit en fredon
nant une tarentelle. Arrivé près de la porte il se retourn
a. Hermosa avait la main appuyée sur la table, et le flaco
0594n avait disparu. Le comte sourit.

– Cette Hermosa est véritablement une créature des plus i
ntelligentes, murmura-t-il en traversant le corridor pour
gagner l-escalier du couvent. Il n-est vraisemblablement p
as impossible que je consente un jour à lui donner mon nom
. Palsambleu ! nous verrons plus tard. Pour le présent, ce
cher Raphaël ne se doute de rien. Tout est au mieux. Pard
ieu ! moi aussi je trouve cette petite Bretonne charmante,
et j-ai toujours jugé fort sage cette sorte de parabole d
iplomatique qui traite de la façon de faire tirer les marr
ons du feu. Allons, Raphaël n-est pas encore de ma force,
et je crois qu-il n-aura pas le temps d-arriver jamais à c
e degré de supériorité.

Au pied de l-escalier le comte rencontra Jasmin.

– Tu vas, lui dit-il, nous préparer pour ce soir un soupe
r des plus délicats. Je me sens en disposition de fêter te
s connaissances dans l-art culinaire !
0595
Jasmin s-inclina en signe d-assentiment ; et le comte hât
a le pas pour rejoindre son ami le chevalier, dont il pass
a le bras sous le sien avec une familiarité charmante. Pui
s tous deux continuèrent leur promenade. Pendant ce temps
Hermosa se faisait apporter par Jasmin des flacons de syra
cuse.

X

L-AMOUR DU CHEVALIER DE TESSY.

Une heure environ s-était écoulée depuis qu-Yvonne se tro
uvait seule dans la cellule où on l-avait transportée. Un
profond silence régnait dans la petite pièce. Tout à coup
la jeune fille fit un mouvement et entr-ouvrit les yeux.

Son front devint moins rouge, sa respiration moins pressé
e, son -il moins hagard. Evidemment la saignée avait produ
it un mieux sensible. Yvonne se dressa péniblement sur son
0596 séant et regarda avec attention autour d-elle.

D-abord son gracieux visage n-exprima que l-étonnement. E
lle ne se souvenait plus. Mais bientôt la mémoire lui revi
nt.

Alors elle poussa un cri étouffé, et une troisième crise,
plus terrible que les deux premières peut-être, faillit s
-emparer d-elle. Elle demeura quelques minutes les yeux fi
xes, les doigts crispés. Elle étouffait.

Enfin, les larmes jaillirent en abondance de ses beaux ye
ux et la soulagèrent. Les nerfs se détendirent peu à peu e
t la faiblesse causée par la saignée arrêta la crise. Aprè
s avoir pleuré, elle se laissa glisser silencieusement à b
as de son lit et s-achemina vers la fenêtre.

– Mon Dieu ! où suis-je ? se demandait-elle avec angoisse
.

0597 En parcourant des yeux l-étroite cellule, ses regards
rencontrèrent un crucifix appendu à la muraille. Yvonne s
e traîna jusqu-au pied du signe rédempteur, s-agenouilla,
et pria avec ferveur. Puis, se relevant péniblement, elle
étendit la main vers le crucifix, et le décrocha pour le b
aiser.

C-était un magnifique Christ, largement fouillé dans un m
orceau d-ivoire, et encadré sur un fond de velours noir. Y
vonne le contempla longuement, et, par un mouvement machin
al, elle le retourna. Sur le dos du cadre étaient tracées
quelques lignes à l-encre rouge. Yvonne les lut d-abord av
ec une sorte d-indifférence, puis elle les relut attentive
ment, et un cri de joie s-échappa de ses lèvres, tandis qu
e ses yeux lancèrent un rayon d-espérance.

Voici ce qui était écrit derrière ce Christ encadré.

– Le vingt-cinquième jour d-août mil sept cent soixante-d
ix-huit, voulant témoigner à ma fille en Jésus-Christ, tou
0598t l-amour évangélique que ses vertus m-inspirent, moi,
Louis-Claude de Vannes, évêque diocésain, et humble servi
teur du Dieu tout-puissant, ai remis ce Christ, rapporté d
e Rome et béni par les mains sacrées de Sa Sainteté Pie VI
, à Marie-Ursule de Mortemart, abbesse du couvent de Ploga
stel. –

– Oh ! merci, mon Dieu ! Vous avez exaucé ma prière ! dit
Yvonne en baisant encore le crucifix. Le couvent de Ploga
stel ! C-est donc là où je me trouve ?

– Le couvent de Plogastel ! répétait-elle. Comment n-ai-j
e pas reconnu cette cellule de la bonne abbesse, moi, qui,
tout enfant, y suis venue si souvent ? Mais comment se fa
it-il que ces hommes m-aient conduite dans ce saint-lieu ?
– Ah ! je me rappelle ! Dernièrement on racontait chez mon
père que les pauvres nonnes en avaient été chassées. L-ab
baye est déserte et les misérables en ont fait leur retrai
te ! Oh ! ces hommes ! ces hommes que je ne connais pas !
que me veulent-ils donc ?
0599
En ce moment Yvonne entendit marcher dans le corridor. El
le se hâta de remettre le crucifix à sa place et de regagn
er son lit. Il était temps, car la porte tourna doucement
sur ses gonds et le chevalier de Tessy pénétra dans la cel
lule.

En le voyant, Yvonne se sentit prise par un tremblement n
erveux. Raphaël s-avança avec précaution. Arrivé près du l
it, il se pencha vers la jeune fille, qu-il croyait endorm
ie, et approcha ses lèvres de ce front si pur. Yvonne se r
ecula vivement, avec un mouvement de dégoût semblable à ce
lui que l-on éprouve au contact d-une bête venimeuse.

– Ah ! ah ! chère petite, dit le chevalier, il paraît que
cela va mieux et que vous me reconnaissez ?

Yvonne ne répondit pas.

– Chère Yvonne, continua le chevalier de sa voix la plus
0600douce, je vous en conjure, dites-moi si vous voulez m-
entendre et si vous vous sentez en état de comprendre mes
paroles. De grâce ! répondez-moi ! Il y va de votre bonheu
r.

– Que me voulez-vous ? répondit Yvonne d-une voix faible
et en faisant un visible effort pour surmonter la répugnan
ce qu-elle ressentait en présence de son interlocuteur.

– Je veux que vous m-accordiez quelques minutes d-attenti
on.

– Qu-avez-vous à me dire ?

– Vous allez le savoir.

Et le chevalier, attirant à lui un fauteuil, s-assit fami
lièrement au chevet de la malade. Yvonne s-éloigna le plus
possible en se rapprochant de la muraille. Raphaël remarq
ua ce mouvement.
0601
– Ne craignez rien, dit-il.

– Oh ! je ne vous crains pas ! répondit fièrement la Bret
onne.

– Soit ! mais ne me bravez pas non plus ! N-oubliez pas,
avant tout, que vous êtes en ma puissance !

– Et de quel droit agissez-vous ainsi vis-à-vis de moi ?
s-écria Yvonne avec colère et indignation, car le ton mena
çant avec lequel Raphaël avait prononcé la phrase précéden
te avait ranimé les forces de la malade. De quel droit m-a
vez-vous enlevée à mon père ? Savez-vous bien que pour abu
ser de votre force envers une femme, il faut que vous soye
z le dernier des lâches ! Et vous osez me menacer, me rapp
eler que je suis en votre puissance !

Le chevalier était sans doute préparé à recevoir les repr
oches d-Yvonne, et il avait fait une ample provision de pa
0602tience, présumons-nous, car loin de répondre à la jeun
e fille indignée qui l-accablait de sa colère et de son mé
pris, il s-enfonça mollement dans le fauteuil sur lequel i
l était assis, et croisant ses deux mains sur ses genoux,
il se mit à tourner tranquillement ses pouces.

En présence de cette contenance froide qui indiquait de l
a part de cet homme une résolution fermement arrêtée, Yvon
ne sentit son courage prêt à défaillir de nouveau. Elle se
voyait perdue, et bien perdue, sans espoir d-échapper aux
mains qui la retenaient prisonnière. Cependant son énergi
e bretonne surmonta la terreur qui s-était emparée d-elle.
S-enveloppant dans les draps qui la couvraient, et se dra
pant pour se dresser, elle prit une pose si sublimement di
gne, que le chevalier laissa échapper une exclamation admi
rative.

– Corbleu ! s-écria-t-il, la déesse Junon ne serait pas d
igne de délacer les cordons de votre justin, ma belle Bret
onne !
0603
– Monsieur, dit Yvonne dont les yeux étincelaient, si vou
s n-êtes pas le plus misérable et le plus dégradé des homm
es, vous allez sortir de cette chambre et me laisser libre
de quitter cet endroit où vous me retenez par la force !

– Peste ! chère enfant ! répondit Raphaël, comme vous y a
llez ! Croyez-vous donc que j-ai fait la nuit dernière dou
ze lieues à franc étrier et vidé ma bourse pour me priver
aussi vite de votre charmante présence ? Non pas ! de par
Dieu ! vous êtes ici et vous y resterez de gré ou de force
, bien qu-à vrai dire je préférerais vous garder près de m
oi sans avoir recours à la violence.

– Mais, encore une fois, s-écria la pauvre enfant, de que
l droit agissez-vous ainsi que vous le faites ? Où suis-je
donc ici ? Qui êtes-vous ? Vous me retenez par la force,
vous l-avouez ! Vous violentez une femme et vous osez enco
re l-insulter ! Au costume que vous portez, monsieur, je v
0604ous eusse pris pour un gentilhomme. N-êtes-vous donc q
u-un bandit et avez-vous volé l-habit qui vous couvre !

– Là ! ma toute belle ! répondit le chevalier en souriant
et en s-efforçant de prendre une main qu-Yvonne retira vi
vement ; là, ne vous emportez pas ! Si mes paroles vous on
t offensée, je ne fais nulle difficulté de les rétracter,
et cela à l-instant même.

– Répondez ! dit Yvonne avec violence, répondez, monsieur
!- De quel droit avez-vous attenté à ma liberté ? je ne v
ous connais pas ; je ne vous ai jamais vu ! Qui êtes-vous
et que me voulez-vous ?

– Quel déluge de questions ! Ma chère enfant, je veux bie
n vous répondre ; mais, s-il vous plait, procédons par ord
re ! Vous me demandez de quel droit je vous ai enlevée.

– Oui !

0605 – Est-il donc nécessaire que je le dise et ne le devi
nez-vous pas ?

– Parlez, monsieur, parlez vite !

– Eh bien, ma gracieuse Yvonne, ce droit que vous voulez
sans doute me contester maintenant, ce sont, vos beaux yeu
x qui me l-ont donné jadis !

– Vous osez dire cela ! s-écria Yvonne, stupéfaite de l-a
plomb de son interlocuteur.

– Sans doute.

– Vous mentez !

– Non pas ! je vous jure-

– Mais alors, expliquez-vous donc, monsieur ! Ne voyez-vo
us pas que vous me torturez ?
0606
– Calmez-vous, de grâce !

– Répondez-moi !

– Eh bien ! je vous ai dit la vérité !

– Mais je ne vous connais pas, je vous le répète. Je ne v
ous ai vu qu-au moment où vous avez accompli votre infâme
dessein.

Et la pauvre enfant, en parlant ainsi, s-efforçait d-arrê
ter les sanglots qui lui montaient à la gorge. Elle tordai
t ses mains dans des crispations nerveuses. Semblable à la
tourterelle se débattant sous les serres du gerfaut, elle
s-efforçait de lutter contre cet homme, dont l–il fixé s
ur elle dégageait une sorte de fluide magnétique.

– Permettez-moi de réveiller vos souvenirs, reprit le che
valier, et de vous rappeler ce certain jour où vous reveni
0607ez de Penmarckh avec votre père et un gros rustre que
l-on m-a dit depuis être votre fiancé ? Vous avez rencontr
é sur la route des falaises deux cavaliers qui vous ont ar
rêtés tous trois pour se renseigner sur leur chemin.

– En effet, je me le rappelle.

– L-un d-eux vous promit même d-assister à votre prochain
mariage et de vous porter un cadeau de noce.

– Oui.

– Eh bien ! vous ne me reconnaissez pas ?

– Ainsi, ce cavalier ?

– C-était moi, chère Yvonne.

– Oui, je vous reconnais maintenant, répondit la jeune fi
lle dont la tête commençait de nouveau à s-embarrasser.
0608
– Pendant cette courte conférence, continua le chevalier,
vous avez peut-être remarqué que je n-eus de regards que
pour vous, que pour contempler et admirer cette beauté rad
ieuse qui m-enivrait.

– Monsieur ! fit Yvonne en rougissant instinctivement, bi
en qu-elle ne devinât pas encore dans son innocence virgin
ale où en voulait venir son interlocuteur.

– Ne vous effarouchez pas pour un compliment que bien d-a
utres avant moi vous ont adressé sans doute. Ecoutez-moi e
ncore, et sachez que cette beauté dont je vous parle a all
umé dans mon c-ur une passion subite. Oui, à partir du mom
ent où je vous ai rencontrée, un amour violent s-est empar
é de moi. Si les sentiments que je viens de vous peindre v
ous déplaisent, ne vous en prenez qu-au charme tout-puissa
nt qui s-exhale de votre personne ! Ne vous en prenez qu-à
ces yeux si beaux, qu-à ce front si pur, qu-à cette perfe
ction de l-ensemble capable de rendre jalouses toutes les
0609vierges de Raphaël et toutes les courtisanes du Titien
. Et c-est là ce qui me fait vous ce droit dont nous parlo
ns, que ce droit que vous me reprochez si amèrement d-avoi
r pris, c-est vous-même qui me l-avez donné en faisant écl
ore en moi ce sentiment invincible que je ne puis vous exp
rimer.

– Je ne vous comprends pas ! répondit Yvonne atterrée par
cette révélation.

– Vous ne me comprenez pas ?

– Non.

– Vous ne devinez pas que je vous aime ?

– Vous m-aimez ! s-écria la jeune fille qui, bien que s-a
ttendant à cet aveu, ne put retenir un mouvement de terreu
r folle.

0610 – Oui, je vous aime !

– Vous m-aimez ! répéta Yvonne. Oh ! seigneur mon Dieu !
ayez pitié de moi !

– Eh ! que diable cela a-t-il de si effrayant ! dit le ch
evalier en se levant avec brusquerie. Beaucoup de belles e
t nobles dames ont été fort heureuses d-entendre de sembla
bles paroles sortir de mes lèvres. Corbleu ! que l-on est
farouche en Bretagne ! Allons, chère petite ! tranquillise
z-vous ! nous vous humaniserons !

– Sortez ! laissez-moi ! s-écria la pauvre enfant avec dé
sespoir et colère. Vous m-aimez, dites-vous ? Moi je vous
hais et je vous méprise !

– C-est de toute rigueur ce que vous dites là. Une jeune
fille parle toujours ainsi la première fois, puis elle cha
nge de manière de voir, et vous en changerez aussi.

0611 – Jamais !

– C-est ce que nous verrons.

Et le chevalier se penchant vers le lit sur lequel reposa
it Yvonne, voulut la prendre dans ses bras. La Bretonne po
ussa un cri d-horreur, mais elle ne put éviter l-étreinte
du chevalier qui couvrait ses épaules de baisers ardents.
Enfin Yvonne, réunissant toute sa force, repoussa violemme
nt le misérable.

– Au secours ! à moi ! cria-t-elle avec désespoir.

Mais, dans la lutte qu-elle venait de soutenir, la bande
qui enveloppait son bras blessé s-était dérangée. La veine
se rouvrit et le sang coula à flots. Yvonne, épuisée, ret
omba presque sans connaissance. En la voyant ainsi à sa me
rci, Raphaël s-avança vivement.

Yvonne était d-une pâleur effrayante et incapable de fair
0612e un seul mouvement, de jeter un seul cri. Raphaël s-a
rrêta. La vue du sang qui teignait les draps parut faire i
mpression sur lui. Il prit le bras de la jeune fille, réta
blit la bande de toile qui empêcha la veine de se rouvrir,
et s-occupa de faire revenir Yvonne à elle. Puis il march
a silencieusement dans la chambre pour lui laisser le temp
s de se remettre.

Des pensées opposées se succédaient en lui. Son front, to
ur à tour sombre et joyeux, exprimait le combat de ses pas
sions tumultueuses. Enfin, il sembla s-arrêter à une résol
ution. Il revint vers la jeune fille.

– Ecoutez, lui dit-il brusquement ; vous repoussez mes pa
roles, vous refusez de vous laisser aimer ; c-est là un je
u auquel je suis trop habitué pour m-y laisser prendre. Vo
us ne pouvez regretter le paysan grossier auquel vous êtes
fiancée, et qui est indigne de vous. Moi, je vous aime, e
t vous êtes en ma puissance. Donc, vous serez à moi. Inuti
le, par conséquent, de continuer une comédie ridicule. Je
0613n-y croirai pas. Réfléchissez à ce que je vais vous di
re. Je suis riche. Laissez-vous aimer, consentez à vivre q
uelque temps auprès de moi, et vous aurez à jamais la fort
une. Quand je quitterai la Bretagne, vous serez libre. Alo
rs, vous pourrez retourner auprès de votre père et devenir
, si bon vous semble, la femme du rustre auquel vous êtes
fiancée. Mais si, comme je l-espère, vous sentez tout le p
rix de mon amour, vous me suivrez à Paris. Jusque-là, vous
commanderez ici en souveraine, et chacun vous obéira, tan
t, bien entendu, que vous ne voudrez pas fuir. Vous aurez
une compagne charmante dans la noble dame qui vous a déjà
prodigué ses soins. Vous quitterez ces vêtements grossiers
, pour la soie, le velours et les riches joyaux. Puis, une
fois à Paris, ce seront des fêtes, des bals, des plaisirs
de toutes les heures. Vous jetterez à pleines mains l-or
et l-argent, pour satisfaire vos caprices et vos moindres
fantaisies. Pour vous parer vous me trouverez prodigue. Vo
ilà l-existence que vous mènerez et à laquelle il n-est pa
s trop cruel de vous soumettre. Maintenant que vous êtes é
clairée sur votre situation présente, je ne vous fatiguera
0614i pas par un long verbiage. Réfléchissez ! Soyez raiso
nnable. Vous me reverrez ce soir même. Dans tous les cas,
souvenez-vous de mes premières paroles : Je vous aime, vou
s êtes en ma puissance, vous serez à moi !

Et le chevalier de Tessy, terminant cette tirade prononcé
e d-un ton calme, froid et résolu, sortit à pas lents de l
a cellule et poussa les verrous extérieurs avec le plus gr
and soin.

XI

LES SOUTERRAINS.

Pendant les quelques instants qui suivirent le départ du
chevalier de Tessy, Yvonne, terrifiée, demeura immobile, s
ans voir et sans penser. La fièvre qui s-était emparée d-e
lle redoublait de violence sous le poids de ces secousses
successives. Un miracle de la Providence fit qu-heureuseme
nt le délire ne revint pas. Un peu de calme même prit nais
0615sance dans la solitude profonde où elle se trouvait.

Alors elle attira à elle d-une main défaillante les vêtem
ents épars sur son lit, et essaya de s-en couvrir. A force
de patience et de courage, elle parvint à s-habiller à pe
u près. Elle se leva.

Ce qu-elle voulait, ce qu-elle suppliait intérieurement D
ieu de lui faire trouver, c-était une arme, un couteau, un
poignard à l-aide duquel elle pût essayer de se défendre
ou de se donner la mort. Cependant le temps s-écoulait rap
idement : d-un moment à l-autre quelqu-un pouvait venir la
surprendre faible et sans aucun espoir de secours, car se
s regards anxieux interrogeaient en vain les murailles nue
s de la cellule.

Outre le lit dressé à la hâte par Jasmin, il n-y avait da
ns la petite chambre que deux sièges : un divan, et une so
rte de bahut en ébène adossé à la muraille. Ce fut vers ce
meuble qu-Yvonne se traîna, trébuchant à chaque pas, mais
0616 soutenue par la pensée que peut-être l-intérieur du b
ahut lui offrirait ce moyen de défense qu-elle sollicitait
si ardemment.

Deux portes massives et finement sculptées le fermaient e
xtérieurement. La jeune fille essaya en vain de les ouvrir
. Elles étaient fermées à clef. Yvonne passa plus d-une he
ure à user ses ongles roses sur les boiseries du bahut.

Enfin, défaillant, grelottant par la force de la fièvre,
pouvant à peine se soutenir, elle se laissa glisser sur le
s dalles, en proie au plus sombre désespoir. Un bruit qu-e
lle entendit extérieurement la fit revenir à elle.

C-étaient des pas dans le corridor : mais personne n-entr
a dans la cellule. La jeune fille essaya de se relever. Ne
pouvant y parvenir, elle chercha un point d-appui en s-ap
puyant sur le meuble.

Sa main se posa sur la tête d-une cariatide de bronze qui
0617 ornait l-un des angles. Dans le mouvement que fit Yvo
nne, elle attira à elle la cariatide.

Tout à coup elle la sentit céder. Effectivement la statue
tte s-abattit sur deux charnières qui la retenaient au pie
d, et découvrit une petite plaque de cuivre au centre de l
aquelle se trouvait un anneau de même métal. Sans se rendr
e encore bien compte de ce qu-elle faisait, Yvonne agenoui
llée passa son doigt dans l-anneau et tira. L-anneau céda.

Aussitôt un mouvement lent et régulier s-opéra dans le ba
hut, qui tourna sur un de ses deux angles appuyés à la mur
aille, et découvrit une ouverture étroite, mais néanmoins
assez grande pour qu-une femme y pût passer facilement. Yv
onne étouffa un cri et joignit les mains pour remercier le
ciel.

– Oh ! murmura-t-elle, les secrets souterrains du couvent
, dont j-ai tant entendu parler.
0618
Les forces lui étaient revenues avec l-espoir d-un moyen
de salut. Elle alla jusqu-à la porte et écouta attentiveme
nt. Elle n-entendit rien qui pût l-inquiéter.

Alors, revenant à l-ouverture pratiquée dans le mur, elle
s-avança doucement. Le bahut en s-écartant avait donné li
bre accès sur un escalier qui descendait dans les profonde
urs du cloître. Seulement une obscurité complète ne permet
tait pas d-en mesurer la longueur. Mais Yvonne n-hésita pa
s.

Elle murmura une courte prière, se signa, et leva la cari
atide qui pouvait déceler son moyen d-évasion, et posant l
e pied sur les premières marches, elle attira le bahut à e
lle. Le meuble vint reprendre sa place avec un bruit sec a
ttestant la bonté du ressort. Yvonne s-appuyant contre la
muraille commença à descendre.

L-obscurité, ainsi que nous l-avons dit, était tellement
0619profonde que la jeune fille ne pouvait avancer qu-avec
les plus grandes précautions. Trois fois elle trébucha su
r les marches usées, et trois fois elle se releva pour con
tinuer sa marche. Enfin elle atteignit le sol. Mais là son
embarras fut extrême. Elle ignorait où elle se trouvait.

Elle avait bien deviné qu-elle était dans les souterrains
de l-abbaye ; mais où ces souterrains aboutissaient-ils ?
Elle ne le savait pas.

Les issues mêmes n-avaient-elles pas pu être comblées lor
squ-on avait expulsé les nonnes ? Si cela était, ou même s
i la fièvre et la maladie empêchaient Yvonne de continuer
à se traîner vers une ouverture praticable, une mort atroc
e l-attendait dans ce tombeau. Elle aurait à subir, sans e
spoir de salut, les tortures de la faim et de la soif. Un
moment elle eut regret de sa fuite.

Puis l-image du chevalier s-offrit à elle, et elle se dit
0620 que mieux valait la mort, quelque lente et cruelle qu
-elle fût, que d-être restée entre les mains de pareils mi
sérables. Soutenue par cette pensée, elle s-engagea dans l
e dédale des souterrains.

Ce qu-elle redoutait encore, c-était que le secret qu-ell
e avait découvert fût à la connaissance des hommes qui l-a
vaient enlevée ; car, si cela était, on se mettrait à sa p
oursuite dès qu-en pénétrant dans la cellule on s-apercevr
ait de son évasion. Cette autre pensée, plus effrayante qu
e la perspective de la mort, lui rendit complètement le co
urage prêt à l-abandonner. Elle réunit le peu de forces qu
i lui restaient par une suprême énergie, et s-avança coura
geusement.

Elle erra ainsi pendant plusieurs heures, sans pouvoir se
rendre compte du temps écoulé. Aucun point lumineux indiq
uant une ouverture ne brillait à l-extrémité des galeries
qu-elle parcourait. Une sueur froide inondait son visage.
A chaque pas elle trébuchait, et se soutenait à peine le l
0621ong de la muraille humide. De distance en distance, se
s pieds rencontraient des flaques d-eau bourbeuse creusées
par les pluies qui, filtrant à travers le sol supérieur,
rongeaient la pierre et pénétraient dans les galeries.

Elle enfonçait alors dans la vase en étouffant un cri de
frayeur. Des hallucinations étranges s-emparaient de son c
erveau. Peu à peu la fièvre redoublant d-intensité ramena
avec elle le délire.

Une force factice la faisait encore avancer cependant, ma
is il était évident que cette force se briserait à la prem
ière secousse. Il lui semblait entendre tourbillonner et v
oir voltiger autour d-elle des monstres aux proportions gi
gantesques, des insectes hideux, des êtres aux formes inde
scriptibles qui l-étreignaient dans une ronde infernale. D
es paroles confuses étaient murmurées à son oreille. Le so
uterrain tremblait sous ses pieds vacillants. Se sentant t
omber, elle s-appuya contre le mur, et demeura immobile, l
a tête penchée sur son sein agité par la terreur et par la
0622 fièvre. Ses paupières alourdies s-abaissèrent, et un
frissonnement agita tout son être.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! j-ai peur, murmurait-elle d-une v
oix brisée et saccadée, et en se rendant si peu compte du
sentiment qui faisait mouvoir ses lèvres, que le bruit des
paroles qu-elle prononçait augmentait encore son trouble
et son effroi en venant frapper son oreille.

Yvonne fermait les yeux, croyant échapper ainsi aux visio
ns fantastiques que causait son imagination affolée ; mais
, loin de s-évanouir, ces visions devenaient alors plus ef
frayantes, et se transformaient pour ainsi dire en réalité
; car, aux êtres fabuleux qu-il lui semblait entendre vol
tiger autour d-elle, se joignait le bruit véritable causé
par ces myriades d-animaux, habitants ordinaires des endro
its humides et délaissés.

Un moment la pauvre petite parut reprendre un peu de sent
iment et de calme. Se soutenant toujours à la muraille, el
0623le continua sa marche sans paraître se soucier des êtr
es immondes que le bruit de ses pas faisait fuir de tous c
ôtés.

Deux fois elle poussa un cri de joie et se crut sauvée, c
ar deux fois elle aperçut une lueur lointaine qui lui semb
la être celle causée par la lumière du ciel pénétrant par
une étroite ouverture. Ces lueurs successives émanaient de
vers luisants rampant sur la voûte des galeries souterrai
nes. Bientôt sa volonté et son énergie furent complètement
épuisées, ses genoux tremblaient et vacillaient, les artè
res de ses tempes battaient avec violence et lui martelaie
nt le cerveau. Tout à coup le point d-appui que lui offrai
t le mur lui manqua. Sa main ne rencontra que le vide. Inc
apable de se soutenir elle trébucha, chancela, perdit l-éq
uilibre, et roula sur le sol en poussant un soupir. Elle a
vait perdu entièrement connaissance.

C-étaient les pas incertains d-Yvonne, c-était ce soupir
exhalé de sa poitrine haletante que Jocelyn avait entendus
0624. Le vieux serviteur, le corps penché, demeura immobil
e et silencieux, les traits contractés par l-épouvante. Pr
êtant l-oreille avec une attention profonde, Jocelyn écout
a longtemps. Puis, n-entendant plus aucun bruit, il revint
vers son maître.

– Eh bien ? demanda le marquis.

– J-ignore ce qui se passe, monseigneur, répondit Jocelyn
; mais je suis certain qu-il y a quelqu-un dans les galer
ies.

– Tu as entendu parler ?

– Non, j-ai entendu marcher.

– Un pas d-homme ? demanda la religieuse.

– Je ne puis vous le dire, madame.

0625 – Et ces pas se sont éloignés ?

– Non, monseigneur ; j-ai entendu la chute d-un corps, pu
is un soupir, puis plus rien.

– C-est peut-être quelqu-un qui a besoin de secours ! s-é
cria le marquis. Allons, viens, Jocelyn.

– Philippe ! dit vivement la religieuse en arrêtant le ma
rquis, Philippe, ne me quittez pas !

– Monseigneur ! fit Jocelyn en joignant ses instances à c
elles de Julie, monseigneur ! ne sortez pas ! Songez que v
ous pourriez vous compromettre.

– Faire découvrir notre retraite ! continua Julie.

– Et qui sait si ce n-est pas une ruse !

– Cependant, fit observer le marquis, nous ne pouvons lai
0626sser ainsi une créature humaine qui peut-être a besoin
de nous.

– De grâce ! Philippe, songez à vous ! Je vous ai dit que
l-autre aile du couvent était habitée par des gens que je
ne connaissais point. Ils ont découvert sans doute le sec
ret des galeries souterraines ; mais ils ne peuvent venir
jusqu-ici. Il n-y avait que moi et notre digne abbesse qui
eussions connaissance de cette partie du cloître dans laq
uelle nous sommes. Une imprudence pourrait nous perdre tou
s !

– Puis, monseigneur, reprit Jocelyn, la nuit va bientôt v
enir ; alors je sortirai par l-ouverture secrète d-en haut
; je connais les autres entrées des souterrains ; je fera
i le tour du cloître ; j-y pénétrerai et j-atteindrai ains
i la galerie voisine ; mais jusque-là, je vous en conjure,
ne tentons rien !

– Attendons donc la nuit ! dit le marquis en soupirant.
0627
Et tous trois rentrèrent dans la cellule, sur le seuil de
laquelle le marquis s-était déjà avancé.

Ainsi que l-avait dit Jocelyn, la nuit descendit rapideme
nt. Alors le vieux serviteur se disposa à accomplir son de
ssein. Seulement, au lieu de se diriger vers la porte secr
ète en dehors de laquelle Yvonne gisait toujours évanouie,
il gagna une galerie située du côté opposé. Bientôt il at
teignit un petit escalier qu-il gravit rapidement. Arrivé
au sommet il pénétra dans une pièce voûtée qu-il traversa,
et, au moyen d-une clé qu-il portait sur lui, il ouvrit u
ne porte de fer imperceptible aux yeux de quiconque n-en c
onnaissait pas l-existence, tant la peinture, artistement
appliquée, la dissimulait au milieu des murailles noircies
.

Alors il se trouva dans l-aile droite du couvent. A la fa
veur de l-obscurité il atteignit la cour commune. Là, cach
é derrière un pilier, il jeta autour de lui des regards in
0628terrogateurs. Deux fenêtres de l-aile gauche étaient s
plendidement éclairées.

Jocelyn, certain que la cour était déserte, la traversa r
apidement. Il voulait, en gagnant une hauteur voisine, ess
ayer de voir dans l-intérieur, et de connaître les nouveau
x habitants. Malheureusement les vitraux des fenêtres étai
ent peints, et ne permettaient pas aux regards de plonger
dans l-intérieur. Jocelyn, déçu dans son espoir, abandonna
la petite éminence, et songea à pénétrer dans les souterr
ains par une des issues donnant sur la campagne, et dont i
l connaissait à merveille les entrées.

Au moment où il longeait l-aile gauche de l-abbaye, il ap
erçut un homme qui traversait la cour et qui marchait dans
sa direction. Jocelyn, vêtu du costume des paysans breton
s, était méconnaissable. Il attendit donc assez tranquille
ment, certain de ne pas être exposé à une reconnaissance f
âcheuse. Mais l-homme passa près de lui sans le voir, et s
e dirigea tout droit vers un rez-de-chaussée que le comte
0629avait converti en écurie. Cet homme était Jasmin. Il a
llait simplement donner la provende aux chevaux.

Le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan se sentit sais
i d-une inspiration subite. Dévoré par le désir de connaît
re de quelle espèce étaient les gens qui habitaient si prè
s de son maître, et pouvaient d-un moment à l-autre deveni
r possesseurs de son secret, Jocelyn rentra dans la cour,
prit une échelle appuyée dans un des angles, la plaça deva
nt l-une des fenêtres éclairées, et monta rapidement.

En voyant le domestique du comte sortir du corps de bâtim
ent, en entendant les chevaux hennir à l-approche de leur
avoine, Jocelyn avait supposé la vérité, et il avait menta
lement calculé qu-il avait le temps d-accomplir son projet
avant que le domestique eût terminé ses fonctions de pale
frenier.

Mais à peine eut-il atteint l-échelon de l-échelle qui lu
i permettait de plonger ses regards dans l-intérieur, qu-i
0630l fut saisi d-un tremblement nerveux, et qu-il sauta à
terre plutôt qu-il ne descendit. Jocelyn venait de reconn
aître le comte de Fougueray, le chevalier de Tessy, et la
première marquise de Loc-Ronan.

Ignorant des circonstances qui avaient conduit ces deux h
ommes dans l-abbaye, Jocelyn pensa naturellement qu-ils av
aient deviné et la supercherie de son maître, et le lieu d
e sa retraite. Aussi, oubliant le bruit qu-il avait entend
u dans les souterrains, et qui avait été la cause de sa so
rtie, il ne prit que le temps de remettre l-échelle à sa p
lace, et, avec l-agilité d-un jeune homme, il franchit la
distance qui le séparait de l-entrée du cloître mystérieux
où l-attendaient Julie et Philippe.

En le voyant entrer pâle, les cheveux en désordre, l–il
égaré, le marquis et la religieuse poussèrent une exclamat
ion d-effroi.

– Qu-as-tu ? s-écria vivement Philippe.
0631
– Que se passe-t-il ? demanda la religieuse.

Jocelyn fit signe qu-il ne pouvait répondre. L-émotion l-
étouffait.

– Monseigneur ! dit-il enfin d-une voix entrecoupée, mons
eigneur, fuyez ! fuyez sans retard !

– Fuir ! répondit le marquis étonné. Pourquoi ? A quel pr
opos ?

– Mon bon maître, ils savent tout ! vous êtes perdu !-

– De qui parles-tu ?

– D-eux !- de ces misérables !

– Du comte et du chevalier ?

0632 – Oui !

– Impossible !

– Si, vous dis-je !

La pauvre religieuse écoutait sans avoir la force d-inter
roger ni de se mêler à la conversation rapide qui avait li
eu entre son mari et le vieux serviteur.

– Jocelyn, reprit le marquis qui ne pouvait encore compre
ndre le danger dont il était menacé, Jocelyn, ton dévoueme
nt t-abuse ; tu te crées des fantômes.

– Plût au ciel, monseigneur !

– Mais alors, qui te fait supposer ?-

– Ils sont ici !

0633 – Ces hommes dont tu parles ?

– Oui !

– Ils sont à Plogastel ?

– Dans l-abbaye même.

– Dans l-abbaye ! s-écria cette fois la religieuse en fri
ssonnant.

– Hélas ! oui, madame !

– Impossible ! Impossible !- dit encore le marquis.

– Je les ai vus ! répondit Jocelyn.

– Quand cela ?

– A l-instant même !
0634
– Dans les souterrains ?

– Non, monseigneur, dans l-aile gauche du couvent !

Et Jocelyn raconta rapidement ce qu-il venait de faire et
de voir. Il dit que lorsque ses regards plongèrent dans l
a chambre éclairée, il avait aperçu le comte et le chevali
er à table, et auprès d-eux une autre personne encore.

– Une femme ? demanda le marquis.

Jocelyn fit un signe affirmatif, puis il regarda la relig
ieuse et se tut.

– Elle ?- s-écria Philippe illuminé par une pensée subite
.

– Oui, monseigneur, répondit Jocelyn à voix basse.

0635 Un silence de stupeur suivit cette brève réponse. La
religieuse, agenouillée, priait avec ferveur. De sombres r
ésolutions se lisaient sur le front du marquis. Pour lui,
comme pour Jocelyn, il était manifeste que le comte et le
chevalier connaissaient la vérité et s-étaient mis à sa po
ursuite. Sans cela, comment expliquer leur arrivée dans l-
abbaye déserte ?

Ainsi ce que Philippe avait fait devenait nul. Il allait
encore se retrouver à la merci de ses bourreaux, et, qui p
lus était, s-y retrouver en entraînant Julie avec lui. Pou
r sortir libre de l-abbaye, il lui faudrait sans aucun dou
te accéder aux propositions qui lui avaient été faites. No
n-seulement abandonner sa fortune, ce qui n-était rien, ma
is reconnaître pour son fils un étranger, fruit de quelque
crime qui déshonorerait le nom si respecté de ses aïeux.

Philippe avait la main posée sur un pistolet. Il eut la p
ensée d-en finir d-un seul coup avec cette existence horri
0636ble et de se donner la mort. La vue de Julie priant à
ses côtés le retint.

Jocelyn, en proie aux terreurs les plus vives, conjurait
son maître de fuir promptement sans tarder d-un seul insta
nt.

– Fuir ! répondit enfin le marquis. Où irai-je ? Chacun m
e connaît dans la province ! Je ne ferai pas cent pas en p
lein soleil sans être salué par une voix amie. Oh ! si Mar
cof était à Penmarckh, je n-hésiterais pas ! J-irais lui d
emander un refuge à bord de son lougre !

– Ecoutez-moi, Philippe, dit la religieuse en se relevant
, Dieu vient de m-envoyer une inspiration. Voici ce que vo
us devez, ce que vous allez faire : Je vous ai dit que, se
ule dans le pays, une vieille fermière connaissait mon séj
our dans l-abbaye. Cette femme m-est entièrement dévouée.
Je puis avoir toute confiance en elle et la rendre déposit
aire du secret de toute ma vie. Elle se mettra avec empres
0637sement à mes ordres et consentira à faire tout ce qui
dépendra d-elle pour nous être utile, j-en suis certaine.
Grâce à la nuit épaisse qu-il fait au dehors, nous pouvons
encore sortir tous trois sans être vus. Nous nous rendron
s chez elle. Son fils est pêcheur et habite la côte voisin
e, près d-Audierne. Vous vous embarquerez avec lui. Vous g
agnerez promptement les îles anglaises, et une fois là, vo
us serez en sûreté.

– Et vous, Julie ? demanda le marquis.

– Moi, mon ami, une fois assurée de votre départ, je revi
endrai ici.

– Ici !- oh ! je ne le veux pas !

– Pourquoi, Philippe ?

– Mais ce serait vous mettre entre les mains de ces misér
ables ! Vous ne savez pas, comme moi, de quoi ils sont cap
0638ables !

– Qu-ai-je à craindre ?

– Tout !

– Ils ne me connaissent pas.

– Qu-en savez-vous ? Leur intérêt étant de vous connaître
, ils vous devineront.

– Qu-importe ?

– Non ! encore une fois ! Je fuirai, mais à une condition
.

– Laquelle ?

– Vous m-accompagnerez en Angleterre.

0639 – Cela ne se peut pas, Philippe.

– Alors, je reste !

– Philippe ! je vous en conjure ! s-écria la religieuse d
ésolée. Partez ! consentez à fuir !

– Jamais, tant que vous serez exposée, Julie !

– Eh bien ! je vous promets de demeurer quelques jours ch
ez la fermière. Je ne reviendrai à l-abbaye que lorsqu-ell
e sera de nouveau solitaire.

– Non ! je ne pars pas sans vous !

– Mon Dieu ! mon Dieu ! vous voyez qu-il me contraint à a
bandonner votre maison ! dit la religieuse en levant les m
ains vers le ciel.

– Dieu nous voit, Julie ; il m-absout !
0640
– Eh bien ! partons, alors ! reprit Julie avec une expres
sion de résolution sublime.

Jocelyn se dirigea vers les souterrains.

– Non ! dit vivement la religieuse ; peut-être y sont ils
déjà. Partons par le cloître.

Jocelyn obéit. Tous trois prirent alors la route qu-il av
ait parcourue lui-même quelques minutes auparavant. Pour p
lus de précaution, Jocelyn sortit seul d-abord. Il s-assur
a que le cloître était désert. Puis il revint prévenir le
marquis et Julie.

Cette fois, seulement, ils ne traversèrent pas la cour, a
insi que l-avait fait le vieux serviteur. La religieuse le
ur fit suivre les arcades, et bientôt ils atteignirent le
jardin du couvent qu-ils parcoururent avec mille précautio
ns dans toute sa longueur. A l-extrémité de ce petit parc,
0641 Julie se dirigea vers une petite porte qu-elle ouvrit
et qui donnait sur la campagne.

Tous trois franchirent le seuil. Une véritable forêt de g
enêts hauts et touffus se présenta devant eux. Ils s-y eng
agèrent, certains d-être ainsi à l-abri des poursuites. Pu
is Julie, leur indiquant la route, se mit en devoir de les
conduire à la demeure de la paysanne dont elle leur avait
parlé. La Providence avait abandonné la pauvre Yvonne.

Depuis plus de deux heures, la malheureuse enfant était d
emeurée dans la même position. Etendue sur le sol humide,
dévorée par une fièvre brûlante, en proie à un délire épou
vantable, sans voix et sans force, elle se mourait. Aucun
espoir de secours n-était admissible.

XII

LE POISON DES BORGIA.

0642 Dans cette chambre si brillamment éclairée qui, en at
tirant l-attention de Jocelyn, avait été cause de la décou
verte de la présence des beaux-frères et de la première fe
mme de son maître dans l-abbaye de Plogastel ; dans cette
chambre, disons-nous, le comte de Fougueray était assis en
tre celle qu-il nommait sa s-ur et sa compagne, la belle H
ermosa, ou la noble Marie Augustine, et celui que suivant
les circonstances, il appelait tantôt son ami Raphaël, tan
tôt son très-cher frère, le chevalier de Tessy. Jasmin ava
it fidèlement exécuté les ordres reçus. Combinant avec un
soin digne d-éloges ses talents dans l-art culinaire et se
s habitudes de service élégant, le respectable valet cumul
ait, à la grande satisfaction de ses maîtres, l-office du
cuisinier et celui du maître d-hôtel.

Depuis son entrée dans l-abbaye, Jasmin avait fouillé l-a
ile choisie par le comte, du rez-de-chaussée aux combles.
Il avait déployé un tel luxe d-activité dans ses recherche
s que vaisselle, argenterie, vins, liqueurs, conserves, cr
istaux, rien n-avait échappé à son -il scrutateur.
0643
Peut-être bien qu-en suivant les explorations du valet, o
n eût pu s-étonner et de son activité et de son adresse à
trouver les cachettes, à fouiller les bons coins et à forc
er les serrures ; peut-être qu-en examinant attentivement
le riche service de table de l-abbesse, on se fût aperçu d
e la disparition de plusieurs vases de vermeil et de nombr
euses timbales d-argent massif ; peut-être qu-en constatan
t l-énormité d-un feu de bois allumé dans une salle basse,
on eût pu établir un rapprochement probable entre ce foye
r incandescent et ces objets détournés, en but d-un lingot
facile à emporter ; mais les résultats des investigations
de Jasmin avaient été trouvés, à bon droit, si heureux, s
i splendides que ni le comte, ni le chevalier, ni Hermosa
n-avaient songé à s-inquiéter du reste.

A l-annonce de Jasmin que le souper était servi, tous tro
is s-étaient mis à table, et le jeune Henrique n-avait pas
tardé à les rejoindre. Le menu était simple, mais parfait
ement entendu. Les pauvres s-urs, nous le savons, avaient
0644été contraintes à abandonner brusquement l-abbaye sans
qu-il leur fût permis de sauver leurs richesses.

Aussi rien ne manquait-il à l-élégance de la table. Le li
nge, d-une finesse extrême, avait évidemment été tissé dan
s les meilleures fabriques de la Hollande. Les verres et l
es carafes étaient taillés dans le plus pur cristal de la
Bohême. La vaisselle d-argent s-étalait somptueusement, en
tourée d-admirables porcelaines de Sèvres ; des candélabre
s en même métal que la vaisselle, et surchargés de bougies
, inondaient la table d-un torrent de rayons lumineux qui
se brisaient en se reflétant aux arêtes tranchantes et aig
uës des verreries, ou qui caressaient, en en doublant l-éc
lat, les contours arrondis des pièces d-argenterie et des
porcelaines transparentes.

Les meilleurs vins, que l-abbesse dépossédée réservait so
igneusement pour les visites de l-évêque diocésain, étince
laient dans les coupes de cristal, auxquelles ils donnaien
t les tons chauds de la topaze brûlée ou ceux du rubis ori
0645ental, suivant que les convives s-adressaient aux crûs
bourguignons ou aux produits généreux des coteaux espagno
ls.

Les conserves, les pâtes confites, les fruits sucrés, ent
remets et desserts, que les bonnes s-urs se plaisaient à c
onfectionner dans le silence du cloître pour envoyer en pr
ésent à leurs amis de Quimper et de Vannes, gisaient évent
rés, renversés par les mains profanes des deux hommes et d
e leur compagne.

Vers la fin du repas, Jasmin fit une dernière entrée dans
la pièce, ployant sous le poids d-un plateau d-argent ric
hement ciselé, et encombré de la plus merveilleuse collect
ion de liqueurs qu-eut pu désirer un disciple de Grimod de
la Reynière. Flacons de toutes formes et de toutes couleu
rs s-entre-choquaient par le mouvement de la marche du val
et. Il déposa le tout sur la table, et sur un signe d-Herm
osa, il sortit en emmenant Henrique.

0646 Les convives, dont les têtes, singulièrement échauffé
es par les libations copieuses faites aux dépens des habil
es trouvailles du cuisinier, commençaient à fermenter outr
e mesure, les convives voulaient se débarrasser de la prés
ence de témoins gênants.

Aucun d-eux n-avait pu soupçonner la disparition d-Yvonne
, que le chevalier voulait laisser reposer avant d-entamer
un second tête-à-tête, qu-il espérait bien rendre définit
if. La conversation, que la présence du jeune Henrique ava
it jusqu-alors renfermée dans les bornes d-une causerie pr
esque convenable, s-élança rapidement dans les hautes régi
ons du dévergondage le plus éhonté.

Hermosa donnait le diapason. Se débarrassant d-une partie
de ses vêtements que la chaleur rendait gênants, à demi c
ouchée sur les genoux de Diégo, les épaules nues, les lèvr
es rouges et humides, les regards étincelants de cynisme e
t de débauche, la magnifique créature avait recouvré tout
l-éclat de cette beauté de bacchante qui faisait d-elle un
0647e véritable sirène aux charmes invincibles. Se prêtant
aux caresses du comte, sans fuir celles du chevalier, ell
e buvait dans tous les verres, lançait des quolibets capab
les d-amener le rouge sur le visage d-un garde-française.

Aucune contrainte ne régnait plus dans les paroles des tr
ois convives ; aucune gêne n-entravait leurs actions.

– Je vais chercher la petite, dit le chevalier en se leva
nt tout à coup.

– Au diable ! s-écria Diégo ; laisse-nous faire en paix n
otre digestion. Ta Bretonne va crier comme une fauvette à
laquelle on arrache les plumes, et les pleurs des femmes o
nt le don de m-agacer les nerfs après souper.

– Tout à l-heure tu iras la trouver, cette belle inhumain
e, ajouta Hermosa en souriant ; mais Diégo a raison : fini
ssons d-abord de souper et de boire. Allons, mio caro, ver
0648se-moi de ce xérès aux reflets dorés, et oublie un peu
tes amours champêtres pour songer à l-avenir. Je suis veu
ve, Raphaël, tu le sais bien, et j-ai besoin d-être entour
ée de mes amis, pour m-aider à supporter mes douleurs et m
e décider sur le parti que je dois prendre. Voyons, mes ai
mables frères, parlez : me faut-il revêtir les noirs vêtem
ents de circonstance, et larmoyer en public sur ma triste
situation ?

– A quoi diable cela t-avancerait-il ? dit brusquement Di
égo.

– Mais, on ne sait pas ! Si je faisais constater mes droi
ts, peut-être aurais-je une part dans l-héritage ?

– Laisse donc ! Tu n-aurais rien, et le noir ne te va pas
. Au diable les vêtements de deuil et la comédie de veuvag
e ! Elle ne nous rapporterait pas une obole. Non ! non ! j
-ai une autre idée.

0649 – Quelle idée ?

– Tu l-apprendras plus tard ; mais, pour le présent, soup
ons gaîment ! Allons, Hermosa, ma diva, ma reine, ma belle
maîtresse, à toi à nous verser le syracuse, ce vieux vin
de la Sicile, cet aimable compatriote qui noie la raison,
raffermit le c-ur, réjouit l-âme, et nous rappelle nos Cal
abres bien-aimées ! Donne-nous à chacun un flacon entier,
comme jadis après une expédition. Part égale !

– Part égale ! répéta Raphaël. Verse, Hermosa, verse à to
n tour !

Hermosa se leva et fit un pas pour se diriger vers le buf
fet en chêne sculpté sur lequel elle avait déposé les flac
ons du vin sicilien. Mais Diégo, la saisissant par la tail
le, l-attira à lui et la renversa sur ses genoux.

– Un baiser, dit-il ; il me semble que je n-ai que trente
ans !
0650
Et se penchant vers sa compagne :

– Ne va pas te tromper ! murmura-t-il à son oreille.

Hermosa se redressa en échangeant avec lui un rapide rega
rd, puis elle alla prendre les flacons et les plaça sur la
table. Chacun prit celui qui lui était offert. A les voir
ainsi tous trois, chancelant à demi sous l-effet de l-ivr
esse naissante, on devinait facilement que ce n-étaient pa
s là deux gentilshommes et une noble dame soupant ensemble
: c-étaient deux bandits comme en avait rencontré autrefo
is Marcof, et une courtisane éhontée comme on en a rencont
ré et comme on en rencontrera toujours, tant que la débauc
he existera sur un coin de la terre. Le souper avait dégén
éré en orgie.

– Raphaël ! s-écria Diégo en remplissant son verre, buvon
s et portons une santé à nos amis d-autrefois, à ces pauvr
es diables qui se déchirent encore les pieds sur les roche
0651s des Abruzzes, à nos compagnons de misère, de gaieté
et de plaisirs, à Cavaccioli et à ses hommes !

– A Cavaccioli ! dit Hermosa ; et puisse-t-il danser le p
lus tard possible au bout d-une corde !

– A Cavaccioli ! répéta Raphaël en choquant son verre con
tre celui que lui présentait Diego.

Et il but à longs traits.

– Allons, Hermosa ! reprit Raphaël en posant son verre vi
de sur la table et en saisissant le flacon d-une autre mai
n pour le remplir de nouveau. Allons, Hermosa ! chante-nou
s quelque-uns de tes joyeux refrains, cela égayera un peu
ces murailles, qui n-ont guère entendu que des psaumes et
des litanies !

– Et que veux-tu que je chante, Raphaël ?

0652 – Ce que tu voudras, pardieu !

– Une chanson française ?

– Sang du Christ ! interrompit Diego en italien, fi des c
hansons françaises ! Une chanson du pays, cara mia ! une c
hanson en patois napolitain.

Hermosa se recueillit quelques instants, puis elle se lev
a et commença d-une voix fraîche encore et vibrante ces co
uplets si répétés à Naples, et que depuis plus d-un siècle
les lazzaroni ont chantés sur tous les airs connus :

Pecque qu-a ne me vide
T-en griffe com agato ?
Nene que t-aggio fato
Quà non me pui vide.
O jestemma voria
Le giorno que t-amaï
Io te voglio ben assaï
0653E tu non me pui vide !

– Bravo ! s-écria Raphaël.

– Bravo ! répéta Diego. Il me semble être encore dans les
Abruzzes ! Ah ! l-on a bien raison de dire que les années
de la jeunesse ne se remplacent pas ! Depuis que nous avo
ns quitté les Calabres, depuis le jour où ce damné Marcof,
que Dieu confonde ! a détruit à lui seul une partie de ma
bande, nous n-avons jamais cessé d-avoir de l-or et d-en
dépenser à pleines mains. Eh bien ! je regrette néanmoins
cette vie d-autrefois, si misérable peut-être, mais si bel
le et si libre.

– Pour moi, je ne suis pas de ton avis, répondit Hermosa,
et je suis certaine que Raphaël ne pense pas autrement qu
e je le fais.

– Tu as raison, Hermosa, fit Raphaël. Eh bien ! continua-
t-il en tressaillant, que diable ai-je donc ? Un étourdiss
0654ement !

– Tu as besoin d-air peut-être ? fit observer Diégo.

– C-est possible.

– Ouvre la fenêtre, Hermosa.

Hermosa obéit en lançant un nouveau coup d–il à Diégo, q
ui laissa errer un sourire sur ses lèvres.

– Je me sens mieux ! fit Raphaël en s-approchant de la fe
nêtre.

Diégo se leva, et passant son bras autour de la taille d-
Hermosa, il se pencha vers elle comme pour lui baiser le c
ou, mais il lui dit à voix basse :

– Tu as vidé tout le flacon ?

0655 – Oui, répondit la femme.

– Per Bacco !

– C-est trop ?

– C-est énorme !

– Alors ?

– Alors ce sera plus tôt fini, voilà tout.

Et cette fois, il embrassa Hermosa au moment où Raphaël s
e retournait.

– Corps du Christ ! s-écria celui-ci en les voyant dans l
es bras l-un de l-autre, quelle tendresse ! quel amour ! q
uelle passion ! cela fait plaisir à voir !

– Eh ! caro mio ! répondit Diégo, n-as-tu pas aussi une b
0656elle compagne qui t-attend ?

– Si fait ! pardieu ! ma jolie Yvonne ! Je n-y songeais p
lus.

– Peste ! quelle indifférence pour un amoureux !

– Eh ! c-est la faute de ce vin de Syracuse ! Il me produ
it ce soir un effet étrange ; à tous moments j-ai des éblo
uissements. Il me semble que le plancher vacille sous mes
pieds.

– Tu as la tête faible !

– Tu sais bien le contraire.

– Alors c-est une mauvaise disposition passagère !

– C-est possible. En attendant, j-ai laissé, je crois, à
la belle enfant, tout le temps nécessaire pour mûrir mes p
0657aroles. Corpo di Bacco ! j-ai dans l-idée que je vais
la trouver docile comme une fiancée, et amoureuse comme un
e courtisane romaine !

– Tu vas à la cellule ?

– De ce pas, mio caro.

Et Raphaël se dirigea vers la porte ; mais à moitié chemi
n, il chancela, fit un effort pour se soutenir et tomba su
r une chaise. Diégo suivait tous ses mouvements de l–il d
u tigre qui veille sur sa proie.

Hermosa, indifférente à ce qui se passait autour d-elle,
trempait le petit doigt de sa main mignonne dans son verre
à demi rempli et s-amusait à laisser tomber sur la nappe,
déjà maculée, les gouttelettes brillantes du vin liquoreu
x que les rayons des bougies transformaient en perles oran
gées. Tandis que sa main droite se livrait à cet innocent
exercice, la gauche s-approchait, en se jouant, du flacon
0658qu-avait aux trois quarts vidé Raphaël. Agitant doucem
ent la tête, elle lança un regard autour d-elle. Diégo lui
tournait le dos, Raphaël avait la main sur ses yeux. Alor
s la belle figure de l-Italienne prit une expression sauva
ge et épouvantable : ses doigts fiévreux saisirent le flac
on et l-attirèrent à la place de celui appartenant au comt
e de Fougueray. Puis une idée nouvelle lui traversa sans d
oute l-esprit, car ses traits se détendirent, et elle remi
t la bouteille devant le couvert de Raphaël. Les deux homm
es n-avaient rien vu.

Diégo paraissait absorbé plus que jamais dans la contempl
ation de son compagnon, et celui-ci, pâle et la bouche cri
spée, était incapable de voir ni d-entendre. Le poison opé
rait rapidement, car la physionomie du chevalier se décomp
osait à vue d–il.

Cependant le malaise parut se dissiper un peu. Raphaël re
spira bruyamment, et, se relevant, essaya de gagner la por
te ; mais une nouvelle faiblesse s-empara de lui et le fit
0659 retomber sur un siège. Il passa la main sur son front
humide de sueur.

– Oh ! murmura-t-il, j-ai la poitrine qui me brûle !

– Veux-tu boire ? demanda Diégo.

Raphaël ne répondit pas. Diégo s-avança vers la table, pr
it un verre qu-il remplit encore de syracuse, et le présen
ta à Raphaël. Celui-ci tendit la main et leva les yeux sur
son compagnon. Puis une pensée subite illumina sa physion
omie cadavéreuse. Il ouvrit démesurément les yeux, se redr
essa vivement en repoussant le verre, et saisissant le bra
s de Diégo :

– Pourquoi nous as-tu fait donner à chacun un flacon sépa
ré de syracuse ? demanda-t-il d-une voix rauque. Pourquoi
n-as-tu pas bu dans le mien ?

– Quelle diable de folie me contes-tu là ? répondit Diégo
0660 en souriant avec calme.

Mais Raphaël se précipitant vers la table, prit son verre
, vida dedans ce qui restait du breuvage empoisonné placé
devant lui, et l-offrant à Diégo :

– Bois ! lui dit-il.

– Je n-ai pas soif ! répondit le comte.

– Bois, te dis-je, je le veux !

– Au diable !

Et Diégo, d-un revers de main, fit voler le verre à l-aut
re bout de la pièce.

– Ah ! s-écria Raphaël dont l-expression de la physionomi
e devint effrayante. Ah ! tu m-as empoisonné !

0661 – Tu es fou, Raphaël ! ne suis-je pas ton ami ?

– Tu m-as empoisonné ! Le flacon ? où est le flacon que C
avaccioli t-a donné ?

– C-est Hermosa qui l-a.

– Où est-il ? Je veux le voir !

– Pourquoi faire ?

– Ah ! je souffre ! je ne vois plus ! je brûle ! s-écria
Raphaël en se tordant dans des convulsions horribles.

– Que faut-il faire ? demanda Hermosa à Diégo.

– Attendre ! cela ne sera pas long !

– Tu vois bien que tu m-as empoisonné ! s-écria Raphaël,
qui, avec cette perception mystérieuse des sens qui résult
0662e en général de l-absorption d-un poison végétal, avai
t entendu ces paroles. Tu m-as empoisonné ! continua-t-il
en tirant son poignard ; mais nous allons mourir ensemble
!

Et Raphaël essaya de s-élancer sur Diégo, mais un nouvel
éblouissement la cloua à la même place. Hermosa s-était ra
pprochée de la porte.

– Va-t-en ! lui dit vivement Diégo, va-t-en ! et empêche
Jasmin de pénétrer jusqu-ici.

Hermosa obéit avec un empressement visible.

– Si Raphaël pouvait le tuer avant de mourir ! murmura-t-
elle en entrant dans une pièce voisine.

Là, s-agenouillant sur un prie-Dieu :

– Sainte madone ! exaucez ma prière ! dit-elle avec oncti
0663on ; je promets une robe de dentelle à la vierge de Re
ggio !

Raphaël s-était relevé. Rassemblant ses forces, et souten
u par la suprême énergie du désespoir, par le désir de la
vengeance, par la volonté d-entraîner avec lui son meurtri
er dans la tombe, il marcha vers Diégo. Celui-ci connaissa
it trop la violence du poison qu-il avait fait prendre à R
aphaël pour douter de son efficacité. Aussi ne cherchait-i
l qu-à gagner du temps.

Alors commença entre ces deux hommes un combat horrible à
voir. L-un fuyait en se faisant un rempart de chaque meub
le. L-autre, pâle, haletant, se soutenant à peine trébucha
nt devant chaque obstacle, essayait en vain d-atteindre so
n ennemi.

Le silence le plus profond régnait dans la pièce. On ente
ndait seulement la respiration de chacun, l-une sifflante
avec bruit, l-autre égale et sonore.
0664
Diégo renversa avec intention les candélabres placés sur
la table encore toute servie. L-obscurité ajouta à l-horre
ur de la situation. Devinant que son adversaire n-avait re
nversé les flambeaux que pour gagner plus facilement la po
rte de sortie et fuir, Raphaël s-appuya immobile contre le
chambranle, serrant le manche de son poignard entre ses d
oigts humides et crispés.

Diégo fit quelques pas, se tenant toujours sur la défensi
ve. Il avait pris sur la table un long couteau à lame cour
te et acérée qui avait servi à trancher un magnifique jamb
on de Westphalie. N-entendant Raphaël faire aucun mouvemen
t, il le crut évanoui de nouveau. Alors il se dirigea rapi
dement vers la porte. Sa main, étendue, rencontra celle de
son ennemi.

– Enfin ! s-écria Raphaël en levant son poignard.

Et d-un bras encore assez ferme il frappa. Diégo, avec un
0665e présence d-esprit qui indiquait un sang-froid remarq
uable, se baissa vivement. Raphaël frappa dans le vide.

Alors Diégo, se relevant, saisit son adversaire dans ses
bras, le souleva de terre et le renversa sur la dalle. Pui
s, entr-ouvrant vivement la porte, il s-élança en la retir
ant à lui. La clef, placée extérieurement, lui permit de l
a refermer. Une fois dans le corridor, il respira. Hermosa
était en face de lui.

– Eh bien ? demanda-t-elle.

– Il va mourir ! répondit Diégo.

– Quoi ! ce n-est pas encore fini ?

– Je ne voulais pas répandre son sang.

– Parce qu-il avait été ton compagnon ?

0666 Diégo haussa les épaules.

– Non ! dit-il, mais pour que Jasmin puisse croire à ce q
ue nous dirons lorsque nous lui parlerons de cette mort su
bite.

A travers l-épaisseur de la boiserie de la porte, on ente
ndait Raphaël blasphémer. Seulement les blasphèmes étaient
interrompus de temps à autre par un râle d-agonie.

– Maintenant, rentre chez toi ! dit Diégo à Hermosa.

– Tu ne viens pas ?

– Non !

– Où vas-tu donc ?

– A la cellule de l-abbesse.

0667 – Trouver la Bretonne ?

– Oui.

– Pourquoi faire ?

– Pour savoir si, elle aussi, elle est morte.

Hermosa fixa sur son interlocuteur son grand -il noir pén
étrant.

– Diégo ! fit-elle.

– Hermosa ? répondit tranquillement le comte en soutenant
sans trouble le regard de sa compagne.

– Diégo ! tu m-as dit que cette jeune fille t-était indif
férente ?

– Oui.
0668
– Tu as menti !

– Hermosa !

– Tu as menti ! te dis-je.

– Mais, je te jure-

– Allons-donc ! interrompit Hermosa avec dédain, crois-tu
donc que je t-aime encore assez pour être jalouse ?

– Eh bien, alors ?

– Je veux que tu me dises la vérité.

– Je te l-ai dite.

– Très-bien ; je vais alors aller moi-même dans la cellul
e, et comme cette jeune fille nous est inutile-
0669
– Après ? dit Diégo en voyant qu-elle n-achevait pas sa p
ensée.

– Il reste encore quelques gouttes au fond du flacon, con
tinua-t-elle froidement.

Diégo fit un geste violent d-impatience. Hermosa se rappr
ocha de lui.

– Avoue-donc ! dit-elle.

– Eh ! quand cela serait ? que t-importe ?

– Il m-importe qu-avant toute chose je veux que nous part
agions ce que vous avez rapporté du château de Loc-Ronan.

– Morbleu ! que ne le disais-tu plus tôt ?

0670 Et Diégo entraîna rapidement Hermosa dans une chambre
voisine. On entendait toujours le râle et les blasphèmes
de Raphaël qui lacérait la boiserie de la porte avec la po
inte de son poignard. A l-aide d-un briquet qu-il portait
constamment sur lui, le malheureux avait encore eu la forc
e de faire jaillir la lumière et de rallumer une bougie. I
l espérait pouvoir démonter les gonds de la porte et joind
re alors son ennemi, mais sa main vacillante frappait la b
oiserie et non le fer.

Diégo se dirigea vers un énorme coffre placé dans un des
angles de la pièce dont Hermosa avait fait sa retraite. Ce
coffre était doublé en fer et avait servi sans doute à re
nfermer les trésors du couvent. Les religieuses avaient fu
i si promptement qu-elles n-en avaient pas emporté les cle
fs. Lorsque le comte de Fougueray était arrivé dans l-abba
ye, le coffre était ouvert et vide. C-était là qu-avec Rap
haël ils avaient déposé l-or, les bijoux et les papiers ar
rachés à Jocelyn.

0671 Diégo ouvrit le coffre. Il allait procéder au partage
, lorsque Hermosa lui posa la main sur l-épaule.

– Attends ! dit-elle.

Diégo la regarda étonné.

– Qu-est-ce donc ? demanda-t-il.

– J-ai à te parler.

– Plus tard !

– De suite !

– Fais vite en ce cas.

– Cette demande de partage, mon cher, est un prétexte, di
t Hermosa en souriant. Je n-ai pas peur que tu me trompes
jamais ; car nous avons trop besoin l-un de l-autre pour q
0672ue tu songes à faire de moi ton ennemie. Ne t-impatien
te pas ! Si tout à l-heure j-avais voulu t-amener ici pour
causer, tu aurais refusé ! Je connais ton caractère gai e
t j-ai suivi mes appréciations. Maintenant que nous sommes
seuls, oublie un moment la belle Yvonne, tu as trop d-esp
rit, et tu n-es plus assez jeune pour sacrifier ton intérê
t à l-amour. Or, il s-agit de notre fortune, Diégo ! de no
tre fortune que la mort de Philippe nous a enlevée tout à
coup, et qu-il dépend de moi de nous rendre ! Ah ! tu es d
evenu attentif ? Tu m-écoutes, maintenant !

– Sans doute ! tu m-intrigues énormément. Parle vite.

– Oh ! mon projet sera court à expliquer.

– Je t-écoute.

– La mort du marquis est tellement récente, continua Herm
osa, qu-elle est à peine connue dans cette partie de la pr
ovince, et que bien certainement on l-ignore à vingt lieue
0673s.

– Ceci est incontestable.

– Tu te rappelles, Diégo, lors de notre arrivée à Rennes,
jadis ce que nous avons entendu dire de l-amour de Julie
de Château-Giron pour Philippe de Loc-Ronan ?

– On prétendait cet amour fort sérieux.

– Et l-on ne se trompait pas ! Ce qui a déterminé la nouv
elle marquise à prendre le voile a été la pensée de rendre
le repos à son époux, croyant le mettre ainsi à l-abri de
nos poursuites. Tu avoueras qu-elle se sacrifiait. Or, un
e femme qui, jeune et jolie, renonce au monde pour l-amour
d-un homme, cette femme-la, ferait à plus forte raison, l
e sacrifice de sa fortune pour assurer la tranquillité de
ce même homme ?

– Puissamment raisonné ! interrompit Diégo.
0674
– Julie de Château-Giron a perdu son père il y a quatre m
ois.

– Comment sais-tu cela ?

– Que t-importe ?

– Tu as donc des espions partout ?

– Peut-être bien !

– Allons ! tu es bien décidément d-une force remarquable
! dit Diégo en baisant la main de sa compagne.

Il avait entièrement oublié Yvonne.

XIII

LES PROJETS D-HERMOSA.
0675
– Tu disais donc, reprit Diégo après quelques instants, q
ue Julie de Château-Giron avait perdu son père il y a quat
re mois ?

– Oui.

– Mais elle était fille unique, si j-ai bonne mémoire ?

– En effet, tu ne te trompes pas.

– Alors elle a hérité ?-

– De trois millions environ.

– Elle les a donnés à sa communauté ? demanda vivement Di
égo.

– Non.

0676 – Qu-en a-t-elle fait ?

– Elle a donné cinq cent mille livres au couvent dans leq
uel elle résidait, et dont j-ignore le nom.

– Et le reste ?

– Le reste, c-est-à-dire deux millions cinq cent mille li
vres, est demeuré à Rennes entre les mains de son notaire.

– Qu-en fera-t-elle ?

– Elle veut en disposer en faveur du marquis.

– Qui t-a donné tous ces détails ?

– L-intendant de la Bretagne qui a été destitué dernièrem
ent.

0677 – C-est donc cela que tu le recevais si fréquemment à
Paris ? fit Diégo avec un sourire.

– Sans doute.

– Alors, tu es certaine de ce que tu me dis ?

– J-en réponds !

– Et que conclus-tu ?

– Tu ne devines pas ?

– Pas précisément, je l-avoue.

– Je te croyais de l-esprit.

– Suppose que j-en manque, et explique-toi.

– C-est bien simple.
0678
– Mais, encore, qu-est-ce que c-est ?

– Il faut d-abord connaître le nom du couvent où s-est re
tirée Julie.

– Nous saurons cela facilement à Rennes, dit Diégo. Au pi
s-aller, nous interrogerions le notaire lui-même sous un p
rétexte quelconque. Bref, je m-en charge ! Après ?

– Tu dois te faire une idée de la terreur qu-inspirent se
ulement nos noms à la marquise ?

– Parbleu !

– Tu avoueras aussi qu-elle doit ignorer encore la mort d
e son époux ?

– Je le crois.

0679 – Donc, tu iras la trouver hardiment.

– Bien ; j-irai.

– Tu demanderas à lui parler en particulier. Au besoin, j
-obtiendrai la permission.

– Ensuite ?

– Tu lui diras que nous sommes décidés à faire un éclat-

– Si elle n-abandonne pas entre nos mains les deux millio
ns cinq cent mille livres ? interrompit Diégo.

– Précisément.

– Elle les abandonnera, Hermosa ; elle les abandonnera !

0680 Et Diégo marcha avec agitation dans la chambre en se
frottant les mains avec joie.

– Admirable ! s-écria-t-il tout à coup en s-arrêtant deva
nt sa compagne, admirable ! Tu es un génie !

– Tu approuves mon projet ?

– Je le trouve sublime.

– Et tu le mettras à exécution ?

– Sur l-heure !

– Donc nous partons ?

– Cette nuit même !

– Et la Bretonne ? demanda Hermosa avec coquetterie.

0681 Le comte la prit dans ses bras.

– Tu sais bien que je n-aime que toi ! dit-il.

– Alors, reprit Hermosa en désignant le flacon qu-elle te
nait dans sa main droite, alors finissons-en. Ne laissons
personne ici. Raphaël doit être mort ; qu-Yvonne meure aus
si.

– Soit ! répondit Diégo après un moment de réflexion ; ma
is va seule et présente lui le breuvage toi-même ! je ne v
eux pas la voir.

Hermosa sortit rapidement. Diégo, alors, s-occupa de refe
rmer le coffre. Il achevait à peine que Jasmin parut discr
ètement sur le seuil de la porte.

– Que veux-tu ? demanda le comte.

– Faut-il desservir ? répondit le valet.
0682
– Inutile ; nous n-avons pas le temps ; aide-moi à descen
dre cette caisse, nous la chargerons sur le cheval du chev
alier. Ah ! à propos du chevalier, continua-t-il après un
moment de silence, tu sais qu-il s-occupait de politique ?

– Je le crois, monseigneur.

– Eh bien ! il est urgent que l-on ignore où il est.

– M. le chevalier est donc parti ?

– Oui.

– Je ne l-ai pas vu.

– Il a passé par les souterrains.

Jasmin avait chargé le coffre sur ses épaules et descenda
0683it aidé par le comte. Ils l-attachèrent solidement sur
la croupe d-un cheval que Jasmin devait mener en main. Lo
rsqu-ils eurent terminé, le comte ordonna au valet de l-at
tendre dans la cour, et tirant une bourse de sa poche :

– Tiens ! dit-il en la lui remettant, sois toujours discr
et sur tout ce que tu vois et entends.

Jasmin s-inclina et le comte remonta vivement. Au sommet
de l-escalier il rencontra Hermosa. Celle-ci était un peu
pâle.

– Qu-as-tu ? demanda Diégo.

– Suis-moi ! répondit-elle.

Hermosa saisit la main de Diégo et l-entraîna vivement ve
rs la cellule de l-abbesse.

– Entre ! dit-elle en se rangeant pour lui faire place.
0684
Diégo pénétra dans la pièce éclairée par un candélabre qu
-Hermosa y avait apporté. La cellule était déserte. Diégo
la parcourut rapidement du regard.

– Où est la jeune fille ? fit-il brusquement.

– J-allais te le demander ! répondit froidement Hermosa.

– A moi ?

– A toi-même !

– Mais elle doit être ici ?

– Regarde !

– Qu-est-ce que cela signifie, Hermosa ?

0685 – Cela signifie, Diégo, que tu as probablement pris t
es mesures d-avance et que tu as fait évader la belle enfa
nt. C-est ce qui m-explique ta facilité de tout à l-heure.

– Sang du Christ ! j-ignore ce que tu veux dire !

– Tu le jurerais ?

– Sur mon honneur !

– Mauvaise garantie.

– Hermosa !

– Je dis mauvaise garantie ! répéta l-Italienne.

– Par tous les démons de l-enfer et sur ma damnation éter
nelle ! s-écria Diégo, je te fais serment que je ne compre
nds pas tes paroles.
0686
Il parlait avec un tel accent de vérité, qu-Hermosa fut c
onvaincue.

– Mais alors où est-elle ?

– Le sais-je !

– Raphaël l-aurait-il rendue à la liberté ?

– Impossible ! Rappelle-toi qu-après souper il voulait al
ler auprès d-elle, lorsque- l-accident est arrivé.

– Par quel moyen a-t-elle donc pu sortir d-ici ?

– Cherchons ! dit vivement Diégo.

Et tous deux se mirent à explorer la cellule, sondant les
murailles et les dalles du plancher. Partout le son était
mat et attestait l-épaisseur. Aucun indice ne pouvait leu
0687r révéler la vérité.

– Que faire ? dit Hermosa en s-arrêtant.

– Nous n-avons pas à hésiter ! répondit vivement Diégo. Y
vonne a pris la fuite par un moyen que nous ignorons.

– Après ?

– Une fois hors d-ici, elle ira implorer du secours, et p
eut-être même ramènera-t-elle les paysans des environs.

– C-est probable.

– On nous trouvera tous deux, et l-on découvrira le cadav
re de Raphaël. Or, si la justice met le nez dans nos affai
res, nous ne savons pas où cela peut nous mener. Fuyons do
nc au plus vite, si nous en avons encore le temps.

– Nous irons à Rennes ?
0688
– Oui, mais allons à Brest d-abord, et demain, sans plus
tarder, nous nous embarquerons pour gagner Nantes ou Saint
-Malo.

– Si tu t-assurais avant tout que Raphaël est bien mort ?

– Inutile ! la dose était trop violente pour qu-elle ne l
-ait pas déjà tué. Nous pourrions voir recommencer une scè
ne qui nous retarderait et mettrait forcément Jasmin dans
notre confidence, ce qui nous gênerait très-certainement u
n jour.

– Tu as raison.

– Où est Henrique ?

– Il dort.

0689 – Réveille-le promptement et descends. Je t-attends e
n bas.

– Va ; je te suis.

Hermosa courut vers la chambre où reposait son fils. Diég
o descendit dans la cour. Les chevaux étaient bridés. Jasm
in, tenant les rênes réunies dans sa main droite, attendai
t au pied de l-escalier. Le ciel était pur. Des myriades d
e diamants étincelants étaient semés sur l-horizon à la te
inte bleue foncée. Quelques nuages blancs s-élevaient grac
ieusement et enveloppaient au passage la blanche Phébé dan
s un brouillard semblable à une gaze diaphane.

Diégo frappait sa botte molle du manche de son fouet. Enf
in Hermosa parut. Elle tenait son fils par la main. Diégo
souleva dans ses bras l-enfant mal réveillé et le jeta sur
le cou du cheval qui lui était destiné. Puis, se retourna
nt vers sa compagne, il lui tendit sa main ouverte en se b
aissant un peu. Hermosa releva sa jupe, appuya sur la main
0690 de Diégo un pied fort élégamment chaussé et assez mig
non pour celui d-une Italienne, et s-élança en selle en éc
uyère habile. Diégo enfourcha alors sa monture, prit Henri
que entre ses bras, et, appelant le domestique :

– Jasmin, dit-il.

– Monsieur le comte ?

– Attache à ton bras la bride du cheval de main et prends
la tête.

– Quelle route, monsieur ?

– Celle de Brest.

Et Jasmin, sur cette réponse, piqua en avant, tenant soig
neusement les rênes du cheval sur lequel il avait placé le
coffre. Hermosa et Diégo le suivirent.

0691 Ils ne pouvaient pas songer, à cause de leurs monture
s, à traverser les champs de genêts. Il fallait suivre la
route. Or, cette route conduisait précisément dans la dire
ction qu-avaient prise le marquis de Loc-Ronan, Julie, et
Jocelyn une demi-heure auparavant pour se rendre auprès de
la vieille fermière.

– Diégo, dit tout à coup Hermosa, si au lieu de gagner Br
est, où nous n-arriverons que demain, nous nous dirigions
vers Audierne, où nous pourrions être facilement en moins
d-une heure ?

– Crois-tu que nous trouvions à nous embarquer ?

– Sans aucun doute ! Avec de l-argent ne trouve-t-on pas
tout ce que l-on veut ?

– Alors, fit Diégo, piquons vers Audierne.

Et il transmit l-ordre à Jasmin qui, arrivé à un endroit
0692où la route se bifurquait, continua de courir en ligne
droite, au lieu de suivre le chemin qui conduisait à Bres
t.

– Tu as eu une excellente inspiration, reprit Diégo en se
penchant vers sa compagne.

– Certes ! répondit celle-ci. Nous ne saurions être trop
tôt à l-abri des recherches que va provoquer Yvonne d-une
part, en racontant ce qu-elle sait, et de l-autre le cadav
re de Raphaël que l-on trouvera dans la chambre.

– Puis nous ne saurions trop nous presser également d-arr
iver à Rennes.

– Ah ! les deux millions te tiennent au c-ur.

– Enormément !

– J-en suis fort aise.
0693
– Pourquoi ?

– Parce que tu es habile, Diégo, et que, si tu emploies d
ans cette affaire tout le génie d-intrigue dont le ciel t-
a si amplement pourvu, nous réussirons.

– Je n-en doute pas, belle Hermosa.

Et tous deux activèrent encore les allures rapides de leu
rs chevaux. Ainsi qu-Hermosa l-avait dit, en moins d-une h
eure ils aperçurent les premières maisons de la petite vil
le maritime. Ils étaient alors au sommet d-une colline.

– Demeure ici avec Henrique et Jasmin, fit Diégo en s-adr
essant à Hermosa. Le galop de nos chevaux au milieu du sil
ence de la nuit pourrait éveiller l-attention des habitant
s d-Audierne. Je vais aller frapper seul à la porte d-un p
êcheur et obtenir de gré ou de force qu-il nous embarque s
ur l-heure.
0694
– Voici précisément un canot qui rentre au port, répondit
Hermosa en désignant du geste le rivage sur lequel venaie
nt doucement mourir les vagues.

Diégo regarda attentivement.

– Tu te trompes, dit-il, c-est une barque qui gagne la ha
ute mer.

– Peux-tu distinguer ce qu-elle contient ?

– Oui, quatre personnes.

– Y a-t-il une femme parmi ces gens ?

– Attends !

Diégo posa la main sur ses yeux pour concentrer leurs ray
ons visuels.
0695
– Oui- oui, répondit-il vivement ; je distingue une coiff
e blanche.

– Si c-était Yvonne ?

– Que nous importe, maintenant !

– Nous pourrions peut-être gagner de vitesse sur cette em
barcation. Elle n-est montée que par trois hommes : prends
-en six, paie sans marchander, et assurons-nous le silence
de cette jeune fille ; si quelquefois nous étions forcés
par les circonstances de revenir plus tard dans ce pays.

– Tu as raison.

– Hâte-toi donc.

– Je pars.

0696 Diégo lança son cheval au galop. Au moment où il disp
araissait, une chouette fit entendre dans les genêts qui b
ordaient la route son cri triste et sauvage, Hermosa n-y f
it aucune attention. Ses yeux étaient fixés sur la barque
qui gagnait la haute mer et sur Diégo qui courait vers Aud
ierne. Un second cri pareil au premier retentit de nouveau
, mais de l-autre côté du chemin. Puis un troisième lui su
ccéda, et si l-Italienne eût regardé à droite ou à gauche
au lieu de regarder en avant, elle eût vu l-extrémité des
genêts s-agiter avec un mouvement imperceptible.

Tout à coup deux coups de feu retentirent. Le cheval que
montait Jasmin fit un écart et s-abattit. Hermosa sentit l
e sien trembler sous elle ; avant qu-elle eût pu le releve
r de la main, l-animal roula sur la route en l-entraînant
avec lui. Le cheval que Jasmin conduisait, se sentant libr
e, et effrayé par les coups de feu, bondit dans les genêts
, mais une main de fer le saisit à la bride tandis qu-un c
outeau à lame large lui ouvrait le flanc. L-animal hennit
de douleur, se cabra et tomba à son tour.
0697
– – –

Pendant ce temps, Diégo frappait à la porte d-un pêcheur,
et le contraignait à se relever, faisant marché avec lui
pour qu-il armât sa barque et qu-il engageât quelques cama
rades. L-Italien était trop rusé pour parler de ses intent
ions de poursuivre le canot qu-il avait aperçu. Une fois e
n mer, il se flattait de faire faire aux matelots ce qu-il
jugerait convenable. Le pêcheur promit que l-embarcation
serait parée avant que dix minutes se fussent écoulées, et
que les autres marins seraient à bord dans ce court espac
e de temps.

Diégo lui jeta quelques louis, et reprit la route qu-il v
enait de parcourir, afin d-aller chercher Hermosa, Henriqu
e et Jasmin. Il avait déjà gravi la colline, lorsque son c
heval s-arrêta tellement court que le cavalier faillit êtr
e lancé à terre. Diégo irrité enfonça ses éperons dans le
ventre de sa monture ; mais le cheval, refusant d-avancer,
0698 pointa et se défendit.

– Qu-y a-t-il donc sur la route ? murmura l-Italien en se
rendant maître de l-animal effrayé.

Et il se pencha en avant fixant ses regards sur le sol.

– Un cheval mort ! s-écria-t-il ; le cheval d-Hermosa ! C
orps du Christ ! qu-est-ce que cela veut dire ?

Saisissant ses pistolets, il sauta vivement à terre. Troi
s pas plus loin, il rencontra la monture de Jasmin. Enfin,
à moitié caché par les genêts, il aperçut le cheval porte
ur du trésor qui se débattait encore dans les convulsions
de l-agonie et inondait la terre du sang qui coulait en ab
ondance de sa blessure. Mais Jasmin, Henrique et Hermosa a
vaient disparu.

Rendons justice à Diégo, il courut tout d-abord au cheval
auquel il avait confié le fameux coffre. La précieuse cai
0699sse était toujours attachée sur la croupe de l-animal.
Diégo poussa un cri de joie suivi bientôt d-un hideux bla
sphème. Il venait d-ouvrir le coffre et l-avait trouvé vid
e.

– Saint Janvier soit maudit ! hurla-t-il en patois napoli
tain. La misérable m-a joué ! Elle m-a envoyé à Audierne e
t son plan était fait d-avance. Elle était d-accord avec J
asmin !

Puis il s-arrêta tout à coup.

– Non, dit-il plus froidement, ils auraient fui avec les
chevaux.

Un cri semblable à ceux qui avaient retenti aux oreilles
de l-Italienne, un cri imitant à s-y méprendre celui de la
chouette fit résonner les échos. Ainsi qu-Hermosa un quar
t d-heure auparavant, Diégo n-y prêta pas la moindre atten
tion : il réfléchissait toujours, et se creusait de plus e
0700n plus la tête pour donner un motif raisonnable à la s
ubite disparition de sa compagne, d-Henrique et de Jasmin,
et à la mort des chevaux qui gisaient à ses pieds. Un sec
ond cri plus rapproché se fit entendre sans troubler davan
tage les pensées qui absorbaient le beau-frère du marquis
de Loc-Ronan.

– Que diable peuvent-ils être devenus ? s-écria-t-il en s
e frappant le front avec la paume de la main droite et en
promenant autour de lui un regard interrogateur, comme s-i
l eût supposé que les arbres ou les genêts qui projetaient
jusqu-à ses pieds leurs ombres noires eussent pu lui répo
ndre.

Tout à coup il tressaillit et fit un pas en arrière. Son
-il venait de rencontrer le canon luisant d-un fusil passa
nt au-dessus des genêts, et sur l-extrémité duquel se joua
it un rayon de lune. Un troisième cri, semblable aux deux
premiers, retentit derrière lui. Diégo pâlit, et saisissan
t la bride de son cheval, il sauta lestement en selle.
0701
– Les royalistes ! murmura-t-il en se courbant sur l-enco
lure de sa monture dans les flancs de laquelle il enfonça
les molettes de ses éperons, les royalistes ! Ce sont eux
qui ont enlevé Hermosa !

Et il partit à fond de train en courbant plus que jamais
la tête, car cinq à six balles vinrent siffler en même tem
ps à ses oreilles. Aucune cependant ne l-atteignit.

XIV

LA POURSUITE.

On n-a pas oublié, que le soir même où eut lieu l-enlèvem
ent d-Yvonne, ce soir où les gendarmes livrèrent un combat
aux paysans de Fouesnan qui s-opposaient à l-emprisonneme
nt de leur recteur, Marcof, Keinec et Jahoua s-étaient mis
tous trois en route pour suivre les traces du ravisseur d
e la jolie Bretonne. On se rappelle que le tailleur de Fou
0702esnan avait révélé la conversation entendue par lui, c
onversation qui avait eu lieu entre le comte de Fougueray
et le chevalier de Tessy lorsqu-ils suivaient la route des
falaises, et dans laquelle le nom de Carfor était revenu
plusieurs fois à l-occasion d-un enlèvement projeté. Seule
ment le tailleur, n-ayant pas entendu prononcer celui d-Yv
onne, n-avait pu rien prévoir. La coïncidence était tellem
ent grande, que Marcof et Jahoua ne doutaient pas que le b
erger-sorcier ne fût un des principaux agents de la violen
ce exercée envers la jeune fille. Keinec même, malgré l-as
cendant que Carfor avait dû prendre sur lui, paraissait ég
alement convaincu. Mais il se souvenait aussi des paroles
de Carfor. Yvonne, avait dit le berger, devait quitter le
pays pour quelque temps, et, à son retour, devenir la femm
e de Keinec.

Cependant son premier mouvement avait été de se précipite
r à la poursuite de celui qui emportait Yvonne sur le cou
de son cheval. Evidemment la volonté de la jeune fille ava
it été violentée ; évidemment on l-avait contrainte par su
0703rprise à s-éloigner du village. Donc, elle devait souf
frir, et Keinec ne voulait pas qu-elle fût malheureuse. Il
était résolu à forcer Carfor à lui indiquer l-endroit où
il avait conduit la pauvre enfant. Puis, ainsi qu-il l-ava
it dit à Jahoua, Yvonne retrouvée, Yvonne rendue à son pèr
e, chacun des deux prétendants défendrait ses droits. Auss
i, les trois hommes s-étaient-ils rapidement dirigés vers
la crique de Penmarck.

Nous avons assisté à la courte conférence qui avait eu li
eu entre Marcof et Jean Chouan, lequel lui avait annoncé q
ue la Bretagne se soulevait en masse, et lui avait donné r
endez-vous pour la nuit suivante en lui recommandant de pr
évenir les gars de Fouesnan de se rendre à la forêt voisin
e, et d-y conduire le vieux recteur. Marcof avait promis e
t Chouan s-était éloigné.

Alors les trois hommes s-étaient jetés dans une embarcati
on. Mais à quelques brasses de la côte, Marcof avait ordon
né de revenir au Jean-Louis. Puis il avait laissé Keinec e
0704t Jahoua dans le canot, et il était monté lestement su
r le pont de son lougre.

Il avait appelé un matelot et lui avait donné plusieurs o
rdres, entre autres celui de se rendre à Fouesnan, et d-en
gager les gars à suivre les avis de Jean Chouan dès la nui
t même, afin de mettre le recteur et les plus compromis d-
entre eux en sûreté. Ensuite il était descendu dans sa cab
ine. Il avait pris une bourse pleine d-or, trois carabines
, des balles, de la poudre, trois haches d-abordage, et il
était remonté. Deux secondes après il avait repris sa pla
ce dans le canot.

Keinec et Jahoua avaient armé chacun un aviron, et Marcof
, tenant la barre, on avait poussé au large.

– Nageons vigoureusement, mes gars ! dit le marin ; souqu
e ferme et avant partout.

– Tu mets le cap sur la baie des Trépassés ? demanda Kein
0705ec.

– Oui.

– Nous allons chez Carfor ? fit Jahoua à son tour.

– Sans doute !

Et les deux rameurs se courbant sur leur banc, la barque
fendait la lame et voguait avec la rapidité de la flèche.
Keinec et Jahoua avaient leurs bras nus jusqu-à l-épaule.
Marcof contemplait en souriant les muscles saillants de ce
s membres vigoureux.

– Courage, mes gars ! reprit-il. Nagez ferme ; nous arriv
erons promptement. Seulement, faisons nos conditions d-ava
nce. Pour mener à bien un projet quelconque, il faut se co
ncerter et combiner ses actions. Nous faisons là une expéd
ition dangereuse. Les brigands qui ont enlevé Yvonne doive
nt se douter qu-on se mettra à leur poursuite ; donc ils s
0706ont sur leurs gardes. Il y va de la vie dans ce que no
us entreprenons.

Les deux jeunes gens firent en même temps un geste de déd
ain.

– Ah ! continua Marcof, je sais que vous êtes braves tous
les deux, et que vous ne craignez pas la mort. Ce n-est p
as là ce que je veux dire. Comprenez bien mes paroles : el
les signifient que, là où il y a danger de perdre l-existe
nce, le plus courageux doit raisonner le péril. Souvenez-v
ous que, si nous nous faisions tuer tous les trois, notre
mort ne rendrait pas Yvonne à son père ; et c-est là le bu
t de notre expédition. Rappelez-vous encore, mes gars, que
, pour bien combattre, il faut à une réunion d-hommes, que
lque petite qu-elle soit, un chef à qui l-on obéisse. Voul
ez-vous me reconnaître pour chef ?

– Sans doute ! répondit vivement Jahoua.

0707 – Et toi, Keinec ?

– Tu fus toujours le mien, Marcof ; je t-obéirai.

– Très-bien ! Mais sachez qu-il me faut une obéissance pa
ssive.

Les deux jeunes gens firent un signe approbatif.

– Jurez ! dit Marcof.

– Nous le jurons ! répondirent-ils.

– Alors commencez par me raconter ce qui s-est passé entr
e vous ce soir.

Keinec et Jahoua se regardèrent.

– Parle d-abord, toi ! commanda Marcof en s-adressant à K
einec.
0708
– Eh bien ! répondit le jeune homme en continuant à ramer
avec vigueur, tu sais que je voulais tuer Jahoua ?

– Oui.

– Je l-ai attendu ce soir sur la route de Penmarck.

– Après ?

– J-ai tiré sur lui.

– Et tu l-as manqué ? fit Marcof avec étonnement ; car il
connaissait l-adresse de Keinec.

– Non, répondit celui-ci en baissant la tête, ma carabine
a fait long feu.

– Ainsi tu commettais un assassinat ?

0709 Keinec ne répondit pas.

– Tu tirais sur un homme sans défense, continua durement
Marcof. Est-ce ainsi que je t-ai appris à combattre ?

– Marcof !- fit Keinec humilié.

– Un assassinat, c-est une lâcheté !

– Marcof !

– Tais-toi ! Si je supposais que tu eusses agi de toi-mêm
e je te jetterais à la mer plutôt que de te garder près de
moi ! Mais quelqu-un te poussait au crime ! Qui t-a déliv
ré, l-autre nuit, lorsque je t-avais garrotté et laissé da
ns les genêts ? Parle !

Keinec garda le silence.

– Parleras-tu ? s-écria Marcof d-un accent tellement impé
0710ratif, que le jeune homme tressaillit.

– Carfor ! répondit-il lentement.

– C-est lui qui t-excitait à tuer Jahoua ?

– Oui.

– Que te disait-il pour te mener au crime ?

– Que Jahoua mort, Yvonne serait à moi.

– Pauvre niais ! fit Marcof. Tu ne t-apercevais donc pas
qu-il te jouait ?

Jahoua ne prononçait pas une parole ; mais ses yeux expre
ssifs lançaient des éclairs.

– Carfor est un infâme ! continua le marin avec véhémence
. C-est un lâche, un misérable, un traître ! Sais-tu ce qu
0711-il a dit il y a cinq jours ? ce qu-il a dit dans cett
e grotte de la baie des Trépassés, ce qu-il a dit en prése
nce de trois hommes qui se croyaient bien seuls avec lui ?

– Je ne sais pas, murmura Keinec qui, devenu plus calme,
se rendait compte de toute la honte de l-action qu-il avai
t failli commettre.

– Il a dit que par toi il saurait mes secrets.

– Par moi ?

– Oui ; qu-il ferait de toi un espion et un délateur.

– Il a dit cela ?

– J-en suis sûr.

– Comment le sais-tu ?
0712
– Un homme, chargé par moi de l-épier sans relâche, a tou
t entendu. Malheureusement la conversation n-a pas eu lieu
que dans la grotte, et il n-a pu surprendre les paroles p
rononcées en plein air. Oh ! Carfor et ceux qui le font ag
ir ne savent pas qu-ils sont dans une main de fer, et que
cette main est en train de se refermer sur eux. Ils ignore
nt ce que nous pouvons, nous autres, qui restons fidèles à
notre roi ! Mais comprends-tu, Keinec, ce que l-on voulai
t faire de toi ? On voulait te conduire à assassiner lâche
ment un homme que tu hais, mais qui est brave et loyal, et
que tu devais combattre face à face. On voulait t-amener
à trahir celui que tu nommes ton ami ! S-il avait réussi,
pauvre malheureux ! il aurait rendu ton nom infâme et mépr
isable ! Assassin, traître et délateur, tu aurais été repo
ussé par tous les c-urs honnêtes. Il exploitait ton amour.
Il te promettait Yvonne, et il faisait enlever la jeune f
ille pour le compte de quelque misérable qui lui payait la
rgement sa complaisance. Il se servait de toi comme d-une
machine inintelligente qu-il aurait peut-être désavouée pl
0713us tard. Dis, Keinec, comprends-tu ?

Tandis que Marcof parlait, le jeune homme, pâle et les ye
ux baissés, écoutait en silence. Sa physionomie reflétait
les sentiments tumultueux qui s-agitaient en lui. Quand Ma
rcof eut achevé, il releva lentement la tête.

– Jure-moi que tout cela est vrai ? fit-il.

– Je te le jure sur mon honneur, et tu sais que je n-ai j
amais menti !

Keinec, soutenant d-une main son aviron, se souleva sur s
on banc. Ses traits décomposés par la colère, offraient un
e expression de férocité effrayante.

– Eh bien ! dit-il enfin en accentuant fortement ses paro
les, moi aussi je fais un serment ! Je jure devant Dieu et
devant vous que Carfor souffrira toutes les tortures qu-i
l m-a fait souffrir ! Je jure de verser son sang goutte à
0714goutte ! Je jure de hacher son corps en morceaux et de
disperser ces morceaux sur le rivage, pour qu-ils soient
dévorés par les oiseaux de proie !

– Je retiens ton serment, répondit Marcof ; mais souviens
-toi de celui que tu as prononcé tout à l-heure. Tu me doi
s avant tout obéissance, et tu n-agiras librement envers C
arfor que lorsque je t-aurai délié moi-même. Jusque-là cet
homme m-appartient.

– Oui ! répondit sourdement Keinec.

Un moment de silence régna dans la barque.

– Et lorsque tu as eu manqué Jahoua, reprit Marcof, que s
-est-il passé ?

– Je me suis élancé sur lui, dit le fermier ; nous avons
combattu quelque temps sans trop d-avantage marqué. Enfin
le cheval qui emportait Yvonne a passé ; nous l-avons ente
0715ndu, et comme il nous est venu à tous deux la même pen
sée, nous nous sommes arrêtés.

– Vous avez reconnu la jeune fille ?

– Il nous a semblé reconnaître sa voix. Moi, j-ai couru a
u village, et Keinec a couru après le cheval. Seulement no
us étions convenus tous deux que nous nous rejoindrions au
lever du jour.

– Bien ! fit Marcof. Maintenant, écoutez-moi. Vous êtes d
eux gars braves et vigoureux. A nous trois nous ne craindr
ions pas une dizaine d-hommes, surtout bien armés comme no
us le sommes. Keinec, tu vas dire à Jahoua que tu as regre
t de ce que tu as fait ou tenté de faire envers lui. Allon
s ! parle sans mauvaise grâce. Songe que tu as failli comm
ettre une mauvaise action et que tu dois la réparer.

– Je le reconnais, dit Keinec avec noblesse ; je demande
pardon à Jahoua, et je te suis reconnaissant, Marcof, d-av
0716oir réveillé dans mon c-ur des sentiments dignes de mo
i !

– Bravo ! mon gars. Donne-moi la main. Keinec serra vivem
ent la main que lui tendait Marcof ; puis, se retournant v
ers Jahoua :

– Me pardonnes-tu ? lui dit-il.

– Certes ! répondit le brave fermier. Puisque tu ne m-as
pas tué, je ne dois pas te garder rancune. Si tu veux même
me donner la main, voici la mienne, à condition que, dès
que nous aurons ramené Yvonne à Fouesnan, nous reprendrons
la conversation où nous l-avons laissée.

– Convenu, Jahoua ! Jusque-là, combattons ensemble pour s
auver celle que nous aimons. Soyons-nous fidèles l-un à l-
autre. Qui sait ? peut-être qu-une balle ou un coup de poi
gnard des misérables que nous allons chercher simplifiera
la situation.
0717
– C-est tout de même possible, Keinec !

Et les deux ennemis se donnèrent la main. Keinec n-était
plus le même : sous l-influence du c-ur loyal de Marcof, s
a loyauté était revenue. Il se repentait sincèrement des h
orribles projets qu-avait fait naître Carfor, et s-il étai
t toujours décidé à tuer son rival, désormais il ne le fer
ait qu-en adversaire loyal. Il avait hâte de se trouver en
face du berger et de lui faire payer la honte qui venait
de faire rougir son front.

Marcof aimait sincèrement Keinec. Il suivait attentivemen
t sur sa physionomie les sensations diverses qui s-y reflé
taient. Heureux d-avoir ramené dans le sentier de l-honneu
r le jeune homme qui avait été près de s-en écarter en com
mettant un crime, il espérait trouver plus tard un moyen d
e s-opposer au combat projeté. Au reste, il ne blâmait pas
cette manière de terminer les choses ; mais sans savoir e
ncore précisément ce qu-il ferait, il songeait à empêcher
0718l-effusion du sang.

– Après tout, murmura-t-il, Keinec a peut-être raison : u
ne balle ou un coup de poignard peuvent trancher la diffic
ulté.

Le canot avançait rapidement. Déjà on apercevait le promo
ntoire qui fermait d-un côté la baie des Trépassés. Marcof
, gouvernant au milieu des récifs, longeait la côte pour t
enir son embarcation dans la masse d-ombre projetée par le
s falaises. Peu à peu ses pensées l-absorbèrent complèteme
nt.

En se mettant à la poursuite des ravisseurs d-Yvonne, le
marin agissait sous l-influence d-un triple sentiment. Il
avait lu attentivement les papiers qu-il avait trouvés dan
s l-armoire de fer du château de Loc-Ronan. Ces papiers, é
crits entièrement de la main de Philippe, contenaient le r
écit exact de ces deux mariages successifs, et des douleur
s sans nombre qui avaient suivi le premier.
0719
Marcof pensait que ces deux hommes, signalés par le taill
eur, lequel, nous le savons, était un espion royaliste, qu
e ces deux hommes qui avaient rôdé autour du château, qui
avaient été à la grotte de Carfor, qui, le jour même de l-
annonce de la mort du marquis avaient disparu du pays, pou
vaient bien être les deux frères de la première femme de P
hilippe. On comprend tout ce que Marcof était disposé à fa
ire pour s-assurer de la véracité de ces pensées et pour s
e mettre à la poursuite des misérables. Donc, au désir de
sauver Yvonne et de la ramener à son père, se joignait d-a
bord celui d-éclaircir ses soupçons à l-endroit des deux h
ommes indiqués par le tailleur ; puis enfin celui non moin
s grand de contraindre Carfor, par quelque moyen que ce fû
t, à lui révéler les secrets des agents de la révolution.

S-il avait insisté auprès de Keinec et de Jahoua pour qu-
une sorte de réconciliation eût lieu entre eux, s-il avait
parlé au premier comme il avait fait, c-est qu-avant d-ar
0720river en face du berger, il voulait que Keinec ne s-op
posât à rien de ce que lui, Marcof, voudrait faire, et qu-
il désirait être certain qu-aucune mauvaise pensée ne germ
erait dans l-esprit des deux rivaux, et ne viendrait ainsi
entraver ses projets. Certain d-avoir réussi auprès des j
eunes gens, à la loyauté desquels il pouvait se fier, il a
ttendait avec impatience le moment où il aborderait dans l
a baie.

Longeant le promontoire pour rester toujours dans l-ombre
, il recommanda à ses compagnons de ramer silencieusement.
Tous deux obéirent. Les avirons, maniés par des bras habi
les, s-enfonçaient dans la mer sans faire jaillir une seul
e goutte d-eau et sans provoquer le moindre bruit. Le cano
t doubla ainsi la pointe du promontoire.

La lune, se dévoilant tout à coup, éclairait la baie dans
toute sa largeur. Il était donc inutile de prendre les mê
mes précautions, car l–il pouvait facilement distinguer a
u loin le canot qui se dirigeait vers la terre. Aussi Marc
0721of quitta-t-il la côte qui, en la suivant, aurait augm
enté la longueur du parcours, et gouverna droit vers le ce
ntre de la baie.

– Nagez, mes gars, répéta-t-il.

Et les deux rameurs appuyant sur les avirons oubliaient l
a fatigue à la vue de la terre. Keinec tourna la tête.

– Il y a un feu sur la grève ! dit-il.

– Un feu qui s-éteint ! répondit Marcof.

– Qu-est-ce que cela signifie ? demanda Jahoua.

– Cela signifie, selon toute probabilité, que Carfor, n-a
ttendant personne à cette heure, s-est retiré dans sa grot
te.

– Ou qu-il n-y est pas encore, fit observer Keinec.
0722
– C-est ce que nous allons voir, dit Marcof. En tous cas,
nous approchons ; de la prudence ! Jahoua, quitte ta rame
et donne-la à Keinec. Bien ! Maintenant étends-toi au fon
d du canot ; là, comme je le fais moi-même- que Carfor ne
puisse voir qu-un seul homme. Et toi, Keinec, lève la tête
, mets-toi en lumière. Le brigand, en te reconnaissant, s-
il était caché dans quelque crevasse, ne se défiera pas.

Et Marcof, mettant ses paroles à exécution, baissa la têt
e de façon que le bordage de la barque le cachât complètem
ent. Jahoua demeurait immobile, étendu aux pieds de Keinec
.

Le canot glissait doucement sur les flots calmes aux refl
ets sombres. Le silence de la nuit n-était troublé que par
le cri du milan ou celui de l-orfraie perchés sur les roc
s qui enfermaient la baie, et par le bruit que faisaient d
e temps à autres les marsouins que les rames de Keinec dér
angeaient dans leur sommeil, et qui, bondissant sur la vag
0723ue, plongeaient en faisant jaillir l-écume blanchâtre.

XV

LA CHOUANNERIE.

– Ainsi, nous voici dans la baie des Trépassés ! dit Jaho
ua à voix basse et en répondant à ses pensées secrètes.

Le fermier regardait autour de lui avec une sorte d-atten
tion mêlée de crainte superstitieuse.

– Oui, répondit Marcof. Mais ne t-effraye pas, Jahoua, no
us allons accomplir une bonne action, et s-il est vrai que
les âmes des morts errent autour de notre canot, aucune n
e doit chercher à nous nuire.

– Oh ! fit le fermier, je n-ai peur ni des morts ni des v
ivants quand il s-agit d-Yvonne.
0724
– Jahoua, interrompit brusquement Keinec, je crois que no
us devons nous abstenir tous deux de parler de notre amour
.

– C-est vrai, répondit Jahoua, tu as raison ; ne songeons
qu-à arracher la jeune fille à ceux qui l-ont enlevée.

– Laisse aller ! ordonna Marcof.

Keinec cessa aussitôt de ramer, releva ses avirons, et le
canot, poussé seulement par l-impulsion de sa propre vite
sse, s-approcha rapidement de la grève. La quille laboura
le sable.

Sur un geste de Marcof, Keinec s-élança hors de l-embarca
tion et sauta dans la mer, qui lui monta jusqu-à la ceintu
re. Marcof et Jahoua demeurèrent dans le canot. Keinec s-a
vança vers la terre ferme qu-il atteignit en quelques pas.

0725
Là, il sauta sur un quartier de roc isolé, et examina att
entivement la plage étroite qui lui faisait face. Aucun êt
re humain ne se présenta à ses regards investigateurs. Mar
chant avec précaution, il alla jusqu-aux roches énormes qu
i s-élevaient fièrement vers le ciel. Tout était désert au
tour de lui.

Keinec, connaissant les habitudes mystérieuses et étrange
s du berger-sorcier, pensa que Carfor était caché dans que
lque anfractuosité qui le dérobait à la vue. Alors il s-ar
rêta de nouveau et appela plusieurs fois à voix basse. Per
sonne ne lui répondit. Enfin, convaincu que celui qu-il ch
erchait n-était pas dans la baie ou qu-il refusait de se m
ontrer, il retourna vers l-endroit où il avait laissé ses
compagnons.

– Eh bien ? demanda Marcof en le voyant près de lui.

– Rien ! répondit Keinec ; Carfor est absent ou bien il n
0726ous a vus.

– C-est peu probable.

– Que faut-il faire !

– Le chercher d-abord et ensuite l-attendre, si réellemen
t il est absent.

Et Marcof, se levant vivement, sauta également à la mer.

– Garde le canot, dit-il à Jahoua qui avait fait un mouve
ment pour le suivre.

Le fermier s-arrêta et garda sa position au fond de la ba
rque. Keinec et Marcof gagnèrent vivement la grotte. Le je
une homme avait pris, en passant près du brasier à moitié
éteint, une branche de résine qui brûlait encore. Il pénét
ra hardiment dans la demeure de Carfor. La grotte était vi
0727de. Ces deux hommes se regardèrent, se consultant mutu
ellement des yeux.

– Il n-est pas rentré, dit Keinec. Tu le vois.

– Peut-être a-t-il pris la fuite ! répondit Marcof.

– Il est sans doute dans les genêts.

– Ou en mer.

– Il n-a pas d-embarcation.

– La tienne n-était plus à Penmarckh.

– C-est vrai !

– Alors il ne serait pas revenu ?

– Tu penses donc qu-il a conduit Yvonne loin d-ici ?
0728
– Je pense qu-il aura accompagné celui qui enlevait la pa
uvre enfant, et c-est plus que probable, pour détourner le
s soupçons. Il serait ici sans cela !

– Crois-tu qu-il y revienne ?

– Sans aucun doute !

– Il faut donc attendre ?

– Oui !

– Attendre ! fit Keinec en frappant la terre avec impatie
nce ; attendre ! Yvonne a besoin de nous !

– Si nous n-attendons pas, de quel côté dirigerons-nous n
os recherches ? Où sont allés ceux qui l-ont enlevée ? Ont
-ils suivi les côtes ? ont-ils abordé dans les îles ? ont-
ils rejoint quelque croiseur anglais ?
0729
– Mais que faire alors ?

– Rester ici ! Carfor reviendra, te dis-je !

– Et nous le forcerons à parler ?

– J-en fais mon affaire, répondit Marcof. Va retrouver Ja
houa. Cherchez tous deux un abri pour le canot, afin qu-on
ne puisse le voir de la haute mer, et tenez-vous à l-ombr
e des rochers.

– Et toi ?

– Si Carfor, contre mon attente, nous avait aperçus et s-
était sauvé dans les genêts, je vais le savoir. Mais, va ;
laisse-moi agir à ma guise.

– J-obéis ! dit Keinec en s-éloignant.

0730 Jahoua, impatient, se tenait à genoux dans le canot,
sa carabine à la main, prêt à sauter à terre. Keinec lui t
ransmit les ordres de Marcof.

Tous deux conduisirent l-embarcation derrière un énorme b
loc de rocher à moitié enfoui dans l-Océan. Le canot dispa
raissait complètement sous la masse de granit. Keinec l-am
arra solidement.

– Que devons-nous faire maintenant ? demanda Jahoua.

– Attendre Marcof ! répondit Keinec, et veiller attentive
ment.

– Eh bien ! aie l–il sur la mer, moi je me charge de la
grève.

– Reste à l-ombre ! que l-on ne puisse nous apercevoir d-
aucun côté.

0731 Et les deux jeunes gens, ne s-adressant plus la parol
e tant leur attention était absorbée par leurs propres pen
sées et par l-espérance de découvrir l-arrivée de Carfor,
demeurèrent immobiles, les regards de l-un fixés sur l-Océ
an, ceux de l-autre sur la plage et sur les falaises. Pend
ant ce temps Marcof avait quitté la grotte, et s-était ava
ncé vers ce sentier escarpé par lequel Raphaël et Diégo ét
aient jadis descendus dans la baie.

Marcof, pour ne pas être embarrassé dans ses mouvements,
déposa sa carabine contre le rocher, affermit les pistolet
s passés dans sa ceinture, et consolida, par un double tou
r, la petite chaîne qui, suivant son habitude, suspendait
sa hache à son poignet droit. Posant son pied dans les cre
vasses, s-accrochant aux aspérités des falaises, s-aidant,
enfin, de tout ce qu-il rencontrait, il entreprit l-ascen
sion périlleuse, et gagna la crête des rochers avec une me
rveilleuse agilité.

Une fois sur les falaises, il se jeta dans les genêts qui
0732 s-élevaient à quelque distance. Puis il écouta avec u
ne profonde et scrupuleuse attention. Ce bruit vague qui r
ègne dans la solitude arriva seul jusqu-à lui. Alors porta
nt ses deux mains à sa bouche pour mieux conduire le son,
il imita le cri de la chouette.

Trois fois, à intervalles égaux, il répéta le même cri. A
près quelques secondes de silence, un sifflement aigu et c
adencé se fit entendre au loin. Un rayon de joie illumina
la figure de Marcof.

Dix minutes après le même sifflement se fit encore entend
re, mais beaucoup plus rapproché. Marcof imita de nouveau
le cri de l-oiseau de nuit et s-avança doucement dans les
genêts en les fouillant du regard. Bientôt il vit les genê
ts s-agiter faiblement ; puis l-extrémité du canon d-un fu
sil écarter les plantes.

Marcof fit un pas en avant et se trouva face à face avec
un homme de haute taille, portant le costume breton, et do
0733nt le large chapeau était constellé de médailles de sa
inteté, et orné d-une petite cocarde noire. Un étroit carr
é d-étoffe blanche, sur laquelle était gravée l-image du s
acré c-ur, se distinguait du côté gauche de sa veste. Quoi
que vêtu en simple paysan, cet homme avait dans toute sa p
ersonne un véritable cachet d-élégance. Sa figure mâle et
belle inspirait l-intérêt et la confiance. Une large cicat
rice, dont la teinte annonçait une blessure récemment ferm
ée, partageait son front élevé, et donnait à sa figure un
aspect guerrier plein de charme. En apercevant Marcof il l
ui tendit la main.

– Je ne vous croyais pas de retour ? lui dit-il.

– Je suis arrivé hier, répondit le marin. Le pays de Vann
es et celui de Tréguier sont en feu !

– Je le sais ! Vous avez vu La Rouairie ?

– Il m-a fait dire par un ami de Saint-Tady qu-il ne pouv
0734ait se rendre à Paimb-uf.

– Et Loc-Ronan ?

– On dit que le marquis est mort ! répondit Marcof.

– Tué, peut-être ?

– Non ; mort dans son lit.

– Un malheur pour nous, Marcof.

– Un véritable malheur, monsieur le comte.

– On s-est battu à Fouesnan ? reprit l-inconnu après quel
ques minutes.

– Oui.

– Aujourd-hui, n-est-ce pas ?
0735
– Ce soir même.

– Vous y étiez ?

– J-ai donné un coup de main aux gars.

– Qui les attaquait ?

– Les gendarmes.

– A propos du recteur ?

– Oui !

– Je l-aurais parié. L-arrêté du département nous servira
à merveille. On dirait qu-ils prennent à tâche de tout fa
ire pour seconder nos plans et nous envoyer des soldats. A
l-heure où je vous parlé, dix communes sont déjà soulevée
s.
0736
– Combien avez-vous d-hommes ici ?

– Deux cents à peine.

– C-est peu.

– Boishardy doit m-en amener autant ce soir ou demain au
plus tard.

– Vous occupez les genêts ?

– Tous ! Nous avons déjà attaqué deux convois destinés au
x bataillons qui occupent Brest.

– Je ne savais pas que le premier coup de feu ait été tir
é encore dans cette partie de la Cornouaille ? dit Marcof
avec un peu d-étonnement.

– Il l-a été avant-hier, et vous arrivez au bon moment, c
0737ar maintenant la guerre va commencer dans toute la Bre
tagne.

– Je ne puis demeurer auprès de vous.

– Vous reprenez la mer ?

– Je n-en sais rien encore.

– Aviez-vous quelque chose d-important à me communiquer c
ette nuit ?

– Oui.

– Qu-est-ce donc ?

– Jean Chouan était à Fouesnan ce soir même.

– Que venait-il faire ?

0738 – Engager les gars à quitter le village.

– Bien. Vous a-t-il chargé de quelque chose pour moi ?

– Non.

– Et que voulez-vous ensuite, mon cher Marcof ?

– Je vais vous le dire, monsieur le comte.

Et Marcof raconta brièvement l-histoire de l-enlèvement d
-Yvonne.

– Tout me porte à croire, ajouta-t-il en terminant, que l
e comte de Fougueray et le chevalier de Tessy sont les deu
x hommes qui, vous le savez, se sont entretenus avec Carfo
r. L-un deux serait également l-auteur du rapt dont je vie
ns de vous parler. Or, je crois important de vous emparer
de ces deux hommes.

0739 – Sans aucun doute.

– Je vais m-efforcer d-atteindre Carfor, et si je l-ai en
tre mes mains, je saurai le faire parler. Pendant ce temps
, faites surveiller les côtes et les campagnes. Durant que
lques jours, arrêtez tous ceux que vous ne connaîtrez pas
pour faire partie des nôtres.

– Je le ferai.

– Gardez-les jusqu-à ce que nous nous soyons revus.

– Très-bien.

– Quand voulez-vous que nous nous rencontrions ?

– Le plus tôt possible.

Marcof réfléchit.

0740 – Après-demain, à la même heure, dans la forêt de Plo
gastel, près de l-abbaye, dit-il.

– J-y serai.

– Faites-y conduire les prisonniers, afin que nous puissi
ons les interroger ensemble.

– C-est entendu.

– Adieu donc, monsieur le comte.

– Adieu et bonne chance, mon cher Marcof. Après-demain, B
oishardy sera avec nous.

Et les deux hommes, échangeant un salut affectueux, se sé
parèrent. L-inconnu, pour s-enfoncer dans les genêts. Marc
of, pour revenir à la falaise. Quelques minutes après, Mar
cof était de retour auprès de ses deux compagnons.

0741 – Eh bien ? demanda-t-il vivement.

– Rien encore, répondit Jahoua.

– Attendons !

– Mais le jour va venir ! s-écria Keinec ; nous perdons u
n temps précieux.

– Keinec a raison, ajouta Jahoua.

– Ne craignez rien, mes gars, répondit Marcof en les calm
ant du geste. Les côtes et les campagnes sont gardées. Si
les ravisseurs d-Yvonne nous échappent à nous, ils n-échap
peront pas à d-autres.

– A qui donc ? fit Jahoua avec étonnement.

– A des amis à moi que je viens de prévenir.

0742 – Des amis ?

– Oui, sans doute. Je m-expliquerai plus tard.

– Pourquoi pas maintenant ? dit Keinec.

– Parce que je ne suis pas assez sûr de vous deux.

– Je ne comprends pas vos paroles, Marcof.

– Tu ne comprends pas, mon brave fermier, ce qui se passe
autour de toi ? Ecoutez-moi tous deux, et si vos réponses
sont franches, nous nous entendrons vite. Vous avez vu ce
soir ce qui a eu lieu à Fouesnan ?

– Oui.

– Eh bien ! dix communes se sont soulevées également à pr
opos de leurs recteurs. Les paysans, traqués, se sont réfu
giés dans les bois. Le pays de Vannes et celui de Tréguier
0743 sont en feu à l-heure qu-il est. Par toute la Bretagn
e la guerre éclate pour soutenir les droits du roi et ne r
econnaître que sa puissance. Des chefs habiles et hardis c
onduisent les bandes qui, d-attaquées qu-elles étaient, at
taquent à leur tour. Avant six mois peut-être, nous lutter
ons ouvertement contre les soldats bleus qui emprisonnent
nos prêtres, détruisent nos moissons et incendient nos fer
mes. Dites-moi maintenant si, après avoir ramené Yvonne à
son père, vous voudrez me suivre encore et combattre pour
le roi et la religion ?

– Je suis bon Breton, moi, répondit Jahoua ; je n-abandon
nerai pas les gars, et j-irai avec eux.

– Moi aussi, ajouta Keinec.

– C-est bien, fit Marcof. Quoi qu-il arrive, je vous cond
uirai après-demain à la forêt de Plogastel. Nous y trouver
ons M. de La Bourdonnaie.

0744 – M. de La Bourdonnaie ! s-écria Jahoua avec, étonnem
ent et respect.

– Lui-même. Je viens de le voir, et c-est lui qui arrêter
a ceux que nous cherchons, s-ils parviennent à nous échapp
er.

– Voici le jour, dit Keinec en désignant l-horizon.

– Et une barque qui double le promontoire, ajouta Marcof.

– C-est Carfor, sans doute, dit Jahoua.

– Est-ce ton canot, Keinec ?

– Non.

– Alors, ce n-est pas le berger.

0745 – Attends, Marcof ! fit brusquement le jeune homme en
arrêtant le marin par le bras. Voici une seconde barque,
et cette fois c-est la mienne.

– Allons, tout va bien ! répondit Marcof.

– Que devons-nous faire ?

– Gagner la grotte et attendre. Nous le prendrons dans so
n terrier, dit vivement Jahoua.

– Oh ! nous avons le temps, mon gars ; Carfor a la marée
contre lui. Il n-abordera pas avant deux heures d-ici.

– Demeurons dans notre embarcation. Nous sommes cachés pa
r le rocher. Dès qu-il sera à terre, nous pourrons lui cou
per la retraite.

– Bien pensé, Keinec ! et nous ferons comme tu le dis, ré
pondit Marcof.
0746
Les trois hommes effectivement entrèrent dans leur canot
et attendirent. A l-horizon, à la lueur des premiers rayon
s du jour naissant, on voyait un point noir se détacher su
r les vagues ; mais il fallait l–il exercé d-un marin pou
r reconnaître une barque.

Le moment où Keinec avait signalé l-arrivée du canot mont
é par Carfor, du moins il le supposait, ce moment, disons-
nous, correspondait à peu près à celui de l-entrée de Raph
aël et de Diégo dans l-abbaye de Plogastel ; car nos lecte
urs se sont aperçus sans doute que pour revenir à Marcof e
t à ses deux compagnons, nous les avions fait rétrograder
de vingt-quatre heures. Keinec ne s-était pas trompé dans
la supposition qu-il avait faite. C-était effectivement Ia
n Carfor qui, après avoir quitté le comte de Fougueray et
le chevalier de Tessy près d-Audierne, avait remis à la vo
ile pour regagner la baie des Trépassés.

Après avoir doublé le promontoire, le vent changeant brus
0747quement de direction et venant de terre, le sorcier s-
était vu contraint de carguer sa voile et de prendre les a
virons. Aussi avançait-il lentement, et Marcof n-avait-il
pas eu tort en annonçant à Jahoua que celui qu-ils attenda
ient tous trois ne toucherait pas la terre avant deux heur
es écoulées.

Carfor était seul dans le canot. Ramant avec nonchalance,
il repassait dans sa tête les événements de la nuit derni
ère. De temps en temps il laissait glisser les avirons le
long du bordage de la barque, et portait la main à sa cein
ture, à laquelle était attachée la bourse que lui avait do
nnée le chevalier. Il l-ouvrait, contemplait l-or d-un -il
étincelant, y plongeait ses doigts avides du contact des
louis, et un sourire de joie illuminait sa physionomie sin
istre. Puis il reprenait les rames, et gouvernait vers le
fond de la baie.

– Cent louis ! murmurait-il ; cent louis d-abord, sans co
mpter ce que j-aurai encore demain. Ah ! si l-on pouvait a
0748cheter des douleurs avec de l-or, comme je viderais ce
tte bourse pour songer à ma vengeance. Que je les hais ces
nobles maudits ! Quand donc pourrais-je frapper du pied l
eurs cadavres sanglants ? Billaud-Varenne et Carrier me di
sent d-attendre ! Attendre ! Et qui sait si je vivrai asse
z pour voir luire ce jour tant souhaité ! Keinec a-t-il su
ivi mes instructions ? reprit-il après quelques minutes de
silence. Aura-t-il tué Jahoua ? Oh ! si cela est Keinec m
-appartiendra tout à fait. Le sang qu-il aura versé sera l
e lien qui l-unira à moi, et alors je le ferai agir. Il me
servira, lui !- il frappera pour moi !

La quille du canot s-enfonçant dans le sable fin qui couv
rait les bas-fonds de la baie, vint, en rendant l-embarcat
ion stationnaire, interrompre le cours des pensées du sorc
ier breton. Il abordait.

Marcof s-avança doucement dans l-ombre, guettant l-instan
t favorable pour se placer entre Carfor et la mer, tandis
que ses deux compagnons gagnaient chacun l-un des sentiers
0749 des falaises, afin de couper tout moyen de fuite à ce
lui qu-ils supposaient avec raison avoir contribué à l-enl
èvement d-Yvonne.

XVI

LES TORTURES.

Carfor sauta à terre et amarra soigneusement le canot à u
n gros piquet enfoncé sur la plage.

– Je le ramènerai cette nuit à Penmarckh, murmura-t-il, e
t je dirai à Keinec que j-en ai eu besoin- Le gars ne se d
outera de rien.

En parlant ainsi, Carfor se dirigeait vers la grotte, lor
squ-il s-arrêta tout à coup. La branche de résine dont Kei
nec s-était servi pour pénétrer dans la grotte avec Marcof
, et que le jeune marin avait jetée à terre sans prendre s
oin de la remettre dans le brasier, venait de frapper les
0750regards de Carfor. Son intelligence, toujours prompte
à soupçonner, lui dit qu-il fallait que quelqu-un fût venu
, pour que cette branche aux trois quarts brûlée fût éloig
née de plus de cent pas du feu qu-il avait laissé allumé t
oute la nuit pour faire croire à sa présence.

– Qui donc est venu ? se demanda-t-il. Le comte et le che
valier, Billaud-Varenne et Keinec, sont les seuls qui euss
ent osé, à dix lieues à la ronde, s-aventurer la nuit dans
la baie des Trépassés ! Or, je quitte à l-instant le comt
e et le chevalier ; Billaud-Varenne est à Brest. Keinec n-
avait pas son canot ! Qui donc serait-ce ?

Carfor réfléchit longuement ; puis il se frappa le front
et pâlit.

– Marcof ! murmura-t-il ; Marcof, peut-être !

– Tu ne te trompes pas, répondit une voix rude.

0751 Carfor se retourna vivement et tressaillit. Marcof ét
ait debout entre le berger et le canot.

– Que me veux-tu ? demanda Carfor.

– Te parler.

– A moi ?

– En personne.

– Pourquoi ?

– Tu le sauras.

– Je ne veux pas t-entendre.

– Tu n-en es pas le maître.

– Tu as donc résolu de me contraindre.
0752
– Certainement.

– Mais-

– Assez.

Et Marcof se retournant :

– Venez, dit-il.

Jahoua et Keinec parurent. En voyant Keinec, la physionom
ie de Carfor exprima une joie réelle.

– Ah ! pensa le berger, Keinec est ici ; il est fort : to
ut n-est pas perdu.

Et s-adressant à Marcof :

– Encore une fois, dit-il, que me veux-tu ?
0753
– Entrons dans la grotte, tu le sauras.

Carfor obéit, et marcha vers sa demeure dans laquelle il
pénétra. Marcof et ses deux compagnons l-y suivirent pas à
pas. Marcof prit pour siége un quartier de rocher. Keinec
et Jahoua se tinrent debout à l-entrée de la grotte. Carf
or promenait autour de lui un regard sombre et résolu ; il
attendait que Marcof lui adressât la parole.

– D-où viens-tu ? lui dit le marin.

– Que t-importe ?

– Je veux le savoir.

– De quel droit m-interroges-tu ?

– Du droit qu-il me plaît de prendre, et, si tu le veux,
du droit du plus fort.
0754
– Je ne te comprends pas !

– C-est ton dernier mot ?

– Oui.

– Réfléchis !

– Inutile !

– Très-bien ! dit froidement Marcof.

– Carfor ! s-écria Keinec en s-avançant, il faut que tu p
arles !

– Qu-as-tu fait d-Yvonne ? demanda Jahoua en même temps.

Le jour qui naissait à peine n-avait pas jusqu-alors perm
0755is à Carfor de distinguer les traits du second compagn
on de Marcof. Terrifié par la subite apparition du marin q
u-il redoutait et savait son ennemi, le berger ne s-était
remis de son trouble qu-en reconnaissant Keinec dont il es
pérait un secours. Mais, en voyant tout à coup Jahoua, qu-
il croyait mort, car il n-avait pas douté un seul instant
que Keinec ne l-eût tué, en voyant le fermier, disons-nous
, ses yeux exprimèrent malgré lui ce qui se passait dans s
on âme. Marcof sourit ironiquement.

– Tu ne t-attendais pas à les voir ensemble, n-est-ce pas
? dit-il.

Carfor garda le silence. Alors Marcof s-adressant aux deu
x jeunes gens :

– Laissez-moi faire, continua-t-il, et gardez l-entrée de
la grotte ; je vous l-ordonne.

Keinec et Jahoua se reculèrent, tandis que Marcof, se tou
0756rnant vers Carfor, reprenait :

– Encore une fois, veux-tu répondre aux questions que je
vais t-adresser ?

– Non !

– Tonnerre ! tu parleras, cependant.

Marcof prit un bout de corde qui gisait à terre, et, sans
ajouter un seul mot, il le coupa en deux à l-aide d-un po
ignard qu-il tira de sa ceinture. Cela fait, il répandit u
n peu de poudre sur un rocher, et roula dedans le bout de
la corde qu-il convertit ainsi en mèche.

– Pour la troisième fois, fit-il encore en s-adressant à
Carfor, veux-tu répondre !

Le berger détourna la tâte.

0757 – Garrottez-le ! ordonna le marin.

Jahoua et Keinec se précipitèrent sur Carfor. Le misérabl
e voulut opposer de la résistance, mais, terrassé en une s
econde, il fut bientôt mis dans l-impossibilité de faire u
n seul mouvement. Les deux hommes lui tinrent solidement l
es jambes et les bras.

– Attachez-lui les mains, continua Marcof impassible ; se
ulement, laissez-lui les pouces libres- Là, continua-t-il
en voyant ses ordres exécutés. Maintenant, Keinec, prends
ce bout de mèche et place-le entre ses pouces ; mais serre
vigoureusement, que la corde entre bien dans les chairs.

Keinec s-empressa d-obéir. Lorsque les deux pouces de Car
for furent liés ensemble, de façon que la mèche se trouvât
prise entre eux et passât de quelques lignes, Marcof tira
un briquet de sa poche, fit du feu et approcha l-amadou a
llumé du bout de corde. Le feu se communiqua rapidement à
0758la poudre dont la mèche était saupoudrée.

– Attendons un peu maintenant, reprit Marcof d-une voix p
arfaitement calme. Le drôle va parler tout à l-heure, et i
l sera aussi bavard que nous le voudrons.

Carfor sourit avec incrédulité.

– De plus solides que toi ont demandé grâce à ce jeu-là !
– continua le marin en reprenant sa place. Demande à Keine
c, il connaît l-invention pour l-avoir vu pratiquer en Amé
rique parmi les peuplades sauvages. Tu souris, à présent,
mais quand les chairs commenceront à griller lentement, tu
parleras, et même tu crieras.

Keinec et Jahoua frémissaient d-impatience. Marcof les ca
lma du geste. Les deux jeunes gens se rappelant le serment
d-obéissance qu-ils avaient fait à leur compagnon, n-osai
ent exprimer toute leur pensée, mais ils trouvaient la tor
ture trop longue, car tous deux songeaient à Yvonne et à c
0759e que la pauvre enfant pouvait être devenue. Pendant q
uelques minutes, le plus profond silence régna dans la gro
tte. Puis Carfor ne put retenir un soupir.

– Cela commence ! fit observer Marcof. Je savais bien que
le procédé était infaillible.

En effet, l-extrémité de la mèche s-était consumée et la
corde commençait à brûler plus lentement encore les pouces
du berger. Suivant l-expression de Marcof, la chair grill
ait sous l-action du feu. La peau se noircit et la chair v
ive se trouva en contact avec la mèche enflammée. La souff
rance devait être horrible. La figure de Carfor, pâle comm
e un linceul, s-empourprait par moments, et les veines de
son cou et de son front se gonflaient à faire croire qu-el
les allaient éclater. Une sueur abondante perlait à la rac
ine des cheveux et inonda bientôt son visage. Sa bouche se
crispa ; ses membres se roidirent. Marcof contemplait d-u
n -il froid les progrès de la douleur qui commençait à ter
rasser le sauvage Breton.
0760
– Veux-tu parler ? dit-il.

Carfor le regarda avec des yeux ardents de haine.

– Non ! répondit-il.

– A ton aise ! nous ne sommes pas pressés.

– Si je le tuais ! s-écria Keinec.

– Silence ! fit Marcof en écartant le jeune homme qui s-é
tait avancé.

La douleur devint tellement vive que Carfor ne put étouff
er un cri.

– Au secours ! cria-t-il ; à moi !- à l-aide !-

– Crois-tu donc que quelqu-un soit ici pour t-entendre ?
0761Tes amis les révolutionnaires ne sont pas là.

– A moi ! les âmes des Trépassés ! hurla le berger, Keine
c et Jahoua tressaillirent. Marcof remarqua le mouvement.

– Nous ne croyons pas à tes jongleries, se hâta-t-il de d
ire. Inutile de jouer au sorcier, entends-tu ? Tes contes
sont bons pour effrayer les enfants et les femmes, mais no
us sommes ici trois hommes qui ne craignons rien. N-est-ce
pas, mes gars ?

– Dis-nous où est Yvonne ? fit Keinec en secouant le berg
er par le bras.

– Laisse-le ! il te le dira tout à l-heure, répondit Marc
of.

Carfor, en proie à la douleur, se roulait par terre dans
des convulsions effrayantes.
0762
– Il ne parlera pas ! fit Jahoua.

– Bah ! continua Marcof en haussant les épaules. J-ai vu
des Indiens qui n-avaient la langue déliée qu-à la troisiè
me mèche, et j-ai de quoi en faire deux autres.

– Déliez-moi ! déliez-moi ! s-écria Carfor.

– Tu parleras ?

– Oui !

– Tu diras la vérité ?

– Oui !

– Détache la mèche, Jahoua.

Le fermier trancha les liens d-un coup de couteau. Carfor
0763 poussa un soupir et s-évanouit.

– Va chercher de l-eau, Keinec, continua froidement Marco
f.

Mais avant que le jeune homme ne fût revenu, le berger av
ait rouvert les yeux. Marcof alors procéda à l-interrogato
ire.

– Tu sais qu-Yvonne a disparu ? dit-il à Carfor.

– Oui ! répondit le berger.

– On l-a enlevée ?

– Oui !

– Tu as aidé à l-enlèvement ?

Carfor hésita.
0764
– La seconde mèche ! fit Marcof.

– Je dirai tout ! s-écria Carfor, dont les cheveux se hér
issèrent à la pensée d-une torture nouvelle.

– Réfléchis avant de répondre ! Ne dis que la vérité, ou
tu mourras comme un chien que tu es.

– Je dirai ce que je sais ; je te le jure.

– Réponds : tu as aidé à l-enlèvement ?

– Oui.

– Tu n-étais pas seul ?

– Non.

– Qui t-accompagnait ?
0765
– Deux hommes : le maître et le valet.

– Le nom du maître ?

– Je l-ignore !

– Le nom du maître !

– Je ne sais pas !

– Tonnerre ! s-écria Marcof en laissant enfin éclater la
colère qu-il s-efforçait de contenir depuis si longtemps.
Tonnerre ! le temps presse, et l-on martyrise peut-être la
jeune fille, tandis que les gendarmes vont revenir à Foue
snan traquer le père. La seconde mèche !

– Grâce ! s-écria Carfor.

– La seconde mèche !
0766
– Je parlerai !-

– Faites vite, mes gars ! continua le marin.

Keinec et Jahoua obéirent. Carfor, incapable de se défend
re, poussait des cris déchirants. La seconde mèche, fut at
tachée et allumée. Le malheureux devenait fou de douleur ;
car les chairs se rongeaient au point de laisser l-os à n
u.

– Le nom de cet homme ? demanda Marcof.

– Grâce ! pitié !

– Son nom ?

– Le chevalier de Tessy !

– Pourquoi a-t-il enlevé Yvonne ?
0767
– Il l-aimait !

– Combien t-a-t-il payé, misérable infâme ?

Carfor ne put répondre. Marcof renouvela sa question.

– Cinquante louis ! murmura le berger.

– Chien ! tu ne mérites pas de pitié !

– Qu-il meure ! s-écria Jahoua.

– Plus tard, répondit Keinec. Après Marcof, c-est à moi q
u-il appartient.

Carfor s-était évanoui de nouveau. Marcof délia une secon
de fois les cordes, et le berger revint à lui.

– Où est Yvonne ? demanda le marin.
0768
– Je l-ai laissée près d-Audierne.

– Mais où l-a-t-on emmenée ?

– Je ne sais pas.

– Réponds !

– Je ne sais pas.

Cette fois Carfor prononça ces paroles avec un tel accent
de vérité, que Marcof vit bien qu-il ignorait en effet ce
qu-était devenue la jeune fille.

– Partons ! s-écrièrent Jahoua et Keinec.

– Allez armer le canot !

Les jeunes gens s-élancèrent. Marcof se rapprocha de Carf
0769or et lui posa la pointe de son poignard sur la gorge.

– Le chevalier de Tessy a avec lui un compagnon ? dit-il.

– Oui, répondit Carfor.

– Le nom de ce compagnon ?

– Le comte de Fougueray.

– Ce sont des agents révolutionnaires ?

Carfor leva sur le marin un -il où se peignait la stupéfa
ction.

– Réponds ! ou je t-enfonce ce poignard dans la gorge ! c
ontinua Marcof en faisant sentir au misérable la pointe de
son arme.
0770
– Tu as deviné.

– Quels sont les autres agents avec toi et eux deux ?

– Billaud-Varenne et Carrier.

– Où sont-ils ?

– A Brest.

– Les mots de passe et de reconnaissance ? Parle vite, et
ne te trompe pas !

– Patrie et Brutus.

– Sont-ils bons pour toute la Bretagne ?

– Non !

0771 – Pour la Cornouaille seulement ?

– Oui !

– C-est bien.

En ce moment Keinec et Jahoua rentrèrent dans la grotte.

– L-embarcation est à flot, et la brise vient de terre, d
it Keinec.

– Embarquons, alors.

– Un moment, continua le jeune homme en s-avançant vers C
arfor.

– Que veux-tu faire ?

– M-assurer qu-il ne fuira pas.
0772
Et Keinec, après avoir visité les liens qui retenaient Ca
rfor, le bâillonna, et, le chargeant sur ses épaules, il l
e porta vers une crevasse de la falaise. Puis, aidé par Ja
houa, il y introduisit le corps du berger et combla l-entr
ée avec un quartier de roc.

– Personne ne le découvrira là, et je le retrouverai ! mu
rmura-t-il.

Alors les trois hommes entrèrent dans le canot, et poussè
rent au large.

XVII

AUDIERNE.

Ainsi que l-avait fait remarquer Keinec, la brise était b
onne, car le vent venait de terre. Le canot glissant rapid
ement sur la vague, doubla le promontoire de la baie et mi
0773t le cap sur Audierne, où Carfor avait dit avoir laiss
é Yvonne.

Marcof espérait obtenir là de précieux renseignements. Ma
is le destin semblait avoir pris à tâche de contrarier et
de retarder les recherches des trois hommes en venant au s
ecours des misérables qu-ils poursuivaient. A peine l-emba
rcation prenait-elle la haute mer qu-une saute de vent vin
t entraver sa marche. Une forte brise de nord-ouest souffl
a tout à coup.

Keinec et Jahoua usaient leurs forces en se couchant sur
les avirons sans pouvoir gagner sur le vent debout qui se
carabinait de plus en plus, suivant l-expression des matel
ots. Marcof était trop bon marin pour ne pas reconnaître q
u-il deviendrait bientôt impossible de lutter contre la br
ise. Risquer de faire sombrer le canot eût été l-acte d-un
fou.

– Il faut retourner à Penmarckh ! dit-il.
0774
– Retourner ! s-écrièrent ensemble les deux jeunes gens.

– Eh ! sans doute ! que voulez-vous faire ? Bientôt nous
reculerons au lieu d-avancer. Virons de bord et retournons
au Jean-Louis. La brise nous y portera promptement. Je fe
rai armer le grand canot ; je prendrai avec nous douze hom
mes, et alors nous gagnerons sur le vent.

Keinec interrogea le ciel et poussa un profond soupir.

– Allons par terre ! dit Jahoua.

– Nous arriverons une heure plus tard, répondit Marcof.

– Alors virons de bord.

– C-est ton avis, Keinec ?

0775 – Oui.

– Armez les deux avirons à tribord et attendons, car nous
allons virer sous le vent, et la lame commence à être for
te.

Ces ordres exécutés, l-embarcation, obéissant à l-impulsi
on du gouvernail, présenta d-abord le travers à la brise,
puis tourna vivement sur elle-même.

– Larguez la toile mes gars, et laissons courir, dit Marc
of.

Trois quarts d-heure ne s-étaient pas écoulés que le cano
t accostait le lougre. Le soleil s-élevait rapidement sur
l-horizon. Marcof fit armer le grand canot, commanda les c
anotiers de service, et sans prendre le temps de descendre
à terre il fit pousser au large.

La nouvelle embarcation était vaste et spacieuse, et pouv
0776ait aisément contenir trente hommes. Tenant admirablem
ent la mer, et enlevée par douze avirons habilement maniés
, elle luttait avec avantage contre le vent. Néanmoins, ce
ne fut que vers l-approche de la nuit qu-elle parvint à g
agner Audierne.

L-entrée du canot dans le petit port vient donc correspon
dre au moment où Jocelyn venait de reconnaître le chevalie
r de Tessy et le comte de Fougueray dans les habitants mys
térieux de l-aile droite de l-abbaye de Plogastel, au mome
nt aussi où Hermosa plaçait devant Raphaël la carafe de Sy
racuse contenant le poison des Borgia. Marcof, Jahoua, et
Keinec se séparèrent pour aller aux renseignements.

Partout ils interrogèrent. Partout ils racontèrent briève
ment la disparition d-Yvonne. Nulle part ils ne purent obt
enir une seule parole qui les mît sur la trace des ravisse
urs. Les deux jeunes gens étaient en proie au plus violent
désespoir. Marcof seul conservait sa raison.

0777 – Fouillons le pays, dit-il.

– Mais il n-y a ni village ni château dans les environs !
répondit Jahoua. Carfor nous aura trompés.

– Je ne le crois pas.

– L-abbaye de Plogastel est déserte, fit observer Keinec.

– Dirigeons-nous toujours vers l-abbaye. La forêt est voi
sine, et le comte de La Bourdonnaie aura peut-être été plu
s heureux que nous.

Jahoua secoua la tête.

– Je n-espère plus, dit-il.

– Ils auront gagné les îles anglaises, ajouta Keinec.

0778 – Tonnerre ! s-écria Marcof avec colère, le désespoir
est bon pour les faibles ! Restez donc ici. Si vous ne vo
ulez plus continuer les recherches, je les ferai seul !

Et, jetant sa carabine sur son épaule, le marin se dirige
a vers la campagne. Keinec et Jahoua s-élancèrent à sa sui
te. Arrivé à la porte d-une ferme voisine, Marcof s-arrêta
.

– Tu dois avoir des amis dans ce pays ? dit-il à Jahoua.

– Oui, répondit le fermier.

– Connais-tu le propriétaire de cette ferme ?

– C-est Louis Kéric, mon cousin.

– Frappe alors, et demande des chevaux.

0779 En voyant Marcof ferme et résolu, ses deux compagnons
sentirent renaître une lueur d-espoir ; Jahoua obéit vive
ment. Le fermier auquel il s-adressait mit son écurie à la
disposition de son cousin. Trois bidets vigoureux furent
lestement sellés et bridés. Les trois hommes partirent au
galop. Dix heures du soir sonnaient à l-église d-Audierne
à l-instant où ils s-élançaient dans la direction de l-abb
aye. Marcof était en tête.

Arrivés à la moitié environ du chemin qu-ils avaient à pa
rcourir pour atteindre l-abbaye de Plogastel, les trois ca
valiers, qui suivaient au galop la route bordée de genêts,
entendirent un sifflement aigu retentir à peu de distance
. Marcof étendit vivement la main.

– Halte ! dit-il en retenant son cheval.

– Pourquoi nous arrêter ? demanda Keinec.

– Parce que nos amis pourraient nous prendre pour des enn
0780emis et tirer sur nos chevaux. Attendez !

Le marin répondit par un sifflement semblable à celui qu-
il avait entendu, puis il l-accompagna du cri de la chouet
te.

Alors il mit pied à terre.

– Tiens mon cheval, dit-il à Jahoua. Et il s-approcha des
genêts. Deux ou trois hommes apparurent de chaque côté de
la route.

– Fleur-de-Chêne ! dit Marcof en reconnaissant l-un d-eux
.

– Capitaine ! répondit le paysan en saluant avec respect.

– Avez-vous des prisonniers ?

0781 – Aucun encore.

– Tonnerre ! s-écria le marin en laissant échapper un ges
te d-impatience furieuse. Vous veillez cependant ?

– Tous les genêts sont gardés.

– Et les routes ?

– Surveillées.

– Où est M. le comte ?

– Dans la forêt.

– Bien, j-y vais. Donne le signal pour qu-on laisse conti
nuer notre route, car nous n-avons pas le temps de nous ar
rêter.

Fleur-de-Chêne prit une petite corne de berger suspendue
0782à son cou et en tira un son plaintif. Le même bruit fu
t répété quatre fois, affaibli successivement par la dista
nce.

– Vous pouvez partir, dit le paysan.

– Et toi, veille attentivement.

Marcof se remit en selle, et les trois hommes continuèren
t leur route en activant encore les allures de leurs cheva
ux. Bientôt ils atteignirent l-endroit où se soudait au ch
emin qu-ils parcouraient l-embranchement de celui conduisa
nt à Brest.

– Continuons, dit Jahoua en voyant Marcof hésiter.

– Non, répondit le marin. Peut-être se sont-ils réfugiés
dans l-abbaye, et alors ils doivent garder l-entrée de la
route. Prenons celle de Brest, nous traverserons les genêt
s en mettant pied à terre, et nous pénétrerons en escalada
0783nt les murs de clôture du jardin. De ce côté, on ne no
us attendra pas.

– Au galop ! fit Keinec en s-élançant sur la route indiqu
ée.

Bien évidemment le hasard protégeait Diégo, car, sans la
réflexion de Marcof, les trois cavaliers, continuant droit
devant eux, se fussent trouvés face à face avec le comte
et Hermosa, qui quittaient en ce moment l-abbaye après le
meurtre de Raphaël.

XVIII

LE MOURANT.

Après avoir fourni une course rapide, accomplie dans le p
lus profond silence, Marcof Keinec et Jahoua atteignirent
les genêts. De l-autre côté, on apercevait les clochetons
aigus, les tourelles gothiques et les toits aux corniches
0784sculptées de l-abbaye de Plogastel, qui, plus sombres
encore que le ciel noir, se détachaient au milieu des ténè
bres.

Marcof et ses deux compagnons entrèrent dans les genêts.
Mettant tous trois pied à terre, ils attachèrent solidemen
t les brides de leur monture à un bouquet de vieux saules
qui se dressait à peu de distance de la route. Puis ils s-
enfoncèrent dans la direction de l-abbaye, se frayant un c
hemin au milieu des hautes plantes dont les rameaux angule
ux se rejoignaient en arceaux au-dessus de leurs têtes bie
ntôt ils atteignirent le mur du jardin.

Ce mur très-élevé eût rendu l-escalade assez difficile, s
i le temps et la négligence des employés de la communauté
n-eussent laissé à la pluie le soin d-établir de petites b
rèches praticables pour des gens même moins agiles que les
deux marins. Marcof et Keinec furent bientôt sur l-arête
du mur et aidèrent Jahoua à les rejoindre. Tous trois saut
èrent ensemble dans le jardin parfaitement désert, à l-ext
0785rémité duquel se dressait la façade noire du bâtiment.

Ils traversèrent le petit parc dans toute sa longueur et
examinèrent attentivement l-abbaye. Aucune lumière révélat
rice ne brillait aux fenêtres de ce côté.

– L-abbaye est déserte ! murmura Jahoua.

– Allons dans la cour ! répondit Marcof.

Ils pénétrèrent dans le rez-de-chaussée du couvent à l-ai
de d-une croisée entr-ouverte.

– Puis, traversant en silence les cellules et le corridor
, ils se trouvèrent au pied de l-escalier.

– Il y a de la lumière au premier étage ! fit Keinec à vo
ix basse, en désignant de la main une faible lueur qui ray
onnait doucement au-dessus de sa tête.
0786
– Montons, répondit Marcof.

– Je garde la porte ajouta Jahoua ; vous m-appellerez si
besoin est.

Marcof et Keinec gravirent les marches de pierre de l-esc
alier. Arrivés sur le palier du premier étage, ils s-arrêt
èrent indécis et hésitants. Un long corridor se présentait
à eux.

A droite une porte ouverte donnait accès dans une pièce é
clairée. C-était la chambre d-Hermosa, que, dans leur préc
ipitation, les deux misérables n-avaient pas pris soin de
refermer. Marcof s-avança vivement.

– Personne ! dit-il.

– Personne ! répéta Keinec étonné.

0787 Ils ressortirent. A quelques pas plus loin, dans le c
orridor, se présenta une seconde porte, fermée cette fois,
mais sous laquelle passait une traînée de lumière. Marcof
et Keinec écoutèrent, lis entendirent un soupir, une sort
e de plainte douloureuse ressemblant au râle d-un agonisan
t.

– Cette chambre est habitée, murmura le jeune homme.

– Entrons ! répondit Marcof sans hésitation.

La porte résista.

– Elle est fermée en dedans ! reprit Keinec.

– Mais, on dirait entendre les plaintes d-un mourant. Eco
ute !-

– C-est vrai !

0788 – Eh bien ! enfonçons la porte.

– Frappe !

Keinec, d-un violent coup de hache, fit sauter la serrure
. La porte s-ouvrit, mais ils demeurèrent tous deux immobi
les sur le seuil. Ils venaient d-apercevoir un horrible sp
ectacle.

Cette cellule était celle dans laquelle expirait le cheva
lier de Tessy. Diégo, on s-en souvient peut-être, avait re
nversé les candélabres. Raphaël, seul et se sentant mourir
, s-était traîné sur les dalles et était parvenu à allumer
une bougie. Mais sa main vacillante n-avait pu achever so
n -uvre. La bougie enflammée s-était renversée sur la tabl
e et avait communiqué le feu à la nappe. La flamme, brûlan
t lentement, avait gagné les draperies des fenêtres. Rapha
ël, en proie aux douleurs que lui causait le poison, se se
ntait étouffer par les tourbillons de fumée qui emplissaie
nt la chambre. Dans les convulsions de son agonie, il avai
0789t renversé la table et le feu avait atteint ses vêteme
nts. Incapable de tenter un effort pour se relever, il sub
issait une torture épouvantable. Ses jambes étaient couver
tes d-horribles brûlures, et au moment où Marcof et Keinec
pénétrèrent dans la pièce sur le plancher de laquelle il
gisait, le feu gagnait son habit.

Marcof s-élança, brisa la fenêtre, arracha les rideaux à
demi consumés et les jeta au dehors. Keinec, pendant ce te
mps, avait saisi un seau d-argent dans lequel Jasmin avait
fait frapper du champagne, et en versait le contenu sur R
aphaël. Puis, aidé par le marin, il transporta le mourant
dans la chambre d-Hermosa.

– Cet homme se meurt et est incapable de nous donner aucu
n renseignement, dit Marcof après avoir déposé Raphaël sur
un divan. Il y a eu un crime commis ici ; tout nous porte
à le croire. Fouillons l-abbaye, Keinec, et peut-être déc
ouvrirons-nous ce que nous cherchons.

0790 Keinec pour toute réponse saisit un candélabre chargé
de bougies et s-élança au dehors. Marcof redescendit près
de Jahoua.

Tous deux fermèrent soigneusement la porte d-entrée, en r
etirèrent la clé, et, remontant au premier étage, ils se s
éparèrent pour parcourir, chacun d-un côté différent, le d
édale des corridors et des cellules. Mais ce fut en vain q
u-ils fouillèrent le couvent depuis le premier étage jusqu
-aux combles, ils ne découvrirent rien.

Jahoua, qui était redescendu et pénétrait successivement
dans les cellules, poussa tout à coup un cri terrible. Kei
nec et Marcof accoururent. Ils trouvèrent le fermier à gen
oux dans la chambre de l-abbesse et tenant entre ses mains
une petite croix d-or.

– Qu-y a-t-il ? s-écria Marcof.

– Cette croix ! répondit Jahoua.
0791
– Eh bien !

– C-est celle d-Yvonne.

– En es-tu certain fit Keinec en bondissant.

– Oui ! c-est sur cette croix qu-Yvonne priait à bord du
lougre pendant la tempête. Elle la portait toujours à son
cou.

– Alors ! on l-avait conduite ici ? dit Marcof.

– Qu-est-elle devenue ?

– L-abbaye est déserte !

– On l-aura enlevée de nouveau.

– Mon Dieu ! où l-aura-t-on conduite ?
0792
– L-homme que nous avons trouvé nous le dira ! s-écria Ke
inec.

Et tous trois se précipitèrent vers la chambre d-Hermosa.
Raphaël n-avait pas fait un seul mouvement ; seulement le
râle était devenu plus sourd et bientôt même il cessa tou
t à fait.

– Il est mort ! fit Jahoua.

Marcof lui posa la main sur le c-ur.

– Pas encore, répondit-il ; mais il n-en vaut guère mieux
.

– Comment le faire parler ?

– Fouille-le, Keinec ; peut-être trouverons-nous quelque
indice.
0793
Keinec arracha l-habit et la veste qui couvraient Raphaël
. Il plongea ses mains frémissantes dans les poches, et en
retira un papier.

– Donne s-écria Marcof en le lui arrachant.

C-était une lettre. Le marin l-ouvrit rapidement.

– L-écriture de Carfor ! fit-il.

– Lis ! dit Keinec.

– Adressée au chevalier de Tessy ! continua Marcof.

– Celui qui a enlevé Yvonne ! s-écrièrent les deux jeunes
gens.

– Cet homme est le chevalier de Tessy, alors ?

0794 – Je tiens donc l-un de ces misérables ! murmura Marc
of avec une joie féroce.

Tous trois d-un même mouvement soulevèrent Raphaël.

– Il faut lui donner la force de parler ! s-écria Jahoua
; que nous sachions ce qu-il a fait d-Yvonne et ce qui s-e
st passé ici, dussions-nous pour cela hâter sa mort.

Raphaël fit un mouvement. Il porta la main à sa poitrine
et à sa gorge, et balbutia quelques mots qu-il fut impossi
ble de comprendre.

– Il veut boire dit Marcof en interprétant le geste dû mo
urant.

Jahoua descendit et remonta bientôt, apportant un vase pl
ein d-eau fraîche qu-il approcha de la bouche du chevalier
. Raphaël y trempa ses lèvres et parut éprouver un peu de
bien-être. Keinec le soutenait. Les lumières des bougies f
0795rappaient en plein sur la figure décomposée du misérab
le. Marcof porta la main à son front.

– C-est étrange ! murmura-t-il.

– Qu-est-ce donc ? demanda Keinec.

Marcof ne lui répondit pas, mais, prenant un flambeau, il
l-approcha du visage de Raphaël pour mieux en examiner le
s traits.

– C-est étrange ! répéta-t-il, il me semble reconnaître c
et homme ! et j-ai beau fouiller dans mes souvenirs, je ne
puis me rappeler positivement à quelle époque ni dans que
lles circonstances je l-ai rencontré.

– N-est-ce donc pas là le chevalier de Tessy ? s-écria Ja
houa.

– Je l-ignore, répondit Marcof, et cependant cette lettre
0796 porte bien ce nom et semble lui appartenir.

– Je crois qu-il a fait un mouvement ! dit Keinec.

– Alors nous allons savoir qui il est.

Et tous trois se rapprochèrent du moribond, Marcof de plu
s en plus singulièrement préoccupé, Keinec et Jahoua pouss
és par l-unique désir d-apprendre de cet homme ce qu-était
devenue la jeune fille qu-ils aimaient tous deux.

XIX

LA FOR-T DE PLOGASTEL.

Raphaël sembla reprendre un peu de force. Il entendait dé
jà, mais il ne voyait pas encore. Il éprouvait cette court
e absence de douleurs qui précède le dernier moment.

– Vous êtes le chevalier de Tessy, n-est-ce pas ? demanda
0797 Marcof.

Raphaël fit un effort. Un – oui – bien faible vint expire
r sur ses lèvres.

– Qu-as-tu fait d-Yvonne ? s-écria Keinec.

– Yvonne- balbutia le mourant.

– Oui. Yvonne que tu as enlevée, misérable, dit Jahoua. R
éponds vite ! qu-en as-tu fait ?

– Il m-a empoisonné ! fit Raphaël en suivant le cours de
ses pensées sans paraître avoir compris ce que lui demanda
it le fermier.

– Empoisonné ? s-écria Marcof.

– Oui, empoisonné ! – L-aqua-tofana ! – la fiole que lui
avait donnée-
0798
Raphaël ne put achever : de nouvelles douleurs crispaient
ses traits bouleversés. Marcof lui secoua le bras.

– Qui t-a empoisonné ? dit-il à voix basse.

– Lui-

– Qui, lui ?

– Oh !- J-étouffe !- Je brûle !- A moi ! balbutia le malh
eureux en se tordant.

– Mon Dieu ! nous ne saurons rien !- s-écria Jahoua avec
désespoir.

– Que faire ? il va mourir ! dit Keinec. Marcof, viens à
notre aide !

– Marcof ?- répéta Raphaël que ce nom prononcé parut fair
0799e revenir à lui. Marcof !

– Me connais-tu donc ?

– Oui-

– Alors, réponds-moi. Où est Yvonne ?

– Oh ! tu me vengeras ! fit Raphaël en se cramponnant au
bras du marin, tu me vengeras !-

– Mais, de qui ?

– De lui- de celui qui- m-a assassiné.

– Son nom ?

– Oh !- je ne puis- J-étouffe trop- je-

Et Raphaël, portant les mains à sa poitrine arracha ses v
0800êtements et s-enfonça les ongles dans les chairs.

– Yvonne ! Yvonne ! s-écria Keinec.

– Je ne sais pas, répondit le mourant.

– Que s-est-il donc passé ici ? fit Marcof en regardant a
utour de lui.

Puis revenant à Raphaël :

– Qui était avec toi ici ?

– Lui.

– Mais qui donc ? le comte de Fougueray peut-être ?

– Oui.

– C-est lui qui t-a empoisonné ?
0801
– Oui.

– Ton frère ! s-écria le marin en reculant d-épouvante. R
aphaël se dressa sur son séant.

– Ce n-est pas mon frère ! dit-il d-une voix nette.

– Que dis-tu ? fit Marcof en s-élançant près de lui.

– La vérité !

– Oh ! je te reconnais ! je te reconnais ! Je t-ai vu dan
s les Abruzzes !

Raphaël regarda Marcof avec des yeux hagards.

– Ton nom ! s-écria le marin.

– Raphaël ! Venge-moi ! venge-moi ! Je vais tout te dire.
0802 Tu sauras la vérité- tu les livreras à la justice- El
le n-est pas notre s-ur- c-est sa maîtresse à lui- à-

Raphaël s-arrêta. Il demeura quelques secondes la bouche
entr-ouverte comme s-il allait prononcer un mot, puis il r
etomba sur le divan, et se roidit dans une convulsion supr
ême.

– Il est mort ! s-écria Keinec.

– Mort ! répéta Marcof avec stupeur.

– Mort ! Et nous ne savons rien ! fit Jahoua en se tordan
t les mains.

Les trois hommes se regardèrent. En ce moment, le bruit d
-une détonation lointaine arriva jusqu-à eux par la fenêtr
e ouverte. Cette détonation fut suivie de plusieurs autres
; puis tout rentra dans le silence.

0803 – Qu-est-ce cela ? fit Keinec.

Marcof, sans répondre, s-élança vers la fenêtre. Il écout
a attentivement : deux nouveaux coups de feu firent encore
résonner les échos, et ces coups de feu furent suivis rap
idement d-un sifflement aigu et du son d-une corne.

– Partons ! dit-il brusquement ; partons ! Nos amis vienn
ent d-arrêter quelqu-un ! Peut-être est-ce l-autre, son co
mplice, son meurtrier qu-ils ont pris ! Hâtons-nous. Cet h
omme est bien mort ! continua-t-il en s-approchant de Raph
aël. Le couvent est désert, allons à la forêt.

Tous trois quittèrent vivement l-abbaye. La forêt de Plog
astel était proche ; ils y arrivèrent rapidement en passan
t au milieu des embuscades royalistes. Marcof se fit recon
naître des paysans et demanda un guide pour le conduire ve
rs le comte de La Bourdonnaie. Le chef des royalistes étai
t assis au pied d-un chêne gigantesque situé au centre d-u
n vaste carrefour vers lequel rayonnaient quatre routes di
0804fférentes. Debout, près de lui, appuyé sur son fusil,
se tenait un homme de taille moyenne, mais dont l-extérieu
r décelait une force musculaire peu commune. Cet homme éta
it M. de Boishardy.

Marcof laissa Keinec et Jahoua à quelque distance, et s-a
vança seul vers les deux chefs qui paraissaient plongés da
ns une conversation des plus attachantes et des plus série
uses. M. de Boishardy parlait ; M. de La Bourdonnaie écout
ait. A la vue de Marcof, le narrateur s-interrompit pour l
ui tendre familièrement la main.

– Vos hommes viennent de faire des prisonniers ? demanda
le marin en se tournant vers le comte de La Bourdonnaie, a
près avoir répondu au salut amical qui lui était adressé.

– Oui, répondit le royaliste ; j-ai entendu les coups de
feu et le signal.

0805 – Où sont-ils ?

– On va les amener ici.

– Bien ! Je les attendrai près de vous si toutefois je ne
suis pas un tiers importun.

– Nullement, mon cher Marcof. Vous arrivez, au contraire,
dans un moment favorable. Il n-y a pas de secret entre no
us, et M. de Boishardy me rapportait des nouvelles des plu
s graves.

– Des nouvelles de Paris ? demanda Marcof.

– Oui, répondit de Boishardy. Je les ai reçues il y a qua
tre heures à peine, et j-ai fait quinze lieues pour venir
vous les communiquer.

– Sont-elles donc si importantes ?

0806 – Vous allez en juger, mon cher. Depuis votre départ
de la capitale il s-y est passé d-étranges choses. Ecoutez
.

Et Boishardy, prenant une liasse de lettres et de papiers
qu-il avait posés sur un tronc d-arbre renversé, placé à
côté de lui, se mit à les parcourir rapidement tout en s-a
dressant à ses deux auditeurs.

– Nos dernières nouvelles, vous le savez, étaient à la da
te du 26 mai dernier. Voici celles qui leur font suite : –
Le 5 juin l-Assemblée nationale a ôté au roi le plus beau
de ses droits, celui de faire grâce. Le 6, le roi et la f
amille royale, qui allaient monter en voiture pour accompl
ir une promenade, se sont vus contraints à rentrer aux Tui
leries sous les menaces du peuple ameuté. Le 10, une nouve
lle publication du – Credo d-un bon Français – a eu lieu d
ans plusieurs journaux, et a excité encore la fureur popul
aire. Vous vous rappelez cette pièce ridiculement fatale q
ui, en février dernier, a accompagné et peut-être causé la
0807 tentative de ces braves c-urs que les révolutionnaire
s ont cru flétrir en leur donnant le nom de – chevaliers d
u Poignard ? –

– Parbleu ! dit Marcof, je sais encore par c-ur ce credo
dont vous parlez. Le voici tel que je l-ai appris : – Je c
rois en un roi, descendu de son trône pour nous, qui étant
venu au sein de la capitale par l-opération d-un général,
s-est fait homme, qui a permis que son pouvoir royal fût
mis dans le tombeau ; mais qui ressuscitera bientôt- –

– Précisément, interrompit Boishardy. Eh bien ! cette sec
onde publication a fait plus de mal encore peut-être que l
a première. – Pour se venger du dévouement dont faisaient
preuve un grand nombre de sujets fidèles, le peuple, perfi
dement conseillé, a abreuvé d-outrages notre malheureux pr
ince, sous les fenêtres duquel les chansons insultantes re
tentissaient à toute heure. Enfin, le 20 juin, le roi prit
un parti énergique que lui conseillaient depuis longtemps
ses frères et les émigrés. A la nuit fermée, il a quitté
0808secrètement les Tuileries, et, accompagné de la reine,
du dauphin, de Madame Royale, de madame Elisabeth et de m
adame de Tourzel, gouvernante des enfants de France, il s-
est élancé sur la route de Montmédy. Une heure plus tard M
ONSIEUR et MADAME partaient du Luxembourg pour gagner la f
rontière des Pays-Bas.

– Quoi ! s-écria Marcof stupéfait, le roi abandonne sa pr
opre cause ? Il quitte Paris, il quitte la France peut-êtr
e ?

– Telle était son intention effectivement, dit le comte d
e La Bourdonnaie ; car M. de Bouillé, à la tête du régimen
t de Royal-Allemand, était parti de Metz pour aller au-dev
ant du roi et protéger sa fuite.

– Eh bien ! ne l-a-t-il donc pas fait ?

– Il n-a pu le faire !

0809 – Quoi ! le roi est revenu ?

– Oui, dit Boishardy ; mais revenu par force. Reconnu à S
ainte-Menehould par le maître de postes Drouet, il a été a
rrêté à Varennes par les soins de Sauze, procureur de la c
ommune, et par Rouneuf, l-aide-de-camp de Lafayette, envoy
é de Paris en toute diligence.

– Le roi arrêté ! dit Marcof avec une stupeur profonde.

– Oui, arrêté ! et écroué le 25 dans son propre palais, i
nterrogé comme un criminel par des commissaires de l-Assem
blée, et gardé à vue ainsi que sa famille, par les soldats
révolutionnaires !

Marcof laissa échapper un énergique juron, et fit craquer
, par un mouvement involontaire, la batterie de sa carabin
e.

– Le roi, continua Boishardy, avait été ramené de Varenne
0810s par trois envoyés de l-Assemblée : Latour-Maubourg,
Pétion et Barnave, qui ont voyagé dans la même voiture que
la famille royale, tandis que Maldan, Valory et Dumoutier
, les trois gardes-du-corps qui s-étaient dévoués pour acc
ompagner leur prince, étaient liés et garrottés sur le sié
ge, exposés aux injures de la populace, qui riait autour d
u cortége de la royale victime ! Pendant ce temps, savez-v
ous ce que faisait le bon peuple parisien ? Il arrachait l
es enseignes où se trouvait l-effigie, les armoiries ou se
ulement le nom du roi ; il brisait dans tous les lieux pub
lics le buste de Louis XVI et un piquet de cinquante lance
s faisait des patrouilles jusque dans le jardin des Tuiler
ies en portant sur une bannière : – Vivre libre ou mourir
Louis XVI s-expatriant n-existe plus pour nous. –

– Mais, dit La Bourdonnaie, que fait la classe riche, la
classe aisée ?

– La bourgeoisie ? répondit Boishardy ; elle fait chauffe
r le four pour manger les gâteaux. Elle rit, elle plaisant
0811e ; elle a adopté un nouveau jeu, celui de – l-émigret
te – ou de – l-émigrant – ou de – Coblentz. C-est une espè
ce de roulette suspendue à un cordon qui lui donne un mouv
ement de va-et-vient perpétuel. – C-est une rage ! Aux por
tes des boutiques, m-écrit-on, aux fenêtres, dans les prom
enades, dans les salons, à toute heure et partout, les hom
mes, les femmes et les enfants s-en amusent.

– Mais le roi, le roi ? dit encore Marcof.

– Je vous répète qu-il est prisonnier. Tenez, voici le jo
urnal l-Ami du roi, lisez, et vous verrez qu-il ne peut te
nter une nouvelle évasion : un commandant de bataillon pas
se la nuit dans le vestibule séparant le salon de la chamb
re à coucher de Marie-Antoinette. Trente-six hommes de la
milice citoyenne vont monter la garde dans l-intérieur des
appartements. Un égout conduisant les eaux du château des
Tuileries à la rivière doit être bouché, et on doit même
murer les cheminées. Lafayette donnera dorénavant le mot d
-ordre sans le recevoir du roi, et les grilles des cours e
0812t des jardins seront tenues fermées. Quant à l-Assembl
ée nationale, elle cumule maintenant les deux pouvoirs exé
cutif et délibérant.

– Ensuite ? demanda La Bourdonnaie en voyant Boishardy s-
arrêter, et remettre ses papiers, ses lettres et ses journ
aux dans sa poche.

– C-est ici où s-arrêtent mes nouvelles, à la date du 26
juin. Le dernier acte de l-Assemblée nationale a été de fa
ire apporter le sceau de l-Etat sur son bureau, et de décl
arer pour l-avenir ses décrets exécutoires, quoique privés
de la sanction royale.

– Ainsi, dit Marcof, le roi n-est plus rien ?

– A peine existe-t-il même de nom.

– Ils ont osé cela !

0813 – Oh ! ils oseront bien autre chose encore si on les
laisse faire !

– Mais on ne les laissera pas faire ! s-écria le comte de
La Bourdonnaie en se levant.

– C-est ce qu-il faut espérer ! répondit Boishardy. Cepen
dant l-insurrection a bien de la peine à lever hautement l
a tête.

Marcof réfléchissait profondément.

– La Rouairie commence à agir, dit le comte.

– Mais nous n-avons encore que quelques hommes autour de
nous.

– Les autres viendront.

– Quand cela ?
0814
– Bientôt, mon cher. Mes renseignements sont certains et
précis ; avant un an, la Bretagne et la Vendée seront en a
rmes : avant un an, la contre-révolution aura sur pied une
armée formidable ; avant un an, nous serons les maîtres d
e l-ouest de la France !

– Un an, c-est trop long. Qui sait d-ici là ce que devien
dra le roi ?

– Nos paysans se décident lentement, vous le savez.

– Activons-les, poussons-les, entraînons-les !

– Comment ?

– Tuez les b-ufs des retardataires et allumez une botte d
e foin sous leurs toits ; tous marcheront.

– S-ils viennent à nous par force, ils nous abandonneront
0815 vite.

– Peut-être ; mais le point essentiel est d-agir vite.

– Que font les émigrés ?

– Ils dansent de l-autre côté du Rhin, et se moquent de n
ous !-

Le comte de La Bourdonnaie haussa les épaules.

– Ils nous enverront bientôt des quenouilles comme à ceux
de la noblesse qui n-ont pas encore quitté la France.

– C-est à quoi ils songent, soyez-en certains !

– Corbleu ! que le roi ne s-appuie donc que sur sa nobles
se de province. Elle ne l-abandonnera pas, celle-là !-

– Nous le prouverons, Boishardy.
0816
Marcof, on le voit, ne prenait plus qu-une part silencieu
se à la conversation. Toujours absorbé par ses pensées int
imes, il était trop préoccupé pour pouvoir s-y mêler activ
ement. Son esprit, un moment distrait par les récits de Bo
ishardy, s-était promptement reporté sur la situation prés
ente. Aussi, frappant le sol de la crosse de sa carabine :

– Ces prisonniers ne viennent pas ! dit-il avec impatienc
e.

XX

L-INTERROGATOIRE.

Un cri d-appel retentit au loin. Un second plus rapproché
lui succéda.

– Voici nos hommes ! fit le comte.
0817
Keinec et Jahoua s-étaient rapprochés. Une douzaine de ch
ouans, conduisant au milieu d-eux une femme, un homme et u
n enfant, sortirent d-une allée voisine et s-avancèrent.

– Où les avez-vous pris, mon gars ? demanda M. de La Bour
donnaie.

– Près d-Audierne, répondit un paysan.

– Ils n-étaient que trois ?

– Pardon, monsieur le comte, il y avait avec eux un autre
homme.

– Où est-il ?

– Il a pris la fuite et nos balles n-ont pu l-atteindre.

0818 – Maladroits !

– Nous avons fait pour le mieux.

– Les prisonniers sont attachés ?

– Oui, monsieur le comte.

– C-est bien- je vais les interroger.

Les paysans se retirèrent, et les prisonniers demeurèrent
en face du comte. Ces prisonniers, nos lecteurs l-ont dev
iné sans doute, n-étaient autres que Jasmin, Hermosa et He
nrique. L-enfant, nous pensons l-avoir dit, n-avait pas on
ze ans encore. Effrayé de ce qui se passait, il se tenait
étroitement serré contre sa mère.

Jasmin, pâle et défait, tremblait de tous ses membres, je
tant autour de lui des regards effarés. Hermosa, fière et
hautaine, relevait dédaigneusement la tête, et semblait dé
0819fier ceux entre les mains desquels elle se trouvait. L
e comte de La Bourdonnaie commença par interroger Jasmin.

– Qui es-tu ? lui demanda-t-il.

Mais avant que le valet pût ouvrir la bouche pour répondr
e, Hermosa se tournant vers lui :

– Je te défends de parler ! dit-elle d-une voix impérativ
e.

– Oh ! oh ! belle dame ! fit Boishardy en souriant ironiq
uement, vous oubliez, je crois, devant qui vous êtes.

– C-est parce que je m-en souviens que je parle ainsi.

– Vraiment ?

– Je suis femme de qualité !
0820
– Et nous sommes gentilshommes.

– On ne s-en douterait pas.

– Vous plairait-il de vous expliquer ?

– Des gentilshommes ne font pas d-ordinaire le métier de
voleurs de grand chemin.

– Tonnerre ! s-écria Marcof, ne discutons pas et dépêchon
s.

– Laissez-moi faire, mes amis, dit M. de Boishardy en s-a
dressant au comte de La Bourdonnaie et au marin. Madame vo
udrait sans doute prolonger la conversation, mais je vous
réponds qu-elle va parler nettement.

Hermosa sourit.

0821 – D-abord, continua le gentilhomme, nous ne sommes nu
llement des voleurs, mais bien des personnages politiques.
Veuillez vous rappeler cela. Une insulte nouvelle pourrai
t vous coûter la vie à tous trois. Réfléchissez !- Vous ve
nez de défendre à cet homme de répondre, n-est-ce pas ? Eh
bien ! ce sera vous alors, madame, qui allez nous faire c
et honneur. Ne riez pas !- je vous affirme que je ne mens
jamais. Veuillez m-écouter ; je commence : Qui êtes-vous ?

– Comme je ne vous reconnais pas le droit de m-interroger
, pas plus que celui de m-avoir arrêtée, je ne vous répond
rai pas.

– La chose devient piquante ! Cet enfant est votre fils ?
continua Boishardy en indiquant Henrique.

Hermosa ne répondit que par un sourire railleur. Marcof s
e mordait les lèvres avec impatience et tourmentait la bat
terie de sa carabine. Boishardy, parfaitement calme, siffl
0822a doucement. Un paysan s-avança : c-était Fleur-de-Chê
ne.

– Ton fusil est-il chargé ? demanda le chef.

– Oui.

– Très-bien. Appuie un peu le canon sur la poitrine de ce
t enfant.

Fleur-de-Chêne épaula son arme et en dirigea l-extrémité
à bout portant sur Henrique. Hermosa poussa un cri et voul
ut se jeter entre son fils et l-arme meurtrière, mais Marc
of lui saisit le bras et la cloua sur place.

– Mon fils ! dit-elle. Grâce !-

– Allons donc ! je savais bien que je vous ferais répondr
e ! continua Boishardy. Maintenant, Fleur-de-Chêne, attent
ion, mon gars ; je vais interroger madame, à la moindre hé
0823sitation de sa part à me répondre, tu feras feu sans q
ue je t-en donne l-ordre.

– Ça sera fait ! répondit le paysan.

Hermosa était d-une pâleur extrême. En proie à la rage de
se voir contrainte à obéir, effrayée du péril qui menaçai
t Henrique, elle tordait ses belles mains sous les cordes
qui les retenaient captives.

– Votre nom ? demanda Boishardy.

– Je suis la marquise de Loc-Ronan.

– La marquise de Loc-Ronan ! s-écria Marcof en bondissant
.

– Crois-tu qu-elle mente ? fit Boishardy.

– Non ! non ! répondit le marin. Elle doit dire vrai, et
0824c-est la Providence qui l-a conduite ici !

Puis, se retournant vers Hermosa :

– Vous êtes la s-ur du comte de Fougueray et du Chevalier
de Tessy, n-est-ce pas ? demanda-t-il.

– Répondez ! dit Boishardy.

– Oui.

– Oh ! mes yeux s-ouvrent enfin ! murmura Marcof.

– Yvonne ! Yvonne ! glissa Keinec son oreille.

– Nous allons tout savoir, patience ! répondit le marin.

Boishardy continua l-interrogatoire.

0825 – D-où venez-vous ?

– De chez mon frère.

– Où était votre frère ?

– A l-abbaye de Plogastel.

– Ici près ?

– Oui !

– Où alliez-vous ?

– A Audierne.

– Pourquoi faire ?

– Pour m-y embarquer.

0826 – Vous vouliez quitter la France ?

– Je voulais seulement quitter la Bretagne.

– Quel est l-homme qui vous accompagne ?

– Mon valet.

– Il se nomme ?

– Jasmin.

– Et celui qui a fui.

– C-est mon frère.

– Le comte de Fougueray ?

– Oui.

0827 – Connaissez-vous ce comte ? demanda Boishardy à Marc
of.

– Oui, répondit le marin ; c-est un agent révolutionnaire
.

– Vous en êtes certain ?

– J-en ai les preuves.

– Alors, il faut les faire fusiller, n-est-ce pas ?

– C-est mon avis !- dit le comte de La Bourdonnaie ; quoi
que tuer une femme me répugne, même lorsqu-il s-agit du bi
en de notre cause.

Boishardy fit un geste d-indifférence.

– Attendez ! s-écria Marcof, il faut que je l-interroge.

0828
– Interrogez, mon cher ami !

– Fleur-de-Chêne, dit Marcof, fais toujours attention-

Puis, revenant à Hermosa :

– Avec qui étiez-vous à l-abbaye ?

– Avec mon frère, je l-ai dit.

– Avec le comte seulement ?

– Mais-

– Vous hésitez ?

– Non ! s-écria Hermosa.

– Répondez donc !
0829
– Il y avait un autre homme avec nous.

– Le nom de celui-là ?

– La chevalier de Tessy.

– Votre second frère ?

– Oui.

– Vous mentez.

– Monsieur !

– Cet homme n-est pas votre frère.

– Monsieur !

– Fleur-de-Chêne ! s-écria Marcof.
0830
– Grâce !- fit Hermosa en se laissant tomber à genoux.

– Faut-il faire feu ? demanda froidement le paysan.

– Attends encore !- répondit Marcof.

Hermosa réfléchit rapidement. Elle se sentait prise dans
des mains de fer. Fallait-il avouer tout ? Fallait-il nier
obstinément ?

Un aveu la perdait à tout jamais, car c-était raconter sa
vie infâme. D-un autre côté, ceux qui lui parlaient et qu
i l-interrogeaient ne pouvaient pas avoir de preuves contr
e ses assertions au sujet de sa famille. Elle se résolut à
soutenir le mensonge.

– Répondez ! reprit Marcof.

– Vous pouvez tuer mon enfant, monsieur, vous pouvez me f
0831aire tuer ensuite, fit Hermosa avec l-apparence d-une
victime résignée ; mais vous ne sauriez me contraindre à m
entir.

– Ainsi le chevalier de Tessy est votre frère ?

– Oui.

– Soit ; je ne puis pas malheureusement vous prouver le c
ontraire. Mais songez bien maintenant à me répondre franch
ement, car je jure Dieu que votre fils mourrait sans pitié
!

– Interrogez donc !

– Où avez-vous laissé le chevalier ?

– A l-abbaye.

– Pourquoi ?
0832
– Il était malade.

– Prenez garde !

– Je dis la vérité.

– Attention, Fleur-de-Chêne, attention, mon gars, et tire
sur l-enfant à mon premier geste.

Hermosa tressaillit involontairement. Elle devinait où al
lait en venir son interrogateur.

– Le chevalier était empoisonné ! accentua fortement Marc
of.

– Oui, répondit Hermosa sans hésiter, car elle comprenait
que le moindre retard dans ses paroles coûterait la vie à
Henrique.

0833 Au milieu de ses vices, dans sa vie de criminelle déb
auche, cette femme avait conservé au fond de son c-ur un a
mour effréné pour son enfant. Mais cet amour était celui d
e la louve pour ses louveteaux.

– Qui a empoisonné le chevalier ?

– Le comte de Fougueray.

– Son frère ! s-écria Marcof. Vous entendez, messieurs ?

– Qui a versé le poison ? demanda Boishardy.

– Moi !

– Qu-elle meure donc ! fit le comte de La Bourdonnaie. Ce
tte misérable me fait horreur !

– Non ! dit vivement Marcof ; je lui promets la vie si el
0834le dit là vérité sur ce que j-ai encore à lui demander
.

– Faites, répondit Boishardy.

– Vous devez savoir que le chevalier de Tessy avait enlev
é une jeune fille ? continua le marin.

– Je le sais.

– Elle se nomme Yvonne.

– Oui.

– L-avez-vous vue ?

– Oui.

– Quand cela ?

0835 – Il y quelques heures à peine.

Keinec et Jahoua poussèrent un rugissement de joie et de
colère. Marcof les arrêta de la main. Puis, revenant à Her
mosa :

– Où était cette jeune fille ?

– A l-abbaye.

– Où est-elle ?

– Ecoutez-moi, fit vivement la misérable, craignant qu-on
ne prit pour hésitation de sa part l-ignorance où elle ét
ait effectivement de ce qu-était devenue Yvonne.

Elle raconta brièvement ce qu-elle savait. Elle dit comme
nt Yvonne avait été atteinte par les crises nerveuses, com
ment le comte l-avait saignée, comment lui et le chevalier
l-avaient enfermée dans la cellule de l-abbesse, et comme
0836nt enfin elle, Hermosa, avait constaté le soir la disp
arition extraordinaire de la jeune fille. Il y avait un te
l cachet de vérité à ses paroles, il était si naturel de s
upposer qu-Yvonne eût profité de la plus légère circonstan
ce favorable pour fuir, que Marcof et ceux qui écoutaient
Hermosa ne doutèrent pas qu-elle ne parlât sincèrement.

– La jeune fille est peut-être retournée à son village, d
it le comte de La Bourdonnaie.

– C-est possible, répondit Boishardy.

– Non, dit Marcof ; elle devait être trop faible, et il y
a loin d-ici à Fouesnan. Et puis, vos gars qui gardent le
pays l-auraient déjà arrêtée.

– Mais qu-est-elle devenue alors ? s-écria Jahoua.

– Avez-vous visité les souterrains ? demanda Hermosa qui
avait compris facilement que les trois hommes avaient été
0837à l-abbaye.

Il lui était fort indifférent que l-on retrouvât ou non Y
vonne, et elle espérait attendrir ses juges en ayant l-air
de leur donner tous les éclaircissements qui étaient en s
on pouvoir.

– Il y a donc des souterrains dans l-abbaye ? demanda Mar
cof.

– Oui, dit Fleur-de-Chêne, et de fameux !

– Tu les connais ?

– Oui.

– Tu vas venir avec nous et nous conduire.

– Partons ! s-écrièrent Jahoua et Keinec.

0838 – Guide-les, Fleur-de-Chêne. Je vous rejoins, mes gar
s, dit Marcof.

Fleur-de-Chêne et les deux jeunes gars disparurent prompt
ement. Hermosa poussa un soupir de soulagement. Henrique n
-était plus menacé par le fusil du paysan breton.

– Qu-allons-nous faire de cette femme ? demanda M. de La
Bourdonnaie en désignant Hermosa.

Marcof l-entraîna, ainsi que Boishardy, à quelques pas, e
t, baissant la voix :

– Il ne faut pas la tuer, dit-il.

– Elle peut nous être utile ?

– Peut-être.

– Nous devons la garder à vie, alors ?
0839
– Oui.

– Je m-en charge, fit Boishardy.

– Où la conduirez-vous ?

– Au château de La Guiomarais, où est le quartier général
de La Rouairie.

– Très-bien.

– Je l-emmènerai cette nuit même.

Les trois chefs allaient se séparer, lorsqu-un paysan par
ut dans la petite clairière où ils se trouvaient.

– Qu-y a-t-il, Liguerou ? demanda vivement le comte.

– Un message pour vous, monsieur.
0840
– De quelle part ?

– De la part d-un monsieur que je ne connais pas, répondi
t le paysan en présentant une lettre à La Bourdonnaie.

– Où as-tu vu ce monsieur ?

– A deux lieues d-ici, sur la route d-Audierne. Il traver
sait les genêts avec une femme habillée en religieuse et u
n autre homme âgé. Nous les avons arrêtés, mais il nous a
donné le mot de passe et il a ajouté les paroles convenues
et qui désignent un chef. Alors, au moment de s-éloigner,
il m-a rappelé ; je suis revenu ; il a écrit une lettre s
ur un papier avec un crayon, et il me l-a remise en m-ordo
nnant de vous la porter sans retard. J-ai obéi.

– Bien, mon gars.

Le paysan se recula, tandis que le comte brisait le cache
0841t ou plutôt déchirait une enveloppe collée avec de la
mie de pain.

– Kérouët, dit-il en s-adressant à un homme qui tenait à
la main une torche de résine enflammée, éclaire-moi.

Kérouët s-approcha vivement pour obéir à son chef. Quelqu
es lignes étaient tracées sur le verso de l-enveloppe. Ces
quelques lignes contenaient les mots suivants :

– Prière au comte de La Bourdonnaie de faire passer cette
lettre par une main fidèle au capitaine Marcof, commandan
t le lougre le Jean-Louis en relâche à Penmarckh. –

– Marcof, dit le comte en tendant la lettre au marin, cec
i est pour vous.

– Pour moi ?

– Voyez ce que l-on m-écrit.
0842
Marcof prit la lettre et l-enveloppe. A peine eut-il jeté
les yeux sur les lignes tracées au crayon qu-il tressaill
it et qu-une joie immense illumina sa mâle figure. Il vena
it de reconnaître l-écriture du marquis de Loc-Ronan. Pren
ant la torche des mains de Kérouët et se retirant à l-écar
t, il lut avidement. Puis il revint vers le comte et son c
ompagnon.

– Messieurs, dit-il, il faut que je vous parle. Eloignez
tout le monde.

La Bourdonnaie donna l-ordre d-emmener les prisonniers et
de veiller sur eux.

– Qu-y a-t-il ? demanda Boishardy lorsqu-ils furent seuls
tous trois.

– Je suis autorisé à vous révéler un secret, répondit Mar
cof. Ecoutez-moi attentivement. Le marquis de Loc-Ronan n-
0843est pas mort.

– Philippe n-est pas mort ! s-écria Boishardy.

– Impossible ! fit le comte ; j-ai assisté à ses funérail
les.

– Je vous le répète pourtant : le marquis de Loc-Ronan n-
est pas mort.

– Impossible ! impossible !

– Cette lettre est de lui. Voyez sa signature. Elle est d
atée de ce soir même.

– C-est une bénédiction du ciel ! murmura M. de La Bourdo
nnaie en regardant la lettre que lui présentait Marcof.

– C-est un bras et un c-ur de plus dans nos rangs, ajouta
Boishardy.
0844
– Expliquez-nous ce mystère, Marcof !

– Je ne puis vous révéler les causes qui ont déterminé le
marquis à se faire passer pour mort. Il faut même que vou
s gardiez le plus profond secret à cet égard. Toujours est
-il qu-il est vivant. Il quitte la Bretagne cette nuit mêm
e, et voici ce qu-il m-écrit avec ordre de vous communique
r ses intentions.

– Nous écoutons.

Marcof commença la lecture de la lettre :

– Mon cher et aimé Marcof, écrivait le marquis, si tu m-a
s cru mort, je viens porter d-un seul coup et sans prépara
tion aucune la joie dans ton âme, car je n-ignore pas les
sentiments qui t-attachent à moi. Si le bruit de ma mort n
-est pas encore arrivé jusqu-à toi, j-en bénirai le ciel q
ui t-aura ainsi évité une douleur profonde. Dans tous les
0845cas, voici ce qu-il est important que tu saches ; le s
oir même du jour où mes funérailles ont été célébrées dans
le château de mes pères, je prenais la fuite avec Jocelyn
.

– Je me suis retiré dans l-abbaye de Plogastel, près de m
ademoiselle de Château-Giron, qui avait continué à habiter
le couvent. Je comptais attendre là ton retour et te donn
er les moyens de venir m-y joindre. Malheureusement, Dieu
en a ordonné autrement. Des misérables m-ont poursuivi et
ont découvert ma retraite. Je fuis donc ; je passe en Angl
eterre.

– Communique cette lettre à nos principaux amis, afin qu-
ils sachent ce que je vais faire et qu-ils connaissent nos
moyens de correspondre. Je vais à Londres d-abord ; là, j
e verrai Pitt, et je m-efforcerai d-obtenir des secours en
armes et en argent. Je solliciterais l-appui d-une flotte
anglaise, s-il ne me répugnait d-associer des étrangers à
notre cause.
0846
– S-il m-accorde les secours que je demande, le roi pourr
a l-en récompenser plus tard et rendre à l-Angleterre ce q
u-elle nous aura prêté. D-Angleterre j-irai en Allemagne ;
je verrai Son Altesse Royale monseigneur le comte de Prov
ence. Je prendrai ses ordres que je vous ferai passer.

– Tu pourras te mettre facilement en communication avec l
e pêcheur qui me conduit en Angleterre ; il se nomme Sala-
n et habite Audierne. A son retour, il te remettra une nou
velle lettre de moi. –

– C-est là tout ce qui concerne notre cause, messieurs, d
it Marcof en repliant la lettre.

– Je répondrai à Philippe, dit Boishardy, et je vous reme
ttrai la lettre, Marcof.

– Serez-vous encore à Penmarckh dans quatre jours ? deman
da le comte de La Bourdonnaie.
0847
– Oui ; je ne mettrai à la voile qu-après avoir reçu la s
econde lettre du marquis.

– Bien ; nous irons vous trouver à bord de votre lougre d
ans quatre nuits.

– Je vous attendrai, messieurs.

Marcof prit les mains de ses deux interlocuteurs.

– Pas de honte entre nous, dit-il ; avez-vous besoin d-ar
gent ?-

– Non, répondit le comte.

– Et vous, monsieur de Boishardy ?

– J-avoue qu-il m-en faudrait pour augmenter l-entraîneme
nt général.
0848
– Combien ?

– Oh ! beaucoup.

– Dites toujours.

– Vingt-cinq mille écus environ.

– Vous les aurez.

– Quand cela ?

– Quand vous viendrez à mon bord.

– Ah çà ! mon cher ami, le Pactole coule donc sur le pont
de votre lougre ? dit Boishardy en riant.

– Pas sur le pont, mais dans la cale.

0849 – Quoi ! sérieusement, cet argent est à vous ? demand
a La Bourdonnaie.

– J-ai trois cent mille livres à votre disposition, à bor
d du Jean-Louis, et cinq cent mille autres cachées dans un
endroit connu de moi seul. Cet or est consacré au besoin
de notre cause.

– Brave c-ur ! s-écria Boishardy ; il donne plus que nous
!

– J-ai toujours pensé que Marcof était un gentilhomme qui
reniait son origine et se cachait sous les habits d-un ma
telot, ajouta M. de La Bourdonnaie en s-inclinant avec une
gracieuse politesse.

– Ne vous occupez pas de cela, messieurs, répondit Marcof
en souriant avec fierté. Sachez seulement que je puis vou
s recevoir et vous serrer la main sans que vous descendiez
trop du rang où vous a placé chacun le nom de vos aïeux.
0850

– Nous n-en doutons pas, fit Boishardy en tendant sa main
ouverte au marin.

– Dans quatre nuits, n-est-ce pas ?

– C-est convenu.

– Et les prisonniers ?

– J-en réponds, dit encore Boishardy.

– Adieu donc !

Marcof quitta rapidement la clairière et prit la route de
l-abbaye de Plogastel.

– Oh ! se disait-il en se glissant dans les genêts.

0851 – Pauvre Philippe ! je sais maintenant tes secrets. J
e connais la cause de ta fuite. Je devine celle qui te fai
t abandonner la Bretagne au moment du danger. Mais je suis
là, frère, et je veille. Déjà deux des misérables qui ont
torturé ta vie sont entre mes mains, et le troisième ne m
-échappera pas ? Mon Dieu ! faites que je puisse rendre à
celui que j-aime de toute la force de mon c-ur cette tranq
uillité qu-il a perdue ! Que je le voie heureux et que je
meure après s-il le faut. Mais comment se fait-il que ce c
hevalier de Tessy soit le même homme que ce Raphaël que j-
ai rencontré jadis dans les Abruzzes ? Il y a là-dessous q
uelque horrible mystère que je saurai bien découvrir plus
tard. Oh ! que je trouve ce comte de Fougueray, que je le
tienne en ma puissance comme j-y tiens sa s-ur maudite, et
je parviendrai à leur faire révéler la vérité ! Va, Phili
ppe, tu seras heureux peut-être, mais je te ferai libre, j
e le jure !

Marcof était arrivé devant l-abbaye. Il monta rapidement
à la chambre où il avait laissé Raphaël. Le cadavre du mal
0852heureux était dans une décomposition complète. La forc
e du poison était telle qu-en quelques heures il avait acc
ompli l–uvre que la mort met plusieurs jours à faire. L-a
ir de la cellule était vicié par une odeur infecte et inso
utenable. Marcof sortit vivement. Il appela Keinec et Jaho
ua. Aucun d-eux ne lui répondit. L-abbaye semblait déserte
et abandonnée.

– Ils sont dans les souterrains, murmura Marcof ; ils n-o
nt pas besoin de moi en ce moment. Je vais visiter encore
la chambre qu-a habitée Yvonne et la sonder attentivement.
La jeune fille n-a pu fuir que par une ouverture secrète
qu-elle aura découverte.

Ce disant, le marin entra dans la cellule de l-abbesse. I
l visita avec une profonde attention le plancher et les mu
railles ; puis, ne découvrant rien et supposant que les me
ubles pouvaient cacher ce qu-il cherchait, il se mit en de
voir de les enlever de la chambre. Il s-adressa d-abord au
lit.
0853
Le lit ne recouvrait aucun indice qui put mettre Marcof s
ur la voie qu-Yvonne avait dû prendre pour se sauver. Alor
s il voulut repousser le bahut d-ébène. Le meuble résista.
On se rappelle qu-il était scellé à la muraille par l-un
de ses angles.

Marcof employa inutilement ses forces. Saisissant sa hach
e, il attaqua les deux battants de la porte du bahut. Le b
ois craqua sous l-acier. Marcof arracha la porte qui céda,
et sonda l-intérieur avec le manche de son arme.

Le fond, élevé sur quatre pieds, ne pouvait évidemment pa
s mériter un long examen. Il frappa sur le côté du meuble,
qui devait être appuyé au mur. Le panneau rendit ce son s
ec du bois derrière lequel il y a vide. Marcof poussa un c
ri de joie et attaqua plus vigoureusement encore l-ébène,
qui bientôt joncha le plancher de ses débris mutilés.

XXI
0854
DIEGO ET MARCOF.

Une heure avant que Marcof ne franchit le seuil de l-abba
ye un homme chevauchant sur un magnifique étalon anglais,
galopait à fond de train sur la plage, dans la direction d
-Audierne. Cet homme étant le comte de Fougueray. Arrivé d
ans la petite ville, et se jugeant à l-abri, il s-était ar
rêté pour réfléchir à sa situation et prendre un parti que
lconque.

– J-avais tort d-accuser Hermosa, pensait-il tandis que s
on cheval reprenait haleine, et que la vapeur s-échappant
de ses flancs enveloppait le cavalier dans un nuage de bro
uillard. Evidemment elle est tombée entre les mains des pa
ysans. Pourquoi ne l-ai-je pas emmenée de suite à Audierne
? Les drôles ont fait main basse sur l-or qui se trouvait
dans le coffre ! Je suis ruiné, complètement ruiné ! mauv
aise nuit ! C-est ce Raphaël maudit qui est cause de tout
cela avec sa manie d-enlever les jeunes filles ! Que Satan
0855 torture ce bélître amoureux, et j-espère pardieu qu-i
l n-y manque pas à cette heure. Que dois-je faire ? M-emba
rquer ? A peine me reste-il dix louis ! Ah ! si j-avais eu
le temps d-emporter cette argenterie massive que nous avo
ns découverte dans l-abbaye ! J-aurais dû la fondre en lin
gots ; rien n-était plus facile- Je réponds qu-il y en a b
ien pour vingt mille livres ! Vingt mille livres ! continu
a-t-il en soupirant. Joli denier pour un homme qui n-a pas
le sou ! Ah ! si je pouvais- Pour quoi pas ? fit-il tout
à coup en se redressant sur sa selle. Les souterrains du c
hâteau m-offrent un asile, et, en quelques heures, j-aurai
terminé mon opération métallurgique. Excellente idée ! Ou
i ; mais ces damnés chouans gardent les alentours. Ah ! ba
h ! qui ne risque rien n-a rien ! Risquons !

Et, rassemblant ses rênes, Diégo se remit en marche ; mai
s cette fois au pas de son cheval. Au moment de s-engager
de nouveau sur la route de l-abbaye, il s-arrêta encore.

– Je suis bien bon, murmura-t-il, de risquer à me faire p
0856rendre pour une cible par ces fusils bas-bretons ! N-a
i-je pas, pour pénétrer dans l-abbaye, les entrées des sou
terrains qui donnent dans la campagne ! Réfléchissons un p
eu ! La galerie que nous avons explorée en premier donne d
ans la forêt de Plogastel. N-y songeons pas. La forêt doit
servir de quartier général à ces royalistes endiablés. La
seconde est sur la route de Penmarckh. Si Yvonne a fui c-
est par là qu-elle ramènera du secours. Mais la troisième
?-

Et Diégo réfléchit profondément. Puis il reprit :

– La troisième, si j-ai bonne mémoire, aboutit près de Do
uarnenez, entre ce village et Pont-Croix, à quelque distan
ce de la mer. Environ à une lieue d-ici. Vingt minutes de
galop m-y conduiront, et, comme je suivrai la plage, je n-
aurai pas la crainte de rencontrer les chouans qui n-occup
ent que le haut pays. En route !

Diégo revint sur ses pas, traversa de nouveau Audierne, e
0857t s-élança dans la direction indiquée. Diégo montait u
n excellent coursier. En un quart d-heure il eut atteint P
ont-Croix. Rien n-était venu inquiéter sa marche. Là il s-
orienta.

Lorsque, après avoir pris possession de l-abbaye quelques
jours auparavant, il avait soigneusement visité les soute
rrains, il avait attentivement examiné les entrées qui y d
onnaient accès. Celle située sur le bord de la mer, à peu
de distance des falaises, était cachée aux regards des pas
sants par un travail admirable, -uvre d-une main habile. E
lle donnait dans une petite grotte étroite et fort basse d
ans laquelle il fallait pénétrer en se glissant sur les ge
noux. Une porte, enduite d-une épaisse couche de granit, é
tait pratiquée au fond de cette grotte, et, se mouvant par
un ressort artistement dissimulé, s-ouvrait sur la galeri
e. Diégo avait découvert le ressort faisant céder la porte
intérieurement. Donc, lorsqu-il eut dépassé Pont-Croix, i
l mit pied à terre, et conduisant son cheval par la bride,
il se dirigea vers la grotte qu-il atteignit bientôt.
0858
Alors il attacha son cheval à un arbre voisin et se gliss
a dans l-intérieur. Diégo était un homme de précaution. Il
avait sur lui une bougie et un briquet. Il fit du feu à l
-aide de l-un, et, le feu fait, il alluma l-autre. Puis il
pressa le ressort ; la porte s-ouvrit et il pénétra dans
la galerie.

Ce moment coïncidait précisément avec celui où Hermosa, J
asmin et Henrique étaient amenés devant le comte de La Bou
rdonnaie, M. de Boishardy et Marcof. Il y avait six heures
environ que la pauvre Yvonne gisait à terre en proie à la
fièvre et au délire.

Diégo, certain d-être seul, avança hardiment. Par mesure
de précaution, il tenait un pistolet à la main. Diégo avai
t été doué par la nature prodigue d-une imagination des pl
us vives. Son esprit, continuellement éveillé, travaillait
sans relâche. En traversant les souterrains, le projet d-
Hermosa, relatif à la seconde marquise de Loc-Ronan, lui r
0859evint en tête. Il sourit.

– J-ai eu tort de me plaindre, murmura-t-il. Les chouans
m-ont rendu grand service. Ils m-ont pris soixante-quinze
mille livres, mais ils me mettent en possession de plus de
deux millions. – Ils m-ont ruiné pour le moment, mais ils
me font riche pour l-avenir et libre pour le présent. Ma
foi ! j-avais assez d-Hermosa ! Elle est entre leurs mains
, qu-elle y reste ! C-est le seul souhait que je forme. J-
irai seul à Rennes. Je verrai Julie de Château-Giron, et j
e saurai bien la contraindre à m-abandonner sa fortune, lo
rs même qu-elle aurait appris la mort du marquis. Elle ne
voudra pas que l-on déshonore sa mémoire. L-argenterie de
la mère abbesse me mettra à même de faire le voyage et d-a
ttendre, s-il le faut, pour mieux réussir. Allons ! saint
Janvier le patron des lazzaroni, veille toujours sur moi !
Grâce lui soient rendues ! Ah ! fit-il tout à coup en pou
ssant un cri de surprise et en trébuchant. Il se retint à
la muraille. Mais la bougie lui avait échappé et s-était é
teinte en tombant. Diégo était brave. Cependant sa positio
0860n était assez critique pour qu-il fût excusable de res
sentir un mouvement de terreur.

Il était au milieu de souterrains inhabités depuis longte
mps. Quelque bête fauve avait pu en avoir fait son repaire
. Il avait heurté du pied un obstacle que l-on devait supp
oser être un corps étendu en travers de la galerie.

Aussi, s-appuyant à la muraille, son pistolet à la main,
il s-efforça de sonder les ténèbres. Il s-attendait à voir
des yeux flamboyants luire dans l-obscurité. Il n-en fut
rien. Rassuré par le silence qui régnait, Diégo se baissa
et chercha sa bougie. Bientôt il la retrouva et l-alluma p
romptement. Alors il regarda à ses pieds. Un corps inanimé
gisait sur le sol humide, et c-était l-obstacle causé par
ce corps qui avait fait trébucher l-Italien.

– Une femme ! s-écria Diégo en s-approchant davantage et
en se baissant pour mieux éclairer l-être privé de sentime
nt qui demeurait immobile à ses pieds. Une femme ! répéta-
0861t-il en posant la bougie sur la terre.

Ce corps, le lecteur l-a deviné, était celui de la malheu
reuse Yvonne. Lorsque les forces avaient manqué à la jeune
fille, elle était tombée en avant la face contre terre. D
epuis elle n-avait pas bougé. Diégo l-enleva dans ses bras
.

– Yvonne !- dit-il en demeurant stupéfait. Yvonne !- mort
e peut-être ! Non, continua-t-il, son c-ur bat encore. Com
ment a-t-elle pu se traîner jusqu-ici ? Oh ! je devine ! E
lle aura découvert dans la cellule quelque ouverture secrè
te que j-ignorais. Ma foi ! je lui ai rendu un grand servi
ce en la débarrassant de Raphaël, et elle m-en devra quelq
ue reconnaissance si elle en réchappe. Quelle jolie tête !
Per Bacco ! Hermosa n-avait pas eu tort d-en être jalouse
. Que diable vais-je en faire ?

Diégo se mit à réfléchir.

0862 – Le temps presse, ajouta-t-il. Il faut prendre un pa
rti. Elle est sans connaissance, incapable de se défendre.
Si je l-enlevais à mon tour ? Oui, mais elle m-embarrasse
ra. D-un autre côté, j-ai la solitude en horreur ! Elle re
mplacera Hermosa !

Sur cette détermination, Diégo prit dans ses bras le corp
s de la jeune fille, retourna vivement sur ses pas et atte
ignit bientôt l-entrée du souterrain.

– Je la retrouverai ici, murmura-t-il en la déposant douc
ement à terre, près de la porte donnant dans la grotte. Ma
intenant faisons vite !

Et, pressant sa course, il revint vers l-abbaye. Il pénét
ra dans le corps de bâtiment, et gravit rapidement le prem
ier étage de l-escalier. En poussant la porte de la chambr
e d-Hermosa, il recula.

– Raphaël ici ! s-écria-t-il à la vue du cadavre couché s
0863ur le divan. N-est-il pas mort encore ?

Il s-approcha vivement.

– Si fait, il est mort et bien mort ! continua-t-il. Mais
alors quelqu-un est venu ici ! On l-a transporté dans cet
te pièce ! Oh ! pourvu que le misérable n-ait pas eu le te
mps de parler !

Diégo demeura immobile. Un bruit de pas retentit au dehor
s. Diégo bondit vers le corridor.

– Je suis perdu ! on pénètre dans l-étage supérieur.

Il jeta autour de lui un coup d–il rapide. Une cellule é
tait ouverte ; il s-y précipita. Là, il retint sa respirat
ion, pour être à même de mieux entendre. Keinec, Jahoua et
Fleur-de-chêne venaient d-entrer dans l-abbaye.

– Montons-nous ? demanda Fleur-de-Chêne.
0864
– Oui, répondit Jahoua.

Diégo sentit une sueur froide inonder son visage. Le misé
rable craignait la mort, et il ne s-illusionnait pas sur s
a position. -tre pris était, pour lui, être tué.

Il ne doutait pas que les hommes qu-il entendait ne fusse
nt des chouans, et lui, agent révolutionnaire, devait péri
r sans miséricorde. Fleur-de-Chêne s-était élancé sur l-es
calier. Keinec le retint.

– Inutile, dit-il ; nous avons fouillé les étages supérie
urs. Allons de suite aux souterrains.

– Soit !

Les trois hommes s-éloignèrent. Diégo sentit une joie sup
rême succéder à l-angoisse qui le torturait. Il n-était pa
s découvert, donc il y avait encore de l-espérance. Il ent
0865endit les pas résonner sur les dalles du corridor, pui
s s-éloigner rapidement. Alors Diégo sortit de la cellule.
Il ne songeait plus à l-argenterie de l-abbesse.

Retenant sa respiration, se coulant le long des murailles
, il descendit les marches avec des précautions infinies.
Une fois au rez-de-chaussée, il écouta attentivement.

– Si je fuyais par la cour ? pensait-il.

Il fit quelques pas et s-arrêta.

– Non ! elle est sans doute gardée ; puis, je serais arrê
té dans les genêts !

Il revint vers l-escalier conduisant aux souterrains.

– S-ils sont dans les deux autres galeries, je suis sauvé
! murmura-t-il.

0866 Keinec, Jahoua et Fleur-de-Chêne étaient demeurés à l
-entrée des trois galeries, se consultant sur celle qu-ils
devaient explorer la première. Diégo pouvait entendre leu
rs paroles de l-endroit où il était.

Il sentait que des quelques minutes qui allaient suivre d
épendait son existence. Il essaya de balbutier une prière,
mais ses lèvres ne trouvaient que des blasphèmes.

Pâle et tremblant, il écoutait comme le criminel qui atte
nd l-arrêt de ses juges. Enfin les trois hommes prirent un
e décision. Ils continuèrent leurs recherches en poussant
en avant. Seulement Diégo ne put deviner tout d-abord, au
bruit de leurs pas, la direction qu-ils avaient prise.

Il resta au sommet de l-escalier souterrain, n-osant avan
cer encore, lorsqu-un nouveau bruit retentit derrière lui.
Quelqu-un pénétrait dans le couvent. Diégo se précipita e
n avant et descendit quelques marches sous l-empire d-une
terreur folle.
0867
C-étaient les pas de Marcof que l-Italien avaient entendu
s. Le marin, arrivant en dernier, avait voulu retourner à
la cellule qu-avait probablement occupée Yvonne. Une fois
de plus, Diégo voyait s-éloigner le péril.

Bientôt la marche de Marcof résonna au-dessus de la tête
du misérable. Alors il continua à descendre. Les trois gal
eries s-offrirent à lui. Toutes les trois étaient sombres,
et aucun rayon de lumière ne lui indiquait celle qu-avaie
nt suivie ceux qui venaient d-y pénétrer. C-était la galer
ie de gauche qui conduisait à la grotte.

Diégo examina d-abord attentivement celle de droite. Il a
vança doucement ; il ne vit rien. Alors il prit celle du m
ilieu. Au bout de quelques pas, il aperçut au loin la lueu
r d-une torche.

– Sauvé ! murmura-t-il avec joie.

0868 La galerie de gauche était libre. Diégo n-avait pas d
e lumière. Dans la précipitation de sa fuite, il avait lai
ssé la bougie allumée dans les souterrains près du cadavre
de Raphaël. Il se précipita donc dans l-obscurité, se gui
dant sur la muraille qu-il suivait de la main. Cependant i
l avançait rapidement. Déjà il avait franchi plus d-un tie
rs de la distance qui le séparait encore de la grotte, lor
squ-une porte s-ouvrit brusquement derrière lui et qu-un h
omme s-élança à son tour dans la galerie. Cet homme tenait
une torche à la main. C-était Marcof.

Le marin, après avoir brisé le bahut d-ébène, avait facil
ement découvert l-ouverture secrète donnant dans la cellul
e de l-abbesse, et espérant être sur les traces d-Yvonne,
il était descendu. En pénétrant dans la galerie, il vit un
homme bondir devant lui et s-éloigner.

Marcof appela, croyant avoir affaire à l-un de ses compag
nons qu-il savait être dans les souterrains. Ne recevant p
as de réponse, il poursuivit celui qui fuyait.
0869
– Arrête ! cria-t-il en tirant on pistolet de sa ceinture
, Arrête !- ou je fais feu !

Diégo continua sa course en augmentant de vitesse ; il ét
ait protégé par l-obscurité. Marcof fut donc obligé d-ajus
ter au hasard et de tirer au juger.

La balle effleura la tête de l-Italien et se perdit dans
la voûte. Mais Marcof, sa torche d-une main, sa hache de l
-autre, bondissait comme un lion en fureur à la poursuite
de sa proie.

Diego s-aperçut promptement qu-il ne pouvait lutter d-agi
lité ; il se retourna. Ne voyant qu-un seul homme, il tint
ferme. Le marin arriva sur lui. La torche qu-il portait l
e mettait en pleine lumière.

– Marcof ! s-écria Diégo dont les dents grincèrent de rag
e. Marcof ! je vais te payer la dette que je te dois !
0870
Et levant son pistolet, il fit feu presque à bout portant
. La balle atteignit le marin en pleine poitrine. Marcof p
oussa un cri rauque, tourna sur lui-même et tomba. En ce m
oment Keinec, Jahoua et Fleur-de-Chêne, attirés par le bru
it de la première détonation, accouraient en toute hâte.

Diégo était à l-extrémité du souterrain. Il saisit Yvonne
toujours étendue sans connaissance à l-endroit où il l-av
ait laissée, et faisant jouer le ressort, il s-élança dans
la grotte en attirant vivement la porte à lui.

– Sauvé, vengé, j-emporte la jolie Bretonne ! fit-il en s
ouriant et en pressant Yvonne sur sa poitrine. C-est trop
de bonheur ! A moi maintenant le plaisir, la liberté et le
s millions de la marquise !

Puis il se glissa avec son fardeau par l-étroite ouvertur
e, courut à son cheval, le détacha, plaça Yvonne sur l-enc
olure, sauta en selle, et disparut au galop dans la direct
0871ion de Brest au moment où Keinec, après avoir arraché
les gonds de la porte, bondissait sur la plage. Jahoua le
suivait.

Tous deux avaient vu tomber Marcof et enlever celle qu-il
s aimaient. L-expression de leur physionomie était effraya
nte. On y lisait, comme ont eût lu dans un livre ouvert, l
es sentiments terribles de la colère, de la haine, de la r
age, de la soif du sang. Leur impuissance présente ajoutai
t encore à l-horreur de leur situation morale, car ils ne
pouvaient espérer, à pied, atteindre le ravisseur qui fuya
it sur un bon cheval. Ils se regardèrent muets de douleur.

Puis, par un mouvement admirable qui décelait tout ce que
ces deux jeunes et vaillants c-urs renfermaient de riches
ses, ils se précipitèrent dans les bras l-un de l-autre. C
es deux hommes, ennemis la veille, s-étreignirent en frère
s.

0872 – Jahoua ! s-écria Keinec, si tu sauve Yvonne je te j
ure, par le Dieu vivant, que je ne m-opposerai pas à votre
union.

– Je fais le même serment, Keinec ! répondit le fermier.

– Alors, elle sera à celui qui l-aura sauvée !

– A celui qui l-aura sauvée ! répéta Jahoua.

Pendant ce temps Fleur-de-Chêne essayait d-arrêter le san
g qui coulait à flots de la poitrine de Marcof, et Diégo,
longeant les falaises, disparaissait à l-horizon. La coiff
e blanche d-Yvonne, dont la tête ballottée par le galop du
cheval vacillait sur le bras du ravisseur, se distingua q
uelque temps encore, puis tout disparut dans un nuage de p
oussière.

Les deux jeunes gens devaient-ils tenir leur serment ? Yv
0873onne devait-elle demeurer la proie du bandit ? Marcof
devait-il mourir ? Que ceux de mes lecteurs, que la longue
ur de ce volume n-aura pas lassés, veulent bien s-adresser
au Marquis de Loc-Ronan et ils auront réponse aux précéde
ntes questions.

FIN.
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Mai 2010
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