13-10-20180001Emily Brontë
LES HAUTS DE
HURLEVENT

Traduction Frédéric Delebecque
(1847)

Table des matières

AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR 4
CHAPITRE PREMIER 6
CHAPITRE II 14
CHAPITRE III 28
CHAPITRE IV 45
CHAPITRE V 55
CHAPITRE VI 60
CHAPITRE VII 69
CHAPITRE VIII 84
CHAPITRE IX 98

0002CHAPITRE X 121
CHAPITRE XI 144
CHAPITRE XII 159
CHAPITRE XIII 178
CHAPITRE XIV 194
CHAPITRE XV 205
CHAPITRE XVI 217
CHAPITRE XVII 224
CHAPITRE XVIII 248
CHAPITRE XIX 262
CHAPITRE XX 268
CHAPITRE XXI 277
CHAPITRE XXII 301
CHAPITRE XXIII 310
CHAPITRE XXIV 322
CHAPITRE XXV 336
CHAPITRE XXVI 342
CHAPITRE XXVII 349
CHAPITRE XXVIII 367
CHAPITRE XXIX 377
0003CHAPITRE XXX 385
CHAPITRE XXXI 394
CHAPITRE XXXII 403
CHAPITRE XXXIII 419
CHAPITRE XXXIV 431
A propos de cette édition électronique 448

AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR

Le roman qu’on va lire occupe dans la littérature anglais
e du XIXe siècle une place tout à fait à part. Ses personn
ages ne ressemblent en rien à ceux qui sortent de la boîte
de poupées à laquelle, selon Stevenson, les auteurs angla
is de l’ère victorienne, « muselés comme des chiens », éta
ient condamnés à emprunter les héros de leurs récits.

Ce livre est l’oeuvre d’une jeune fille qui n’avait pas e
ncore atteint sa trentième année quand elle le composa et
dont c’était, à l’exception de quelques pièces de vers, la
première oeuvre littéraire. Elle ne connaissait guère le
0004monde, ayant toujours vécu au fond d’une province recu
lée et dans une réclusion presque absolue. Fille d’un past
eur irlandais et d’une mère anglaise qu’elle perdit en bas
âge, sa courte vie s’écoula presque entière dans un villa
ge du Yorkshire, avec ses deux soeurs et un frère, triste
sire qui s’enivrait régulièrement tous les soirs. Les troi
s soeurs Brontë trouvèrent dans la littérature un adouciss
ement à la rigueur d’une existence toujours austère et sou
vent très pénible. Après avoir publié un recueil de vers e
n commun, sans grand succès, elles s’essayèrent au roman.
Tandis que Charlotte composait Jane Eyre, qui obtenait rap
idement la faveur du public, Emily écrivait Wuthering Heig
hts, qu’elle parvint, non sans peine, à faire éditer, sous
le pseudonyme d’Ellis Bell, vers la fin de 1847, un an à
peine avant sa mort (19 décembre 1848). Cette oeuvre, âpre
et rude comme la contrée qui l’a inspirée, choqua les lec
teurs anglais de l’époque par la dureté des peintures mora
les et le dédain des conventions alors généralement admise
s dans le roman d’outre-Manche. Elle ne fut pas appréciée
à sa valeur ; on ne devait lui rendre justice que plus tar
0005d. En France, ce roman n’est guère connu. Il mérite po
urtant de l’être. Un bon juge, Léon Daudet, parlant du « t
ragique intérieur » dans la littérature anglaise, n’a pas
craint de mentionner Wuthering Heights à côté de Hamlet.

NOTE POUR LA DEUXIEME EDITION

Cette nouvelle édition a été revue et corrigée avec soin.
Je tiens à remercier ici M. le commandant Beauvais du con
cours si éclairé et si bienveillant qu’il m’a apporté dans
cette tâche.

F. D.

CHAPITRE PREMIER

18o1. – Je viens de rentrer après une visite à mon propri
étaire, l’unique voisin dont j’aie à m’inquiéter. En vérit
é, ce pays-ci est merveilleux ! Je ne crois pas que j’euss
e pu trouver, dans toute l’Angleterre, un endroit plus com
0006plètement à l’écart de l’agitation mondaine. Un vrai p
aradis pour un misanthrope : et Mr Heathcliff et moi somme
s si bien faits pour nous partager ce désert ! Quel homme
admirable ! Il ne se doutait guère de la sympathie que j’a
i ressentie pour lui quand j’ai vu ses yeux noirs s’enfonc
er avec tant de suspicion dans leurs orbites, au moment où
j’arrêtais mon cheval, et ses doigts plonger, avec une fa
rouche résolution, encore plus profondément dans son gilet
, comme je déclinais mon nom.

– Mr. Heathcliff ? ai-je dit.

Un signe de tête a été sa réponse.

– Mr Lockwood, votre nouveau locataire, monsieur. Je me s
uis donné l’honneur de vous rendre visite, aussitôt que po
ssible après mon arrivée, pour vous exprimer l’espoir de n
e pas vous avoir gêné par mon insistance à vouloir occuper
Thrushcross Grange ; j’ai entendu dire hier que vous avie
z quelque idée.
0007
– Thrushcross Grange m’appartient, monsieur, a-t-il inter
rompu en regimbant. Je ne me laisse gêner par personne, qu
and j’ai le moyen de m’y opposer- Entrez !

Cet « entrez » était prononcé les dents serrées et exprim
ait le sentiment : « allez au diable ! » La barrière même
sur laquelle il s’appuyait ne décelait aucun mouvement qui
s’accordât avec les paroles. Je crois que cette circonsta
nce m’a déterminé à accepter l’invitation. Je m’intéressai
s à un homme dont la réserve semblait encore plus exagérée
que la mienne.

Quand il a vu le poitrail de mon cheval pousser tranquill
ement la barrière, il a sorti la main de sa poche pour enl
ever la chaîne et m’a précédé de mauvaise grâce sur la cha
ussée. Comme nous entrions dans la cour, il a crié :

– Joseph, prenez le cheval de Mr Lockwood ; et montez du
vin.
0008
« Voilà toute la gent domestique, je suppose ». Telle éta
it la réflexion que me suggérait cet ordre composite. « Il
n’est pas surprenant que l’herbe croisse entre les dalles
, et les bestiaux sont sans doute seuls à tailler les haie
s. »

Joseph est un homme d’un certain âge, ou, pour mieux dire
, âgé : très âgé, peut-être, bien que robuste et vigoureux
. « Le Seigneur nous assiste ! » marmottait-il en aparté d
‘un ton de mécontentement bourru, pendant qu’il me débarra
ssait de mon cheval. Il me dévisageait en même temps d’un
air si rébarbatif que j’ai charitablement conjecturé qu’il
devait avoir besoin de l’assistance divine pour digérer s
on dîner et que sa pieuse exclamation ne se rapportait pas
à mon arrivée inopinée.

Wuthering Heights (Les Hauts de Hurle-Vent), tel est le n
om de l’habitation de Mr Heathcliff : « wuthering » est un
provincialisme qui rend d’une façon expressive le tumulte
0009 de l’atmosphère auquel sa situation expose cette deme
ure en temps d’ouragan. Certes on doit avoir là-haut un ai
r pur et salubre en toute saison : la force avec laquelle
le vent du nord souffle par-dessus la crête se devine à l’
inclinaison excessive de quelques sapins rabougris plantés
à l’extrémité de la maison, et à une rangée de maigres ép
ines qui toutes étendent leurs rameaux du même côté, comme
si elles imploraient l’aumône du soleil. Heureusement l’a
rchitecte a eu la précaution de bâtir solidement : les fen
êtres étroites sont profondément enfoncées dans le mur et
les angles protégés par de grandes pierres en saillie.

Avant de franchir le seuil, je me suis arrêté pour admire
r une quantité de sculptures grotesques prodiguées sur la
façade, spécialement autour de la porte principale. Au-des
sus de celle-ci, et au milieu d’une nuée de griffons délab
rés et de bambins éhontés, j’ai découvert la date « 1500 »
et le nom « Hareton Earnshaw ». J’aurais bien fait quelqu
es commentaires et demandé au revêche propriétaire une his
toire succincte du domaine ; mais son attitude à la porte
0010semblait exiger de moi une entrée rapide ou un départ
définitif, et je ne voulais pas aggraver son impatience av
ant d’avoir inspecté l’intérieur.

Une marche nous a conduits dans la salle de famille, sans
aucun couloir ou corridor d’entrée. Cette salle est ce qu
‘on appelle ici « la maison » par excellence. Elle sert en
général à la fois de cuisine et de pièce de réception. Ma
is je crois qu’à Hurle-Vent la cuisine a dû battre en retr
aite dans une autre partie du bâtiment, car j’ai perçu au
loin, dans l’intérieur, un babil de langues et un cliqueti
s d’ustensiles culinaires : puis je n’ai remarqué, près de
la spacieuse cheminée, aucun instrument pour faire rôtir
ou bouillir, ni pour faire cuire le pain, non plus qu’aucu
n reflet de casseroles de cuivre ou de passoires de fer-bl
anc le long des murs. A une extrémité, il est vrai, la lum
ière et la chaleur réverbéraient magnifiquement sur des ra
ngées d’immenses plats d’étain entremêlés de cruches et de
pots d’argent, s’élevant les uns au-dessus des autres sur
un grand buffet de chêne, jusqu’au plafond. Ce dernier es
0011t apparent : son anatomie entière s’offre à un oeil in
quisiteur, sauf à un endroit où elle est masquée par un ca
dre de bois chargé de gâteaux d’avoine et d’une grappe de
cuisseaux de boeuf, de gigots et de jambons. Au-dessus de
la cheminée sont accrochés quelques mauvais vieux fusils e
t une paire de pistolets d’arçon ; en guise d’ornement, tr
ois boîtes à thé décorées de couleurs voyantes sont dispos
ées sur le rebord. Le sol est de pierre blanche polie ; le
s chaises, à hauts dossiers, de formes anciennes, peintes
en vert ; une ou deux, plus massives et noires, se devenai
ent dans l’ombre. A l’abri d’une voûte que forme le buffet
reposait une grosse chienne jaunâtre de l’espèce pointer,
entourée d’une nichée de petits qui piaillaient ; d’autre
s chiens occupaient d’autres recoins.

L’appartement et l’ameublement n’auraient rien eu d’extra
ordinaire s’ils eussent appartenu à un brave fermier du No
rd, à l’air têtu, aux membres vigoureux mis en valeur par
une culotte et des guêtres. Vous rencontrerez ce personnag
e, assis dans son fauteuil, un pot d’ale mousseuse devant
0012lui sur une table ronde, au cours d’une tournée quelco
nque de cinq ou six milles dans cette région montagneuse,
pourvu que vous la fassiez à l’heure convenable après le d
îner. Mais Mr Heathcliff présente un singulier contraste a
vec sa demeure et son genre de vie. Il a le physique d’un
bohémien au teint basané, le vêtement et les manières d’un
gentleman ; tout autant, du moins, que la plupart des pro
priétaires campagnards. Un peu négligé dans sa mise, peut-
être, mais cette négligence ne lui messied pas, parce qu’i
l se tient droit et que sa tournure est élégante ; l’aspec
t plutôt morose. D’aucuns pourraient le suspecter d’un cer
tain orgueil de mauvais ton : une voix intérieure me dit q
u’il n’y a chez lui rien de semblable. Je sais, par instin
ct, que sa réserve provient d’une aversion pour les étalag
es de sentiments- pour les manifestations d’amabilité réci
proque. Il aimera comme il haïra, sans en rien laisser par
aître, il regardera comme une sorte d’impertinence l’amour
ou la haine qu’il recevra en retour. Non, je vais trop vi
te ; je lui prête trop libéralement mes propres attributs.
Mr Heathcliff peut avoir, pour retenir sa main quand il r
0013encontre quelqu’un qui ne demande qu’à lui tendre la s
ienne, des raisons entièrement différentes de celles qui m
e déterminent. Espérons que ma constitution m’est presque
spéciale. Ma chère mère avait l’habitude de dire que je n’
aurais jamais un foyer confortable ; et, pas plus tard que
l’été dernier, j’ai montré que j’étais parfaitement indig
ne d’en avoir un.

Je jouissais d’un mois de beau temps au bord de la mer, q
uand je fis connaissance de la plus fascinante des créatur
es : une vraie déesse à mes yeux, tant qu’elle ne parut pa
s me remarquer. Je « ne lui dis jamais mon amour » en paro
les ; pourtant, si les regards ont un langage, la plus sim
ple d’esprit aurait pu deviner que j’étais amoureux fou. E
lle me comprit enfin et à son tour me lança un regard- le
plus doux de tous les regards imaginables. Que fis-je alor
s ? Je l’avoue à ma honte, je me repliai glacialement sur
moi-même, comme un colimaçon ; à chaque regard, je me refr
oidissais et rentrais un peu plus avant dans ma coquille,
si bien qu’à la fin la pauvre innocente se mit à douter de
0014 ses propres sens et, accablée de confusion à la pensé
e de son erreur supposée, persuada sa maman de décamper. C
ette curieuse tournure d’esprit m’a valu une réputation de
cruauté intentionnelle, qui est bien injustifiée ; mais m
oi seul en puis juger.

J’ai pris un siège au coin du feu opposé à celui vers leq
uel mon propriétaire se dirigeait, et j’ai occupé un momen
t de silence à essayer de caresser la chienne, qui avait q
uitté ses petits et rôdait comme une louve autour de mes m
ollets, la lèvre retroussée, ses dents blanches humides pr
êtes à mordre. Ma caresse a provoqué un long grognement gu
ttural.

– Je vous conseille de laisser la chienne tranquille, a g
rogné Mr Heathcliff à l’unisson, en arrêtant d’un coup de
pied des démonstrations plus dangereuses. Elle n’est pas h
abituée à être gâtée- elle n’a pas été élevée pour l’agrém
ent.

0015 Puis, se dirigeant vers une porte latérale, il a appe
lé de nouveau : « Joseph ! »

Joseph a grommelé indistinctement dans les profondeurs de
la cave, mais sans donner aucun signe de réapparition, de
sorte que son maître a plongé pour l’aller chercher, me l
aissant vis-à-vis de la scélérate de chienne et d’une pair
e d’affreux chiens de bergers à poils longs, qui exerçaien
t avec elle une surveillance jalouse sur tous mes mouvemen
ts. Peu désireux de prendre contact avec leurs crocs, je s
uis resté assis sans bouger, mais, pensant qu’ils ne compr
endraient sans doute pas des insultes tacites, je me suis
malheureusement permis de cligner de l’oeil et de faire de
s grimaces au trio, et l’une de mes expressions de physion
omie a tellement irrité madame qu’elle est entrée soudain
en furie et a sauté sur mes genoux. Je l’ai repoussée et m
e suis hâté d’interposer la table entre nous deux. Cette m
anoeuvre a mis en émoi toute la meute : une demi-douzaine
de démons à quatre pattes, de tailles et d’âges variés, so
nt sortis de leurs repaires cachés et se sont rassemblés.
0016J’ai senti que mes talons et les basques de mon habit
étaient les buts particuliers de l’assaut et, tenant de mo
n mieux les plus forts des combattants en respect avec le
tisonnier, je me suis vu contraint de demander tout haut l
‘assistance de quelqu’un de la maison pour rétablir la pai
x.

Mr Heathcliff et son domestique ont gravi les marches de
la cave avec un flegme mortifiant : je ne crois pas qu’ils
aient mis une seconde de moins qu’à l’accoutumée, bien qu
‘autour de la cheminée une tempête d’aboiements et de glap
issements fît rage. Par bonheur, un habitant de la cuisine
a montré plus de hâte. Une forte gaillarde, la robe retro
ussée, les bras nus, les joues rougies par le feu, s’est p
récipitée au milieu de nous en brandissant une poêle à fri
re. Elle a manié cette arme, ainsi que sa langue, avec tan
t d’à-propos que la tourmente s’est apaisée comme par ench
antement et qu’elle demeurait seule, haletante comme la me
r après un ouragan, quand son maître est entré sur la scèn
e.
0017
– Que diable se passe-t-il ? a-t-il demandé en me regarda
nt d’un air que j’ai eu quelque peine à supporter après ce
traitement inhospitalier.

– Que diable ! en effet, ai-je grommelé. Le troupeau de p
ourceaux possédés du démon ne pouvait avoir en lui de pire
s esprits que n’en recèlent vos animaux que voilà, monsieu
r. Autant vaudrait laisser un étranger avec une portée de
tigres !

– Ils n’inquiètent pas les gens qui ne touchent à rien, a
-t-il remarqué en posant la bouteille devant moi et remett
ant la table en place. Les chiens font bien d’être vigilan
ts Un verre de vin ?

– Non, merci.

– Pas été mordu ?

0018 – Si je l’eusse été, j’aurais laissé mon empreinte su
r le mordeur.

Un sourire grimaçant a détendu les traits de Heathcliff.

– Allons, allons, vous êtes troublé, Mr Lockwood. Voyons,
prenez un peu de vin. Les hôtes sont tellement rares dans
cette maison que mes chiens et moi, je le reconnais volon
tiers, ne savons guère les recevoir. A votre santé, monsie
ur !

Je me suis incliné en rendant la politesse. Je commençais
à m’apercevoir qu’il serait absurde de bouder à cause de
la mauvaise conduite d’une bande de méchants chiens. En ou
tre, je n’avais pas envie de continuer à fournir à cet ind
ividu de l’amusement à mes dépens ; car c’était le tour qu
e prenait son humeur. Lui, mû probablement par la prudente
considération que ce serait folie d’offenser un bon locat
aire, a atténué un peu le laconisme de son style d’où les
0019pronoms et les verbes auxiliaires étaient exclus, et a
entrepris un sujet qu’il supposait devoir m’intéresser, u
n discours sur les avantages et les inconvénients de mon l
ieu de retraite actuel. Je l’ai trouvé très informé des qu
estions que nous avons abordées ; et, avant de rentrer che
z moi, je me suis enhardi à proposer de renouveler ma visi
te demain. Il ne désirait évidemment pas voir mon intrusio
n se répéter. J’irai néanmoins. Je m’étonne de me sentir s
i sociable en comparaison de lui.

CHAPITRE II

Hier, l’après-midi s’annonçait brumeuse et froide. J’avai
s envie de la passer au coin du feu dans mon cabinet de tr
avail, au lieu de patauger dans la bruyère et dans la boue
jusqu’à Hurle-Vent. Après le dîner, je remontai. (N-B. –
Je dîne entre midi et une heure : la femme de charge, resp
ectable matrone que j’ai prise avec la maison comme un imm
euble par destination, n’a pas pu, ou n’a pas voulu, compr
endre la requête que je lui avais adressée pour être servi
0020 à cinq heures). Je gravis donc l’escalier dans cette
intention paresseuse ; mais, en entrant dans la pièce, je
vis une servante à genoux, entourée de brosses et de seaux
à charbon ; elle soulevait une poussière infernale en éte
ignant les flammes sous des monceaux de cendres. Ce specta
cle me fit aussitôt reculer. Je pris mon chapeau et, après
une course de quatre milles, j’arrivai à la porte du jard
in de Heathcliff juste à temps pour échapper aux premiers
flocons d’une averse de neige.

Sur ce sommet découvert, la terre était durcie par une ge
lée noire et le vent me fit frissonner jusqu’à la moelle.
Ne parvenant pas à enlever la chaîne, je sautai par-dessus
la barrière, montai en courant la chaussée dallée bordée
çà et là de groseilliers, et frappai en vain pour me faire
admettre, tant et si bien que les jointures des doigts me
cuisaient et que les chiens se mirent à hurler.

« Misérables habitants de cette demeure ! proférai-je men
talement, vous mériteriez, pour votre grossière inhospital
0021ité, de rester à perpétuité isolés de vos semblables.
Vous pourriez au moins ne pas tenir vos portes barricadées
en plein jour. Peu importe : j’entrerai ! » Cette résolut
ion prise, je saisis le loquet et le secouai violemment. L
a tête et la face vinaigrée de Joseph se montrèrent à une
lucarne ronde de la grange.

– Qué qu’vous voulez ? cria-t-il. Le maître a descendu au
parc à moutons. Faites l’tour par le bout d’la grange, si
c’est qu’vous voulez lui parler.

– N’y a-t-il personne à l’intérieur pour ouvrir la porte
? lui criai-je en réponse.

– N’y a personne qu’la maîtresse, et é n’ouvrira point, q
uand même que vous feriez votre vacarme infernal jusqu’à l
a nuit.

– Pourquoi ? Ne pourriez-vous lui dire qui je suis, hein
! Joseph ?
0022
– Moi ? que nenni ! J’voulions point m’en mêler, grommela
la tête, qui disparut.

La neige commençait à tomber dru. Je saisissais la poigné
e du loquet pour faire un nouvel essai, quand un jeune hom
me sans veste, et portant une fourche sur l’épaule, apparu
t dans la cour derrière la maison. Il me héla en me faisan
t signe de le suivre et, après avoir traversé une buanderi
e et une cour pavée contenant un magasin à charbon, une po
mpe et un pigeonnier, nous arrivâmes enfin dans la grande
pièce, chaude et gaie, où j’avais déjà été reçu. Elle resp
lendissait délicieusement à la lueur d’un immense feu de c
harbon, de tourbe et de bois ; près de la table mise pour
un plantureux repas du soir, je fus charmé d’apercevoir «
La maîtresse », personne dont je n’avais pas encore soupço
nné l’existence. Je saluai et j’attendis, pensant qu’elle
me prierait de prendre un siège. Elle me regarda en s’appu
yant sur le dossier de sa chaise, mais resta immobile et m
uette.
0023
– Vilain temps ! remarquai-je. Je crains, Mrs Heathcliff,
que la porte n’ait à se ressentir des conséquences du ser
vice un peu relâché de vos domestiques ; j’ai eu de la pei
ne à me faire entendre d’eux.

Elle ne desserrait pas les lèvres. J’ouvris de grands yeu
x- elle ouvrit de grands yeux aussi ; ou plutôt elle fixa
sur moi un regard froid, indifférent, excessivement embarr
assant et désagréable.

– Asseyez-vous, dit le jeune homme d’un ton bourru. Il va
bientôt rentrer.

J’obéis, je toussai, j’appelai la gredine de Junon qui da
igna, à cette seconde entrevue, remuer l’extrémité de la q
ueue en signe de reconnaissance.

– Un bien bel animal, repris-je. Avez-vous l’intention de
vous séparer de ses petits, madame ?
0024
– Ils ne sont pas à moi, dit l’aimable hôtesse d’un ton e
ncore moins engageant que celui que Heathcliff lui-même au
rait pu mettre à cette réponse.

– Ah ! vos favoris sont sans doute parmi ceux-ci ? contin
uai-je en me tournant vers un coussin dans l’ombre, couver
t de quelque chose qui ressemblait à des chats.

– Etrange choix de favoris ! observa-t-elle avec mépris.

Pas de chance ! c’était un tas de lapins morts. Je toussa
i une fois de plus et me rapprochai de l’âtre, renouvelant
mes commentaires sur le triste temps de cette soirée.

– Vous n’auriez pas dû sortir, dit-elle en se levant pour
prendre sur la cheminée deux des boîtes à thé peintes.

Jusqu’alors, elle avait été abritée de la lumière ; maint
0025enant je distinguais nettement sa silhouette et son vi
sage. Elle était élancée, en apparence à peine sortie de l
‘adolescence ; admirablement faite, et avec la plus exquis
e petite figure que j’aie jamais eu le plaisir de contempl
er ; des traits fins, très réguliers ; des boucles blondes
, ou plutôt dorées, qui pendaient librement sur son cou dé
licat ; et des yeux qui eussent été irrésistibles, si l’ex
pression en eût été agréable. Heureusement pour mon coeur
sensible, le seul sentiment qu’ils révélaient tenait le mi
lieu entre le dédain et une sorte de désespoir, qu’on étai
t étrangement surpris d’y découvrir. Les boîtes étaient pr
esque hors de sa portée ; je fis un mouvement pour l’aider
: elle se tourna vers moi du même air qu’aurait un avare
si quelqu’un voulait essayer de l’aider à compter son or.

– Je n’ai pas besoin de votre assistance, dit-elle sèchem
ent, je peux les atteindre toute seule.

– Je vous demande pardon, me hâtai-je de répliquer.
0026
– Vous a-t-on invité à prendre le thé ? demanda-t-elle en
attachant un tablier sur sa robe noire très propre. Elle
balançait une cuillerée de thé au dessus de la théière.

– J’en prendrai une tasse avec plaisir.

– Vous a-t-on invité ? répéta-t-elle.

– Non, dis-je en souriant à demi. Mais vous êtes tout ind
iquée pour le faire.

Elle rejeta le thé, la cuiller et tout le reste et se ras
sit sur sa chaise avec un mouvement de dépit, le front pli
ssé, la lèvre inférieure, rouge, en avant, comme celle d’u
n enfant prêt à pleurer.

Cependant le jeune homme avait jeté sur son dos une veste
extrêmement usée ; debout devant le feu, il me regardait
du coin de l’oeil, d’une mine à jurer qu’il y avait entre
0027nous deux une haine mortelle inassouvie. Je commençais
à me demander si c’était ou non un domestique. Son costum
e et son langage étaient grossiers, tout à fait dépourvus
de la supériorité qu’indiquaient ceux de Mr et de Mrs Heat
hcliff ; ses épaisses boucles brunes étaient négligées et
hirsutes, sa moustache empiétait sur ses joues à la manièr
e de celle d’un ours, ses mains étaient hâlées comme celle
s d’un simple laboureur. Pourtant son attitude était dégag
ée, presque hautaine, et il ne montrait pas l’assiduité d’
un domestique à servir la maîtresse de maison. En l’absenc
e de preuves certaines de sa condition, je jugeai préférab
le de ne pas prêter attention à sa conduite bizarre. Au bo
ut de cinq minutes, l’entrée de Heathcliff apporta, dans u
ne certaine mesure, un soulagement à ma situation embarras
sée.

– Vous voyez, monsieur, que je suis venu comme je l’avais
promis ! m’écriai-je avec un feint enjouement, et je crai
ns que la neige ne me retienne chez vous pendant une demi-
heure, si vous pouvez m’accorder abri pendant ce laps de t
0028emps.

– Une demi-heure ? dit-il en secouant les blancs flocons
qui couvraient ses vêtements. Je me demande pourquoi vous
avez choisi le fort d’une tourmente de neige pour venir vo
us promener jusqu’ici. Savez-vous que vous courez le risqu
e de vous perdre dans les marais ? Des gens familiers avec
ces landes s’égarent souvent par de pareilles soirées ; e
t je puis vous annoncer qu’il n’y a aucun espoir de change
ment pour le moment.

– Je pourrais peut-être trouver parmi vos valets de ferme
un guide, qui resterait à la Grange jusqu’à demain- si vo
us pouviez m’en prêter un ?

– Non, je ne pourrais pas.

– Oh ! vraiment ! Eh bien ! alors, j’en serai réduit à ma
seule sagacité.

0029 – Hum !

– Allez-vous faire l’thé ? demanda l’homme à l’habit râpé
, détournant de moi son farouche regard pour le diriger su
r la jeune femme.

– Faut-il en faire pour lui ? demanda-t-elle en s’adressa
nt à Heathcliff.

– Préparez-le, voulez-vous ? fut la réponse, faite d’une
façon si brutale que je tressaillis. Le ton dont ces mots
furent prononcés révélait une nature foncièrement mauvaise
. Je n’avais plus envie d’appeler Heathcliff un homme admi
rable.

Quand les préparatifs furent terminés, il m’invita :

– Maintenant, monsieur, avancez votre chaise.

Et tous, y compris le rustique jeune homme, s’approchèren
0030t de la table. Un austère silence régna pendant que no
us prenions notre repas.

Je pensai que, si ma présence avait jeté un froid, il éta
it de mon devoir de faire un effort pour le dissiper. Il n
‘était pas possible que ces gens fussent tous les jours au
ssi sombres et aussi taciturnes ; il n’était pas possible,
si mauvais caractère qu’ils eussent, que cet air renfrogn
é qu’ils avaient tous fût leur air de tous les jours.

– Il est étrange, commençai-je dans l’intervalle entre un
e tasse de thé et une autre, il est étrange que l’habitude
puisse ainsi façonner nos goûts et nos idées. Beaucoup de
gens seraient incapables de concevoir l’existence du bonh
eur dans une vie aussi complètement retirée que la vôtre,
Mr Heathcliff ; pourtant j’oserai dire que, entouré de vot
re famille, avec votre aimable épouse comme génie tutélair
e de votre foyer et de votre coeur-

– Mon aimable épouse ! interrompit-il avec un ricanement
0031presque diabolique. Où est-elle, mon aimable épouse ?

– Mrs Heathcliff, votre femme, veux-je dire.

– Ah ! bon, oui- Vous voulez sans doute faire entendre qu
e son esprit a pris le rôle d’ange gardien et veille sur l
e sort de Hurle-Vent, même quand son corps l’a quitté. Est
-ce cela ?

M’apercevant que je commettais une bévue, j’essayai de la
rattraper, j’aurais dû voir qu’il y avait une trop grande
disproportion d’âge entre eux deux pour qu’ils pussent av
ec vraisemblance être mari et femme. L’un avait environ qu
arante ans : un âge de vigueur mentale où les hommes nourr
issent rarement l’illusion d’être épousés par amour par de
s jeunes filles ; ce rêve est réservé comme consolation au
déclin de nos années. L’autre ne paraissait pas dix-sept
ans.

0032 J’eus une inspiration soudaine. « Le lourdaud qui est
à côté de moi, qui boit son thé dans une jatte et mange s
on pain avec des mains sales, pourrait bien être son mari
: Heathcliff junior, sans doute. Voilà ce qui arrive quand
on s’enterre vivante : elle s’est jetée sur ce rustre par
simple ignorance de l’existence d’êtres supérieurs ! C’es
t bien dommage- il faut que je tâche de lui faire regrette
r son choix- » – Cette dernière réflexion peut sembler d’u
n fat : elle ne l’était pas. Mon voisin me frappait comme
un être presque repoussant ; je savais, par expérience, qu
e je n’étais pas sans séduction.

– Mrs Heathcliff est ma belle-fille, dit Heathcliff, ce q
ui confirma ma supposition. Il dirigea sur elle, en parlan
t, un singulier regard : un regard chargé de haine- à moin
s que, par l’effet d’une disposition anormale, ses muscles
faciaux n’interprètent pas, comme ceux des autres humains
, le langage de son âme.

– Ah ! certainement- je comprends maintenant : vous êtes
0033l’heureux possesseur de cette fée bienfaisante, remarq
uai-je en me tournant vers mon voisin.

Ce fut encore pis. Le jeune homme devint écarlate et ferm
a le poing, en donnant tous les signes de préméditation d’
un assaut. Mais il parut se ressaisir presque aussitôt et
étouffa l’orage sous un brutal juron, grommelé à mon adres
se et que, bien entendu, j’eus soin d’ignorer.

– Pas de chances dans vos conjectures, monsieur, observa
mon hôte. Aucun de nous n’a le privilège de posséder votre
bonne fée ; son époux est mort. J’ai dit qu’elle était ma
belle-fille ; il faut donc qu’elle ait épousé mon fils.

– Et ce jeune homme n’est-

– Pas mon fils assurément.

Heathcliff sourit encore, comme si c’eût été une plaisant
erie un peu trop forte de lui attribuer la paternité de ce
0034t ours.

– Mon nom est Hareton Earnshaw, bougonna l’autre ; et je
vous conseille de le respecter !

– Je n’ai fait preuve d’aucune irrévérence, répondis-je,
en riant intérieurement de la dignité avec laquelle il se
présentait lui-même.

Avant qu’il eût cessé de tenir les yeux fixés sur moi, j’
avais détourné de lui mon regard, de crainte d’être tenté
de le gifler, ou de donner cours à mon hilarité. Je commen
çais à me sentir indubitablement peu à ma place dans cet a
gréable cercle de famille. Le sentiment de bien-être physi
que que j’éprouvais était plus que neutralisé par la lugub
re atmosphère spirituelle qui régnait là. Je résolus de ré
fléchir avant de m’aventurer sous ce toit une troisième fo
is.

Le repas terminé, et personne ne manifestant d’un mot la
0035moindre sociabilité, je m’approchai de la fenêtre pour
examiner le temps. Un triste spectacle s’offrit à ma vue
: une nuit obscure tombait prématurément, le ciel et les c
ollines se confondaient dans un violent tourbillon de vent
et de neige épaisse.

– Je ne crois pas qu’il me soit possible maintenant de re
ntrer chez moi sans un guide, ne pus-je m’empêcher de m’éc
rier. Les routes doivent avoir déjà disparu ; si même elle
s étaient découvertes, je verrais à peine où mettre le pie
d.

– Hareton, conduis cette douzaine de moutons sous le porc
he de la grange. Ils vont être enfouis si on les laisse da
ns leur parc toute la nuit : et mets une planche devant eu
x, dit Heathcliff.

– Que faire ? continuai-je avec une irritation croissante
.

0036 Ma question demeura sans réponse. En jetant un regard
autour de moi, je ne vis que Joseph qui apportait un seau
de porridge pour les chiens, et Mrs Heathcliff penchée su
r le feu, qui s’amusait à faire brûler un paquet d’allumet
tes tombé du rebord de la cheminée quand elle avait remis
la boîte à thé à sa place. Après avoir déposé son fardeau,
Joseph passa l’inspection de la pièce et grinça d’une voi
x chevrotante :

– Je m’demandions comment qu’vous pouvez rester là, à n’r
ien faire et à vous chauffer, quand tous y sont dehors ! M
ais vous n’êtes qu’eune prop’à rien, et c’est pas la peine
d’user sa salive- vous n’amenderez jamais vos môvaises ma
nières et vous irez dret chez l’diable, comme vot’mère ava
nt vous !

Je m’imaginai un instant que ce morceau d’éloquence était
à mon adresse. Passablement en colère, je m’avançai vers
le vieux drôle avec l’intention de le jeter dehors à coups
de pied. Mrs Heathcliff m’arrêta par sa réponse.
0037
– Vieil hypocrite médisant ! répliqua-t-elle. N’avez-vous
pas peur d’être emporté vous-même quand vous prononcez le
nom du diable ? Je vous conseille d’éviter de m’irriter,
ou je solliciterai votre enlèvement comme une faveur spéci
ale. Arrêtez ! Regardez un peu, Joseph, continua-t-elle en
prenant sur un rayon un grand livre foncé. Je vais vous m
ontrer mes progrès dans la magie noire : je serai bientôt
en état de faire par elle maison nette. Ce n’est pas par h
asard que la vache rouge est morte ; et votre rhumatisme n
e peut guère être compté comme une grâce providentielle.

– Oh ! môvaise ! môvaise ! haleta le vieux ; le Seigneur
nous délivre du mal !

– Non, impie ! vous êtes un réprouvé- allez vous-en, ou v
ous pâtirez sérieusement. Vous serez tous modelés en cire
et en argile ; et le premier qui transgressera les bornes
que je fixe sera- je ne veux pas dire ce qu’il lui arriver
a- mais vous verrez. Allez ! j’ai l’oeil sur vous !
0038
La petite sorcière mit une feinte malignité dans ses beau
x yeux, et Joseph, tremblant d’une sincère horreur, s’enfu
it en priant et en répétant : « môvaise ! » Je pensai que
la jeune femme avait dû se livrer à une sorte de sinistre
plaisanterie ; à présent que nous étions seuls, j’essayai
de l’intéresser à ma détresse.

– Mrs Heathcliff, dis-je sérieusement, veuillez m’excuser
de vous déranger. Je prends cette liberté parce qu’avec u
n pareil visage je suis sûr que vous ne pouvez pas ne pas
avoir bon coeur. Indiquez-moi quelques repères qui me perm
ettent de retrouver mon chemin pour rentrer chez moi : je
n’ai pas plus d’idée de la manière de m’y prendre que vous
n’en auriez si vous deviez aller à Londres !

– Suivez le chemin par lequel vous êtes venu, répondit-el
le en s’installant sur une chaise, avec une chandelle et l
e grand livre ouvert devant elle. C’est un conseil bref, m
ais c’est le meilleur que je puisse vous donner.
0039
– Alors, si vous entendez dire qu’on m’a découvert mort d
ans une fondrière ou dans un trou plein de neige, votre co
nscience ne murmurera pas que c’est en partie votre faute
?

– Pourquoi ? Je ne peux pas vous escorter. Ils ne me lais
seraient pas aller jusqu’au bout du mur du jardin.

– Vous ! Je serais désolé de vous demander, pour ma commo
dité, de franchir le seuil, par une nuit pareille, m’écria
i-je. Je vous demande de me dire quel est mon chemin, et n
on de me le montrer ; ou, sinon, de persuader Mr Heathclif
f de me donner un guide.

– Qui ? Il y a lui, Earnshaw, Joseph, Zillah et moi. Qui
voudriez-vous prendre ?

– Il n’y a pas de valets à la ferme ?

0040 – Non ; personne, hormis ceux que je viens de nommer.

– Alors, il en résulte que je suis forcé de rester.

– Vous pourrez vous entendre à ce sujet avec votre hôte.
Cela ne me regarde pas.

– J’espère que ce sera pour vous une leçon de ne plus ent
reprendre à la légère d’excursions dans ces montagnes, cri
a de l’entrée de la cuisine la voix forte de Heathcliff. Q
uant à ce qui est de rester ici, je n’ai pas d’installatio
n pour les visiteurs ; il faudra que vous partagiez le lit
de Hareton ou de Joseph, si vous restez.

– Je peux passer la nuit sur une chaise dans cette chambr
e, proposai-je.

– Non ! non ! Un étranger est un étranger, qu’il soit ric
he ou pauvre. Il ne me convient pas de laisser à quelqu’un
0041 la libre disposition de la pièce quand je ne suis pas
là pour surveiller, dit le grossier coquin.

Cette insulte mit ma patience à bout. Je laissai échapper
une exclamation de dégoût et, passant devant lui, je me p
récipitai dans la cour. Dans ma hâte, je me heurtai contre
Earnshaw. Il faisait si sombre que je ne pus trouver la s
ortie. Comme je tournais tout autour de la maison, j’eus u
n autre spécimen de leur charmante manière de se traiter e
ntre eux. Au début, le jeune homme parut sur le point de s
‘intéresser à mon sort.

– Je vais aller avec lui jusqu’à l’entrée du parc, dit-il
.

– Tu iras avec lui en enfer ! s’écria son maître (si c’es
t là le terme qui convient à leurs situations respectives)
. Et qui soignera les chevaux, hein ?

– La vie d’un homme a plus d’importance qu’une négligence
0042 d’un soir pour les chevaux ; il faut que quelqu’un y
aille, murmura Mrs Heathcliff, avec plus de bienveillance
que je n’en aurais attendu d’elle.

– Pas sur votre ordre ! riposta Hareton. Si vous vous int
éressez à son sort, je vous conseille de vous tenir tranqu
ille.

– Alors j’espère que son spectre vous hantera ; et j’espè
re que Mr Heathcliff n’aura jamais d’autre locataire tant
que la Grange sera debout, répondit-elle d’un ton tranchan
t.

– Ecoutez, écoutez, la v’là qui les maudit ! marmotta Jos
eph, vers qui je m’étais dirigé.

Il était assis assez près pour entendre, occupé à traire
les vaches à la lueur d’une lanterne, que je saisis sans c
érémonie ; je lui criai que je la renverrais le lendemain,
et je courus à la porte de sortie la plus proche.
0043
– Maître, maître ! y vole la lanterne, cria le vieux en m
e poursuivant dans ma retraite. Hé ! Gnasher ! Hé ! chien
! Hé ! Wolf ! t’nez-le bon, t’nez-le bon !

Comme j’ouvrais la petite porte, deux monstres velus me s
autèrent à la gorge, me renversèrent, et la lumière s’étei
gnit pendant que le gros rire de Heathcliff et de Hareton
mettait le comble à ma rage et à mon humiliation. Heureuse
ment, les bêtes paraissaient plus enclines à allonger les
pattes, à bâiller et à agiter la queue qu’à me dévorer vif
; mais elles ne toléraient pas que je ressuscitasse, et j
e dus rester à terre jusqu’à ce qu’il plût à leurs malicie
ux maîtres de me délivrer. Alors, sans chapeau et tremblan
t de colère, j’ordonnai à ces mécréants de me laisser sort
ir – s’ils me retenaient une minute de plus, c’était à leu
rs risques et périls – avec des menaces de représailles au
ssi incohérentes que variées et qui, par la profondeur et
le vague de leur virulence, faisaient songer au Roi Lear.

0044
La véhémence de mon agitation amena un copieux saignement
de nez ; Heathcliff continuait de rire, moi de pester. Je
ne sais ce qui aurait mis fin à la scène, s’il n’y avait
eu à proximité une personne plus raisonnable que moi-même
et plus bienveillante que mon hôte. C’était Zillah, la rob
uste femme de charge qui, finit par sortir pour s’enquérir
de la nature du tumulte. Elle crut que l’un d’eux m’avait
fait violence ; et, n’osant s’attaquer à son maître, elle
dirigea son artillerie vocale contre le plus jeune des de
ux drôles.

– Eh bien ! Mr Earnshaw, s’écria-t-elle, je me demande ce
que vous pourrez bien inventer, bientôt ! Allons-nous mas
sacrer les gens sur le seuil de notre porte ? Je vois que
cette maison ne me conviendra jamais- regardez le pauvre g
arçon, il étouffe, ma foi ! Chut ! Chut ! il ne faut pas c
ontinuer ainsi. Entrez, et je vais guérir cela. Allons, ca
lmez-vous.

0045 A ces mots, elle me versa tout à coup une pinte d’eau
glacée dans le cou et me poussa dans la cuisine. Mr Heath
cliff m’y suivit et sa gaieté accidentelle disparut rapide
ment pour faire place à son habituelle morosité.

Je me sentais extrêmement mal, la tête me tournait et j’é
tais faible ; ainsi je me voyais obligé malgré moi d’accep
ter l’hospitalité sous ce toit. Mon hôte dit à Zillah de m
e donner un verre de brandy, puis passa dans l’autre pièce
. Tout en me témoignant sa sympathie pour ma triste situat
ion, Zillah exécuta les ordres de son maître, ce qui me ra
nima un peu, puis me conduisit à un lit.

CHAPITRE III

Tandis qu’elle me guidait dans l’escalier elle me recomma
nda de masquer la chandelle et de ne pas faire de bruit ;
car son maître avait des idées bizarres au sujet de la cha
mbre où elle allait me mettre, et il n’y laissait jamais v
olontiers loger quelqu’un. J’en demandai la raison. Elle l
0046‘ignorait, me répondit-elle ; il n’y avait qu’un an ou
deux qu’elle était là, et ils avaient tant d’étranges man
ières qu’elle n’en finirait jamais si elle se mettait à êt
re curieuse. Trop hébété pour être curieux moi-même, je fe
rmai la porte et regardai autour de moi en cherchant le li
t. Tout l’ameublement consistait en une chaise, une armoir
e et une grande caisse de chêne avec des ouvertures carrée
s dans le haut, qui ressemblaient à des fenêtres de voitur
es. Je m’approchai de cet édifice, jetai un coup d’oeil à
l’intérieur, et reconnus que c’était une singulière couche
tte de vieux modèle, très bien comprise pour dispenser cha
que membre de la famille d’avoir une chambre séparée. En f
ait, cela formait un petit cabinet, et le rebord d’une fen
être qui y était incluse servait de table. Je fis glisser
les panneaux de côté, entrai avec ma lumière, les refermai
, et me sentis en sûreté contre la vigilance de Heathcliff
ou de tout autre.

Sur le rebord de la fenêtre où je plaçai ma chandelle, se
trouvaient empilés dans un coin quelques livres rongés d’
0047humidité ; ce rebord était couvert d’inscriptions fait
es avec la pointe d’un couteau sur la peinture. Ces inscri
ptions, d’ailleurs, répétaient toutes le même nom en toute
s sortes de caractères, grands et petits, Catherine Earnsh
aw, çà et là changé en Catherine Heathcliff, puis encore e
n Catherine Linton.

Dans ma pesante apathie, j’appuyai la tête contre la fenê
tre et continuai à épeler Catherine Earnshaw- Heathcliff-
Linton- mes yeux finirent par se fermer. Mais ils n’étaien
t pas clos depuis cinq minutes qu’un éblouissement de lett
res blanches jaillit de l’obscurité, éclatantes comme des
spectres- l’air fourmillait de Catherines. En me soulevant
pour chasser ce nom obsédant, je m’aperçus que la mèche d
e ma chandelle s’inclinait sur un des antiques volumes, d’
où se dégageait un parfum de cuir de veau brûlé. Je la mou
chai et, très mal à l’aise sous l’influence du froid et d’
une nausée persistante, je me mis sur mon séant et ouvris
le volume qui avait souffert, en l’appuyant sur mon genou.
C’était une Bible, en caractères fins, sentant terribleme
0048nt le moisi ; la page de garde portait l’inscription «
Catherine Earnshaw, son livre », et une date remontant à
un quart de siècle environ. Je refermai le volume, en pris
un autre, puis un autre, et les examinai tous ainsi à tou
r de rôle. La bibliothèque de Catherine était choisie et s
on état de délabrement prouvait qu’on en avait fait un usa
ge fort ample, sinon tout à fait légitime : presque aucun
chapitre n’avait échappé à un commentaire à la plume ou au
crayon – ou du moins à ce qui semblait en être un – qui c
ouvrait chaque parcelle de blanc laissée par le compositeu
r. Il y avait des phrases détachées ; ailleurs, cela prena
it la forme d’un journal en règle, griffonné d’une main in
habile d’enfant. En haut d’une page blanche (un vrai tréso
r, probablement quand on la découvrit), je me divertis bea
ucoup en trouvant une excellente caricature de mon ami Jos
eph, d’un crayon grossier, mais vigoureux. Je conçus sur-l
e-champ de l’intérêt pour la Catherine inconnue et me mis
aussitôt à déchiffrer ses hiéroglyphes à moitié passés.

« Un horrible dimanche ! Ainsi débutait le paragraphe qui
0049 suivait. Je voudrais que mon père pût revenir parmi n
ous. Hindley est un détestable remplaçant- sa conduite env
ers Heathcliff est atroce- H. et moi allons nous révolter-
Nous avons fait le premier pas ce soir.

« Toute la journée il a plu à torrents. Nous n’avons pu a
ller à l’église, de sorte que Joseph a dû réunir les fidèl
es dans le grenier. Pendant que Hindley et sa femme se cha
uffaient en bas devant un bon feu – occupés à n’importe qu
oi, sauf à lire leur Bible, j’en jurerais – Heathcliff, mo
i-même et le pauvre valet de charrue recevions l’ordre de
prendre nos livres de prière et de monter. Placés en rang,
sur un sac de grain, nous maugréions et nous grelottions,
tout en espérant que Joseph grelotterait aussi, afin que
son propre intérêt le poussât à raccourcir son homélie. Qu
elle erreur ! Le service a duré exactement trois heures ;
et pourtant mon frère a eu le front de s’écrier, en nous v
oyant descendre : « Quoi ? déjà fini ! » Autrefois, le dim
anche après-midi, on nous permettait de jouer, pourvu que
nous ne fissions pas trop de bruit ; maintenant, le moindr
0050e rire étouffé suffit à nous faire envoyer dans le coi
n !

« – Vous oubliez que vous avez un maître ici, dit le tyra
n. Je démolirai le premier qui me mettra en colère ! J’exi
ge une sagesse et un silence parfaits. Oh ! mon garçon c’e
st toi qui as fait cela ? Frances, ma chère, tirez-lui les
cheveux en passant ; je l’ai entendu faire claquer ses do
igts.

« Frances lui a tiré vigoureusement les cheveux, puis est
allée s’asseoir sur les genoux de son mari. Ils sont rest
és là comme deux bébés à s’embrasser et à dire pendant une
heure des niaiseries- vaines et absurdes paroles dont nou
s serions honteux. Nous nous sommes blottis aussi conforta
blement que possible sous la voûte du dressoir. Je venais
d’attacher ensemble nos tabliers et de les suspendre en gu
ise de rideau, quand est entré Joseph qui revenait d’une t
ournée aux écuries. Il a arraché mon rideau, m’a giflée et
a croassé :
0051
« – Le maître est à peine enterré, le jour du Sabbat n’es
t point fini, le son de l’Evangile est co’ dans vos oreill
es, et vous osez jouer ! Honte à vous ! Seyez-vous, méchan
ts enfants ! Y a assez de bons livres si vous voulez lire
; seyez-vous, et pensez à vos âmes.

« En prononçant ces paroles, il nous a forcés de rectifie
r nos positions, de manière à recevoir du feu lointain un
vague rayon de lumière qui nous permît de distinguer le te
xte du fatras dont il nous accabla. Je n’ai pu supporter c
ette occupation. J’ai pris mon volume crasseux par le dos
et l’ai lancé dans le chenil en protestant que j’avais hor
reur d’un bon livre. Heathcliff a envoyé le sien d’un coup
de pied au même endroit. Il fallait entendre le tintamarr
e !

« – M’sieu Hindley ! hurlait notre chapelain, M’sieu v’ne
z par ici ! Miss Cathy a déchiré l’dos du Casque du Salut
et Heathcliff a passé sa rage su’la première partie de Tou
0052t dret à la perdition ! Que misère qu’vous leu laissie
z continuer c’te vie-là ! Ah ! le vieillard y les aurait r
ossés comme y faut- mais y n’est pus là !

« S’arrachant à son paradis au coin du feu, Hindley a sai
si l’un de nous au collet, l’autre par le bras, et nous a
jetés tous deux dans la cuisine où, assurait Joseph, « le
vieux Nick » viendrait nous prendre, aussi sûr que nous ét
ions vivants ; ainsi réconfortés, nous avons cherché chacu
n de notre côté un coin pour attendre son arrivée. J’ai at
trapé ce livre-ci, et une bouteille d’encre sur le rayon,
j’ai entr’ouvert la porte donnant sur l’extérieur pour avo
ir un peu de lumière, et j’ai passé vingt minutes à écrire
. Mais mon compagnon est impatient ! il propose de nous ap
proprier le manteau de la laitière et de nous abriter dess
ous pour filer dans la lande. Bonne idée- et puis, si le v
ieux grognon arrive, il pourra croire que sa prophétie est
réalisée- Nous ne pourrons pas être plus à l’humidité ni
avoir plus froid sous la pluie qu’ici. »

0053

Je suppose que Catherine mit son projet à exécution, car
dans la phrase suivante elle abordait un autre sujet ; ell
e prenait le ton plaintif.

« Comme je me doutais peu que Hindley me ferait jamais ta
nt pleurer ! écrivait-elle. J’ai mal à la tête, au point d
e ne pouvoir la garder sur l’oreiller, et pourtant je ne p
eux pas céder. Pauvre Heathcliff ! Hindley le traite de va
gabond et ne veut plus qu’il reste ni qu’il mange avec nou
s ; il prétend que lui et moi ne devons plus jouer ensembl
e et menace de le chasser de la maison si nous enfreignons
ses ordres. Il a blâmé notre père (comment a-t-il osé ?)
0054pour avoir traité H. avec trop de bienveillance, et il
jure qu’il le remettra à sa vraie place. »

Je commençais à somnoler et à laisser tomber le nez sur l
a page à moitié effacée. Mon oeil passa du manuscrit à l’i
mprimé. Je vis un titre rouge ornementé « Septante fois se
et le Premier de la septante et unième. Pieux discours pr
ononcé par le Révérend Jabes Branderham, dans la chapelle
de Gimmerton Sough » Pendant que, dans une demi-inconscien
ce, je me creusais la cervelle pour deviner ce que Jabes B
randerham avait pu tirer de son sujet, je retombai allongé
dans mon lit et m’endormis. Hélas ! tristes effets du mau
vais thé et de la mauvaise humeur ! Quelles autres causes
0055auraient pu me faire passer une si terrible nuit ? Je
n’ai souvenir d’aucune qui lui soit comparable depuis que
j’ai le sentiment de la souffrance.

Je commençai à rêver presque avant d’avoir cessé de me re
ndre compte de l’endroit où je me trouvais. Il me semblait
que c’était le matin ; je m’étais mis en route pour rentr
er chez moi, avec Joseph comme guide. Une épaisseur de plu
sieurs mètres de neige couvrait notre chemin. Comme nous a
vancions péniblement, mon compagnon m’accablait d’incessan
ts reproches parce que je n’avais pas pris un bâton de pèl
erin ; il m’assurait que je ne pourrais jamais pénétrer da
ns la maison sans en avoir un, et brandissait fièrement un
gourdin à lourde poignée, auquel je compris qu’il donnait
ce nom. Pendant un instant, je considérai qu’il était abs
urde que j’eusse besoin d’une pareille arme pour obtenir a
ccès à ma propre demeure. Puis une autre idée me traversa
l’esprit. Ce n’est pas là que j’allais : nous étions parti
s pour aller entendre le célèbre Jabes Branderham prêcher
sur le texte Septante fois sept ; l’un de nous – Joseph, l
0056e prédicateur ou moi – avait commis le Premier de la s
eptante et unième, et devait être publiquement dénoncé et
excommunié. Nous arrivâmes à la chapelle. J’ai passé devan
t en réalité, dans mes promenades, deux ou trois fois ; el
le est située dans un pli de terrain, entre deux collines,
à une assez grande altitude, près d’un marais dont la bou
e tourbeuse convient très bien, paraît-il, pour embaumer l
es quelques cadavres déposés là. Le toit est resté entier
jusqu’ici ; mais comme le traitement du pasteur n’est que
de vingt livres par an, avec la jouissance d’une maison co
mposée de deux pièces qui menacent de se réduire rapidemen
t à une seule, aucun pasteur ne veut accepter les devoirs
de cette charge, d’autant plus qu’on dit couramment que se
s ouailles le laisseraient mourir de faim plutôt que d’aug
menter son revenu d’un penny de leurs poches. Quoi qu’il e
n soit, dans mon rêve Jabes avait un auditoire nombreux et
attentif ; et il prêchait- grand Dieu ! quel sermon ! div
isé en quatre cent quatre-vingt dix parties, chacune de la
longueur d’un sermon ordinaire, et chacune traitant d’un
péché particulier ! Où il allait les chercher, je n’en sai
0057s rien. Il avait sa manière à lui d’interpréter le tex
te, et il paraissait nécessaire que le fidèle commît à cha
que occasion des péchés différents. Ceux-ci étaient des pl
us curieux : de bizarres infractions que je n’avais encore
jamais imaginées.

Oh ! que j’étais fatigué ! Comme je me tortillais, bâilla
is, m’assoupissais, et me réveillais ! Comme je me pinçais
, me piquais, me frottais les yeux, me levais, me rasseyai
s, et poussais du coude Joseph afin qu’il me dît si le pré
dicateur aurait jamais fini ! J’étais condamné à tout ente
ndre jusqu’au bout. Enfin, il aborda le Premier de la sept
ante et unième. A cet instant critique, j’eus une inspirat
ion soudaine, sous l’empire de laquelle je me levai pour d
énoncer Jabes Branderham comme l’auteur du péché qu’un chr
étien n’est pas tenu de pardonner.

– Monsieur, m’écriai-je, assis entre ces quatre murs j’ai
enduré et toléré sans interruption les quatre cent quatre
-vingt-dix parties de votre sermon. Septante fois sept foi
0058s j’ai pris mon chapeau et j’ai été sur le point de m’
en aller- septante fois sept fois vous m’avez déraisonnabl
ement obligé de reprendre mon siège. La quatre cent quatre
-vingt-onzième fois dépasse les bornes. Compagnons de mart
yre, sus à lui ! Faites-le dégringoler, et réduisez-le en
atomes, pour que les lieux qui l’ont connu ne puissent plu
s le connaître !

– Tu es l’Homme ! s’écria Jabes, après une pause solennel
le, en se penchant par-dessus son coussin. Septante fois s
ept fois tu as tordu ton visage en bâillant- septante fois
sept fois j’ai tenu conseil en moi-même- Bah ! ai-je pens
é, c’est de la faiblesse humaine, cela encore peut être ab
sous. Mais voici le Premier de la septante et unième. Frèr
es, exécutez sur lui le jugement qui est écrit. C’est un h
onneur qui revient à tous les bons chrétiens !

Sur cette parole finale, tous les membres de l’assemblée,
levant leurs bâtons de pèlerins, m’assaillirent en cercle
d’un même mouvement. N’ayant pas d’arme à leur opposer po
0059ur ma défense, je commençai à me colleter avec Joseph,
mon assaillant le plus proche et le plus féroce, pour lui
enlever le sien. Dans la confusion de la mêlée, plusieurs
gourdins se rencontrèrent ; des coups qui m’étaient desti
nés tombèrent sur d’autres crânes. Bientôt la chapelle ent
ière retentit du bruit des attaques et des ripostes. Chacu
n se mit à cogner sur son voisin ; et Branderham, ne voula
nt pas rester oisif, épancha son zèle en une pluie de tape
s bruyantes sur le rebord de la chaire, qui résonnait si f
ort qu’à la fin, à mon indicible soulagement, je me réveil
lai. Et qu’était-ce qui m’avait fait croire à ce terrible
vacarme ? Qui avait joué le rôle de Jabes dans cette bagar
re ? Simplement la branche de sapin qui touchait ma fenêtr
e quand des rafales de vent soufflaient de ce côté-là, et
qui frottait ses pommes desséchées contre les vitres ! J’é
coutai un instant, encore dans le doute ; je découvris la
cause du bruit, puis me retournai, sommeillai, et rêvai de
nouveau, d’une manière encore plus désagréable qu’avant,
s’il est possible.

0060 Cette fois, je me souvenais que j’étais couché dans l
e cabinet de chêne et j’entendais distinctement les rafale
s de vent et la neige qui fouettait. J’entendais aussi le
bruit agaçant et persistant de la branche de sapin, et je
l’attribuais à sa véritable cause. Mais ce bruit m’exaspér
ait tellement que je résolus de le faire cesser, s’il y av
ait moyen ; et je m’imaginai que je me levais et que j’ess
ayais d’ouvrir la croisée. La poignée était soudée dans la
gâche : particularité que j’avais observée étant éveillé,
mais que j’avais oubliée. « Il faut pourtant que je l’arr
ête ! » murmurai-je. J’enfonçai le poing à travers la vitr
e et allongeai le bras en dehors pour saisir la branche im
portune ; mais, au lieu de la trouver, mes doigts se refer
mèrent sur les doigts d’une petite main froide comme la gl
ace ! L’intense horreur du cauchemar m’envahit, j’essayai
de retirer mon bras, mais la main s’y accrochait et une vo
ix d’une mélancolie infinie sanglotait : « Laissez-moi ent
rer ! laissez-moi entrer ! – Qui êtes-vous ? » demandai-je
tout en continuant de lutter pour me dégager. « Catherine
Linton », répondit la voix en tremblant (pourquoi pensais
0061-je à Linton ? J’avais lu Earnshaw vingt fois pour Lin
ton une fois). « Me voilà revenue à la maison : je m’étais
perdue dans la lande ! » La voix parlait encore, quand je
distinguai vaguement une figure d’enfant qui regardait à
travers la fenêtre. La terreur me rendit cruel. Voyant qu’
il était inutile d’essayer de me dégager de son étreinte,
j’attirai son poignet sur la vitre brisée et le frottai de
ssus jusqu’à ce que le sang coulât et inondât les draps du
lit. La voix gémissait toujours : « Laissez-moi entrer !
» et l’étreinte obstinée ne se relâchait pas, me rendant p
resque fou de terreur. « Comment le puis-je ? » dis-je enf
in ; « lâchez-moi, si vous voulez que je vous fasse entrer
! » Les doigts se desserrèrent, je retirai vivement les m
iens hors du trou, j’entassai en hâte les livres en pyrami
de pour me défendre, et je me bouchai les oreilles pour ne
plus entendre la lamentable prière. Il me sembla que je r
estais ainsi pendant plus d’un quart d’heure. Mais, dès qu
e je recommençai d’écouter, j’entendis le douloureux gémis
sement qui continuait ! « Allez-vous-en ! » criai-je, « je
ne vous laisserai jamais entrer, dussiez-vous supplier pe
0062ndant vingt ans. – Il y a vingt ans », gémit la voix,
« vingt ans, il y a vingt ans que je suis errante. » Puis
j’entendis un léger grattement au dehors et la pile de liv
res bougea comme si elle était poussée en avant. J’essayai
de me lever, mais je ne pus remuer un seul membre, et je
me mis à hurler tout haut, en proie à une terreur folle. A
ma grande confusion, je me suis aperçu que mes hurlements
étaient bien réels. Des pas rapides approchaient de la po
rte de la chambre ; quelqu’un l’a poussée d’une main énerg
ique et une lumière a brillé à travers les ouvertures carr
ées en haut du lit. J’étais assis encore tout tremblant, e
ssuyant la sueur qui coulait sur mon front ; l’intrus semb
lait hésiter et se parler à voix basse à soi-même. Enfin i
l a murmuré, évidemment sans attendre de réponse : « Y a-t
-il quelqu’un ici ? » J’ai jugé qu’il valait mieux confess
er ma présence, car j’avais reconnu la voix de Heathcliff
et je craignais qu’il ne poussât sa recherche plus avant,
si je demeurais coi. En conséquence, je me suis tourné et
j’ai ouvert les panneaux. Je n’oublierai pas de sitôt l’ef
fet que j’ai produit ainsi.
0063
Heathcliff se tenait près de l’entrée, en chemise et en p
antalon ; une chandelle lui coulait sur les doigts et sa f
igure était aussi blanche que le mur derrière lui. Le prem
ier craquement du chêne l’a fait tressaillir comme sous un
e décharge électrique ; la chandelle lui a échappé et est
retombée à quelques pieds de distance ; son agitation étai
t telle qu’il a pu à peine la ramasser.

– Ce n’est que votre hôte, monsieur, lui criai-je, désire
ux de lui épargner l’humiliation de laisser voir plus long
temps sa poltronnerie, j’ai eu le malheur de pousser des c
ris dans mon sommeil, en proie que j’étais à un terrible c
auchemar. Je regrette de vous avoir dérangé.

– Oh ! Dieu vous confonde, Mr Lockwood ! Je voudrais que
vous fussiez au- a commencé mon hôte, en posant la chandel
le sur une chaise, parce qu’il se rendait compte qu’il lui
était impossible de la tenir fixe. Et qui vous a introdui
t dans cette chambre ? a-t-il continué en enfonçant ses on
0064gles dans les paumes de ses mains, et en grinçant des
dents pour réprimer des convulsions maxillaires. Qui est-c
e ? J’ai bien envie de jeter le coupable dehors immédiatem
ent.

– C’est votre servante Zillah, répondis-je, en sautant su
r le plancher et remettant rapidement mes vêtements. Je n’
y verrais pas d’inconvénient, pour ma part, elle le mérite
bien. Je suppose qu’elle a voulu avoir à mes dépens une n
ouvelle preuve que la pièce est hantée. Eh bien ! elle l’e
st- elle fourmille de spectres et de fantômes ! Vous avez
raison de la tenir fermée, je vous assure. Personne ne vou
s remerciera de lui avoir procuré un somme dans un antre p
areil !

– Que voulez-vous dire et que faites-vous ? Recouchez-vou
s et finissez votre nuit, puisque vous êtes ici ; mais pou
r l’amour du ciel, ne recommencez pas cet horrible vacarme
, que rien ne saurait excuser, à moins qu’on ne fût en tra
in de vous couper la gorge.
0065
– Si le petit démon était entré par la fenêtre, il est pr
obable qu’elle m’aurait étranglé ! ai-je riposté. Je ne ti
ens pas à continuer de subir les persécutions de vos hospi
taliers ancêtres. Le Révérend Jabes Branderham n’était-il
pas votre allié du côté maternel ? Et cette péronnelle, Ca
therine Limon, ou Earnshaw, ou je ne sais quoi- elle devai
t être bien sotte- méchante petite âme ! Elle m’a dit qu’e
lle errait sur la terre depuis vingt ans : juste punition
de ses péchés mortels, j’en suis sûr.

Je n’avais pas plus tôt prononcé ces mots que je me suis
rappelé l’association, dans le livre, du nom de Heathcliff
, à celui de Catherine. Cette particularité, qui était com
plètement sortie de ma mémoire, venait d’y reparaître soud
ain. J’ai rougi de ma légèreté. Mais, sans manifester autr
ement que j’eusse conscience de l’avoir offensé, je me sui
s hâté d’ajouter : « La vérité est, monsieur, que j’ai pas
sé la première partie de la nuit à- » ; je m’arrêtai encor
e. J’allais dire : « – à parcourir ces vieux volumes », ce
0066 qui aurait révélé que j’avais connaissance de leur co
ntenu manuscrit, aussi bien que de leur contenu imprimé. A
ussi, me reprenant, j’ai poursuivi : « – à déchiffrer les
noms inscrits sur le rebord de la fenêtre. Occupation mono
tone, à laquelle je me livrais pour m’endormir, de même qu
‘on compte ou- »

– A quoi songez-vous de me parler de la sorte, à moi ? a
dit Heathcliff d’une voix tonnante et avec une sauvage véh
émence. Comment- comment osez-vous ? Sous mon toit ?- Dieu
, il faut qu’il soit fou pour parler ainsi !

Et il se frappait le front avec rage.

Je ne savais trop si je devais me fâcher de ce langage ou
continuer mon explication. Mais il semblait tellement aff
ecté que j’ai eu pitié de lui et ai repris l’histoire de m
es rêves, affirmant que je n’avais jamais entendu auparava
nt le nom de « Catherine Linton », mais qu’à force de le l
ire et de le relire ce nom avait produit sur moi une impre
0067ssion qui s’était personnifiée quand j’eus perdu le co
ntrôle de mon imagination. Tandis que je parlais, Heathcli
ff reculait peu à peu dans le renfoncement où se trouvait
le lit ; finalement il s’est assis, presque entièrement ca
ché derrière. Je devinai néanmoins, à sa respiration irrég
ulière et entrecoupée, qu’il luttait contre une violente é
motion. Ne voulant pas lui laisser voir que je me rendais
compte de son conflit intérieur, j’ai achevé ma toilette a
ssez bruyamment, regardé ma montre et fait un monologue su
r la longueur de la nuit :

– Pas encore trois heures ! j’aurais juré qu’il en était
six. Le temps n’avance pas ici : nous nous sommes certaine
ment retirés pour reposer à huit heures !

– Toujours à neuf heures en hiver, et lever à quatre, a d
it mon hôte en réprimant un gémissement ; et j’ai jugé, au
mouvement de l’ombre de son bras, qu’il essuyait une larm
e. Mr Lockwood, a-t-il ajouté, vous pouvez aller dans ma c
hambre ; vous ne feriez que gêner en descendant de si bonn
0068e heure : et vos cris puérils ont envoyé le sommeil au
diable pour moi.

– Pour moi aussi, ai-je répliqué. Je vais me promener dan
s la cour jusqu’au jour, alors je partirai ; et vous n’ave
z pas à craindre de nouvelle intrusion de ma part. Je suis
maintenant tout à fait guéri de l’envie de chercher du pl
aisir dans la société, que ce soit à la campagne ou à la v
ille. Un homme sensé doit trouver une compagnie suffisante
en soi-même.

– Délicieuse compagnie ! a grommelé Mr Heathcliff. Prenez
la chandelle et allez où vous voudrez. Je vous rejoins da
ns l’instant. Evitez la cour, toutefois, car les chiens so
nt lâches ; quant à la salle- Junon y monte sa faction et-
non, vous ne pouvez qu’errer dans l’escalier et dans les
couloirs. Mais sortez ! Je viens dans deux minutes.

J’ai obéi, du moins à l’ordre de quitter la chambre ; pui
s, ne sachant où me conduisait l’étroit corridor, je me su
0069is arrêté, et mon propriétaire m’a rendu témoin involo
ntaire d’une scène de superstition qui démentait étrangeme
nt son bon sens apparent. Il s’est approché du lit, a ouve
rt la fenêtre en la forçant et, pendant qu’il tirait dessu
s, a été pris d’une crise de larmes qu’il n’a pu maîtriser
. « Viens, viens ! » sanglotait-il. « Cathy, viens ! Oh !
viens- une fois seulement ! Oh ! chérie de mon coeur ! éco
ute-moi cette fois-ci enfin, Catherine ! » Le spectre a té
moigné de l’ordinaire caprice des spectres : il n’a donné
aucun signe d’existence. Mais la neige et le vent ont péné
tré en tourbillons furieux, parvenant même jusqu’à moi et
éteignant ma lumière.

Il y avait une telle angoisse dans l’explosion de douleur
qui accompagnait ce délire que la compassion m’a fait oub
lier sa folie. Je me suis éloigné, à moitié fâché d’avoir
écouté, si peu que ce fût, et regrettant d’avoir raconté m
on ridicule cauchemar, qui avait déterminé cette crise, bi
en que je ne pusse comprendre pourquoi. Je suis descendu a
vec précaution dans les régions inférieures et ai atterri
0070dans la cuisine, où quelques tisons que j’ai rassemblé
s avec soin m’ont permis de rallumer ma chandelle. Rien ne
bougeait, sauf un chat gris moucheté, qui est sorti lente
ment des cendres et m’a salué d’un miaulement plaintif.

Deux bancs en forme d’arcs de cercle entouraient presque
complètement le foyer ; je me suis allongé sur l’un et Gri
malkin a grimpé sur l’autre. Nous commencions à nous assou
pir tous deux quand quelqu’un a envahi notre retraite ; c’
était Joseph qui descendait péniblement une échelle de boi
s dont le haut disparaissait dans le plafond, à travers un
e trappe : l’entrée de son galetas, je suppose. Il a jeté
un regard sinistre sur la petite flamme que j’avais réussi
à ranimer entre les barreaux cintrés de la grille du foye
r, a chassé le chat de son poste élevé, s’est installé à s
a place et s’est mis à bourrer une pipe de trois pouces. M
a présence dans son sanctuaire était évidemment considérée
comme une impudence trop éhontée pour être relevée : il a
appliqué silencieusement le tuyau à ses lèvres, s’est cro
isé les bras et a envoyé des bouffées en l’air. Je l’ai la
0071issé savourer sa volupté sans le troubler. Après avoir
lancé sa dernière bouffée et poussé un profond soupir, il
s’est levé et s’est retiré avec autant de dignité qu’il é
tait venu.

J’ai entendu ensuite un pas plus élastique. J’ouvrais déj
à la bouche pour un « bonjour », mais je l’ai refermée san
s achever mon salut, car Hareton Earnshaw faisait ses orai
son sotto voce, sous forme d’une suite de jurons adressés
à chaque objet qu’il touchait, tout en fourrageant dans un
coin à la recherche d’une bêche ou d’une pelle pour faire
des chemins dans la neige. Il a jeté un regard par-dessus
le dossier du banc, en dilatant les narines, et il songea
it aussi peu à un échange de politesses avec moi qu’avec m
on compagnon le chat. J’ai deviné, à ses préparatifs, que
la sortie était permise et, quittant ma dure couchette, j’
ai fait un mouvement pour le suivre. Il l’a remarqué et a
cogné sur une porte intérieure avec l’extrémité de sa bêch
e, en indiquant par un son inarticulé que c’était là que j
e devais aller, si je voulais changer de résidence.
0072
La porte donnait dans la salle où les femmes étaient déjà
à l’oeuvre. Zillah développait dans la cheminée un tourbi
llon de flammes à l’aide d’un soufflet colossal ; Mrs Heat
hcliff, agenouillée près de l’âtre, lisait un livre à la l
ueur du feu. Elle tenait la main interposée entre la chale
ur du foyer et ses yeux et paraissait absorbée dans son oc
cupation. Elle ne s’interrompait que pour gronder la serva
nte qui la couvrait d’étincelles, ou pour repousser de tem
ps à autre un chien qui venait appuyer un peu trop familiè
rement le nez sur sa figure. J’ai été surpris de voir là H
eathcliff aussi. Il était debout près du feu, me tournant
le dos, et venait de faire une scène violente à la pauvre
Zillah qui, par instants, suspendait son travail pour rele
ver le coin de son tablier et pousser un gémissement indig
né.

– Et vous, vous misérable -, criait-il au moment où j’ent
rais, en se tournant vers sa belle-fille et employant une
épithète aussi inoffensive que poulette ou brebis, mais gé
0073néralement représentée par un tiret, vous voilà encore
à vos oiseuses manigances ? Tous les autres gagnent leur
pain- vous, vous vivez de ma charité ! Mettez-moi ces bêti
ses de côté et trouvez le moyen de vous rendre utile. Je v
ous ferai payer le fléau de votre perpétuelle présence, en
tendez-vous, odieuse coquine ?

– Je mettrai mes bêtises de côté, parce que vous pouvez m
‘y contraindre, si je refuse, a répondu la jeune femme en
fermant son livre et en le jetant sur une chaise. Mais qua
nd vous useriez votre langue à jurer, je ne ferai que ce q
ue je voudrai !

Heathcliff a levé la main, et elle s’est sauvée à distanc
e respectueuse : elle en connaissait certainement le poids
. N’ayant nulle envie d’être régalé d’un combat entre chie
n et chat, je me suis vivement avancé comme si j’étais pre
ssé de partager la chaleur du foyer et tout à fait ignoran
t de la dispute interrompue. Chacun d’eux a eu assez de dé
corum pour suspendre les hostilités. Heathcliff a placé se
0074s poings à l’abri de la tentation dans ses poches ; Mr
s Heathcliff a fait la moue et est allée prendre un siège
éloigné, où elle a tenu sa parole en jouant le rôle d’une
statue pendant le temps que je suis resté là. Ce n’a pas é
té long : j’ai décliné leur invitation à déjeuner et, dès
que l’aube a commencé de pointer, j’ai saisi la première o
ccasion de m’échapper au grand air, maintenant clair, calm
e et froid comme de la glace impalpable.

Avant que j’aie eu atteint le fond du jardin, mon proprié
taire m’a crié de m’arrêter, et a offert de m’accompagner
à travers la lande. Ça été une heureuse inspiration de sa
part, car tout le versant de la colline n’était qu’un océa
n de vagues blanches ; les hauts et les bas n’indiquaient
pas d’élévations ou de dépressions correspondantes dans le
terrain ; de nombreux trous étaient entièrement comblés p
ar la neige ; et des rangées entières de buttes, formées d
es résidus de l’extraction des carrières, étaient effacées
de la carte que ma promenade de la veille avait laissée p
einte dans mon esprit. J’avais remarqué sur un des côtés d
0075e la route, à intervalles de six à sept mètres, une li
gne de pierres dressées debout, qui se prolongeait sur tou
te la longueur du terrain dénudé : elles avaient été placé
es et peintes à la chaux pour servir de repères dans l’obs
curité, et aussi quand une chute de neige, comme à présent
, ne permettait pas de distinguer la chaussée ferme des pr
ofonds marécages qui la bordent des deux côtés. Mais à l’e
xception d’une tache sombre émergeant çà et là, toute trac
e de l’existence de ces pierres avait disparu et mon compa
gnon a dû m’avertir fréquemment d’appuyer à droite ou à ga
uche alors que je me figurais suivre correctement les sinu
osités de la route.

Nous avons échangé peu de paroles, et il s’est arrêté à l
‘entrée du parc de Thrushcross en me disant que je ne pouv
ais plus me tromper. Nos adieux se sont bornés à un rapide
salut, puis j’ai continué ma marche, réduit à mes seules
ressources ; car la loge du portier est inoccupée jusqu’à
présent. La distance de la porte du parc à la Grange est d
e deux milles ; je crois que je suis bien arrivé à en fair
0076e quatre, en me perdant au milieu des arbres et enfonç
ant jusqu’au cou dans la neige : désagrément que seuls peu
vent apprécier ceux qui l’ont expérimenté. En tout cas, qu
els qu’aient été mes tours et détours, midi sonnait comme
j’entrais dans la maison, ce qui faisait exactement une he
ure pour chaque mille du chemin ordinaire depuis les Hauts
de Hurle-Vent.

Ma femme de charge et ses satellites se sont précipitées
pour m’accueillir, s’écriant avec volubilité qu’elles me c
royaient complètement perdu. Tout le monde supposait que j
‘avais péri la nuit précédente et elles se demandaient com
ment s’y prendre pour se mettre à la recherche de mes rest
es. Je leur ai dit de se calmer, puisqu’elles me voyaient
revenu, et, transi jusqu’à la moelle, je me suis traîné en
haut. Après avoir mis des vêtements secs et marché de lon
g en large pendant trente à quarante minutes, pour restaur
er la chaleur animale, je me suis retiré dans mon cabinet
de travail, faible comme un petit chat : presque trop faib
le pour jouir du feu pétillant et du café fumant que la se
0077rvante m’a préparé pour me remonter.

CHAPITRE IV

Quelles pauvres girouettes nous sommes ! Moi qui avais ré
solu de me libérer de tous rapports sociaux et qui bénissa
is ma bonne étoile de m’avoir fait enfin découvrir un endr
oit où de tels rapports sont à peu près impossibles, moi,
faible créature, après avoir lutté jusqu’au crépuscule con
tre l’abattement et la solitude, j’ai été vaincu et forcé
d’amener mon pavillon. Sous prétexte de demander des indic
ations sur ce qui était nécessaire à mon installation, j’a
i prié Mrs Dean, quand elle a apporté mon souper, de s’ass
eoir pendant que je mangeais. J’espérais sincèrement que j
‘allais trouver en elle une vraie commère et que, si elle
ne me tirait pas de ma torpeur, elle finirait au moins par
m’endormir.

– Vous êtes ici depuis très longtemps, ai-je commencé. N’
avez-vous pas dit depuis seize ans ?
0078
– Dix-huit, monsieur. Je suis arrivée au moment où ma maî
tresse se mariait, pour faire son service ; après sa mort,
le maître m’a conservée comme femme de charge.

– Vraiment.

Un silence a suivi. Elfe n’était pas fort bavarde, craign
ais-je, sauf peut-être quand il s’agissait de ses propres
affaires, qui pouvaient difficilement m’intéresser. Cepend
ant, après s’être recueillie un instant, un poing sur chaq
ue genou, un nuage méditatif sur sa figure rubiconde, elle
s’est écriée :

– Ah ! les temps ont bien changé depuis lors !

– Oui, ai-je remarqué, vous avez dû voir beaucoup de tran
sformations, je suppose ?

– Sans doute ; et de souffrances aussi.
0079
« Oh ! je vais amener la conversation sur la famille de m
on propriétaire », ai-je pensé. « Bon sujet à mettre sur l
e tapis ! J’aimerais à savoir l’histoire de cette jeune et
jolie veuve. Est-elle native de cette contrée ou, comme i
l est plus probable, est-ce une étrangère que les indigène
s hargneux ne veulent pas reconnaître comme des leurs ? »
Dans cette intention, j’ai demandé à Mrs Dean pourquoi Hea
thcliff louait Thrushcross Grange et préférait de vivre da
ns une situation et une demeure si inférieures.

– N’est-il pas assez riche pour entretenir convenablement
la propriété ?

– Riche, monsieur ! Personne ne sait ce qu’il a d’argent
et chaque année sa fortune s’accroît, Oui, oui, il est ass
ez riche pour vivre dans une maison plus luxueuse même que
celle-ci ; mais il est plutôt- serré. S’il avait eu l’int
ention de venir s’installer à Thrushcross Grange, il aurai
t suffi qu’il entendît parler d’un bon locataire pour qu’i
0080l ne pût se résigner à laisser échapper la chance de g
agner quelques centaines d’écus de plus. Il est étrange qu
‘on puisse être aussi cupide quand on est seul en ce monde
!

– Il avait un fils, je crois ?

– Oui, il en avait un- il est mort.

– Et cette jeune dame, Mrs Heathcliff, est la veuve de ce
fils ?

– Oui.

– D’où est-elle originaire ?

– C’est la fille de mon défunt maître, monsieur : Catheri
ne Linton était son nom de jeune fille. Je l’ai élevée, la
pauvre enfant ! J’aurais souhaité que Mr Heathcliff vînt
habiter ici, pour que nous nous fussions trouvées réunies.
0081

– Quoi ! Catherine Linton ? me suis-je écrié avec étonnem
ent. Mais une minute de réflexion m’a convaincu que ce n’é
tait pas mon fantôme de Catherine. Alors, ai-je poursuivi,
mon prédécesseur s’appelait Linton ?

– Parfaitement.

– Et qui est cet Earnshaw- Hareton Earnshaw, qui habite a
vec Mr Heathcliff’ ? Sont-ils parents ?

– Non, c’est le neveu de feu Mrs Linton.

– Le cousin de la jeune femme, par conséquent ?

– Oui ; et son mari était son cousin aussi : l’un du côté
de la mère, l’autre du côté du père. Heathcliff a épousé
la soeur de Mr Linton.

0082 – J’ai vu à Hurle-Vent le nom « Earnshaw » gravé au-d
essus de la porte principale. Est-ce une vieille famille ?

– Très vieille, monsieur. Hareton en est le dernier rejet
on, comme notre Miss Cathy est le dernier de la nôtre- je
veux dire de celle des Linton. Vous avez été à Hurle-Vent
? Je vous demande pardon de ma curiosité ; mais je serais
contente de savoir comment elle va.

– Mrs Heathcliff ? Elle avait l’air fort bien portante, e
t c’est une jolie femme ; pourtant elle ne paraît pas très
heureuse.

– Oh ! Dieu ! cela ne m’étonne pas ! Et qu’avez-vous pens
é du maître ?

– Un gaillard plutôt rude, Mrs Dean. N’est-ce pas là sa c
aractéristique ?

0083 – Rude comme un tranchant de scie, dur comme du basal
te ! Moins vous aurez affaire à lui, mieux vous vous en tr
ouverez.

– Il doit avoir eu des hauts et des bas dans l’existence
pour être devenu si hargneux. Connaissez-vous quelque chos
e de son histoire ?

– C’est celle du coucou, monsieur. Je la connais tout ent
ière, sauf que j’ignore où il est né, qui étaient ses pare
nts, et comment il a fait sa fortune dans le début. Hareto
n a été jeté hors de son nid comme un jeune moineau ! Le m
alheureux garçon est le seul dans toute la paroisse à ne p
as se douter de la manière dont il a été frustré.

– Eh bien ! Mrs Dean, ce serait faire oeuvre charitable q
ue de me raconter quelque chose de mes voisins. Je sens qu
e je ne dormirai pas si je vais me coucher, ainsi donc, so
yez assez aimable pour vous asseoir et bavarder une heure.

0084
– Oh ! certainement, Monsieur. Je vais aller chercher mon
ouvrage et je resterai ensuite autant qu’il vous plaira.
Mais vous avez pris froid ; je vous ai vu grelotter, et il
vous faut un peu de gruau pour chasser le mal.

La digne femme est sortie d’un air affairé et je me suis
rapproché du feu ; j’avais la tête brûlante et le reste du
corps glacé. De plus, mes nerfs et mon cerveau étaient en
proie à une surexcitation voisine de l’égarement. J’en ép
rouvais, non pas un sentiment de malaise, mais plutôt la c
rainte (que je ressens encore maintenant) d’effets sérieux
consécutifs aux incidents d’aujourd’hui et d’hier. Mrs De
an est revenue bientôt, avec un pot fumant et sa corbeille
à ouvrage. Elle a placé le pot sur la grille de la chemin
ée et rapproché sa chaise, manifestement heureuse de me tr
ouver si sociable.

Avant de venir habiter ici, a-t-elle commencé sans attend
re une nouvelle invitation à raconter son histoire, j’étai
0085s presque toujours à Hurle-Vent. Ma mère avait élevé M
r Hindley Earnshaw, le père de Hareton, et j’avais pris l’
habitude de jouer avec les enfants ; je faisais aussi les
commissions, j’aidais aux foins et je rôdais autour de la
ferme, prête à tout travail qu’on voudrait me donner. Une
belle matinée d’été – c’était au début de la moisson, je m
e rappelle – Mr Earnshaw, le vieux maître, descendit en te
nue de voyage. Après avoir indiqué à Joseph sa tâche pour
la journée, il se tourna vers Hindley, vers Cathy et vers
moi – j’étais en effet assise à prendre mon porridge avec
eux – et dit en s’adressant à son fils : « Eh bien ! mon b
onhomme, je m’en vais à Liverpool aujourd’hui, que faut-il
te rapporter ? Tu peux choisir oe que tu voudras ; mais q
ue ce ne soit pas gros, car j’irai et reviendrai à pied :
soixante milles dans chaque sens, c’est une longue étape !
» Hindley demanda un violon, puis Miss Cathy fut interrog
ée à son tour : elle avait à peine six ans, mais elle étai
t capable de monter tous les chevaux de l’écurie et elle c
hoisit une cravache. Le maître ne m’oublia pas, car il ava
it bon coeur, bien qu’il fût parfois assez sévère. Il prom
0086it de me rapporter des pommes et des poires plein sa p
oche, puis il embrassa ses enfants, nous dit au revoir et
partit.

Les trois jours que dura son absence nous parurent à tous
bien longs et souvent la petite Cathy demandait quand son
père rentrerait. Mrs Earnshaw l’attendait pour le souper,
le troisième soir, et elle retarda le repas d’heure en he
ure ; mais il n’arrivait toujours pas et à la longue les e
nfants se fatiguèrent de courir à la porte d’entrée pour r
egarder. La nuit vint ; leur mère aurait voulu les coucher
, mais ils l’attendrirent par leurs supplications pour res
ter. A onze heures, le loquet de la porte se souleva douce
ment et le maître entra. Il se jeta sur une chaise, moitié
riant, moitié grognant, et leur enjoignit à tous de ne pa
s approcher, car il était quasi mort- on lui offrirait les
trois royaumes qu’il ne recommencerait pas une pareille c
ourse.

– Et avec cela, être chargé à en périr ! dit-il, en ouvra
0087nt son manteau, qu’il tenait roulé dans ses bras. Vois
, ma femme ! Je n’ai jamais été si exténué de ma vie ; mai
s il te faut accepter mon fardeau comme un présent de Dieu
, bien qu’il soit presque aussi noir que s’il sortait de c
hez le diable.

Nous fîmes cercle et, par-dessus la tête de Miss Cathy, j
‘aperçus un enfant malpropre, déguenillé, aux cheveux noir
s, assez grand pour marcher et parler. A son visage, on l’
eût même jugé plus âgé que Catherine ; pourtant, quand il
fut sur ses pieds, il se borna à regarder d’un air étonné
autour de lui et à baragouiner indéfiniment quelque chose
que personne ne put comprendre. J’étais effrayée et Mrs Ea
rnshaw était toute prête à le jeter à la porte. Elle s’emp
orta, demandant quelle idée son mari avait eue d’amener ch
ez lui ce petit bohémien, quand ils avaient leurs propres
enfants à nourrir et à élever. Que comptait-il en faire ?
Etait-il devenu fou ? Le maître essaya de s’expliquer. Mai
s il était vraiment recru de fatigue et tout ce que je pus
comprendre, au milieu des récriminations de sa femme, c’e
0088st qu’il avait rencontré l’enfant mourant de faim, aba
ndonné, et pour ainsi dire muet, dans les rues de Liverpoo
l : Il l’avait recueilli et s’était enquis de son propriét
aire. Pas une âme ne savait à qui il appartenait, dit-il ;
et l’argent comme le temps dont il disposait étant limité
s, il jugea préférable de le ramener sur-le-champ chez lui
, plutôt que de se livrer à de vaines et dispendieuses dém
arches là-bas : car il était résolu de ne pas le laisser d
ans l’état où il l’avait trouvé. En fin de compte ma maîtr
esse se calma en maugréant, et Mr Earnshaw me dit de le la
ver, de lui donner des effets propres et de le faire dormi
r avec les autres enfants.

Hindley et Cathy se contentèrent de regarder et d’écouter
jusqu’à ce que la paix fût rétablie ; alors tous deux se
mirent à explorer les poches de leur père pour y trouver l
es cadeaux qu’il leur avait promis. Hindley était un garço
n de quatorze ans ; mais en retirant ce qui avait été un v
iolon, écrasé et réduit en miettes dans le manteau, il ple
ura à chaudes larmes. Quant à Cathy, lorsqu’elle apprit qu
0089e le maître avait perdu sa cravache en s’occupant de l
‘intrus, elle témoigna son déplaisir en faisant des grimac
es et en crachant dans la direction de la stupide petite c
réature, ce qui lui valut une bonne gifle de son père pour
lui apprendre à avoir des manières plus convenables. L’un
et l’autre refusèrent absolument de partager leur lit, et
même leur chambre avec lui ; je ne fis pas preuve de plus
de bon sens en le mettant sur le palier de l’escalier, av
ec l’espoir qu’il serait peut-être parti le matin. Soit pa
r hasard, soit qu’il eût été attiré en entendant la voix d
e Mr Earnshaw, il se glissa à la porte de ce dernier, qui
l’y trouva quand il sortit de sa chambre. Une enquête fut
ouverte pour savoir comment il était arrivé là : je fus ob
ligée de faire des aveux et, en récompense de ma poltronne
rie et de mon inhumanité, je fus renvoyée de la maison.

Telle fut l’entrée de Heathcliff dans la famille. Quand j
e revins quelques jours après (car je ne considérais pas q
ue mon bannissement dût être éternel), j’appris qu’on l’av
ait baptisé « Heathcliff » : c’était le nom d’un fils mort
0090 en bas âge, nom qui, dès lors, lui servit ensemble de
nom de baptême et de nom de famille. Miss Cathy et lui fa
isaient maintenant fort bon ménage ; mais Hindley le détes
tait et, pour dire la vérité, j’éprouvais pour lui le même
sentiment. Nous le tourmentions et nous le traitions d’un
e manière indigne ; car je n’étais pas assez raisonnable p
our comprendre mon manque d’équité et la maîtresse n’inter
venait jamais en sa faveur quand elle le voyait victime d’
une injustice.

Il avait l’air d’un enfant morose et résigné ; endurci, p
eut-être, contre les mauvais traitements, il recevait les
coups de Hindley sans sourciller, sans verser une larme, e
t mes pinçons n’avaient d’autre effet que de lui faire pou
sser un soupir et ouvrir de grands yeux, comme s’il se fût
fait mal par hasard et que personne ne fût à blâmer. Ce s
toïcisme mettait le vieil Earnshaw en fureur, quand il sur
prenait son fils à persécuter le pauvre orphelin, comme il
l’appelait. Il se prit d’une affection singulière pour He
athcliff, croyant tout ce qu’il disait (il disait d’ailleu
0091rs fort peu de choses, et généralement la vérité), et
le gâtant bien plus que Cathy, qui était trop indiscipliné
e et trop entêtée pour être sa favorite.

Ainsi, dès le début, Heathcliff fut la cause de dissentim
ents dans la maison. A la mort de Mrs Earnshaw, qui survin
t moins de deux ans après, le jeune maître regardait son p
ère comme un tyran plus que comme un ami, et Heathcliff co
mme l’usurpateur de l’affection de son père et de ses priv
ilèges ; il s’aigrit peu à peu à force de songer à ces dén
is de justice. Je sympathisai quelque temps avec lui. Mais
quand les enfants eurent la rougeole, que je dus les soig
ner et assumer tout d’un coup les devoirs d’une femme, mes
idées changèrent. Heathcliff fut dangereusement atteint ;
dans la période où il fut le plus mal, il voulait que je
fusse constamment à son chevet : je suppose qu’il sentait
que je faisais beaucoup pour lui, et il n’était pas capabl
e de deviner que j’y étais obligée. Quoi qu’il en soit, je
dois dire que c’était l’enfant le plus tranquille qu’une
garde ait jamais eu à veiller. La différence que je consta
0092tais entre lui et les deux autres me força d’être moin
s partiale. Cathy et son frère me fatiguaient terriblement
, lui ne se plaignait pas plus qu’un agneau, bien que le p
eu de souci qu’il me donnait tînt à sa dureté au mal et no
n à sa douceur de caractère. Il triompha de la maladie : l
e docteur affirma que c’était dans une large mesure grâce
à moi et me félicita de mes soins. Je fus flattée de ces é
loges, je devins plus indulgente pour l’être qui me les av
ait valus, et c’est ainsi que Hindley perdit son dernier a
llié. Pourtant je n’étais pas férue de Heathcliff et je me
demandais souvent ce que mon maître trouvait tant à admir
er dans ce garçon taciturne, qui jamais, à ma connaissance
, ne donna le moindre signe de gratitude pour reconnaître
sa bienveillance. Il n’était pas insolent envers son bienf
aiteur, il était simplement insensible, tout en sachant pa
rfaitement l’empire qu’il avait sur le coeur de celui-ci e
t en comprenant qu’il n’avait qu’à parler pour que toute l
a maison fût forcée de se plier à ses désirs. Par exemple,
il me souvient que Mr Earnshaw avait acheté un jour une p
aire de poulains à la foire de la paroisse et en avait don
0093né un à chacun des deux garçons. Heathcliff prit le pl
us beau, mais celui-ci tomba bientôt boiteux ; quand il s’
en aperçut, il dit à Hindley :

– Il faut que tu changes de cheval avec moi : je n’aime p
as le mien. Si tu ne veux pas, je dirai à ton père que tu
m’as battu trois fois cette semaine et je lui montrerai mo
n bras qui est noir jusqu’à l’épaule.

Hindley lui tira la langue et lui donna une claque.

– Tu ferais mieux de t’exécuter sans tarder, insista Heat
hcliff en s’échappant sous le porche (ils étaient dans l’é
curie) ; tu y seras forcé et, si je parle de ces coups, il
s te seront rendus avec intérêts.

– Sauve-toi, vaurien ! cria Hindley en le menaçant avec u
n poids de fer qui servait à peser les pommes de terre et
le foin.

0094 – Lance-le, répliqua l’autre sans bouger, et alors je
raconterai comment tu t’es vanté de me jeter dehors dès q
ue ton père sera mort, et nous verrons si ce n’est pas toi
qui seras jeté dehors sur-le-champ.

Hindley lança le poids, qui atteignit Heathcliff en plein
e poitrine ; il tomba, mais se releva aussitôt, chancelant
, pâle et la respiration coupée. Si je ne l’en eusse empêc
hé, il serait allé droit au maître et aurait obtenu complè
te vengeance en laissant son état parler pour lui et en fa
isant deviner le coupable.

– Prends mon poulain, maintenant, bohémien, dit le jeune
Earnshaw. Je souhaite qu’il te rompe le cou : prends-le, e
t va-t’en au diable, misérable intrus ! et soutire à mon p
ère, à force de cajoleries, tout ce qu’il a. Seulement, en
suite, montre-lui ce que tu es, suppôt de Satan- Tiens, at
trape cela, et puisse une ruade te fendre le crâne !

Heathcliff s’était avancé pour détacher la bête et la cha
0095nger de stalle ; il passait derrière elle quand Hindle
y termina son discours en le renversant sous les pieds du
cheval et, sans s’arrêter pour examiner si ses espérances
étaient réalisées, s’enfuit à toutes jambes. Je fus surpri
se de voir avec quel sang-froid l’enfant se releva et cont
inua ce qu’il avait commencé. Il fit l’échange des selles
et de tout le harnachement, puis s’assit sur une botte de
foin pour se remettre, avant de rentrer dans la maison, du
malaise occasionné par le violent coup qu’il avait reçu.
Je le persuadai aisément de me laisser attribuer ses meurt
rissures au cheval : il se souciait peu de ce que l’on pou
vait raconter, du moment qu’il avait eu ce qu’il voulait.
Il se plaignait si rarement, du reste, de bagarres de ce g
enre, que vraiment je ne le croyais pas vindicatif : je me
trompais complètement, comme vous verrez.

CHAPITRE V

Avec l’âge, Mr Earnshaw déclina. Il avait été actif et d’
une santé florissante, pourtant ses forces l’abandonnèrent
0096 tout d’un coup. Quand il fut confiné au coin du feu,
il devint extrêmement irritable. Un rien le fâchait ; le s
eul soupçon que son autorité fût méconnue le mettait presq
ue hors des gonds C’était particulièrement sensible lorsqu
e quelqu’un essayait d’en imposer à son favori ou de lui c
ommander un peu rudement. L’idée qu’on pourrait dire à ce
dernier un mot désagréable créait chez lui une pénible inq
uiétude. Il semblait s’être mis dans la tête que, parce qu
‘il aimait Heathcliff, tous le haïssaient et ne pensaient
qu’à lui jouer de mauvais tours. Cela nuisait à l’enfant,
car les mieux intentionnés parmi nous ne voulaient pas con
trarier le maître, de sorte que nous flattions sa partiali
té, et cette flatterie fut un riche aliment pour l’orgueil
de Heathcliff et pour son caractère farouche. Mais c’étai
t devenu une sorte de nécessité : deux ou trois fois, une
manifestation de mépris de Hindley, dont s’aperçut son pèr
e, mit le vieillard en fureur ; il saisit sa canne pour le
frapper et frémit de rage en s’y voyant impuissant.

Enfin notre ministre (nous avions alors un ministre qui a
0097rrivait à joindre les deux bouts en donnant des leçons
aux petits Linton et aux petits Earnshaw, et en cultivant
lui-même son lopin de terre) conseilla d’envoyer le jeune
homme au collège. Mr Earnshaw y consentit, bien qu’à cont
re-coeur, car il déclara : « Hindley n’est bon à rien et n
‘arrivera jamais à rien, où qu’il aille ».

J’espérais sincèrement que nous aurions désormais la paix
. Il m’était pénible de penser que sa bonne action pût ren
dre mon maître malheureux. Je m’imaginais que son irritabi
lité, résultat de l’âge et de la maladie, ne provenait que
de ses ennuis de famille, comme il voulait lui-même le fa
ire croire. En réalité, vous savez, monsieur, c’est l’affa
iblissement de sa constitution qui en était cause. Nous au
rions cependant pu continuer de vivre assez tranquillement
, sans deux personnes, Miss Cathy et Joseph, le domestique
. Vous avez vu celui-ci là-haut, je pense. C’était, et c’e
st encore très vraisemblablement le plus odieux et le plus
infatué pharisien qui ait jamais torturé une Bible afin d
‘en recueillir les promesses pour lui-même et d’en jeter l
0098es malédictions sur ses voisins. Par son adresse à ser
monner et à tenir de pieux propos, il avait trouvé moyen d
e faire grande impression sur Mr Earnshaw ; et, plus le ma
ître s’affaiblissait, plus l’influence de Joseph se dévelo
ppait. Il le tourmentait impitoyablement pour l’engager à
s’occuper du salut de son âme et à élever ses enfants avec
rigidité. Il l’encourageait à regarder Hindley comme un r
éprouvé, et tous les soirs il dévidait régulièrement un lo
ng chapelet d’histoires contre Heathcliff et Catherine ; i
l prenait toujours soin de flatter la faiblesse d’Earnshaw
en chargeant surtout la dernière.

Certes, elle avait des manières à elle, comme je n’en ava
is encore jamais vu chez un enfant. Elle mettait à bout la
patience de tous cinquante fois et plus par jour : depuis
le moment où elle descendait jusqu’à celui où elle allait
se coucher, il n’y avait pas de minute où nous n’eussions
à craindre quelque méfait de sa part. Elle était toujours
excitée, sa langue toujours en train- elle chantait, riai
t, taquinait tous ceux qui ne faisaient pas comme elle. C’
0099était une indomptable petite friponne, mais elle avait
l’oeil le plus gai, le sourire le plus caressant et le pi
ed le plus léger de toute la paroisse. Et, en fin de compt
e, je crois qu’elle n’avait pas de mauvaises intentions. C
ar, lorsqu’elle était arrivée à vous faire pleurer pour de
bon, il était rare qu’elle ne voulût pas vous tenir compa
gnie et ne vous obligeât pas de vous calmer pour la consol
er. Elle était beaucoup trop entichée de Heathcliff. La pl
us grande punition que nous puissions inventer pour elle é
tait de la tenir séparée de celui-ci ; pourtant elle était
grondée plus qu’aucun de nous à cause de lui. Dans ses je
ux, elle aimait énormément faire la petite maîtresse ; ell
e avait la main leste, et commandait à ses camarades. Elle
essaya de me traiter ainsi, mais je ne voulus pas me char
ger de ses commissions ni me plier à ses exigences, et je
le lui fis savoir.

Quant à Mr Earnshaw, il n’entendait pas la plaisanterie d
e la part de ses enfants ; il avait toujours été strict et
grave avec eux. Catherine, de son côté, ne comprenait pas
0100 que son père fût plus irritable et moins patient dans
son état maladif qu’il ne l’était au temps de sa vigueur.
Ses maussades réprimandes faisaient naître en elle un mal
icieux plaisir à l’irriter. Elle n’était jamais aussi cont
ente que quand nous la grondions tous ensemble et qu’elle
nous défiait de son regard effronté, impertinent, et de se
s réponses toujours prêtes. Elle tournait en ridicule les
malédictions sacrées de Joseph, me taquinait, et faisait j
uste ce que son père détestait le plus, en montrant commen
t son insolence affectée, qu’il croyait réelle, avait plus
d’effet sur Heathcliff que la bonté que lui-même lui témo
ignait ; comment le jeune garçon obéissait, à elle, en tou
t, et n’obéissait à lui que quand son obéissance s’accorda
it avec sa propre volonté. Après s’être conduite aussi mal
que possible pendant toute la journée, elle venait quelqu
efois câliner le vieillard, le soir, pour se raccommoder a
vec lui. « Non, Cathy », disait-il, « je ne veux pas t’aim
er, tu es pire que ton frère. Va dire tes prières, mon enf
ant, et demande pardon à Dieu. Je crains que ta mère et mo
i n’ayons pas lieu de nous féliciter de t’avoir élevée ! »
0101 Cela la faisait pleurer, au début, puis, à force d’êt
re repoussée, elle s’endurcit et elle riait quand je lui c
onseillais de dire qu’elle regrettait ses fautes et de dem
ander pardon.

Mais enfin sonna l’heure qui mit un terme aux épreuves de
Mr Earnshaw ici-bas. Il mourut paisiblement, un soir d’oc
tobre, assis au coin du feu. Un grand vent soufflait autou
r de la maison et rugissait dans la cheminée : c’était un
bruit de tempête, d’ouragan, pourtant, il ne faisait pas f
roid. Nous étions tous réunis, moi un peu éloignée du foye
r, occupée à tricoter, et Joseph à lire sa Bible près de l
a table (car les serviteurs se tenaient à l’ordinaire dans
la salle quand leur travail était fini). Miss Cathy avait
été souffrante à cause de quoi elle restait tranquille ;
elle était appuyée contre la jambe de son père et Heathcli
ff était allongé par terre, la tête sur les genoux de Cath
y. Je me rappelle que le maître, avant de s’assoupir, care
ssa ses jolis cheveux – il n’avait pas souvent le plaisir
de la voir gentille – et dit : « Pourquoi ne peux-tu toujo
0102urs être une bonne fille, Cathy ? » Elle leva la tête
vers lui et répondit en riant : « Pourquoi ne pouvez-vous
pas toujours être un bon homme, papa ? » Mais dès qu’elle
le vit de nouveau fâché, elle lui baisa la main et dit qu’
elle allait lui chanter une chanson pour l’endormir. Elle
commença de chanter très bas, jusqu’au moment où les doigt
s de son père abandonnèrent les siens et où sa tête tomba
sur sa poitrine. Je lui dis alors de se taire et de ne pas
bouger de peur de l’éveiller. Nous restâmes tous muets co
mme des souris pendant une bonne demi-heure, et nous aurio
ns continué encore plus longtemps si Joseph, ayant fini so
n chapitre, ne se fût levé en déclarant qu’il allait éveil
ler le maître afin que celui-ci dît ses prières et allât s
e coucher. Il s’approcha, l’appela par son nom et lui touc
ha l’épaule ; mais, comme le maître ne remuait pas, Joseph
prit la chandelle et le regarda. Je devinai qu’un malheur
était arrivé quand il reposa la lumière et que, saisissan
t les enfants chacun par un bras, il leur dit tout bas « d
e monter, de ne pas faire de bruit- ils pouvaient réciter
leurs prières tout seuls ce soir- lui-même avait quelque c
0103hose à faire ».

« Je veux d’abord dire bonsoir à papa », répliqua Catheri
ne en lui mettant les bras autour du cou avant que nous eu
ssions pu l’arrêter. La pauvre enfant s’aperçut aussitôt d
e la perte qu’elle venait d’éprouver. Elle s’écria : « Oh
! il est mort ! Heathcliff ! il est mort ! » Et tous deux
jetèrent un cri déchirant.

Mes lamentations se joignirent aux leurs, bruyantes et do
uloureuses. Mais Joseph nous demanda à quoi nous pensions
de pousser de pareils hurlements sur un saint qui était au
ciel. Il me dit de mettre mon manteau et de courir à Gimm
erton pour chercher le docteur et le pasteur. Je ne voyais
pas quels services ils pourraient rendre l’un ou l’autre,
maintenant. J’y allai, néanmoins, par le vent et la pluie
, et ramenai l’un d’eux, le docteur ; l’autre dit qu’il vi
endrait dans la matinée. Laissant Joseph expliquer ce qui
s’était passé, je courus à la chambre des enfants. Leur po
rte était entre-bâillée et je vis qu’ils n’étaient pas cou
0104chés, bien qu’il fût plus de minuit ; mais ils étaient
plus calmes et je n’eus pas besoin de les consoler. Les p
etits êtres se réconfortaient l’un l’autre avec de meilleu
res pensées que je n’en aurais pu trouver. Jamais pasteur
n’a dépeint le ciel aussi beau qu’ils le faisaient dans le
ur innocent babillage ; et, tandis que j’écoutais en sangl
otant, je ne pouvais m’empêcher de souhaiter que nous y fu
ssions tous réunis en sûreté.

CHAPITRE VI

Mr Hindley revint pour les funérailles ; et, chose qui no
us stupéfia et fit jaser les voisins de droite et de gauch
e, il nous revint avec une femme. Qui elle était, où elle
était née, c’est ce dont il ne nous fit jamais part. Sans
doute n’avait-elle ni dot ni nom qui la recommandassent, s
ans quoi il n’aurait pas dissimulé cette union à son père.

Elle n’était pas femme à apporter par elle-même beaucoup
0105de trouble dans la maison. Tout ce qu’elle vit, du mom
ent qu’elle eut franchi le seuil, parut la ravir, ainsi qu
e tout ce qui se passait autour d’elle, hormis les prépara
tifs de l’enterrement et la présence des veilleurs funèbre
s. Je la jugeai à moitié stupide, d’après sa conduite en c
ette occasion. Elle courut à sa chambre, m’y entraîna, bie
n que j’eusse à habiller les enfants, et s’assit toute fri
ssonnante, les mains jointes, demandant sans cesse : « Son
t-ils partis ? » Puis elle se mit à décrire avec une émoti
on hystérique l’effet que lui produisait la vue du noir ;
elle frémissait, tremblait, finit par se mettre à pleurer
et, quand je lui demandai ce qu’elle avait, me répondit qu
‘elle ne savait pas, mais qu’elle avait si grand peur de m
ourir ! Je pensais qu’elle n’était pas plus menacée de mou
rir que moi-même. Elle était plutôt mince, mais jeune, ave
c des couleurs vives et des yeux qui étincelaient comme de
s diamants. J’avais remarqué, il est vrai, qu’elle s’essou
fflait en montant l’escalier, que le moindre bruit soudain
la faisait tressaillir, et qu’elle toussait parfois d’une
façon inquiétante. Mais je n’avais pas idée de ce que sig
0106nifiaient ces symptômes et ne me sentais pas portée à
sympathiser avec elle. Nous ne nous attachons pas en génér
al aux étrangers, ici, Mr Lockwood, à moins qu’ils ne s’at
tachent à nous d’abord.

Le jeune Earnshaw avait beaucoup changé pendant ses trois
années d’absence. Il avait maigri, avait perdu ses couleu
rs, parlait et s’habillait tout différemment. Le jour même
de son retour il nous enjoignit, à Joseph et à moi, de no
us cantonner à l’avenir dans la cuisine et de lui laisser
la salle. Il aurait même voulu faire mettre un tapis et du
papier dans une chambre disponible pour en faire un petit
salon. Mais sa femme était si enchantée du dallage blanc,
de la grande cheminée brillante, des plats d’étain, de la
case aux faïences, du chenil, et du vaste espace dont on
disposait dans cette salle où ils se tenaient d’habitude,
qu’il jugea la réalisation de ce projet inutile à son bien
-être et qu’il l’abandonna.

Elle manifesta aussi le plaisir qu’elle avait à trouver u
0107ne soeur parmi ses nouvelles relations ; elle bavarda
avec Catherine, l’embrassa, courut partout avec elle et lu
i fit quantité de présents, au début. Son affection se fat
igua bien vite cependant et, quand elle devint maussade, H
indley devint tyrannique. Quelques mots, laissant paraître
que Heathcliff déplaisait à sa femme, suffirent pour réve
iller en lui toute sa haine pour le garçon. Il le repoussa
de leur société dans celle des domestiques, le priva des
enseignements du ministre, voulut qu’ils fussent remplacés
par des travaux au dehors et exigea de lui le même labeur
que d’un valet de ferme.

Heathcliff supporta son avilissement assez bien dans les
premiers temps, parce que Cathy lui enseignait ce qu’elle
apprenait, travaillait et jouait avec lui dans les champs.
Tous deux promettaient vraiment de devenir aussi rudes qu
e des sauvages ; le jeune maître ne s’occupait en rien de
la manière dont ils se conduisaient, ni de ce qu’ils faisa
ient, pourvu qu’il ne les vît point. Il n’aurait même pas
tenu la main à ce qu’ils allassent à l’église le dimanche
0108si Joseph et le ministre ne lui eussent adressé des re
montrances sur son indifférence à l’égard de leurs absence
s ; ce qui lui faisait souvenir d’ordonner le fouet pour H
eathcliff et une privation de dîner ou de souper pour Cath
erine. Mais c’était un de leurs grands amusements que de s
e sauver dans la lande dès le matin et d’y rester toute la
journée ; la punition subséquente n’était plus qu’un obje
t de moqueries. Le ministre pouvait donner autant de chapi
tres qu’il voulait à apprendre par coeur à Catherine, et J
oseph pouvait fouetter Heathcliff jusqu’à en avoir le bras
engourdi : ils oubliaient tout dès qu’ils étaient de nouv
eau réunis, ou du moins dès qu’ils avaient combiné quelque
vilain plan de vengeance. Bien souvent je pleurais à part
moi de les voir devenir chaque jour plus effrontés, et je
n’osais pourtant prononcer une syllabe, par crainte de pe
rdre le peu d’empire que j’avais encore sur ces deux êtres
privés d’affection.

Un dimanche soir, il arriva qu’ils furent chassés de la s
alle pour avoir fait du bruit, ou pour quelque peccadille
0109du même genre. Quand j’allai les appeler pour le soupe
r, je ne pus les découvrir nulle part. Nous fouillâmes la
maison du haut en bas, la cour et les écuries : ils demeur
aient invisibles. A la fin, Hindley, en furie, nous ordonn
a de verrouiller les portes et interdit à qui que ce fût d
e les laisser rentrer cette nuit-là. Tout le monde alla se
mettre au lit. Pour moi, l’inquiétude m’empêchant de rest
er couchée, j’ouvris ma fenêtre et passai la tête au dehor
s pour écouter, bien qu’il plût : j’étais déterminée à leu
r ouvrir malgré la défense, s’ils revenaient. Au bout de q
uelque temps, j’entendis des pas sur la route et la lumièr
e d’une lanterne brilla à travers la barrière. Je jetai un
châle sur ma tête et courus pour les empêcher d’éveiller
Mr Earnshaw en frappant. C’était Heathcliff seul, et je tr
essaillis en ne voyant que lui.

– Où est Miss Catherine ? lui criai-je vivement. Pas d’ac
cident, j’espère ?

– A Thrushcross Grange, répondit-il, et j’y serais aussi,
0110 s’ils avaient eu la politesse de me demander de reste
r.

– Eh bien ! vous verrez ce que cela vous coûtera. Vous ne
serez content que quand vous vous serez fait chasser. Que
pouviez-vous bien faire à rôder du côté de Thrushcross Gr
ange ?

– Laissez-moi enlever mes vêtements mouillés, et je vous
raconterai tout, Nelly.

Je lui recommandai de prendre garde de réveiller le maîtr
e et, pendant qu’il se déshabillait et que j’attendais pou
r souffler la chandelle, il poursuivit :

– Cathy et moi nous étions échappés par la buanderie pour
nous promener à notre fantaisie. Apercevant les lumières
de la Grange, nous avons eu l’idée d’aller voir si les Lin
ton passaient leurs soirées du dimanche à grelotter dans l
es coins pendant que leurs parents mangeaient, buvaient, c
0111hantaient, riaient et se brûlaient les yeux devant le
feu. Croyez-vous qu’il en soit ainsi ? Ou qu’ils lisent de
s sermons, qu’un vieux domestique les catéchise et qu’on l
eur donne à apprendre une colonne de noms de l’Ecriture s’
ils ne répondent pas convenablement ?

– Probablement pas. Ce sont des enfants sages, sans doute
, et ils ne méritent pas le traitement qu’on vous inflige
pour votre mauvaise conduite.

– Oh ! pas de prêche, Nelly ; sottises que tout cela ! No
us avons couru sans nous arrêter depuis le sommet des Haut
s jusqu’au parc- Catherine complètement battue dans la cou
rse, car elle était nu-pieds. Vous pourrez chercher ses so
uliers dans les fondrières demain. Nous nous sommes glissé
s par un trou de haie, nous avons suivi à tâtons le sentie
r et nous nous sommes plantés sur une plate-bande de fleur
s sous la fenêtre du salon. C’est de là que venait la lumi
ère ; on n’avait pas fermé les volets et les rideaux n’éta
ient qu’à demi-tirés. Nous pouvions regarder à l’intérieur
0112 tous les deux en nous tenant debout sur le soubasseme
nt et en nous accrochant au rebord de la fenêtre, et nous
avons vu- ah ! c’était magnifique- une splendide pièce ave
c un tapis rouge, des chaises et des tables couvertes en r
ouge, un plafond d’un blanc éclatant bordé d’or et, au mil
ieu, une pluie de lames de verre suspendues par des chaîne
s d’argent et illuminées par la douce lueur de petites bou
gies. Le vieux Mr et la vieille Mrs Linton n’étaient pas l
à. Edgar et sa soeur étaient tout seuls. N’auraient-il pas
dû être heureux ? Nous nous serions crus au ciel, nous !
Eh bien ! savez-vous ce que faisaient vos enfants sages ?
Isabelle – je crois qu’elle a onze ans, un an de moins que
Cathy – était couchée sur le parquet à l’extrémité de la
pièce, criant comme si des sorcières la lardaient avec des
aiguilles chauffées à blanc ; Edgar, près du feu, pleurai
t en silence. Au milieu de la table était assis un petit c
hien qui secouait sa patte et qui glapissait ; à leurs mut
uelles accusations, nous comprîmes qu’ils l’avaient presqu
e écartelé à eux deux. Les idiots ! Voilà à quoi ils s’amu
saient ! Se disputer un paquet de poils chauds et se mettr
0113e à pleurer parce que tous deux, après s’être battus p
our l’avoir, refusaient de le prendre ! Nous avons ri de b
on coeur à la vue de ces enfants gâtés : quel mépris nous
avions pour eux ! Quand me verrez-vous désirer d’avoir ce
que désire Catherine ? Ou quand nous trouverez-vous tous d
eux seuls nous amusant à sangloter, à nous rouler par terr
e chacun à un bout de la chambre ? Je ne changerais pour r
ien au monde ma situation ici pour celle d’Edgar Linton à
Thrushcross Grange- pas même si j’y gagnais le privilège d
e pouvoir jeter Joseph du haut du pignon le plus élevé et
badigeonner la façade de la maison avec le sang de Hindley
!

– Assez ! assez ! interrompis-je. Vous ne m’avez toujours
pas dit, Heathcliff, comment vous aviez laissé Catherine
là-bas.

– Je vous disais que nous riions, reprit-il. Les Linton n
ous ont entendus et, d’un même mouvement, se sont précipit
és à la porte comme des flèches. Il y a eu un silence, pui
0114s un cri : « Oh ! maman, maman ! Oh ! papa ! Oh ! mama
n ! venez ! Oh ! papa, oh ! » Réellement, ils ont vociféré
quelque chose dans ce goût-là. Nous avons fait un bruit t
errible pour les effrayer encore plus, puis nous avons lâc
hé le rebord de la fenêtre parce que quelqu’un tirait les
barres et que nous sentions qu’il valait mieux nous enfuir
. Je tenais Cathy par la main et la pressais, quand tout à
coup elle est tombée par terre. « Sauve-toi, Heathcliff,
sauve-toi ! » a-t-elle chuchoté ; « ils ont lancé le boule
dogue et il me tient ! » Le démon l’avait saisie par la ch
eville, Nelly : j’entendais son abominable grognement. Ell
e n’a pas poussé un cri- non ! elle en aurait rougi, eût-e
lle été embrochée sur les cornes d’une vache en furie. Mai
s moi, j’ai crié ; j’ai proféré assez de malédictions pour
anéantir tous les démons de la chrétienté : saisissant un
e pierre, je l’ai fourrée entre les mâchoires du chien et
j’ai essayé de toute ma force de l’enfoncer dans sa gorge.
Un animal de domestique a fini par arriver avec une lante
rne en criant : « Tiens bon, Skulker, tiens bon ! » Il a c
hangé de ton, cependant, quand il a vu la proie de Skulker
0115 et lui a fait lâcher prise en le suffoquant ; la lang
ue pourpre de la bête pendait d’un demi-pied hors de sa gu
eule, et de ses lèvres coulait une bave sanglante. L’homme
a relevé Cathy ; elle se sentait mal, non de crainte, j’e
n suis certain, mais de douleur. Il l’a portée dans la mai
son ; je suivais en poussant des imprécations et des cris
de vengeance. « Qu’a-t-il attrapé, Robert ? » a crié Linto
n de l’entrée. « Skulker a attrapé une petite fille, monsi
eur, et voilà un garçon », a-t-il ajouté, en me montrant l
e poing, « qui m’a tout l’air d’être un éclaireur ! Vraise
mblablement les voleurs voulaient les faire passer par la
fenêtre pour ouvrir les portes à la bande quand tout le mo
nde aurait été endormi, afin de pouvoir nous assassiner à
leur aise. Taisez-vous, voleur mal embouché, cela vous vau
dra la potence. Mr Linton, ne quittez pas votre fusil. – N
on, non, Robert », dit le vieil imbécile ; « les coquins s
avaient qu’hier était le jour de mes loyers, ils ont cru f
aire un bon coup. Entrez : je vais leur offrir une récepti
on. Là, John, attachez la chaîne. Donnez un peu d’eau à Sk
ulker, Jenny. Défier un magistrat dans sa forteresse, et u
0116n jour de Sabbat, encore ! Où s’arrêtera leur insolenc
e ? Oh ! ma chère Mary, regardez ! N’ayez pas peur, ce n’e
st qu’un gamin- pourtant la scélératesse est bien peinte s
ur son visage. Ne serait-ce pas un bienfait pour le pays d
e le pendre sur-le-champ, avant que son naturel, révélé pa
r ses traits, se manifeste par des actes ? » Il m’a poussé
sous le lustre, Mrs Linton a chaussé ses lunettes et levé
les mains avec un geste d’horreur. Les poltrons d’enfants
se sont rapprochés aussi ; Isabelle balbutiait : « Quel ê
tre affreux ! Mettez-le dans la cave, papa. Il ressemble t
out à fait au fils de la diseuse de bonne aventure, qui m’
a volé mon faisan apprivoisé. N’est-ce pas, Edgar ? »

Pendant qu’ils m’examinaient, Cathy est arrivée ; elle av
ait entendu ces dernières paroles et elle s’est mise à rir
e. Edgar Linton, après lui avoir lancé un regard inquisite
ur, a repris suffisamment ses esprits pour la reconnaître.
Ils nous voient à l’église, vous savez, et nous ne les re
ncontrons d’ailleurs que là. « C’est Miss Earnshaw », disa
it-il tout bas à sa mère, et regardez comme Skulker l’a mo
0117rdue- comme son pied saigne ! »

« Miss Earnshaw ? quelle bêtise ! » s’est écriée la dame.
« Miss Earnshaw battant le pays avec un bohémien ! Et pou
rtant c’est vrai, l’enfant est en deuil- sûrement c’est el
le- et elle est peut-être estropiée pour la vie ! »

« Quelle coupable négligence de la part de son frère ! »
a gémi Mr Linton, me quittant pour se tourner vers Catheri
ne. « J’ai entendu dire par Shielders » (c’était le pasteu
r, monsieur) « qu’il la laisse croître dans l’impiété la p
lus complète. Mais qui est l’autre ? Où a-t-elle ramassé c
e compagnon ? Oh ! oh ! c’est certainement cette étrange a
cquisition que feu mon voisin avait faite lors de son voya
ge à Liverpool- un petit Lascar, ou quelque rebut de l’Amé
rique ou de l’Espagne. » « Un méchant garçon, en tout cas
», a observé la vieille dame, « et tout à fait déplacé dan
s une maison honnête. Avez-vous remarqué son langage, Lint
on ? Je suis scandalisée que mes enfants l’aient entendu.
» J’ai recommencé à jurer- ne vous fâchez pas, Nelly- et R
0118obert a reçu l’ordre de me mettre dehors. J’ai refusé
de m’en aller sans Cathy ; il m’a traîné dans le jardin, m
‘a forcé de prendre la lanterne, m’a assuré que Mr Earnsha
w serait informé de ma conduite et, m’enjoignant de me met
tre en route sur-le-champ, a refermé la porte. Les rideaux
étaient encore relevés dans un coin et j’ai repris mon po
ste d’observation ; car, si Cathy avait désiré repartir, e
t qu’ils n’eussent pas voulu la laisser sortir, j’avais l’
intention de briser leurs grandes vitres en un million de
morceaux. Elle était tranquillement assise sur le sofa. Mr
s Linton lui a enlevé le manteau gris de la laitière que n
ous avions emprunté pour notre excursion, en secouant la t
ête et en lui adressant des remontrances, je suppose : Cat
hy était une jeune fille de bonne naissance, et ils faisai
ent une distinction entre les manières de nous traiter, el
le ou moi. Puis la femme de chambre a apporté une cuvette
d’eau chaude et lui a lavé les pieds ; Mr Linton lui a pré
paré un grand verre de negus, Isabelle lui a vidé une assi
ette de gâteaux sur les genoux, pendant qu’Edgar, bouche b
ée, la regardait de loin. Ensuite, ils ont séché et peigné
0119 ses beaux cheveux, lui ont donné une paire d’énormes
pantoufles et l’ont poussée près du feu. Je l’ai laissée,
aussi gaie qu’elle pouvait l’être, en train de partager se
s gâteaux au petit chien et à Skulker dont elle pinçait le
nez pendant qu’il mangeait ; sa vue faisait luire dans le
s ternes yeux bleus des Linton une étincelle de vie, vague
reflet de sa figure enchanteresse. Je voyais qu’ils étaie
nt remplis d’une admiration stupide : elle est si démesuré
ment supérieure à eux- à n’importe qui sur terre, n’est-ce
pas, Nelly ?

– Cette histoire-là aura plus de suites que vous ne croye
z, répondis-je en bordant son lit et en éteignant la lumiè
re. Vous êtes incorrigible, Heathcliff, et Mr Hindley sera
obligé d’en venir à des mesures extrêmes, vous verrez.

Mes paroles se trouvèrent plus vraies que je ne le désira
is. Cette malencontreuse aventure rendit Earnshaw furieux.
Puis Mr Linton, pour arranger les choses, nous rendit vis
ite le lendemain et fit au jeune maître une telle leçon su
0120r sa façon de diriger sa famille que ce dernier se déc
ida à s’occuper sérieusement de ce qui se passait chez lui
. Heathcliff ne fut pas fouetté, mais il fut averti qu’au
premier mot qu’il adresserait à Miss Catherine il serait i
nfailliblement chassé. De son côté, Mrs Earnshaw entreprit
de discipliner un peu sa belle-soeur, quand celle-ci rent
ra à la maison. Elle usa d’adresse et non de force : par l
a force elle ne serait arrivée à rien.

CHAPITRE VII

Cathy resta à Thrushcross Grange cinq semaines, jusqu’à N
oël. Durant ce laps de temps, sa cheville se guérit complè
tement et ses manières s’améliorèrent beaucoup. Ma maîtres
se lui rendit de fréquentes visites pendant cette période
et commença l’application de son plan de réforme en essaya
nt d’éveiller chez elle l’amour-propre par des vêtements é
légants et des flatteries qu’elle accepta volontiers. Si b
ien qu’au lieu d’une petite sauvageonne entrant nu-tête, e
n coup de vent, dans la maison et se précipitant pour nous
0121 étouffer sous ses embrassements, nous vîmes descendre
d’un joli poney noir une personne très digne, avec des bo
ucles brunes qui pendaient sous un chapeau de castor à plu
mes, et un long vêtement de drap qu’elle était obligée de
relever avec les deux mains pour pouvoir marcher. Hindley
l’enleva de cheval en s’écriant d’un air ravi :

– Mais Cathy, te voilà une vraie beauté ! C’est à peine s
i je t’aurais reconnue : tu as l’air d’une dame maintenant
. Isabelle Linton ne soutiendrait pas la comparaison avec
elle, n’est-ce pas, Frances ?

– Isabelle n’a pas les mêmes avantages naturels, répondit
Mrs Earnshaw ; mais il faut que Cathy fasse attention et
ne reprenne pas ici ses manières de sauvage. Hélène, aidez
Miss Catherine à se dévêtir- ne bougez pas, ma chère, vou
s allez déranger vos boucles- laissez-moi vous retirer vot
re chapeau.

Je la débarrassai de son habit de cheval, sous lequel app
0122arurent une belle robe de soie écossaise et un pantalo
n blanc tombant sur des souliers reluisants. Quand les chi
ens arrivèrent en bondissant pour lui faire fête, ses yeux
étincelèrent de joie, mais elle osa à peine les toucher,
de crainte qu’ils ne missent leurs pattes sur ses magnifiq
ues atours. Elle me donna un baiser discret : j’étais couv
erte de farine, car j’étais après à faire un gâteau de Noë
l, et ce n’était pas le moment de me serrer dans ses bras
; puis elle chercha autour d’elle Heathcliff. Mr et Mrs Ea
rnshaw attendaient avec anxiété leur rencontre, qui, pensa
ient-ils, leur permettrait d’apprécier dans une certaine m
esure si leur espoir d’arriver à séparer les deux amis éta
it fondé.

On eut d’abord du mal à découvrir Heathcliff. S’il était
insouciant, et si l’on se souciait peu de lui, avant l’abs
ence de Catherine, c’était devenu dix fois pis maintenant.
Personne d’autre que moi n’avait même la bonté de lui dir
e qu’il était sale et de l’obliger à se laver au moins une
fois par semaine ; et les enfants de son âge ne sont en g
0123énéral pas naturellement portés à trouver plaisir au s
avon et à l’eau. Aussi, sans parler de ses vêtements qu’il
traînait depuis trois mois dans la boue et dans la poussi
ère, ni de son épaisse chevelure hirsute, sa figure et ses
mains étaient-elles fâcheusement obscurcies. Il n’avait p
as tort de se cacher derrière le banc, en voyant entrer da
ns la salle une si brillante et gracieuse demoiselle, au l
ieu de la réplique ébouriffée de lui-même qu’il attendait.
« Heathcliff n’est-il pas ici ? » demanda-t-elle en ôtant
ses gants et montrant des doigts qui avaient extraordinai
rement blanchi grâce à l’oisiveté et à la reclusion.

– Heathcliff, tu peux venir, cria Mr Hindley, enchanté de
sa déconfiture et très content de voir qu’il était forcé
de se présenter comme un jeune polisson repoussant. Tu peu
x venir souhaiter la bienvenue à Miss Catherine, comme les
autres domestiques.

Cathy, apercevant son ami dans sa cachette, y courut pour
l’embrasser ; elle lui appliqua sept ou huit baisers sur
0124chaque joue en une seconde, puis s’arrêta et, reculant
, éclata de rire en s’écriant :

– Oh ! que tu as l’air sinistre et de mauvaise humeur ! e
t que tu es drôle et vilain ! Mais c’est parce que je suis
habituée à Edgar et à Isabelle Linton. Eh bien ! Heathcli
ff, m’as-tu oubliée ?

Elle avait quelque sujet de lui poser cette question, car
la honte et l’orgueil assombrissaient doublement son visa
ge et le tenaient immobile.

– Donne-lui la main, Heathcliff, dit Mr Earnshaw avec con
descendance ; une fois en passant, c’est permis.

– Je ne veux pas, répliqua le jeune garçon retrouvant enf
in sa langue. Je ne resterai pas ici pour qu’on se moque d
e moi. Je ne le supporterai pas.

Et il se serait échappé si Miss Cathy ne l’eût saisi de n
0125ouveau.

– Je ne voulais pas rire de toi, dit-elle ; je n’ai pas p
u m’en empêcher. Heathcliff, donne-moi au moins la main !
Pourquoi boudes-tu ?- C’est seulement parce que tu avais u
n air si étrange ! Si tu te lavais la figure et si tu te p
eignais, ce serait parfait ; mais tu es si sale !

Elle regardait avec inquiétude les doigts noirs qu’elle t
enait dans les siens, et aussi sa robe qui, craignait-elle
, n’avait pas gagné au contact avec les vêtements de Heath
cliff.

– Tu n’avais qu’à ne pas me toucher, répondit-il en suiva
nt son regard et retirant vivement sa main. Je serai sale
si cela me plaît ; j’aime à être sale, et je veux être sal
e.

Là-dessus, il s’élança tête baissée hors de la pièce, au
milieu des rires du maître et de la maîtresse, et au grand
0126 émoi de Catherine qui ne comprenait pas comment ses r
emarques avaient pu déterminer cet accès de mauvaise humeu
r.

Après avoir joué le rôle de femme de chambre auprès de la
nouvelle venue, avoir mis mes gâteaux au four et égayé la
salle et la cuisine avec de grands feux, comme il convena
it à cette veillée de Noël, je me disposai à m’asseoir et
à me distraire en chantant des cantiques toute seule, sans
me soucier des affirmations de Joseph, qui déclarait que
les airs gais que je choisissais étaient presque des chans
ons. Il s’était retiré pour faire ses dévotions particuliè
res dans sa chambre. Mr et Mrs Earnshaw occupaient l’atten
tion de Missy en lui montrant quelques brimborions achetés
pour lui permettre d’en faire présent aux petits Linton,
en reconnaissance de leur amabilité. Ils les avaient invit
és à passer la journée du lendemain à Hurle-Vent, invitati
on qui avait été acceptée à une condition : Mrs Linton dem
andait que ses chéris fussent soigneusement tenus à l’écar
t de « ce vilain garçon qui jurait. »
0127
C’est dans ces circonstances que je me trouvais seule. Je
savourais la riche odeur des épices qui cuisaient ; j’adm
irais la batterie de cuisine étincelante, l’horloge brilla
nte couverte de houx, les pots d’argent rangés sur un plat
eau, prêts à être remplis d’ale chaude et épicée pour le s
ouper ; et surtout l’irréprochable propreté de l’objet de
mon soin particulier – le carrelage bien lavé et bien bala
yé. J’accordai à toutes ces choses l’applaudissement intér
ieur qu’elles méritaient, et me rappelai que le vieil Earn
shaw venait toujours quand tout était nettoyé, m’appelait
brave fille et me glissait un shilling dans la main comme
cadeau de Noël. Cela me fit penser à la tendresse qu’il av
ait pour Heathcliff, à sa crainte que celui-ci ne fût négl
igé quand lui-même aurait disparu ; j’en vins naturellemen
t à méditer sur la situation actuelle du pauvre garçon, et
des chansons je passai aux larmes. Il me vint pourtant bi
entôt à l’esprit qu’il serait plus sensé d’essayer de remé
dier à quelques-uns des torts dont il était victime que de
verser des pleurs sur ces torts ; je me levai et sortis d
0128ans la cour pour le chercher. Il n’était pas loin : je
le trouvai dans l’écurie, il caressait le poil luisant du
nouveau poney et donnait à manger aux autres bêtes, comme
à l’ordinaire.

– Dépêchez, Heathcliff ! lui dis-je, il fait si bon dans
la cuisine ; et Joseph est en haut. Dépêchez et laissez-mo
i vous faire beau avant que Miss Cathy descende ; vous pou
rrez alors vous asseoir ensemble, vous aurez la cheminée t
out entière à vous deux et vous bavarderez tant que vous v
oudrez jusqu’à l’heure du coucher.

Il continua son travail sans même tourner la tête de mon
côté.

– Allons, venez-vous ? repris-je. Il y a pour chacun de v
ous un petit gâteau, qui est presque cuit ; et il vous fau
t une demi-heure pour vous habiller.

J’attendis cinq minutes, mais, n’obtenant pas de réponse,
0129 je le quittai. Catherine soupa avec son frère et sa b
elle-soeur ; Joseph et moi partageâmes un repas assez peu
cordial, assaisonné de reproches d’un côté et d’impertinen
ces de l’autre. Le gâteau et le fromage de Heathcliff rest
èrent sur la table toute la nuit à la disposition des fées
. Il s’arrangea pour poursuivre son travail jusqu’à neuf h
eures, puis regagna sa chambre, muet et renfrogné. Cathy r
esta debout jusqu’à une heure avancée, ayant un monde de c
hoses à ordonner pour la réception de ses nouveaux amis. E
lle vint une fois dans la cuisine pour parler à l’ami anci
en ; mais il n’était pas là et elle se contenta de demande
r ce qu’il avait, puis se retira. Le lendemain matin, il s
e leva de bonne heure et, comme c’était jour de congé, il
alla promener sa mauvaise humeur dans la lande ; il ne rep
arut que quand tout le monde fut parti pour l’église. Le j
eûne et la réflexion semblaient l’avoir mieux disposé. Il
tourna autour de moi un instant, puis, ayant rassemblé son
courage, s’écria tout à coup :

– Nelly, faites-moi propre, je veux être sage.
0130
– Il est grand temps, Heathcliff. Vous avez fait de la pe
ine à Catherine : elle regrette d’être revenue à la maison
, j’en suis sûre ! On dirait que vous êtes jaloux d’elle,
parce qu’on s’occupe d’elle plus que de vous.

L’idée d’être jaloux de Catherine ne pouvait entrer dans
sa tête, mais l’idée de lui faire de la peine était bien c
laire pour son esprit.

– A-t-elle dit qu’elle était fâchée ? demanda-t-il d’un a
ir très sérieux.

– Elle a pleuré quand je lui ai annoncé que vous étiez en
core parti ce matin.

– Eh bien ! moi, j’ai pleuré cette nuit, et j’avais plus
de raisons qu’elle pour pleurer.

– Oui, vous étiez allé vous coucher le coeur gonflé d’org
0131ueil et l’estomac vide : belle raison, en vérité ! Les
gens orgueilleux se forgent à eux-mêmes de pénibles tourm
ents. Mais si vous avez honte de votre susceptibilité, aye
z soin de lui demander pardon quand elle rentrera. Vous ir
ez la trouver, vous lui offrirez de l’embrasser, et vous d
irez- vous savez mieux que moi ce que vous avez à dire ; s
eulement, faites-le de bon coeur, et non comme si vous cro
yiez que sa belle robe l’a transformée en étrangère. Et ma
intenant, bien que j’aie à préparer le dîner, je vais déro
ber un moment pour vous arranger de telle sorte qu’Edgar L
inton aura l’air d’une vraie poupée à côté de vous : et c’
est l’air qu’il a, vraiment. Vous êtes plus jeune et pourt
ant je parierais que vous êtes plus grand et deux fois aus
si large d’épaules. Vous pourriez le jeter par terre en un
clin d’oeil : ne vous en sentez-vous pas capable ?

Le visage de Heathcliff s’éclaircit un instant, puis se r
embrunit, et il soupira.

– Mais Nelly, quand je le jetterais vingt fois par terre,
0132 cela ne le rendrait pas moins beau ni moi plus beau.
Je voudrais avoir les cheveux blonds et la peau blanche, ê
tre aussi bien habillé, avoir d’aussi bonnes manières que
lui, et avoir une chance d’être aussi riche qu’il le sera
!

– Et appeler maman à tout bout de champ, ajoutai-je, et t
rembler si un petit paysan levait le poing contre vous, et
rester enfermé toute la journée à cause d’une averse. Oh
! Heathcliff, vous faites preuve de bien peu de caractère
! Venez devant la glace et je vous montrerai ce que vous d
evez désirer. Voyez-vous ces deux lignes entre vos yeux, c
es épais sourcils qui, au lieu de s’élever en décrivant un
e courbe, s’abaissent en leur milieu, et ces deux noirs dé
mons si profondément enfoncés, qui jamais n’ouvrent hardim
ent leurs fenêtres, mais épient par en dessous comme des e
spions du diable ? Appliquez-vous à effacer ces rides sini
stres, à lever franchement les paupières, à changer ces dé
mons en anges confiants et innocents, affranchis du soupço
n et du doute, et voyant toujours des amis là où ils ne so
0133nt pas certains d’être en présence d’ennemis. Ne prene
z pas l’expression d’un chien vicieux qui a l’air de savoi
r que les coups de pieds qu’il récolte sont bien mérités e
t qui pourtant, pour la souffrance qu’il ressent, hait tou
t le monde aussi bien que celui qui lui donne les coups.

– En d’autres termes, il faut que je souhaite d’avoir les
grands yeux bleus et le front uni d’Edgar Linton, riposta
-t-il. Je le souhaite- et cela ne m’aidera pas à les avoir
.

– Un bon coeur vous aidera à avoir une bonne figure, mon
garçon, fussiez-vous un vrai nègre ; et un mauvais coeur d
onnera à la plus jolie figure quelque chose de pire que de
la laideur. Et maintenant que, nous avons fini de nous la
ver, de nous peigner et de bouder, dites-moi si vous ne vo
us trouvez pas plutôt joli garçon. Je vous dis, moi, que c
‘est mon avis. Vous pourriez passer pour un prince déguisé
. Qui sait si votre père n’était pas empereur de la Chine,
ou votre mère reine dans l’Inde, chacun d’eux capable d’a
0134cheter avec son revenu d’une semaine ensemble Hurle-Ve
nt et Thrushcross Grange ? Mais vous avez été enlevé par d
e méchants marins et amené en Angleterre. A votre place, j
‘aurais une haute idée de ma naissance, et cette pensée me
donnerait du courage et de la dignité pour supporter l’op
pression d’un petit fermier !

Je continuai de bavarder de la sorte. Heathcliff perdait
peu à peu son air sombre, il commençait même à prendre un
visage tout à fait engageant, quand tout à coup notre conv
ersation fut interrompue par le roulement sourd d’un véhic
ule qui montait la route et entra dans la cour. Il courut
à la fenêtre et moi à la porte, juste à temps pour apercev
oir les deux Linton descendre de la voiture de famille, em
mitouflés dans des manteaux et des fourrures, et les Earns
haw descendre de leurs montures : ils allaient souvent à l
‘église à cheval en hiver. Catherine prit chacun des enfan
ts par la main, les introduisit dans la salle et les insta
lla devant le feu, ce qui mit vite de la couleur sur leurs
pâles visages.
0135
Je pressai mon compagnon de se dépêcher à présent et de m
ontrer son aimable humeur, et il obéit volontiers. Mais la
malchance voulut que, au moment qu’il ouvrait d’un côté l
a porte pour sortir de la cuisine, Hindley l’ouvrît de l’a
utre. Ils se trouvèrent face à face, et le maître, irrité
de le voir propre et joyeux, ou peut-être empressé à tenir
la promesse faite à Mrs Linton, le repoussa brusquement e
t ordonna d’un ton irrité à Joseph « d’empêcher le drôle d
e pénétrer dans la pièce- de l’envoyer au grenier jusqu’ap
rès le dîner. Il va fourrer ses doigts dans les tartes et
voler les fruits, si on le laisse seul avec eux une minute
».

– Non, monsieur, ne pus-je m’empêcher de répondre, il ne
touchera certainement à rien ; et il me semble qu’il doit
avoir sa part de friandises tout comme nous.

– Il aura sa part de ma main, si je le trouve en bas avan
t la nuit, s’écria Hindley. Va-t’en, vagabond ! Quoi ! tu
0136essayes de faire l’élégant, n’est-ce pas ? Attends un
peu que j’attrape une de ces gracieuses boucles- tu vas vo
ir si je ne tire pas dessus pour les allonger !

– Elles sont déjà assez longues, observa Master1 Linton,
qui du seuil de la porte, risquait un coup d’oeil furtif.
Je suis surpris qu’elles ne lui fassent pas mal à la tête.
On dirait la crinière d’un poulain sur ses yeux !

Il hasarda cette remarque sans intention d’insulte ; mais
la nature violente de Heathcliff n’était pas préparée à s
upporter l’ombre d’une impertinence de la part de quelqu’u
n qu’il semblait déjà haïr comme un rival. Il saisit une s
oupière remplie de jus de pommes brûlant (c’était le premi
er objet qui lui était tombé sous la main) et la lança en
plein dans la figure et dans le cou du discoureur. Ce dern
ier se mit à pousser des gémissements qui attirèrent en hâ
te Isabelle et Catherine. Mr Earnshaw empoigna sur-le-cham
p le délinquant et le conduisit dans sa chambre où, sans d
oute, il lui administra, pour calmer son accès de colère,
0137un remède brutal, car il reparut rouge et essoufflé. J
e pris un torchon et frottai sans grande aménité le nez et
la bouche d’Edgar, lui affirmant qu’il n’avait eu que ce
qu’il méritait pour s’être mêlé de ce qui ne le regardait
pas. Sa soeur se mit à pleurer en déclarant qu’elle voulai
t rentrer à la maison, et Cathy restait interdite, rougiss
ant de toute cette scène.

– Vous n’auriez pas dû lui parler, dit-elle d’un ton de r
eproche à Master Linton. Il était de mauvaise humeur, et v
oilà que vous avez gâté votre visite ; et lui va être foue
tté. Je déteste qu’il soit fouetté ! Je ne pourrai pas dîn
er. Pourquoi lui avez-vous parlé, Edgar ?

– Je ne lui ai pas parlé, pleurnicha le jeune homme, qui
s’échappa de mes mains et termina le reste de sa purificat
ion avec son mouchoir de batiste. J’avais promis à maman d
e ne pas lui dire un mot, et je ne lui ai pas dit un mot.

0138 – Bon, ne pleurez pas, répondit Catherine avec dédain
, vous n’êtes pas mort. Ne faites plus de sottises, voilà
mon frère : restez tranquille. Chut ! Isabelle ! Quelqu’un
vous a-t-il fait du mal à vous ?

– Allons, allons, enfants, prenez vos places ! cria Hindl
ey en entrant précipitamment. Cet animal m’a donné jolimen
t chaud. La prochaine fois, Master Edgar, prenez vos propr
es poings pour vous faire respecter- cela vous donnera de
l’appétit.

Les convives retrouvèrent leur tranquillité d’esprit à la
vue et à l’odeur du festin. Ils avaient faim après leur c
ourse et se consolèrent facilement, puisqu’aucun d’eux n’a
vait eu de mal réel. Mr Earnshaw découpa de généreuses por
tions et sa femme égaya le repas par sa conversation animé
e. Je me tenais derrière sa chaise et je fus peinée de voi
r Catherine, les yeux secs et l’air indifférent, se mettre
à couper l’aile d’oie qui était devant elle. « Quelle enf
ant insensible ! » me disais-je ; « comme elle se soucie p
0139eu des chagrins de son ancien compagnon de jeu ! Je ne
l’aurais pas crue si égoïste ». Elle porta une bouchée à
ses lèvres, puis la reposa sur son assiette ; ses joues s’
enflammèrent et ses larmes commencèrent à couler. Elle lai
ssa tomber sa fourchette à terre et plongea en hâte sous l
a nappe pour dérober son émotion. Je ne la qualifiai pas l
ongtemps d’insensible, car je vis qu’elle était en purgato
ire pendant toute la journée, et impatiente de trouver une
occasion d’être seule, ou d’aller voir Heathcliff, qui av
ait été mis sous clef par le maître, ainsi que je m’en ape
rçus en essayant de lui porter en cachette quelques victua
illes.

Le soir, on dansa. Cathy demanda alors sa grâce, sous pré
texte qu’Isabelle Linton n’avait pas de partenaire ; ses p
rières demeurèrent vaines et ce fut moi qu’on désigna pour
combler la vacance. L’excitation de l’exercice dissipa to
ute trace de tristesse et notre plaisir s’accrut à l’arriv
ée de la musique de Gimmerton, comprenant quinze membres :
une trompette, un trombone, des clarinettes, des bassons,
0140 des cors de chasse et une basse viole, plus des chant
eurs. Chaque Noël ils font ainsi le tour des maisons respe
ctables et recueillent quelque argent ; les entendre était
pour nous un régal de choix. Quand ils eurent chanté les
cantiques habituels, nous les mîmes aux chansons et aux mo
rceaux à reprises. Mrs Earnshaw aimait la musique et ils n
ous en donnèrent en abondance.

Catherine l’aimait aussi, mais elle prétendit qu’elle la
goûterait mieux du haut de l’escalier et elle monta dans l
‘obscurité ; je la suivis. On ferma la porte de la salle d
u bas, sans que notre absence fût remarquée, tant il y ava
it de monde. Catherine ne s’arrêta pas sur le palier, mais
continua de monter jusqu’à la mansarde où Heathcliff étai
t enfermé, et elle l’appela. Pendant quelque temps, il s’e
ntêta à ne pas répondre ; elle persévéra et finit par le p
ersuader de communiquer avec elle à travers les planches.
Je laissai causer les pauvres enfants sans les inquiéter,
jusqu’au moment où je présumai que les chants allaient ces
ser et que les chanteurs allaient prendre quelques rafraîc
0141hissements ; je grimpai alors à l’échelle pour avertir
Catherine. Au lieu de la trouver à la porte, j’entendis s
a voix à l’intérieur. La petite coquine s’était glissée co
mme un singe par une lucarne sur le toit, de là par une au
tre lucarne dans la mansarde, et ce fut avec la plus grand
e difficulté que je pus la décider à ressortir. Quand elle
revint, Heathcliff la suivait et elle insista pour que je
l’emmenasse dans la cuisine, puisque Joseph était allé ch
ez un voisin pour échapper aux sons de notre « infernale p
salmodie », comme il se plaisait à l’appeler. Je leur décl
arai que je n’avais nulle intention d’encourager leurs tou
rs ; mais, comme le prisonnier jeûnait depuis son dîner de
la veille, je consentais pour cette fois à fermer les yeu
x sur sa fraude à l’égard de Mr Hindley. Il descendit ; je
lui mis un tabouret devant le feu et lui offris quantité
de bonnes choses. Mais il était mal à l’aise, ne put guère
manger et repoussa toutes mes tentatives pour le distrair
e. Les coudes appuyés sur ses genoux, le menton sur ses ma
ins, il resta plongé dans une méditation silencieuse. Comm
e je lui demandais quel était le sujet de ses pensées, il
0142répondit gravement :

– Je cherche le moyen de rendre la pareille à Hindley. Pe
u m’importe le temps qu’il me faudra attendre, pourvu que
j’y arrive à la fin. J’espère qu’il ne mourra pas avant qu
e j’y sois parvenu.

– Vous n’avez pas honte, Heathcliff ! dis-je. C’est à Die
u de punir les méchants ; nous, nous devons apprendre à pa
rdonner.

– Non, Dieu n’aurait pas la satisfaction que j’aurai, rép
liqua-t-il ; je cherche seulement le meilleur moyen ! Lais
sez-moi seul, je vais combiner quelque chose ; quand je pe
nse à cela, je ne souffre pas.

Mais, Mr Lockwood, j’oublie que ces contes ne peuvent guè
re vous divertir. Comment ai-je pu songer à bavarder aussi
longtemps ! Voilà que votre gruau est froid, et vous tomb
ez de sommeil ! J’aurais pu vous dire l’histoire de Heathc
0143liff, du moins tout ce que vous avez besoin d’en savoi
r, en une demi-douzaine de mots.

S’interrompant ainsi, ma femme de charge s’est levée et a
commencé de ranger son ouvrage. Mais je me sentais incapa
ble de quitter le coin du feu et fort loin d’avoir sommeil
.

– Restez assise, Mrs Dean, me suis-je écrié, restez assis
e, encore une demi-heure ! Vous avez parfaitement bien fai
t de me raconter l’histoire en détail. C’est la méthode qu
e j’aime ; et il faut que vous la finissiez de la même man
ière. Tous les personnages dont vous m’avez parlé m’intére
ssent plus ou moins.

– L’horloge va sonner onze heures, monsieur.

– Peu importe- Je n’ai pas l’habitude de me coucher de bo
nne heure. Une heure ou deux du matin, c’est bien assez tô
0144t, quand on reste au lit jusqu’à dix.

– Vous ne devriez pas rester couché jusqu’à dix heures. L
a meilleure partie de la matinée est déjà passée avant ce
moment-là. Une personne qui n’a pas fait la moitié de son
ouvrage de la journée à dix heures risque de laisser inach
evée l’autre moitié.

– Néanmoins, Mrs Dean, reprenez votre siège ; car demain
je me propose d’allonger la nuit jusqu’à l’après-midi. Je
diagnostique pour moi un rhume sérieux, pour le moins.

– J’espère que non, monsieur. Eh bien ! vous me permettre
z de franchir quelque trois ans. Pendant ce laps de temps,
Mr Earnshaw-

– Non, non, je ne permets rien de tel ! Connaissez-vous c
et état d’esprit, où, si vous vous trouviez seule avec un
chat occupé à lécher son petit devant vous sur le tapis, v
ous surveilleriez l’opération avec un tel intérêt qu’il su
0145ffirait que le minet négligeât une oreille pour vous m
ettre sérieusement en colère ?

– Un état d’esprit terriblement paresseux, il me semble.

– Au contraire, beaucoup trop actif. C’est le mien, en ce
moment. Par conséquent, continuez sans omettre aucun déta
il. Je m’aperçois que les gens de ces contrées-ci prennent
sur les gens des villes la même supériorité qu’une araign
ée dans un cachot sur une araignée dans une maison de camp
agne, aux yeux des habitants de l’une ou de l’autre de ces
demeures. Pourtant l’attraction plus grande exercée sur l
‘observateur ne tient pas uniquement à la situation de ce
dernier. Les gens d’ici vivent en vérité plus sérieusement
, plus en eux-mêmes, moins en surface, en changements, en
frivolités extérieures. Ici, je pourrais concevoir un amou
r de toute la vie comme une chose possible ; et, jusqu’à p
résent j’étais fermement convaincu qu’aucun amour ne pouva
it durer plus d’un an. L’état des uns ressemble à celui d’
0146un homme devant un plat unique, sur lequel il concentr
e tout son appétit et auquel il fait largement honneur ; l
‘état des autres à celui du même homme devant un dîner com
posé par un cuisinier français : de l’ensemble, il tirera
peut-être autant de satisfaction, mais il ne considérera e
t ne se rappellera chaque plat que comme un simple atome.

– Oh ! nous sommes les mêmes ici que partout ailleurs, un
e fois qu’on nous connaît, observa Mrs Dean, un peu intrig
uée par mes comparaisons.

– Excusez-moi, ai-je répondu. Vous-même, ma digne amie, v
ous êtes un démenti frappant à cette assertion. A part que
lques provincialismes de peu d’importance, il n’y a chez v
ous aucune trace des façons que je suis habitué à regarder
comme caractéristiques de votre classe. Je suis sûr que v
ous avez réfléchi beaucoup plus que ne font la généralité
des serviteurs. Vous avez été forcée de cultiver vos facul
tés intellectuelles par manque d’occasions de gaspiller vo
0147tre vie en occupations insignifiantes.

Mrs Dean s’est mise à rire.

– Certainement, a-t-elle dit, j’estime que je suis à peu
près posée et raisonnable. Non pas précisément parce que j
e vis au milieu des montagnes et que je vois la même colle
ction de visages et la même série d’actions d’un bout de l
‘année à l’autre ; mais j’ai été soumise à une sévère disc
ipline, ce qui m’a enseigné la sagesse. Et puis, j’ai lu p
lus que vous ne pourriez le croire, Mr Lockwood. Il n’y a
pas dans cette bibliothèque un livre que je n’aie ouvert e
t même dont je n’aie tiré quelque chose, à l’exception de
cette rangée d’ouvrages grecs et latins, et de celle-là, o
ù sont des ouvrages français ; encore suis-je capable de l
es distinguer les uns des autres : c’est tout ce que vous
pouvez attendre de la fille d’un pauvre homme. Quoi qu’il
en soit, si je dois poursuivre mon histoire à la façon d’u
ne vraie commère, je ferai mieux de continuer ; et, au lie
u de sauter trois ans, je me contenterai de passer à l’été
0148 suivant- l’été de 1778, voici près de vingt-trois ans
.

CHAPITRE VIII

C’est par une belle matinée de juin que naquit le premier
joli poupon que j’eus à élever- le dernier de l’antique f
amille Earnshaw. Nous étions occupés à faire les foins dan
s un pré éloigné, quand la servante qui nous apportait ord
inairement notre déjeuner arriva en courant, une heure d’a
vance, à travers la prairie, monta par le sentier ; tout e
n courant elle m’appelait :

– Oh ! un si gros bébé, cria-t-elle tout essoufflée. Le p
lus beau garçon qui ait jamais vu le jour ! Mais le docteu
r dit que la maîtresse est perdue ; il dit qu’il y a plusi
eurs mois qu’elle s’en va de la poitrine. Je le lui ai ent
endu déclarer à Mr Hindley : maintenant qu’elle n’a plus r
ien pour la soutenir, elle sera morte avant l’hiver. Il fa
ut que vous reveniez sur-le-champ à la maison. C’est vous
0149qui allez l’élever, Nelly : vous allez lui donner du l
ait et du sucre, et prendre soin de lui jour et nuit. Je v
oudrais bien être à votre place, car il sera tout à fait à
vous quand la maîtresse ne sera plus là !

– Mais est-elle si malade ? demandai-je en jetant mon rât
eau et attachant mon chapeau.

– Je le crois ; pourtant elle a l’air vaillant, et elle p
arle comme si elle pensait vivre assez pour voir le bébé d
evenir un homme. Elle est folle de joie, il est si beau !
Si c’était moi, je suis sûre que je ne mourrais pas : j’ir
ais mieux rien qu’à le regarder, en dépit de Kenneth, qui
m’a rendue vraiment furieuse. Dame Archer avait descendu l
e chérubin au maître dans la salle, et la figure de celui-
ci commençait à s’éclaircir, quand ce vieux grognon s’avan
ce et dit : « Earnshaw, c’est une bénédiction que l’existe
nce de votre femme ait pu être suffisamment prolongée pour
qu’elle vous laisse ce fils. Quand elle est arrivée ici,
j’étais convaincu que nous ne la conserverions pas longtem
0150ps ; et maintenant, je dois vous en avertir, l’hiver l
‘achèvera probablement. Ne vous lamentez pas, ne vous déso
lez pas trop : il n’y a rien à faire. Et puis vous auriez
dû être mieux avisé que de choisir un pareil fétu de fille
! »

– Et qu’a répondu le maître ?

– Je crois qu’il a répondu par un juron ; mais je ne fais
ais pas attention à lui, je tâchais de voir le bébé.

Et elle recommença de le dépeindre avec ravissement. Auss
i excitée qu’elle, je courus en hâte vers la maison afin d
e l’admirer pour mon compte. J’étais cependant très triste
en pensant à Hindley. Il n’y avait place dans son coeur q
ue pour deux idoles, sa femme et lui-même : il chérissait
les deux, allait jusqu’à adorer l’une, et je me demandais
comment il en pourrait supporter la perte.

Quand nous arrivâmes à Hurle-Vent, nous le trouvâmes à la
0151 porte de la façade. En passant je lui demandai commen
t allait le bébé.

– Presque prêt à courir, Nelly, répondit-il, avec un joye
ux sourire.

– Et la maîtresse ? hasardai-je. Le docteur dit qu’elle e
st-

Il m’interrompit :

– Le diable emporte le docteur ! Et il rougit. Frances va
très bien : elle sera tout à fait remise d’ici à la semai
ne prochaine. Vous montez ? Voulez-vous lui dire que je va
is venir, si elle promet de ne pas parler. Je l’ai quittée
parce qu’elle ne cessait de bavarder ; et il faut- dites-
lui que Mr Kenneth a prescrit qu’elle reste calme.

Je fis la commission à Mrs Earnshaw. Elle avait l’air d’a
voir un peu d’excitation fiévreuse et répondit gaiement :
0152

– J’avais à peine dit un mot, Hélène, que par deux fois i
l est sorti en pleurant. Bon, dites-lui que je promets de
ne pas parler : mais cela ne m’engage pas à ne pas lui rir
e au nez !

Pauvre âme ! Jusqu’à la semaine où elle mourut, cette gai
eté ne l’abandonna pas ; et son mari persista avec entêtem
ent, avec furie même, à affirmer que sa santé s’améliorait
de jour en jour. Quand Kenneth l’avertit qu’à ce stade de
la maladie ses médecines ne servaient plus à rien et qu’i
l était inutile qu’il continuât à lui faire faire des dépe
nses pour la soigner, Hindley répliqua :

– Je sais que c’est inutile- elle va bien- elle n’a plus
besoin de vos soins ! Elle n’a jamais été malade de la poi
trine. C’était de la fièvre, et c’est passé : son pouls es
t aussi tranquille que le mien en ce moment, et sa joue es
t aussi fraîche que la mienne.
0153
Il fit le même conte à sa femme et elle parut le croire.
Mais une nuit, comme elle s’appuyait sur son épaule et lui
disait qu’elle pensait être en état de se lever le lendem
ain, elle fut prise d’un accès de toux- un accès très lége
r. Il la souleva dans ses bras, elle lui mit les deux main
s autour du cou, sa figure changea : elle était morte.

Comme l’avait prévu la servante, le petit Hareton passa c
omplètement dans mes mains. Mr Earnshaw, pourvu qu’il le v
ît bien portant et ne l’entendît jamais crier, était satis
fait, en ce qui concernait l’enfant. Quant à lui-même, il
était au désespoir. Son chagrin était de ceux qui ne se tr
aduisent pas en lamentations. Il ne pleurait ni ne priait
; il se répandait en malédictions et en défis, exécrait Di
eu et les hommes et s’abandonnait à une dissipation effrén
ée. Les domestiques ne purent endurer plus longtemps sa ty
rannie et le désordre de sa conduite ; Joseph et moi fûmes
les deux seuls qui consentirent à rester. Je n’avais pas
le courage d’abandonner l’enfant confié à ma charge ; de p
0154lus, vous savez, j’avais été la soeur de lait de Hindl
ey et j’excusais plus facilement sa conduite que n’aurait
fait une étrangère. Joseph demeura pour tourmenter les fer
miers et les ouvriers ; et aussi par ce que c’était sa voc
ation d’être là où il y avait beaucoup de perversité à rép
rouver.

Les mauvaises manières du maître et la mauvaise société d
ont il s’entourait furent un joli exemple pour Catherine e
t pour Heathcliff. Le traitement infligé à ce dernier eût
suffi à faire d’un saint un démon. En vérité on eût dit, à
cette époque, que ce garçon était réellement possédé de q
uelque esprit diabolique. Il se délectait à voir Hindley s
e dégrader sans espoir de rémission, et de jour en jour la
sauvagerie et la férocité de son caractère se marquaient
plus fortement. Je ne saurais vous décrire, même d’une faç
on imparfaite, l’infernale maison où nous vivions. Le past
eur cessa de venir, et l’on peut dire qu’à la fin plus une
personne convenable ne nous approchait, si l’on excepte l
es visites d’Edgar Linton à Miss Cathy. A quinze ans, elle
0155 était la reine de la contrée ; elle n’avait pas sa pa
reille ; et elle devenait hautaine et volontaire ! J’avoue
que je ne l’aimais guère, lorsqu’elle fut sortie de l’enf
ance ; et je l’irritais souvent en essayant de dompter son
arrogance. Néanmoins, elle ne me prit jamais en aversion.
Elle avait une extraordinaire constance pour ses attachem
ents anciens. Heathcliff même conservait sans altération s
on empire sur ses affections, et le jeune Linton, avec tou
te sa supériorité, avait de la peine à faire sur elle une
impression aussi profonde. Il a été mon ancien maître ; vo
ilà son portrait au-dessus de la cheminée. Autrefois, ce p
ortrait était accroché d’un côté et celui de sa femme de l
‘autre ; mais ce dernier a été enlevé, sans quoi vous auri
ez pu avoir une idée de ce qu’elle était. Distinguez-vous
quelque chose ?

Mrs Dean a levé la chandelle et j’ai discerné une figure
aux traits doux, ressemblant énormément à la jeune femme d
es Hauts, mais avec une expression plus pensive et plus ai
0156mable. C’était un charmant portrait. Les longs cheveux
blonds ondulaient un peu sur les tempes, les yeux étaient
grands et sérieux, l’ensemble presque trop gracieux. Je n
e m’étonnai pas que Catherine Earnshaw eût pu oublier son
premier ami pour un être ainsi fait. Mais je me demandai c
omment lui, s’il avait le tour d’esprit correspondant à so
n extérieur, avait pu s’éprendre de Catherine Earnshaw, te
lle que je me la représentais.

– C’est un portrait très agréable, ai-je dit à la femme d
e charge. Est-il ressemblant ?

– Oui ; mais il était mieux que cela quand il s’animait.
Ce que vous voyez là est son air habituel ; en général, il
manquait d’entrain.

Catherine avait conservé ses relations avec les Linton de
puis son séjour de cinq semaines chez eux.

0157 Comme elle n’était pas tentée, en leur compagnie, de
laisser voir les aspérités de son caractère, et que son bo
n sens l’aurait fait rougir de se montrer malhonnête alors
qu’on lui témoignait une si constante courtoisie, elle im
posa, sans y penser, à la vieille dame et au vieux gentlem
an, par sa sincère cordialité ; elle gagna l’admiration d’
Isabelle, le coeur et l’âme de son frère : conquêtes qui l
a flattèrent dès le début, car elle était pleine d’ambitio
n, et qui la conduisirent à adopter un double personnage s
ans intention précise de tromper personne. Dans la maison
où elle entendait traiter Heathcliff de « vulgaire jeune c
oquin », de « pire qu’une brute », elle avait soin de ne p
as se conduire comme lui ; mais chez elle, elle se sentait
peu encline à pratiquer une politesse dont on n’aurait fa
it que rire et à refréner sa fougueuse nature, quand cela
ne lui aurait valu ni crédit ni louange.

Mr Edgar avait rarement assez de courage pour venir ouver
tement à Hurle-Vent. Il avait la terreur de la réputation
d’Earnshaw et frémissait à l’idée de le rencontrer. Pourta
0158nt, nous le recevions toujours aussi poliment que poss
ible. Le maître même évitait de l’offenser, car il connais
sait l’objet de ses visites ; et, s’il ne pouvait être gra
cieux, il se tenait à l’écart. J’incline à croire que sa p
résence chez nous était désagréable à Catherine : celle-ci
n’avait ni artifice, ni coquetterie et voyait avec un dép
laisir évident toute rencontre entre ses deux amis. En eff
et, lorsque Heathcliff exprimait son mépris pour Linton en
présence de ce dernier, elle ne pouvait pas tomber à moit
ié d’accord avec lui, comme elle faisait lorsqu’ils étaien
t seuls ; et, quand Linton manifestait son dégoût et son a
ntipathie pour Heathcliff, elle n’osait pas traiter ces se
ntiments avec indifférence, comme si la dépréciation de so
n compagnon de jeux eût été pour elle de peu d’importance.
J’ai souvent ri de ses perplexités et de ses soucis inavo
ués, qu’elle cherchait vainement à soustraire à mes raille
ries. Cela semble peu charitable ; mais elle était si fièr
e qu’il devenait en vérité impossible d’avoir pitié de ses
chagrins, tant qu’elle ne se laisserait pas ramener à plu
s d’humilité. Elle se décida enfin à avouer et à se confie
0159r à moi : il n’y avait personne d’autre qu’elle pût pr
endre comme conseiller.

Une après-midi, Mr Hindley étant sorti, Heathcliff crut p
ouvoir en profiter pour se donner congé. Il avait alors at
teint seize ans, je crois, et, sans avoir de vilains trait
s et sans être dépourvu d’intelligence, il trouvait cepend
ant moyen de produire une impression de répulsion, morale
et physique, dont il ne subsiste pas trace dans son aspect
actuel. En premier lieu, il avait à cette époque perdu le
bénéfice de son éducation première. Un pénible et incessa
nt travail manuel, commençant chaque jour de bonne heure e
t finissant tard, avait étouffé la curiosité qu’il avait p
u jadis avoir d’acquérir des connaissances, ainsi que le g
oût des livres ou de l’étude. Le sentiment de supériorité
que lui avaient inculqué dans son enfance les faveurs du v
ieux Mr Earnshaw s’était éteint. Il lutta longtemps pour s
e tenir sur un pied d’égalité avec Catherine dans ses étud
es, et ne céda qu’avec un regret poignant, quoique silenci
eux ; mais il céda complètement et rien ne put le détermin
0160er à faire un pas pour s’élever, dès qu’il se fut aper
çu qu’il était condamné à tomber au-dessous du niveau qu’i
l avait autrefois atteint. Puis l’apparence extérieure s’h
armonisa avec la dégradation mentale. Il prit une démarche
lourde et un aspect vulgaire ; son humeur, naturellement
réservée, s’exagéra jusqu’à une morosité insociable presqu
e stupide, et il parut trouver un plaisir amer à exciter l
‘aversion plutôt que l’estime des rares personnes qu’il co
nnaissait.

Catherine et lui continuaient d’être toujours ensemble pe
ndant les périodes où son travail lui laissait quelque rép
it. Mais il avait cessé de lui exprimer sa tendresse par d
es paroles et il repoussait avec une colère soupçonneuse s
es caresses enfantines, comme s’il se fût rendu compte qu’
elle ne pouvait éprouver que peu d’agrément à lui prodigue
r de pareilles marques d’affection. Dans la circonstance d
ont je viens de parler, il entra dans la salle pour annonc
er son intention de ne rien faire, tandis que j’aidais Mis
s Cathy à arranger sa toilette. Elle n’avait pas prévu qu’
0161il lui prendrait fantaisie de rester oisif. Pensant qu
‘elle aurait la maison à elle seule, elle s’était arrangée
pour avertir Mr Edgar de l’absence de son frère et se pré
parait en ce moment à le recevoir.

– Cathy, est-tu occupée cette après-midi ? demanda Heathc
liff. Vas-tu quelque part ?

– Non, il pleut, répondit-elle.

– Alors pourquoi as-tu cette robe de soie ? Personne ne d
oit venir ici, j’espère ?

– Pas que je sache, balbutia Miss. Mais tu devrais être a
ux champs à cette heure-ci, Heathcliff. Il y a déjà une he
ure que nous avons fini de dîner ; je te croyais parti.

– Hindley ne nous débarrasse pas si souvent de sa maudite
présence. Je ne travaillerai plus aujourd’hui : je vais r
ester avec toi.
0162
– Oh ! mais Joseph le lui dira, insinua-t-elle. Tu ferais
mieux de t’en aller.

– Joseph est en train de charger de la chaux de l’autre c
ôté des rochers de Penistone ; cela lui prendra jusqu’à la
nuit, et il n’en saura rien.

Ce disant, il s’approcha nonchalamment du feu et s’assit.
Catherine réfléchit un instant, les sourcils froncés ; el
le cherchait à aplanir les voies à l’intrusion prévue.

– Isabelle et Edgar Linton ont parlé de venir cette après
-midi, dit-elle après une minute de silence. Comme il pleu
t, je ne les attends guère ; mais il se peut qu’ils vienne
nt et, dans ce cas, tu cours le risque d’être grondé sans
aucun bénéfice.

– Fais-leur dire par Hélène que tu es occupée, Cathy, ins
ista-t-il. Ne me mets pas dehors pour ces pitoyables et so
0163ts amis ! Je suis sur le point, parfois, de me plaindr
e de ce qu’ils- mais je ne veux pas-

– De ce qu’ils- quoi ? s’écria Catherine, le regardant d’
un air troublé. Oh ! Nelly, ajouta-t-elle vivement en déga
geant sa tête de mes mains, vous m’avez peignée dans le ma
uvais sens ! Cela suffit : laissez-moi. De quoi es-tu sur
le point de te plaindre, Heathcliff ?

– De rien- mais regarde l’almanach qui est sur le mur, di
t-il en montrant une feuille encadrée pendue près de la fe
nêtre, et il continua : les croix indiquent les soirées qu
e tu as passées avec les Linton, les points celles que tu
as passées avec moi. Vois-tu ? J’ai marqué chaque jour.

– Oui- c’est bien absurde. Comme si je faisais attention
! répliqua Catherine d’un ton maussade. Et qu’est-ce que c
ela prouve ?

– Que je fais attention, moi.
0164
– Et suis-je obligée d’être continuellement avec toi ? de
manda-t-elle avec une irritation croissante. Quel profit e
n retirerais-je ? De quoi es-tu capable de parler ? Tu pou
rrais aussi bien être un muet, ou un bébé, pour ce que tu
dis ou ce que tu fais pour m’amuser.

– Tu ne m’avais jamais dit que je parlais trop peu ou que
ma compagnie te déplaisait, Cathy ! s’écria Heathcliff tr
ès agité.

– Ce n’est pas une compagnie du tout, quand les gens ne s
avent rien et ne disent rien, murmura-t-elle.

Son compagnon se leva, mais n’eut pas le temps de continu
er d’exprimer ses sentiments, car on entendit sur les pavé
s le pas d’un cheval et, après avoir frappé discrètement,
le jeune Linton entra, la figure brillante de joie d’avoir
reçu cette invitation inattendue. Certainement Catherine
remarqua l’opposition entre ses deux amis, comme l’un entr
0165ait et que l’autre sortait. Le contraste était analogu
e à celui qui vous frappe quand vous passez d’un pays mini
er, morne et montueux, à une belle et fertile vallée. La v
oix et la manière de saluer n’étaient pas moins dissemblab
les que l’aspect. Le langage d’Edgar était harmonieux, il
parlait sur un ton peu élevé et prononçait ses mots comme
vous : c’est-à-dire avec moins de rudesse, avec plus de do
uceur que nous ne faisons ici.

– Je ne suis pas venu trop tôt, n’est-ce pas ? dit-il en
jetant un regard de mon côté. J’avais commencé à essuyer l
a vaisselle et à ranger quelques tiroirs dans le buffet, à
l’extrémité de la pièce.

– Non, répondit Catherine. Que faites-vous là, Nelly ?

– Mon ouvrage, Miss, répondis-je (Mr Hindley m’avait reco
mmandé d’être toujours en tiers dans ces visites de Linton
à Catherine).

0166 Elle s’approcha de moi par derrière et me dit à voix
basse avec humeur :

– Allez-vous-en avec vos torchons. Quand il y a des visit
eurs à la maison, les domestiques ne se mettent pas à frot
ter et à nettoyer dans la pièce où ils sont !

– C’est une bonne occasion, pendant que le maître est sor
ti, répondis-je tout haut. Il déteste que je m’agite en sa
présence au milieu de tous ces objets. Je suis sûre que M
r Edgar m’excusera.

– Et moi je déteste que vous vous agitiez en ma présence,
s’écria la jeune fille d’un ton impérieux, sans laisser à
son hôte le temps de parler. Elle n’avait pas encore pu r
etrouver son calme depuis sa petite dispute avec Heathclif
f.

– Je le regrette, Miss Catherine, répliquai-je ; et je co
ntinuai mon travail avec assiduité.
0167
Pensant qu’Edgar ne pouvait la voir, elle m’arracha le to
rchon des mains et me pinça rageusement le bras, en prolon
geant la torsion. Je vous ai dit que je ne l’aimais pas et
que je trouvais un certain plaisir à mortifier sa vanité
de temps à autre. De plus elle m’avait fait extrêmement ma
l. Je me relevai (j’étais à genoux) et m’écriai :

– Oh ! Miss ! Voilà un vilain tour ! Vous n’avez pas le d
roit de me pincer et je ne le supporterai pas.

– Je ne vous ai pas touchée, menteuse ! cria-t-elle, les
doigts frémissants du désir de recommencer et les oreilles
rouges de rage. Elle ne sut jamais cacher sa colère qui t
oujours enflammait son visage tout entier.

– Qu’est-ce alors que ceci ? ripostai-je en lui montrant
pour la confondre une marque d’un beau rouge sur mon bras.

0168 Elle frappa du pied, hésita un instant, puis, irrésis
tiblement poussée par ses mauvais instincts, me donna une
claque cinglante qui me remplit les deux yeux de larmes.

Linton s’interposa : « Catherine, ma chère ! Catherine !
» dit-il, très choqué de la double faute de fausseté et de
violence que son idole avait commise.

– Quittez cette chambre, Hélène ! répéta-t-elle en trembl
ant des pieds à la tête.

Le petit Hareton, qui me suivait toujours partout et étai
t assis par terre près de moi, se mit à pleurer lui-même e
n voyant mes larmes et se répandit en plaintes contre la «
méchante tante Cathy », ce qui attira la fureur de celle-
ci sur le malheureux enfant. Elle le saisit par les épaule
s et le secoua tellement fort que le pauvre petit devint l
ivide et qu’Edgar, instinctivement, s’empara des mains de
la jeune fille pour le délivrer. En un clin d’oeil l’une d
es mains fut dégagée et le jeune homme stupéfait se la sen
0169tit appliquer sur la joue d’une manière qui excluait t
oute idée de plaisanterie. Il recula consterné. Je pris Ha
reton dans mes bras et passai avec lui dans la cuisine, la
issant ouverte la porte de communication, car j’étais curi
euse de voir comment ils régleraient leur querelle. Le vis
iteur offensé, pâle et les lèvres tremblantes, se dirigea
vers l’endroit où il avait posé son chapeau.

« Voilà qui est bien », me dis-je. « Tenez-vous pour aver
ti, et partez. C’est fort aimable à elle de vous donner un
aperçu de son véritable caractère. »

– Où allez-vous ? demanda Catherine en s’avançant vers la
porte.

Il fit un détour et essaya de passer.

– Vous ne vous en irez pas ! s’écria-t-elle avec énergie.

0170 – Il faut que je parte et je partirai ! répliqua-t-il
d’une voix faible.

– Non, dit-elle avec obstination, en saisissant le bouton
de la porte. Pas encore, Edgar Linton. Asseyez-vous ; vou
s ne pouvez pas me quitter quand je suis dans un pareil ét
at. Je serais malheureuse toute la nuit et je ne veux pas
être malheureuse à cause de vous.

– Puis-je rester après avoir été frappé par vous ? demand
a Linton.

Catherine garda le silence.

– Vous m’avez donné peur et honte de vous, continua-t-il.
Je ne reviendrai plus ici !

Les yeux de Catherine commençaient à devenir brillants et
ses paupières à battre.

0171 – Et vous avez fait un mensonge de propos délibéré !
ajouta-t-il.

– Ce n’est pas vrai, cria-t-elle, recouvrant la parole. J
e n’ai rien fait de propos délibéré. Eh bien ! allez, si c
ela vous plaît, partez ! Et maintenant, je vais pleurer- j
e vais pleurer à m’en rendre malade !

Elle se laissa tomber à genoux contre une chaise et se mi
t à pleurer pour de bon. Edgar persévéra dans sa détermina
tion jusqu’à la cour ; là, il hésita. Je résolus de l’enco
urager.

– Miss est terriblement capricieuse, monsieur, lui criai-
je, aussi méchante que le fut jamais enfant gâtée. Vous fe
riez mieux de retourner chez vous, sans quoi elle sera mal
ade, rien que pour nous ennuyer.

Le faible Linton jeta un regard de côté par la fenêtre :
il était aussi peu capable de s’en aller qu’un chat d’aban
0172donner une souris qu’il a à moitié tuée, ou un oiseau
qu’il a à moitié dévoré. Ah ! pensais-je, rien ne peut le
sauver. Il est condamné, et vole à son destin ! C’est ce q
ui arriva : il fit brusquement demi-tour, rentra précipita
mment dans la salle, ferma la porte derrière lui ; et quan
d je vins, quelque temps après, les avertir qu’Earnshaw ét
ait revenu ivre-mort et prêt à mettre la maison sens dessu
s dessous (c’était son habitude quand il était dans cet ét
at), je vis que la querelle n’avait fait que resserrer leu
r intimité, qu’elle avait brisé la glace de la timidité ju
vénile, qu’elle leur avait permis de renoncer au déguiseme
nt de l’amitié et de s’avouer leur amour.

La nouvelle de l’arrivée de Mr Hindley fit fuir aussitôt
Linton vers son cheval et Catherine dans sa chambre. J’all
ai cacher le petit Hareton et décharger le fusil de chasse
du maître, car, dans sa folle excitation, il aimait à jou
er avec cette arme, au péril de la vie de ceux qui provoqu
aient ou simplement attiraient trop son attention ; et j’a
vais pris le parti d’enlever la charge pour l’empêcher de
0173faire un malheur s’il allait jusqu’à vouloir tirer.

CHAPITRE IX

Il entra en proférant des jurons effrayants, et me surpri
t au moment que je cachais son fils dans le buffet de la c
uisine. Que Hareton eût à subir la tendresse de bête fauve
de son père ou sa rage de fou furieux, il en éprouvait to
ujours une terreur salutaire ; car dans un cas il courait
le risque d’être étouffé sous ses embrassements, dans l’au
tre celui d’être jeté dans le feu ou lancé contre le mur.
Aussi le pauvre petit être restait-il parfaitement coi par
tout où il me venait à l’idée de le mettre.

– Enfin ! je l’ai trouvé, s’écria Hindley, en me tirant e
n arrière par la peau du cou, comme un chien. Par le ciel
et par l’enfer, vous avez juré entre vous de tuer cet enfa
nt ! Je comprends maintenant pourquoi je ne le rencontre j
amais. Mais avec l’aide de Satan, je vous ferai avaler le
couteau à découper, Nelly ! Il n’y a pas de quoi rire : je
0174 viens de jeter Kenneth, la tête la première, dans le
marais du Cheval noir. Il n’est pas plus difficile d’en ex
pédier deux qu’un, et j’ai besoin de tuer quelqu’un de vou
s ; je n’aurai pas de repos tant que ce ne sera pas fait.

– Mais je n’aime pas le couteau à découper, Mr Hindley, r
épondis-je. Il a servi à préparer les harengs saurs. Je pr
éférerais être fusillée, si cela vous est égal.

– Vous préféreriez être damnée et vous le serez. Il n’y a
pas de loi en Angleterre qui empêche un homme de tenir sa
maison convenablement et la mienne est abominable ! Ouvre
z la bouche.

Il tenait le couteau dans les mains et en poussa la point
e entre mes dents. Mais, pour ma part, je n’étais jamais b
ien effrayée de ses divagations. Je crachai, affirmant que
le couteau avait un goût détestable et que je ne le prend
rais sous aucun prétexte.
0175
– Oh ! dit-il en me lâchant, je vois que ce hideux petit
gredin n’est pas Hareton. Je vous demande pardon, Nelly. S
i c’était lui, il mériterait d’être écorché vif pour ne pa
s être accouru me dire bonjour et pour hurler comme si j’é
tais un fantôme. Petit animal dénaturé, viens ici ! Je t’a
pprendrai à abuser un père au coeur trop tendre. Dites don
c, ne croyez-vous pas que ce gamin serait mieux avec les o
reilles coupées ? Cela rend les chiens plus féroces, et j’
aime la férocité- donnez-moi des ciseaux- la férocité et l
‘élégance ! Et puis c’est une affectation infernale- une v
anité diabolique- de tenir à nos oreilles- nous sommes ass
ez ânes sans elles. Chut ! Enfant, chut ! Bon, bon, mon pe
tit chéri ! Allons, essuie tes yeux- tu es un bijou, embra
sse-moi. Quoi ! Il ne veut pas ? Embrasse-moi, Hareton ! L
e diable t’emporte, embrasse-moi ! Pardieu, comme si j’all
ais élever un pareil monstre ! Aussi sûr que je vis, je va
is tordre le cou à ce marmot !

Le pauvre Hareton poussait des cris et se débattait de to
0176utes ses forces dans les bras de son père ; il redoubl
a ses hurlements quand Hindley l’emporta en haut de l’esca
lier et le tint suspendu par-dessus la balustrade. Je lui
criai que la peur allait donner des convulsions à l’enfant
et me précipitai pour porter secours à celui-ci. Comme j’
arrivais près d’eux, Hindley se penchait sur la rampe pour
écouter un bruit en bas ; il oubliait presque ce qu’il av
ait dans les bras. « Qui est là ? » demanda-t-il en entend
ant quelqu’un approcher du pied de l’escalier. Je me pench
ai aussi, dans l’intention de faire signe à Heathcliff, do
nt j’avais reconnu le pas, de ne pas avancer. Au moment qu
e je quittais Hareton de l’oeil, l’enfant fit un effort br
usque, se dégagea des mains négligentes qui le retenaient,
et tomba.

A peine avions-nous eu le temps de tressaillir d’horreur
que déjà nous voyions que le petit malheureux était sain e
t sauf. Heathcliff était arrivé en bas juste à l’instant c
ritique ; d’un mouvement instinctif, il l’arrêta au vol et
, le mettant sur ses pieds, regarda en l’air pour découvri
0177r l’auteur de l’accident. Un avare qui s’est débarrass
é pour cinq shillings d’un bon billet de loterie, et qui d
écouvre le lendemain qu’il a perdu au marché cinq mille li
vres, n’aurait pas l’air plus décontenancé que Heathcliff
quand il aperçut en haut la silhouette de Mr Earnshaw. Son
visage refléta, plus clairement que n’eussent pu l’exprim
er des paroles, l’intense angoisse de s’être fait lui-même
l’instrument de l’opposition à sa vengeance. S’il eût fai
t nuit, je crois qu’il aurait essayé de réparer son erreur
en écrasant le crâne de Hareton sur les marches. Mais nou
s avions été témoins du sauvetage et j’étais déjà en bas,
pressant sur mon coeur l’enfant dont j’avais la charge pré
cieuse. Hindley descendit plus posément, dégrisé et confus
.

– C’est votre faute, Hélène, dit-il. Vous auriez dû le te
nir hors de ma vue ; vous auriez dû me le retirer. Est-il
blessé ?

– Blessé ! m’écriai-je avec colère. S’il n’est pas tué, i
0178l en restera idiot ! Oh ! je m’étonne que sa mère ne s
orte pas de sa tombe pour voir ce que vous faites de lui.
Vous êtes pire qu’un païen- traiter de cette façon votre c
hair et votre sang !

Il essaya de toucher l’enfant qui, en se sentant avec moi
, avait aussitôt cessé ses sanglots de terreur. Mais, au p
remier doigt que son père posa sur lui, il recommença de c
rier de plus belle et se débattit comme s’il allait entrer
en convulsions.

– Ne le touchez pas, repris-je. Il vous hait- tout le mon
de vous hait- voilà la vérité ! Une heureuse famille que v
ous avez là : et un bel état que celui auquel vous êtes ar
rivé !

– J’arriverai à mieux encore, Nelly, ricana cet homme éga
ré, recouvrant toute sa dureté. A présent, allez-vous-en e
t emportez-le. Et toi, Heathcliff, écoute-moi ! Mets-toi b
ien hors de ma portée, et que je ne t’entende pas ! Je ne
0179voudrais pas te tuer cette nuit- à moins, peut-être, q
ue je ne mette le feu à la maison ; mais cela dépendra de
ma fantaisie.

Sur ce, il prit une bouteille de brandy dans le buffet et
s’en versa un grand verre.

– Non, ne buvez pas, suppliai-je. Mr. Hindley, prenez gar
de. Ayez pitié de ce malheureux enfant, si vous ne vous so
uciez pas de vous-même.

– N’importe qui vaudra mieux pour lui que moi-même, répon
dit-il.

– Ayez pitié de votre âme ! dis-je en essayant de lui arr
acher le verre de la main.

– Moi ! Au contraire, j’aurai grand plaisir à l’envoyer à
la perdition pour punir son Créateur, s’écria le blasphém
ateur. Voilà pour sa cordiale damnation !
0180
Il avala la liqueur et nous ordonna avec impatience de di
sparaître, en achevant sa sommation par une suite d’horrib
les imprécations, trop affreuses pour que je les répète ou
même que je m’en souvienne.

– C’est dommage qu’il ne puisse se tuer à force de boire,
observa Heathcliff en lui renvoyant ses malédictions dans
un murmure, quand la porte fut fermée. Il fait bien tout
ce qu’il peut, mais sa constitution est la plus forte. Mr
Kenneth offre de parier sa jument qu’il survivra à tous ce
ux qui habitent de ce côté-ci de Gimmerton, et qu’il ne de
scendra dans la tombe que pécheur blanchi par l’âge, à moi
ns de quelque heureux hasard en dehors du cours naturel de
s choses.

J’entrai dans la cuisine et m’assis pour endormir douceme
nt mon petit agneau. Heathcliff, croyais-je, était allé da
ns la grange. Je compris plus tard qu’il avait simplement
passé derrière le banc à haut dossier ; il s’était jeté su
0181r une banquette le long du mur, loin du feu, et y deme
urait silencieux.

Je berçais Hareton sur mes genoux en fredonnant une chans
on qui commençait ainsi :

Sous le plancher, les souris entendaient,
En pleine nuit, les bébés qui pleuraient,

quand Miss Cathy, qui, de sa chambre, avait écouté l’alte
rcation, passa la tête et murmura :

– -tes-vous seule, Nelly ?

– Oui, Miss, répondis-je.

Elle entra et s’approcha du foyer. Je la regardai, suppos
ant qu’elle allait dire quelque chose. Sa physionomie semb
lait troublée et inquiète. Ses lèvres étaient entr’ouverte
s, comme si elle voulait parler ; mais, au lieu d’une phra
0182se, ce fut un soupir qui s’en échappa. Je repris ma ch
anson ; je n’avais pas oublié ses récents faits et gestes.

– Où est Heathcliff ? demanda-t-elle en m’interrompant.

– A son travail à l’écurie.

Il ne me contredit pas ; peut-être somnolait-il. Un autre
long silence suivit, pendant lequel j’aperçus une larme o
u deux couler de la joue de Catherine sur les dalles. « Re
grette-t-elle sa honteuse conduite ? » me demandais-je. «
Ce serait une nouveauté. Mais elle en arrivera au fait com
me elle voudra, ce n’est pas moi qui l’aiderai ! » Non, el
le s’inquiétait peu de tout ce qui ne la concernait pas pe
rsonnellement.

– Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle enfin, je suis bien malh
eureuse !

0183 – C’est grand dommage, observai-je. Vous êtes diffici
le à contenter : tant d’amis, si peu de soucis, et vous n’
arrivez pas à être satisfaite !

– Nelly, voulez-vous me garder un secret ? poursuivit-ell
e en s’agenouillant près de moi et levant vers les miens s
es yeux câlins, avec un de ces regards qui chassent l’hume
ur, même quand on a toutes les raisons du monde d’en avoir
.

– Vaut-il la peine qu’on le garde ? demandai-je avec moin
s de maussaderie.

– Oui ; puis il me tourmente, et il faut que je m’en soul
age. J’ai besoin de savoir ce que je dois faire. Aujourd’h
ui, Edgar Linton m’a demandé si je voulais l’épouser, et j
e lui ai donné une réponse. Eh bien ! avant que je vous di
se si c’était un consentement ou un refus, dites-moi ce qu
e cela aurait dû être.

0184 – Vraiment, Miss Catherine, comment puis-je le savoir
? Certes, après le spectacle que vous lui avez offert cet
te après-midi, je pourrais affirmer qu’il eût été sage de
refuser. Puisqu’il vous a demandée néanmoins, il faut qu’i
l soit ou d’une stupidité incurable ou d’une témérité foll
e.

– Si vous parlez ainsi, je ne vous dirai plus rien, répli
qua-t-elle d’un air piqué, en se relevant. J’ai accepté, N
elly. Vite, dites-moi si j’ai eu tort.

– Vous avez accepté ? Alors à quoi bon discuter ? Vous av
ez engagé votre parole et vous ne pouvez pas vous rétracte
r.

– Mais dites-moi si j’ai bien fait- dites ! s’écria-t-ell
e avec irritation, en se frottant les mains et fronçant le
s sourcils.

– Il y a plusieurs choses à considérer avant que de pouvo
0185ir répondre convenablement à cette question, dis-je se
ntencieusement. D’abord, et avant tout, aimez-vous Mr Edga
r ?

– Qui ne l’aimerait ? Naturellement, je l’aime. Alors je
lui fis subir le questionnaire suivant. Pour une fille de
vingt-deux ans, ce n’était pas trop déraisonnable.

– Pourquoi l’aimez-vous, Miss Cathy ?

– Quelle question ! Je l’aime- cela suffit.

– Pas du tout ; il faut dire pourquoi.

– Eh bien ! parce qu’il est bien de sa personne et que sa
société est agréable.

– Mauvais, fut mon commentaire.

– Et parce qu’il est jeune et gai.
0186
– Mauvais encore.

– Et parce qu’il m’aime.

– Sans intérêt après vos précédentes raisons.

– Et qu’il sera riche, et que je serai contente d’être la
plus grande dame du pays, et que je serai fière d’avoir u
n tel mari.

– Pis que tout. Et maintenant, dites-moi comment vous l’a
imez.

– Comme tout le monde aime- vous êtes sotte, Nelly.

– Pas du tout- répondez.

– J’aime le sol qu’il foule, l’air qu’il respire, et tout
ce qu’il touche, et tout ce qu’il dit. J’aime tous ses re
0187gards, et tous ses gestes, je l’aime entièrement et co
mplètement. Voilà !

– Et pourquoi ?

– Ah ! non ! vous plaisantez : c’est extrêmement méchant
! Ce n’est pas une plaisanterie pour moi, dit la jeune fil
le qui se renfrogna et se tourna vers le feu.

– Je suis bien loin de plaisanter, Miss Catherine, répliq
uai-je. Vous aimez Mr Edgar parce qu’il est bien de sa per
sonne, qu’il est jeune, gai, riche et qu’il vous aime. Cet
te dernière raison, d’ailleurs, ne vaut rien. Vous l’aimer
iez probablement sans cela ; et même avec cela vous ne l’a
imeriez pas, s’il n’avait les quatre premiers attraits.

– Non, certainement pas. J’aurais simplement pitié de lui
– je le détesterais peut-être s’il était laid et rustre.

– Mais il y a beaucoup d’autres jeunes gens bien tournés
0188et riches, de par le monde : mieux tournés, peut-être,
et plus riches que lui. Qu’est-ce qui vous empêcherait de
les aimer ?

– S’il y en a, ils ne sont pas sur mon chemin. Je n’ai pa
s rencontré le pareil d’Edgar.

– Il peut se faire que vous le rencontriez. Et puis il ne
sera pas toujours beau et jeune, et il peut n’être pas to
ujours riche.

– Il l’est pour le moment, et je n’ai à m’occuper que du
présent. Je voudrais vous entendre parler avec un peu de b
on sens.

– Bon, voilà qui tranche la question. Si vous n’avez à vo
us occuper que du présent, épousez Mr Linton.

– Je n’ai pas besoin de votre permission pour cela- je l’
épouserai. Mais en fin de compte vous ne m’avez pas dit si
0189 j’avais raison.

– Parfaitement raison, si l’on a raison de se marier seul
ement pour le présent. Et maintenant, voyons pourquoi vous
êtes malheureuse. Votre frère sera content ; les vieux pa
rents ne feront pas d’objection, je pense ; vous quitterez
une maison sans ordre et sans confort pour une maison opu
lente et respectable ; vous aimez Edgar et Edgar vous aime
. Tout m’a l’air simple et facile : où est l’obstacle ?

– Ici ! et ici ! répondit Catherine en se frappant d’une
main le front et de l’autre la poitrine ; partout où vit l
‘âme. En mon âme et conscience, je suis convaincue que j’a
i tort !

– Voilà qui est étrange. Je ne comprends pas.

– C’est mon secret. Mais, si vous voulez bien ne pas vous
moquer de moi, je vais vous l’expliquer. Je ne puis le fa
ire nettement, mais je vous donnerai une idée de ce que j’
0190éprouve.

Elle se rassit près de moi. Sa figure devint plus triste
et plus grave ; ses mains jointes tremblaient.

– Nelly, ne faites-vous jamais de rêves singuliers ! dit-
elle tout à coup, après quelques minutes de réflexion.

– Si, de temps à autre.

– Et moi aussi. J’ai fait dans ma vie des rêves dont le s
ouvenir ne m’a plus jamais quittée et qui ont changé mes i
dées : ils se sont infiltrés en moi, comme le vin dans l’e
au, et ont altéré la couleur de mon esprit. En voici un ;
je vais vous le raconter, mais ayez soin de ne sourire à a
ucun de ses détails.

– Oh ! ne dites rien, Miss Catherine, m’écriai-je.

Notre vie est déjà assez lugubre sans que nous allions év
0191oquer des fantômes et des visions pour nous troubler.
Allons, allons, soyez gaie, soyez vous-même ! Regardez le
petit Hareton ! il ne rêve à rien de sinistre, lui. Comme
il sourit gentiment dans son sommeil !

– Oui ; et comme son père jure gentiment dans sa solitude
! Vous vous souvenez de lui, certainement, quand il était
tout pareil à ce petit être joufflu : presque aussi jeune
et aussi innocent. Mais Nelly, je vous obligerai d’écoute
r. Ce n’est pas long, et je suis incapable d’être gaie ce
soir.

– Je ne veux pas entendre, je ne veux pas entendre, répét
ai-je vivement.

J’étais superstitieuse aux rêves, en ce temps-là, et je l
e suis encore. Puis Catherine avait un air qui ne lui étai
t pas habituel et qui me faisait craindre quelque chose où
je verrais une prophétie, où je trouverais l’annonce d’un
e terrible catastrophe. Elle fut vexée, mais ne continua p
0192as. Elle eut l’air d’aborder un autre sujet, puis bien
tôt après recommença :

– Si j’étais au Ciel, Nelly, je serais bien misérable.

– Parce que vous n’êtes pas digne d’y aller, répondis-je.
Tous les pécheurs seraient misérables au ciel.

– Mais ce n’est pas pour cela. J’ai rêvé une fois que j’y
étais.

– Je vous ai dit que je ne voulais pas écouter vos rêves,
Miss Catherine ! Je vais aller me coucher, protestai-je e
n l’interrompant de nouveau.

Elle se mit à rire et me força de rester assise ; car j’a
vais fait un mouvement pour quitter ma chaise.

– Celui-ci est moins que rien, s’écria-t-elle ; j’allais
seulement dire que le ciel ne m’avait pas paru être ma vra
0193ie demeure. Je me brisais le coeur à pleurer pour reto
urner sur la terre et les anges étaient si fâchés qu’ils m
e précipitèrent au milieu de la lande, sur le sommet des H
auts de Hurle-Vent, où je me réveillai en sanglotant de jo
ie. Voilà qui vous expliquera mon secret aussi bien qu’aur
ait fait mon autre rêve. Ce n’est pas plus mon affaire d’é
pouser Edgar Linton que d’être au ciel ; et si l’individu
pervers qui est ici n’avait pas ainsi dégradé Heathcliff,
je n’y aurais jamais songé. Ce serait me dégrader moi-même
, maintenant, que d’épouser Heathcliff. Aussi ne saura-t-i
l jamais comme je l’aime ; et cela, non parce qu’il est be
au, Nelly, mais parce qu’il est plus moi-même que je ne le
suis. De quoi que soient faites nos âmes, la sienne et la
mienne sont pareilles et celle de Linton est aussi différ
ente des nôtres qu’un rayon de lune d’un éclair ou que la
gelée du feu.

Avant qu’elle eût terminé ce discours, je m’étais convain
cue de la présence de Heathcliff. Ayant remarqué un léger
mouvement, je tournai la tête et le vis se lever de la ban
0194quette, puis se glisser dehors sans bruit. Il avait éc
outé jusqu’au moment où il avait entendu Catherine dire qu
‘elle se dégraderait en l’épousant, et n’était pas resté p
our en entendre davantage. Le dossier du grand banc empêch
a ma compagne, assise par terre, de remarquer sa présence
et son départ ; mais je tressaillis et lui fis : « Chut !
»

– Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle en regardant nerveusement
autour d’elle.

– Joseph est là, répondis-je : j’avais saisi à point nomm
é le roulement de sa charrette sur la route. Heathcliff va
rentrer avec lui. Je me demande s’il ne serait pas à la p
orte en ce moment.

– Oh ! il n’aurait pas pu m’entendre de la porte ! Donnez
-moi Hareton, tandis que vous préparerez le repas et, quan
d ce sera prêt, invitez-moi à souper avec vous. J’ai besoi
n de tromper ma conscience troublée et de me persuader que
0195 Heathcliff n’a aucune idée de tout cela. Il n’en a au
cune, n’est-ce pas ? Il ne sait pas ce que c’est que d’êtr
e amoureux ?

– Je ne vois pas de raison pour qu’il ne le sache pas aus
si bien que vous ; et, si c’est vous qu’il a choisie, il s
era l’être le plus infortuné qui soit jamais venu au monde
! Du jour que vous deviendrez Mrs Linton, il perdra amiti
é, amour, tout ! Avez-vous songé à la manière dont vous su
pporterez la séparation, et dont lui supportera d’être tou
t à fait abandonné sur cette terre ? Parce que, Miss Cathe
rine-

– Lui, tout à fait abandonné ! Nous séparer ! s’écria-t-e
lle avec indignation. Qui nous séparerait, je vous prie ?
Celui-là aurait le sort de Milon de Crotone ! Aussi longte
mps que je vivrai, Hélène, aucun mortel n’y parviendra. To
us les Linton de la terre pourraient être anéantis avant q
ue je consente à abandonner Heathcliff. Oh ! ce n’est pas
ce que j’entends- ce n’est pas ce que je veux dire ! Je ne
0196 voudrais pas devenir Mrs Linton à ce prix-là. Il sera
pour moi tout ce qu’il a toujours été. Edgar devra se déf
aire de son antipathie et le tolérer tout au moins. Il le
fera, quand il connaîtra mes vrais sentiments pour Heathcl
iff. Nelly, je le vois maintenant, vous me considérez comm
e une misérable égoïste. Mais n’avez-vous jamais eu la pen
sée que, si Heathcliff et moi nous mariions, nous serions
des mendiants ? Tandis que, si j’épouse Linton, je puis ai
der Heathcliff à se relever et le soustraire au pouvoir de
mon frère.

– Avec l’argent de votre mari, Miss Catherine ? Vous ne l
e trouverez pas aussi souple que vous y comptez. Bien que
ce ne soit guère à moi d’en juger, il me semble que c’est
le plus mauvais motif que vous ayez encore allégué pour de
venir la femme du jeune Linton.

– Pas du tout, c’est le meilleur ! Les autres n’intéressa
ient que la satisfaction de mes caprices et aussi celle d’
Edgar. Mais celui-là intéresse quelqu’un qui réunit en sa
0197personne tout ce que je ressens pour Edgar et pour moi
-même. C’est une chose que je ne puis exprimer. Mais sûrem
ent vous avez, comme tout le monde, une vague idée qu’il y
a, qu’il doit y avoir en dehors de vous une existence qui
est encore vôtre. A quoi servirait que j’eusse été créée,
si j’étais tout entière contenue dans ce que vous voyez i
ci ? Mes grandes souffrances dans ce monde ont été les sou
ffrances de Heathcliff, je les ai toutes guettées et resse
nties dès leur origine. Ma grande raison de vivre, c’est l
ui. Si tout le reste périssait et que lui demeurât, je con
tinuerais d’exister ; mais si tout le reste demeurait et q
ue lui fût anéanti, l’univers me deviendrait complètement
étranger, je n’aurais plus l’air d’en faire partie. Mon am
our pour Linton est comme le feuillage dans les bois : le
temps le transformera, je le sais bien, comme l’hiver tran
sforme les arbres. Mon amour pour Heathcliff ressemble aux
rochers immuables qui sont en dessous : source de peu de
joie apparente, mais nécessité. Nelly, je suis Heathcliff
! Il est toujours, toujours dans mon esprit ; non comme un
plaisir, pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour
0198 moi-même, mais comme mon propre être. Ainsi, ne parle
z plus de notre séparation ; elle est impossible, et-

Elle s’arrêta et se cacha le visage dans les plis de ma r
obe. Mais je la repoussai violemment. Sa folie avait mis m
a patience à bout.

– Si je puis tirer un sens de tous vos non-sens, Miss, di
s-je, ils ne font que me convaincre que vous ignorez les d
evoirs qu’on assume en se mariant ; ou bien que vous êtes
une fille pervertie et sans principes. Mais ne m’importune
z plus avec d’autres secrets : je ne promets pas de les ga
rder.

– Vous garderez celui-là ? demanda-t-elle vivement.

– Non, je ne promets rien, répétai-je.

Elle allait insister, quand l’entrée de Joseph mit fin à
notre conversation. Catherine transporta son siège dans un
0199 coin et dorlota Hareton pendant que je préparais le s
ouper. Quand il fut prêt, Joseph et moi commençâmes à disp
uter pour savoir qui se chargerait de porter à manger à Mr
Hindley ; la question fut tranchée quand tout fut presque
froid. A ce moment, nous convînmes de le laisser venir de
mander lui-même, s’il désirait quelque chose ; car nous cr
aignions particulièrement de paraître devant lui quand il
était resté quelque temps seul.

– Et comment que c’propre’à rien y n’est pas co’revenu de
s champs à c’te heure ici ? Que qu’y fait, c’grand feignan
t ? demanda le vieillard en cherchant des yeux Heathcliff.

– Je vais l’appeler, dis-je. Il est dans la grange, j’en
suis sûre.

Je sortis et j’appelai, mais n’obtins pas de réponse. En
revenant, je chuchotai à l’oreille de Catherine qu’il avai
t certainement entendu une bonne partie de ce qu’elle avai
0200t dit et je lui racontai comment je l’avais vu quitter
la cuisine juste au moment qu’elle se plaignait de la con
duite de son frère envers lui. Elle sauta debout, tout ala
rmée, jeta Hareton sur le banc et courut chercher elle-mêm
e son ami, sans prendre le temps de se demander pourquoi e
lle était si bouleversée, ni en quoi ses paroles pouvaient
avoir affecté Heathcliff. Elle fut absente si longtemps q
ue Joseph proposa de ne pas continuer d’attendre. Il conje
ctura finalement qu’ils restaient dehors pour éviter de su
bir son interminable benedicite. Ils étaient « assez môvai
s pour être capables d’toutes les vilaines manières », aff
irma-t-il. A leur intention, il ajouta ce soir-là une priè
re spéciale à son habituelle supplication d’un quart d’heu
re avant chaque repas, et il en aurait encore ajouté une a
utre à la fin des grâces, si sa jeune maîtresse ne s’était
précipitée sur lui en lui ordonnant en hâte de descendre
sur la route en courant, de découvrir Heathcliff, en quelq
ue endroit qu’il rôdât, et de le faire aussitôt rentrer.

– J’ai besoin de lui parler, il faut que je lui parle ava
0201nt de monter, dit-elle. La barrière est ouverte ; il e
st quelque part trop loin pour entendre, car il n’a pas ré
pondu, bien que j’aie crié de toutes mes forces du haut du
parc à moutons.

Joseph commença par faire des objections. Mais elle prena
it la chose trop à coeur pour supporter la contradiction ;
il se décida à mettre son chapeau sur sa tête et à partir
en bougonnant. Pendant ce temps, Catherine marchait de lo
ng en large.

– Je me demande où il est, s’écria-t-elle, je me demande
où il peut être ! Qu’ai-je dit, Nelly ? J’ai oublié. A-t-i
l été peiné de ma mauvaise humeur cette après-midi ? Mon D
ieu ! Dites-moi ce qui a pu le fâcher dans mes paroles. Je
voudrais bien qu’il revînt. Je le voudrais bien !

– Que voilà du bruit pour rien ! répondis-je, quoique ass
ez inquiète moi-même. Vous vous effrayez de bien peu de ch
ose. Il n’y a vraiment pas lieu de s’alarmer beaucoup parc
0202e que Heathcliff s’est offert une promenade au clair d
e lune ou parce qu’il est couché dans le grenier à foin, d
e trop mauvaise humeur pour nous parler. Je parierais qu’i
l est caché par là. Vous allez voir si je ne le déniche pa
s.

Je sortis pour recommencer mes recherches. Je n’en rappor
tai que du désappointement, et celles de Joseph eurent le
même résultat.

– C’gaillard-là y s’fait pire tous les jours ! observa-t-
il en rentrant. Il a laissé la barrière grande ouverte, et
l’poney de Miss il a foulé deux rangs de blés, en les tra
versant pour s’en aller dret dans l’pré ! Ben sûr que l’ma
ître y fera eune vie d’tous les diables demain matin, et y
n’aura point tort. Il est la patience même pour des créat
ures aussi négligentes et aussi odieuses- il est la patien
ce même ! Mais ça n’durera pas toujours- vous verrez, vous
tous ! Faudrait pas l’mettre hors de lui- ah ! mais non !

0203
– Avez-vous trouvé Heathcliff, âne que vous êtes ? interr
ompit Catherine. L’avez-vous cherché, comme je vous en ai
donné l’ordre ?

– J’aimerions mieux chercher l’cheval, répliqua-t-il, ce
serait pus sensé. Mais je n’pourrions chercher ni le cheva
l ni l’homme par eune nuit comme celle-ci- aussi noire com
me une cheminée ! Et Heathcliff, c’est pas un gars à venir
à mon sifflet. P’t-être ben qu’y serait moins dur d’oreil
le avec vous !

C’était en effet une soirée très sombre, pour l’été. Les
nuages paraissaient présager l’orage et je déclarai que ce
que nous avions tous de mieux à faire était de rester tra
nquilles. La pluie qui menaçait ne manquerait pas de le ra
mener à la maison sans que nous eussions à nous donner d’a
utre peine. Néanmoins Catherine ne se laissa pas persuader
de se calmer. Elle continua d’aller et venir, de la barri
ère à la porte de la maison, dans un état d’agitation qui
0204ne lui permettait pas de repos. A la fin, elle adopta
un poste permanent le long du mur, près de la route. Elle
resta là, sans se soucier de mes remontrances, ni du tonne
rre qui grondait, ni des grosses gouttes qui commençaient
à s’aplatir autour d’elle. De temps à autre elle appelait,
puis elle écoutait, et ensuite se mettait à pleurer tant
qu’elle pouvait. Ce fut une bonne crise de colère et de la
rmes, où elle surpassa Hareton ou n’importe quel enfant.

Vers minuit, alors que nous n’étions pas encore couchés,
l’orage vint s’abattre en pleine furie sur les Hauts. L’ou
ragan et le tonnerre faisaient rage et, sous l’effet du ve
nt ou de la foudre, un arbre se fendit en deux à l’angle d
e la maison : une énorme branche fut précipitée en travers
du toit et démolit une partie du corps de cheminées de l’
est, en envoyant une pluie de pierres et de suie dans le f
oyer de la cuisine. Nous crûmes que la foudre était tombée
au milieu de nous. Joseph s’affaissa sur les genoux, pria
nt le seigneur de se souvenir des patriarches Noé et Loth
et, comme autrefois, d’épargner les bons tout en frappant
0205les impies. J’eus, moi aussi, un peu le sentiment que
ce devait être un jugement à notre adresse. Le Jonas, dans
mon esprit, était Mr Earnshaw ; et je secouai le bouton d
e la porte de sa tanière pour m’assurer qu’il était encore
vivant. Il répondit assez distinctement, d’une manière qu
i provoqua chez mon compagnon un renouveau de vocifération
s encore plus bruyantes, à l’effet de solliciter une disti
nction bien nette entre les bons chrétiens comme lui et le
s pécheurs comme son maître. Mais la tempête passa en ving
t minutes, nous laissant tous indemnes, à l’exception de C
athy, qui fut complètement trempée par suite de son obstin
ation à refuser de se mettre à l’abri et à rester dehors s
ans chapeau et sans châle pour recevoir autant d’eau qu’en
purent absorber ses cheveux et ses vêtements. Elle rentra
enfin et s’étendit sur le banc, mouillée comme elle l’éta
it, le visage tourné vers le dossier et caché dans ses mai
ns.

– Voyons, Miss, m’écriai-je en lui touchant l’épaule, vou
s n’avez pas juré d’attraper la mort, j’espère ? Savez-vou
0206s l’heure qu’il est ? Minuit et demi. Allons, venez vo
us coucher ! Il est inutile d’attendre plus longtemps cet
absurde garçon ; il sera allé à Gimmerton et il va y reste
r maintenant. Il a bien dû penser que nous n’aurions pas v
eillé pour lui si tard ; ou, du moins, il a dû penser que
seul Mr Hindley aurait été encore debout et il a préféré é
viter de se voir ouvrir la porte par le maître.

– Non, non, y n’est point à Gimmerton, dit Joseph. Y sera
it point étonnant qu’y soye au fond d’une fondrière. C’te
visitation céleste n’a pas été pour rien, et j’vous consei
llons d’faire attention, Miss- ce sera vot’tour la prochai
ne fois. Le ciel soye loué pour toutes choses ! Tout consp
ire au bien de ceusses qui sont élus et soustraits au cont
act d’la racaille ! Vous savez c’que l’Ecriture é’dit.

Et il se mit à citer différents textes, en nous renvoyant
aux chapitres et aux versets où nous pourrions les trouve
r.

0207 Après avoir vainement supplié l’obstinée jeune fille
de se lever et d’enlever ses vêtements mouillés, je les la
issai, lui prêchant, elle grelottant, et je m’en allai au
lit avec le petit Hareton, qui dormait aussi profondément
que si tout le monde en eût fait autant autour de lui. J’e
ntendis Joseph lire encore un moment ; puis je distinguai
son pas lent sur l’échelle, et je m’endormis.

En descendant un peu plus tard que de coutume, je vis, à
la lueur des rayons du soleil qui filtraient à travers les
fentes des volets, Miss Catherine toujours assise près de
la cheminée. La porte de la salle était entr’ouverte ; la
lumière pénétrait par les fenêtres qui n’avaient pas été
fermées. Hindley venait d’en sortir et se tenait debout de
vant le foyer de la cuisine, hagard et somnolent.

– Qu’as-tu, Cathy ? disait-il au moment que j’entrais. Tu
as l’air aussi lugubre qu’un petit chien noyé. Pourquoi e
s-tu si abattue et si pâle, mon enfant ?

0208 – J’ai été mouillée, répondit-elle avec hésitation, e
t j’ai eu froid, voilà tout.

– Oh ! elle est insupportable, m’écriai-je en voyant que
le maître était à peu près de sang-froid. Elle est restée
plantée sous l’averse d’hier soir et elle a passé toute la
nuit ici, sans que j’aie pu la faire bouger.

Mr Earnshaw nous regarda avec surprise.

– Toute la nuit ! répéta-t-il. Qu’est-ce qui l’a empêchée
d’aller se coucher ? Pas la crainte du tonnerre, certaine
ment. Il y avait plusieurs heures qu’il avait cessé.

Aucune de nous deux n’avait envie de faire remarquer l’ab
sence de Heathcliff tant qu’il serait possible de la dissi
muler. Aussi répondis-je que je ne savais quelle idée elle
avait eue de ne pas être allée se mettre au lit, et elle
ne dit rien. La matinée était fraîche ; j’ouvris la fenêtr
e, et aussitôt la pièce se remplit des douces senteurs du
0209jardin. Mais Catherine m’appela d’un ton grognon : « H
élène, fermez la fenêtre, je grelotte. » Et ses dents claq
uaient tandis qu’elle se pelotonnait le plus près possible
des tisons presque éteints.

– Elle est malade, dit Hindley en lui prenant le poignet.
Je suppose que c’est la raison pour quoi elle n’a pas vou
lu aller se coucher. Le diable l’emporte ! Je ne veux pas
être encore ennuyé par une nouvelle maladie ici. Pourquoi
t’es-tu mise à la pluie ?

– E’courait après les gars, comme d’ordinaire, croassa Jo
seph, qui profita de notre hésitation pour faire interveni
r sa mauvaise langue. Si j’étions que d’vous, maître, j’le
us y fermerions la porte au nez à tous, tout doucettement
et tout simplement ! Vous n’pouvez point vous en aller eun
e journée sans que c’chat de Linton y vienne s’glisser ici
. Et Miss Nelly, en v’là eune belle fille ! E’s’met aux ag
uets dans la cuisine ; sitôt qu’vous entrez par eune porte
, Linton y sort par l’autre ; et alors not’grande dame é v
0210a faire sa cour de son côté ! C’t’une jolie conduite,
d’rôder dans les champs à ménuit passé, avec c’t affreux d
émon, c’bohémien Heathcliff ! Y croyent que j’sons aveugle
; mais je n’le sons point, non, point du tout ! J’ons vu
l’jeune Linton arriver et partir, et j’vous ons vue (il s
adressait à moi), tous, prop’à rien, sale sorcière ! vous
précipiter dans la salle, à la même ménute où qu’vous avez
entendu les pas du cheval du maître Claquer dessus la rou
te.

– Silence, écouteur aux portes, cria Catherine ; pas de c
es insolences devant moi. Edgar Linton est venu hier par h
asard, Hindley ; et c’est moi qui lui ai dit de s’en aller
, parce que je savais que tu n’aurais pas aimé à le rencon
trer dans l’état où tu étais.

– Tu mens, Cathy, sans aucun doute, répondit son frère, e
t tu es d’une bêtise sans nom. Mais peu m’importe Linton p
our le moment : dis-moi, n’étais-tu pas avec Heathcliff la
nuit dernière ? Dis-moi la vérité, maintenant. Tu n’as pa
0211s à craindre de lui nuire. Quoique je le déteste autan
t que jamais, il m’a rendu il n’y a pas longtemps un servi
ce tel que j’aurais scrupule de lui tordre le cou. Pour ne
pas en être tenté, je vais l’expédier à son travail dès c
e matin. Quand il sera parti, je vous conseille à tous de
faire attention : je n’en aurai que plus d’humeur à votre
disposition.

– Je n’ai pas vu Heathcliff la nuit dernière, répondit Ca
therine en se mettant à pleurer amèrement ; et si tu le me
ts à la porte, je m’en irai avec lui. Mais en auras-tu l’o
ccasion ? Il est peut-être parti.

Là, elle ne put réprimer son chagrin qui éclata, et le re
ste de ses paroles ne fut plus que sons inarticulés.

Hindley versa sur elle un torrent d’injures méprisantes e
t lui dit d’aller sur-le-champ dans sa chambre, sans quoi
il lui fournirait de bonnes raisons de pleurer. Je l’oblig
eai d’obéir et je n’oublierai jamais la scène qu’elle fit
0212quand nous fûmes remontées : j’en fus épouvantée. Je c
rus qu’elle devenait folle et je dis à Joseph de courir ch
ercher le docteur. C’était un commencement de délire. Mr K
enneth, dès qu’il la vit, la déclara dangereusement malade
: elle avait une fièvre. Il la saigna et me prescrivit de
ne lui donner que du gruau d’eau et de petit-lait et de f
aire attention qu’elle ne se jette pas par-dessus la rampe
de l’escalier ou par la fenêtre. Puis il partit, car il a
vait pas mal à faire dans la paroisse, où les habitations
étaient en général distantes l’une de l’autre de deux ou t
rois milles.

Bien que je ne puisse prétendre avoir été une garde très
douce et que ni Joseph ni le maître ne valussent mieux, bi
en que notre patiente fût aussi fatigante et entêtée qu’un
e patiente peut l’être, elle triompha pourtant du mal. La
vieille Mrs Linton nous fit plusieurs visites, naturelleme
nt, voulut tout redresser, nous morigéna et nous donna à t
ous des ordres. Quand Catherine fut entrée en convalescenc
e, elle insista pour l’emmener à Thrushcross Grange. Nous
0213lui fûmes très reconnaissants de cette délivrance. Mai
s la pauvre dame eut sujet de regretter sa bonté : elle et
son mari prirent tous deux la fièvre et moururent à peu d
e jours d’intervalle.

Notre jeune personne nous revint plus insolente, plus ira
scible et plus hautaine que jamais. Nous n’avions plus ent
endu parler de Heathcliff depuis le soir de l’orage. Un jo
ur qu’elle m’avait par trop impatientée, j’eus le malheur
de rejeter sur elle toute la responsabilité de sa disparit
ion : ce qui était d’ailleurs la vérité, comme elle le sav
ait fort bien. Depuis ce moment, pendant plusieurs mois, e
lle cessa tous rapports avec moi, autres que ceux qu’on a
avec une simple domestique. Le même interdit frappa Joseph
. Il fallait toujours qu’il donnât son avis et la sermonnâ
t, absolument comme si elle était une petite fille. Or ell
e se regardait comme une femme, comme notre maîtresse, et
elle pensait que sa récente maladie lui donnait le droit d
‘être traitée avec considération. Puis le docteur avait di
t qu’elle ne supporterait pas la contrariété ; on devait l
0214a laisser faire à sa guise ; et ce n’était rien de moi
ns qu’un meurtre, à ses yeux, de prétendre lui résister ou
la contredire. Elle se tenait à l’écart de Mr Earnshaw et
de ses compagnons. Chapitré par Kenneth et rendu prudent
par les menaces d’accès qui accompagnaient souvent ses col
ères, son frère lui accordait tout ce qu’il lui prenait fa
ntaisie de demander et en général évitait d’exciter son ca
ractère emporté. Il était plutôt trop indulgent à ses capr
ices ; non par affection, mais par orgueil. Il désirait vi
vement de lui voir apporter de l’honneur à la famille par
une alliance avec les Linton et, pourvu qu’elle le laissât
tranquille, elle pouvait bien nous piétiner comme des esc
laves, il n’en avait cure ! Edgar Linton, comme tant d’aut
res l’ont été avant lui et le seront après lui, était aveu
glé. Il se crut l’homme le plus heureux du monde, le jour
qu’il la conduisit à la chapelle de Gimmerton, trois ans a
près la mort de son père.

Bien à contre-coeur, je me laissai persuader de quitter H
urle-Vent et de la suivre ici. Le petit Hareton avait à pe
0215ine cinq ans et je venais de commencer à lui apprendre
ses lettres. Notre séparation fut triste ; mais les larme
s de Catherine eurent plus d’empire que les nôtres. Quand
je refusai de partir et qu’elle vit que ses prières ne m’é
branlaient pas, elle alla se lamenter auprès de son mari e
t de son frère. Le premier m’offrit des gages magnifiques
; l’autre m’ordonna de faire mes paquets. Il n’avait plus
besoin de femmes dans la maison, dit-il, maintenant qu’il
n’y avait plus de maîtresse ; quant à Hareton, le pasteur
se chargerait bientôt de lui. Ainsi, je n’eus pas d’autre
parti à prendre que de faire ce qu’on m’imposait. Je décla
rai à mon maître qu’il ne se débarrassait de tout ce qu’il
y avait de convenable dans la maison que pour courir un p
eu plus vite à sa ruine ; j’embrassai Hareton et lui dis a
dieu ; et depuis lors il a été pour moi un étranger. C’est
une chose étrange à penser, mais je ne doute pas qu’il n’
ait tout oublié d’Hélène Dean et n’ignore qu’il était pour
elle, et qu’elle était pour lui, plus que le monde entier
!

0216
A cet endroit de son récit, ma femme de charge est venue
à jeter un coup d’oeil sur la pendule de la cheminée et a
été stupéfaite en voyant les aiguilles marquer une heure e
t demie. Elle n’a pas voulu entendre parler de rester une
seconde de plus ; à vrai dire, je me sentais moi-même disp
osé à remettre la suite de l’histoire. Maintenant qu’elle
a disparu pour reposer et que j’ai encore médité pendant u
ne heure ou deux, je vais rassembler mon courage pour alle
r me coucher aussi, en dépit d’une douloureuse paresse de
la tête et des membres.

CHAPITRE X

Charmante introduction à la vie d’ermite ! Quatre semaine
s de torture, d’agitation, de maladie ! Oh ! ce vent glaci
al, ce ciel sinistre du nord, ces routes impraticables, ce
s médecins de campagne qui ne viennent jamais ! Et cette a
bsence de toute physionomie humaine ! Et, pis que tout cel
a, le terrible arrêt de Kenneth, qui m’a donné à entendre
0217que je ne devais pas compter de sortir avant le printe
mps !

Mr Heathcliff vient de m’honorer de sa visite. Il y a env
iron une semaine, il m’a envoyé une couple de coqs de bruy
ère- les derniers de la saison. Le coquin ! Il n’est pas e
ntièrement innocent de ma maladie, et j’avais bien envie d
e le lui dire. Mais, hélas ! comment aurais-je pu offenser
un homme qui a été assez charitable pour passer une bonne
heure à mon chevet et pour me parler d’autres choses que
de pilules, de potions, de vésicatoires et de sangsues ? J
e jouis en ce moment d’un agréable répit. Je suis trop fai
ble pour lire, pourtant il me semble que j’aurais plaisir
à écouter quelque chose d’intéressant. Pourquoi ne pas dem
ander à Mrs Dean de finir son récit ? Je me souviens des p
rincipaux incidents, jusqu’au point où elle en était arriv
ée. Oui : je me souviens que son héros s’était sauvé, qu’o
n n’avait plus entendu parler de lui depuis trois ans, et
que l’héroïne s’était mariée. Je vais sonner ; elle sera e
nchantée de me trouver en état de causer gaiement. Mrs Dea
0218n est entrée.

– Il y a encore vingt minutes, monsieur, avant l’heure de
votre médecine, a-t-elle commencé.

– Au diable la médecine ! Je voudrais avoir- ai-je répliq
ué.

– Le docteur a dit que vous deviez cesser de prendre les
poudres.

– Avec grand plaisir ! Mais ne m’interrompez pas. Venez v
ous asseoir là. Laissez en repos ce bataillon de drogues a
mères. Tirez votre tricot de votre poche- bien- et mainten
ant continuez-moi l’histoire de Mr Heathcliff, du point où
vous l’aviez laissée jusqu’aujourd’hui. A-t-il terminé so
n éducation sur le continent et en est-il revenu gentleman
accompli ? Ou a-t-il obtenu une place d’étudiant-servant
dans un collège ? ou s’est-il enfui en Amérique et couvert
de gloire en versant le sang des enfants de son pays nata
0219l ? ou a-t-il fait fortune d’une manière plus expéditi
ve sur les grands chemins d’Angleterre ?

– Il est possible qu’il ait fait un peu de chacun de ces
métiers, Mr Lockwood ; mais je ne puis rien vous garantir.
Je vous ai déjà dit que j’ignorais comment il avait amass
é son argent ; je ne connais pas davantage les moyens qu’i
l a employés pour tirer son esprit de la sauvage ignorance
où il était plongé. Mais, avec votre permission, je vais
continuer à ma façon, si vous pensez que cela doive vous d
istraire sans vous fatiguer. Vous sentez-vous mieux ce mat
in ?

– Beaucoup mieux.

– Voilà une bonne nouvelle.

Je suivis Miss Catherine à Thrushcross Grange et j’eus l’
agréable surprise de constater que mes conjectures étaient
erronées et qu’elle s’y conduisait infiniment mieux que j
0220e n’aurais osé l’espérer. Elle semblait presque trop é
prise de Mr Linton ; elle témoignait même une grande affec
tion pour Isabelle. Le frère et la soeur, du reste, étaien
t très attentifs à son bien-être. Ce n’était pas l’épine q
ui se penchait vers les chèvrefeuilles, mais les chèvrefeu
illes qui embrassaient l’épine. Aucune concession mutuelle
: l’une ne fléchissait jamais, et les autres cédaient tou
jours. Comment pourrait-on être hargneux et avoir mauvais
caractère lorsqu’on ne rencontre ni opposition ni indiffér
ence ? J’observai que Mr Edgar avait la crainte bien enrac
inée d’exciter l’humeur de sa femme. Il lui cachait cette
crainte ; mais si jamais il m’entendait lui répondre sèche
ment, ou s’il voyait tout autre domestique faire la grimac
e à quelque ordre trop impératif de sa part, il manifestai
t son déplaisir par un froncement de sourcils qu’on ne rem
arquait jamais quand il était seul en cause. Plus d’une fo
is il me parla sévèrement au sujet de mon impertinence. Il
m’affirma qu’un coup de couteau ne lui infligerait pas un
e douleur pire que celle qu’il ressentait quand il voyait
sa femme contrariée. Pour ne pas faire de peine à un si bo
0221n maître, j’appris à modérer ma vivacité ; pendant l’e
space d’une demi-année, la poudre resta aussi inoffensive
que du sable, car aucune flamme n’approcha d’elle pour la
faire détoner. Catherine avait de temps en temps des crise
s de mélancolie et de silence. Son mari les respectait ave
c une sympathie discrète, les attribuant à une altération
de sa santé produite par sa grave maladie ; car auparavant
elle n’avait jamais été sujette à de tels abattements. Le
retour de la gaieté chez elle ramenait aussi chez lui la
gaieté. Je crois pouvoir affirmer qu’ils étaient vraiment
en possession d’un bonheur tous les jours plus profond.

Ce bonheur eut une fin. Voyez-vous, il faut bien qu’à la
longue nous pensions un peu à nous-mêmes ; l’égoïsme des n
atures tendres et généreuses est seulement plus justifié q
ue celui des natures altières. Leur bonheur cessa donc qua
nd les circonstances leur firent sentir à chacun que l’int
érêt de l’un n’était pas l’objet principal des pensées de
l’autre. Par une lourde soirée de septembre, je rentrais d
u jardin avec un lourd panier de pommes que je venais de c
0222ueillir. La nuit venait, la lune brillait par-dessus l
e mur élevé de la cour, elle donnait naissance à des ombre
s vagues qui semblaient tapies dans les angles formés par
les nombreuses saillies de la maison. Je posai mon fardeau
sur les marches près de la porte de la cuisine, pour m’ac
corder quelques instants de repos et respirer encore quelq
ues bouffées de cet air tiède et embaumé. Je regardais la
lune, le dos tourné à l’entrée, quand j’entendis derrière
moi une voix qui disait :

– Nelly, est-ce vous ?

C’était une voix grave, d’un accent étranger ; pourtant i
l y avait dans la manière de prononcer mon nom un je ne sa
is quoi qui sonnait familièrement à mon oreille. Je me ret
ournai, non sans frayeur, pour découvrir qui avait parlé ;
car les portes étaient fermées et je n’avais vu personne
en approchant des marches. Quelque chose remua sous le por
che ; je m’avançai et distinguai un homme de haute taille,
avec des vêtements foncés, la figure et les cheveux bruns
0223. Il était appuyé contre la paroi et tenait les doigts
sur le loquet, comme s’il se préparait à ouvrir lui-même.
« Qui cela peut-il être ? » pensai-je. « Mr Earnshaw ? Oh
! non, ce n’est pas du tout sa voix. »

– Il y a une heure que j’attends ici, reprit l’inconnu ta
ndis que je continuais de le dévisager, et, pendant ce tem
ps, tout autour de moi est resté calme comme la mort. Je n
‘ai pas osé entrer. Vous ne me reconnaissez pas ? Regardez
-moi, je ne suis pas un étranger.

Un rayon de lune tomba sur son visage. Les joues étaient
blêmes, à moitié cachées sous des moustaches noires, les s
ourcils tombant, les yeux profondément enfoncés et très ca
ractéristiques. Je me rappelai ces yeux.

– Quoi ! m’écriai-je, me demandant si je devais le regard
er comme un visiteur de ce monde ; et, stupéfaite, je leva
i les bras au ciel ? Quoi ! vous, revenu ? Est-ce vraiment
vous ? Est-ce vous ?
0224
– Oui, moi, Heathcliff, répondit-il en tournant le regard
vers les fenêtres, qui reflétaient une vingtaine de lunes
éclatantes, mais sans révéler aucune lumière à l’intérieu
r. Sont-ils à la maison ? Où est-elle ? Nelly, vous n’êtes
pas contente ! Il n’y a pas de quoi être si troublée. Est
-elle ici ? Parlez ! J’ai besoin de lui dire un mot, à ell
e- à votre maîtresse. Allez lui dire que quelqu’un de Gimm
erton désire la voir.

– Comment va-t-elle prendre la chose ? Que va-t-elle fair
e ? La surprise, qui m’égare, va la rendre folle ! Ainsi,
vous êtes bien Heathcliff ! Mais si changé ! Non, c’est à
n’y rien comprendre. Avez-vous servi dans l’armée ?

– Allez faire ma commission, interrompit-il avec impatien
ce. Je serai en enfer tant que vous ne l’aurez pas faite.

Il souleva le loquet et j’entrai. Mais, quand j’arrivai d
0225evant le petit salon où se tenaient Mr et Mrs Linton,
je ne pus me résoudre à aller plus loin. Enfin, je me déci
dai à prendre un prétexte en leur demandant s’ils ne voula
ient pas que j’allumasse les bougies, et j’ouvris la porte
.

Ils étaient assis près de la fenêtre dont les volets étai
ent rejetés contre le mur et par laquelle on apercevait, a
u delà des arbres du jardin et du parc sauvage et verdoyan
t, la vallée de Gimmerton avec une longue tramée de brouil
lard qui montait en tournoyant presque jusqu’à son sommet
(car immédiatement après avoir passé la chapelle, comme vo
us avez pu le remarquer, le canal qui sert d’écoulement au
x marais se réunit à un ruisseau qui suit la courbe du val
lon). Les Hauts de Hurle-Vent s’élevaient au-dessus de cet
te vapeur argentée ; mais notre vieille maison était invis
ible : c’est au flanc de l’autre versant qu’elle s’accroch
e. La pièce et ses occupants, comme la scène qu’ils contem
plaient, respiraient la paix la plus complète. J’éprouvais
une vive répugnance à m’acquitter de ma mission et j’étai
0226s sur le point de sortir sans l’avoir remplie, après a
voir fait ma question au sujet des bougies, quand le senti
ment de ma folie me poussa à revenir sur mes pas et à murm
urer :

– Quelqu’un de Gimmerton désire vous voir, madame.

– Que veut-il ? demanda Mrs Linton.

– Je ne l’ai pas questionné.

– Bien. Fermez les rideaux, Nelly, et apportez le thé. Je
reviens dans un instant.

Elle quitta le salon. Mr Edgar demanda d’un ton insoucian
t qui c’était.

– Quelqu’un que madame n’attend pas, répondis-je. C’est c
et Heathcliff- vous vous le rappelez, monsieur- qui habita
it chez Mr Earnshaw.
0227
– Quoi ! le bohémien- le garçon de charrue ? s’écria-t-il
. Pourquoi ne l’avez-vous pas dit à Catherine ?

– Chut ! Il ne faut pas lui donner ces noms-là, maître. E
lle serait très peinée si elle vous entendait. Son coeur s
‘est presque brisé quand il s’est enfui. Je suis sûre que
son retour sera une fête pour elle.

Mr Linton se dirigea vers une fenêtre donnant sur la cour
, à l’autre bout de la pièce. Il l’ouvrit et se pencha deh
ors. Je suppose qu’ils étaient en-dessous, car il s’écria
vivement :

– Ne restez pas là, mon amour ! Faites entrer le visiteur
, si c’est un intime.

Bientôt j’entendis le bruit du loquet et Catherine, monta
nt en courant, arriva essoufflée, effarée, trop excitée po
ur laisser paraître sa joie : à sa figure, on aurait même
0228plutôt supposé qu’une terrible calamité venait de se p
roduire.

– Oh ! Edgar, Edgar ! s’écria-t-elle, haletante ! et en s
e jetant à son cou. Oh ! Edgar, mon chéri ! Heathcliff est
revenu- il est là !

Et elle le serrait dans ses bras à l’étouffer.

– Bon, bon, dit son mari avec humeur, ce n’est pas une ra
ison pour m’étrangler. Il ne m’a jamais fait l’impression
d’un trésor si merveilleux. Il n’y a pas lieu de vous affo
ler.

– Je sais que vous ne l’aimiez pas, répondit-elle en modé
rant un peu son ravissement. Pourtant, par égard pour moi,
vous devez être amis maintenant. Faut-il lui dire de mont
er ?

– Ici ? dans le petit salon ?
0229
– Et où donc ?

Il avait l’air contrarié et laissa entendre que la cuisin
e était un endroit qui conviendrait mieux au visiteur. Mrs
Linton le regarda d’une drôle de manière- moitié fâchée,
moitié riant de sa susceptibilité.

– Non, ajouta-t-elle, au bout d’un instant ; je ne peux p
as le recevoir dans la cuisine. Mettez deux tables ici, Hé
lène : l’une pour votre maître et pour Miss Isabelle qui s
ont l’aristocratie, l’autre pour Heathcliff et pour moi, q
ui sommes les classes inférieures. Cela vous va-t-il ainsi
, cher ? Ou faut-il que je fasse allumer du feu ailleurs ?
Dans ce cas, donnez vos instructions. Je descends vite m’
assurer de mon hôte : j’ai peur que ma joie soit trop gran
de pour être fondée sur quelque chose de réel.

Elle allait de nouveau se précipiter dehors, mais Edgar l
‘arrêta.
0230
– Priez-le de monter, dit-il en s’adressant à moi. Et vou
s, Catherine, tâchez d’être contente sans être absurde. Il
est inutile que toute la maison vous voie accueillir comm
e un frère un domestique qui s’est sauvé.

Je descendis et trouvai Heathcliff qui attendait sous le
porche, comptant évidemment qu’il serait invité à entrer.
Il me suivit sans paroles inutiles et je l’introduisis en
présence de mon maître et de ma maîtresse, dont les joues
enflammées révélaient qu’ils venaient d’avoir un entretien
animé. Mais ce fut un autre sentiment qui brilla sur le v
isage de la jeune femme quand son ami apparut à la porte.
Elle s’élança vers lui, le prit par les deux mains et le c
onduisit vers Linton ; puis elle saisit les mains de Linto
n et, malgré lui, le força de prendre celles de Heathcliff
. A présent que le feu et les bougies éclairaient en plein
celui-ci, j’étais encore plus stupéfaite de sa transforma
tion que je ne l’avais été tout d’abord. C’était maintenan
t un homme de grande stature, bien bâti, taillé en athlète
0231, auprès duquel mon maître paraissait grêle et avait l
‘air d’un adolescent. Sa façon de se tenir droit suggérait
l’idée qu’il avait été dans l’armée. L’expression et la d
écision de ses traits lui composaient un visage plus vieux
que celui de Mr Linton, et qui respirait l’intelligence s
ans conserver trace de sa dégradation passée. Pourtant, so
us ses sourcils abaissés et dans ses yeux pleins d’un feu
sombre se dissimulait une férocité à demi sauvage, mais ma
îtrisée. Ses manières étaient même dignes, tout à fait dép
ourvues de rudesse, bien que trop sévères pour être gracie
uses. La surprise de mon maître égala ou dépassa la mienne
. Il resta une minute à se demander comment il s’adressera
it au garçon de charrue, comme il l’appelait. Heathcliff l
âcha sa main délicate et le regarda froidement jusqu’à ce
qu’il se décidât à parler.

– Asseyez-vous, monsieur, dit-il enfin. Mrs Linton, en so
uvenir du temps jadis, a désiré que je vous fisse un accue
il cordial ; et naturellement je suis heureux de tout ce q
ui peut lui être agréable.
0232
– Et moi aussi, répondit Heathcliff, particulièrement si
c’est quelque chose où j’ai une part. Je resterai volontie
rs une heure ou deux.

Il s’assit en face de Catherine, qui tenait les yeux fixe
s sur lui ; elle semblait craindre qu’il ne disparût si el
le les détournait un instant. Lui ne leva pas souvent les
yeux sur elle. Un rapide regard de temps à autre suffisait
; mais ce regard reflétait, chaque fois avec plus d’assur
ance, le délice dissimulé qu’il buvait dans le sien. Ils é
taient trop absorbés dans leur joie mutuelle pour se senti
r embarrassés. Il n’en était pas de même de Mr Edgar : il
pâlissait de contrariété. Ce sentiment atteignit le comble
quand sa femme se leva et, s’approchant de Heathcliff, lu
i saisit de nouveau les mains, en riant d’un air égaré.

– Demain, je m’imaginerai avoir rêvé, s’écria-t-elle. Je
ne pourrai pas croire que je vous ai vu, que je vous ai to
uché, que je vous ai parlé encore une fois. Et pourtant, c
0233ruel Heathcliff, vous ne méritez pas cet accueil. Rest
er trois ans absent, sans donner signe de vie, et sans jam
ais penser à moi !

– Un peu plus que vous n’avez pensé à moi, murmura-t-il.
J’ai appris votre mariage, Cathy, il n’y a pas longtemps.
Pendant que j’attendais en bas, dans la cour, je méditais
ce projet : entrevoir simplement votre visage, recevoir en
retour un regard de surprise, peut-être, et de plaisir af
fecté ; puis régler mon compte avec Hindley, et enfin prév
enir la loi en me faisant justice moi-même. Votre accueil
m’a fait sortir ces idées de l’esprit : mais prenez garde
de ne pas me recevoir d’un autre air la prochaine fois ! N
on, vous ne me chasserez plus. Vous étiez réellement inqui
ète de moi, n’est-ce pas ? Eh bien ! il y avait de quoi. J
‘ai mené un dur combat dans la vie, depuis le jour que j’a
i cessé d’entendre votre voix ; il faut me pardonner, car
c’est uniquement pour vous que je luttais !

– Catherine, si vous ne voulez pas que notre thé soit fro
0234id, venez à table, je vous prie, interrompit Linton en
s’efforçant de conserver son ton habituel et un degré con
venable de politesse. Mr Heathcliff a une longue course de
vant lui, quel que soit l’endroit où il loge cette nuit. Q
uant à moi, j’ai soif.

Elle prit sa place devant la théière. Miss Isabelle arriv
a, appelée par la cloche ; alors, après avoir avancé les c
haises, je sortis. Le repas dura à peine dix minutes. La t
asse de Catherine resta vide : elle était incapable de man
ger ou de boire. Edgar avait renversé son thé dans sa souc
oupe et avala à peine une bouchée. Leur hôte ne prolongea
pas son séjour ce soir-là plus d’une heure. Je lui demanda
i, quand il partit, s’il allait à Gimmerton.

– Non, à Hurle-Vent, répondit-il. Mr Earnshaw m’a invité,
lorsque je lui ai fait visite ce matin.

Mr Earnshaw l’avait invité, lui ! et il avait fait visite
, lui, à Mr Earnshaw ! Je méditai cette phrase avec inquié
0235tude après son départ. Commencerait-il à être un peu h
ypocrite et revient-il dans le pays pour y tramer le mal s
ous un masque ? me demandais-je. J’avais au fond du coeur
le pressentiment qu’il aurait mieux valu qu’il n’eût pas r
eparu.

Vers le milieu de la nuit, mon premier sommeil fut interr
ompu par Mrs Linton qui se glissait dans ma chambre, s’ass
eyait à mon chevet et me tirait par les cheveux pour me ré
veiller.

– Je ne puis pas dormir, Hélène, commença-t-elle en maniè
re d’excuse. Et j’ai besoin d’une créature vivante pour me
tenir compagnie dans mon bonheur ! Edgar est grognon, par
ce que je suis heureuse d’une chose qui ne l’intéresse pas
. Il refuse d’ouvrir la bouche, sauf pour tenir des propos
maussades et absurdes. Il m’a affirmé que j’étais cruelle
et égoïste de vouloir le faire parler alors qu’il est sou
ffrant et qu’il a sommeil. Il trouve toujours moyen d’être
souffrant à la moindre contrariété. J’ai prononcé quelque
0236s phrases élogieuses pour Heathcliff et, sous l’influe
nce de la migraine, ou d’un accès d’envie, il s’est mis à
pleurer : je me suis levée et je l’ai laissé.

– A quoi bon lui faire l’éloge de Heathcliff ? répondis-j
e. Enfants, ils avaient de l’aversion l’un pour l’autre, e
t il serait tout aussi désagréable à Heathcliff d’entendre
chanter les louanges de votre mari : c’est la nature huma
ine. Ne parlez pas de lui à Mr Linton, si vous ne voulez p
as faire naître entre eux une querelle ouverte.

– Mais n’est-ce pas faire preuve d’une grande faiblesse ?
Je ne suis pas envieuse ; je ne me suis jamais sentie ble
ssée par le lustre des cheveux blonds d’Isabelle, ni par l
a blancheur de sa peau, ni par son élégance recherchée, ni
par la prédilection que tout le monde ici lui témoigne. V
ous-même, Nelly, s’il y a parfois une dispute entre elle e
t moi, vous prenez aussitôt son parti ; et je cède comme u
ne mère trop faible, je l’appelle ma chérie et la flatte p
our lui rendre sa bonne humeur. Cela fait plaisir à son fr
0237ère de nous voir en bons termes, et à moi aussi par co
nséquent. Mais ils se ressemblent beaucoup : ce sont des e
nfants gâtés qui se figurent que le monde a été fait pour
eux. Quoique je sois indulgente à tous deux, je pense qu’u
n bon châtiment pourrait néanmoins leur faire du bien.

– Vous vous trompez, Mis Linton. Ce sont eux qui sont ind
ulgents pour vous : je sais ce qui arriverait s’ils ne l’é
taient pas. Vous pouvez bien leur passer leurs petits capr
ices, tant que leur préoccupation est de prévenir tous vos
désirs. Mais il se peut qu’à la fin vous vous heurtiez à
propos de quelque chose qui soit d’égale conséquence pour
les deux partis, et alors ceux que vous appelez faibles se
ront très capables de se montrer aussi obstinés que vous.

– Et alors nous lutterons à mort, n’est-ce pas, Nelly ? r
épliqua-t-elle en riant. Non ! Je vous le dis, j’ai une te
lle foi dans l’amour de Linton que je crois que je pourrai
s essayer de le tuer sans qu’il eût le désir de se venger.
0238

Je lui conseillai de ne l’estimer que davantage pour l’af
fection qu’il lui témoignait.

– C’est ce que je fais, répondit-elle. Mais ce n’est pas
une raison pour qu’il pleurniche à propos de bagatelles. C
‘est puéril. Au lieu de fondre en larmes parce que j’ai di
t que Heathcliff était maintenant digne de la considératio
n de tous et que ce serait un honneur pour le premier gent
leman du pays d’être son ami, il aurait dû le dire à ma pl
ace et se réjouir par sympathie. Il faut qu’il s’habitue à
lui, et il peut même lui être reconnaissant : si l’on con
sidère toutes les raisons qu’a Heathcliff de lui en vouloi
r, je trouve que Heathcliff s’est parfaitement conduit.

– Que pensez-vous de sa visite à Hurle-Vent ? demandai-je
. Il se serait donc amendé à tous égards. Le voici tout à
fait chrétien : il tend cordialement la main à tous ses en
nemis à la ronde !
0239
– Il m’a expliqué cette visite. Je m’en étonne autant que
vous. Il m’a dit qu’il était allé là-bas pour y avoir par
vous de mes nouvelles, supposant que vous y résidiez touj
ours. Joseph avertit Hindley, qui sortit et se mit à le qu
estionner sur ce qu’il avait fait, la manière dont il avai
t vécu, et finalement le pria d’entrer. Il y avait là plus
ieurs personnes qui jouaient aux cartes ; Heathcliff se jo
ignit à elles. Mon frère perdit quelque argent contre lui
et, le trouvant abondamment pourvu, l’invita à revenir dan
s la soirée ; il y consentit. Hindley est trop insouciant
pour choisir ses relations ; il ne prend pas la peine de s
onger aux raisons qu’il pourrait avoir de se méfier d’un h
omme qu’il a indignement outragé. Mais Heathcliff affirme
que son principal motif pour renouer connaissance avec son
ancien persécuteur est son désir de s’installer dans le v
oisinage de la Grange, ainsi que son attachement à la deme
ure où nous avons vécu ensemble ; et aussi l’espoir que j’
aurai plus d’occasion de le voir là que je n’en aurais eu
s’il s’était fixé à Gimmerton. Il a l’intention de se mont
0240rer large pour obtenir l’autorisation de loger à Hurle
-Vent ; et sans doute la cupidité de mon frère le détermin
era à accepter ses conditions. Il a toujours été avide ; m
ais ce qu’il attrape d’une main, il le gaspille de l’autre
.

– C’est un joli endroit, comme installation pour un jeune
homme, remarquai-je. Ne craignez-vous pas les conséquence
s possibles, Mrs Linton ?

– Pas pour mon ami. Sa forte tête le préservera du danger
. Pour Hindley, un peu ; mais, moralement, il ne peut tomb
er plus bas qu’il n’est, et je suis là pour le protéger du
mal physique. L’événement de cette soirée m’a réconciliée
avec Dieu et l’humanité ! J’en étais arrivée à la colère
et à la rébellion contre la Providence. Oh ! j’ai enduré u
ne souffrance très, très amère Nelly ! Si cet homme s’en d
outait, il aurait honte de gâter par son irritation absurd
e le soulagement que j’éprouve. C’est par bonté pour lui q
ue j’ai été amenée à supporter seule ma douleur ; si j’ava
0241is laissé paraître l’angoisse que je ressentais souven
t, il aurait bien vite désiré aussi ardemment que moi de l
a voir allégée. Quoi qu’il en soit, c’est fini et je ne ve
ux pas me venger de sa folie : désormais je puis braver to
utes les épreuves ! Si l’être le plus vil me frappait sur
une joue, non seulement je tendrais l’autre, mais je deman
derais pardon de l’avoir provoqué. Et pour preuve, je vais
faire tout de suite ma paix avec Edgar. Bonsoir ! je suis
un ange !

C’est dans cette plaisante conviction qu’elle me quitta ;
et le succès de la mise en pratique de sa résolution fut
évident dès le lendemain. Non seulement Mr Linton avait re
noncé à sa maussaderie (bien que son moral parût toujours
subjugué par l’exubérante vivacité de Catherine), mais il
ne hasarda même aucune objection à ce qu’elle emmenât Isab
elle à Hurle-Vent avec elle l’après-midi. Elle l’en récomp
ensa par un été de douceur et d’affection qui fit de la ma
ison un paradis pour plusieurs jours, maître et serviteurs
profitant ensemble de ce perpétuel éclat du soleil.
0242
Heathcliff – Mr Heathcliff, devrais-je dire à l’avenir –
n’usa qu’avec circonspection, au début, de la liberté de v
enir à Thrushcross Grange. Il semblait étudier jusqu’à que
l point le maître supporterait son intrusion. Catherine, e
lle aussi, estima à propos de modérer en le recevant l’exp
ression de son plaisir. Peu à peu il établit son droit à ê
tre attendu. Il conservait beaucoup de la réserve qui le c
aractérisait dans son adolescence, et cela lui permettait
de réprimer toute démonstration trop vive de sentiments. L
‘inquiétude de mon maître se calma et d’autres événements
vinrent la détourner pour quelque temps dans une autre dir
ection.

Des soucis nouveaux et imprévus fondirent sur lui : Isabe
lle Linton laissa malheureusement paraître un penchant sou
dain et irrésistible pour l’hôte qu’il tolérait. C’était à
cette époque une charmante jeune fille de dix-huit ans ;
enfantine dans ses manières, bien qu’ayant un esprit fin,
des sentiments ardents et un caractère vif, dès qu’on l’ir
0243ritait. Son frère, qui l’aimait tendrement, fut conste
rné de cette fantasque inclination. Sans parler de ce qu’a
urait eu de dégradant une alliance avec un homme sans nom,
ni de la possibilité que sa fortune, à défaut d’héritiers
mâles, passât aux mains d’un tel individu, il était assez
sensé pour comprendre le tempérament de Heathcliff et sav
oir que, si son extérieur s’était modifié, sa nature ne po
uvait pas changer et n’avait pas changé. Il redoutait cett
e nature ; elle le révoltait ; il reculait, comme sous l’e
mpire d’un pressentiment, devant l’idée de confier Isabell
e à sa garde. Sa répulsion eût été bien plus vive encore,
s’il avait su que l’attachement de sa soeur était né sans
avoir été sollicité et n’éveillait chez celui qui en était
l’objet aucune réciprocité de sentiment ; car, à l’instan
t qu’Edgar en avait découvert l’existence, il l’avait incr
iminé comme un dessein prémédité de Heathcliff.

Nous avions tous remarqué, depuis quelque temps, que Miss
Linton se tourmentait et soupirait après quelque chose. E
lle devenait maussade et fatigante. Elle brusquait et taqu
0244inait continuellement Catherine, au risque, qui était
imminent, de lasser la patience limitée de celle-ci. Nous
l’excusions jusqu’à un certain point à cause de sa mauvais
e santé : elle languissait et dépérissait à vue d’oeil. Un
jour, cependant, elle s’était montrée particulièrement dé
sagréable : elle avait refusé son déjeuner, s’était plaint
e que les domestiques ne lui obéissent point, que Catherin
e ne lui permît d’être rien dans la maison, qu’Edgar la né
gligeât, qu’elle eût pris froid parce que les portes étaie
nt restées ouvertes, qu’on eût laissé éteindre le feu du p
etit salon exprès pour la contrarier, avec cent autres acc
usations encore plus frivoles. Mrs Linton insista d’un ton
péremptoire pour qu’elle se mît au lit ; et, après l’avoi
r sérieusement tancée, elle menaça d’envoyer chercher le d
octeur. Au nom de Kenneth, Miss Linton s’écria aussitôt qu
e sa santé était excellente et que c’était seulement la du
reté de Catherine qui la rendait malheureuse.

– Comment pouvez-vous dire que je suis dure, méchante enf
ant gâtée, s’écria ma maîtresse, stupéfaite de cette asser
0245tion déraisonnable. Vous perdez sûrement la tête. Quan
d ai-je été dure, dites-moi ?

– Hier, gémit Isabelle, et maintenant !

– Hier ! A quel propos ?

– Pendant notre promenade dans la lande : vous m’avez dit
d’aller où je voudrais, pendant que vous flâniez avec Mr
Heathcliff.

– Et c’est ce que vous appelez de la dureté ? dit Catheri
ne en riant. Il n’y avait pas là la moindre insinuation qu
e votre compagnie nous gênât ; il nous était bien indiffér
ent que vous fussiez ou non avec nous. Je pensais simpleme
nt que la conversation de Heathcliff n’avait rien d’amusan
t pour vous.

– Oh ! non, reprit la jeune fille en pleurant. Vous vouli
ez m’éloigner parce que vous saviez que j’avais plaisir à
0246rester.

– Est-elle dans son bon sens ? demanda Mrs Linton en s’ad
ressant à moi. Je vais vous rapporter notre conversation m
ot pour mot, Isabelle, et vous m’indiquerez tous les point
s qui auraient pu vous charmer.

– Peu m’importe la conversation. Je voulais être avec-

– Eh bien ? dit Catherine en la voyant hésiter à achever
sa phrase.

– Avec lui. Et je ne veux pas être toujours renvoyée, con
tinua-t-elle en s’animant. Vous êtes comme un chien devant
sa mangeoire, Cathy, et vous voulez être seule à être aim
ée.

– Impertinent petit singe ! s’écria Mrs Linton surprise.
Mais je ne puis croire cette bêtise. Il est impossible que
vous aspiriez à l’admiration de Heathcliff- que vous le r
0247egardiez comme un être agréable ! J’espère que je vous
ai mal comprise, Isabelle ?

– Non, pas du tout, répondit Isabelle, donnant libre cour
s à sa passion. Je l’aime plus que vous n’avez jamais aimé
Edgar ; et il pourrait m’aimer, si vous ne vous y opposie
z pas.

– En ce cas, je ne voudrais pas être à votre place pour u
n empire, déclara Catherine avec emphase ; et elle semblai
t parler sincèrement. Nelly, aidez-moi à la convaincre de
sa folie. Montrez-lui ce qu’est Heathcliff : un être resté
sauvage, sans raffinement, sans culture ; un désert aride
d’ajoncs et de basalte. J’aimerais autant mettre le petit
canari que voilà dans ce parc un jour d’hiver que de vous
conseiller de lui confier votre coeur ! C’est une déplora
ble ignorance de son caractère, mon enfant, et rien d’autr
e, qui vous a fait entrer ce rêve dans la tête. Je vous en
prie, ne vous imaginez pas qu’il cache des trésors de bie
nveillance et d’affection sous un extérieur sombre. Ce n’e
0248st pas un diamant brut- une huître contenant une perle
: c’est un homme féroce, impitoyable, un loup. Je ne lui
dis jamais : « Laissez en paix tel ou tel de vos ennemis,
parce qu’il serait peu généreux ou cruel de lui faire du m
al. » Je lui dis : « Laissez-les en paix, parce qu’il me d
éplairait extrêmement de leur voir faire tort. » Il vous é
craserait comme un oeuf de moineau, Isabelle, s’il trouvai
t en vous un fardeau importun. Je sais qu’il ne peut pas a
imer une Linton. Et pourtant il serait très capable d’épou
ser votre fortune et vos espérances ; l’avance devient son
péché dominant. Voilà le portrait que je fais de lui : et
je suis son amie- au point que, s’il avait sérieusement s
ongé à vous captiver, j’aurais peut-être retenu ma langue
pour vous laisser tomber dans son piège.

Miss Linton regardait sa belle-soeur avec indignation.

– Quelle honte ! quelle honte ! répéta-t-elle d’un ton ir
rité. Vous êtes pire que vingt ennemis, venimeuse amie !

0249 – Ah ! vous ne voulez pas me croire, alors ? Vous pen
sez que mes paroles sont dictées par un perfide égoïsme ?

– J’en suis certaine, et vous me faites horreur !

– Bon ! Essayez vous-même, si le coeur vous en dit. J’ai
fini, et je ne soutiendrai pas la discussion avec votre in
solence effrontée.

– Et il faut que je souffre à cause de son égoïsme ! dit
en sanglotant la jeune fille, pendant que Mrs Linton quitt
ait la pièce. Tout, tout est contre moi ; elle a empoisonn
é mon unique consolation. Mais ce qu’elle a dit est faux,
n’est-ce pas ? Mr Heathcliff n’est pas un démon ; il a une
âme honnête et droite. Autrement, comment se serait-il so
uvenu d’elle ?

– Bannissez-le de vos pensées, Miss, dis-je. C’est un ois
eau de mauvais augure : ce n’est pas un parti pour vous. M
0250rs Linton a parlé avec sévérité, et cependant je ne pu
is pas la contredire. Elle connaît son coeur mieux que moi
-même ou que personne, et elle ne le représenterait jamais
comme plus mauvais qu’il n’est. Les honnêtes gens ne cach
ent pas leurs actions. Comment a-t-il vécu ? Comment est-i
l devenu riche ? Pourquoi séjourne-t-il à Hurle-Vent chez
un homme qu’il déteste ? On dit que Mr Earnshaw est pire q
ue jamais depuis son arrivée. Ils passent continuellement
la nuit ensemble, Hindley a emprunté de l’argent sur sa te
rre et ne fait que jouer et boire. Il n’y a pas plus d’une
semaine, j’ai rencontré Joseph à Gimmerton et je lui ai p
arlé. « Nelly », m’a-t-il dit, « n’s aurons bientôt eune e
nquête du coroner par cheux nous. Y en a z-un qu’a eu l’do
igt presque arraché en empêchant l’autre d’sembrocher comm
e un viau. C’est l’maître, v’savez, qu’est ben capable d’a
ller devant les grandes assises. Y n’a point peur du banc
des juges, ni d’Paul, ni d’Pierre, ni d’Jean, ni d’Matthie
u, ni d’personne, lui ! Y voudrait ben- y s’languit d’les
défier d’son regard affronté ! Et c’bon gars de Heathcliff
, pensez-vous qu’c’est un gaillard ordinaire ? Y sait grim
0251acer un rire comme pas un à eune plaisanterie diaboliq
ue. Est-ce qu’y vous raconte jamais rien d’la jolie vie qu
‘y mène, quand c’est qu’y vient à la Grange ? Vlà c’qu’en
est : levé à l’heure que l’soleil y s’couche ; les dés, le
brandy, les volets fermés et les chandelles jusqu’au lend
emain midi. Alors l’fou y s’en va dans sa chambre en juran
t et en hurlant, qu’les honnêtes gens s’en bouchent les or
eilles de honte ; et l’coquin, y sait compter ses sous, et
manger, et dormir, et pis aller chez l’voisin pour bavard
er avec sa femme. Probable, hein ! qu’y raconte à dame Cat
herine comment qu’l’argent de son père y passe dans ses po
ches à lui, et comment que l’fils de son père y galope sur
la grand’route pendant qu’lui file devant pour ouvrir les
barrières ? » Eh bien ! Miss Linton, Joseph est un vieux
drôle, mais ce n’est pas un menteur et, si sa description
de la conduite de Heathcliff est exacte, vous ne songeriez
jamais à désirer un pareil mari, je pense ?

– Vous êtes liguée avec les autres, Hélène, répondit-elle
. Je ne veux pas écouter vos médisances. Faut-il que vous
0252soyez malveillante pour vouloir me convaincre qu’il n’
y a pas de bonheur en ce monde !

Aurait-elle fini par triompher de ce penchant, si elle eû
t été laissée à elle-même, ou aurait-elle continué d’y céd
er indéfiniment, c’est ce que je ne saurais dire : elle eu
t peu de temps pour réfléchir. Le lendemain, il y eut une
séance de justice à la ville voisine ; mon maître fut obli
gé d’y assister et Mr Heathcliff, au courant de son absenc
e, arriva plus tôt que d’habitude. Catherine et Isabelle é
taient dans la bibliothèque, fâchées l’une contre l’autre,
mais silencieuses ; celle-ci, un peu alarmée de sa récent
e imprudence, inquiète d’avoir révélé ses sentiments intim
es dans un accès passager de passion ; celle-là, après mûr
e considération, réellement irritée contre sa compagne et,
si elle riait encore de son impertinence, disposée à n’en
pas faire un sujet de plaisanterie avec elle. Elle rit vr
aiment quand elle vit Heathcliff passer devant la fenêtre.
J’étais en train de balayer le foyer et je remarquai sur
ses lèvres un sourire méchant. Isabelle, plongée dans ses
0253méditations ou dans un livre, ne bougea pas jusqu’à ce
que la porte s’ouvrît : il était trop tard pour qu’elle e
ssayât de s’enfuir, ce qu’elle aurait volontiers fait si c
‘eût été possible.

– Entrez ! voilà qui est bien ! s’écria gaiement ma maîtr
esse en avançant une chaise près du feu. Vous voyez deux p
ersonnes qui ont bien besoin d’une troisième pour faire fo
ndre la glace entre elles ; et vous êtes précisément celui
que nous aurions toutes deux choisi. Heathcliff, je suis
fière de vous montrer enfin quelqu’un qui raffole de vous
plus que moi-même. Je pense que vous vous sentez flatté. N
on, ce n’est pas Nelly ; inutile de la regarder ! Ma pauvr
e petite belle-soeur est en train de se briser le coeur da
ns la simple contemplation de votre beauté physique et mor
ale. Vous n’avez qu’à vouloir pour devenir le frère d’Edga
r. Non, non, Isabelle, vous ne vous sauverez pas, poursuiv
it-elle en arrêtant avec un feint enjouement la jeune fill
e confuse qui s’était levée indignée. Nous nous querellion
s à votre sujet comme des chattes, Heathcliff, et j’étais
0254nettement battue en protestations de dévouement et d’a
dmiration. Qui plus est, j’ai été avertie que, si je voula
is bien avoir le bon goût de me tenir à l’écart, ma rivale
, comme elle se qualifie elle-même, vous transpercerait le
coeur d’une flèche qui vous fixerait à jamais et qui plon
gerait mon image dans un éternel oubli !

– Catherine ! dit Isabelle en appelant à son aide sa dign
ité, et dédaignant de lutter pour se dégager de l’énergiqu
e étreinte qui la retenait, je vous serais reconnaissante
de rester dans la vérité et de ne pas me calomnier, même e
n plaisantant. Mr Heathcliff, ayez l’obligeance de demande
r à votre amie de me lâcher. Elle oublie que vous et moi n
e sommes pas des intimes, et ce qui l’amuse est pour moi p
énible au delà de toute expression.

Comme le visiteur, sans rien répondre, s’asseyait et avai
t l’air parfaitement indifférent aux sentiments qu’elle po
uvait éprouver pour lui, elle se tourna vers sa persécutri
ce et murmura un pressent appel pour que celle-ci lui rend
0255ît sa liberté.

– Jamais de la vie, s’écria Mrs Linton. Je ne veux pas êt
re encore traitée de chien devant sa mangeoire. Vous reste
rez. Et maintenant, Heathcliff, pourquoi ne témoignez-vous
pas de satisfaction à mes plaisantes nouvelles ? Isabelle
jure que l’amour qu’Edgar a pour moi n’est rien en compar
aison de celui qu’elle nourrit pour vous. Je suis sûre qu’
elle a dit quelque chose comme cela ; n’est-ce pas, Hélène
? Elle a jeûné depuis notre promenade d’avant-hier, par c
hagrin et dépit que je l’aie écartée de votre société que
je jugeais peu agréable pour elle.

– Je crois que vous lui prêtez des pensées qu’elle n’a pa
s, dit Heathcliff, en tournant sa chaise pour leur faire f
ace. Elle désire être débarrassée de ma société en ce mome
nt, en tout cas !

Il regarda fixement l’objet de la conversation, comme on
regarderait un animal étrange et repoussant, une scolopend
0256re des Indes, par exemple, que la curiosité vous pouss
e à examiner en dépit de l’aversion qu’elle inspire. La pa
uvre enfant ne put endurer cet examen. Elle pâlit et rougi
t tour à tour et, tandis que les larmes perlaient sur ses
cils, elle appliqua la force de ses doigts frêles à s’affr
anchir de la ferme étreinte de Catherine. Mais voyant qu’a
ussitôt qu’elle parvenait à soulever l’un des doigts posés
sur son bras, un autre s’abaissait, et qu’elle ne pouvait
se débarrasser de tous à la fois, elle se mit à employer
ses ongles, dont les pointes ornementèrent bientôt de croi
ssants rouges la main de sa geôlière.

– Quelle tigresse ! s’écria Mrs Linton en la relâchant et
secouant sa main endolorie. Allez-vous-en, pour l’amour d
e Dieu, et cachez votre figure de mégère ! Quelle folie de
révéler ces griffes devant lui ! Ne pouvez-vous deviner l
es conclusions qu’il en tirera ? Regardez, Heathcliff : vo
ilà des instruments d’exécution- prenez garde à vos yeux.

0257 – Je les arracherais de ses doigts, si jamais ils me
menaçaient, répondit-il brutalement quand la porte fut ref
ermée sur elle. Mais quelle était votre intention en agaça
nt ainsi cette créature, Cathy ? Vous ne disiez pas la vér
ité, n’est-ce pas ?

– Je vous assure que si. Voilà plusieurs semaines qu’elle
se meurt d’amour pour vous. Ce matin encore elle extravag
uait à votre sujet et m’accablait d’un déluge d’injures pa
rce que je lui représentais vos défauts en pleine lumière,
afin de refroidir son adoration. Mais n’y faites plus att
ention ; je voulais punir son insolence, voilà tout. Je l’
aime trop, mon cher Heathcliff, pour vous laisser la saisi
r entièrement et la dévorer.

– Et je l’aime trop peu pour le tenter- ou ce serait à la
manière d’une goule. Vous entendriez parler de choses étr
anges si je vivais seul avec cette insipide figure de cire
. Les plus communes seraient que j’ai peint sur son blanc
visage les couleurs de l’arc-en-ciel et que tous les jours
0258 ou tous les deux jours j’ai fait passer ses yeux du b
leu au noir : ils ressemblent d’une manière détestable à c
eux de Linton.

– D’une manière délicieuse ! observa Catherine. Ce sont d
es yeux de colombe- d’ange !

– Elle est l’héritière de son frère, n’est-ce pas ? deman
da-t-il après un court silence.

– Je regretterais de le croire. Une demi-douzaine de neve
ux la dépouilleront de ce titre, plaise au ciel. Détournez
votre esprit de ce sujet pour le moment. Vous êtes trop e
nclin à convoiter les biens de votre prochain. Souvenez-vo
us que les biens de ce prochain-là sont les miens.

– S’ils étaient les miens, ils n’en seraient pas moins le
s vôtres. Mais, bien qu’Isabelle Linton puisse être sotte,
elle n’est cependant pas folle. En résumé, nous écarteron
s ce sujet, comme vous le conseillez.
0259
Ils l’écartèrent, en effet, de leurs propos ; et Catherin
e, probablement, de ses pensées. L’esprit de l’autre, j’en
suis certaine, y revint souvent dans le cours de la soiré
e. Je le vis se sourire à lui-même – grimacer, plutôt – et
tomber dans une rêverie de mauvais augure chaque fois que
Mrs Linton eut l’occasion de s’absenter de la pièce.

Je résolus de surveiller ses mouvements. Mon coeur s’atta
chait invariablement au parti de mon maître, de préférence
à celui de Catherine. Avec raison, pensais-je, car il éta
it bon, loyal, honorable ; et elle- on ne pouvait pas dire
qu’elle fût l’opposé, mais pourtant elle semblait se perm
ettre une telle licence que j’avais peu de foi dans ses pr
incipes et encore moins de sympathie pour ses sentiments.
Je souhaitais qu’il arrivât quelque chose qui aurait eu po
ur effet de débarrasser les Hauts et la Grange de Mr Heath
cliff, sans éclat, nous laissant comme nous étions avant s
on arrivée. Ses visites étaient un perpétuel cauchemar pou
r moi et, je le soupçonnais, pour mon maître aussi. Son sé
0260jour à Hurle-Vent me causait une oppression inexplicab
le. Je sentais que Dieu avait abandonné à ses vagabondages
pervers la brebis égarée et qu’une bête malfaisante rôdai
t entre elle et le bercail, attendant le moment de bondir
et de détruire.

CHAPITRE XI

Parfois, comme je méditais solitairement sur ces choses,
je me levais, prise d’une terreur soudaine, et mettais mon
chapeau pour aller voir ce qui se passait à Hurle-Vent. J
e me persuadais que c’était un devoir de conscience d’aver
tir Hindley de ce qu’on disait de son genre de vie. Puis j
e me rappelais ses mauvaises habitudes invétérées et, dése
spérant de pouvoir lui être utile, incertaine de réussir à
me faire croire sur parole, je renonçais à pénétrer de no
uveau dans la lugubre demeure.

Une fois je franchis la vieille barrière, en faisant un d
étour alors que j’allais à Gimmerton. C’était à peu près à
0261 l’époque que mon récit a atteinte ; l’après-midi étai
t claire et glaciale, la terre dénudée, la route dure et s
èche. J’arrivai à une borne où un chemin dans la lande s’e
mbranche à gauche sur la grande route : c’est un grossier
bloc de grès qui porte gravées les lettres W. H. sur sa fa
ce nord, G. sur sa face est, et T. G. sur sa face sud-oues
t. Il sert de poteau indicateur pour la Grange, pour les H
auts et pour le village. Le soleil teintait de jaune sa tê
te grise, me rappelant l’été. Je ne saurais dire pourquoi,
mais tout à coup un flot de sensations de mon enfance jai
llit dans mon coeur. Hindley et moi affectionnions cet end
roit vingt ans plus tôt. Je regardai longuement le bloc us
é par le temps ; en me baissant, j’aperçus près du pied un
trou encore plein de coquilles d’escargots et de cailloux
que nous nous amusions à entasser là avec des choses plus
périssables. J’eus la vision, aussi nette que si elle eût
été réelle, du compagnon de mon enfance assis sur l’herbe
flétrie, sa tête brune et carrée penchée en avant et sa p
etite main creusant la terre avec un morceau d’ardoise. «
Pauvre Hindley ! » m’écriai-je involontairement. Je tressa
0262illis : mes yeux eurent un instant l’illusion que l’en
fant levait la tête et me regardait en face ! L’illusion s
e dissipa en un clin d’oeil ; mais je sentis aussitôt un d
ésir irrésistible d’être à Hurle-Vent. La superstition me
pressa de céder à cette impulsion : s’il était mort ! pens
ai-je- ou s’il allait bientôt mourir ! Si cette apparition
était un présage de mort ! A mesure que j’approchais de l
a maison, mon agitation grandissait ; parvenue en vue d’el
le, je tremblais de tous mes membres. L’apparition m’avait
devancée : elle était debout, regardant à travers la barr
ière. Telle fut ma première idée en apercevant un petit ga
rçon aux boucles emmêlées, aux yeux bruns, qui appuyait so
n frais visage contre les barreaux. Puis la réflexion me s
uggéra que ce devait être Hareton, mon Hareton, pas très c
hangé depuis que je l’avais quitté dix mois auparavant.

– Dieu te bénisse ! mon chéri, m’écriai-je, oubliant inst
antanément mes craintes folles. Hareton, c’est Nelly ! Nel
ly, ta nourrice.

0263 Il recula hors de portée de mon bras et ramassa un gr
os silex.

– Je suis venue voir ton père, Hareton, ajoutai-je.

Je devinais par son geste que, si par hasard Nelly vivait
encore dans sa mémoire, il ne m’identifiait pas avec elle
.

Il leva son projectile pour le lancer ; je commençai un d
iscours pour l’apaiser, mais je ne pus arrêter sa main. La
pierre frappa mon chapeau. Puis, des lèvres balbutiantes
du petit bonhomme sortit un chapelet de jurons proférés, q
u’il les comprît ou non, avec une énergie qui révélait l’h
abitude et qui donnait à ses traits enfantins une révoltan
te expression de méchanceté. Vous pouvez penser que j’en f
us plus affligée qu’irritée. Sur le point de pleurer, je t
irai de ma poche une orange et la lui offris pour l’amadou
er. Il hésita, puis me l’arracha des mains comme s’il s’im
aginait que je voulais seulement le tenter et le désappoin
0264ter. Je lui en montrai une autre, en la tenant hors de
son atteinte.

– Qui t’a appris ces jolis mots, mon petit ? demandai-je.
Le pasteur ?

– Le diable emporte le pasteur, et toi aussi ! Donne-moi
ça ! répliqua-t-il.

– Dis-moi où tu as pris tes leçons et tu l’auras. Qui est
ton maître ?

– Mon diable de papa.

– Et que t’apprend ton papa ?

Il sauta pour attraper le fruit. Je l’élevai un peu plus
haut.

– Que t’apprend-t-il ? répétai-je.
0265
– Rien, qu’à ne pas me trouver sur son chemin. Papa ne pe
ut pas me souffrir parce que je jure après lui.

– Ah ! et c’est le diable qui t’apprend à jurer après ton
papa ?

– Oui- non, grommela-t-il.

– Qui alors ?

– Heathcliff.

Je lui demandai s’il aimait Mr Heathcliff.

– Oui, répondit-il.

Désirant de connaître les raisons qu’il avait de l’aimer,
je ne pus tirer de lui que ces phrases :

0266 – Je ne sais pas- il rend à papa ce que papa me donne
– il injurie papa qui m’injurie- il dit qu’on doit me lais
ser faire ce que je veux.

– Et le pasteur ne t’apprend donc pas à lire et à écrire
?

– Non, on m’a dit que le pasteur aurait les dents renfonc
ées dans la gorge s’il franchissait jamais le seuil- Heath
cliff l’a promis.

Je lui mis l’orange dans la main et lui dis de faire savo
ir à son père qu’une femme du nom de Nelly Dean attendait
pour lui parler, près de la porte du jardin. Il remonta la
chaussée et entra dans la maison. Mais, au lieu de Hindle
y, ce fut Heathcliff qui apparut sur le pas de la porte. J
e fis aussitôt demi-tour et redescendis la route en couran
t de toutes mes forces sans m’arrêter, jusqu’à ce que j’eu
sse atteint la borne indicatrice, et aussi épouvantée que
si j’eusse évoqué un démon. Tout cela n’a pas grand rappor
0267t avec l’histoire de Miss Isabelle, sinon que j’en fus
incitée à la résolution de monter à l’avenir une garde vi
gilante et de faire tous mes efforts pour empêcher une si
mauvaise influence de gagner la Grange, même si je devais
soulever un orage domestique en contrariant le plaisir de
Mrs Linton.

La première fois que Heathcliff revint, la jeune demoisel
le se trouvait dans la cour, en train de donner à manger a
ux pigeons. Elle n’avait pas adressé la parole à sa belle-
soeur depuis trois jours ; mais elle avait également cessé
ses plaintes maussades, ce qui était pour nous un grand s
oulagement. Heathcliff n’avait pas l’habitude de prodiguer
à Miss Linton une seule politesse inutile, je le savais.
Cette fois, dès qu’il l’aperçut, sa première précaution fu
t d’inspecter du regard la façade de la maison. Je me tena
is près de la fenêtre de la cuisine, mais je me reculai po
ur n’être pas vue. Il franchit les pavés, s’approcha d’ell
e et lui dit quelque chose. Elle parut embarrassée et dési
reuse de s’en aller ; pour l’en empêcher, il lui posa la m
0268ain sur le bras. Elle détourna le visage : il lui adre
ssait apparemment une question à laquelle elle ne voulait
pas répondre. Il lança rapidement un nouveau regard sur la
maison et, pensant que personne ne le voyait, le gredin e
ut l’impudence de l’embrasser.

– Judas ! traître ! m’écriai-je. Vous êtes un hypocrite,
par-dessus le marché, hein ? un cynique imposteur !

– Qui est-ce, Nelly ? dit Catherine à côté de moi. J’avai
s été si attentive à épier le couple dehors que je n’avais
pas remarqué son entrée.

– Votre indigne ami ! répondis-je avec chaleur ; le vil g
redin qui est là-bas. Ah ! il nous a aperçues- il vient !
Je me demande s’il aura le coeur de trouver une excuse pla
usible pour faire la cour à Miss, après vous avoir dit qu’
il la haïssait.

Mrs Linton vit Isabelle se dégager et s’enfuir dans le ja
0269rdin ; une minute après, Heathcliff ouvrait la porte.
Je ne pus m’empêcher de donner cours à mon indignation ; m
ais Catherine m’imposa silence avec colère et menaça de m’
expulser de la cuisine si j’osais être assez présomptueuse
pour faire intervenir mon insolente langue.

– A vous entendre, on croirait que c’est vous qui êtes la
maîtresse, s’écria-t-elle. Tenez-vous donc à votre place
! Heathcliff, à quoi pensez-vous de soulever tout ce tapag
e ? Je vous ai dit de laisser Isabelle tranquille ! Je vou
s prie de m’écouter, à moins que vous ne soyez las d’être
reçu ici et que vous ne vouliez que Linton vous ferme les
verrous au nez !

– Dieu le préserve de s’y essayer, répondit le sinistre c
oquin, que je détestais à ce moment-là. Que Dieu le conser
ve doux et patient. Chaque jour j’ai une envie de plus en
plus folle de l’envoyer au ciel !

– Chut ! dit Catherine en fermant la porte intérieure. Ne
0270 me tourmentez pas. Pourquoi n’avez-vous pas tenu comp
te de ma prière ? Est-ce Isabelle qui s’est mise à dessein
sur votre chemin ?

– Que vous importe ? grommela-t-il. J’ai le droit de l’em
brasser, si cela me plaît ; et vous n’avez rien à y voir.
Je ne suis pas votre mari ; vous n’avez pas à être jalouse
de moi.

– Je ne suis pas jalouse de vous, je suis jalouse pour vo
us. Déridez ce visage : je ne vous permets pas de prendre
cet air renfrogné devant moi ! Si Isabelle vous plaît, vou
s l’épouserez. Mais vous plaît-elle ? Dites-moi la vérité,
Heathcliff ! Là, vous ne voulez pas répondre. Je suis sûr
e qu’elle ne vous plaît pas.

– Et Mr Linton approuverait-il le mariage de sa soeur ave
c cet homme ? demandai-je.

– Mr Linton devrait l’approuver, repartit ma maîtresse d’
0271un ton décidé.

– Il pourrait s’en épargner la peine, observa Heathcliff
: je me passerais fort bien de son approbation. Quant à vo
us, Catherine, j’ai quelques mots à vous dire, pendant que
nous y sommes. Je veux que vous n’ignoriez pas ceci : je
sais que vous m’avez traité d’une manière infernale- infer
nale ! entendez-vous ? Et si vous vous flattez que je ne m
‘en aperçois pas, vous avez perdu la tête ; et si vous cro
yez que je me laisserai consoler par des paroles mielleuse
s, vous êtes stupide ; et si vous vous figurez que je souf
frirai sans me venger, je vous convaincrai du contraire d’
ici fort peu de temps ! En attendant, merci de m’avoir rév
élé le secret de votre belle-soeur : je jure que j’en tire
rai le meilleur parti possible. Et ne vous en mêlez pas !

– Quelle nouvelle face de son caractère est-ce là ? s’écr
ia Mrs Linton stupéfaite. Je vous ai traité d’une manière
infernale- et vous voulez vous venger ! Comment vous y pre
0272ndrez-vous, brute ingrate ? En quoi vous ai-je traité
d’une manière infernale ?

– Je ne cherche pas à me venger sur vous, répondit Heathc
liff avec moins de véhémence. Ce n’est pas là mon plan. Le
tyran opprime ses esclaves et ce n’est pas contre lui qu’
ils se tournent : ils écrasent ceux qui se trouvent sous l
eurs pas. Vous pouvez, pour vous amuser, me torturer jusqu
‘à la mort, mais permettez-moi de m’amuser un peu, moi aus
si, de la même façon, et abstenez-vous de m’insulter, auta
nt que vous en êtes capable. Après avoir rasé mon palais,
n’érigez pas une cahute et n’admirez pas complaisamment vo
tre propre charité en me la donnant pour demeure. Si j’ima
ginais que vous souhaitez réellement de me voir épouser Is
abelle, je me couperais la gorge !

– Oh ! le mal vient de ce que je ne suis pas jalouse, n’e
st-ce pas ? Bon, je ne vous renouvellerai pas mon offre d’
une femme : c’est aussi mal que d’offrir à Satan une âme p
erdue. Votre bonheur, comme le sien, consiste à infliger l
0273a souffrance. Vous le prouvez. Edgar est guéri de la m
auvaise humeur à laquelle il avait donné cours lors de vot
re arrivée ; je commence à me sentir en sécurité et tranqu
ille, et vous, ne pouvant supporter de nous savoir en paix
, vous paraissez décidé à provoquer une querelle. Querelle
z-vous avec Edgar si cela vous plaît, Heathcliff, et tromp
ez sa soeur : vous aurez trouvé exactement la manière la p
lus efficace de vous venger sur moi.

La conversation cessa. Mrs Linton s’assit près du feu, ir
ritée et sombre. Le démon qui était en elle devenait intra
itable ; elle ne pouvait ni l’apaiser ni le refréner. Lui
se tenait devant l’âtre, les bras croisés, ruminant ses pe
nsées mauvaises. C’est dans cette situation que je les lai
ssai pour aller trouver mon maître, qui se demandait ce qu
i retenait Catherine en bas si longtemps.

– Hélène, demanda-t-il quand j’entrai, avez-vous vu votre
maîtresse ?

0274 – Oui, elle est dans la cuisine, monsieur. Elle est t
oute bouleversée de la conduite de Mr Heathcliff : et vrai
ment je crois qu’il est temps de mettre ses visites sur un
autre pied. Trop de douceur ne vaut rien, et voici où en
sont venues les choses-

Je racontai la scène dans la cour et, aussi fidèlement qu
e je l’osai, toute la dispute subséquente. Je pensais que
je ne pouvais porter ainsi grand préjudice à Mrs Linton, à
moins qu’elle ne se fît tort à elle-même par la suite en
prenant la défense de son hôte. Edgar Linton eut de la pei
ne à m’écouter jusqu’au bout. Ses premiers mots révélèrent
qu’il n’exemptait pas sa femme de blâme.

– C’est intolérable ! s’écria-t-il. Il est honteux qu’ell
e l’avoue pour ami et qu’elle m’impose sa société ! Faites
-moi venir de l’office deux hommes, Hélène. Je ne veux pas
que Catherine s’attarde plus longtemps à discuter avec ce
bas coquin- voilà trop longtemps que je lui passe ses fan
taisies.
0275
Il descendit, ordonna aux domestiques d’attendre dans le
corridor, et entra dans la cuisine où je le suivis. Ceux q
ui s’y trouvaient avaient repris leur discussion courroucé
e ; Mrs Linton, du moins, frondait de plus belle ; Heathcl
iff s’était approché de la fenêtre, la tête basse, un peu
démonté, apparemment, par cette violente semonce. Ce fut l
ui qui le premier aperçut le maître. Vite, il fit signe à
Catherine de se taire : elle obéit brusquement en découvra
nt la raison de ce geste.

– Qu’est ceci ? dit Linton en s’adressant à elle. Quel se
ntiment des convenances pouvez-vous bien avoir pour rester
là, après le langage que vous a tenu ce drôle ? Je suppos
e que vous n’y attachez pas d’importance parce que c’est s
a manière ordinaire de s’exprimer. Vous êtes habituée à sa
vilenie, et vous vous figurez peut-être que je m’y habitu
erai aussi !

– Est-ce que vous avez écouté à la porte, Edgar ? demanda
0276 ma maîtresse sur un ton particulièrement calculé pour
provoquer son mari- un ton qui impliquait à la fois l’ins
ouciance et le dédain de son irritation.

Heathcliff, qui avait levé les yeux pendant le discours d
‘Edgar, ricana à cette répartie, dans le dessein, semblait
-il, de détourner sur lui l’attention de Mr Linton. Il y r
éussit ; mais Edgar était résolu de ne pas se laisser alle
r envers lui à des transports de colère.

– J’ai été jusqu’à présent indulgent pour vous, monsieur,
dit-il tranquillement ; non que j’ignorasse votre caractè
re méprisable et dégradé, mais parce que je sentais que vo
us n’étiez que partiellement responsable. Comme Catherine
désirait de rester en relations avec vous, j’y ai consenti
– sottement. Votre présence est un poison moral qui contam
inerait les plus vertueux. Pour cette raison, et pour prév
enir des suites plus graves, je vous refuserai à l’avenir
l’accès de cette maison et je vous avertis maintenant que
j’exige votre départ immédiat. Trois minutes de retard ren
0277draient ce départ involontaire et ignominieux.

Heathcliff toisa la taille et la carrure de son interlocu
teur d’un oeil plein de dérision.

– Cathy, votre agneau que voilà menace comme un taureau,
dit-il. Il court risque de se fendre le crâne contre mes p
oings. Pardieu ! Mr Linton, je suis au désespoir que vous
ne valiez même pas qu’on vous envoie rouler à terre !

Mon maître jeta un regard vers le corridor et me fit sign
e d’aller chercher les hommes ; il n’avait pas l’intention
de se risquer à une rencontre personnelle. J’obéis à son
indication ; mais Mrs Linton, soupçonnant quelque chose, m
e suivit. Quand j’essayai d’appeler les hommes, elle me re
poussa, ferma violemment la porte et tourna la clef.

– Jolis procédés ! dit-elle en réponse au regard de surpr
ise courroucée de son mari. Si vous n’avez pas le courage
de l’attaquer, faites-lui vos excuses, ou reconnaissez-vou
0278s battu. Cela vous corrigera de l’envie de feindre plu
s de bravoure que vous n’en avez- Non, j’avalerai la clef
avant que vous l’attrapiez. Je suis admirablement récompen
sée de ma bonté pour vous deux. Après une constante indulg
ence pour la faible nature de l’un et la mauvaise nature d
e l’autre, je reçois comme remerciements deux témoignages
d’ingratitude aveugle, stupide jusqu’à l’absurdité ! Edgar
, j’étais en train de vous défendre, vous et les vôtres ;
et je voudrais que Heathcliff vous rouât de coups, à vous
en rendre malade, pour avoir osé mal penser de moi !

Les coups ne furent pas nécessaires pour produire cet eff
et sur le maître. Il essaya d’arracher la clef à Catherine
, qui, pour plus de sûreté, la jeta en plein milieu du feu
; sur quoi Mr Edgar fut saisi d’un tremblement nerveux et
devint mortellement pâle. Pour rien au monde il n’aurait
pu dominer cet excès d’émotion ; l’angoisse et l’humiliati
on réunies l’accablaient complètement. Il s’appuya sur le
dossier d’une chaise et se couvrit le visage.

0279 – Oh ! ciel ! dans les anciens temps, voilà qui vous
eût valu les éperons de chevalier ! s’écria Mrs Linton. No
us sommes vaincus ! nous sommes vaincus ! Heathcliff ne lè
verait pas plus un doigt contre vous que le roi ne mettrai
t son armée en marche contre une bande de souris. Courage
! on ne vous fera pas de mal ! Vous n’êtes pas un agneau,
mais un levraut à la mamelle.

– Je vous souhaite bien du plaisir avec ce lâche qui a du
lait dans les veines, Cathy, dit son ami. Je vous fais co
mpliment de votre goût. Et voilà l’être bavant et frissonn
ant que vous m’avez préféré ! Je ne voudrais pas le frappe
r avec mon poing, mais j’éprouverais une satisfaction cons
idérable à le frapper avec mon pied. Pleure-t-il, ou va-t-
il s’évanouir de peur ?

Il s’approcha et secoua la chaise sur laquelle Linton s’a
ppuyait. Il eût mieux fait de rester à distance : mon maît
re bondit soudainement et lui porta à la gorge un coup qui
aurait renversé un homme plus frêle ; il en eut la respir
0280ation coupée pendant une minute. Tandis qu’il suffoqua
it, Mr Linton sortit dans la cour par la porte de derrière
et, de là, revint vers la porte de la façade.

– Voilà ! vos visites ici sont terminées, s’écria Catheri
ne. Partez, maintenant ; il va revenir avec une paire de p
istolets et une demi-douzaine d’hommes de renfort. S’il a
entendu notre conversation, il ne vous pardonnera certaine
ment jamais. Vous m’avez joué un vilain tour, Heathcliff !
Mais partez- dépêchez-vous ! J’aimerais mieux voir Edgar
aux abois que vous.

– Pensez-vous que je vais m’en aller avec ce coup qui me
brûle la gorge ? dit-il d’une voix tonnante. Par l’enfer,
non ! Avant de franchir le seuil, je lui écraserai les côt
es comme je ferais d’une noisette pourrie. Si je ne le ter
rasse pas tout de suite, je le tuerai une autre fois ; ain
si, pour peu que vous teniez à son existence, laissez-moi
le rejoindre.

0281 – Il ne vient pas par ici, interrompis-je en forgeant
un petit mensonge. Voilà le cocher et les deux jardiniers
: vous n’allez sûrement pas attendre qu’ils vous jettent
sur la route ! Chacun d’eux a un gourdin et le maître, trè
s vraisemblablement, est en observation à la fenêtre du pe
tit salon pour voir s’ils exécutent ses ordres.

Les jardiniers et le cocher étaient bien là ; mais Linton
y était avec eux. Ils étaient déjà entrés dans la cour. H
eathcliff, à la réflexion, résolut d’éviter une rixe avec
trois subalternes. Il saisit le tisonnier, fit sauter la s
errure de la porte intérieure et s’échappa au moment qu’il
s entraient.

Mrs Linton, qui était très agitée, me dit de la suivre en
haut. Elle ignorait la part que j’avais prise à cette scè
ne et je tenais beaucoup à la maintenir dans cette ignoran
ce.

– Je suis presque folle, Nelly, s’écria-t-elle en se jeta
0282nt sur le sofa. Un millier de marteaux de forgerons ba
ttent dans ma tête ! Dites à Isabelle de ne pas se montrer
devant moi. C’est elle qui est cause de tout ce trouble e
t si elle, ou tout autre, aggravait en ce moment ma colère
, je deviendrais enragée. Et puis, Nelly, dites à Edgar, s
i vous le revoyez ce soir, que je suis en danger de tomber
sérieusement malade. Je souhaite que cela devienne une ré
alité. Il m’a affreusement choquée et peinée ! Je veux lui
faire peur. En outre, il pourrait venir me dévider une ky
rielle d’injures ou de plaintes ; je suis sûre que je récr
iminerais et Dieu sait comment cela finirait ! Voulez-vous
faire ce que je vous demande, ma bonne Nelly ? Vous savez
que je ne suis blâmable en rien dans toute cette affaire.
Qu’est-ce qui lui a pris d’écouter aux portes ? Les parol
es de Heathcliff ont été outrageantes, après que vous nous
avez eu quittés ; mais j’aurais bientôt réussi à le détou
rner d’Isabelle, et le reste ne signifiait rien. Maintenan
t, tout est gâté par l’envie d’entendre dire du mal de soi
qui obsède certaines gens comme un démon ! Si Edgar n’ava
it pas surpris notre conversation, il ne s’en serait pas p
0283lus mal trouvé. Vraiment, quand il m’a entreprise sur
ce ton d’irritation déraisonnable, après que je venais de
gronder Heathcliff à son sujet, à en être enrouée, je ne m
e souciais guère de ce qu’ils pouvaient se faire l’un à l’
autre ; avant tout je sentais bien que, de quelque façon q
ue se terminât la scène, nous serions tous séparés, Dieu s
ait pour combien de temps ! Si je ne peux pas garder Heath
cliff pour ami- si Edgar veut être vil et jaloux, j’essaie
rai de briser leurs coeurs en brisant le mien. Ce sera une
manière expéditive d’en finir, en cas que je sois poussée
à bout ! Mais c’est une condition à réserver pour le mome
nt où tout espoir sera perdu ; je ne voudrais pas prendre
ainsi Linton par surprise. Jusqu’à présent, il a été bien
avisé dans sa crainte de me provoquer. Il faut que vous lu
i représentiez le danger qu’il y aurait à se départir de c
ette prudence, que vous lui rappeliez ma nature passionnée
, qui se laisse entraîner, quand elle est excitée, jusqu’à
la furie. Je voudrais que vous pussiez chasser de votre v
isage cette apathie, et avoir l’air plus inquiet à mon suj
et.
0284
L’impassibilité avec laquelle je recevais ces instruction
s était sans doute assez exaspérante ; car c’est en toute
sincérité qu’elles étaient données. Mais je pensais qu’une
personne capable de projeter par avance de tirer parti de
ses accès de colère pouvait bien, par un effort de volont
é, arriver à se dominer suffisamment, même pendant qu’elle
était sous l’influence de ces accès ; je n’avais nulle en
vie de « faire peur » à son mari, comme elle disait, et d’
augmenter les ennuis de celui-ci, pour servir son égoïsme.
Aussi ne dis-je rien quand je rencontrai mon maître qui s
e dirigeait vers le petit salon ; mais je me permis de rev
enir sur mes pas pour écouter s’ils reprendraient leur que
relle. Ce fut lui qui parla le premier.

– Demeurez où vous êtes, Catherine, dit-il sans aucune co
lère dans la voix, mais avec beaucoup d’abattement et de t
ristesse. Je ne resterai pas longtemps. Je ne suis venu ni
pour disputer ni pour me réconcilier. Mais je voudrais se
ulement savoir si, après les événements de ce soir, vous a
0285vez l’intention de continuer votre intimité avec-

– Oh ! par pitié, interrompit ma maîtresse en frappant du
pied, par pitié, ne parlons plus de cela pour le moment.
Votre sang toujours calme ne connaît pas les ardeurs de la
fièvre ; vos veines sont remplies d’eau glacée. Les mienn
es sont en ébullition et la vue d’une telle froideur les f
ait bondir.

– Pour vous débarrasser de moi, répondez à ma question, i
nsista Mr Linton. Il faut que vous me répondiez ; et cette
violence ne m’alarme pas. J’ai découvert que vous pouviez
être aussi stoïque que n’importe qui quand cela vous plaî
t. Voulez vous désormais renoncer à Heathcliff, ou voulez-
vous renoncer à moi ? Il est impossible que vous soyez à l
a fois mon amie et la sienne, et j’exige absolument que vo
us disiez qui vous choisissez.

– J’exige que vous me laissiez seule ! s’écria Catherine
avec fureur. Je le veux ! Ne voyez-vous pas que je puis à
0286peine me soutenir ? Edgar, laissez- laissez-moi !

Elle tira le cordon de la sonnette jusqu’à le briser ; j’
entrai doucement. C’en était assez pour mettre à l’épreuve
l’humeur d’un saint, que des rages aussi insensées, aussi
perverses ! Elle était là, étendue, frappant de la tête s
ur le bras du sofa et grinçant des dents, à croire qu’elle
allait les faire voler en éclats. Mr Linton, debout, la r
egardait, soudain pris de remords et de crainte. Il me dit
d’aller chercher un peu d’eau. Elle n’avait plus de souff
le pour parler. J’apportai un verre plein ; et, comme elle
ne voulait pas boire, je lui aspergeai la figure. En quel
ques secondes elle s’allongea, devint raide et renversa le
s yeux, tandis que ses joues, soudain décolorées et livide
s, revêtaient l’aspect de la mort. Linton paraissait frapp
é de terreur.

– Il n’y a pas à s’inquiéter le moins du monde, murmurai-
je.

0287 Je ne voulais pas qu’il cédât, quoique je ne pusse m’
empêcher d’être effrayée en moi-même.

– Elle a du sang sur les lèvres, dit-il en frissonnant.
– Peu importe, répondis-je sèchement.

Et je lui racontai comment elle avait résolu, avant son a
rrivée, de donner le spectacle d’une crise de fureur. J’eu
s l’imprudence de lui en faire part tout haut, et elle m’e
ntendit ; car elle se dressa, les cheveux épars sur les ép
aules, les yeux flamboyants, les muscles du cou et des bra
s saillant d’une façon anormale. Je prévoyais quelques os
brisés pour le moins. Mais elle se borna à regarder un ins
tant autour d’elle, puis s’élança hors de la pièce. Mon ma
ître m’enjoignit de la suivre ; ce que je fis, jusqu’à la
porte de sa chambre : elle m’empêcha d’aller plus loin en
la fermant sur moi.

Le lendemain matin, comme elle ne manifestait pas l’inten
tion de descendre déjeuner, j’allai lui demander si elle d
0288ésirait qu’on lui montât quelque chose. « Non ! » répo
ndit-elle d’un ton péremptoire. La même question fut répét
ée à l’heure du dîner et à celle du thé ; et encore le jou
r suivant, et elle reçut toujours la même réponse. Mr Lint
on, de son côté, passa son temps dans la bibliothèque et n
e s’informa pas de ce que faisait sa femme. Isabelle et lu
i eurent un entretien d’une heure, pendant lequel il s’eff
orça de découvrir en elle quelque trace du sentiment d’hor
reur qu’auraient dû lui inspirer les avances de Heathcliff
. Mais il ne put rien tirer de ses réponses évasives et fu
t obligé de clore son enquête sans avoir obtenu satisfacti
on, il ajouta toutefois ce grave avertissement que, si ell
e était assez insensée pour encourager cet indigne prétend
ant, tout lien de parenté entre elle et lui serait rompu.

CHAPITRE XII

Tandis que Miss Linton errait tristement dans le parc et
dans le jardin, toujours silencieuse, et presque toujours
0289en larmes ; tandis que son frère s’enfermait avec des
livres qu’il n’ouvrait jamais, tourmenté, je m’en doutais,
de la vague et perpétuelle attente que Catherine, se repe
ntant de sa conduite, viendrait de son plein gré demander
pardon et chercher une réconciliation ; tandis que Catheri
ne, de son côté, s’obstinait à jeûner, probablement dans l
‘idée qu’à chaque repas Edgar allait suffoquer en ne la vo
yant pas paraître et que l’orgueil seul le retenait de cou
rir se jeter à ses pieds, je continuais, quant à moi, à va
quer aux devoirs du ménage, convaincue que la Grange ne co
ntenait dans ses murs qu’un esprit sensé et que cet esprit
était logé dans mon corps. Je ne prodiguai ni condoléance
s à Miss, ni remontrances à ma maîtresse ; je ne prêtai gu
ère plus d’attention aux soupirs de mon maître, qui brûlai
t du désir d’entendre parler de sa femme, puisqu’il n’en p
ouvait entendre la voix. Je résolus de les laisser se tire
r d’affaire comme il leur plairait. Bien que ce fût un pro
cédé d’une lenteur fastidieuse, je finis par apercevoir av
ec joie une lueur de succès : je le crus du moins d’abord.

0290
Le troisième jour, Mrs Linton déverrouilla sa porte et, c
omme elle avait épuisé l’eau de sa cruche et de sa carafe,
elle en demanda d’autre, ainsi qu’un bol de gruau, car el
le se jugeait mourante. Je considérai ces propos comme des
tinés aux oreilles d’Edgar. Je n’en croyais pas un mot, de
sorte que je les gardai pour moi et lui apportai un peu d
e thé et de pain grillé. Elle mangea et but avec avidité,
puis retomba sur son oreiller, les poings serrés et en gém
issant.

– Oh ! je veux mourir, s’écria-t-elle, puisque personne n
e s’intéresse à moi. Je regrette d’avoir pris cela.

Un bon moment après, je l’entendis murmurer :

– Non, je ne veux pas mourir- il en serait heureux- il ne
m’aime pas du tout- je ne lui manquerais pas !

– Désirez-vous quelque chose ? madame, demandai-je, conse
0291rvant toujours mon calme apparent en dépit de son aspe
ct de spectre et de l’étrange exagération de ses manières.

– Que fait cet être apathique ? demanda-t-elle en repouss
ant de son visage épuisé les épaisses boucles emmêlées. Es
t-il tombé en léthargie, ou est-il mort ?

– Ni l’un ni l’autre, répliquai-je, si c’est de Mr Linton
que vous voulez parler. Il se porte assez bien, je pense,
encore que ses études l’occupent plus qu’il ne faudrait.
Il est continuellement au milieu de ses livres, depuis qu’
il n’a plus d’autre société.

Je n’aurais pas parlé de la sorte si j’avais connu son vé
ritable état ; mais je ne pouvais me défaire de l’idée que
sa maladie était en partie jouée.

– Au milieu de ses livres ! s’écria-t-elle, stupéfaite. E
t moi qui suis mourante ! Moi qui suis au bord de la tombe
0292 ! Mon Dieu ! Sait-il comme je suis changée, continua-
t-elle en regardant son image dans une glace suspendue au
mur en face d’elle. Est-ce là Catherine Linton ? Il s’imag
ine que j’ai un accès de dépit, que je joue la comédie, pe
ut-être. Ne pouvez-vous lui faire savoir que c’est terribl
ement sérieux ? Nelly, s’il n’est pas trop tard, dès que j
e saurai ce qu’il pense, je choisirai entre ces deux parti
s : ou bien me laisser mourir sur-le-champ – ce ne serait
pour lui une punition que s’il avait un coeur – ou bien gu
érir et quitter le pays. Me dites-vous la vérité à son suj
et ? Faites attention. Est-il exact que ma vie lui soit si
complètement indifférente ?

– Vraiment, madame, répondis-je, mon maître n’a aucune id
ée de votre état mental ; et certainement il ne craint pas
que vous vous laissiez mourir de faim.

– Vous ne croyez pas ? Ne pouvez-vous lui dire que je le
ferai ? Persuadez-le ? Donnez-lui votre avis personnel : d
ites que vous êtes certaine que je le ferai.
0293
– Non. Vous oubliez, Mrs Linton, que vous avez pris ce so
ir quelque nourriture avec goût, et vous en ressentirez de
main les bons effets.

– Si seulement j’étais sûre que cela le tuerait, interrom
pit-elle, je me tuerais à l’instant ! Ces trois nuits affr
euses- je n’ai pas fermé les paupières- et, oh ! j’ai été
torturée ! j’ai été obsédée, Nelly ! Mais je commence à cr
oire que vous ne m’aimez pas. Comme c’est étrange ! Bien q
ue tous se détestent et se méprisent l’un l’autre, je pens
ais qu’ils ne pouvaient s’empêcher de m’aimer. Et en quelq
ues heures tous sont devenus mes ennemis ; ils le sont dev
enus, j’en suis certaine, ces gens d’ici. Comme il est ter
rible d’affronter la mort, entourée de ces visages de glac
e ! Isabelle, pleine de terreur et de répulsion, effrayée
d’entrer dans la chambre : ce serait si affreux de voir mo
urir Catherine ! Et Edgar, grave, debout à mon côté pour c
ontempler ma fin, puis offrant à Dieu des actions de grâce
pour la paix restaurée à son foyer, et retournant à ses l
0294ivres ! Au nom de tout ce qui a une âme, qu’a-t-il à f
aire de livres, quand je suis en train de mourir ?

L’idée de la résignation philosophique de Mr Linton, que
je lui avais mise dans la tête, lui était insupportable. E
lle s’agita tellement que son égarement fébrile devint de
la folie et qu’elle se mit à déchirer l’oreiller avec ses
dents ; puis, se dressant toute brûlante, elle voulut que
j’ouvrisse la fenêtre. Nous étions au coeur de l’hiver, le
vent soufflait avec force du nord-est, et je m’y opposai.
Les expressions fugitives de son visage et ses sautes d’h
umeur commençaient à m’alarmer terriblement et me remettai
ent en mémoire sa première maladie et les recommandations
qu’avait faites le docteur d’éviter de la contrarier. Une
minute auparavant, elle était dans un état violent ; maint
enant, appuyée sur un bras, et ne paraissant pas prendre g
arde à mon refus de lui obéir, elle semblait trouver une d
istraction puérile à arracher les plumes par les déchirure
s qu’elle venait de faire à son oreiller, et à les ranger
sur son drap suivant leurs différentes espèces : ses idées
0295 avaient pris un autre cours.

– Celle-ci est une plume de dindon, murmurait-elle en se
parlant à soi-même ; celle-ci de canard sauvage ; et celle
-ci de pigeon. Ah ! ils mettent des plumes de pigeon dans
les oreillers- il n’est pas étonnant que je n’aie pu mouri
r ! Il faut que j’aie soin de le jeter à terre quand je me
recoucherai. Et en voilà une de coq de bruyère ; et celle
-là, je la reconnaîtrais entre mille- c’est une plume de v
anneau huppé. Joli oiseau ; il tournoie au-dessus de nos t
êtes au milieu de la lande. Il voulait regagner son nid, c
ar les nuages arrivaient sur les hauteurs et il sentait ve
nir la pluie. Cette plume a été ramassée sur la bruyère, l
‘oiseau n’a pas été abattu. Nous avons vu son nid en hiver
, plein de petits squelettes. Heathcliff y a mis un piège
et les vieux n’osent plus y venir. Je lui ai fait promettr
e après cela de ne plus jamais tuer un vanneau, et il ne l
‘a plus fait. Mais en voilà d’autres : A-t-il tué mes vann
eaux, Nelly ? Y en a-t-il de rouges parmi eux ? Laissez-mo
i voir.
0296
– Quittez cette occupation puérile, interrompis-je. Je lu
i retirai l’oreiller et tournai les trous du côté du matel
as, car elle était en train d’enlever l’intérieur à poigné
es. Couchez-vous et fermez les yeux : vous délirez. En voi
là un gâchis ! Le duvet vole partout comme de la neige.

Je le ramassais de tous côtés.

– Je vois en vous, Nelly, continua-t-elle comme dans un r
êve, une femme âgée : vous avez les cheveux gris et les ép
aules courbées. Ce lit est la grotte des fées sous le roch
er de Penistone, vous ramassez en ce moment leurs flèches
pour en percer nos génisses, et vous prétendez, quand je s
uis près de vous, que ce ne sont que des flocons de laine.
Voilà où vous en serez dans cinquante ans d’ici. Je sais
que vous n’êtes pas ainsi maintenant. Je ne délire pas, vo
us vous trompez, car autrement je croirais que vous êtes r
éellement cette sorcière décharnée et je penserais que je
suis sous le rocher de Penistone. Or j’ai conscience qu’il
0297 fait nuit et qu’il y a sur la table deux bougies qui
font reluire comme du jais l’armoire noire.

– L’armoire noire ? où est-elle ? Vous parlez en dormant.

– Elle est contre le mur, là où elle est toujours. Elle a
un aspect étrange, j’y vois une figure !

– Il n’y a pas d’armoire dans la chambre et il n’y en a j
amais eu. Je me rassis et relevai le rideau du lit de faço
n à pouvoir la surveiller.

– Ne voyez-vous pas cette figure, vous ? demanda-t-elle e
n regardant attentivement dans la glace.

J’eus beau dire, je n’arrivai pas à lui faire comprendre
que c’était la sienne. Je finis par me lever et couvris la
glace avec un châle.

0298 – Elle est toujours là, derrière, poursuivit-elle ave
c anxiété. Elle a bougé. Qui est-ce ? J’espère qu’elle ne
va pas sortir quand vous serez partie ! Oh ! Nelly ! la ch
ambre est hantée ! J’ai peur de rester seule !

Je lui pris la main et la priai de se calmer ; car une sé
rie de tressaillements la secouaient convulsivement et ell
e ne voulait pas détourner de la glace son regard fixe.

– Il n’y a personne ici, insistai-je. C’était vous-même,
Mrs Linton : vous le saviez bien il y a un instant.

– Moi-même, dit-elle en soupirant, et voilà minuit qui so
nne ! C’est vrai, alors ! c’est effrayant !

Ses doigts s’accrochèrent aux draps et les ramenèrent sur
ses yeux. J’essayai de me glisser vers la porte avec l’in
tention d’appeler son mari. Mais je fus rappelée par un cr
i perçant- le châle était tombé du cadre.

0299 – Eh bien ! Qu’y a-t-il ? criai-je. Qui est poltronne
, maintenant ? Eveillez-vous. C’est la glace- le miroir, M
rs Linton ; vous vous y voyez, et j’y suis aussi, à côté d
e vous.

Tremblante et égarée, elle se cramponnait à moi, mais l’h
orreur disparut peu à peu de son visage ; sa pâleur fit pl
ace à une rougeur de honte.

– Oh ! mon Dieu ! je croyais que j’étais chez moi, soupir
a-t-elle. Je croyais que j’étais couchée dans ma chambre à
Hurle-Vent. Je suis faible, c’est pour cela que mon cerve
au s’est troublé et que j’ai poussé des cris sans m’en dou
ter. Ne dites rien ; mais restez avec moi. J’ai peur de m’
endormir : mes rêves m’épouvantent.

– Un bon somme vous ferait du bien, madame ; et j’espère
que les souffrances que vous ressentez en ce moment vous e
mpêcheront de recommencer à essayer de vous laisser mourir
de faim.
0300
– Oh ! si seulement j’étais dans mon lit dans la vieille
maison ! continua-t-elle avec amertume, en se tordant les
mains. Et ce vent qui souffle dans les sapins près de la f
enêtre ! laissez-moi le sentir- il descend tout droit de l
a lande- laissez-moi en recueillir un souffle !

Pour le calmer, j’entr’ouvris la fenêtre pendant quelques
secondes. Une bouffée glaciale fit irruption ; je referma
i et retournai à mon poste. Elle était couchée et tranquil
le à présent, le visage baigné de larmes. L’épuisement phy
sique avait complètement apaisé son ardeur : notre fougueu
se Catherine n’était plus qu’un enfant gémissant.

– Combien de temps y a-t-il que je me suis enfermée ici ?
demanda-t-elle en revenant tout à coup à soi.

– C’était lundi soir, répondis-je, et nous sommes à jeudi
soir, ou plutôt vendredi matin, à présent.

0301 – Quoi ! de la même semaine ? pas plus longtemps que
cela ?

– C’est encore assez longtemps quand on ne vit que d’eau
froide et de mauvaise humeur, observai-je.

– Eh bien ! il me semble qu’il y a un nombre d’heures inf
ini, murmura-t-elle d’un air de doute. Il doit y avoir plu
s longtemps. Je me rappelle que j’étais dans le petit salo
n après leur querelle, qu’Edgar m’a cruellement irritée et
que je me suis enfuie désespérée dans cette chambre. Dès
que j’eus verrouillé la porte, l’obscurité complète m’acca
bla et je tombai sur le plancher. Je n’avais pas pu expliq
uer à Edgar que j’étais bien certaine d’avoir une attaque,
ou de devenir folle furieuse, s’il persistait à m’agacer.
Je n’avais plus d’action sur ma langue ni sur mon cerveau
, et peut-être ne se doutait-il pas de mon agonie : il me
restait à peine assez de sentiment pour essayer de lui éch
apper, à lui et à sa voix. Avant que je fusse suffisamment
remise pour voir et pour entendre, le jour commença de po
0302indre et, Nelly, je vais vous dire ce que je pensais e
t ce qui m’obsédait sans relâche au point que je craignais
pour ma raison. Tandis que j’étais étendue là, la tête co
ntre ce pied de table, mes yeux discernant vaguement le ca
rré gris de la fenêtre, je pensais que j’étais chez moi, e
nfermée dans le lit aux panneaux de chêne, mon coeur souff
rait de quelque grand chagrin, que je n’ai pu me rappeler
en me réveillant. Je réfléchis et m’épuisai à découvrir ce
que ce pouvait être : chose surprenante, les sept dernièr
es années de ma vie étaient effacées de mon esprit ! Je ne
me souvenais pas qu’elles eussent seulement existé. J’éta
is enfant, mon père venait d’être enterré et mon chagrin p
rovenait de la séparation ordonnée par Hindley entre Heath
cliff et moi. Pour la première fois j’étais seule ; et, so
rtant d’un pénible assoupissement après une nuit de larmes
, je levai la main pour écarter les panneaux : ma main fra
ppa le dessus de cette table ! Je la passai sur le tapis,
et alors la mémoire me revint tout d’un coup : mon angoiss
e récente fut noyée dans un paroxysme de désespoir. Je ne
saurais dire pourquoi je me sentais si profondément miséra
0303ble ; j’ai dû être prise d’une folie passagère, car je
ne vois guère de raison. Mais supposez qu’à douze ans j’a
ie été arrachée des Hauts, de mes liens d’enfance et de ce
qui était tout pour moi, comme Heathcliff l’était alors,
pour être transformée subitement en Mrs Linton, la maîtres
se de Thrushcross Grange et la femme d’un étranger ; prosc
rite, exilée par conséquent, de ce qui avait été mon unive
rs- vous pouvez vous faire une idée de l’abîme où j’étais
plongée ! Vous aurez beau secouer la tête, Nelly, vous ave
z aidé à me déranger la cervelle. Vous auriez dû parler à
Edgar, certainement vous l’auriez dû, et l’obliger de me l
aisser tranquille. Oh ! je suis brûlante ! Je voudrais êtr
e dehors ! Je voudrais me retrouver petite fille, à demi s
auvage, intrépide et libre ; riant des injures au lieu de
m’en affoler ! Pourquoi suis-je si changée ? Pourquoi quel
ques mots font-ils bouillonner mon sang avec une violence
infernale ? Je suis sûre que je redeviendrais moi-même si
je me retrouvais dans la bruyère sur ces collines. Rouvrez
la fenêtre toute grande ; laissez-là ouverte ! Vite, pour
quoi ne bougez-vous pas ?
0304
– Parce que je ne veux pas vous faire périr de froid.

– Dites plutôt que vous ne voulez pas me donner une chanc
e de vivre, reprit-elle d’un air morne. Mais, après tout,
je ne suis pas encore impotente ; je l’ouvrirai moi-même.

Et, se glissant hors de son lit avant que je pusse l’en e
mpêcher, elle traversa la chambre à pas très incertains, r
ejeta en arrière les battants de la fenêtre et se pencha d
ehors, sans souci de l’air glacial qui tombait sur ses épa
ules comme une lame de couteau. Je la suppliai de se retir
er et, à la fin, j’essayai de l’y contraindre. Mais je rec
onnus bientôt que la force que lui donnait le délire surpa
ssait de beaucoup la mienne (elle avait le délire, je m’en
convainquis par la suite de ses actes et de ses divagatio
ns). Il n’y avait pas de lune et en bas tout était plongé
dans une brume obscure. Pas une lumière ne brillait dans u
ne maison, près ou loin- toutes étaient éteintes depuis lo
0305ngtemps ; et celles de Hurle-Vent n’étaient jamais vis
ibles. Pourtant elle affirmait qu’elle en apercevait les l
ueurs.

– Regardez ! s’écria-t-elle vivement, voilà ma chambre, a
vec une chandelle dedans, l’arbre qui se balance devant, e
t une autre chandelle dans la mansarde de Joseph. Joseph v
eille tard, n’est-ce pas ? Il attend que je rentre pour po
uvoir fermer la barrière. Bon, il attendra encore un peu.
C’est un voyage pénible, et j’ai le coeur bien triste pour
l’entreprendre ; puis il faut passer par le cimetière de
Gimmerton, dans le trajet ! Nous avons souvent bravé ensem
ble ses revenants et nous nous sommes défiés l’un l’autre
de rester au milieu des tombes et de les sommer d’apparaît
re. Mais, Heathcliff, si je vous en défie maintenant, vous
y hasarderez-vous ? Si vous l’osez, je vous garderai avec
moi. Je ne veux pas reposer là toute seule. On peut m’ent
errer à douze pieds de profondeur et abattre l’église sur
moi, je n’aurai pas de repos que vous ne soyez avec moi. N
on, jamais !
0306
Elle s’arrêta, puis reprit avec un étrange sourire :

– Il réfléchit- il préférerait de me voir venir à lui. Tr
ouvez le moyen, alors ! Pas par le cimetière. Que vous ête
s lent ! Soyez content, vous m’avez toujours suivie.

Comprenant qu’il était vain de lutter contre son insanité
, je cherchais comment je pourrais atteindre quelque chose
pour l’envelopper, sans la lâcher (car je ne pouvais la l
aisser seule près de la fenêtre ouverte), quand, à ma cons
ternation, j’entendis tourner la poignée de la porte et Mr
Linton entra. Il venait de quitter la bibliothèque ; en p
assant par le couloir, il avait entendu le bruit de nos vo
ix et la curiosité, la crainte peut-être, l’avait incité à
venir voir ce que cela signifiait, à cette heure tardive.

– Oh ! monsieur ! m’écriai-je en arrêtant l’exclamation q
ui montait à ses lèvres devant le spectacle qui s’offrait
0307à lui et au contact de l’atmosphère glaciale de la cha
mbre, ma pauvre maîtresse est malade et elle m’échappe com
plètement. Je ne puis en venir à bout ; je vous en prie, v
enez la persuader de se remettre au lit. Oubliez votre col
ère, car il est difficile de lui faire faire autre chose q
ue ce qu’elle veut.

– Catherine malade ? dit-il en se précipitant vers nous.
Fermez la fenêtre, Hélène ! Catherine pourquoi-

Il s’arrêta. L’air hagard de Mrs Linton le frappa de muti
sme et il ne put que nous regarder tour à tour avec horreu
r et stupéfaction.

– Elle est restée ici à s’agiter, repris-je, ne mangeant
presque rien et sans jamais se plaindre. Elle n’a voulu la
isser entrer personne jusqu’à ce soir, et c’est ainsi que
nous n’avons pas pu vous informer de son état, puisque nou
s ne le connaissions pas nous-mêmes. Mais ce n’est rien.

0308 Je sentis que je donnais mes explications avec gauche
rie. Le maître fronça le sourcil :

– Ce n’est rien, n’est-ce pas, Hélène Dean ? dit-il d’un
ton sévère. Il faudra que vous me rendiez compte plus clai
rement de l’ignorance où vous m’avez tenu de ceci !

Il prit sa femme dans ses bras et la considéra avec angoi
sse. D’abord elle ne parut pas le reconnaître : il était i
nvisible à ses yeux égarés. Son délire, cependant, n’était
pas fixé sur un objet unique ; s’étant arrachée à la cont
emplation de l’obscurité du dehors, elle concentra graduel
lement son attention sur Edgar et découvrit que c’était lu
i qui la tenait.

– Ah ! vous voici donc, n’est-ce pas, Edgar Linton ? dit-
elle avec une animation courroucée. Vous êtes un de ces êt
res qu’on trouve toujours quand on en a le moins besoin, e
t qu’on ne trouve jamais quand on en a besoin ! Je suppose
que nous allons avoir un déluge de lamentations maintenan
0309t- je le vois venir- mais rien ne pourra m’éloigner de
mon étroite demeure de là-bas ; mon lieu de repos, où je
parviendrai avant que le printemps soit passé ! C’est là q
u’il se trouve : non pas avec les Linton, vous entendez, s
ous le toit de la chapelle, mais en plein air, avec une pi
erre tombale, et vous verrez s’il vous plaît d’aller les r
ejoindre ou de venir à moi !

– Catherine, qu’avez-vous fait ? commença le maître. Ne s
uis-je plus rien pour vous ? Est-ce que vous aimez ce misé
rable Heath-

– Taisez-vous, s’écria Mrs Linton. Taisez-vous à l’instan
t. Prononcez ce nom et je termine tout sur-le-champ en me
jetant par la fenêtre. Vous pouvez être maître de ce que v
ous touchez en ce moment ; mais mon âme sera au sommet de
cette colline avant que vous portiez la main sur moi une a
utre fois. Je n’ai pas besoin de vous, Edgar : je n’ai plu
s besoin de vous. Retournez à vos livres. Je suis heureuse
que vous ayez une consolation, car tout ce que vous possé
0310diez en moi a disparu.

– Son esprit divague, monsieur, interrompis-je. Elle a pa
ssé toute la soirée à dire des folies ; mais laissez-la re
poser, avec des soins convenables, et elle se remettra. Dé
sormais nous devrons faire attention avant de la contrarie
r.

– Je n’ai que faire de vos conseils, répondit Mr Linton.
Vous connaissiez la nature de votre maîtresse et vous m’av
ez encouragé à l’exaspérer. Et ne pas m’avoir laissé soupç
onner l’état où elle se trouvait depuis trois jours ! Quel
manque de coeur ! Des mois de maladie ne pourraient produ
ire un tel changement !

Je commençai à me défendre, jugeant trop dur d’être blâmé
e pour l’entêtement pervers d’une autre.

– Je savais que la nature de Mrs Linton était obstinée et
impérieuse, m’écriai-je, mais je ne savais pas que vous v
0311ouliez encourager son caractère violent. Je ne savais
pas que, pour lui faire plaisir, je devais fermer les yeux
quand Mr Heathcliff venait. J’ai rempli le devoir d’une f
idèle servante en vous avertissant, et voilà ce qu’une fid
èle servante reçoit comme gages ! Soit, cela m’apprendra à
me méfier la prochaine fois. La prochaine fois, vous pour
rez vous procurer vos informations vous-même !

– La prochaine fois que vous me ferez des contes, vous qu
itterez mon service, Hélène Dean.

– Vous préféreriez n’en rien savoir, sans doute, Mr Linto
n ? Vous autorisez Heathcliff à venir faire la cour à Miss
et à profiter de chaque occasion que peuvent offrir vos a
bsences pour empoisonner contre vous l’esprit de ma maître
sse ?

Si troublée que fût Catherine, sa pensée était assez aler
te pour saisir notre conversation.

0312 – Ah ! Nelly m’a trahie ! s’écria-t-elle avec passion
. Nelly est mon ennemie cachée. Sorcière que vous êtes ! A
insi vous cherchez des flèches de fées pour nous blesser !
Lâchez-moi, je vais l’en faire repentir ! Je lui ferai hu
rler sa rétractation.

Une rage de folle brillait dans ses yeux. Elle se débatta
it désespérément pour se dégager des bras de Linton. Je n’
avais pas envie d’attendre la suite et, me décidant à alle
r chercher l’aide d’un médecin sous ma propre responsabili
té, je quittai la chambre.

En passant dans le jardin pour gagner la route, à un endr
oit où un crochet d’attache est fixé dans le mur, je vis q
uelque chose de blanc qui s’agitait d’une façon irrégulièr
e, évidemment sous une influence autre que celle du vent.
Malgré ma hâte, je m’arrêtai pour examiner ce que c’était,
afin de ne pas laisser par la suite se former dans mon im
agination la conviction que j’avais passé à côté d’une cré
ature de l’autre monde. Grandes furent ma surprise et ma p
0313erplexité en découvrant, au toucher plus qu’à la vue,
la chienne épagneul de Miss Isabelle, Fanny, suspendue par
un mouchoir et sur le point d’étouffer. Je rendis bien vi
te la liberté à la pauvre bête et la déposai dans le jardi
n. Je l’avais vue suivre en haut sa maîtresse quand celle-
ci était allée se coucher ; je me demandais comment elle p
ouvait être ressortie et se trouver là, et quelle était la
personne mal intentionnée qui lui avait infligé ce traite
ment. Tandis que je défaisais le noeud qui entourait le cr
ochet, il me sembla entendre à plusieurs reprises le bruit
des sabots d’un cheval galopant à quelque distance. Mais
j’avais tant de sujets de réflexions qu’à peine accordai-j
e une pensée à cet incident, encore qu’en cet endroit, à d
eux heures du matin, ce son fût étrange.

Mr Kenneth, par bonheur, sortait précisément de chez lui
pour aller voir un malade dans le village quand j’arrivai
dans la rue ; le rapport que je lui fis de la maladie de C
atherine le décida à revenir avec moi sur-le-champ. C’étai
t un homme franc et rude. Il ne fit pas scrupule d’exprime
0314r ses doutes de la voir survivre à cette seconde attaq
ue, si elle ne se montrait pas plus docile à ses instructi
ons qu’elle ne l’avait été jusqu’à présent.

– Nelly Dean, dit-il, je ne puis m’empêcher de penser qu’
il y a là une cause qui m’échappe. Que s’est-il passé à la
Grange ? De singulières rumeurs ont couru par ici. Une fi
lle forte et courageuse comme Catherine ne tombe pas malad
e à propos de rien ; non, cela n’arrive pas à des personne
s comme elle. Il faut quelque chose de sérieux pour déterm
iner, dans ces organisations-là, des fièvres ou d’autres m
anifestations semblables. Comment cela a-t-il commencé ?

– Le maître vous mettra au courant. Mais vous connaissez
le tempérament violent des Earnshaw, et Mrs Linton le poss
ède au plus haut point. Ce que je puis dire, c’est que cel
a a débuté par une querelle. Elle a été frappée d’une sort
e d’attaque au cours d’un accès de colère. C’est ce qu’ell
e raconte, du moins ; car elle s’est enfuie au plus fort d
e cet accès et s’est enfermée. Ensuite, elle a refusé de m
0315anger et maintenant elle est alternativement dans le d
élire ou dans un demi-rêve. Elle reconnaît les gens qui l’
entourent, mais elle a l’esprit plein d’idées étranges et
d’illusions.

– Mr Linton va être bien affecté ? observa Kenneth sur un
ton interrogateur.

– Affecté ? Son coeur se briserait s’il arrivait quelque
chose ! Ne l’alarmez pas plus qu’il n’est nécessaire.

– Bon, je lui avais dit de prendre garde. Il a négligé me
s avertissements, il faut bien qu’il en subisse les conséq
uences. N’a-t-il pas été intime avec Mr Heathcliff depuis
quelque temps ?

– Heathcliff fait de fréquentes visites à la Grange, mais
bien plutôt en s’autorisant de ce que la maîtresse l’a co
nnu lorsqu’il était enfant qu’à cause du goût que pourrait
avoir le maître pour sa société. A présent, il est dispen
0316sé de prendre la peine de venir, en raison de certaine
s aspirations présomptueuses qu’il a manifestées à l’égard
de Miss Linton. Je ne crois guère qu’on le reçoive encore
.

– Et Miss Linton lui a-t-elle tourné le dos ? questionna
encore le docteur.

– Je ne suis pas dans sa confidence, répliquai-je, peu dé
sireuse de continuer sur ce terrain.

– Non, c’est une personne renfermée, remarqua-t-il en sec
ouant la tête. Elle ne prend conseil que d’elle-même. Mais
c’est une vraie petite écervelée. Je tiens de bonne sourc
e que la nuit dernière (et c’était une jolie nuit) ! Heath
cliff et elle se sont promenés dans la plantation derrière
votre maison pendant plus de deux heures ; il la pressait
de ne pas rentrer, mais de monter sur son cheval et de s’
enfuir avec lui. Mon informateur rapporte qu’elle n’a pu s
e débarrasser de lui qu’en s’engageant sur l’honneur à êtr
0317e prête lors de leur prochaine rencontre. Quand doit a
voir lieu cette rencontre, c’est ce qu’on n’a pu entendre
; mais engagez vivement Mr Linton à ouvrir l’oeil.

Ces nouvelles me fournissaient un autre sujet d’alarmes.
Je devançai Kenneth et courus pendant la plus grande parti
e de mon trajet de retour. La petite chienne aboyait toujo
urs dans le jardin. Je perdis une minute pour lui ouvrir l
a barrière mais, au lieu de se diriger vers la porte de la
maison, elle se mit à courir çà et là, reniflant l’herbe,
et elle se serait échappée sur la route si je ne l’eusse
saisie et emportée avec moi. Quand je fus montée dans la c
hambre d’Isabelle, mes soupçons se confirmèrent : elle éta
it vide. Si j’étais venue quelques heures plus tôt, la nou
velle de la maladie de Mrs Linton aurait pu prévenir sa dé
marche inconsidérée. Mais que faire maintenant ? Il n’y av
ait possibilité de les rattraper qu’en se mettant sur-le-c
hamp à leur poursuite. Ce n’est pas moi, pourtant, qui pou
vais courir après eux, et je n’osais pas réveiller et mett
re en émoi toute la maison ; bien moins encore révéler cet
0318te fuite à mon maître, absorbé qu’il était dans son pr
ésent malheur et sans courage de reste pour ce nouveau cha
grin. Je ne vis rien d’autre à faire que de me taire et de
laisser les choses suivre leur cours. Kenneth étant arriv
é, j’allai l’annoncer avec une contenance mal assurée. Cat
herine dormait d’un sommeil troublé ; son mari avait réuss
i à apaiser son accès de frénésie ; il était penché sur l’
oreiller, épiant toutes les nuances et tous les changement
s de la pénible expression de ses traits.

Le docteur, après avoir examiné le cas, lui exprima l’esp
oir d’une issue favorable, si nous pouvions maintenir auto
ur d’elle un calme parfait et constant. A moi, il révéla q
ue le danger qui menaçait n’était pas tant la mort que l’a
liénation mentale permanente.

Je ne fermai pas l’oeil cette nuit-là, non plus que Mr Li
nton ; nous ne nous couchâmes même pas. Longtemps avant l’
heure habituelle, les domestiques étaient tous levés, circ
ulant dans la maison d’un pas furtif et échangeant leurs r
0319éflexions à voix basse quand ils se rencontraient l’un
l’autre au cours de leurs travaux. Tout le monde était en
mouvement, sauf Miss Isabelle. On remarqua bientôt qu’ell
e avait le sommeil bien profond. Son frère, également, dem
anda si elle était levée ; il paraissait impatient de la v
oir apparaître, et blessé qu’elle se montrât si peu inquiè
te de sa belle-soeur. Je tremblais qu’il ne m’envoyât la c
hercher ; mais j’échappai à la peine d’être la première à
annoncer sa fuite. Une des servantes, fille étourdie, qui
avait été faire une course matinale à Gimmerton, arriva en
haut de l’escalier, hors d’haleine, bouche bée, et se pré
cipita dans la chambre en s’écriant :

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Que va-t-il arriver encore ?
Maître, maître, notre jeune demoiselle-

– Pas tant de vacarme ! criai-je vivement, furieuse de sa
bruyante démonstration.

– Parlez plus bas, Marie- qu’y a-t-il ? dit Mr Linton. Qu
0320‘est-il arrivé à votre jeune demoiselle ?

– Elle est partie, elle est partie ! Ce Heathcliff s’est
enfui avec elle ! dit la fille en haletant.

– Ce n’est pas vrai ! s’écria Linton en se levant avec ag
itation. C’est impossible ; comment cette idée vous est-el
le entrée dans la tête ? Hélène Dean, allez la chercher. C
‘est incroyable ; c’est impossible.

Tout en parlant, il conduisait la servante vers la porte,
puis il lui demanda de nouveau de lui faire savoir les ra
isons d’une telle assertion.

– Eh bien ! j’ai rencontré sur la route un garçon qui vie
nt chercher du lait ici, balbutia-t-elle, et il m’a demand
é si nous n’étions pas dans l’inquiétude à la Grange. Je p
ensais qu’il voulait parler de la maladie de madame, et je
répondis que si. Alors il me dit : « On s’est mis à leur
poursuite, je pense ? » Je le regardai avec surprise. Il v
0321it que je ne savais rien et il me raconta comment un m
onsieur et une dame s’étaient arrêtés chez un forgeron pou
r faire remettre un fer à un cheval, à deux milles de Gimm
erton, peu après minuit, et comment la fille du forgeron s
‘était levée pour voir qui c’était : elle les avait reconn
us aussitôt tous les deux. Elle vit l’homme – c’était Heat
hcliff, elle en était certaine : personne ne peut le confo
ndre avec un autre, du reste – mettre en paiement un souve
rain dans la main de son père. La dame avait son manteau s
ur la figure. Mais elle demanda une gorgée d’eau et, penda
nt qu’elle buvait, le manteau retomba et laissa voir très
distinctement ses traits. Heathcliff tenait les rênes des
deux montures quand ils partirent ; ils tournèrent le dos
au village et s’éloignèrent aussi vite que le mauvais état
des routes le leur permettait. La jeune fille ne dit rien
à son père, mais elle a raconté l’histoire dans tout Gimm
erton ce matin.

Pour la forme, je courus à la chambre d’Isabelle et y jet
ai un coup d’oeil ; en revenant, je confirmai les dires de
0322 la servante. Mr Linton avait repris sa place près du
lit ; à ma rentrée, il leva les yeux, comprit la significa
tion de mon air désolé, et les baissa de nouveau sans donn
er un ordre ni prononcer un mot.

– Allons-nous essayer quelque chose pour la rattraper et
la ramener ? demandai-je. Que pourrions-nous faire ?

– Elle est partie de son plein gré, répondit le maître ;
elle avait le droit de partir si bon lui semblait. Ne m’im
portunez plus à son sujet. Elle n’est plus ma soeur que de
nom, désormais ; non que je la désavoue, mais parce qu’el
le m’a désavoué.

Ce fut tout ce qu’il dit à ce propos. Il ne se livra par
la suite à aucune investigation et ne fit aucune allusion
à elle, sauf pour m’enjoindre d’envoyer ce qui lui apparte
nait dans la maison à sa nouvelle demeure, où qu’elle fût,
dès que je la connaîtrais.

0323CHAPITRE XIII

Les fugitifs restèrent absents deux mois. Durant ces deux
mois, Mrs Linton traversa la crise la plus dangereuse de
ce qu’on appelait une fièvre cérébrale, et en triompha. Ja
mais mère n’eût pu entourer son enfant unique de soins plu
s dévoués que ceux qu’Edgar lui prodigua. Jour et nuit, il
veillait, et endurait patiemment tous les tourments que p
euvent infliger des nerfs irritables et une raison ébranlé
e. Bien que Kenneth fît observer que ce qu’il arrachait à
la tombe ne récompenserait son dévouement qu’en devenant p
ar la suite la source d’une constante anxiété – en fait, q
u’il sacrifiait sa santé et ses forces pour conserver une
simple ruine humaine – sa reconnaissance et sa joie ne con
nurent pas de bornes quand la vie de Catherine fut déclaré
e hors de danger. Il restait assis à côté d’elle pendant d
es heures, à épier le retour graduel de sa santé physique
et à nourrir ses trop ardents espoirs de l’illusion que so
n esprit aussi retrouverait son juste équilibre, que bient
ôt elle redeviendrait tout à fait elle-même.
0324
Ce fut au début du mois de mars suivant qu’elle sortit po
ur la première fois de sa chambre. Mr Linton avait mis le
matin sur son oreiller une poignée de crocus dorés. Son re
gard, depuis longtemps déshabitué de tout objet gracieux,
tomba sur eux quand elle s’éveilla. Elle parut ravie et le
s ramassa avec empressement.

– A Hurle-Vent, ce sont les premières fleurs, s’écria-t-e
lle. Elles me rappellent les douces brises du dégel, les c
hauds rayons du soleil et la neige presque fondue. Edgar,
le vent ne vient-il pas du sud et la neige n’a-t-elle pas
à peu près complètement disparu ?

– La neige a tout à fait disparu ici, ma chérie, répondit
son mari, et je ne vois que deux taches blanches sur tout
e l’étendue de la lande. Le ciel est bleu, les alouettes c
hantent et les ruisseaux coulent à pleins bords. Catherine
, au printemps dernier, à pareille époque, j’aspirais à vo
us avoir sous ce toit. Maintenant, je voudrais vous voir à
0325 un mille ou deux d’ici, sur ces collines ; l’air y es
t si doux que je suis sûr qu’il vous guérirait.

– Je n’irai plus jamais là-bas qu’une seule fois, dit l’i
nvalide ; alors vous me quitterez et j’y resterai pour tou
jours. Au printemps prochain, vous aspirerez encore à m’av
oir sous ce toit, vous tournerez la vue en arrière et vous
songerez que vous étiez heureux aujourd’hui.

Linton lui prodigua les plus tendres caresses et essaya d
e la réconforter par les paroles les plus affectueuses ; m
ais elle regardait distraitement les fleurs, laissant sans
y prendre garde les larmes s’accumuler dans ses cils et r
uisseler sur ses joues. Nous savions qu’elle était réellem
ent mieux ; en conséquence nous jugeâmes que son abattemen
t était dû en grande partie à sa longue réclusion dans un
même endroit et qu’un changement de milieu pourrait la sou
lager notablement. Mon maître me dit d’allumer le feu dans
le petit salon déserté depuis plusieurs semaines et d’y i
nstaller une bergère au soleil près de la fenêtre. Puis il
0326 la descendit, et elle resta longtemps à jouir de la b
ienfaisante chaleur, ranimée, comme nous nous y attendions
, par la vue des objets qui l’environnaient : objets qui,
qui, bien que familiers, n’étaient pas associés aux lugubr
es souvenirs attachés à son odieuse chambre de malade. Ver
s le soir, elle parut très épuisée ; pourtant aucun argume
nt ne parvint à la persuader de retourner dans cette derni
ère pièce, et je dus lui faire un lit sur le sofa du petit
salon, en attendant qu’on ait pu lui installer une autre
chambre. Pour lui épargner la fatigue de monter et de desc
endre l’escalier, nous préparâmes celle-ci, où vous êtes à
présent, au même étage que le petit salon ; et bientôt el
le fut assez forte pour aller de l’une à l’autre, appuyée
au bras d’Edgar. Ah ! me disais-je, elle devrait se rétabl
ir, soignée comme elle l’est. Et il y avait une double rai
son de le souhaiter, car de son existence en dépendait une
autre : nous nourrissions l’espoir que, dans peu de temps
, la naissance d’un héritier réjouirait le coeur de Mr Lin
ton et soustrairait ses biens à la griffe d’un étranger.

0327 Je dois relater qu’Isabelle adressa à son frère, quel
que six semaines après son départ, un court billet annonça
nt son mariage avec Heathcliff. Ce billet semblait sec et
froid ; mais à la fin était griffonnée au crayon une confu
se excuse, et la prière d’un bon souvenir et d’une réconci
liation, si sa conduite l’avait offensé. Elle ajoutait qu’
elle n’avait pu agir autrement et que, maintenant que c’ét
ait fait, c’était irrémédiable. Linton ne lui répondit pas
, je crois. Une quinzaine plus tard, je reçus une longue l
ettre qui me sembla étrange, de la part d’une jeune mariée
qui venait à peine de terminer sa lune de miel. Je vais v
ous la lire, car je l’ai gardée. Toutes les reliques des m
orts sont précieuses, quand on faisait cas d’eux de leur v
ivant.

Chère Hélène,

Je suis arrivée hier soir à Hurle-Vent et j’y ai appris p
our la première fois que Catherine avait été et est encore
0328 très malade. Je suppose que je ne dois pas lui écrire
, et mon frère est trop fâché ou trop désolé pour répondre
au billet que je lui ai envoyé. Pourtant, il faut que j’é
crive à quelqu’un et je n’ai pas d’autre choix que de m’ad
resser à vous.

Dites à Edgar que je donnerais tout au monde pour le revo
ir, que mon coeur est revenu à Thrushcross Grange vingt-qu
atre heures après que j’en fus partie, et qu’il y est en c
e moment, plein de tendresse pour lui et pour Catherine. J
e ne peux cependant l’y suivre (ces mots sont soulignés) ;
qu’ils ne m’attendent pas et qu’ils tirent de ma conduite
les conclusions qu’ils voudront, pourvu toutefois qu’ils
ne mettent rien au compte d’une faiblesse de volonté ou d’
un manque d’affection.

Le reste de cette lettre est pour vous seule. J’ai deux q
uestions à vous faire. La première est celle-ci : comment
êtes-vous arrivée à conserver la sociabilité qui est dans
la nature humaine quand vous demeuriez ici ? Je ne puis dé
0329couvrir en moi aucun sentiment commun avec les êtres q
ui m’entourent.

La deuxième question m’intéresse particulièrement. La voi
ci : Mr Heathcliff est-il un homme ? Si oui, est-il fou ?
Si non, est-ce un démon ? Je ne vous dirai pas les raisons
que j’ai de faire cette demande. Mais je vous supplie de
m’expliquer si vous le pouvez, quel être j’ai épousé, quan
d vous viendrez me voir, et il faut que vous veniez, Hélèn
e, très prochainement. N’écrivez pas, mais venez et apport
ez-moi quelque chose d’Edgar.

Maintenant, il faut que je vous dise comment j’ai été reç
ue dans ma nouvelle demeure, car j’imagine que c’est ainsi
que je dois considérer les Hauts. C’est pour m’amuser que
je m’arrête à des sujets tels que le manque de commodités
matérielles ; ils n’ont jamais occupé ma pensée, sauf au
moment précis où j’en souffre. Je rirais et danserais de j
oie si je découvrais que ces privations sont toutes mes mi
sères et que le reste n’est qu’un rêve fantastique !
0330
Le soleil se couchait derrière la Grange quand nous débou
châmes sur la lande ; je jugeai par conséquent qu’il pouva
it être six heures. Mon compagnon s’arrêta une demi-heure
pour inspecter de son mieux le parc, les jardins et, proba
blement, la maison elle-même, de sorte qu’il faisait nuit
quand nous mîmes pied à terre dans la cour pavée de la fer
me. Votre vieux camarade Joseph sortit pour nous recevoir
à la lueur d’une chandelle, avec une courtoisie qui faisai
t honneur à sa réputation. Il commença par élever la lumiè
re à hauteur de ma figure, loucha d’un air mauvais, avança
la lèvre inférieure et fit demi-tour. Puis il prit les de
ux chevaux et les conduisit à l’écurie ; il revint ensuite
fermer la barrière extérieure, comme si nous vivions dans
un château-fort du temps jadis.

Heathcliff s’arrêta pour lui parler et j’entrai dans la c
uisine, un trou noir et sale ; je crois que vous ne la rec
onnaîtriez pas, tant elle est changée depuis le temps où c
‘était votre domaine. Près du feu se tenait un enfant, à l
0331‘air canaille, fortement charpenté et malproprement vê
tu ; il y avait dans ses yeux et dans sa bouche une expres
sion qui rappelait Catherine.

– C’est le neveu par alliance d’Edgar, me dis-je, le mien
en quelque sorte ; il faut que je lui donne la main et- o
ui- il faut que je l’embrasse. Il est bien d’établir la bo
nne entente dès le début.

Je m’approchai et, essayant de prendre sa grosse patte, j
e lui dis :

– Comment vas-tu, mon chéri ?

Il me répondit dans un jargon que je ne comprenais pas. J
e fis une nouvelle tentative pour poursuivre la conversati
on.

– Serons-nous amis, toi et moi, Hareton ?

0332 Un juron et une menace de lâcher Throttler sur moi si
je ne « décampais » pas furent le seul fruit de ma persév
érance.

– Hé ! Throttler, mon gaillard ! murmura le petit drôle e
n faisant sortir du repaire qu’il occupait dans un coin un
bouledogue à demi sauvage.

– Maintenant, veux-tu t’en aller ? me demanda-t-il avec a
utorité.

Le souci de ma sécurité m’obligea d’obéir ; je repassai l
e seuil pour attendre l’entrée des autres. Mr Heathcliff é
tait toujours invisible. Joseph, que je suivis à l’écurie
et que je priai de m’accompagner dans la maison, me regard
a d’un air stupide, marmotta entre ses dents, tordit son n
ez et répondit :

– Doucement ! doucement ! doucement ! Jamais chrétien a-t
-y entendu quéqu’chose d’pareil ? Vous mangez vos mots, vo
0333us l’s avalez ! Comment que j’pourrions d’viner c’que
vous dites ?

– Je dis que je désire que vous veniez avec moi dans la m
aison ! criai-je, croyant qu’il était sourd et néanmoins t
rès dégoûtée de sa grossièreté.

– Que nenni ! J’ons quéqu’chose d’aut’à faire, répliqua-t
-il.

Et il continua son ouvrage, sans cesser de remuer ses jou
es creuses, en examinant avec un mépris suprême mon costum
e et ma mine – l’un beaucoup trop élégant, mais l’autre, j
‘en suis sûre, triste à souhait.

Je fis le tour de la cour, franchis une petite barrière e
t arrivai à une autre porte où je pris la liberté de frapp
er, dans l’espoir que quelque domestique un peu plus poli
se montrerait. Au bout d’un moment la porte fut ouverte pa
r un homme de haute taille, maigre, sans cravate et d’aill
0334eurs extrêmement mal tenu. Ses traits étaient noyés da
ns une masse de cheveux hirsutes qui lui pendaient sur les
épaules ; et ses yeux, eux aussi, ressemblaient à ceux du
fantôme de Catherine dont toute la beauté serait anéantie
.

– Que faites-vous ici ? demanda-t-il d’un ton farouche. Q
ui êtes-vous ?

– Mon nom était Isabelle Linton, répondis-je. Vous m’avez
déjà vue, monsieur. J’ai épousé récemment Mr Heathcliff e
t il m’a amenée ici- avec votre agrément, je suppose.

– Il est revenu, alors ? interrogea l’ermite en lançant d
es regards de loup affamé.

– Oui- nous venons d’arriver. Mais il m’a laissée à la po
rte de la cuisine ; quand j’ai voulu entrer, votre petit g
arçon s’est mis à faire la sentinelle en faction et, avec
l’aide d’un bouledogue, m’a fait reculer tout effrayée.
0335
– Le damné coquin a bien fait de tenir sa parole ! gromme
la mon futur hôte en scrutant les ténèbres derrière moi po
ur y découvrir Heathcliff ; puis il se livra à un soliloqu
e d’imprécations et de menaces sur ce qu’il aurait fait si
le « démon » l’avait trompé.

Je me repentais d’avoir essayé cette seconde entrée et j’
avais envie de m’échapper avant qu’il eût terminé ses malé
dictions ; mais je n’avais pas encore pu mettre ce projet
à exécution qu’il m’ordonna d’entrer, ferma et reverrouill
a la porte. Il y avait un grand feu, et c’était la seule l
umière dans la vaste pièce dont le sol avait pris une tein
te uniformément grise ; les plats d’étain autrefois si bri
llants, qui attiraient mon regard quand j’étais petite fil
le, avaient la même nuance sombre due à la saleté et à la
poussière. Je demandai si je pouvais appeler la servante e
t me faire conduire à une chambre à coucher. Mr Earnshaw n
e daigna pas me répondre. Il arpentait la salle, les mains
dans les poches, paraissant avoir tout à fait oublié ma p
0336résence. Je le voyais si profondément absorbé et son a
spect général était empreint d’une telle misanthropie que
je n’osai le déranger en renouvelant ma question.

Vous ne serez pas surprise, Hélène, que je me sois sentie
particulièrement abattue, assise à ce foyer inhospitalier
, dans une compagnie pire que la solitude et songeant qu’à
quatre milles de là était ma charmante demeure, où se tro
uvaient les seuls êtres que j’aime sur la terre. L’Atlanti
que ne nous aurait pas mieux séparés que ces quatre milles
: je ne pouvais les franchir ! Je me demandais vers qui m
e tourner pour trouver un réconfort. Puis – ayez soin de n
‘en rien dire à Edgar ni à Catherine – un autre chagrin do
minait toutes mes peines du moment : le désespoir de ne tr
ouver personne qui pût ou voulût être mon allié contre Hea
thcliff. J’avais cherché presque avec joie un refuge à Hur
le-Vent, parce qu’ainsi j’étais dispensée de vivre seule a
vec lui ; mais il connaissait les gens chez qui nous venio
ns et ne craignait pas leur intervention.

0337 Je restai longtemps assise à méditer tristement. L’ho
rloge sonna huit heures, puis neuf heures ; mon compagnon
continuait à marcher de long en large, la tête inclinée su
r la poitrine, dans le plus complet mutisme, sauf les grog
nements ou les violentes exclamations qui s’échappaient de
temps à autre de ses lèvres. J’écoutais, dans l’espoir de
découvrir une voix de femme dans la maison, et me laissai
s assaillir, en attendant, par de cruels regrets et de lug
ubres prévisions, qui, à la fin, m’arrachèrent des soupirs
et des pleurs que je ne pus réprimer. Je ne m’aperçus que
ma douleur était si manifeste que quand Earnshaw, dans sa
lente promenade, s’arrêta en face de moi et me jeta un re
gard de surprise. Profitant de l’attention qu’il m’accorda
it à nouveau, je m’écriai :

– Je suis fatiguée de mon voyage et voudrais aller me cou
cher. Où est la servante ? Conduisez-moi à elle, puisqu’el
le ne vient pas.

– Il n’y en a pas. Il faudra que vous fassiez votre servi
0338ce vous-même.

– Où dois-je coucher, alors ? sanglotai-je. J’avais perdu
tout amour-propre, accablée que j’étais de fatigue et de
misère.

– Joseph vous montrera la chambre de Heathcliff. Ouvrez c
ette porte- il est là.

J’allais obéir, mais il m’arrêta tout à coup et ajouta su
r le ton le plus singulier :

– Ayez l’obligeance de tourner votre clef et de tirer vot
re verrou- n’y manquez pas !

– Bien, dis-je. Mais pourquoi, Mr Earnshaw ?

Je n’aimais pas beaucoup l’idée de m’enfermer volontairem
ent avec Heathcliff.

0339 – Regardez, répondit-il en tirant de son gilet un pis
tolet de fabrication curieuse, avec un couteau à ressort à
deux tranchants fixé au canon. Voilà une grande tentation
pour un homme au désespoir, n’est-il pas vrai ? Je ne pui
s m’empêcher de monter toutes les nuits avec cette arme et
d’essayer d’entrer chez lui. Si jamais je trouve sa porte
ouverte, il est perdu ! Je n’y manque pas une fois, même
si une minute avant je me suis remémoré mille raisons qui
devraient me retenir. Il faut que ce soit quelque démon qu
i me pousse à déjouer mes propres desseins en le tuant. Co
mbattez ce démon pour l’amour de lui aussi longtemps que v
ous pourrez : quand l’heure sera venue, tous les anges du
ciel ne le sauveraient pas !

Je considérai l’arme avec attention. Une idée affreuse me
frappa : quelle ne serait pas ma puissance, si je posséda
is un semblable instrument ! Je le lui pris des mains et t
ouchai la lame. Il parut surpris de l’expression qui passa
sur mon visage pendant une brève seconde : ce n’était pas
de l’horreur, c’était de la convoitise. Il m’arracha le p
0340istolet jalousement, ferma le couteau et replaça le to
ut dans la poche où il était caché.

– Il m’est indifférent que vous le lui disiez, reprit-il.
Mettez le sur ses gardes et veillez sur lui. Je vois que
vous savez en quels termes nous sommes : le danger qu’il c
ourt ne vous étonne pas.

– Que vous a fait Heathcliff ? demandai-je. Quels torts a
-t-il eus envers vous, qui justifient cette haine effrayan
te ? Ne serait-il pas plus sage de le prier de quitter la
maison ?

– Non ! tonna Earnshaw. S’il fait mine de partir, c’est u
n homme mort. Persuadez-le d’essayer et vous commettrez un
meurtre. Faut-il que je perde tout, sans aucune chance de
rien regagner ? Faut-il que Hareton soit un mendiant ? Oh
! damnation ! Je veux reprendre mon bien ; et je veux avo
ir son or aussi ; et puis son sang ; et l’enfer aura son â
me ! Il sera dix fois plus noir avec cet hôte-là qu’il ne
0341l’a jamais été !

Vous m’avez mise au courant, Hélène, des manières de votr
e ancien maître. Il est évidemment au bord de la folie, du
moins y était-il la nuit dernière. Je frissonnais de me s
entir près de lui et je pensai qu’en comparaison la grossi
èreté morose du domestique était agréable. Il reprit sa ma
rche pensive ; je soulevai le loquet et m’échappai dans la
cuisine. Joseph était penché sur le feu, surveillant une
grande marmite qui se balançait au-dessus de l’âtre ; un b
ol de bois plein de gruau d’avoine était posé sur le banc
à côté. Le contenu de la marmite commençait à bouillir, et
Joseph se tourna pour plonger la main dans le bol. Je con
jecturai que ces préparatifs devaient être destinés à notr
e souper et, comme j’avais faim, je décidai qu’il fallait
que le plat fût mangeable. Aussitôt, criant sur un ton aig
u : « Je vais faire le porridge », je plaçai le récipient
hors de son atteinte et, tout en retirant mon chapeau et m
on amazone, je poursuivis :

0342 – Mr Earnshaw m’a annoncé que j’aurais à me servir mo
i-même : je vais m’y mettre. Je n’ai pas l’intention de fa
ire la dame parmi vous, car je craindrais de mourir de fai
m.

– Bon Dieu ! murmura-t-il en s’asseyant et en passant la
main sur ses bas à côtes depuis le genou jusqu’à la chevil
le. S’y faut qu’je r’cevions d’nouveaux ordres, juste quan
d c’est que j’viens d’m’habituer à deux maîtres, s’y faut
qu’j’ayons eune maîtresse su’l’dos, il est grand temps que
j’disparaissions. Je n’pensions point voir jamais l’jour
qu’y m’faudrait quitter la vieille maison- mais j’croyons
qu’il est ben proche !

Je ne pris pas garde à ces lamentations. Je me mis viveme
nt à l’oeuvre, en soupirant au souvenir de l’époque où tou
t cela n’aurait été qu’une joyeuse plaisanterie ; mais je
fus bien vite forcée de chasser cette réminiscence. L’imag
e de mon bonheur passé me torturait, et plus je redoutais
d’en évoquer l’apparition, plus vite tournait la spatule e
0343t plus vite les poignées de farine tombaient dans l’ea
u. Joseph contemplait ma manière de faire la cuisine avec
une indignation croissante.

– V’là ! s’écria-t-il. Hareton, t’auras point d’porridge
ce soir ; ce n’seront ren qu’des boulettes aussi grosses q
u’mon poing. C’est çà ! je jetterions d’dans le bol et tou
t le reste, si j’étions que d’vous. Allons, tirez l’écume
et ça y sera. Pan ! pan ! C’est eune bénédiction que l’fon
d y soye point crevé !

C’était certainement un mets assez grossier, je l’avoue,
quand il fut versé dans les assiettes. Il y en avait quatr
e préparées, et l’on avait apporté de la laiterie un pot d
e lait frais, dont Hareton se saisit ; il se mit à boire e
n en répandant la moitié. Je protestai et voulus qu’il ver
sât son lait dans sa tasse. Je déclarai que je ne pourrais
pas goûter à un liquide aussi malproprement manipulé. Le
vieux cynique jugea bon de se montrer très scandalisé de c
e raffinement ; il m’assura, à plusieurs reprises, que « l
0344‘gamin y m’valait ben », et qu’il était « aussi sain c
omme moi », s’étonnant que je pusse être si infatuée de ma
personne. Pendant ce temps, le jeune vaurien continuait d
e téter et me regardait d’un air de défi tout en bavant da
ns le pot.

– Je prendrai mon souper dans une autre pièce, déclarai-j
e. N’avez-vous pas un endroit que vous appelez le petit sa
lon ?

– P’tit salon ! répéta-t-il en ricanant. P’tit salon ! No
n, nous n’avons point de p’tits salons. Si not’compagnie n
‘vous plaît point, y a celle du maître ; et si c’est qu’vo
us n’aimez point celle du maître, y a la nôtre.

– Alors je vais monter. Montrez-moi une chambre.

Je mis mon assiette sur un plateau et allai moi-même cher
cher encore un peu de lait. Le vieux drôle se leva en grog
nant beaucoup et me précéda dans l’escalier. Nous montâmes
0345 jusqu’au grenier. Il ouvrait une porte de temps à aut
re et regardait dans les pièces devant lesquelles nous pas
sions.

– Vlà eune chambre, dit-il enfin en faisant tourner sur s
es gonds une planche branlante. Elle est ben assez bonne p
our y manger un peu d’porridge. Y a un tas d’grain dans l’
coin, là, qu’est gentiment propre ; si vous avez peur ed’s
alir vot’belle robe d’soie, étendez vot’mouchoir dessus.

La « chambre » était une espèce de débarras qui empoisonn
ait le malt et le grain ; différents sacs pleins de ces de
nrées étaient empilés tout autour, laissant un large espac
e libre au milieu.

– Voyons ! m’écriai-je en le regardant d’un air furieux,
ce n’est pas là un endroit pour passer la nuit. Je désire
voir ma chambre à coucher.

– Chambre à coucher ! répéta-t-il sur un ton moqueur. Vou
0346s avez vu toutes les chambres à coucher qu’y a ici- v’
la la mienne !

Il me désigna un second galetas, qui ne différait du prem
ier que parce que les murs y étaient plus nus et qu’il s’y
trouvait un grand lit bas, sans rideaux, avec un couvre-p
ied indigo à un bout.

– Qu’ai-je à faire de la vôtre ? répliquai-je. Je suppose
que Mr Heathcliff ne loge pas sous les toits, n’est-ce pa
s ?

– Oh ! c’est la chambre de M’sieu Heathcliff que vous d’s
irez ? s’écria-t-il comme s’il faisait une découverte. Vou
s pouviez donc point l’dire tout dret ? J’vous aurions exp
liqué, sans m’donner tant d’peine, qu’c’est tout justement
la seule que vous n’puissiez point voir- y la tient toujo
urs fermée à clef et personne y entre jamais qu’lui.

– Voilà une jolie maison, Joseph, ne pus-je m’empêcher d’
0347observer, et d’agréables habitants. Je crois que l’ess
ence concentrée de toute la folie qu’il y a dans le monde
s’est logée dans ma cervelle le jour que j’ai lié mon sort
au leur ! Quoi qu’il en soit, ce n’est pas la question po
ur le moment- il y a d’autres chambres. Pour l’amour du ci
el, dépêchez-vous et laissez-moi m’installer quelque part.

Il ne répondit pas à cette adjuration. Il se borna à rede
scendre péniblement et d’un air bourru les degrés de bois
et à s’arrêter devant une pièce qu’à la qualité supérieure
de son ameublement je jugeai devoir être la meilleure de
la maison. Il y avait un tapis : un bon tapis, mais le des
sin en était caché sous une couche de poussière ; une chem
inée tendue de papier tailladé qui tombait en lambeaux ; u
n beau lit de chêne avec de grands rideaux rouges d’une ét
offe d’un certain prix, de fabrication moderne, mais qui a
vaient manifestement été mis à rude épreuve. Les bandes du
haut, arrachées de leurs anneaux, pendaient en festonnant
, et la tige de fer qui les supportait était courbée en ar
0348c d’un côté, laissant la draperie traîner sur le planc
her. Les chaises aussi étaient endommagées, beaucoup d’ent
re elles sérieusement ; de profondes entailles dégradaient
les panneaux des murs. J’essayais de me décider à entrer
dans cette pièce et à en prendre possession, quand mon imb
écile de guide annonça : « C’t ici la chambre du maître ».
Pendant ce temps mon souper était refroidi, mon appétit e
nfui et ma patience épuisée. J’insistai pour avoir sur-le-
champ un lieu de refuge et les moyens de me reposer.

– Mais où diable ? commença le religieux vieillard. Le Se
igneur nous bénisse ! Le Seigneur nous pardonne ! Où diabl
e c’est-y qu’vous voulez aller ? Vous êtes lassante, à la
fin des fins ! Vous avez tout vu, excepté l’petit bout d’c
hambre de Hareton. Y en a pus d’autre dans la maison.

J’étais si irritée que je lançai à terre mon plateau avec
tout ce qui était dessus ; puis je m’assis sur le haut de
l’escalier, me cachai le visage dans les mains et pleurai
.
0349
– Ah ! ah ! s’écria Joseph. Ben fait, Miss Cathy ! ben fa
it, Miss Cathy ! Eh ben ! l’maître y va trébucher dans c’t
e vaisselle cassée ; et alors nous entendrons quéqu’chose
; nous verrons c’qui s’passera. Que stupide folie ! Vous m
ériteriez d’être en pénitence jusqu’à la Noël, pour j’ter
ainsi à vos pieds les précieux dons de Dieu dans vos rages
insensées ! Mais je m’trompions fort, on vous n’montrerez
point c’te énergie-là longtemps. Pensez-vous que Heathcli
ff y va supporter ces jolies manières ? J’voudrions qu’y v
ous y prenne, à ce p’tit jeu-là. Oui, je l’voudrions.

Là-dessus, il redescendit à sa tanière en grognant et emp
orta la chandelle avec lui ; je restai dans l’obscurité. L
a réflexion qui succéda à ma sotte action me força de reco
nnaître la nécessité de faire taire mon orgueil, d’étouffe
r ma colère et de me hâter d’en faire disparaître les trac
es. Une aide inattendue se présenta tout à coup sous forme
de Throttler, que je reconnus maintenant pour le fils de
notre vieux Skulker : il avait passé ses premiers mois à l
0350a Grange et avait été donné par mon père à Mr Hindley.
Je crois qu’il me reconnut aussi. Il frotta son nez contr
e le mien en manière de salut, puis se hâta de dévorer le
porridge, pendant que je tâtonnais de marche en marche, ra
massant les débris de faïence et essuyant les éclaboussure
s de lait sur la rampe avec mon mouchoir. Nos travaux étai
ent à peine terminés que j’entendis le pas d’Earnshaw dans
le corridor. Mon aide baissa la queue et se colla contre
le mur ; je me glissai dans l’encoignure de la porte la pl
us proche. Les efforts du chien pour éviter son maître n’e
urent pas de succès, comme me l’apprirent un bruit de pas
précipités et un hurlement prolongé et pitoyable. J’eus pl
us de chance : il passa, entra dans sa chambre et ferma la
porte. Aussitôt après, Joseph monta avec Hareton pour le
mettre au lit. J’avais trouvé un refuge dans la chambre de
Hareton et le vieillard, en me voyant, dit :

– Y a d’la place pour vous et vot’orgueil, à présent, que
j’pensions, dans la salle. Elle est vide. Vous pouvez l’a
voir tout entière à vous, et à Celui qu’est toujours là en
0351 tiers, et en ben mauvaise compagnie !

Je profitai avec empressement de l’avis ; et, à l’instant
même où je me jetais sur une chaise, près du feu, ma tête
s’inclina et je m’endormis. Mon sommeil fut profond et do
ux, mais il prit fin beaucoup trop tôt. Mr Heathcliff me r
éveilla. Il venait de rentrer et me demandait, de sa maniè
re charmante, ce que je faisais là. Je lui expliquai que,
si j’étais encore debout si tard, c’est qu’il avait la cle
f de notre chambre dans sa poche. L’adjectif notre l’offen
sa mortellement. Il jura que sa chambre n’était pas et ne
serait jamais la mienne et qu’il- mais je ne veux pas repr
oduire son langage ni décrire sa conduite habituelle : il
est ingénieux et inlassable quand il s’agit de s’attirer m
on horreur ! L’étonnement qu’il me cause parfois est tel q
ue ma frayeur en est étouffée ; pourtant, je vous assure,
un tigre ou un serpent venimeux ne pourraient m’inspirer u
ne terreur égale à celle qu’il fait naître en moi. Il me m
it au courant de la maladie de Catherine, accusa mon frère
d’en être cause et me promit qu’il me ferait souffrir à l
0352a place d’Edgar, jusqu’à ce qu’il puisse mettre la mai
n sur lui.

Je le hais- je suis bien misérable-j’ai été folle ! Garde
z-vous de souffler mot de tout cela à la Grange Je vous at
tendrai chaque jour- ne trompez pas mon attente !

ISABELLE.

CHAPITRE XIV

Dès que j’eus fini de lire cette lettre, j’allai trouver
le maître. Je lui annonçai que sa soeur était arrivée à Hu
rle-Vent, qu’elle m’avait écrit pour me faire part du chag
rin que lui causait l’état de Mrs Linton et de son ardent
désir de le voir ; j’ajoutai qu’elle souhaitait qu’il voul
ût bien lui faire parvenir aussitôt que possible un gage d
e pardon, par mon entremise.

– De pardon ! dit Linton. Je n’ai rien à lui pardonner, H
0353élène. Vous pouvez aller à Hurle-Vent cette après-midi
, si vous voulez, et lui dire que je ne suis pas irrité, m
ais affligé de l’avoir perdue ; d’autant plus que je ne pu
is croire qu’elle soit jamais heureuse. Il ne saurait cepe
ndant être question pour moi d’aller la voir ; nous sommes
séparés pour toujours. Si elle veut réellement m’obliger,
qu’elle persuade le coquin qu’elle a épousé de quitter le
pays.

– Et vous ne lui écrirez pas un petit mot, monsieur ? dem
andai-je d’un ton suppliant.

– Non ; c’est inutile. Mes rapports avec la famille de He
athcliff seront aussi rares que les siens avec la mienne.
Ils n’existeront pas !

La froideur de Mr Edgar me découragea extrêmement. Pendan
t tout le trajet à partir de la Grange je me creusai la ce
rvelle pour trouver le moyen de donner un peu plus de cord
ialité à ses paroles, quand je les répéterais, et d’adouci
0354r le refus qu’il avait opposé à ma demande de quelques
simples lignes pour consoler Isabelle. Je crois bien qu’e
lle me guettait depuis le matin : je la vis qui regardait
derrière la fenêtre, comme je montais la chaussée du jardi
n, et je lui fis signe ; mais elle recula, comme si elle c
raignait d’être observée. J’entrai sans frapper. On ne peu
t imaginer de spectacle plus triste, plus lugubre que celu
i que présentait cette salle autrefois si gaie ! Je dois a
vouer que, si j’eusse été à la place de la jeune femme, j’
aurais au moins balayé le foyer et essuyé les tables avec
un torchon. Mais elle était déjà gagnée par le contagieux
esprit d’incurie qui l’environnait. Sa jolie figure était
pâle et indolente ; ses cheveux n’étaient pas bouclés ; qu
elques mèches pendaient lamentablement, d’autres étaient r
oulées sans soin sur sa tête. Elle ne s’était probablement
pas déshabillée depuis la veille au soir. Hindley n’était
pas là. Mr Heathcliff était assis à une table, en train d
e feuilleter quelques papiers dans son portefeuille ; mais
il se leva quand j’entrai, me demanda très amicalement co
mment j’allais et m’offrit une chaise. Au milieu de tout c
0355e qu’il y avait là, lui seul avait l’air décent ; je t
rouvais qu’il n’avait jamais eu meilleure apparence. Les c
irconstances avaient tellement modifié leurs positions res
pectives qu’un étranger l’aurait certainement pris pour un
gentleman de naissance et d’éducation, et sa femme pour u
ne parfaite petite souillon. Elle s’avança vivement à ma r
encontre et tendit la main pour recevoir la lettre qu’elle
attendait. Je secouai la tête. Elle ne voulut pas compren
dre mon geste, me suivit près d’un buffet où j’allai dépos
er mon chapeau et me sollicita à voix basse de lui remettr
e sur-le-champ ce que j’avais apporté. Heathcliff devina l
e sens de sa manoeuvre et dit :

– Si vous avez quelque chose pour Isabelle (comme je n’en
doute pas, Nelly), donnez-le-lui. Ce n’est pas la peine d
‘en faire un secret : nous n’avons pas de secrets entre no
us.

– Oh ! je n’ai rien, répondis-je, pensant qu’il valait mi
eux dire la vérité sans tarder. Mon maître m’a chargée de
0356dire à sa soeur qu’elle ne doit attendre ni lettre ni
visite de lui pour le moment. Il vous envoie ses souvenirs
affectueux, madame, ses souhaits pour votre bonheur, et s
on pardon pour le chagrin que vous lui avez causé. Mais il
pense que, dorénavant, sa maison et cette maison-ci doive
nt suspendre tous rapports, vu qu’il n’en saurait sortir r
ien de bon.

Les lèvres de Mrs Heathcliff frémirent légèrement et elle
retourna prendre sa place près de la fenêtre. Son mari re
sta debout devant la cheminée, près de moi, et se mit à me
faire des questions au sujet de Catherine. Je lui donnai
sur sa maladie les détails que je jugeai convenables et il
parvint, par un nouvel interrogatoire, à me faire raconte
r la plupart des faits liés à l’origine de cette maladie.
Je blâmai Catherine, à juste titre, de l’avoir elle-même p
rovoquée ; je conclus en exprimant l’espoir qu’il suivrait
l’exemple de Mr Linton et s’abstiendrait à l’avenir de to
utes relations avec la famille de celui-ci, que ses intent
ions fussent bonnes ou non.
0357
– Mrs Linton est à peine convalescente, dis-je. Elle ne s
era jamais ce qu’elle était auparavant, mais sa vie est sa
uve. Si réellement vous lui portez intérêt, vous éviterez
de vous trouver encore sur son chemin ; bien mieux, vous q
uitterez définitivement le pays ; et, afin que vous n’en p
uissiez avoir aucun regret, je vous dirai que Catherine Li
nton est aussi différente maintenant de votre ancienne ami
e Catherine Earnshaw que cette jeune dame est différente d
e moi. Son aspect est entièrement changé, son caractère en
core bien plus. Celui que la nécessité oblige d’être son c
ompagnon n’aura désormais, pour soutenir son affection, qu
e le souvenir de ce qu’elle était autrefois, la simple hum
anité et le sentiment du devoir.

– C’est bien possible, observa Heathcliff en se forçant d
e paraître calme. Il est bien possible que votre maître ne
puisse s’appuyer sur rien d’autre que la simple humanité
et le sentiment du devoir. Mais vous figurez-vous que je v
ais abandonner Catherine à son devoir et à son humanité ?
0358Pouvez-vous comparer mes sentiments pour Catherine aux
siens ? Je veux qu’avant de quitter cette maison vous me
promettiez de m’obtenir une entrevue avec elle : consentez
ou refusez, je veux la voir ! Que dites-vous ?

– Je dis, Mr Heathcliff, qu’il ne faut pas que vous la vo
yiez ; et vous ne la verrez jamais par mon entremise. Une
autre rencontre entre vous et mon maître achèverait de la
tuer.

– Avec votre aide, cette rencontre pourra être évitée ; e
t si un pareil événement devait créer un danger- si Linton
était la cause d’un seul trouble de plus dans l’existence
de Catherine- eh bien ! je crois que je serais fondé à me
porter aux extrêmes ! Je voudrais que vous fussiez assez
sincère pour me dire si Catherine souffrirait beaucoup de
le perdre : c’est cette crainte qui me retient. Et ici vou
s voyez la différence de nos sentiments : s’il eût été à m
a place et moi à la sienne, bien que je le haïsse d’une ha
ine qui a empoisonné ma vie, je n’aurais jamais levé la ma
0359in sur lui. Ayez l’air incrédule tant qu’il vous plair
a ! Je ne l’aurais jamais banni de la société de Catherine
tant qu’elle aurait désiré la sienne. Dès le moment qu’el
le aurait cessé de lui porter intérêt, je lui aurais arrac
hé le coeur et j’aurais bu son sang ! Mais jusque-là – si
vous ne me croyez pas, vous ne me connaissez pas – jusque-
là je serais mort à petit feu avant de toucher à un seul c
heveu de sa tête.

– Et pourtant vous n’avez pas scrupule de ruiner complète
ment tout espoir de complet rétablissement de ma maîtresse
, en vous rappelant de force à son souvenir alors qu’elle
vous a presque oublié, et en lui infligeant l’épreuve de n
ouvelles discordes et de nouvelles angoisses.

– Vous croyez qu’elle m’a presque oublié ? Oh ! Nelly ! v
ous savez bien qu’il n’en est rien. Vous savez tout comme
moi que, pour chaque pensée qu’elle accorde à Linton, elle
m’en accorde mille ! Dans la période la plus misérable de
mon existence, j’ai eu cette crainte-là ; j’en ai été pou
0360rsuivi lors de mon retour dans le pays l’été dernier.
Mais seule l’assurance qu’elle m’en donnerait elle-même po
urrait me faire admettre maintenant cette horrible idée. S
i c’était vrai, que m’importeraient alors Linton, et Hindl
ey, et tous les rêves que j’ai pu faire ? Deux mots résume
raient mon avenir : mort et enfer. L’existence, après que
j’aurais perdu Catherine, serait pour moi l’enfer. Que j’a
i été stupide de m’imaginer un moment qu’elle tenait à l’a
ffection d’Edgar Linton plus qu’à la mienne ! Quand il l’a
imerait de toutes les forces de son être chétif, il n’arri
verait pas à l’aimer en quatre-vingts ans autant que moi e
n un jour. Et le coeur de Catherine est aussi profond que
le mien : l’auge que voilà aurait autant de peine à conten
ir la mer que Linton à accaparer toute l’affection de sa f
emme. Bah ! il lui est à peine un peu plus cher que son ch
ien ou son cheval. Il n’est pas au pouvoir de Linton d’êtr
e aimé comme moi : comment pourrait-elle aimer en lui ce q
u’il n’a pas ?

– Catherine et Edgar sont aussi attachés l’un à l’autre q
0361ue deux personnes peuvent l’être, s’écria Isabelle ave
c une vivacité soudaine. Nul n’a le droit de parler de la
sorte et je ne laisserai pas calomnier mon frère sans prot
estation.

– Votre frère vous est extrêmement attaché, à vous aussi,
n’est-ce pas ? observa Heathcliff avec mépris. Il vous en
voie promener avec un empressement remarquable.

– Il ignore ce que je souffre, répliqua-t-elle. Je ne lui
ai pas dit cela.

– Vous lui avez donc dit quelque chose ? Vous lui avez éc
rit, n’est-ce pas ?

– Pour lui dire que j’étais mariée, oui, je lui ai écrit
: vous avez vu la lettre.

– Et rien d’autre depuis ?

0362 – Non.

– Le changement de condition me paraît avoir profondément
éprouvé ma jeune dame, remarquai-je. L’affection de quelq
u’un lui fait évidemment défaut. De qui, je peux le devine
r ; mais il vaut peut-être mieux que je ne le dise pas.

– Je devine, moi, que c’est la sienne propre, reprit Heat
hcliff. Elle devient une vraie souillon ! Elle s’est lassé
e avec une rapidité surprenante de chercher à me plaire. V
ous ne le croiriez pas, mais le lendemain même de notre ma
riage, elle pleurait pour retourner chez elle. Après tout,
si elle n’est pas très bien tenue, elle n’en sera que mie
ux à sa place dans cette maison, et je prendrai garde qu’e
lle ne me fasse honte en rôdant au dehors.

– Mais, monsieur, j’espère que vous n’oublierez pas que M
rs Heathcliff est habituée à être soignée et servie, et qu
‘elle a été élevée comme une fille unique auprès de qui to
ut le monde s’empressait. Il faut que vous lui permettiez
0363d’avoir une femme de chambre pour tenir tout propre au
tour d’elle, et il faut que vous la traitiez avec bonté. Q
uoi que vous pensiez de Mr Edgar, vous ne pouvez douter qu
‘elle, du moins, ne soit capable d’un attachement profond,
car autrement elle n’aurait pas abandonné les élégances,
les commodités et les amis de son ancienne demeure pour co
nsentir à s’établir avec vous dans un désert comme celui-c
i !

– Elle a abandonné tout cela sous l’empire d’une illusion
, répondit-il. Elle a vu en moi un héros de roman et a att
endu de ma chevaleresque dévotion une indulgence illimitée
. C’est à peine si je puis la regarder comme une créature
douée de raison, après l’obstination qu’elle a mise à se f
orger de moi une idée fabuleuse et à agir d’après les faus
ses impressions qu’elle se plaisait à entretenir. Mais je
crois qu’elle commence enfin à me connaître. Je ne vois pl
us les sourires niais et les grimaces qui m’agaçaient au d
ébut, ni cette incroyable incapacité de s’apercevoir que j
‘étais sérieux quand je lui donnais mon opinion sur elle e
0364t sur son égarement. Il lui a fallu un merveilleux eff
ort de perspicacité pour découvrir que je ne l’aimais pas.
J’ai cru un moment que rien ne pourrait lui faire entrer
cela dans la tête ! Et encore n’en est-elle pas bien persu
adée ; car ce matin, elle m’a annoncé, comme une nouvelle
extraordinaire, que j’étais réellement parvenu à me faire
haïr d’elle ! Un vrai travail d’Hercule, je vous assure !
Si j’y suis arrivé, j’ai lieu de lui adresser des remercie
ments. Puis-je me fier à votre assertion, Isabelle ? -tes-
vous sûre que vous me haïssez ? Si je vous laissais seule
pendant une demi-journée, ne vous verrais-je pas revenir à
moi avec des soupirs et des cajoleries ? Je gage qu’elle
aurait préféré que devant vous j’eusse affecté la tendress
e ; sa vanité est blessée de voir la vérité dévoilée. Mais
peu m’importe qu’on sache que la passion était tout entiè
re d’un seul côté : là-dessus je ne lui ai jamais fait de
mensonge. Elle ne peut pas m’accuser d’avoir montré la moi
ndre amabilité trompeuse. La première chose qu’elle m’a vu
faire, en quittant la Grange, a été de pendre sa petite c
hienne ; et, quand elle a intercédé en sa faveur, les prem
0365iers mots que j’ai prononcés ont été pour exprimer le
voeu que tous les êtres qui lui étaient attachés fussent p
endus, sauf un : peut-être a-t-elle pris l’exception pour
elle-même. Mais aucune brutalité ne l’a rebutée ; je crois
qu’elle en a l’admiration innée, à condition que sa préci
euse personne soit à l’abri. Voyons, n’était-ce pas le com
ble de l’absurdité, de la stupidité, de la part de cette p
itoyable, servile et basse créature, que de se figurer que
je pourrais l’aimer ? Dites à votre maître, Nelly, que ja
mais de ma vie je n’ai rencontré d’être aussi abject qu’el
le. Elle déshonore même le nom de Linton ; et c’est parfoi
s un pur manque d’invention qui m’a arrêté quand j’essayai
s de voir ce qu’elle pouvait supporter tout en continuant
à ramper avec une honteuse servilité. Mais dites-lui aussi
, pour mettre à l’aise son coeur de frère et de magistrat,
que je me tiens strictement dans les limites de la loi. J
‘ai évité jusqu’ici de lui donner le moindre droit à récla
mer une séparation ; et, qui plus est, elle n’a besoin de
personne pour se libérer. Si elle désirait s’en aller, ell
e le pourrait ; l’ennui que me cause sa présence surpasse
0366le plaisir que je puis trouver à la tourmenter.

– Mr Heathcliff, c’est là le langage d’un aliéné. Votre f
emme, bien probablement, est convaincue que vous êtes fou
; c’est pour cela qu’elle vous a supporté jusqu’à présent.
Mais puisque vous dites qu’elle peut partir, elle profite
ra sans doute de la permission. Vous n’êtes pas si ensorce
lée, madame, que de rester avec lui de plein gré ?

– Prenez garde, Hélène ! répondit Isabelle, les yeux bril
lants de fureur ; on ne pouvait douter, à la voir, que son
mari n’eût pleinement réussi à se faire détester. Ne croy
ez pas un mot de ce qu’il dit. C’est un démon qui ment ! u
n monstre et non un être humain ! Il m’a déjà déclaré que
je pouvais m’en aller : j’ai essayé, mais je n’oserais rec
ommencer ! Seulement, Hélène, promettez-moi que vous ne ra
pporterez pas une syllabe de ses infâmes propos à mon frèr
e ni à Catherine. Quoi qu’il prétende, il veut pousser Edg
ar au désespoir. Il dit qu’il m’a épousée pour avoir barre
s sur lui ; mais il n’y arrivera pas, je mourrai plutôt !
0367je souhaite, je prie le ciel qu’il oublie sa diaboliqu
e prudence et qu’il me tue ! Le seul plaisir que je puisse
concevoir est de mourir, ou de le voir mort !

– Bien- cela suffit pour le moment, dit Heathcliff. Si vo
us êtes appelée devant une cour de justice, vous vous rapp
ellerez ses paroles, Nelly ! Et regardez-la bien : elle es
t presque au point qui me conviendrait. Non ; vous n’êtes
pas en état de vous garder vous-même, Isabelle ; et, comme
je suis votre protecteur légal, je suis obligé de vous co
nserver sous ma coupe, quelque désagréable que puisse être
cette obligation. Montez ; j’ai quelque chose à dire en p
articulier à Nelly Dean. Pas par là : montez, vous dis-je.
Allons ! voilà le chemin, mon enfant !

Il la saisit, la jeta hors de la pièce et revint en murmu
rant :

– Je suis sans pitié ! je suis sans pitié ! Plus les vers
se tordent, plus grande est mon envie de leur écraser les
0368 entrailles ! C’est comme une rage de dents morale, et
je broie avec d’autant plus d’énergie que la douleur est
plus vive.

– Comprenez-vous ce que signifie le mot pitié ? demandai-
je en me hâtant de reprendre mon chapeau. En avez-vous jam
ais ressenti aucune trace, dans votre vie ?

– Laissez cela, interrompit-il en voyant mes préparatifs
de départ. Vous ne partez pas encore. Venez ici, Nelly. Il
faut que, par persuasion ou par contrainte, vous m’aidiez
à accomplir ma résolution de voir Catherine, et cela sans
délai. Je jure que je ne médite rien de mal ; je ne désir
e causer aucun trouble, ni exaspérer ou insulter Mr Linton
. Je veux seulement savoir par elle-même comment elle va,
pourquoi elle a été malade, et lui demander si je ne puis
rien pour elle. La nuit dernière, j’ai passé six heures da
ns le jardin de la Grange, et j’y retournerai ce soir ; nu
it et jour je rôderai autour de la maison, jusqu’à ce que
je trouve une occasion pour entrer. Si je rencontre Edgar
0369Linton, je n’hésiterai pas à l’abattre et à faire ce q
u’il faudra pour m’assurer qu’il me laissera tranquille pe
ndant que je serai là. Si ses domestiques me font obstacle
, je m’en débarrasserai en les menaçant de ces pistolets.
Mais ne vaudrait-il pas mieux prévenir la rencontre avec e
ux ou avec leur maître ? Cela vous serait bien facile. Je
vous avertirais de ma venue, vous pourriez me faire entrer
sans qu’on me vît, dès qu’elle serait seule, et monter la
garde jusqu’à mon départ, la conscience parfaitement en p
aix : vous empêcheriez un malheur.

Je protestai contre l’idée de jouer ce rôle de traître da
ns la maison de celui qui m’employait. De plus, j’insistai
sur la cruauté et l’égoïsme qu’il y aurait de sa part à t
roubler, pour sa satisfaction, la tranquillité de Mrs Lint
on.

– Le moindre incident l’agite terriblement, lui dis-je. E
lle est toute en nerfs et elle ne pourrait supporter cette
surprise, je vous assure. Ne persistez pas, monsieur ! ou
0370 je serai obligée d’informer mon maître de vos dessein
s, et il prendra des mesures pour préserver sa maison et c
eux qui l’habitent d’intrusions aussi injustifiables !

– En ce cas, je prendrai des mesures pour m’assurer de vo
us, femme ! s’écria Heathcliff. Vous ne quitterez pas Hurl
e-Vent avant demain matin. C’est un conte absurde de préte
ndre que Catherine ne pourrait supporter ma vue ; et quant
à la surprendre, je ne le désire pas. Il faut que vous la
prépariez- demandez-lui si je puis venir. Vous dites qu’e
lle ne prononce jamais mon nom et qu’on ne le prononce jam
ais devant elle. A qui parlerait-elle de moi, si je suis u
n sujet de conversation interdit dans la maison ? Elle vou
s regarde tous comme des espions pour le compte de son mar
i. Oh ! je suis sûr qu’elle est en enfer au milieu de vous
! Aussi clairement que n’importe quelle manifestation, so
n silence me révèle tout ce qu’elle ressent. Vous dites qu
‘elle est souvent inquiète et qu’elle a l’air troublé : es
t-ce là une preuve de tranquillité ? Vous dites que son es
prit est dérangé : comment diable pourrait-il en être autr
0371ement, dans son isolement terrible ? Et cet être insip
ide et mesquin qui la soigne par devoir et par humanité !
par pitié et par charité ! Il ferait aussi bien de planter
un chêne dans un pot à fleurs et de s’attendre à le voir
grandir, que de se figurer qu’il pourra la rendre à la san
té par l’effet de ses misérables soins ! Réglons la chose
sur-le-champ ; voulez-vous rester ici et dois-je me frayer
le chemin jusqu’à Catherine aux dépens de Linton et de so
n valet ? ou voulez-vous être une amie comme vous l’avez é
té jusqu’à présent, et faire ce que je vous demande ? Déci
dez-vous ! car je n’ai pas de raison pour m’attarder une m
inute de plus si vous persistez dans votre mauvais vouloir
obstiné.

Eh bien ! Mr Lockwood, je discutai, je protestai et cinqu
ante fois je lui refusai carrément. Mais à la longue il m’
arracha un compromis. Je m’engageai à porter à ma maîtress
e une lettre de lui ; et, si elle y consentait, je promis
de l’avertir de la prochaine absence de Linton. Il pourrai
t alors venir et s’arrangerait comme il voudrait pour entr
0372er : je ne serais pas là, les autres domestiques non p
lus. Etait-ce bien ou mal ? Je crains que ce n’ait été mal
, quoique cela présentât des avantages. Je pensais, en céd
ant, prévenir une nouvelle explosion ; et je pensais aussi
qu’il en pourrait résulter dans la maladie mentale de Cat
herine une crise favorable. Puis je me rappelais les sévèr
es remontrances de Mr Edgar parce que je lui avais rapport
é des histoires. Enfin j’essayai d’apaiser mes scrupules e
n affirmant à plusieurs reprises que cet abus de confiance
, si cela méritait une si dure qualification, serait le de
rnier. Néanmoins mon trajet fut plus triste au retour qu’i
l n’avait été à l’aller ; et j’eus bien des hésitations av
ant d’arriver à prendre sur moi de mettre la lettre entre
les mains de Mrs Linton.

Mais voici Kenneth ; je vais descendre et lui dire comme
vous allez mieux. Mon histoire est aussi longue qu’un jour
sans pain, comme nous disons, et elle servira à tuer une
autre matinée.
0373
Aussi longue qu’un jour sans pain, et aussi sinistre ! pe
nsais-je pendant que la brave femme descendait pour recevo
ir le docteur ; et pas exactement de la sorte que j’aurais
choisie pour me récréer. Mais peu importe ! Des herbes am
ères de Mrs Dean j’extrairai des médecines bienfaisantes.
Et d’abord, méfions-nous de la fascination qui se dissimul
e dans les yeux brillants de Catherine Heathcliff. Je sera
is dans un étrange embarras si je laissais prendre mon coe
ur par cette jeune personne et si la fille se trouvait êtr
e une seconde édition de la mère !

CHAPITRE XV

Encore une semaine passée- chaque jour qui s’écoule me ra
pproche de la santé et du printemps ! J’ai maintenant ente
ndu toute l’histoire de mon voisin, en plusieurs séances,
selon les loisirs que pouvait trouver ma femme de charge a
u milieu d’occupations plus importantes. Je vais poursuivr
e son récit en empruntant ses propres termes, un peu conde
0374nsés seulement. Elle est, en somme, très bonne conteus
e et je ne crois pas que je pourrais améliorer son style.

Le soir même de ma visite à Hurle-Vent, continua-t-elle,
je fus certaine, comme si je l’avais vu, que Mr Heathcliff
rôdait aux alentours de la maison. J’évitai d’aller dehor
s, parce que j’avais toujours sa lettre dans ma poche et q
ue je n’avais pas envie d’être encore menacée ou tracassée
. J’avais pris la décision de ne pas la remettre à Catheri
ne avant que mon maître fût sorti, car je ne pouvais prévo
ir comment elle en serait affectée. Il en résulta qu’elle
ne l’eut qu’au bout de trois jours. Le quatrième jour étai
t un dimanche et je lui portai la lettre dans sa chambre q
uand tout le monde fut parti pour l’église. Un seul domest
ique restait avec moi pour garder la maison et nous avions
l’habitude de fermer les portes pendant la durée du servi
ce. Mais, ce jour-là, le temps était si doux et si agréabl
e que je les ouvris toutes grandes et, pour tenir mon enga
0375gement, comme je savais qu’il allait venir, je dis à m
on compagnon que notre maîtresse avait bien envie d’avoir
des oranges et qu’il lui fallait courir au village en cher
cher quelques-unes qu’on paierait le lendemain. Il partit
et je montai.

Mrs Linton était assise, comme à l’accoutumée, dans l’enc
oignure de la fenêtre ouverte, vêtue d’une robe blanche fl
ottante, un léger châle sur les épaules. Sa longue et épai
sse chevelure avait été en partie coupée au début de sa ma
ladie et elle la portait à présent relevée en simples tres
ses sur le front et sur la nuque. Elle était très changée,
comme je l’avais dit à Heathcliff ; mais, quand elle étai
t calme, ce changement donnait à sa beauté une apparence s
urnaturelle. L’éclat de ses yeux avait fait place à une do
uceur rêveuse et mélancolique ; ils ne semblaient plus s’a
ttacher aux objets qui l’environnaient ; ils paraissaient
toujours fixés au loin, très loin, au delà de ce monde, au
rait-on dit. Puis la pâleur de son visage – dont l’aspect
hagard avait disparu quand elle avait repris des chairs –
0376et l’expression particulière que lui donnait son état
mental, tout en rappelant douloureusement ce qui en était
cause, ajoutaient au touchant intérêt qu’elle éveillait :
ces signes contredisaient – pour moi, certainement, et pou
r tous ceux qui la voyaient, je pense – les preuves plus p
alpables de sa convalescence et lui imprimaient la marque
d’un dépérissement fatal.

Un livre était ouvert devant elle, sur le rebord de la fe
nêtre, et par moments une brise à peine perceptible en agi
tait les feuillets. Je pensai que c’était Linton qui l’ava
it posé là ; car jamais elle ne cherchait de divertissemen
t dans la lecture, non plus que dans aucune autre occupati
on, et il arrivait à son mari de passer des heures à essay
er d’attirer son attention sur quelque sujet qui, autrefoi
s, avait été une de ses distractions. Elle comprenait son
dessein et quand elle était dans ses meilleures humeurs, s
upportait paisiblement ses efforts ; seulement elle laissa
it paraître leur inutilité en réprimant de temps à autre u
n soupir de lassitude, et elle finissait par l’arrêter ave
0377c le plus triste des sourires et des baisers. D’autres
fois, elle se détournait brusquement, se cachait la figur
e dans les mains, ou même elle le repoussait avec colère ;
alors il avait soin de la laisser seule, car il était cer
tain de ne lui faire aucun bien.

Les cloches de la chapelle de Gimmerton retentissaient en
core ; le bruit du ruisseau qui coulait moelleusement à pl
eins bords dans la vallée venait caresser l’oreille, et re
mplaçait agréablement le murmure encore absent du feuillag
e estival qui, autour de la Grange, étouffe la musique de
l’eau quand les arbres ont revêtu leur parure. A Hurle-Ven
t, on entendait toujours cette musique dans les jours calm
es qui suivaient un grand dégel ou une période de pluie co
ntinue. Et c’est à Hurle-Vent que Catherine pensait en éco
utant : si tant est qu’elle pensât ou qu’elle écoutât, car
elle avait ce vague et lointain regard dont j’ai déjà par
lé, qui n’exprimait aucune perception des choses matériell
es ni par l’oreille ni par les yeux.

0378 – Voici une lettre pour vous, Mrs Linton, dis-je en l
ui plaçant doucement la lettre dans la main qui était appu
yée sur son genou. Il faut la lire tout à l’heure, car ell
e demande une réponse. Dois-je rompre le cachet ?

– Oui, répondit-elle sans détourner les yeux.

Je l’ouvris. C’était un très court billet.

– Maintenant, continuai-je, lisez.

Elle retira la main et laissa tomber le papier. Je le rep
laçai sur ses genoux et attendis qu’il lui plût d’y jeter
les yeux ; mais à la fin, comme elle ne bougeait pas, je r
epris :

– Dois-je le lire moi-même, madame ? C’est de Mr Heathcli
ff.

Elle tressaillit ; il semblait que la mémoire lui revînt
0379confusément et qu’elle luttât pour ressaisir ses idées
. Elle souleva la lettre et parut la parcourir ; quand ell
e arriva à la signature, elle soupira. Pourtant je vis qu’
elle n’en avait pas saisi le sens, car, lorsque je manifes
tai le désir de connaître sa réponse, elle me montra simpl
ement du doigt le nom et tourna vers moi des yeux ardents,
désolés et interrogateurs.

– Eh bien ! il voudrait vous voir, dis-je, devinant qu’el
le avait besoin d’un interprète. Il est dans le jardin en
ce moment, impatient de savoir quelle réponse je lui appor
terai.

Tout en parlant, j’observais un grand chien couché au sol
eil sur l’herbe. L’animal dressa les oreilles comme s’il a
llait aboyer, puis les laissa retomber et indiqua, en remu
ant la queue, l’approche de quelqu’un qu’il ne considérait
pas comme un étranger. Mrs Linton se pencha et écouta en
retenant sa respiration. Une minute après, un pas traversa
le vestibule. La maison ouverte était pour Heathcliff une
0380 tentation trop forte pour qu’il y résistât ; vraisemb
lablement, il avait supposé que j’étais tentée d’éluder ma
promesse et s’était résolu à se fier à son audace. Le reg
ard de Catherine était ardemment tendu vers l’entrée de la
chambre. Comme il ne trouvait pas aussitôt la pièce où no
us nous tenions, elle me fit signe de le faire entrer. Mai
s, avant que j’eusse gagné la porte, il franchissait le se
uil : en une ou deux enjambées il était près d’elle et la
tenait dans ses bras.

Il ne dit rien et ne relâcha pas son étreinte durant près
de cinq minutes ; pendant ce temps il lui prodigua plus d
e baisers qu’il n’en avait donné de toute sa vie, je crois
bien. Mais c’était ma maîtresse qui lui avait donné le pr
emier, et je vis clairement qu’une véritable angoisse l’em
pêchait presque de la regarder en face. Dès l’instant qu’i
l l’avait aperçue, il avait été saisi, comme je l’étais mo
i-même, de la conviction qu’il n’y avait plus pour elle d’
espoir de jamais se rétablir- que sûrement elle était cond
amnée.
0381
– Oh ! Cathy ! Oh ! ma vie : comment pourrai-je supporter
cette épreuve ?

Tels furent ses premiers mots, prononcés sur un ton qui n
e cherchait pas à déguiser son désespoir. Puis il la regar
da avec une ardeur telle que je crus que l’intensité même
de ce regard amènerait des larmes dans ses yeux ; mais ils
brûlaient d’angoisse et restaient secs.

– Eh ! quoi ? dit Catherine en retombant dans son fauteui
l et lui opposant tout à coup un front assombri : son hume
ur tournait au vent de ses caprices constamment changeants
. Edgar et vous m’avez brisé le coeur, Heathcliff ! Et tou
s deux vous venez vous lamenter auprès de moi, comme si c’
était vous qui étiez à plaindre ! Je ne vous plaindrai pas
, certes non. Vous m’avez tuée- et cela vous a réussi, il
me semble. Que vous êtes robuste ! Combien d’années compte
z-vous vivre encore après que je serai partie ?

0382 Heathcliff avait mis un genou en terre pour l’embrass
er. Il voulut se lever, mais elle le saisit par les cheveu
x et le maintint.

– Je voudrais pouvoir vous retenir, continua-t-elle avec
amertume, jusqu’à ce que nous soyons morts tous les deux !
Que m’importerait ce que vous souffririez ? Vos souffranc
es me sont indifférentes. Pourquoi ne souffririez-vous pas
? Je souffre bien, moi ? M’oublierez-vous ? Serez-vous he
ureux quand je serai sous terre ? Direz-vous, dans vingt a
ns d’ici : « Voilà la tombe de Catherine Earnshaw. Je l’ai
aimée, il y a longtemps, et j’ai été bien misérable quand
je l’ai perdue ; mais c’est fini. J’en ai aimé bien d’aut
res depuis ; mes enfants me sont plus chers qu’elle ne m’é
tait chère et, quand je mourrai, je ne me réjouirai pas d’
aller la retrouver, je m’affligerai de les quitter. » Est-
ce là ce que vous direz, Heathcliff ?

– Ne me torturez pas pour me rendre aussi insensé que vou
s-même, s’écria-t-il en dégageant sa tête et en grinçant d
0383es dents.

Ces deux êtres, pour un spectateur de sang-froid, formaie
nt un tableau étrange et terrible. Catherine avait vraimen
t sujet de croire que le ciel serait pour elle un lieu d’e
xil si, avec sa dépouille mortelle, elle ne perdait aussi
son caractère moral. Son visage blanc reflétait une rancun
e furieuse, ses lèvres étaient exsangues et son oeil scint
illait ; elle gardait dans ses doigts crispés quelques mèc
hes des cheveux qu’elle avait tenus. Quant à son compagnon
, en s’aidant d’une main pour se relever, il lui avait, de
l’autre, pris le bras ; et la douceur dont il disposait é
tait si peu proportionnée à ce qu’exigeait l’état de Cathe
rine que, quand il la lâcha, je vis quatre marques bleues
très distinctes sur sa peau décolorée.

– -tes-vous possédée du démon, poursuivit-il avec sauvage
rie, pour me parler ainsi quand vous êtes mourante ? Songe
z-vous que toutes ces paroles resteront imprimées en lettr
es de feu dans ma mémoire et me rongeront éternellement qu
0384and vous m’aurez quitté ? Vous savez que vous mentez q
uand vous dites que je vous ai tuée ; et, Catherine, vous
savez que j’oublierais mon existence avant de vous oublier
! Ne suffit-il pas à votre infernal égoïsme que je me tor
de dans les tourments de l’enfer quand vous reposerez en p
aix ?

– Je ne reposerai pas en paix, dit Catherine, rappelée au
sentiment de sa faiblesse physique par les sursauts viole
nts et irréguliers de son coeur, qu’on voyait et qu’on ent
endait battre sous l’influence de son agitation extrême.

Elle n’ajouta rien jusqu’à ce que la crise fût passée, pu
is elle poursuivit, plus doucement :

– Je ne vous souhaite pas de tortures plus grandes que le
s miennes, Heathcliff. Je souhaite seulement que nous ne s
oyons jamais séparés. Si le souvenir de mes paroles devait
vous désoler plus tard, pensez que sous terre je ressenti
rai la même désolation et, pour l’amour de moi, pardonnez-
0385moi ! Venez ici et agenouillez-vous encore ! Vous ne m
‘avez jamais fait de mal de votre vie. Allons, si vous me
gardez rancune, ce sera un souvenir plus cruel que celui d
e mes paroles un peu dures ! Ne voulez-vous pas revenir pr
ès de moi ? Venez !

Heathcliff s’approcha du dossier de son fauteuil et se pe
ncha par-dessus, mais pas assez pour lui laisser voir son
visage, qui était livide d’émotion. Elle se retourna pour
le regarder ; il ne lui en laissa pas le temps. S’éloignan
t brusquement, il se dirigea vers la cheminée, devant laqu
elle il resta debout, silencieux et nous tournant le dos.
Mrs Linton le suivait d’un oeil soupçonneux : chacun de se
s mouvements éveillait en elle un sentiment nouveau. Après
l’avoir longtemps considéré, elle reprit, en s’adressant
à moi avec un accent de désappointement indigné :

– Oh ! vous voyez, Nelly, il ne fléchirait pas un instant
pour me préserver de la tombe. Voilà comme je suis aimée
! Bah ! qu’importe ! Ce n’est pas là mon Heathcliff. Le mi
0386en, je l’aimerai malgré tout et je l’emporterai avec m
oi : il est dans mon âme. Et puis, ajouta-t-elle d’un air
rêveur, ce qui me fait le plus souffrir, c’est cette priso
n délabrée, après tout. Je suis lasse d’y être enfermée. I
l me tarde de m’échapper dans ce monde glorieux et d’y dem
eurer toujours ; de ne plus le voir vaguement à travers me
s larmes, de ne plus soupirer après lui derrière les murai
lles d’un coeur endolori, mais d’être réellement avec lui
et en lui. Nelly, vous croyez que vous êtes mieux portante
et plus heureuse que moi ; en pleine santé et en pleine v
igueur ; vous me plaignez- bientôt cela changera. Ce sera
moi qui vous plaindrai. Je serai incomparablement au delà
et au-dessus de vous tous. Je suis surprise qu’il ne veuil
le pas être près de moi !

Elle continua en se parlant à soi-même :

– Je croyais qu’il le désirait. Heathcliff, cher Heathcli
ff ! Ne soyez plus maussade. Venez près de moi, Heathcliff
!
0387
Dans son ardeur elle se leva, et s’appuya sur le bras du
fauteuil. A cet appel pressant il se tourna vers elle, l’a
ir absolument désespéré. Ses yeux, grands ouverts et humid
es, lançaient sur elle des éclairs farouches ; sa poitrine
se soulevait convulsivement. Un instant ils restèrent à d
istance, puis ils se rejoignirent, je vis à peine comment
; mais Catherine fit un bond, il la saisit et la retint da
ns une étreinte dont je crus que ma maîtresse ne sortirait
pas vivante. En fait, elle me parut aussitôt privée de se
ntiment. Il se jeta sur le siège le plus voisin. Comme je
m’avançais vivement pour voir si elle était évanouie, il p
oussa un grognement, écuma comme un chien enragé et l’atti
ra à lui avec une jalousie vorace. J’avais l’impression de
n’être plus en compagnie d’une créature de la même espèce
que moi ; il avait l’air de ne pas comprendre quand je lu
i parlais. Aussi me tins-je à l’écart et gardai-je le sile
nce, en proie à une grande perplexité.

Un mouvement que fit Catherine me rassura un peu. Elle le
0388va la main pour enlacer le cou de Heathcliff, qui la t
enait toujours, et rapprocher sa joue de la sienne. Lui, d
e son côté, la couvrant de caresses frénétiques, disait av
ec rage :

– Vous m’apprenez maintenant combien vous avez été cruell
e- cruelle et fausse. Pourquoi m’avez-vous méprisé ? Pourq
uoi avez-vous trahi votre coeur, Catherine ? Je ne puis vo
us adresser un mot de consolation. Vous avez mérité votre
sort. Vous vous êtes tuée vous-même. Oui, vous pouvez m’em
brasser, pleurer, m’arracher des baiser et des pleurs : il
s vous dessécheront, ils vous damneront. Vous m’aimiez- qu
el droit aviez-vous alors de me sacrifier – quel droit, ré
pondez-moi – au pauvre caprice que vous avez ressenti pour
Linton ? Alors que ni la misère, ni la dégradation, ni la
mort, ni rien de ce que Dieu ou Satan pourrait nous infli
ger ne nous eût séparés, vous, de votre plein gré, vous l’
avez fait. Je ne vous ai pas brisé le coeur, c’est vous-mê
me qui l’avez brisé ; et en le brisant vous avez brisé le
mien. Et c’est tant pis pour moi si je suis fort. Ai-je be
0389soin de vivre ? Quelle existence sera la mienne quand-
Oh ! Dieu ! Auriez-vous envie de vivre avec votre âme dan
s la tombe ?

– Laissez-moi ! laissez-moi ! sanglotait Catherine. Si j’
ai mal fait, j’en meurs. Cela suffit ! Vous aussi, vous m’
avez abandonnée. Mais je ne vous ferai pas de reproches. J
e vous pardonne. Pardonnez-moi !

– Il est difficile de pardonner, en regardant ces yeux, e
n touchant ces mains décharnées. Embrassez-moi encore ; et
ne me laissez pas voir vos yeux ! Je vous pardonne ce que
vous m’avez fait. J’aime mon meurtrier- mais le vôtre ! c
omment le pourrais-je.

Ils se turent, leurs visages appuyés l’un contre l’autre
et baignés de leurs larmes confondues. Du moins je suppose
que tous deux pleuraient ; car il me semblait que Heathcl
iff était capable de pleurer dans une grande occasion comm
e celle-là.
0390
Cependant je commençais à me sentir fort mal à l’aise. L’
après-midi s’avançait rapidement, l’homme que j’avais envo
yé au village était revenu de sa course, et je pouvais dis
tinguer, sous l’éclat du soleil qui s’abaissait dans la va
llée, le gros de la foule qui sortait du porche de la chap
elle de Gimmerton.

– Le service est fini, annonçai-je. Mon maître sera ici d
ans une demi-heure.

Heathcliff poussa un juron et serra plus étroitement Cath
erine, qui ne bougea pas.

Bientôt j’aperçus un groupe de domestiques passant sur la
route et se dirigeant vers l’aile où était la cuisine. Mr
Linton n’était pas loin derrière. Il ouvrit la barrière l
ui-même et approcha lentement, s’attardant sans doute à jo
uir de cette délicieuse fin de journée et de la brise auss
i douce qu’une brise d’été.
0391
– Le voilà ! m’écriai-je. Pour l’amour du ciel, partez vi
te ! Vous ne rencontrerez personne dans le grand escalier.
Hâtez-vous, et restez caché dans les arbres jusqu’à ce qu
‘il soit bien sûrement rentré.

– Il faut que je parte, Cathy, dit Heathcliff en cherchan
t à se dégager des bras de ma maîtresse. Mais si je vis, j
e vous reverrai avant que vous soyez endormie. Je ne m’élo
ignerai pas de votre fenêtre de plus de cinq mètres.

– Il ne faut pas que vous partiez ! répondit-elle en le r
etenant aussi fermement que ses forces le lui permettaient
. Vous ne partirez pas, vous dis-je.

– Pour une heure, implora-t-il instamment.

– Pas pour une minute.

– Il le faut- Linton va être en haut dans le moment, insi
0392sta l’intrus alarmé.

Il voulait se lever et se libérer des doigts qui s’accroc
haient à lui. Elle tenait bon, haletante ; une folle résol
ution était peinte sur son visage.

– Non ! cria-t-elle. Oh ! ne partez pas, ne partez pas !
C’est la dernière fois. Edgar ne nous fera rien. Heathclif
f, je mourrai, je mourrai !

– Le diable emporte l’imbécile ! le voilà ! s’écria Heath
cliff en retombant sur son siège. Chut ! chut ! Catherine,
je resterai. S’il me tuait maintenant, j’expirerais avec
une bénédiction sur les lèvres.

Ils étaient de nouveaux embrassés. J’entendais mon maître
qui montait l’escalier ; une sueur froide coulait de mon
front, j’étais frappée de terreur.

– Allez-vous écouter ses divagations ? demandai-je avec e
0393mportement. Elle ne sait ce qu’elle dit. Serez-vous ca
use de sa perte, parce qu’elle n’a pas la présence d’espri
t de se sauver elle-même ? Levez-vous ! Vous pouvez recouv
rer votre liberté sur-le-champ. Vous n’avez jamais rien fa
it d’aussi diabolique. Nous sommes tous perdus- maître, ma
îtresse et servante.

Je me tordais les mains, je vociférais ; Mr Linton hâta l
e pas en entendant le bruit. Au milieu de mon trouble, j’e
us une vraie joie de voir que les bras de Catherine s’étai
ent relâchés et que sa tête pendait sur son épaule.

– Elle est évanouie ou morte, pensai-je. Tant mieux ! Mie
ux vaut pour elle la mort que de languir comme un fardeau
et une source de misère pour ceux qui l’entourent.

Edgar bondit vers son hôte inattendu, blême d’étonnement
et de rage. Quelle était son intention, je ne saurais le d
ire ; quoi qu’il en soit, l’autre arrêta aussitôt toute dé
monstration de sa part en plaçant dans ses bras la forme e
0394n apparence inanimée de sa femme.

– Regardez ! dit-il. Si vous n’êtes pas un démon, soignez
-là d’abord- vous me parlerez après.

Il passa dans le petit salon et s’assit. Mr Linton m’appe
la. Avec beaucoup de difficulté et après avoir eu recours
aux moyens les plus variés, nous parvînmes à la faire reve
nir à elle. Mais elle était tout égarée ; elle soupirait,
gémissait et ne reconnaissait personne- Edgar, dans son an
xiété pour elle, oublia l’odieux ami de sa femme. Moi, je
ne l’oubliai pas. A la première occasion, j’allai le suppl
ier de partir, lui affirmant que Catherine était mieux et
que je lui ferais savoir dans la matinée comment elle avai
t passé la nuit.

– Je ne refuse pas de sortir de la maison, répondit-il, m
ais je resterai dans le jardin ; et ayez soin, Nelly, de t
enir votre promesse demain. Je serai sous ces mélèzes. N’o
ubliez pas, ou je renouvellerai ma visite, que Linton soit
0395 là où non.

Il lança un coup d’oeil par la porte entr’ouverte de la c
hambre et, s’étant assuré que mes dires semblaient exacts,
il délivra la maison de sa funeste présence.

CHAPITRE XVI

Cette nuit-là, vers minuit, naquit la Catherine que vous
avez vue à Hurle-Vent : enfant chétive, venue à sept mois.
Deux heures après, la mère mourut, sans jamais avoir repr
is suffisamment connaissance pour s’apercevoir de l’absenc
e de Heathcliff ou de la présence d’Edgar. Le désespoir de
ce dernier est un sujet trop pénible pour que j’y insiste
; ses effets ultérieurs montrèrent combien ce coup l’avai
t atteint profondément. Sa douleur s’accrut encore, selon
moi, du fait qu’il restait sans héritier. Je m’en affligea
is, quand je regardais la faible orpheline ; et je reproch
ais en moi-même au vieux Linton (ce qui n’était pourtant q
ue l’effet d’une partialité bien naturelle) d’avoir en par
0396eille occurrence assuré ses biens à sa fille et non à
la fille de son fils. Elle fut bien mal reçue, la pauvre p
etite ! Elle aurait pu crier jusqu’à en perdre la vie sans
que personne s’en souciât, pendant ces premières heures a
près sa venue au monde. Nous rachetâmes cette négligence p
ar la suite ; mais les débuts de son existence furent auss
i privés d’affection qu’en sera probablement la fin.

Le matin suivant – clair et gai au dehors – le jour se gl
issa tamisé à travers les jalousies de la chambre silencie
use, parant la couche et celle qui l’occupait d’une lumièr
e adoucie et délicate. Edgar Linton avait la tête appuyée
sur l’oreiller et les yeux fermés. Les jeunes et belles li
gnes de son visage offraient l’aspect de la mort presque a
utant que celles de la forme étendue près de lui, et elles
étaient presque aussi rigides ; mais son immobilité était
celle de l’angoisse épuisée, l’immobilité de Catherine ét
ait celle de la paix parfaite. Le front uni, les paupières
closes, les lèvres sur lesquelles semblait voltiger un so
urire : un ange céleste n’aurait pu être plus beau qu’elle
0397. Je subissais l’influence du calme infini où elle rep
osait ; jamais je n’avais été dans une disposition d’espri
t plus sainte qu’en ce moment, devant cette paisible image
de la paix divine. Je répétais instinctivement les mots q
u’elle avait prononcés quelques heures plus tôt : « Incomp
arablement au delà et au-dessus de nous tous ! Qu’elle soi
t encore sur la terre ou déjà au ciel, son âme habite main
tenant en Dieu ! »

Je ne sais si c’est une disposition qui m’est particulièr
e, mais il est rare que je ne me sente pas presque heureus
e quand je veille dans une chambre mortuaire, pourvu qu’il
n’y ait pour partager ce devoir avec moi personne qui gém
isse ou se désespère. J’y vois un repos que ni la terre ni
l’enfer ne peuvent troubler ; j’y trouve l’assurance d’un
au-delà sans bornes et sans ombres – l’Eternité enfin con
quise – où la vie est illimitée dans sa durée, l’amour dan
s son désintéressement, la joie dans sa plénitude. Je rema
rquai à cette occasion combien il y a d’égoïsme même dans
un amour comme celui de Mr Linton, qui s’affligeait si viv
0398ement de la délivrance bénie de Catherine. Sans doute
pouvait-on douter, après l’existence agitée et impatiente
qu’elle avait menée, qu’elle eût mérité de trouver enfin l
e havre de la paix. On en pouvait douter dans les moments
de froide réflexion, mais non pas alors, en présence de so
n cadavre, qui proclamait sa propre tranquillité et sembla
it ainsi donner l’assurance que l’âme qui avait habité là
jouissait de la même quiétude.

– Croyez-vous que des personnes comme elle soient heureus
es dans l’autre monde, monsieur ? Je donnerais beaucoup po
ur le savoir.

J’éludai la réponse à la question de Mrs Dean, qui me par
ut quelque peu hétérodoxe. Elle reprit :

Si nous repassons l’existence de Catherine Linton, je cra
ins que nous ne soyons pas fondés à le croire ; mais nous
0399la laisserons avec son Créateur.

Le maître paraissant endormi, je me hasardai, peu après l
e lever du soleil, à quitter la chambre et à me glisser de
hors, à l’air pur et rafraîchissant. Les domestiques pensè
rent que j’allais secouer l’engourdissement de ma veille p
rolongée ; en réalité, mon principal motif était de voir M
r Heathcliff. S’il était resté sous les mélèzes toute la n
uit, il n’avait rien entendu du remue-ménage à la Grange ;
à moins que, peut-être, il n’eût perçu le galop du messag
er envoyé à Gimmerton. S’il s’était rapproché, il devait p
robablement avoir compris, aux lumières passant rapidement
çà et là, au bruit des portes ouvertes et refermées, que
tout n’était pas dans l’ordre à l’intérieur. Je souhaitais
et pourtant je redoutais de le rencontrer. Je sentais qu’
il fallait que la terrible nouvelle lui fût annoncée et j’
avais hâte d’en avoir fini ; mais comment m’y prendre, voi
là ce que je ne savais pas. Il était là- ou plutôt à quelq
ues mètres plus loin dans le parc, appuyé contre un vieux
frêne, nu-tête, les cheveux trempés par la rosée qui s’éta
0400it amassée sur les branches bourgeonnantes et qui tomb
ait en gouttelettes autour de lui. Il avait dû rester long
temps dans cette position, car je remarquai un couple de m
erles qui passaient et repassaient à trois pieds de lui à
peine, occupés à construire leur nid, sans lui prêter plus
d’attention qu’à une pièce de bois. Ils s’enfuirent à mon
approche ; il leva les yeux et parla :

– Elle est morte ! Je ne vous ai pas attendue pour le sav
oir. Enlevez ce mouchoir- ne pleurnichez pas devant moi. L
e diable vous emporte tous ! Elle n’a pas besoin de vos la
rmes !

Je pleurais sur lui autant que sur elle : nous éprouvons
parfois de la pitié pour des êtres qui ne connaissent ce s
entiment ni pour eux-mêmes ni pour les autres. Dès que j’a
vais regardé son visage, j’avais vu qu’il n’ignorait pas l
a catastrophe ; comme ses lèvres remuaient et que ses yeux
étaient abaissés vers le sol, l’idée folle m’était venue
que son coeur était subjugué et qu’il priait.
0401
– Oui, elle est morte, répondis-je en réprimant mes sangl
ots et en essuyant mes larmes. Elle est allée, je l’espère
, au ciel où nous pourrons tous la rejoindre si nous somme
s attentifs à quitter les mauvaises voies pour suivre les
bonnes.

– Y a-t-elle donc été attentive, elle ? demanda Heathclif
f en s’efforçant de ricaner. Est-elle morte comme une sain
te ? Allons, faites-moi un fidèle rapport de l’événement.
Comment-

Il essaya de prononcer le nom, mais ne put y arriver. Les
lèvres serrées, il luttait en silence contre l’angoisse q
ui l’étreignait et défiait en même temps ma sympathie d’un
regard fixe et féroce.

– Comment est-elle morte ? reprit-il enfin, contraint, en
dépit de son stoïcisme, de chercher un appui derrière lui
; car, après cet effort, il tremblait, malgré lui, jusqu’
0402au bout des doigts.

– Pauvre malheureux ! pensais-je. Tu as un coeur et des n
erfs tout comme les hommes tes frères. Pourquoi vouloir le
s cacher ? Ton orgueil ne peut aveugler Dieu. Tu l’incites
à les torturer jusqu’à ce qu’il t’arrache un cri d’humili
té.

– Aussi doucement qu’un agneau, répondis-je tout haut. El
le a poussé un soupir, elle s’est étirée comme un enfant q
ui reprend connaissance, puis qui retombe en s’endormant.
Cinq minutes après, j’ai senti un petit battement de son c
oeur, puis plus rien !

– Et- a-t-elle prononcé mon nom ? demanda-t-il avec hésit
ation, comme s’il craignait que la réponse à cette questio
n n’amenât des détails qu’il n’aurait pas la force d’enten
dre.

– Elle n’a pas une seule fois recouvré ses sens ; elle n’
0403a reconnu personne depuis le moment que vous l’avez qu
ittée. Elle repose avec un doux sourire sur les lèvres, et
ses dernières pensées ont été un retour vers les jours he
ureux de jadis. Sa vie a pris fin dans un rêve paisible- p
uisse son réveil dans l’autre monde être aussi agréable !

– Puisse-t-elle se réveiller dans les tourments ! cria-t-
il avec une véhémence terrible, frappant du pied et gémiss
ant, en proie à une crise soudaine d’insurmontable passion
. Elle aura donc menti jusqu’au bout ! Où est-elle ! Pas l
à- pas au ciel- pas anéantie- où ? Oh ! tu disais que tu n
‘avais pas souci de mes souffrances. Et moi, je fais une p
rière- je la répète jusqu’à ce que ma langue s’engourdisse
: Catherine Earnshaw, puisses-tu ne pas trouver le repos
tant que je vivrai ! Tu dis que je t’ai tuée, hante-moi, a
lors ! Les victimes hantent leurs meurtriers, je crois. Je
sais que des fantômes ont erré sur la terre. Sois toujour
s avec moi- prends n’importe quelle forme- rends-moi fou !
mais ne me laisse pas dans cet abîme où je ne puis te tro
0404uver. Oh ! Dieu ! c’est indicible ! je ne peux pas viv
re sans ma vie ! je ne peux pas vivre sans mon âme !

Il frappa de la tête contre le tronc noueux ; puis, levan
t les yeux, se mit à hurler, non comme un homme, mais comm
e une bête sauvage frappée à mort de coups de couteaux et
d’épieux. J’aperçus plusieurs taches de sang sur l’écorce
; sa main et son front en étaient maculés ; la scène dont
j’étais témoin n’était sans doute que la répétition de scè
nes analogues qui avaient eu lieu pendant la nuit. Je ne p
uis dire que ma compassion en fut excitée : j’en fus plutô
t épouvantée. Pourtant, j’hésitais à le quitter ainsi. Mai
s, à l’instant qu’il se ressaisit assez pour s’apercevoir
que je l’observais, il m’ordonna d’une voix tonnante de pa
rtir, et j’obéis. Il n’était pas en mon pouvoir de le calm
er ni de le consoler.

Les obsèques de Mrs Linton avaient été fixées au vendredi
qui suivit sa mort. Jusqu’à ce moment, son cercueil, pars
emé de fleurs et de feuilles odoriférantes, resta ouvert d
0405ans le grand salon. Linton passait là les jours et les
nuits, veilleur qui ne cédait jamais au sommeil, et – cir
constance ignorée de tous, sauf de moi – Heathcliff, passa
dehors les nuits au moins, sans s’accorder non plus aucun
repos. Je n’eus pas de communication avec lui ; mais je s
entais qu’il avait dessein d’entrer, s’il pouvait. Le mard
i, un peu après la tombée de la nuit, comme mon maître, ac
cablé de fatigue, avait dû se retirer pour une couple d’he
ures, j’entrai et j’ouvris une des fenêtres : touchée de s
a constance, je voulais lui donner une chance d’offrir à l
‘image flétrie de son idole un dernier adieu. Il ne manqua
pas de profiter de l’occasion, avec prudence et rapidité
; assez prudemment pour ne pas révéler sa présence par le
moindre bruit. Je n’aurais même jamais découvert qu’il éta
it entré, si je n’eusse remarqué la draperie dérangée auto
ur du visage de la morte, et si je n’eusse aperçu sur le p
arquet une boucle de cheveux blonds, attachés avec un fil
d’argent : à l’examen, je reconnus qu’elle venait d’un méd
aillon que Catherine portait au cou. Heathcliff avait ouve
rt le médaillon, jeté ce qu’il contenait et avait mis à la
0406 place une boucle noire de ses cheveux à lui. J’enroul
ai les deux boucles et les renfermai ensemble.

Mr Earnshaw fut naturellement invité à accompagner à leur
dernière demeure les restes de sa soeur. Il ne s’excusa p
as et ne parut pas ; de sorte que, en dehors du mari, le c
ortège se composait uniquement de fermiers et de domestiqu
es. Isabelle n’avait pas été invitée.

A la surprise des gens du village, Catherine ne fut inhum
ée ni dans la chapelle, sous le monument sculpté des Linto
n, ni en dehors près des tombeaux de sa famille. Sa fosse
fut creusée sur un tertre verdoyant dans un coin du cimeti
ère, à un endroit où le mur est si bas que la bruyère et l
‘airelle de la lande ont fini par passer par-dessus, et qu
‘il est presque enfoui sous une couche de terre tourbeuse.
Son mari repose maintenant au même endroit. Chacun d’eux
n’a, pour indiquer la place de sa tombe, au-dessus de sa t
ête qu’une simple pierre dressée, à ses pieds qu’un bloc g
ris tout uni.
0407
CHAPITRE XVII

Ce vendredi-là marqua pour un mois le dernier des beaux j
ours. Dans la soirée, le temps se gâta ; le vent passa du
sud au nord-est, amenant d’abord la pluie, puis le grésil
et la neige. Le lendemain, on avait peine à croire qu’il y
avait eu trois semaines de printemps. Les primevères et l
es crocus étaient cachés sous la neige ; les alouettes se
taisaient, les jeunes pousses des arbres précoces étaient
flétries et noircies. La journée se traîna lugubre, glacia
le, sinistre. Mon maître ne sortit pas de sa chambre ; je
pris possession du petit salon solitaire et le convertis e
n chambre d’enfant. Je restai là, avec cette petite poupée
gémissante sur les genoux. Je la berçais, tout en regarda
nt s’accumuler devant la fenêtre sans rideaux les flocons
qui tombaient toujours, quand la porte s’ouvrit et quelqu’
un entra, hors d’haleine et riant ! Pendant une minute, ma
colère fut plus grande que ma surprise. Je pensais que c’
était une des bonnes et je m’écriai :
0408
– Finissez ! Comment osez-vous vous montrer aussi écervel
ée ? Que dirait Mr Linton s’il vous entendait ?

– Pardon ! répondit une voix que je connaissais bien ; ma
is je sais qu’Edgar est au lit et je ne peux pas m’arrêter
.

Et mon interlocutrice s’approcha du feu, haletante, la ma
in sur le côté.

– J’ai couru tout le long du chemin depuis les Hauts, rep
rit-elle après une pause ; excepté quand j’ai volé. Je ne
pourrais pas compter le nombre de chutes que j’ai faites.
Oh ! j’ai mal partout ! Ne vous inquiétez pas ! Je vous ex
pliquerai tout dès que j’en serai capable. Ayez seulement
la bonté d’aller commander la voiture pour me conduire à G
immerton et de dire à une des bonnes de prendre quelques v
êtements dans ma garde-robe.

0409 L’intruse était Mrs Heathcliff. Elle était dans un ét
at qui ne semblait certes pas prêter au rire. Ses cheveux
flottaient épars sur ses épaules, dégouttant de neige et d
‘eau. Elle portait son costume ordinaire de jeune fille, q
ui convenait mieux à son âge qu’à sa position : une robe o
uverte avec des manches courtes, la tête et le cou nus. La
robe était de soie légère, et collée à son corps par l’hu
midité ; ses pieds n’étaient protégés que par de minces so
uliers d’intérieur. Ajoutez à cela une forte entaille sous
une oreille, que le froid seul empêchait de saigner abond
amment, un visage blanc, couvert d’égratignures et de meur
trissures, un corps à peine capable de se soutenir, tant i
l était rompu par la fatigue ; et vous pourrez comprendre
que ma première frayeur ne s’apaisa pas beaucoup quand j’e
us le loisir de l’examiner.

– Ma chère jeune dame, lui déclarai-je, je ne bougerai pa
s et je n’écouterai rien, que vous n’ayez enlevé tout ce q
ue vous avez sur le dos pour mettre des vêtements secs. Et
comme il ne faut assurément pas que vous alliez à Gimmert
0410on ce soir, il est inutile de commander la voiture.

– Il le faut, assurément, répliqua-t-elle ; à pied ou en
voiture. Mais je ne fais pas d’objections à m’habiller con
venablement. Et- ah ! voyez comme cela me coule dans le co
u, maintenant ! Le voisinage du feu m’y produit une sensat
ion de brûlure.

Elle insista pour que j’exécutasse ses instructions avant
de me permettre, de la toucher. Ce ne fut que quand le co
cher eut reçu l’ordre de se préparer et que la femme de ch
ambre fut allée faire un paquet des quelques effets dont e
lle avait besoin, qu’elle me laissa panser sa blessure et
l’aider à changer de vêtements.

– Maintenant, Hélène, dit-elle quand j’eus fini et qu’ell
e fut installée dans un fauteuil, près du feu, une tasse d
e thé devant elle, asseyez-vous en face de moi et éloignez
le pauvre bébé de Catherine : je n’aime pas à le voir ! N
e croyez pas, parce que vous m’avez vue entrer comme une f
0411olle, que je ne pense pas à Catherine. J’ai versé, moi
aussi, des larmes amères- oui, nul n’a eu plus que moi su
jet d’en verser. Nous nous sommes séparées sans être récon
ciliées, vous vous le rappelez, et je ne me le pardonnerai
jamais. Mais néanmoins je n’allais pas sympathiser avec l
ui- la bête brute ! Oh ! donnez-moi le tisonnier. Voici la
dernière chose qui me vienne de lui que j’aie sur moi.

Elle retira de son doigt son anneau d’or et le jeta sur l
e parquet.

– Je veux l’écraser ! continua-t-elle en frappant dessus
avec une rage enfantine, et je veux le brûler !

Elle prit l’objet hors d’usage et le lança au milieu des
charbons.

– Là ! il n’aura qu’à en acheter un autre, s’il me retrou
ve. Il serait capable de venir me chercher ici pour exaspé
rer Edgar. Je n’ose pas rester, de peur que cette idée ne
0412se loge dans sa cervelle dépravée. Et puis, Edgar n’a
pas été bon pour moi, n’est-ce pas ? Je ne veux pas venir
implorer son assistance et je ne veux pas non plus lui cau
ser de nouveaux ennuis. La nécessité m’a forcée de cherche
r un abri ici ; encore, si je n’eusse été certaine de ne p
as le rencontrer, me fussé-je arrêtée à la cuisine. Je m’y
serais lavé la figure, m’y serais chauffée, vous aurais f
ait dire de m’apporter ce qu’il me fallait, et je serais r
epartie pour aller n’importe où, hors d’atteinte de mon ma
udit- de ce démon incarné ! Ah ! il était dans une telle f
ureur ! S’il m’avait attrapée ! C’est bien dommage qu’Earn
shaw ne soit pas son égal en force. Je ne me serais pas sa
uvée avant de l’avoir vu à peu près assommé, si Hindley eû
t été de taille à me donner ce spectacle !

– Voyons, ne parlez pas si vite, Miss, interrompis-je. Vo
us allez déranger le mouchoir dont je vous ai entouré la f
igure et votre entaille va recommencer à saigner. Buvez vo
tre thé, reprenez haleine, et cessez de rire : le rire est
tristement déplacé sous ce toit, et dans votre état !
0413
– Vérité incontestable. Ecoutez cet enfant ! Il crie sans
arrêter- renvoyez-le pour une heure afin que je ne l’ente
nde pas ; je ne resterai pas plus longtemps.

Je sonnai et remis le bébé à une servante. Puis je m’info
rmai du motif qui l’avait poussée à s’échapper de Hurle-Ve
nt dans un si pitoyable état, et de l’endroit où elle avai
t l’intention d’aller, puisqu’elle refusait de rester avec
nous.

– Je devrais et je voudrais rester, répondit-elle, pour r
éconforter Edgar et prendre soin du bébé, d’abord, et ensu
ite parce que la Grange est mon vrai foyer Mais je vous di
s qu’il ne me le permettrait pas. Croyez-vous qu’il suppor
terait de me voir engraisser, devenir gaie- qu’il supporte
rait la pensée que nous sommes tranquilles ici, sans voulo
ir empoisonner notre quiétude ? J’ai maintenant la satisfa
ction d’être sûre qu’il me déteste au point de souffrir sé
rieusement de me voir ou de m’entendre. Je remarque, quand
0414 je parais en sa présence, que les muscles de sa face
se contractent involontairement et prennent une expression
de haine, haine qui vient en partie de ce qu’il connaît l
es bonnes raisons que j’ai d’éprouver pour lui ce même sen
timent, et en partie d’une aversion originelle. Cette aver
sion est assez forte pour me donner la quasi certitude qu’
il ne me pourchassera pas à travers l’Angleterre si je par
viens à m’échapper ; il faut par conséquent que je m’éloig
ne tout à fait. Je suis revenue de mon désir primitif d’êt
re tuée par lui : j’aimerais mieux qu’il se tuât lui-même
! Il a complètement éteint mon amour, je suis donc à mon a
ise. Je puis pourtant encore me rappeler combien je l’ai a
imé ; je puis même vaguement imaginer que je pourrais cont
inuer à l’aimer, si- non ! non ! Même s’il m’eût chérie, s
a nature diabolique se serait révélée d’une façon ou d’une
autre. Il fallait que Catherine eût le goût terriblement
pervers pour lui être si tendrement attachée, elle qui le
connaissait si bien. Monstre ! s’il pouvait être effacé de
la création et de mon souvenir !

0415 – Chut ! chut ! c’est un être humain. Soyez plus char
itable : il y a des hommes encore pires que lui.

– Ce n’est pas un être humain et il n’a aucun droit à ma
charité. Je lui ai donné mon coeur, il l’a pris, l’a broyé
et me l’a rejeté mort. C’est avec le coeur qu’on sent, Hé
lène ; puisqu’il a détruit le mien, je n’ai plus le pouvoi
r de rien ressentir pour lui. Et je ne le voudrais pas, qu
and il gémirait jusqu’à son dernier jour et verserait des
larmes de sang sur Catherine ! Non ! non ! je ne le voudra
is pas !

Ici, Isabelle se mit à pleurer. Mais, refoulant aussitôt
ses larmes, elle poursuivit :

Vous me demandiez ce qui m’avait enfin déterminée à fuir.
J’y ai été obligée parce que j’avais réussi à pousser sa
rage à un degré que n’avait pas atteint sa malice. Il faut
plus de sang-froid pour arracher les nerfs avec des pince
0416s chauffées au rouge que pour assommer. Il était excit
é au point d’oublier la prudence de démon dont il se vanta
it et il s’est laissé entraîner à une violence meurtrière.
J’ai eu le plaisir d’arriver à l’exaspérer ; le sentiment
du plaisir a éveillé en moi l’instinct de conservation et
j’ai réussi à m’échapper. Si jamais je retombe dans ses m
ains, avec quelle joie il tirera de moi une vengeance écla
tante !

Hier, comme vous savez, Mr Earnshaw aurait dû assister à
l’enterrement. Dans cette intention, il avait observé une
sobriété relative : il n’avait pas été se mettre au lit fo
u furieux, à six heures du matin, pour en sortir encore iv
re à midi. Mais il en résulta qu’en se levant il était trè
s abattu, avec des idées de suicide aussi disposé à aller
à l’église qu’à aller au bal ; et, au lieu de s’y rendre,
il s’assit près du feu et avala de grands verres de gin ou
de brandy.

Heathcliff – je frissonne en prononçant son nom ! – avait
0417 à peine paru dans la salle depuis dimanche dernier ju
squ’aujourd’hui. Sont-ce les anges, ou ses parents des rég
ions infernales qui l’ont nourri, je ne sais, mais il n’a
pas pris un repas avec nous depuis bientôt une semaine. Il
ne revenait qu’à l’aube, montait à sa chambre et s’y enfe
rmait- comme si personne avait envie de rechercher sa comp
agnie ! Il restait là, à prier comme un méthodiste. Seulem
ent la divinité qu’il implorait n’est que poussière et cen
dres inanimées et, quand il s’adressait à Dieu, il le conf
ondait étrangement avec le démon. Après avoir achevé ces é
difiantes oraisons – et elles duraient en général jusqu’à
ce qu’il fût complètement enroué et que sa voix s’étranglâ
t dans son gosier. – il repartait ; toujours droit vers la
Grange. Je suis surprise d’Edgar n’ait pas envoyé cherche
r un agent de police pour le faire arrêter. Quant à moi, q
uelque chagrin que j’eusse de la mort de Catherine, je ne
pouvais m’empêcher de considérer comme une fête ces heures
où j’étais délivrée d’une oppression dégradante.

Je repris assez de courage pour écouter sans pleurer les
0418éternelles homélies de Joseph, pour aller et venir dan
s la maison d’un pas moins furtif que celui d’un voleur ef
frayé. Croiriez-vous que j’avais pris l’habitude de pleure
r à tout ce que disait Joseph ? Mais Hareton et lui sont v
raiment de détestables compagnons. J’aimerais mieux rester
avec Hindley et subir ses horribles propos qu’avec « le p
‘tit maît’ » et son fidèle défenseur, cet odieux vieillard
! Quand Heathcliff est là, je suis souvent obligée de me
réfugier à la cuisine dans leur société, ou de grelotter d
ans les chambres inhabitées pleines d’humidité. Quand il n
‘y est pas, comme c’était le cas cette semaine, j’installe
une table et une chaise au coin du feu dans la salle et j
e ne m’occupe pas de la manière dont Mr Earnshaw emploie s
on temps ; pas plus d’ailleurs qu’il ne se mêle de ce que
je fais. Il est plus calme maintenant que naguère, quand o
n ne le provoque pas ; plus sombre, plus abattu, et moins
furieux. Joseph affirme que c’est un homme changé ; que le
Seigneur a touché son coeur et qu’il est sauvé « comme pa
r le feu ». Je n’ai pas encore pu découvrir les signes de
ce changement favorable ; mais ce n’est pas mon affaire.
0419
Hier soir, je suis restée assise dans mon coin, à lire qu
elques vieux livres jusque vers minuit. Il me paraissait t
ellement sinistre de remonter dans ma chambre, avec cette
neige furieuse qui tourbillonnait dehors, et mes pensées q
ui retournaient toujours au cimetière et à la tombe fraîch
ement creusée ! J’osais à peine lever les yeux de la page
placée devant moi, tant cette triste image en prenait vite
la place. Hindley était assis en face de moi, la tête app
uyée sur sa main ; peut-être méditait-il sur le même sujet
. Il avait cessé de boire avant d’avoir perdu la raison et
n’avait ni bougé ni parlé depuis deux ou trois heures. On
n’entendait dans la maison rien d’autre que les hurlement
s du vent, qui secouait les fenêtres de temps en temps, le
faible crépitement des charbons et le bruit sec de mes mo
uchettes quand il m’arrivait de raccourcir la mèche de la
chandelle. Hareton et Joseph étaient dans leur lit, profon
dément endormis sans doute. C’était triste, très triste. T
out en lisant, je soupirais, car il semblait que toute joi
e eût disparu du monde pour n’y jamais revenir.
0420
Ce pénible silence fut enfin rompu par le bruit du loquet
de la cuisine. Heathcliff était revenu de sa veillée plus
tôt que d’habitude, à cause de la tempête soudaine, je su
ppose. La porte était verrouillée et nous l’entendîmes fai
re le tour pour entrer par une autre. Je me levai et l’exp
ression de mes sentiments me vint aux lèvres malgré moi. H
indley, qui tenait les yeux fixés sur la porte, se retourn
a et me regarda.

– Je vais le laisser dehors cinq minutes, s’écria-t-il. V
ous n’y voyez pas d’objection ?

– Non, vous pouvez même le laisser dehors toute la nuit,
répondis-je. N’hésitez pas ! Mettez la clef dans la serrur
e et tirez les verrous.

Earnshaw obéit avant que son hôte eût atteint le devant d
e la maison. Puis il avança sa chaise de l’autre côté de m
a table et se pencha, cherchant dans mes yeux de la sympat
0421hie pour la haine brûlante qui jaillissait des siens.
Comme il avait l’aspect et les sentiments d’un assassin, c
e n’est pas exactement ce qu’il y trouva ; mais ce qu’il y
découvrit suffit pour l’encourager à parler.

– Vous et moi, dit-il, avons l’un et l’autre un grand com
pte à régler avec cet homme ! Si nous n’étions lâches ni l
‘un ni l’autre, nous pourrions nous unir pour en finir. -t
es-vous aussi faible que votre frère ? Endurerez-vous tout
jusqu’au bout, sans jamais essayer de le lui faire payer
?

– Je suis lasse maintenant d’endurer, répondis-je, et je
serais heureuse de trouver une vengeance qui ne retombât p
as sur moi-même. Mais la traîtrise et la violence sont des
lances à deux pointes ; elles blessent ceux qui y ont rec
ours plus grièvement que leurs ennemis.

– La traîtrise et la violence sont la juste récompense de
la traîtrise et de la violence ! s’écria Hindley. Mrs Hea
0422thcliff, je ne vous demande que de rester immobile et
muette. En êtes-vous capable, dites ? Je suis sûr que vous
auriez autant de plaisir que moi à assister à la fin de l
‘existence de ce démon. C’est la mort qui vous attend si v
ous ne prenez pas les devants, et pour moi c’est la ruine.
Le diable emporte cet infernal coquin ! Il frappe à la po
rte comme s’il était déjà le maître ici ! Promettez-moi de
vous taire, et avant que l’horloge sonne – il est une heu
re moins trois minutes – vous serez délivrée !

Il tira de sa poitrine l’arme que je vous ai décrite dans
ma lettre et essaya d’éteindre la chandelle. Je parvins à
la lui arracher et lui saisis le bras.

– Je ne me tairai pas ; vous ne le toucherez pas. Laissez
la porte fermée et restez tranquille !

– Non ! ma résolution est prise et, pardieu ! je l’exécut
erai, cria ce forcené. Je vous rendrai service malgré vous
et justice sera faite à Hareton. Il est inutile de vous m
0423ettre martel en tête pour me tirer d’affaire ensuite.
Catherine n’est plus là. Pas un être vivant ne me regrette
rait ni ne rougirait de moi si je me coupais la gorge en c
e moment- il est temps de faire une fin !

Autant eût valu lutter avec un ours ou raisonner avec un
fou. La seule ressource qui me restât était de courir à la
fenêtre et d’avertir la victime désignée du sort qui l’at
tendait.

– Vous feriez mieux de chercher refuge ailleurs cette nui
t, m’écriai-je d’un ton plutôt triomphant. Mr Earnshaw est
décidé à vous brûler la cervelle si vous persistez à essa
yer d’entrer.

– Vous feriez mieux d’ouvrir la porte, espèce de-, répond
it-il en m’appliquant une épithète élégante que je préfère
ne pas répéter.

– Je ne me mêlerai de rien, répliquai-je à mon tour. Entr
0424ez et faites-vous tuer si cela vous convient. J’ai fai
t mon devoir.

Là-dessus, je fermai la fenêtre et repris ma place au coi
n du feu. J’avais trop peu d’hypocrisie à ma disposition p
our feindre d’être inquiète du danger qui le menaçait. Ear
nshaw m’accabla de jurons, affirmant que j’aimais encore l
e scélérat et me prodiguant toutes sortes d’insultes pour
ma couardise. Quant à moi, dans le secret de mon coeur (et
ma conscience ne me l’a jamais reproché), je pensais que
ce serait pour lui une vraie bénédiction si Heathcliff le
délivrait de sa misère ; et que ce n’en serait pas une moi
ndre pour moi-même s’il envoyait Heathcliff dans la demeur
e qui lui convient. Comme j’étais plongée dans ces réflexi
ons, un coup que lança ce dernier dans la croisée derrière
moi la fit tomber avec fracas, et dans l’encadrement appa
rut son visage sombre d’où jaillit un éclair sinistre. Les
montants étaient trop rapprochés pour permettre à ses épa
ules de suivre, et je souris, exultant de me croire en sûr
eté. Ses cheveux et ses vêtements étaient blancs de neige
0425et ses dents aiguës de cannibale, qui se montraient so
us l’effet du froid et de la rage, brillaient dans l’obscu
rité.

– Isabelle, laissez-moi entrer, ou je vous en ferai repen
tir, « grogna-t-il », comme dit Joseph.

– Je ne puis pas commettre un meurtre, répondis-je. Mr Hi
ndley est en sentinelle avec un couteau et un pistolet cha
rgé.

– Faites-moi entrer par la porte de la cuisine.

– Hindley y sera avant moi, répliquai-je. Quel pauvre amo
ur est le vôtre, qui ne peut supporter une averse de neige
! Vous nous avez laissés en paix dans nos lits aussi long
temps qu’a brillé une lune d’été, mais au premier retour o
ffensif de l’hiver il faut que vous couriez vous mettre à
l’abri ! Heathcliff, à votre place, j’irais m’étendre sur
sa tombe et y mourir comme un chien fidèle. Le monde assur
0426ément ne vaut plus pour vous la peine d’y vivre, je pe
nse. Vous m’aviez pénétrée de la conviction bien nette que
Catherine était toute la joie de votre existence : je ne
peux pas croire que vous songiez à survivre à sa perte.

– Il est là, n’est-ce pas ? s’écria Hindley en se précipi
tant vers l’ouverture. Si j’arrive à passer le bras dehors
, je peux l’atteindre !

Je crains, Hélène, que vous ne me considériez comme fonci
èrement mauvaise ; mais vous ne savez pas tout, aussi ne v
ous hâtez pas de juger. Je n’aurais pour rien au monde aid
é ou encouragé un attentat, même sur lui. Mais il m’était
impossible de ne pas souhaiter qu’il fût mort. Aussi fus-j
e terriblement désappointée, et épouvantée, à la pensée de
s conséquences de mes railleries, quand il se jeta sur l’a
rme d’Earnshaw et la lui arracha des mains.

Le coup partit et le couteau, projeté en arrière, s’enfon
ça dans le poignet de son possesseur. Heathcliff l’en reti
0427ra brutalement, en déchirant les chairs, et le jeta to
ut sanglant dans sa poche. Puis il prit une pierre, abatti
t le montant qui séparait deux fenêtres et sauta dans la p
ièce. Son adversaire était tombé sans connaissance sous l’
effet de la violente douleur et du flot de sang qui jailli
ssait d’une artère ou d’une grosse veine. Le misérable le
frappa à coups de pied, lui heurta la tête à plusieurs rep
rises sur les dalles, en me retenant d’une main pendant ce
temps-là pour m’empêcher d’aller appeler Joseph. Il fit p
reuve d’un empire surhumain sur soi-même en s’abstenant de
l’achever complètement ; enfin, à bout de souffle, il s’a
rrêta et tira le corps en apparence inanimé jusque sur le
banc. Il déchira alors la manche de la veste d’Earnshaw et
pansa la blessure avec une rudesse brutale, crachant et j
urant pendant l’opération avec autant d’énergie qu’il en a
vait mis auparavant à le piétiner. Redevenue libre, je ne
perdis pas de temps pour aller chercher le vieux serviteur
qui, ayant fini par comprendre le sens de mon récit préci
pité, accourut en bas, haletant, en descendant les marches
quatre à quatre.
0428
– Qué qu’y a à faire, maintenant ! Qué qu’y a à faire, ma
intenant ?

– Il y a ceci à faire, tonna Heathcliff : votre maître es
t fou et, s’il vit encore dans un mois, il sera enfermé da
ns une maison de santé. Comment diable avez-vous tout verr
ouillé quand j’étais dehors, vieux chien édenté ? Ne reste
z pas là à grommeler et à marmotter. Allons, ce n’est pas
moi qui vais le soigner. Nettoyez-moi toute cette saleté ;
et faites attention à lui avec votre chandelle- c’est plu
s qu’à moitié du brandy !

– Pour lors, c’est donc qu’vous avez commis un meurtre su
‘lui ? s’écria Joseph, levant les mains et les yeux dans u
n geste d’horreur. Si j’ons jamais rien vu d’pareil ! Puis
se l’Seigneur-

Heathcliff lui envoya une bourrade qui le fit tomber à ge
noux dans le sang, et lui lança une serviette ; mais, au l
0429ieu de se mettre à essuyer, il joignit les mains et co
mmença une prière dont la bizarre phraséologie excita mon
rire. J’étais dans un état d’esprit à n’être choquée de ri
en : en fait, j’étais aussi insouciante que le sont certai
ns malfaiteurs au pied de la potence.

– Ah ! je vous oubliais, me dit mon tyran. Vous allez fai
re cela. Allons, à terre. Vous conspiriez avec lui contre
moi, n’est-ce pas, vipère ? Tenez, voilà de l’ouvrage pour
vous !

Il me secoua à faire claquer mes dents et me jeta à côté
de Joseph, qui continua ses prières sans se troubler, puis
se releva, jurant qu’il allait partir à l’instant pour la
Grange. Mr Linton était un magistrat et, eût-il perdu cin
quante femmes, il fallait qu’il ouvrît une enquête là-dess
us. Joseph était si obstiné dans sa résolution que Heathcl
iff jugea utile d’exiger de ma bouche une récapitulation d
e ce qui s’était passé. Il me dominait d’un regard chargé
de malveillance pendant que je satisfaisais à contre-coeur
0430 à ses questions. Ce ne fut pas sans peine, surtout av
ec mes réponses difficilement arrachées, que le vieillard
se laissa persuader que Heathcliff n’avait pas été l’agres
seur. Cependant Mr Earnshaw lui-même le convainquit bientô
t qu’il était encore vivant. Joseph s’empressa de lui admi
nistrer une dose de liqueur forte, grâce à quoi son maître
recouvra bientôt le mouvement et la conscience. Heathclif
f, voyant que son adversaire ignorait le traitement qu’il
avait reçu pendant qu’il était sans connaissance, lui dit
qu’il avait déliré sous l’empire de l’ivresse ; qu’il pass
erait l’éponge sur son atroce conduite, mais qu’il l’engag
eait à aller se coucher. A ma grande joie, il nous quitta
lui-même après ce judicieux conseil, et Hindley s’étendit
sur la pierre de l’âtre. Je regagnai ma chambre, stupéfait
e d’en être quitte à si bon compte.

Ce matin, quand je suis descendue, une demi-heure environ
avant midi, Mr Earnshaw était assis près du feu, tout à f
ait mal en point. Son mauvais génie, presque aussi blême e
t décharné, était appuyé contre la cheminée. Ni l’un ni l’
0431autre ne paraissait songer à dîner ; après avoir atten
du jusqu’à ce que tout sur la table fût froid, j’ai commen
cé seule. Rien ne m’empêchait de manger de bon appétit et
quand, de temps à autre, je jetais un regard sur mes compa
gnons silencieux, j’éprouvais une certaine impression de s
atisfaction et de supériorité à sentir en moi le réconfort
d’une conscience tranquille. Lorsque j’ai eu fini, j’ai p
ris la liberté inaccoutumée de m’approcher du feu, de pass
er derrière le siège d’Earnshaw et de m’agenouiller dans l
e coin à côté de lui.

Heathcliff n’a pas fait attention à mon mouvement. J’ai l
evé les yeux et considéré ses traits avec presque autant d
‘assurance que s’il eût été changé en statue. Son front, q
ui naguère me paraissait si viril et que je trouve mainten
ant si diabolique, était voilé d’un lourd nuage ; ses yeux
de basilic étaient presque éteints par l’insomnie, par le
s larmes peut-être, car ses cils étaient encore humides ;
ses lèvres, d’où le féroce ricanement avait disparu, étaie
nt serrées, avec une expression d’indicible tristesse. Si
0432c’eût été tout autre, je me serais caché la figure en
présence d’une telle douleur. La sienne me procurait du pl
aisir ; et, quelque lâcheté qu’il semble y avoir à insulte
r un ennemi tombé, je n’ai pu me retenir de profiter de ce
tte occasion de lui décocher un dard. Ses moments de faibl
esse étaient les seuls où je pusse goûter le délice de ren
dre le mal pour le mal.

– Fi ! fi ! Miss, interrompis-je. On croirait que vous n’
avez jamais de votre vie ouvert une Bible. Quand Dieu affl
ige vos ennemis, sûrement cela devrait vous suffire. Il es
t à la fois vil et présomptueux d’ajouter votre torture à
la sienne.

– Je reconnais que c’est vrai en général, Hélène. Mais qu
el est le supplice infligé à Heathcliff qui pourrait me co
ntenter, si je n’y étais mêlée ? Je préférerais qu’il souf
frît moins, si je pouvais être la cause de ces souffrances
et qu’il sût que j’en suis la cause. Oh ! mon compte avec
0433 lui est si chargé ! Je ne puis espérer de lui pardonn
er qu’à une condition : c’est de m’être payée d’abord oeil
pour oeil, dent pour dent, torture pour torture, et de l’
avoir réduit à mon état. Puisque c’est lui qui a commis la
première offense, qu’il soit le premier à implorer le par
don ; et alors- eh bien ! alors, Hélène, je pourrais montr
er un peu de générosité. Mais comme il est absolument impo
ssible que je puisse jamais me venger, je ne puis donc lui
pardonner.

Hindley désirait un peu d’eau ; je lui ai tendu un verre
et lui ai demandé comment il allait.

– Pas aussi mal que je le voudrais, a-t-il répondu. Mais,
sans parler de mon bras, chaque parcelle de mon corps est
aussi endolorie que si j’avais lutté avec une légion de d
iablotins.

– Oui, ce n’est pas étonnant, ai-je remarqué. Catherine s
e vantait de s’interposer entre vous et la douleur physiqu
0434e : elle voulait dire que certaines personnes ne vous
toucheraient pas de crainte de l’offenser. Il est heureux
que les morts ne se lèvent pas réellement de leurs tombeau
x, car autrement, la nuit dernière, elle aurait pu assiste
r à une scène répugnante. N’êtes-vous pas meurtri et bless
é à la poitrine et aux épaules ?

– Je n’en sais rien ; mais que voulez-vous dire ? A-t-il
osé me frapper quand j’étais à terre ?

– Il vous a accablé de coups de pied et vous a cogné cont
re le sol, dis-je à voix basse. Son envie de vous déchirer
avec ses dents était telle que l’eau lui en venait à la b
ouche. Car il n’est homme qu’à demi- même pas, et le reste
est démon.

Mr Earnshaw a levé les yeux, comme moi, vers le visage de
notre ennemi commun. Absorbé dans son angoisse, celui-ci
paraissait insensible à tout ce qui se passait autour de l
ui ; plus longtemps il restait dans cette attitude et plus
0435 la noirceur de ses méditation se révélait sur ses tra
its.

– Oh ! si Dieu voulait seulement me donner la force de l’
étrangler dans ma suprême agonie, j’irais en enfer avec jo
ie, gémissait son impatiente victime, qui se débattait pou
r essayer de se lever et retombait désespérée, convaincue
de son impuissance à lutter.

– Non, c’est assez qu’il ait tué l’un de vous, ai-je obse
rvé tout haut. A la Grange, tout le monde sait que votre s
oeur vivrait encore, sans Mr Heathcliff. Après tout il vau
t mieux être haï qu’aimé par lui. Quand je me rappelle com
me nous étions heureux- comme Catherine était heureuse ava
nt son arrivée- je ne puis m’empêcher de maudire ce jour-l
à.

Très vraisemblablement, Heathcliff a été plus frappé de l
a vérité de ces paroles que de l’excitation de la personne
qui les avait prononcées. Son attention s’est éveillée, j
0436e l’ai bien vu, car des larmes coulaient de ses yeux d
ans les cendres et sa respiration oppressée s’échappait en
profonds soupirs. Je le regardai en face, avec un rire de
mépris. Des fenêtres voilées de l’enfer ont jailli un ins
tant vers moi quelques éclairs ; mais le démon qui, en gén
éral, veillait là semblait si obscurci, si noyé, que je n’
ai pas craint de risquer un nouveau rire.

– Levez-vous et disparaissez de ma vue, a dit Heathcliff.

J’ai deviné du moins qu’il prononçait ces mots, bien que
sa voix fût à peine intelligible.

– Je vous demande pardon, ai-je répliqué. Mais moi aussi
j’aimais Catherine ; et son frère a besoin de soins que, p
our l’amour d’elle, je lui donnerai : Maintenant qu’elle e
st morte, je la revois en Hindley. Hindley a exactement se
s yeux- ou les aurait si vous n’aviez essayé de les lui ar
racher, ce qui les a rendus noirs et rouges ; et sa-
0437
– Levez-vous, misérable idiote, avant que je vous écrase
sous mes pieds, s’est-il écrié en faisant un mouvement qui
m’en a fait faire un aussi.

– Mais alors, ai-je continué en me tenant prête à m’enfui
r, si la pauvre Catherine s’était fiée à vous et avait acc
epté le titre ridicule, méprisable, dégradant de Mrs Heath
cliff, elle aurait bientôt offert un semblable spectacle.
Elle n’eût pas supporté tranquillement votre abominable co
nduite, elle ; il eût fallu que sa haine et son dégoût tro
uvassent une voix.

Le dossier du banc et la personne d’Earnshaw me séparaien
t de lui, de sorte qu’au lieu d’essayer de m’atteindre il
a saisi un couteau sur la table et me l’a lancé à la tête.
La lame m’a frappé sous l’oreille et a arrêté la phrase q
ue je prononçais en ce moment. Mais je l’ai retirée, j’ai
couru à la porte en lui jetant encore quelques mots qui, j
e l’espère, auront pénétré un peu plus profondément que so
0438n projectile. Comme tableau final, je l’ai vu s’élance
r avec furie, être arrêté par son hôte qui l’avait saisi à
bras-le-corps ; puis tous deux ont roulé enlacés devant l
a cheminée. En traversant la cuisine dans ma fuite, j’ai d
it à Joseph d’aller vite trouver son maître ; j’ai renvers
é Hareton, qui était en train de s’amuser à suspendre une
portée de petits chiens au dossier d’une chaise à l’entrée
de la porte, et, heureuse comme une âme échappée du purga
toire, j’ai bondi, sauté, volé, sur la route escarpée. Pui
s, négligeant ses détours, j’ai pris droit à travers la la
nde, culbutant sur les talus, m’enfonçant dans les marécag
es. Je me précipitais tête baissée vers mon phare, la lumi
ère qui brillait à la Grange. Et je consentirais plus volo
ntiers à un séjour perpétuel dans les régions infernales q
u’à reprendre place, fût-ce pour une seule nuit, sous le t
oit de Hurle-Vent.

Isabelle se tut et but un peu de thé. Puis elle se leva,
me demanda de lui mettre son chapeau et un grand châle que
0439 j’avais apportés, et sourde à ma prière de rester enc
ore une heure, monta sur une chaise, baisa les portraits d
‘Edgar et de Catherine, m’embrassa à mon tour et descendit
prendre la voiture, accompagnée de Fanny qui aboyait de j
oie d’avoir retrouvé sa maîtresse.

Elle partit donc, ainsi chassée, pour ne plus jamais reve
nir dans le pays. Mais une correspondance régulière s’étab
lit entre elle et mon maître quand les choses se furent un
peu arrangées. Je crois qu’elle avait choisi sa nouvelle
demeure dans le sud, près de Londres. C’est là qu’elle mit
au monde un fils, quelques mois après sa fuite. Il reçut
le prénom de Linton et, dès le début, elle le dépeignit co
mme une créature maladive et irritable.

Mr Heathcliff, me rencontrant un jour dans le village, me
demanda où elle habitait. Je refusai de le lui dire. Il r
épliqua que cela lui importait peu, mais qu’elle devait se
garder de venir chez son frère : il ne fallait pas qu’ell
e vécût avec lui, dût-il, pour l’en empêcher, la reprendre
0440 lui-même. Bien que je n’eusse voulu lui donner aucune
indication, il découvrit, par quelque autre domestique, l
e lieu de son séjour et l’existence de l’enfant. Il n’inqu
iéta pourtant pas Isabelle, ce dont elle put rendre grâce,
je suppose, à l’aversion qu’elle lui inspirait. Il s’info
rmait souvent de l’enfant quand il me voyait. En apprenant
son nom, il eut un vilain sourire et dit :

– Ils veulent donc que je le haïsse aussi, sans doute ?

– Je ne crois pas qu’ils désirent que vous sachiez rien d
e lui, répondis-je.

– Mais je l’aurai quand j’aurai besoin de lui. Ils peuven
t y compter !

Heureusement, sa mère mourut avant que ce moment fût venu
, treize ans environ après Catherine : le petit Linton ava
it douze ans, ou un peu plus.

0441 Le lendemain de la visite inopinée d’Isabelle, je n’e
us pas l’occasion de parler à mon maître : il évita toute
conversation et n’était en état de rien discuter. Quand je
pus me faire écouter, je vis qu’il était bien aise que sa
soeur eût quitté son mari, qu’il détestait avec une inten
sité que la douceur de sa nature semblait à peine permettr
e. Son aversion était si profonde et si vivace qu’il s’abs
tenait d’aller partout où il aurait pu rencontrer Heathcli
ff ou entendre parler de lui. Le chagrin, joint à ce senti
ment, fit de lui un parfait ermite. Il abandonna sa charge
de magistrat, cessa même de paraître à l’église, évita en
toutes occasions le village et mena une vie de complète r
éclusion dans l’enceinte de son parc et de ses terres. La
seule variété qu’il y apportât consistait en promenades so
litaires dans les landes et en visites à la tombe de sa fe
mme, la plupart du temps le soir, ou le matin de bonne heu
re avant que personne fût dehors. Mais il était trop bon p
our être longtemps tout à fait malheureux. Il ne priait pa
s, lui, pour que l’âme de Catherine le hantât. Le temps lu
i apporta la résignation et une mélancolie plus douce que
0442la joie vulgaire. Il entourait sa mémoire d’un amour a
rdent et tendre, d’aspirations pleines d’espoir vers un mo
nde meilleur où il ne doutait pas qu’elle ne fût allée.

Il eut aussi une consolation et des affections sur cette
terre. Pendant quelques jours, vous ai-je dit, il parut n’
accorder aucune attention à l’être chétif que sa femme lui
avait légué. Cette indifférence fondit aussi vite que la
neige en avril, et avant que la petite créature fût capabl
e de bégayer un mot ou de hasarder un pas, elle régnait en
despote dans le coeur de son père. Elle s’appelait Cather
ine ; mais il ne lui donnait jamais son nom en entier, de
même qu’il n’avait au contraire jamais abrégé celui de la
première Catherine, sans doute parce que Heathcliff avait
l’habitude de le faire. La petite fille fut toujours Cathy
: ce qui la distinguait pour lui de sa mère, tout en la r
eliant à elle. Et son attachement à l’enfant naquit de ce
lien avec la mère, bien plus que du fait qu’elle était sa
fille, à lui.

0443 Je faisais parfois une comparaison entre Hindley Earn
shaw et lui, et je n’arrivais pas à m’expliquer d’une faço
n satisfaisante pourquoi leur conduite, en des circonstanc
es semblables, était si différente. Tous deux avaient été
de tendres époux, et tous deux étaient attachés à leur enf
ant ; je ne comprenais pas comment tous deux n’avaient pas
suivi la même route, dans le bien ou dans le mal. Mais, d
isais-je, Hindley, avec une tête en apparence plus forte,
s’est montré pitoyablement inférieur et plus faible. Quand
son vaisseau a touché l’écueil, le capitaine a abandonné
son poste ; et l’équipage, au lieu de chercher à sauver le
navire, s’est livré à l’indiscipline et au désordre, détr
uisant tout espoir de renflouer la malheureuse épave. Lint
on, au contraire, a fait preuve du vrai courage d’une âme
loyale et fidèle ; il a eu confiance en Dieu ; et Dieu l’a
consolé. L’un espérait, l’autre désespérait : ils ont cho
isi chacun leur sort et ont été justement condamnés à le s
ubir. Mais vous n’avez pas besoin de ma morale, Mr Lockwoo
d, vous êtes capable de juger aussi bien que moi de toutes
ces choses ; vous le croyez du moins, ce qui revient au m
0444ême.

La fin d’Earnshaw fut ce que l’on pouvait attendre. Elle
suivit de près celle de sa soeur ; six mois à peine séparè
rent l’une de l’autre. Nous autres, à la Grange, nous n’av
ons jamais su exactement quel a été son état pendant cette
période ; le peu que j’ai appris est venu à ma connaissan
ce quand je suis allée aider aux préparatifs des obsèques.
Mr Kenneth vint annoncer l’événement à mon maître.

– Eh bien ! Nelly, dit-il en entrant à cheval dans la cou
r un matin, trop tôt pour que je ne fusse pas alarmée par
un soudain pressentiment de mauvaises nouvelles, c’est à v
otre tour et au mien d’être en deuil à présent. Devinez qu
i nous a faussé compagnie cette fois.

– Qui ? demandai-je tout émue.

– Allons ! devinez ! répondit-il en mettant pied à terre
et attachant les rênes à un crochet près de la porte. Et p
0445réparez le coin de votre tablier : je suis certain que
vous allez en avoir besoin.

– Pas Mr Heathcliff, bien sûr ? m’écriai-je.

– Quoi, vous auriez des larmes pour lui ? Non, Heathcliff
est un gaillard jeune et vigoureux ; il a l’air plus flor
issant que jamais, aujourd’hui. Je viens de le voir. Il re
prend vite des chairs depuis qu’il est débarrassé de sa mo
itié.

– Qui est-ce alors, Mr Kenneth ! répétai-je avec impatien
ce.

– Hindley Earnshaw ! Votre vieil ami Hindley, et mon méch
ant compère ; quoique depuis longtemps il soit devenu trop
fantasque pour moi. Là ! je disais bien qu’il allait y av
oir des larmes. Mais consolez-vous ! Il est mort fidèle à
son personnage : ivre comme un lord. Pauvre garçon ! j’ai
de la peine moi aussi. On regrette toujours un vieux compa
0446gnon, malgré tout ; bien que celui-là fût capable des
pires malices qui se puissent imaginer et qu’il m’ait joué
plus d’un vilain tour. Il avait à peine vingt-sept ans, i
l me semble ; c’est juste votre âge. Qui aurait cru que vo
us étiez nés la même année ?

J’avoue que ce coup fut plus dur pour moi que n’avait été
celui de la mort de Mrs Linton ; d’anciens souvenirs assi
égeaient mon coeur. Je m’assis sous le porche, je pleurai
comme pour un parent et je priai le docteur de se faire in
troduire auprès de mon maître par un autre serviteur. Je n
e pouvais m’empêcher de ressasser cette question : sa mort
a-t-elle été naturelle ? Quoi que je fisse, cette idée me
harcelait ; j’en étais si obsédée que je résolus de deman
der la permission d’aller à Hurle-Vent pour aider à rempli
r les derniers devoirs envers le défunt. Mr Linton n’y con
sentit qu’avec beaucoup de difficulté. Mais je plaidai élo
quemment l’abandon où le corps de son beau-frère devait se
trouver, je fis valoir que mon ancien maître et frère de
lait avait autant que lui droit à mes services. De plus, j
0447e lui rappelai que le petit Hareton était le neveu de
sa femme, qu’en l’absence de parents plus proches il devai
t lui servir de tuteur ; qu’il fallait qu’il s’enquît de l
‘état de la succession et qu’il examinât les affaires de s
on beau-frère. Il était incapable de s’occuper de tout cel
a à ce moment-là, mais il me chargea d’en parler à son hom
me d’affaires ; enfin, il me permit de partir.

Son homme d’affaires avait été également celui d’Earnshaw
. Je passai au village et le priai de m’accompagner. Il se
coua la tête et conseilla de laisser faire Heathcliff, aff
irmant que, si la vérité était connue, on découvrirait que
Hareton n’était guère plus qu’un mendiant.

– Son père est mort endetté, ajouta-t-il ; toute la propr
iété est hypothéquée, et la seule chance qui reste à l’hér
itier naturel est de trouver une occasion d’éveiller quelq
ue intérêt dans le coeur de son créancier, afin que celui-
ci soit amené à le ménager.

0448 Quand je parvins à Hurle-Vent, j’expliquai que j’étai
s venue pour veiller à ce que tout se passât décemment. Jo
seph, qui avait l’air d’avoir assez de chagrin, exprima sa
satisfaction de ma présence. Mr Heathcliff dit qu’il ne v
oyait pas qu’on eût besoin de moi, mais que je pouvais res
ter et régler les dispositions des obsèques, si je voulais
.

– En bonne justice, observa-t-il, le corps de ce fou devr
ait être inhumé à la croisée des routes, sans cérémonie d’
aucune sorte2. Il m’est arrivé de le quitter pendant dix m
inutes hier après-midi ; il en a profité pour verrouiller
les deux portes de la salle afin de m’empêcher d’entrer et
il a passé la nuit à s’enivrer à mort de propos délibéré.
Nous avons fait irruption ce matin, en l’entendant ronfle
r comme un cheval. Il était là, étendu sur le banc : on au
rait pu l’écorcher et le scalper sans le réveiller. J’ai e
nvoyé chercher Kenneth, qui est venu, mais pas avant que l
a brute fût changée en charogne : il était mort, froid et
roide. Ainsi vous conviendrez qu’il n’y avait pas lieu de
0449faire beaucoup d’histoires à son sujet.

Le vieux domestique confirma ces dires, mais grommela :

– J’aurions mieux aimé qu’y soye été queri le docteur lui
-même ! J’aurions soigné l’maître mieux qu’lui- et y n’éta
it point mort quand j’sons parti, mais point du tout !

J’insistai pour que les funérailles fussent convenables.
Mr Heathcliff me dit que je pouvais agir à ma guise ; cepe
ndant il me pria de ne pas oublier qu’en toute cette affai
re c’était de sa poche que sortait l’argent. Son attitude
resta froide, indifférente, n’indiquant ni joie ni chagrin
; si l’on pouvait y lire quelque chose, c’était la cruell
e satisfaction d’avoir réussi une besogne difficile. Je re
marquai cependant une fois sur sa figure une expression qu
i ressemblait à de l’exultation : ce fut à l’instant que l
e cercueil sortit de la maison. Il eut l’hypocrisie de se
mettre en deuil. Avant de suivre le convoi avec Hareton, i
l fit monter sur la table le malheureux enfant et murmura,
0450 avec une singulière jouissance :

– Maintenant, mon petit gars, tu es à moi ! Et nous verro
ns bien si un arbre ne pousse pas aussi tordu qu’un autre
quand le même vent les courbe !

Le naïf petit être écouta ces paroles avec plaisir ; il j
ouait avec les moustaches de Heathcliff et lui tapotait la
joue. Mais moi, je compris ce qu’il voulait dire et j’obs
ervai sèchement :

– Cet enfant doit retourner avec moi à Thrushcross Grange
, monsieur. Il n’y a rien au monde qui vous appartienne mo
ins que lui.

– Linton l’a-t-il dit ? demanda-t-il.

– Sans doute- il m’a ordonné de le ramener, répondis-je.

0451 – Bien, dit le coquin, nous ne discuterons pas cette
question pour le moment. Mais j’ai envie de m’essayer à él
ever un enfant. Par conséquent, vous déclarerez à votre ma
ître que, s’il cherche à m’enlever celui-ci, je me verrai
obligé de le remplacer par le mien. Je ne m’engage pas à l
aisser partir Hareton sans contestation ; mais je vous cer
tifie que je ferai venir l’autre. N’oubliez pas de le lui
dire.

Cette menace suffisait à nous lier les mains. J’en fis pa
rt en revenant à Edgar Linton qui, s’étant peu intéressé à
la question dès le début, ne parla plus d’intervenir. Je
ne crois d’ailleurs pas qu’il eût pu le faire utilement, s
‘il en avait jamais eu la volonté.

L’hôte était maintenant le maître à Hurle-Vent. Sa posses
sion était solide et il prouva à l’attorney, qui, à son to
ur, le prouva à Mr Linton, qu’Earnshaw avait hypothéqué ju
squ’à son dernier mètre de terrain pour avoir de quoi subv
enir à sa passion du jeu ; et lui, Heathcliff, était le pr
0452êteur. C’est ainsi que Hareton, qui devrait être aujou
rd’hui le premier propriétaire du pays, a été réduit à un
état de complète dépendance de l’ennemi invétéré de son pè
re, et qu’il vit dans sa propre maison comme un domestique
, sauf qu’il n’a même pas l’avantage de toucher des gages
: tout à fait incapable de se faire rendre droit, parce qu
‘il est sans aucun ami et qu’il ignore le tort dont il est
victime.

CHAPITRE XVIII

Les douze années qui suivirent cette lugubre période, con
tinua Mrs Dean, furent les plus heureuses de ma vie. Mes p
lus grands soucis, durant ce laps de temps, furent causés
par les légères indispositions que notre petite Catherine
dut subir comme tous les enfants, riches ou pauvres. Du re
ste, après les six premiers mois, elle poussa comme un jeu
ne mélèze, et commença de marcher et de parler à sa manièr
e avant que la bruyère eût fleuri pour la seconde fois sur
la tombe de Mrs Linton. C’était la créature la plus sédui
0453sante qui eût jamais apporté un rayon de soleil dans u
ne maison désolée : une réelle beauté de figure, avec les
beaux yeux noirs des Earnshaw, mais le teint clair, les tr
aits délicats, les cheveux dorés et bouclés des Linton. So
n humeur était vive, mais sans rudesse, et tempérée par un
coeur sensible et ardent à l’excès dans ses affections. C
ette aptitude à se donner tout entière me rappelait sa mèr
e. Elle ne lui ressemblait pourtant pas, car elle savait ê
tre douce comme une colombe, elle avait une voix caressant
e et une expression pensive ; sa colère n’était jamais fur
ieuse, son amour jamais violent, mais profond et tendre. N
éanmoins, il faut le reconnaître, elle avait des défauts q
ui gâtaient ses dons : une tendance à être impertinente, p
ar exemple, et l’entêtement qu’acquièrent infailliblement
les enfants gâtés, que leur caractère soit bon ou mauvais.
S’il arrivait qu’un domestique fît quelque chose qui lui
déplût, c’était toujours : « Je le dirai à papa ». Et si s
on père la réprimandait, fût-ce simplement du regard, on a
urait cru que c’était pour elle une affaire à lui briser l
e coeur : je ne crois pas qu’il lui ait jamais adressé une
0454 parole dure. Il s’était chargé entièrement de son édu
cation et il y trouvait un amusement. Par bonheur la curio
sité et une intelligence vive faisaient d’elle une bonne é
lève. Elle apprenait vite et avec ardeur et elle fit honne
ur à son maître. Jusqu’à l’âge de treize ans, elle n’était
pas une fois sortie seule de l’enceinte du parc. En de ra
res occasions, Mr Linton l’emmenait avec lui à un mille, o
u à peu près, au dehors ; mais il ne la confiait jamais à
personne d’autre. Le nom de Gimmerton ne représentait rien
à son esprit ; la chapelle était, à l’exception de sa pro
pre demeure, le seul bâtiment dont elle eût approché et où
elle fût entrée. Les Hauts de Hurle-Vent et Mr Heathcliff
n’existaient pas pour elle. Elle vivait parfaitement recl
use et, en apparence, parfaitement satisfaite. Parfois, ce
pendant, quand elle regardait la campagne par la fenêtre d
e sa chambre, elle demandait :

– Hélène, combien de temps faudra-t-il encore avant que j
e puisse aller au sommet de ces collines ? Que peut-il bie
n y avoir de l’autre côté ? Est-ce la mer ?
0455
– Non, Miss Cathy ; ce sont encore des collines, toutes p
areilles à celles-ci.

– Et à quoi ressemblent ces rochers dorés quand on est à
leur pied ? demanda-t-elle une fois.

La chute abrupte des rochers de Penistone attirait partic
ulièrement son attention, surtout quand le soleil couchant
brillait sur eux et sur les sommets environnants, et que
tout le reste du paysage était dans l’ombre. Je lui expliq
uai que c’étaient de simples masses de pierre, dont les in
terstices contenaient à peine assez de terre pour nourrir
un arbre rabougri.

– Et pourquoi sont-ils encore clairs si longtemps après q
u’il fait sombre ici ?

– Parce qu’ils sont à une bien plus grande altitude que n
ous. Vous ne pourriez pas y grimper, tant ils sont hauts e
0456t escarpés. En hiver la gelée apparaît toujours là ava
nt d’arriver à nous ; et au coeur de l’été j’ai trouvé de
la neige dans ce trou noir, sur la face nord-est.

– Oh ! vous y avez été ! s’écria-t-elle joyeusement. Je p
ourrai donc y aller aussi, quand je serai une femme. Papa
y a-t-il été, Hélène ?

– Papa vous dirait, Miss, me hâtai-je de répondre, que ce
s rochers ne valent guère la peine d’une visite. Les lande
s, où vous vous promenez avec lui, sont beaucoup plus bell
es ; et le parc de Thrushcross Grange est le plus bel endr
oit du monde.

– Mais je connais le parc, et je ne connais pas ces roche
rs, murmura-t-elle en se parlant à soi-même. Et j’aimerais
tant à regarder tout autour de moi du sommet de la plus h
aute pointe ! Mon petit poney Minny m’y mènera un jour.

Une des servantes ayant parlé devant elle de la grotte de
0457s Fées, elle eut la tête toute bouleversée du désir de
mettre à exécution ce projet. Elle ne cessait d’en import
uner Mr Linton, si bien qu’il promit qu’elle ferait cette
excursion quand elle serait plus âgée. Mais Miss Catherine
mesurait son âge par mois ; et la question : « Maintenant
, suis-je assez âgée pour aller aux rochers de Penistone ?
» revenait constamment sur ses lèvres. Dans un de ses lac
ets, la route qui y conduisait passait tout près de Hurle-
Vent. Edgar n’avait pas le courage d’aller par là, de sort
e qu’elle recevait toujours la réponse : « Pas encore, ma
chérie, pas encore ».

Je vous ai dit que Mrs Heathcliff avait vécu un peu plus
de douze ans après avoir quitté son mari. On était d’une c
onstitution délicate dans sa famille ; ni elle ni Edgar n’
avaient cette santé robuste qu’on rencontre en général dan
s ces parages-ci. Je ne sais pas exactement ce que fut sa
dernière maladie. Je conjecture qu’ils moururent tous deux
de la même manière, d’une sorte de fièvre, lente à son dé
but, mais incurable, et minant rapidement leur existence v
0458ers la fin. Elle écrivit à son frère pour l’informer d
e l’issue probable du mal dont elle souffrait depuis quatr
e mois et le supplier de venir la voir, si cela lui était
possible ; car elle avait bien des choses à régler, elle d
ésirait lui faire ses adieux et laisser Linton en sûreté e
ntre ses mains. Son espoir était que Linton pourrait reste
r avec lui comme il était resté avec elle ; son père, elle
aimait à s’en persuader, ne tenait pas à assumer le farde
au de son entretien et de son éducation. Mon maître n’hési
ta pas un moment à satisfaire à cette requête. Quelle que
fût, en temps ordinaire, sa répugnance à quitter sa maison
, il se hâta de répondre à cet appel. Il recommanda Cather
ine à ma vigilance toute spéciale pendant la durée de son
absence, avec des ordres réitérés pour qu’elle ne dépassât
point les portes du parc, même sous mon escorte : il ne l
ui venait pas à l’esprit qu’elle pût sortir sans être acco
mpagnée.

Il fut absent trois semaines. Pendant un ou deux jours, l
a jeune personne confiée à ma garde resta assise dans un c
0459oin de la bibliothèque, trop triste pour lire ou pour
jouer. Dans cet état de tranquillité, elle ne me causa guè
re de soucis. Mais ensuite vint une période de lassitude i
mpatiente et turbulente. Comme j’étais trop occupée et dés
ormais trop âgée pour courir par monts et par vaux afin de
l’amuser, je m’avisai d’une méthode qui lui permît de se
distraire elle-même. Je pris l’habitude de l’envoyer faire
le tour de la propriété tantôt à pied, tantôt sur son pon
ey ; et, à son retour, je me prêtais complaisamment au réc
it de toutes ses aventures réelles ou imaginaires.

Nous étions au début de l’été. Elle prit un tel goût à ce
s excursions solitaires qu’il lui arrivait souvent de rest
er dehors depuis le déjeuner jusqu’à l’heure du thé ; puis
elle passait les soirées à raconter ses histoires fantais
istes. Je ne craignais pas qu’elle franchît les limites im
posées, parce que les portes étaient ordinairement fermées
; en outre, je pensais qu’elle ne se serait guère risquée
seule à l’extérieur, même si elles eussent été grandes ou
vertes. Malheureusement l’événement prouva que ma confianc
0460e était mal placée. Un matin, à huit heures, Catherine
vint me trouver et me dit que, ce jour-là, elle était un
marchand arabe qui allait traverser le désert avec sa cara
vane, et qu’il fallait que je lui donnasse abondance de pr
ovisions pour elle et ses bêtes : un cheval et trois chame
aux, ces derniers représentés par un grand chien courant e
t deux chiens d’arrêt. Je rassemblai une bonne quantité de
friandises que je plaçai dans un panier attaché à l’un de
s côtés de la selle. Elle sauta à cheval, gaie comme un pi
nson, protégée du soleil de juillet par son chapeau à gran
ds bords et un voile de gaze, et partit au trot avec un ri
re joyeux, se moquant de mes prudents conseils de ne pas g
aloper et de rentrer de bonne heure. La vilaine petite cré
ature ne parut pas à l’heure du thé. Un des voyageurs, le
chien courant, qui était vieux et aimait ses aises, revint
; mais ni Catherine, ni le poney, ni les deux chiens d’ar
rêt n’apparaissaient d’aucun côté. Je dépêchai des émissai
res sur ce sentier-ci, puis sur celui-là, et enfin je part
is moi-même au hasard à sa recherche. Un paysan travaillai
t à une clôture autour d’une plantation sur les confins de
0461 la propriété. Je lui demandai s’il avait vu notre jeu
ne maîtresse.

– Je l’ai vue ce matin, répondit-il. Elle m’a prié de lui
couper une baguette de noisetier, puis elle a fait sauter
son Galloway par-dessus la haie qui est là-bas, à l’endro
it le plus bas, et elle a disparu au galop.

Vous pouvez imaginer mon état d’esprit quand j’appris ces
nouvelles. L’idée me vint aussitôt qu’elle devait être pa
rtie pour les rochers de Penistone. « Que va-t-il lui arri
ver ? » m’écriai-je en passant à travers une brèche que l’
homme était en train de réparer. Je gagnai directement la
grande route et marchai aussi vite que pour gagner un pari
, mille sur mille. Un tournant du chemin m’amena en vue de
s Hauts ; mais je ne découvrais Catherine ni de près ni de
loin. Les rochers se trouvent à un mille et demi au delà
de la maison de Mr Heathcliff, qui est elle-même à quatre
milles de la Grange, de sorte que je commençais à craindre
d’être surprise par la nuit avant d’y parvenir. « Et si e
0462lle a glissé en essayant d’y grimper ? » pensais-je ;
« si elle s’est tuée, ou brisé quelque membre ? » Mon anxi
été était vraiment pénible ; et j’éprouvai d’abord un soul
agement délicieux quand j’aperçus, en passant rapidement p
rès de la ferme, Charlie, le plus vif des chiens d’arrêt,
couché sous une fenêtre, la tête enflée et une oreille en
sang. J’ouvris la barrière, courus à la porte et frappai v
iolemment. Une femme, que je connaissais et qui habitait a
utrefois Gimmerton, répondit ; elle servait à Hurle-Vent d
epuis la mort de Mr Earnshaw.

– Bon ! dit-elle, vous venez à la recherche de votre peti
te maîtresse. Ne vous inquiétez pas. Elle est ici en sûret
é ; mais je suis heureuse que ce ne soit pas le maître.

– Alors il n’est pas à la maison, n’est-ce pas ? demandai
-je en haletant sous l’effet de ma marche précipitée et de
mon alarme.

– Non, non ; il est parti avec Joseph et je ne pense pas
0463qu’ils reviennent avant une heure au plus tôt. Entrez
et reposez-vous un instant.

J’entrai et trouvai ma brebis égarée assise devant la che
minée, se balançant dans un petit fauteuil qui avait appar
tenu à sa mère quand celle-ci était enfant. Son chapeau ét
ait accroché au mur et elle semblait tout à fait chez elle
, riant et babillant, de la meilleure humeur imaginable, d
evant Hareton – un gaillard de dix-huit ans maintenant, bi
en développé et robuste – qui la regardait avec de grands
yeux curieux et étonnées et ne comprenait quasi rien de la
suite ininterrompue de remarques et de questions dont ell
e ne cessait de l’accabler.

– Très bien ! Miss ! m’écriai-je en cachant ma joie sous
un air irrité. C’est votre dernière promenade à cheval jus
qu’au retour de votre papa. Je ne vous laisserai plus fran
chir le seuil, vilaine, vilaine fille !

– Ha ! ha ! Hélène ! cria-t-elle gaiement, en sautant sur
0464 ses pieds et courant à moi. J’aurai une jolie histoir
e à raconter ce soir. Vous m’avez donc découverte ! Etiez-
vous jamais venue ici ?

– Mettez ce chapeau et rentrons à l’instant, dis-je. Je s
uis terriblement fâchée contre vous, Miss Cathy ; vous vou
s êtes extrêmement mal conduite ! Il est inutile de faire
la moue et de pleurnicher ; cela ne me paiera pas de tout
le tracas que j’ai eu à courir le pays après vous. Quand j
e pense que Mr Linton m’a si bien recommandé de ne pas vou
s laisser sortir ! Et vous vous échappez ainsi ! Cela prou
ve que vous êtes un rusé petit renard, et personne n’aura
plus confiance en vous.

– Qu’ai-je fait ? demanda-t-elle tout en larmes, subiteme
nt démontée. Papa ne m’a rien recommandé ; il ne me gronde
ra pas, Hélène- il n’est jamais désagréable comme vous.

– Venez, venez, répétai-je. Je vais attacher votre ruban.
Voyons, un peu de calme. Oh ! quelle honte ! A treize ans
0465, vous conduire comme un bébé !

Cette exclamation venait de ce qu’elle avait jeté son cha
peau et s’était réfugiée hors de mon atteinte près de la c
heminée.

– Allons ! dit la servante, ne soyez pas dure pour cette
bonne demoiselle, Mrs Dean. C’est nous qui l’avons retenue
: elle voulait passer sans s’arrêter, de crainte que vous
ne fussiez inquiète. Hareton lui a offert de l’accompagne
r, et je trouvais qu’il avait raison ; la route sur ces ha
uteurs est très déserte.

Pendant cette discussion, Hareton restait debout, les mai
ns dans les poches, trop gauche pour rien dire. Pourtant i
l avait l’air de ne pas goûter mon intrusion.

– Combien de temps faudra-t-il que j’attende ? continuai-
je sans prendre garde à l’intervention de la femme. Il va
faire nuit dans dix minutes. Où est le poney, Miss Cathy ?
0466 Et où est Phénix ? Je vais vous laisser, si vous ne v
ous dépêchez pas. Faites comme vous voudrez.

– Le poney est dans la cour et Phénix est enfermé là. Il
a été mordu- et Charlie aussi. J’allais vous le dire ; mai
s vous êtes de mauvaise humeur et vous ne méritez pas que
je vous raconte tout cela.

Je ramassai son chapeau et m’approchai pour le lui remett
re. Mais, voyant que les gens de la maison prenaient son p
arti, elle se mit à bondir autour de la chambre ; je lui d
onnai la chasse, mais elle courait comme une souris, sur l
es meubles, ou dessous, ou derrière, et rendait ma poursui
te ridicule. Hareton et la femme riaient ; elle les imita
et devint encore plus impertinente. Enfin, je m’écriai, to
ut en colère :

– Eh bien ! Miss Cathy, si vous saviez à qui est cette ma
ison, vous auriez hâte d’en sortir.

0467 – Elle est à votre père, n’est-ce pas ? dit-elle en s
e tournant vers Hareton.

– Non, répondit-il, la tête baissée et en rougissant de t
imidité.

Il était incapable de supporter en face le regard de Cath
erine, bien que les yeux de celle-ci fussent tout à fait s
emblables aux siens.

– A qui, alors- à votre maître ?

Il rougit encore plus fort, mais sous l’influence d’un se
ntiment différent, marmotta un juron et se détourna.

– Qui est son maître ? continua l’ennuyeuse petite fille
en s’adressant à moi. Il a parlé de « notre maison » et de
« nos gens ». Je le croyais fils du propriétaire. Il ne m
‘a jamais appelée « Miss » ; c’est ce qu’il aurait dû fair
e, n’est-il pas vrai, si c’est un domestique ?
0468
A ce discours puéril, Hareton devint sombre comme un nuag
e d’orage. Je secouai sans mot dire la questionneuse et fi
nis par réussir à l’équiper pour le départ.

– Maintenant, allez chercher mon cheval, dit-elle à son p
arent ignoré, comme si elle avait parlé à un des petits pa
lefreniers de la Grange. Et vous pouvez venir avec moi. Je
voudrais voir l’endroit où le chasseur de lutins apparaît
dans le marais, et avoir des détails sur les « féies », c
omme vous les appelez. Mais dépêchez ! Qu’y a-t-il ? Allez
me chercher mon cheval, vous dis-je.

– Tu peux bien être damnée avant que je te serve de domes
tique ! grommela le jeune homme.

– Je peux bien être- quoi ? demanda Catherine surprise.

– Damnée, insolente péronnelle !

0469 – Là, Miss Cathy ! Vous voyez dans quelle belle compa
gnie vous êtes venue vous fourvoyer, interrompis-je. Voilà
de jolis mots à employer devant une jeune fille ! Je vous
prie de ne pas commencer à disputer avec lui. Venez, allo
ns chercher Minny nous-mêmes et partons.

– Mais Hélène, s’écria-t-elle, les yeux grands ouverts, i
mmobile d’étonnement, comment ose-t-il me parler ainsi ? N
e faut-il pas le forcer de faire ce que je lui demande ? V
ilaine créature, je répéterai à papa ce que vous m’avez di
t- Eh bien ! voyons !

Hareton ne parut pas effrayé de cette menace ; elle se mi
t à pleurer d’indignation :

– Amenez le poney, commanda-t-elle en se tournant vers la
femme, et lâchez mon chien à l’instant.

– Doucement, Miss, répondit la servante, vous ne perdrez
rien à être polie. Quoique Mr Hareton, que voici, ne soit
0470pas le fils du maître, il est votre cousin et je ne su
is pas payée pour vous servir.

– Lui, mon cousin ! s’écria Cathy avec un rire méprisant.

– Oui, certainement, répliqua celle qui lui faisait la le
çon.

– Oh ! Hélène, ne leur laissez pas dire de pareilles chos
es, poursuivit-elle très troublée. Papa est allé chercher
mon cousin à Londres ; mon cousin est fils d’un gentleman.
Ça, mon-

Elle s’arrêta et se mit à pleurer à chaudes larmes, boule
versée à la simple idée d’avoir une parenté avec un tel ru
stre.

– Chut ! chut ! murmurai-je. On peut avoir beaucoup de co
usins, et de toutes sortes. Miss Cathy, et ne pas s’en por
0471ter plus mal. Seulement on n’a pas besoin de les fréqu
enter, s’ils sont désagréables et mal élevés.

– Ce n’est pas- ce n’est pas mon cousin, Hélène, continua
-t-elle avec un chagrin accru par la réflexion, et en se j
etant dans mes bras pour y chercher refuge contre cette id
ée.

J’étais furieuse contre elle et contre la servante à caus
e de leurs mutuelles révélations. Je ne doutais pas que la
nouvelle de l’arrivée prochaine de Linton, annoncée par C
athy, ne fût communiquée à Heathcliff ; et j’étais sûre ég
alement que la première pensée de la jeune fille, dès le r
etour de son père, serait de chercher à se faire expliquer
l’assertion de la servante au sujet de son grossier paren
t. Hareton, remis de l’indignation qu’il avait ressentie à
être pris pour un domestique, parut ému de son désespoir.
Il alla chercher le poney, l’amena près de la porte, puis
, pour amadouer Cathy, prit dans le chenil un joli petit t
errier à jambes torses et, le lui mettant dans les mains,
0472lui dit de ne plus pleurer, car il n’avait pas voulu l
ui faire de peine. Elle s’arrêta dans ses lamentations, ex
amina le jeune homme d’un regard de crainte et d’horreur,
puis recommença de plus belle.

J’eus peine à m’empêcher de sourire à la vue de cette ant
ipathie pour le pauvre garçon, qui était bien et solidemen
t bâti, de traits agréables, vigoureux et plein de santé,
mais affublé de vêtements appropriés à ses occupations jou
rnalières, et celles-ci consistaient à travailler à la fer
me et à flâner dans la lande à la recherche de lapins et d
e gibier de toute sorte. Pourtant, il me semblait que sa p
hysionomie reflétait un esprit doué de qualités meilleures
que n’en avait jamais possédé son père. De bonnes graines
, dont la croissance négligée était étouffée, certes, par
une abondance de mauvaises herbes bien plus vigoureuses ;
néanmoins, il y avait évidemment là un sol riche, capable
de produire de luxuriantes moissons dans des circonstances
différentes et favorables. Je crois que Mr Heathcliff ne
lui avait pas infligé de souffrances physiques, grâce à so
0473n intrépidité naturelle, qui n’offrait guère de prise
à ce genre d’oppression ; il n’avait rien de cette suscept
ibilité timide qui, au jugement de Heathcliff, aurait donn
é du charme aux mauvais traitements. Celui-ci semblait avo
ir exercé sa malveillance – en faisant de lui une brute. J
amais on ne lui avait appris à lire ni à écrire ; jamais o
n ne l’avait réprimandé pour une mauvaise habitude, pourvu
que son gardien n’en fût pas gêné ; jamais on ne l’avait
fait avancer d’un pas vers la vertu, ni défendu du vice pa
r un seul précepte. D’après ce que j’ai entendu dire, Jose
ph avait beaucoup contribué à le gâter par une indulgence
mal comprise qui l’incitait à flatter et à cajoler ce garç
on, parce qu’il était le chef de la vieille famille. De mê
me qu’il accusait Catherine Earnshaw et Heathcliff, dans l
eur enfance, de mettre à bout la patience de son maître et
de le pousser, par ce qu’il appelait leurs « offreuses ma
nières », à chercher une consolation dans la boisson, de m
ême à présent il rejetait tout le poids des fautes de Hare
ton sur les épaules de celui qui avait usurpé son bien. Ha
reton pouvait jurer, avoir la conduite la plus répréhensib
0474le, Joseph se gardait de le réprimander. Il semblait q
u’il eût plaisir à le voir s’enfoncer dans le mal. Il reco
nnaissait que Hareton était irrémédiablement corrompu, que
son âme était vouée à la perdition ; mais il se disait qu
‘après tout c’était Heathcliff qui en était responsable. C
‘est à lui que serait demandé compte de la ruine de cette
âme ; et il y avait une immense consolation dans cette pen
sée. Joseph avait infusé à Hareton l’orgueil de son nom et
de ses ancêtres. Il aurait, s’il eût osé, soufflé la hain
e entre lui et le possesseur actuel des Hauts ; mais la cr
ainte qu’il avait de ce dernier allait jusqu’à la supersti
tion et il ne manifestait ses sentiments envers lui qu’en
marmottant des insinuations et en le dénonçant en son for
intérieur à la vengeance divine. Je ne prétends pas être p
arfaitement au courant de la manière dont on vivait à cett
e époque-là à Hurle-Vent ; je n’en parle que par ouï-dire,
car je n’ai pas vu grand’chose. Les villageois affirmaien
t que Mr Heathcliff était « serré » et se montrait dur et
cruel envers ses fermiers. Mais la maison, à l’intérieur,
avait repris sous une direction féminine l’aspect conforta
0475ble qu’elle avait autrefois, et les scènes de désordre
s du temps de Hindley ne s’y reproduisaient plus. Le maîtr
e était d’humeur trop sombre pour chercher des relations,
quelles qu’elles fussent, bonnes ou mauvaises ; et il n’a
pas changé.

Mais tout cela ne fait pas avancer mon histoire. Miss Cat
hy repoussa l’offre de paix du terrier et réclama ses chie
ns à elle, Charlie et Phénix. Ils arrivèrent en boitant, l
a tête basse, et nous nous mîmes en route pour la maison,
de fort méchante humeur l’une et l’autre. Je n’arrivais pa
s à faire dire à ma jeune maîtresse comment elle avait pas
sé sa journée. Je sus seulement que le but de son pèlerina
ge avait été, comme je le supposais, les rochers de Penist
one. Elle était parvenue sans aventure à la barrière de la
ferme, quand Hareton vint à sortir avec quelques compagno
ns de la race canine, qui attaquèrent la suite de Cathy. I
l y eut entre les uns et les autres une chaude bataille av
ant que leurs maîtres pussent les séparer : cela servit de
présentation. Catherine dit à Hareton qui elle était et o
0476ù elle allait ; elle le pria de lui indiquer son chemi
n ; finalement elle l’ensorcela si bien qu’il l’accompagna
. Il lui révéla les mystères de la grotte des Fées et de v
ingt autres endroits curieux. Mais, comme j’étais en disgr
âce, je ne fus pas favorisée d’une description de toutes l
es choses qu’elle avait vues. Je pus deviner, cependant, q
u’elle avait regardé son guide d’un oeil favorable jusqu’a
u moment où elle avait blessé ses sentiments en s’adressan
t à lui comme à un domestique, et où la femme de charge av
ait blessé les siens en appelant Hareton son cousin. Le la
ngage qu’il avait alors tenu lui était resté sur le coeur.
Elle qui était toujours « mon amour », « ma chérie », « m
a petite reine », « mon ange », pour tout le monde à la Gr
ange, se voir si outrageusement insultée par un étranger !
Elle n’y comprenait rien ; et j’eus beaucoup de mal à obt
enir d’elle la promesse qu’elle n’exposerait pas ses grief
s à son père. Je lui expliquai qu’il était très prévenu co
ntre tous les habitants des Hauts et qu’il serait extrêmem
ent peiné d’apprendre qu’elle était allée là. Mais j’insis
tai surtout sur ce fait que, si elle révélait mon infracti
0477on aux ordres que j’avais reçus, il serait peut-être s
i irrité qu’il faudrait que je m’en allasse. C’était une p
erspective insupportable pour Cathy : elle me donna sa par
ole, et la tint, par égard pour moi. Après tout, c’était u
ne bonne petite fille.

CHAPITRE XIX

Une lettre bordée de noir annonça le retour de mon maître
. Isabelle était morte. Il m’écrivait pour me dire de me p
rocurer des effets de deuil pour sa fille et de préparer u
ne chambre ainsi que tout ce qui serait nécessaire pour so
n jeune neveu. Catherine sauta de joie à l’idée de revoir
son père et s’abandonna aux plus confiantes prévisions sur
les innombrables qualités de son « vrai cousin ». Le soir
de leur arrivée tant attendue vint enfin. Dès la première
heure, elle s’était occupée de mettre en ordre ses petite
s affaires ; maintenant, vêtue de sa nouvelle robe noire –
pauvre enfant ! la mort de sa tante ne lui causait pas de
chagrin bien précis – elle avait fini, à force d’insistan
0478ce, par m’obliger d’aller avec elle à leur rencontre à
l’entrée de la propriété.

– Linton a juste six mois de moins que moi, bavardait-ell
e, tandis que nous traversions lentement les ondulations d
e terrain couvertes de mousse, à l’ombre des arbres. Comme
je serai contente de l’avoir pour compagnon de jeu ! Tant
e Isabelle avait envoyé à papa une belle boucle de ses che
veux ; ils étaient plus clairs que les miens- plus blonds,
et tout aussi fins. Je l’ai soigneusement gardée dans une
petite boîte de verre ; et j’ai souvent pensé au plaisir
que j’aurais à voir celui sur la tête de qui elle avait ét
é prise. Oh ! je suis heureuse- et papa, mon cher papa ! A
llons ! Hélène, courons ! Allons ! courons !

Elle courut, revint, courut encore plusieurs fois avant q
ue mes pas plus mesurés eussent atteint la porte du parc.
Puis elle s’assit sur le talus gazonné au bord du chemin e
t essaya d’attendre patiemment. Mais c’était impossible ;
elle ne pouvait pas rester une minute en repos.
0479
– Comme ils tardent ! s’écria-t-elle. Ah ! je vois de la
poussière sur la route- ils arrivent ! Non ! Quand seront-
ils ici ? Ne pourrions-nous aller un peu sur la route- pen
dant un demi-mille, Hélène, juste pendant un demi-mille se
ulement ? Dites oui, je vous en prie : jusqu’à ce bouquet
de bouleaux au tournant !

Je refusai formellement. Enfin son attente cessa ; la voi
ture des voyageurs apparut. Miss Cathy poussa un cri et te
ndit les bras dès qu’elle aperçut la figure de son père pe
nchée à la portière. Il descendit, presque aussi impatient
qu’elle ; et un intervalle de temps considérable s’écoula
avant qu’ils pussent accorder une pensée à quelqu’un d’au
tre qu’eux-mêmes. Pendant qu’ils échangeaient leurs caress
es, je jetai un regard dans la voiture pour voir Linton. I
l dormait dans un coin, enveloppé dans un chaud manteau de
fourrure, comme si l’on eût été en hiver. C’était un garç
on pâle, délicat, efféminé, qu’on aurait pu prendre pour l
e jeune frère de mon maître, tant était forte la ressembla
0480nce ; mais il y avait dans son aspect une irritabilité
maladive qu’Edgar Linton n’avait jamais eue. Ce dernier s
‘aperçut de ma curiosité ; après m’avoir serré la main, il
me dit de refermer la portière et de ne pas déranger l’en
fant, car le voyage l’avait fatigué. Cathy aurait volontie
rs jeté un coup d’oeil sur lui, mais son père lui dit de v
enir, et ils remontèrent le parc à pied ensemble, tandis q
ue j’allais en avant avertir les domestiques.

– Maintenant, ma chérie, dit Mr Linton en s’adressant à s
a fille quand ils s’arrêtèrent au bas des marches du perro
n, n’oublie pas que ton cousin n’est ni aussi fort ni auss
i joyeux que toi, et qu’il vient de perdre sa mère tout ré
cemment ; ne t’attends donc pas à le voir jouer et courir
avec toi dès aujourd’hui. Ne le fatigue pas en parlant tro
p ; laisse-le tranquille ce soir au moins, veux-tu ?

– Oui, oui, papa, répondit Catherine. Mais je voudrais bi
en le voir il n’a pas mis une seule fois la tête à la port
ière.
0481
La voiture s’arrêta. Le dormeur fut réveillé et déposé à
terre par son oncle.

– Voici ta cousine Cathy, Linton, dit Edgar en mettant le
urs petites mains l’une dans l’autre. Elle t’aime déjà bea
ucoup ; aie soin de ne pas la chagriner ce soir en pleuran
t. Tâche d’être gai à présent. Le voyage est terminé et tu
n’as plus qu’à te reposer et à t’amuser comme tu l’entend
ras.

– Laissez-moi aller me coucher, alors, répondit le jeune
garçon en se dérobant aux embrassades de Catherine ; et il
porta la main à ses yeux pour essuyer les larmes qui s’y
formaient.

– Voyons, voyons, il faut être bien sage, lui dis-je tout
bas en l’introduisant dans la maison. Vous allez la faire
pleurer aussi- voyez comme elle compatit à votre peine !

0482
Je ne sais si c’était par compassion pour lui, mais le fa
it est que sa cousine faisait une aussi triste figure que
lui-même. Elle retourna près de son père. Tous trois entrè
rent et montèrent dans la bibliothèque, où le thé était pr
éparé. Je débarrassai Linton de sa casquette, de son mante
au, et l’installai sur une chaise près de la table ; mais
il ne fut pas plus tôt assis qu’il recommença de pleurer.
Mon maître lui demanda ce qu’il avait.

– Je ne peux pas rester assis sur une chaise ! dit Linton
en sanglotant.

– Va sur le sofa, alors, et Hélène t’apportera du thé, ré
pondit patiemment son oncle.

Celui-ci avait certainement dû être mis à rude épreuve, p
endant le voyage, par cet enfant irritable et souffreteux.
Linton se traîna lentement vers le sofa, et s’y étendit.
Cathy apporta un tabouret et sa tasse à côté de lui. Elle
0483resta d’abord assise en silence. Mais ce calme ne pouv
ait durer ; elle avait décidé d’apprivoiser son petit cous
in et il fallait qu’elle parvînt à ses fins. Elle se mit à
caresser ses boucles, à le baiser sur la joue, à lui offr
ir du thé dans sa soucoupe, comme à un bébé ; ce qui lui p
lut, car il n’était guère que cela. Il sécha ses yeux et s
on visage s’éclaira d’un faible sourire.

– Oh ! cela ira très bien, me dit le maître après les avo
ir observés une minute. Très bien- si nous pouvons le gard
er. Hélène. La société d’un enfant de son âge lui infusera
bientôt un esprit nouveau, et à force de souhaiter d’être
vigoureux il finira par le devenir.

Oui, si nous pouvons le garder, pensai-je en moi-même ; j
e fus assaillie par le triste pressentiment que c’était là
un bien faible espoir. Et alors, me disais je, comment ce
t être faible pourra-t-il vivre à Hurle-Vent ? Entre son p
ère et Hareton, quelle compagnie et quels exemples pour lu
i ! Nos doutes furent vite résolus- plus tôt même que je n
0484e m’y attendais. Je venais de faire monter les enfants
, le thé fini, et voyant Linton endormi – il ne m’avait pa
s laissé partir avant – j’étais redescendue et je me trouv
ais dans le vestibule, près de la table, en train d’allume
r une bougie pour Mr Edgar, quand une servante sortit de l
a cuisine et m’informa que Joseph, le domestique de Mr Hea
thcliff, était à la porte et désirait parler au maître.

– Il faut que je lui demande d’abord ce qu’il veut, dis-j
e, très agitée. C’est une heure bien peu convenable pour d
éranger les gens, et au moment qu’ils rentrent d’un long v
oyage. Je ne pense pas que le maître puisse le recevoir.

Comme je prononçais ces paroles, Joseph, ayant traversé l
a cuisine, se présentait dans le vestibule. Il avait revêt
u ses habits du dimanche, sa figure la plus confite en dév
otion et la plus revêche et, tenant d’une main son chapeau
et de l’autre sa canne, il se mit en devoir d’essuyer ses
pieds sur le paillasson.

0485 – Bonsoir, Joseph, dis-je d’un ton glacial. Quelle af
faire vous amène ce soir ?

– C’t à M’sieu Linton qu’j’ons à parler, répondit-il en m
‘écartant d’un geste dédaigneux.

– Mr Linton est en train de se coucher. A moins que vous
n’ayez quelque chose de particulièrement important à lui c
ommuniquer, je suis sûre qu’il ne vous recevra pas mainten
ant. Vous feriez mieux de vous asseoir là et de me confier
votre message.

– Où qu’est sa chambre ? poursuivit le drôle, examinant l
a rangée des portes fermées.

Je vis qu’il était décidé à refuser ma médiation. Je mont
ai donc à contre-coeur dans la bibliothèque et annonçai le
visiteur importun, en conseillant de l’ajourner au lendem
ain. Mr Linton n’eut pas le temps de m’y autoriser, car Jo
seph était monté sur mes talons et, faisant irruption dans
0486 la pièce, il se planta à l’extrémité de la table les
deux poings serrés sur la tête de sa canne. Il commença su
r un ton élevé, comme s’il prévoyait de l’opposition.

– Heathcliff m’a-z-envoyé queri son gars, et j’ons ordre
de n’point r’venir sans lui.

Edgar Linton resta silencieux pendant une minute ; une ex
pression de chagrin intense se peignit sur ses traits. La
situation de l’enfant lui inspirait de la pitié par elle-m
ême. Mais, quand il se rappelait de plus les espoirs et le
s craintes d’Isabelle, ses voeux inquiets pour son fils et
la façon dont elle l’avait recommandé à ses soins, il éta
it douloureusement affecté à la pensée de l’abandonner et
il cherchait dans son coeur comment il pourrait échapper à
cette nécessité. Aucun moyen ne se présentait à lui. La s
imple manifestation du désir de le garder aurait rendu la
réclamation de Heathcliff plus péremptoire ; il n’y avait
rien d’autre à faire que de le laisser partir. Pourtant il
ne voulait pas le tirer de son sommeil.
0487
– Dites à Mr Heathcliff, répondit-il avec calme, que son
fils ira à Hurle-Vent demain. Il est au lit, trop fatigué
pour faire le trajet maintenant. Vous pouvez aussi lui dir
e que la mère de Linton désirait qu’il restât sous ma gard
e ; et que, pour le moment, sa santé est très précaire.

– Non ! dit Joseph en tapant sur le plancher avec son bât
on et prenant un air d’autorité. Non ! ça n’veut rien dire
. Heathcliff ne s’soucie point d’la mère ni d’vous ; y veu
t avoir son gars ; et j’devions l’emmener- ainsi vous v’là
fixé !

– Vous ne l’emmènerez pas ce soir, répondit Linton d’un t
on résolu. Descendez sur-le-champ et allez répéter à votre
maître ce que je vous ai dit. Hélène conduisez-le. Allez-

Puis, poussant du bras le vieillard indigné, il se débarr
assa de lui et ferma la porte.
0488
– Très bien ! cria Joseph en se retirant lentement. Demai
n, y s’amènera lui-même, et vous l’mettrez dehors, lui, si
vous osez !

CHAPITRE XX

Pour parer au danger qu’aurait entraîné l’exécution de ce
tte menace, Mr Linton me chargea de conduire l’enfant chez
son père de bonne heure, sur le poney de Catherine. Il aj
outa :

– Comme à l’avenir nous n’aurons plus sur sa destinée d’i
nfluence, bonne ou mauvaise, ne dites pas à ma fille où il
est allé. Elle ne peut plus désormais avoir de relations
avec lui, et mieux vaut qu’elle reste dans l’ignorance de
son voisinage ; elle pourrait en être troublée, et tourmen
tée du désir de faire visite à Hurle-Vent. Dites-lui simpl
ement que son père l’a envoyé chercher brusquement et qu’i
l a été obligé de nous quitter.
0489
Linton montra beaucoup de répugnance à sortir de son lit
à cinq heures et fut surpris en apprenant qu’il devait se
préparer à un autre voyage. Mais j’adoucis la chose en lui
expliquant qu’il allait passer quelque temps avec son pèr
e, Mr Heathcliff, qui, dans sa grande envie de le voir, n’
avait pas voulu différer ce plaisir jusqu’à ce qu’il fût t
out à fait remis de ses fatigues.

– Mon père ! s’écria-t-il étrangement perplexe. Maman ne
m’a jamais dit que j’avais un père. Où habite-t-il ? Je pr
éférerais rester avec mon oncle.

– Il habite à peu de distance de la Grange, répondis-je,
juste derrière ces collines ; pas assez loin pour que vous
ne puissiez venir à pied ici quand vous vous sentirez vig
oureux. Vous devriez être content d’aller chez vous et de
le voir. Il faut que vous vous efforciez de l’aimer comme
vous aimiez votre mère, et alors il vous aimera.

0490 – Mais pourquoi n’ai-je pas entendu parler de lui jus
qu’ici ? Pourquoi maman et lui ne vivaient-ils pas ensembl
e, comme font les autres personnes ?

– Il avait des affaires qui le retenaient dans le nord, e
t la santé de votre mère exigeait qu’elle résidât dans le
sud.

– Et pourquoi ne m’a-t-elle jamais parlé de lui ? insista
l’enfant. Elle parlait souvent de mon oncle, et il y a lo
ngtemps que j’ai appris à l’aimer. Comment pourrais-je aim
er papa ? Je ne le connais pas.

– Oh ! tous les enfants aiment leurs parents. Votre mère
pensait peut-être que vous auriez envie d’être avec lui si
elle vous en avait parlé souvent. Dépêchons-nous ; une pr
omenade matinale à cheval par un si beau temps est bien pr
éférable à une heure de sommeil de plus.

– Est-ce qu’elle vient avec nous ? demanda-t-il : la peti
0491te fille que j’ai vue hier.

– Pas à présent.

– Et mon oncle ?

– Non, c’est moi qui vous accompagnerai là-bas.

Linton retomba sur son oreiller plongé dans une sombre rê
verie.

– Je n’irai pas sans mon oncle, s’écria-t-il enfin Je ne
sais pas où vous voulez m’emmener.

J’essayai de le persuader que ce serait bien méchant à lu
i de faire preuve de répugnance à aller rejoindre son père
. Mais il résistait opiniâtrement à tous mes efforts pour
l’habiller et il me fallut avoir recours à l’assistance du
maître pour le décider à sortir du lit. Nous finîmes par
réussir à mettre en route le pauvre enfant, après beaucoup
0492 d’assurances fallacieuses que son absence serait cour
te, que Mr Edgar et Cathy viendraient le voir, et d’autres
promesse aussi peu fondées que j’inventai et répétai de t
emps en temps le long du chemin. La pureté de l’air embaum
é de la senteur des bruyères, l’éclat du soleil et la douc
e allure de Minny soulagèrent son abattement au bout d’un
moment. Il se mit à me faire des questions sur sa nouvelle
demeure et sur les habitants de celle-ci avec assez d’int
érêt et de vivacité.

– Les Hauts de Hurle-Vent sont-ils un endroit aussi plais
ant que Thrushcross Grange ? demanda-t-il en jetant un der
nier regard sur la vallée, d’où montait un léger brouillar
d qui formait un nuage floconneux bordant le bleu du ciel.

– La propriété n’est pas aussi enfouie dans les arbres, r
épondis-je, et elle n’est pas tout à fait aussi grande, ma
is on y jouit d’une très belle vue sur le pays ; l’air y s
era plus sain pour vous- plus vif et plus sec. Vous trouve
0493rez peut-être, au début, le bâtiment vieux et sombre,
bien que ce soit une demeure respectable : la meilleure de
s environs, après la Grange. Et puis vous ferez, de si bel
les courses dans les landes ! Hareton Earnshaw – qui est l
‘autre cousin de Miss Cathy, et par suite le vôtre en quel
que sorte – vous montrera tous les coins les plus agréable
s. Vous pourrez emporter un livre quand le temps sera beau
, et faire d’un creux verdoyant votre salle d’études. Il e
st possible que parfois votre oncle vienne faire une prome
nade avec vous : il se promène souvent sur les collines.

– Et comment est mon père ? Est-il aussi jeune et aussi b
eau que mon oncle !

– Il est aussi jeune. Mais il a les cheveux et les yeux n
oirs, et l’air plus sévère ; il est aussi plus grand et pl
us fort. Il ne vous paraîtra peut-être pas d’abord aussi d
oux et aussi aimable, parce que ce n’est pas son genre. Po
urtant, ayez soin d’être franc et cordial avec lui ; tout
naturellement, il vous aimera encore mieux que ne ferait a
0494ucun oncle, puisque vous êtes son fils.

– Des yeux et des cheveux noirs ! répéta Linton d’un air
rêveur. Je n’arrive pas à me le représenter. Alors je ne l
ui ressemble pas, sans doute ?

– Pas beaucoup, répondis-je. Pas le moins du monde, pensa
is-je, en considérant avec regret le teint blanc et la frê
le charpente de mon compagnon, et ses grands yeux langoure
ux- les yeux de sa mère, mais tout à fait dépourvus de leu
r éclat et de leur vivacité, sauf dans les moments où ils
s’allumaient sous l’influence d’une irritabilité morbide.

– Comme c’est curieux qu’il ne soit jamais venu nous voir
, maman et moi ! murmura-t-il. M’a-t-il vu ? S’il m’a vu,
c’est quand j’étais un bébé. Je ne me rappelle absolument
rien de lui.

– Mais, Master Linton, trois cent milles font une sérieus
0495e distance ; et dix ans paraissent bien moins longs à
une grande personne qu’à vous. Il est probable que Mr Heat
hcliff se proposait chaque été de venir, mais qu’il n’a ja
mais trouvé une occasion favorable ; et maintenant il est
trop tard. Ne le tracassez pas de questions à ce sujet : c
ela le fâcherait, sans profit pour vous.

Le jeune garçon resta plongé dans ses méditations pendant
le reste de là route, jusqu’au moment où nous nous arrêtâ
mes devant la porte du jardin de la ferme. Je tâchai de sa
isir ses impressions sur son visage. Il examina les sculpt
ures et les fenêtres basses, les groseilliers épars et les
sapins tout penchés, avec une gravité attentive, puis sec
oua la tête : ses sentiments intimes désapprouvaient compl
ètement l’extérieur de sa nouvelle demeure. Mais il eut le
bon sens de différer ses plaintes : il pouvait y avoir un
e compensation à l’intérieur. Avant qu’il mît pied à terre
, j’allai ouvrir la porte. Il était six heures et demie. L
e déjeuner venait de prendre fin, la servante débarrassait
et essuyait la table ; Joseph se tenait debout près de la
0496 chaise de son maître et lui racontait quelque histoir
e à propos d’un cheval boiteux ; Hareton se préparait à al
ler aux foins.

– Hé ! Nelly ! dit Mr Heathcliff en m’apercevant. Je crai
gnais d’être obligé de venir chercher mon bien moi-même. V
ous me l’avez amené, n’est-ce pas ? Voyons ce que nous pou
rrons en faire.

Il se leva et se dirigea vers la porte ; Hareton et Josep
h suivaient, pleins de curiosité. Le pauvre Linton jeta un
regard effrayé sur ces trois visages.

– Sûrement, dit Joseph après une grave inspection, qu’il
a fait un troc avec vous, maître, et qu’c’est sa fille que
v’là !

Heathcliff, ayant fixé sur son fils un regard qui le couv
rit de confusion, laissa échapper un rire méprisant.

0497 – Dieu ! quelle beauté ! quelle ravissante, quelle ch
armante créature, s’écria-t-il. On a dû le nourrir d’escar
gots et de petit lait, hein, Nelly ? Oh ! le diable m’empo
rte ! Mais c’est encore pis que ce que j’attendais- et le
diable sait que je n’espérais pourtant pas grand’chose.

Je dis à l’enfant, tremblant et tout déconcerté, de desce
ndre de cheval et d’entrer. Il ne comprenait qu’à demi la
signification des paroles de son père et ne savait pas bie
n s’il en était l’objet ; à vrai dire, il n’était pas enco
re certain que cet étranger rébarbatif et sarcastique fût
son père. Mais il s’accrochait à moi avec une terreur croi
ssante ; et, comme Mr Heathcliff avait pris un siège et lu
i avait dit : « viens ici », il se cacha le visage sur mon
épaule et pleura.

– Assez ! assez ! dit Heathcliff.

Il étendit le bras, attira brutalement l’enfant entre ses
genoux, puis lui tint la tête haute en le prenant sous le
0498 menton.

– Pas de ces sottises ! Nous n’allons pas t’avaler, Linto
n- n’est-ce pas là ton nom ? Tu es bien le fils de ta mère
! Par où tiens-tu de moi, poulet piailleur ?

Il enleva la casquette de l’enfant, repoussa ses épaisses
boucles blondes, tâta ses bras grêles et ses doigts effil
és. Pendant cet examen, Linton avait cessé de pleurer et l
evait ses grands yeux bleus pour inspecter son inspecteur.

– Me connais-tu ? demanda Heathcliff, après s’être convai
ncu que ses membres étaient tous également frêles et faibl
es.

– Non, dit Linton dont le regard refléta une peur irraiso
nnée.

– Tu as entendu parler de moi certainement ?
0499
– Non, répéta-t-il.

– Non ! Quelle honte pour ta mère de n’avoir jamais éveil
lé en toi la piété filiale à mon égard ! Eh bien ! tu es m
on fils, je te l’apprends ; et ta mère a été une drôlesse
de te laisser dans l’ignorance de ce qu’était ton père. Al
lons, ne regimbe pas et ne rougis pas ! bien que ce soit d
éjà quelque chose de voir que ton sang n’est pas blanc. So
is bon garçon et nous nous entendrons. Nelly, si vous êtes
fatiguée, vous pouvez vous asseoir ; sinon, retournez che
z vous. Je parie que vous allez raconter ce que vous avez
vu et entendu au zéro qui habite à la Grange ; et cet être
-ci ne se calmera pas tant que vous resterez près de lui.

– Bien, répondis-je. J’espère que vous serez bon pour l’e
nfant, Mr Heathcliff, autrement vous ne le conserveriez pa
s longtemps ; et c’est votre seul parent sur la terre, le
seul que vous connaîtrez jamais- ne l’oubliez pas.
0500
– Je serai très bon pour lui, soyez sans crainte, dit-il
en riant. Seulement, personne d’autre ne doit être bon pou
r lui : je suis jaloux d’avoir le monopole de son affectio
n. Et, pour commencer mes bontés, Joseph, apportez à déjeu
ner à ce garçon. Hareton, infernal idiot, va-t’en à ton tr
avail. Oui, Nelly, ajouta-t-il, quand ils furent partis, m
on fils est l’héritier présomptif de la Grange, et je ne d
ésire pas qu’il meure avant que je sois assuré de recueill
ir sa succession. En outre, il est à moi, et je veux jouir
du triomphe de voir mon descendant propriétaire légitime
de leurs biens : mon enfant donnant des gages à leurs enfa
nts pour labourer les terres de leurs pères. C’est la seul
e considération qui puisse me faire supporter ce petit drô
le ; je le méprise en lui-même et je le hais pour les souv
enirs qu’il me rappelle ! Mais cette considération est suf
fisante. Auprès de moi il est en sûreté et sera l’objet de
soins attentifs, tout autant que l’enfant de votre maître
auprès de son père. J’ai là-haut une chambre très bien me
ublée pour lui ; j’ai engagé également un précepteur, qui
0501doit faire vingt milles trois fois par semaine pour ve
nir lui enseigner ce qu’il lui plaira d’apprendre. J’ai or
donné à Hareton de lui obéir. En bref, j’ai tout arrangé e
n vue d’en faire un supérieur et un gentleman au milieu de
s gens avec qui il vivra. Je regrette, toutefois, qu’il mé
rite si peu toute cette peine. Si je souhaitais quelque bo
nheur en ce monde, c’était de trouver en lui un objet dign
e d’orgueil ; et ce misérable pleurnicheur à face blême m’
a cruellement déçu.

Pendant qu’il parlait, Joseph était revenu, apportant un
plat de porridge au lait. Il le plaça devant Linton, qui s
e détourna de ce mets rustique avec un regard d’aversion e
t affirma qu’il ne pourrait le manger. Je vis que le vieux
serviteur partageait tout à fait le mépris de son maître
pour l’enfant, bien qu’il fût obligé de n’en rien laisser
paraître, car il était clair que Heathcliff voulait voir s
on fils respecté par ses inférieurs.

– Vous n’pouvez point l’manger ? répéta-t-il en scrutant
0502curieusement le visage de Linton, et en baissant la vo
ix de peur d’être entendu plus loin. Mais Master Hareton y
n’a jamais rien mangé d’aut’, quand c’est qu’il était p’t
it ; m’est avis que c’qu’était bon pour lui doit être asse
z bon pour vous !

– Je ne le mangerai pas, répondit Linton d’un ton hargneu
x. Remportez cela.

Joseph saisit le plat avec indignation et nous l’apporta.

– C’est y qu’y a quéqu’chose d’môvais dans ces aliments-l
à ? demanda-t-il en fourrant le plat sous le nez de Heathc
liff.

– Qu’y aurait-il de mauvais ? dit celui-ci.

– Eh ben ! vot’précieux gars y dit qu’y n’peut point les
manger. Mais j’croyons que c’est naturel ! Sa mère était t
0503out juste comme ça- n’s étions quasiment trop sales po
ur semer l’grain qui d’vait faire son pain.

– Ne me parlez pas de sa mère, dit le maître avec irritat
ion. Donnez-lui quelque chose qu’il puisse manger, voilà t
out. Quelle est sa nourriture habituelle, Nelly ?

J’indiquai du lait bouilli ou du thé, et la femme de char
ge reçut des instructions en conséquence. « Allons », pens
ais-je, « l’égoïsme du père pourra contribuer au bien-être
de l’enfant. Il se rend compte de sa constitution délicat
e et de la nécessité de le traiter avec ménagements. Je va
is consoler Mr Edgar en lui faisant part du tour qu’a pris
l’humeur de Heathcliff. » N’ayant pas d’excuse pour m’att
arder plus longtemps, je m’esquivai pendant que Linton éta
it occupé à repousser timidement les avances d’un chien de
berger amical. Mais il était trop sur le qui-vive pour qu
‘on pût le tromper. Au moment où je fermais la porte, j’en
tendis un cri et ces mots répétés avec frénésie :

0504 – Ne me quittez pas ! Je ne veux pas rester ici ! Je
ne veux pas rester ici !

Puis le loquet se souleva et retomba : on ne lui permetta
it pas de sortir. Je montai sur Minny et lui fis prendre l
e trot. Ainsi finit ma brève tutelle.

CHAPITRE XXI

Nous eûmes bien du tracas avec la petite Cathy ce jour-là
. Elle s’était levée toute joyeuse, impatiente de rejoindr
e son cousin ; la nouvelle du départ de celui-ci détermina
chez elle des larmes et des lamentations si passionnées q
u’Edgar lui-même fut obligé de la calmer en lui affirmant
qu’il reviendrait bientôt. Il ajouta toutefois : « si je p
uis le reprendre », et c’est ce qu’il était impossible d’e
spérer. Cette promesse ne la rassura que faiblement ; mais
le temps eut plus de pouvoir et, bien que parfois elle de
mandât encore à son père quand Linton reviendrait, les tra
its de ce dernier devinrent si vagues dans sa mémoire qu’e
0505lle ne le reconnut pas quand elle le revit.

Lorsqu’il m’arrivait, en allant faire des courses à Gimme
rton, de rencontrer la femme de charge de Hurle-Vent, je n
e manquais pas de lui demander comment allait le jeune maî
tre ; car il vivait dans une réclusion presque aussi compl
ète que Catherine elle-même, et on ne le voyait jamais. Je
sus par elle que sa santé était toujours délicate et qu’i
l était très fatigant pour son entourage. Elle me dit que
Mr Heathcliff semblait avoir pour lui de plus en plus d’av
ersion, bien qu’il fît quelques efforts pour dissimuler ce
sentiment ; le son de sa voix lui était antipathique, et
il était absolument incapable de rester plusieurs minutes
de suite dans la même chambre que lui. La conversation ent
re eux était rare. Linton apprenait ses leçons et passait
ses soirées dans la petite pièce qu’ils appelaient le peti
t salon, ou bien restait couché toute la journée, car il a
ttrapait tout le temps des rhumes, des refroidissements, d
es douleurs, des misères de toutes sortes.

0506 – Je n’ai jamais connu d’être si pusillanime, ajouta
la femme, ni si préoccupé de soi-même. Ce sont des histoir
es sans fin si je laisse la fenêtre ouverte tant soit peu
tard dans la soirée. Oh ! c’est mortel, un souffle de l’ai
r de la nuit ! Il veut avoir du feu en plein été ; la pipe
de Joseph est un poison ; il lui faut toujours des sucrer
ies et des friandises, et toujours du lait, encore du lait
– sans qu’il se soucie le moins du monde qu’en hiver nous
soyons rationnés, nous autres. Enveloppé dans son manteau
fourré, il reste enfoui dans son fauteuil au coin du feu,
à siroter un peu de pain grillé et d’eau ou une autre drog
ue qui chauffe sur la grille. Si Hareton, par compassion,
vient le distraire – Hareton n’a pas une mauvaise nature,
quoiqu’il soit bourru – ils finissent régulièrement par se
séparer, l’un jurant, l’autre pleurant. Je crois que le m
aître aurait plaisir à voir Earnshaw le battre comme plâtr
e s’il ne s’agissait de son fils ; et je suis sûre qu’il s
erait capable de jeter l’enfant à la porte s’il connaissai
t la moitié des petits soins qu’il se prodigue à soi-même.
Mais il ne s’expose pas à en avoir la tentation : il n’en
0507tre jamais dans le petit salon et, si Linton commence
ces manières-là devant lui dans la salle, il l’envoie auss
itôt en haut.

Je devinai par ce récit que la privation complète de symp
athie avait rendu le jeune Heathcliff égoïste et désagréab
le, s’il ne l’était déjà originellement. Mon intérêt pour
lui s’affaiblit en conséquence, bien que son sort m’inspir
ât toujours de la pitié et du regret qu’il ne fût pas rest
é avec nous. Mr Edgar m’encourageait à chercher à me rense
igner ; il pensait beaucoup à lui, je crois et n’aurait pa
s hésité à courir quelque risque pour le voir. Il me dit u
n jour de demander à la femme de charge si Linton ne venai
t jamais dans le village. Elle me répondit qu’il n’y avait
été que deux fois, à cheval, avec son père ; et les deux
fois il avait prétendu être absolument rompu pendant les t
rois ou quatre jours qui avaient suivi. Cette femme de cha
rge quitta les Hauts, si je me souviens bien, deux ans apr
ès l’arrivée de Linton ; elle fut remplacée par une autre,
que je ne connaissais pas, et qui est encore là.
0508
Le temps continua de s’écouler à la Grange aussi agréable
ment qu’autrefois. Miss Cathy atteignit ses seize ans. Jam
ais nous ne fêtions joyeusement l’anniversaire de sa naiss
ance, parce que c’était aussi l’anniversaire de la mort de
mon ancienne maîtresse. Son père passait invariablement c
e jour-là seul dans la bibliothèque ; à la tombée de la nu
it, il allait jusqu’au cimetière de Gimmerton, où il resta
it souvent passé minuit. Catherine en était donc réduite à
ses propres ressources pour se distraire. Le 20 mars fut,
cette année-là, une belle journée de printemps. Quand son
père se fut retiré, ma jeune maîtresse descendit, habillé
e pour sortir, et me dit qu’elle désirait faire avec moi u
ne promenade sur le bord de la lande ; Mr Linton le lui av
ait permis, si nous n’allions qu’à courte distance et si n
ous étions rentrées dans une heure.

– Ainsi, dépêchez-vous, Hélène, s’écria-t-elle. Je sais o
ù je veux aller ; c’est à un endroit où s’est installée to
ute une bande d’oiseaux. Je voudrais voir s’ils ont déjà f
0509ait leurs nids.

– Cela doit être assez loin, répondis-je ; ils ne font pa
s leurs couvées sur le bord de la lande.

– Non, ce n’est pas loin. J’ai été tout auprès avec papa.

Je mis mon chapeau et sortis sans m’inquiéter davantage.
Elle bondissait en avant, revenait près de moi et repartai
t comme un jeune lévrier. Au début, je pris grand plaisir
à écouter les alouettes qui chantaient de tous côtés, à jo
uir de la douce chaleur du soleil, et à la regarder, elle,
ma petite enfant gâtée, avec ses boucles blondes qui flot
taient sur ses épaules, ses joues brillantes qui s’épanoui
ssaient aussi fraîches et pures que des roses sauvages et
ses yeux rayonnant d’une joie sans nuage. Elle était heure
use comme un ange, dans ce temps-là. Quel dommage qu’elle
n’ait pu se contenter de son sort !

0510 – Eh bien ! dis-je, où sont vos oiseaux, Miss Cathy ?
Nous devrions les avoir trouvés ; la haie du parc de la G
range est à une grande distance derrière nous, maintenant.

– Oh ! un peu plus loin- seulement un peu plus loin, Hélè
ne ! me répondait-elle continuellement. Gravissez ce tertr
e, franchissez ce talus et avant que vous soyez arrivée de
l’autre côté, j’aurai fait lever les oiseaux.

Mais il y avait tant de tertres à gravir et de talus à fr
anchir que je finis par me sentir fatiguée et lui dis qu’i
l fallait nous arrêter et revenir sur nos pas. Je dus crie
r, car elle m’avait devancée de beaucoup. Elle ne m’entend
it pas ou ne m’écouta pas ; elle continua de courir en ava
nt et je fus forcée de la suivre. Enfin elle disparut dans
un creux. Quand je parvins à la revoir, elle était à deux
milles plus près des Hauts de Hurle-Vent que de la Grange
. J’aperçus deux personnes, qui l’arrêtaient, et j’eus la
conviction que l’une d’elles était Mr Heathcliff lui-même.
0511

Cathy avait été prise en flagrant délit de pillage, ou du
moins de recherche de nids de coqs de bruyère. Les Hauts
étaient le domaine de Mr Heathcliff et celui-ci réprimanda
it la braconnière.

– Je n’en ai pris ni trouvé aucun, disait-elle pendant qu
e je peinais pour les rejoindre, et elle étendait les main
s pour confirmer sa déclaration. Je n’avais pas l’intentio
n d’en prendre, mais papa m’a dit qu’il y en avait des qua
ntités ici et je désirais voir les oeufs.

Heathcliff me jeta un coup d’oeil, accompagné d’un sourir
e méchant, qui indiquait qu’il connaissait son interlocutr
ice et, par conséquent, qu’il était animé envers elle de d
ispositions malveillantes. Il demanda qui était « papa ».

– Mr Linton, de Thrushcross Grange, répondit-elle. Je pen
0512sais bien que vous ne me connaissiez pas, car autremen
t vous ne m’auriez pas parlé de cette manière.

– Vous supposez donc que votre papa est hautement estimé
et respecté ? dit-il d’un ton sarcastique.

– Et vous, qui êtes-vous ? demanda Catherine en regardant
avec curiosité son interlocuteur. J’ai déjà vu cet homme-
là. Est-ce votre fils ?

Elle désignait l’autre individu, Hareton, que deux années
de plus n’avaient fait que rendre plus massif et plus for
t ; il avait l’air aussi gauche et aussi rude que jamais.

– Miss Cathy, interrompis-je, il va y avoir trois heures
que nous sommes dehors, au lieu d’une. Il faut réellement
que nous rentrions.

– Non, cet homme-là n’est pas mon fils, répondit Heathcli
0513ff en m’écartant. Mais j’ai un fils et vous l’avez déj
à vu, lui aussi. Quoique votre gouvernante soit très press
ée, je crois qu’un peu de repos vous ferait du bien à tout
es deux. Voulez-vous simplement contourner ce monticule co
uvert de bruyères et entrer chez moi ? Vous n’en regagnere
z ensuite votre demeure que plus vite, étant reposée ; et
vous serez la bienvenue.

Je dis tout bas à Catherine qu’elle ne devait, sous aucun
prétexte, accepter cette proposition, qu’il ne pouvait ab
solument pas en être question.

– Pourquoi ? demanda-t-elle tout haut. Je suis fatiguée d
‘avoir couru, et le terrain est humide ; je ne puis m’asse
oir ici. Allons-y, Hélène. En outre, il dit que j’ai déjà
vu son fils. Il doit se tromper, je pense ; mais je devine
où il habite : à la ferme que j’ai visitée en revenant de
s rochers de Penistone. N’est-ce pas ?

– En effet. Allons, Nelly, taisez-vous- ce sera pour elle
0514 un plaisir de voir notre intérieur. Hareton, va en av
ant avec la jeune fille. Vous, Nelly, venez avec moi.

– Non, elle n’ira pas dans un pareil endroit ! m’écriai-j
e en luttant pour dégager mon bras qu’il avait saisi.

Mais elle avait contourné le monticule en courant à toute
vitesse et elle était déjà presque sur le seuil de la por
te. Le compagnon qu’on lui avait désigné ne prit pas la pe
ine de faire mine de l’escorter ; il s’esquiva par la rout
e et disparut.

– Mr Heathcliff, c’est très mal, continuai-je. Vous savez
fort bien que vos intentions ne sont pas bonnes. Elle va
rencontrer Linton, elle racontera tout dès que nous serons
rentrées, et c’est sur moi que retombera le blâme.

– Je désire qu’elle voie Linton, répondit-il. Il a meille
ur aspect depuis quelques jours ; il n’arrive pas souvent
qu’il soit présentable. Nous la persuaderons facilement de
0515 tenir sa visite secrète. Où est le mal là-dedans ?

– Le mal est que je m’attirerai l’animosité de son père s
‘il découvre que je l’ai laissée entrer dans votre maison
; et je suis convaincue que vous avez de mauvais desseins
en l’y poussant.

– Mon dessein est aussi honnête que possible. Je vais vou
s l’exposer en entier : c’est que les deux cousins puissen
t s’éprendre l’un de l’autre et s’épousent. J’agis généreu
sement envers votre maître : son rejeton n’a pas d’espéran
ces et, si elle entre dans mes vues, elle en aura aussitôt
, puisqu’elle partagera avec Linton les droits à ma succes
sion.

– Si Linton mourait, et sa vie est bien incertaine, Cathe
rine serait l’héritière.

– Non, elle ne le serait pas. Il n’y a dans le testament
aucune clause qui l’établisse ; les biens de mon fils me r
0516eviendraient. Mais, pour prévenir les disputes, je dés
ire leur union et suis résolu à la réaliser.

– Et moi, je suis résolue à ne plus jamais la laisser app
rocher de chez vous, répliquai-je comme nous atteignions l
a barrière, où Miss Cathy nous attendait.

Heathcliff me dit de me tenir tranquille et, nous précéda
nt dans le chemin, se hâta d’ouvrir la porte. Ma jeune maî
tresse lui lançait de fréquents regards, comme si elle ne
savait trop que penser de lui ; mais il souriait quand il
rencontrait ses yeux et adoucissait la voix en lui parlant
. J’étais assez folle pour m’imaginer que la mémoire de sa
mère pouvait l’empêcher de lui vouloir du mal. Linton éta
it devant la cheminée. Il avait été se promener dans les c
hamps, car il avait sa casquette sur la tête et il appelai
t Joseph pour se faire apporter des souliers secs. Il étai
t devenu grand pour son âge : il s’en fallait de quelques
mois qu’il eût seize ans. Ses traits étaient restés jolis,
ses yeux et son teint plus brillants que je n’en avais le
0517 souvenir, mais seulement d’un éclat passager dû à la
salubrité de l’air et à l’influence du soleil.

– Eh bien ! qui est-ce là ? demanda Mr Heathcliff en se t
ournant vers Cathy. Pouvez-vous me le dire ?

– Votre fils ? dit-elle après les avoir examinés tous deu
x alternativement d’un air de doute.

– Oui, oui. Mais est-ce la première fois que vous le voye
z ? Ah ! vous avez la mémoire bien courte. Linton, te rapp
elles-tu ta cousine, que tu nous tourmentais tant pour rev
oir ?

– Quoi ! Linton ! s’écria Cathy dont le visage s’illumina
d’une surprise joyeuse à ce nom. Est-ce là le petit Linto
n ? Il est plus grand que moi ! -tes-vous vraiment Linton
?

Le jeune homme s’avança et l’assura qu’elle ne se trompai
0518t pas. Elle l’embrassa de bon coeur et tous deux consi
dérèrent avec surprise le changement que le temps avait ap
porté dans leur apparence. Catherine avait atteint toute s
a croissance ; ses formes étaient à la fois pleines et éla
ncées, ses muscles avaient l’élasticité de l’acier et son
aspect général étincelait de santé et de vie. Les regards
et les mouvements de Linton étaient languissants, son corp
s extrêmement grêle, mais il y avait dans ses manières une
grâce qui tempérait ses imperfections et qui faisait qu’i
l n’était pas déplaisant. Après avoir échangé avec lui de
nombreuses marques d’affection, sa cousine se dirigea vers
Mr Heathcliff, qui était resté près de la porte, partagea
nt son attention entre ce qui se passait au dedans et ce q
ui se passait au dehors ; ou plutôt, feignant de partager
son attention, mais, en réalité, n’observant que les deux
jeunes gens.

– Ainsi, vous êtes mon oncle ! s’écria-t-elle en se hauss
ant pour l’embrasser. Il me semblait que je vous aimais, b
ien que vous m’eussiez mal accueillie au début. Pourquoi n
0519e venez-vous pas à la Grange avec Linton ? C’est bizar
re de vivre depuis tant d’années si près de nous, sans êtr
e jamais venu nous voir. Pourquoi ?

– Je suis venu à la Grange une ou deux fois de trop, avan
t votre naissance. Bon, bon- au diable ! Si vous avez des
baisers disponibles, donnez-les à Linton ; sur moi, ils so
nt perdus.

– Méchante Hélène ! s’écria Catherine, se précipitant ver
s moi pour me submerger sous un flot de caresses. Vilaine
Hélène, qui a essayé de m’empêcher d’entrer ! Mais à l’ave
nir je ferai cette promenade tous les matins : le permettr
ez-vous, mon oncle ? Et quelquefois j’amènerai papa. Ne se
rez-vous pas content de nous voir ?

– Certainement, répondit l’oncle avec une grimace à peine
contenue, qui témoignait de sa profonde aversion pour les
deux visiteurs en question. Mais attendez, continua-t-il
en se tournant vers la jeune fille. Maintenant que j’y pen
0520se, il vaut mieux que je vous le dise : Mr Linton a un
e prévention contre moi. Nous nous sommes querellés, à une
certaine période de notre existence, avec une férocité pe
u chrétienne ; dites-lui que vous êtes venue ici, et il vo
us interdira complètement toute visite. Il ne faut donc pa
s que vous en parliez, pour peu que vous vous souciiez de
revoir votre cousin par la suite ; vous pouvez venir, si v
ous voulez, mais n’en parlez pas.

– Pourquoi vous êtes-vous querellés ? demanda Catherine,
très décontenancée.

– Il m’a trouvé trop pauvre pour épouser sa soeur et s’es
t fâché que j’en aie obtenu la main ; son orgueil était bl
essé et il ne me le pardonnera jamais.

– C’est mal ! Un jour ou l’autre, je le lui dirai. Mais L
inton et moi n’avons rien à voir dans votre querelle. S’il
en est ainsi, je ne viendrai pas ici ; c’est lui qui vien
dra à la Grange.
0521
– Ce sera trop loin pour moi, murmura Linton ; faire quat
re milles à pied me tuerait. Non, venez ici, Miss Catherin
e, de temps à autre ; pas tous les matins, mais une ou deu
x fois par semaine.

Le père lança sur son fils un regard d’amer mépris.

– Je crains, Nelly, de perdre ma peine, me dit-il à voix
basse. Miss Catherine, comme l’appelle ce niais, s’apercev
ra de ce qu’il vaut et l’enverra au diable. Ah ! s’il se f
ût agi de Hareton !- Savez-vous que, vingt fois par jour,
j’envie Hareton, tout dégradé qu’il est ? J’aurais aimé ce
garçon, s’il eût été un autre. Mais je ne crois pas qu’il
y ait de danger que cette petite fille, elle, s’éprenne d
e lui ; et si cet être pitoyable ne se démène pas un peu v
ivement, je lui susciterai un rival en la personne de Hare
ton. Nous estimons que Linton vivra au plus jusqu’à dix-hu
it ans. Oh ! la peste soit de l’insipide animal ! Le voilà
occupé à se sécher les pieds, et il ne la regarde même pa
0522s. Linton !

– Oui, mon père.

– N’as-tu rien à montrer à ta cousine nulle part ? Pas mê
me un terrier de lapins ou de belettes ? Emmène-là dans le
jardin, avant de changer de chaussures ; et aux écuries v
oir ton cheval.

– Ne préféreriez-vous pas rester ici ? demanda Linton en
s’adressant à Cathy sur un ton qui exprimait sa répugnance
à bouger.

– Je ne sais pas, répondit-elle en jetant un regard d’env
ie vers la porte : elle avait visiblement un vif désir de
remuer.

Il resta assis et se rapprocha encore du feu. Heathcliff
se leva, alla à la cuisine, et de là dans la cour, appelan
t Hareton. Hareton répondit et bientôt tous deux rentrèren
0523t. Le jeune homme venait de se laver comme on pouvait
s’en rendre compte au brillant de ses joues et de ses chev
eux humides.

– Oh ! je veux vous le demander, à vous, mon oncle, s’écr
ia Catherine en se rappelant l’assertion de la femme de ch
arge. Celui-là n’est pas mon cousin, n’est-ce pas ?

– Si, répondit-il, c’est le neveu de votre mère. Est-ce q
u’il ne vous plaît pas ?

Catherine prit un drôle d’air.

– N’est-ce pas un beau gars ? continua-t-il.

La malhonnête petite personne se dressa sur la pointe des
pieds et chuchota une phrase à l’oreille de Heathcliff, q
ui se mit à rire. Le visage de Hareton s’assombrit ; je m’
aperçus qu’il était très sensible aux manques d’égards qu’
il soupçonnait, et qu’il avait évidemment une vague notion
0524 de son infériorité. Mais son maître ou tuteur le rass
éréna en s’écriant :

– Tu seras très apprécié par nous, Hareton. Elle dit que
tu es un- comment, déjà ? enfin, quelque chose de très fla
tteur. Allons ! va faire avec elle le tour de la ferme. Et
conduis-toi en gentleman, hein ? Pas de gros mots ; ne va
pas la dévisager quand elle ne te regardera pas, et avoir
l’air de vouloir te cacher la figure quand elle te regard
era ; quand tu parleras, parle lentement, et ne tiens pas
tes mains dans tes poches. En route, et distrais-la aussi
agréablement que tu pourras.

Il surveilla le couple qui passait sous la fenêtre. Earns
haw détournait la tête. Il paraissait étudier avec l’intér
êt d’un étranger et d’un artiste ce paysage qu’il connaiss
ait si bien. Catherine lui lança un coup d’oeil narquois q
ui n’exprimait que peu d’admiration. Puis elle se mit en d
evoir de trouver elle-même des sujets d’amusement et s’en
alla gaiement, d’un pas leste, en fredonnant un air pour s
0525uppléer au défaut de conversation.

– Je lui ai lié la langue, observa Heathcliff. Il ne risq
uera pas une seule parole de toute la promenade. Nelly, vo
us vous souvenez de moi quand j’avais son âge- ou même qua
nd j’avais quelques années de moins. Ai-je jamais eu l’air
aussi stupide, aussi empaillé, comme dit Joseph ?

– Plus, répliquai-je, car vous étiez plus morose, par-des
sus le marché.

– Il me donne de la satisfaction, poursuivit-il en pensan
t tout haut. Il a répondu à mon attente. S’il eût été natu
rellement idiot, mon plaisir serait moitié moindre. Mais i
l n’est pas idiot ; et je peux sympathiser avec tous ses s
entiments, les ayant éprouvés moi-même. Je sais très exact
ement ce qu’il souffre en ce moment, par exemple ; ce n’es
t d’ailleurs qu’un simple avant-goût de ce qu’il souffrira
. Il ne sera jamais capable de sortir de son abîme de gros
sièreté et d’ignorance. Je le tiens mieux que ne me tenait
0526 son coquin de père, et je l’ai fait descendre plus ba
s, car il s’enorgueillit de son abrutissement. Je lui ai a
ppris à mépriser comme une sottise et une faiblesse tout c
e qui n’est pas purement animal. Ne croyez-vous pas que Hi
ndley serait fier de son fils, s’il pouvait le voir ? Pres
que aussi fier que je le suis du mien. Mais il y a une dif
férence : l’un est de l’or employé comme pierre de pavage,
l’autre du fer-blanc poli pour jouer un service d’argent.
Le mien n’a aucune valeur en soi ; pourtant j’aurai le mé
rite de le pousser aussi loin qu’un si pauvre hère peut al
ler. Le sien avait des qualités de premier ordre, elles so
nt perdues ; je les ai rendues plus qu’inutiles, funestes.
Moi, je n’ai rien à regretter ; lui, il aurait à regrette
r plus que qui que ce soit. Et le plus beau est que Hareto
n m’est attaché en diable ! Vous conviendrez qu’ici j’ai s
urpassé Hindley. Si ce défunt drôle pouvait sortir de sa t
ombe pour me reprocher mes torts envers sa progéniture, j’
aurais l’amusement de voir la dite progéniture le repousse
r et s’indigner qu’il ose médire du seul ami qu’elle ait a
u monde !
0527
Heathcliff laissa échapper un rire de démon à cette idée.
Je ne fis aucune réponse, car je voyais qu’il n’en attend
ait pas. Cependant notre jeune compagnon, qui était assis
trop loin de nous pour pouvoir entendre ce que nous dision
s, commençait à manifester quelques symptômes d’embarras ;
il se repentait sans doute de s’être privé lui-même du pl
aisir de la société de Catherine par crainte d’une légère
fatigue. Son père remarqua les regards inquiets qu’il lanç
ait vers la fenêtre et sa main hésitante tendue vers sa ca
squette.

– Debout, paresseux ! s’écria-t-il avec un enjouement aff
ecté. Cours après eux ! Ils sont juste au tournant, près d
es ruches.

Linton rassembla ses forces et quitta le coin du feu. La
fenêtre était ouverte, et au moment qu’il sortait, j’enten
dis Catherine qui demandait à son peu sociable compagnon c
e que signifiait l’inscription au-dessus de la porte. Hare
0528ton regarda en l’air et se gratta la tête comme un vra
i bouffon.

– C’est quelque maudite écriture, répondit-il. Je ne peux
pas la lire.

– Vous ne pouvez pas la lire ? s’écria Catherine. Je peux
la lire, moi ; c’est de l’anglais. Mais je voudrais savoi
r pourquoi elle est là.

Linton ricana ; c’était la première manifestation de gaît
é de sa part.

– Il ne sait pas ses lettres, dit-il à sa cousine. Auriez
-vous cru qu’il existât un pareil âne ?

– Est-ce qu’il est dans son état normal ? demanda sérieus
ement Catherine, ou est-ce un innocent ? Je l’ai questionn
é deux fois, et chaque fois il a pris un air si stupide qu
e je crois qu’il ne m’a pas comprise. En tout cas je le co
0529mprends à peine, lui !

Linton se remit à rire et jeta un coup d’oeil sarcastique
sur Hareton qui, en ce moment, ne paraissait certes pas t
out à fait dénué de compréhension.

– Ce n’est que de la paresse, n’est-ce pas, Earnshaw ? di
t Linton. Ma cousine vous prend pour un idiot. Vous sentez
maintenant ce qu’il en coûte de mépriser l’« éteude » des
livres, comme vous diriez. Avez-vous remarqué, Catherine,
sa terrible prononciation du Yorkshire ?

– Eh ben ! à quoi diable servent-ils, ces livres ? gromme
la Hareton, plus prompt à répondre à son compagnon de tous
les jours.

Il se préparait à continuer, mais les deux jeunes gens éc
latèrent bruyamment de rire ; ma folle Miss était enchanté
e d’avoir découvert dans son parler étrange un sujet d’amu
sement.
0530
– A quoi sert le diable dans cette phrase ? dit Linton en
ricanant. Papa vous a recommandé de ne pas dire de gros m
ots et vous ne pouvez ouvrir la bouche sans en laisser éch
apper un. Tâchez de vous tenir comme un gentleman, allons
!

– Si t’étais pas plus une fille qu’un garçon, je t’enverr
ais rouler par terre à l’instant, pour sûr, misérable avor
ton ! riposta le rustre furieux.

Puis il s’en alla, le visage cuisant de rage et d’humilia
tion, car il avait conscience d’être insulté et ne savait
comment se venger.

Mr Heathcliff, qui avait, comme moi, entendu la conversat
ion, sourit quand il le vit partir ; mais immédiatement ap
rès, il lança un regard empreint d’une singulière aversion
sur les deux autres, qui restaient à bavarder devant la p
orte. Le jeune garçon avait retrouvé assez d’animation pou
0531r discuter les défauts et les imperfections de Hareton
et raconter des anecdotes sur lui ; la jeune fille s’amus
ait de ses médisances haineuses, sans réfléchir à la mauva
ise nature qu’elles révélaient. Je commençais à ressentir
pour Linton plus d’antipathie que de pitié, et à excuser d
ans une certaine mesure le peu de cas que son père faisait
de lui.

Nous restâmes jusqu’après midi : je n’avais pu décider Mi
ss Cathy à partir plus tôt. Mais heureusement mon maître n
‘avait pas quitté ses appartements et demeura dans l’ignor
ance de notre absence prolongée. Pendant que nous revenion
s, j’aurais volontiers éclairé ma jeune maîtresse sur les
gens que nous venions de quitter ; mais elle s’était mise
dans la tête que j’étais prévenue contre eux.

– Ha ! ha ! vous vous rangez du côté de papa, Hélène. Vou
s êtes partiale, j’en suis sûre ; sans cela vous ne m’auri
ez pas trompée depuis tant d’années en me racontant que Li
nton vivait très loin d’ici. Je suis réellement très fâché
0532e ; mais je suis si contente que je ne peux pas vous t
émoigner mon mécontentement ! Seulement, ne me dites pas d
e mal de mon oncle ; n’oubliez pas que c’est mon oncle ; e
t je gronderai papa de s’être querellé avec lui !

Elle continua sur ce thème et je dus renoncer à essayer d
e la convaincre de son erreur. Elle ne parla pas de sa vis
ite ce soir-là, parce qu’elle ne vit pas Mr Linton. Mais l
e lendemain elle raconta tout, à mon grand ennui. Pourtant
, je ne le regrettais qu’à demi : je pensais que la charge
de la diriger et de la mettre en garde serait exercée d’u
ne manière plus efficace par son père que par moi. Mais, q
uand il lui exprima le désir de la voir éviter toute relat
ion avec les habitants des Hauts, il montra trop de timidi
té à lui donner des raisons satisfaisantes, et Catherine t
enait à ce qu’on lui fournît de bonnes raisons quand on vo
ulait faire obstacle à sa volonté d’enfant gâtée.

– Papa ! s’écria-t-elle dès le matin après l’avoir embras
sé, devinez qui j’ai vu hier dans ma promenade sur la land
0533e. Ah ! papa, vous tressaillez ! Vous avez donc eu tor
t, n’est-ce pas ? J’ai vu- mais écoutez et vous saurez com
ment j’ai tout découvert. Et Hélène, qui est liguée avec v
ous, elle faisait pourtant semblant de me plaindre quand j
e continuais, malgré mes perpétuelles déceptions, d’espére
r le retour de Linton !

Elle fit un récit fidèle de son excursion et de ses suite
s. Mon maître, bien qu’il me lançât plus d’un regard de re
proche, ne dit rien jusqu’à ce qu’elle eût fini. Il l’atti
ra alors à lui, et lui demanda si elle savait pourquoi il
lui avait caché le voisinage de Linton. Pouvait-elle pense
r que ce fût pour lui refuser un plaisir dont elle aurait
pu jouir sans danger ?

– C’est parce que vous n’aimez pas Mr Heathcliff.

– Alors tu crois que j’ai souci de mes propres sentiments
plus que des tiens ? Non, ce n’est pas parce que je n’aim
e pas Mr Heathcliff, mais parce que Mr Heathcliff ne m’aim
0534e pas ; et parce que c’est un homme diabolique, qui me
t sa joie à nuire à ceux qu’il hait et à travailler à leur
perte, s’ils lui en fournissent la moindre occasion. Je s
avais que tu ne pourrais conserver de relations avec ton c
ousin sans entrer en rapport avec lui, et je savais qu’à c
ause de moi il te détesterait ; aussi, dans ton propre int
érêt, et sans aucun autre motif, avais-je pris mes précaut
ions pour que tu ne revisses pas Linton. Je voulais t’expl
iquer cela un jour, quand tu serais plus grande, et je reg
rette d’avoir tant tardé.

– Mais Mr Heathcliff a été très cordial, papa, observa Ca
therine, qui n’était pas du tout convaincue ; il n’a fait
aucune objection, lui, à ce que nous nous voyions. Il m’a
dit que je pouvais venir chez lui quand je voudrais, seule
ment qu’il ne fallait pas que je vous le dise, parce que v
ous vous étiez querellé avec lui et que vous ne lui pardon
niez pas d’avoir épousé ma tante Isabelle. Et c’est vrai.
C’est vous qui êtes à blâmer. Lui, au moins, ne demande pa
s mieux que nous soyons amis, Linton et moi ; l’opposition
0535 vient de vous.

Mon maître, s’apercevant qu’elle ne croyait pas sur parol
e ce qu’il lui disait des mauvais sentiments de son oncle,
lui fit un résumé succinct de la conduite de celui-ci env
ers Isabelle et de la façon dont Hurle-Vent était devenu s
a propriété. Il lui était insupportable de s’appesantir lo
nguement sur ce sujet ; car, bien qu’il en parlât rarement
, il avait toujours pour son ancien ennemi l’horreur et la
haine qui n’avaient cessé d’habiter son coeur depuis la m
ort de Mrs Linton. « Sans lui, elle vivrait peut-être enco
re ! » se disait-il sans cesse avec amertume ; et à ses ye
ux Heathcliff était un meurtrier. Miss Cathy – qui, en fai
t de mauvaises actions, ne connaissait que ses petites dés
obéissances, ses petites injustices, ses petites colères p
rovoquées par la vivacité de son caractère ou par l’irréfl
exion, et dont elle se repentait le jour même – fut stupéf
aite de cette noirceur d’âme capable de couver et de dissi
muler une vengeance pendant des années, de poursuivre méth
odiquement ses plans sans éprouver de remords. Elle parut
0536si frappée et révoltée de ce nouvel aspect de la natur
e humaine, exclu jusqu’à présent de toutes ses études et d
e toutes ses idées, que Mr Edgar jugea inutile de prolonge
r ses explications. Il ajouta simplement :

– Tu sauras désormais, ma chérie, pourquoi je désire que
tu évites sa maison et sa famille. Retourne maintenant à t
es occupations et à tes amusements habituels, et ne pense
plus à eux.

Catherine embrassa son père et se mit à étudier tranquill
ement ses leçons pendant deux heures, selon son habitude ;
puis elle l’accompagna dans la propriété et la journée se
passa comme à l’ordinaire. Mais le soir, quand elle fut r
entrée dans sa chambre et que j’allai chez elle pour l’aid
er à se déshabiller, je la trouvai en pleurs, à genoux au
pied de son lit.

– Oh ! fi ! sotte enfant ! m’écriai-je. Si vous aviez de
vrais chagrins, vous seriez honteuse de verser une larme p
0537our cette petite contrariété. Vous n’avez jamais eu l’
ombre d’une peine sérieuse, Miss Catherine. Supposez, pour
une minute, que le maître et moi soyons morts et que vous
restiez seule au monde ; qu’éprouveriez-vous alors ? Comp
arez l’occasion présente à une affliction comme celle-là,
et rendez grâces au ciel des amis que vous avez, au lieu d
‘en convoiter d’autres.

– Ce n’est pas pour moi que je pleure, c’est pour lui. Il
comptait bien me revoir demain et il va être si désappoin
té ! Il m’attendra, et je ne viendrai pas !

– Sottise ! Vous figurez-vous qu’il pense à vous autant q
ue vous pensez à lui ? N’a-t-il pas en Hareton un compagno
n ? Il n’y a pas une personne sur cent qui pleurerait parc
e qu’elle perd une connaissance qu’elle a juste vue deux f
ois pendant deux après-midi. Linton devinera bien ce qu’il
en est et ne s’inquiétera plus de vous.

– Mais ne pourrais-je lui écrire un mot pour lui faire sa
0538voir pourquoi je ne puis venir ? demanda-t-elle en se
relevant. Et lui envoyer ces livres que j’ai promis de lui
prêter ? Les siens ne sont pas aussi jolis que les miens,
et il a manifesté une grande envie de les avoir quand je
lui ai dit combien ils étaient intéressants. N’est-ce pas
possible, Hélène ?

– Non, certainement pas ! Non, certainement pas ! répliqu
ai-je d’un ton ferme. Car alors il vous répondrait et cela
n’en finirait pas. Non, Miss Cathy, il faut cesser toutes
relations : c’est ce que veut votre papa, et j’y veillera
i.

– Mais comment un simple petit mot pourrait-il- insista-t
-elle d’un air suppliant.

– Silence ! interrompis-je. Nous n’allons pas recommencer
avec vos petits mots. Allez au lit.

Elle me lança un regard très méchant, si méchant que d’ab
0539ord je ne voulus pas l’embrasser en lui souhaitant bon
ne nuit. Je bordai son lit et fermai la porte, très mécont
ente. Mais, me repentant à mi-chemin, je revins doucement
et que vis-je ? Miss debout près de la table, un morceau d
e papier blanc devant elle, et à la main un crayon qu’elle
fit disparaître d’un air confus quand j’entrai.

– Vous ne trouverez personne pour porter cette lettre, Ca
therine, dis-je, si vous l’écrivez. Pour le moment, je vai
s éteindre cette bougie.

Je mis l’éteignoir sur la flamme, ce qui me valut une tap
e sur la main et une pétulante exclamation : « Vilaine cré
ature ! » Puis je la quittai de nouveau, la laissant dans
une de ses humeurs les plus exécrables. Elle tira le verro
u derrière moi.

La lettre fut achevée et expédiée par un laitier qui vena
it du village ; mais je ne le sus que quelque temps après.
Les semaines passèrent et Catherine retrouva son égalité
0540de caractère. Elle prenait toutefois un plaisir étonna
nt à rester seule dans les coins. Souvent, si j’arrivais à
l’improviste près d’elle pendant qu’elle lisait, elle sur
sautait et se penchait sur son livre avec le désir évident
de le dissimuler ; je finis par découvrir des bouts de pa
pier détachés qui dépassaient entre les feuillets. Elle pr
it aussi l’habitude de descendre le matin de bonne heure e
t de flâner près de la cuisine, comme si elle attendait l’
arrivée de quelque chose. Elle avait dans un petit meuble
de la bibliothèque une tiroir où elle farfouillait pendant
des heures et dont elle avait grand soin de retirer la cl
ef en s’en allant.

Un jour, comme elle inspectait ce tiroir, j’observai que
les jouets et les babioles qu’il contenait récemment encor
e s’étaient transformés en morceaux de papier pliés. Ma cu
riosité et mes soupçons s’éveillèrent ; je résolus de jete
r un coup d’oeil sur ces mystérieux trésors. Le soir, dès
que je fus sûre que Catherine et son père étaient remontés
, je cherchai dans mon trousseau une clef qui allât à la s
0541errure et en trouvai facilement une. J’ouvris le tiroi
r, en vidai le contenu dans mon tablier et l’emportai pour
l’examiner à loisir dans ma chambre. Bien que je me douta
sse de ce que c’était, je fus pourtant surprise de découvr
ir que ces papiers formaient une correspondance volumineus
e – presque journalière, évidemment – de Linton Heathcliff
, en réponse à des missives de Catherine. Les premières le
ttres étaient embarrassées et courtes ; mais, peu à peu, e
lles devenaient de longues lettres d’amour, absurdes, comm
e le voulait l’âge de l’auteur, mais qui contenaient pourt
ant çà et là des touches qui me parurent avoir été emprunt
ées d’une main plus expérimentée. Certaines d’entre elles
me frappèrent comme des composés bizarres d’ardeur et de p
latitude ; elles commençaient par l’expression d’un sentim
ent puissant et finissaient dans le style affecté et diffu
s qu’un écolier pourrait employer en s’adressant à une bie
n-aimée imaginaire, immatérielle. Ces lettres avaient-elle
s ou non satisfait Catherine, je n’en sais rien ; quant à
moi, elles me firent l’effet d’un verbiage insignifiant. A
près en avoir parcouru autant que je le jugeai nécessaire,
0542 j’attachai le tout dans un mouchoir que je mis de côt
é et je refermai le tiroir vide.

Suivant son habitude, ma jeune maîtresse descendit de bon
ne heure et entra dans la cuisine. Je la vis aller à la po
rte, quand arriva certain petit garçon. Pendant que la fil
le de la laiterie lui remplissait son pot, Catherine lui f
ourra quelque chose dans la poche de sa veste, et en retir
a quelque chose. Je fis le tour par le jardin et guettai l
e passage du messager, qui lutta vaillamment pour défendre
son dépôt ; le lait se répandit entre nous deux, mais je
réussis à lui arracher l’épître. Après lui avoir fait de s
érieuses menaces en cas qu’il ne rentrât vite chez lui, je
restai à l’abri du mur pour parcourir la tendre compositi
on de Miss Cathy. Elle était plus simple et plus éloquente
que celle de son cousin : très gentille et très sotte. Je
secouai la tête et rentrai pensive dans la maison. La jou
rnée était pluvieuse, Catherine ne put se divertir dans le
parc ; aussi, quand elle eut terminé ses études matinales
, eut-elle recours à la consolation du tiroir. Son père ét
0543ait assis près de la table et lisait ; et moi, à desse
in, j’étais venu travailler à quelques franges décousues a
ux rideaux de la fenêtre, et je ne la perdais pas de vue.
Jamais oiseau retrouvant vide le nid qu’il a laissé plein
de petits gazouillants n’exprima par ses cris d’angoisse e
t ses battements d’ailes désespoir plus complet qu’elle ne
fit par son simple « Oh ! » et le changement qui se peign
it sur son visage jusque-là tout heureux. Mr Linton leva l
es yeux.

– Qu’y a-t-il, ma chérie ? T’es-tu fait mal ? dit-il.

Son ton et son regard convainquirent Catherine que ce n’é
tait pas lui qui avait découvert son trésor.

– Non, papa, répondit-elle d’une voix étranglée. Hélène !
Hélène ! montez- je suis souffrante.

J’obéis à son appel et la suivis.

0544 – Oh ! Hélène, c’est vous qui les avez prises, commen
ça-t-elle en tombant à genoux dès que nous fûmes enfermées
seules. Oh ! rendez-les moi, et je ne recommencerai jamai
s, jamais ! Ne le dites pas à papa. Vous ne l’avez pas dit
à papa, Hélène, n’est-ce pas ? J’ai été excessivement méc
hante, mais je ne le ferai plus.

D’un air grave et sévère, je lui dis de se relever.

– Ainsi Miss Catherine, vous êtes allée assez loin, à ce
qu’il semble : vous pouvez, en effet, être honteuse de ces
lettres ! Beau ramassis de niaiseries à étudier pendant v
os heures de loisir ! Vraiment, cela mériterait d’être imp
rimé. Et que supposez-vous que pensera le maître, quand je
les lui montrerai ? Je ne l’ai pas fait encore, mais vous
n’imaginez pas que je vais garder vos secrets ridicules.
Quelle honte ! Et c’est vous qui avez dû avoir l’idée d’éc
rire de pareilles absurdités ; il n’aurait jamais songé à
commencer, lui, j’en suis bien sûre.

0545 – Non ! Non ! ce n’est pas moi ! sanglota Catherine a
u désespoir. Je n’ai jamais pensé à l’aimer avant que-

– A l’aimer ! m’écriai-je en mettant dans ce mot tout le
mépris dont j’étais capable. A l’aimer ! A-t-on jamais ent
endu chose pareille ? C’est comme si je parlais d’aimer le
meunier qui vient une fois l’an chercher notre grain. Bel
amour, en vérité ! En deux fois, vous avez vu Linton à pe
ine quatre heures en tout dans votre vie ! Bon. Voici ces
niaiseries puériles. Je vais les porter dans la bibliothèq
ue et nous verrons ce que votre père dira de cet amour.

Elle bondit pour attraper ses précieuses épîtres, mais je
les tenais au-dessus de ma tête. Alors elle se répandit e
n supplications frénétiques pour que je les brûlasse, que
je fisse n’importe quoi plutôt que de les montrer. Comme,
en réalité, j’étais tout aussi disposée à rire qu’à gronde
r, car je considérais tout cela comme un enfantillage de p
etite fille, je finis par me laisser fléchir jusqu’à un ce
rtain point et je lui demandai :
0546
– Si je consens à les brûler, me promettez-vous loyalemen
t de ne plus envoyer ni recevoir de lettres, ni de livres
(car je m’aperçois que vous lui avez envoyé des livres), n
i de boucles de cheveux, ni de bagues, ni de jouets ?

– Nous ne nous envoyons pas de jouets ! s’écria Catherine
, dont l’orgueil surmonta la confusion.

– Ni rien du tout, alors, mademoiselle. Si vous ne me pro
mettez pas, je vais trouver votre père.

– Je promets, Hélène ! dit-elle en s’accrochant à ma robe
. Oh ! jetez-les au feu, vite, vite !

Mais comme j’écartais les charbons avec le tisonnier pour
faire de la place, elle s’aperçut que le sacrifice était
au-dessus de ses forces. Elle me supplia instamment d’en é
pargner une ou deux.

0547 – Une ou deux, Hélène, pour garder en souvenir de Lin
ton !

Je dénouai le mouchoir et commençai à laisser tomber les
lettres par un des angles ; la flamme s’éleva en tourbillo
ns dans la cheminée.

– J’en aurai une, cruelle créature ! cria-t-elle.

Elle plongea la main dans le feu et en retira, aux dépens
de ses doigts, quelques fragments à demi-calcinés.

– Très bien- et j’en aurai aussi quelques-unes à montrer
à papa ! répliquai-je en repoussant le reste dans le paque
t, et je me dirigeai vers la porte.

Elle jeta les morceaux noircis dans les flammes et me fit
signe d’achever le sacrifice, ce qui eut lieu. Je secouai
ensuite les cendres et les enfouis sous une pelletée de c
harbons. Quant à elle, sans dire un mot, et avec le sentim
0548ent d’avoir été profondément offensée, elle se retira
dans sa chambre. Je descendis pour annoncer à mon maître q
ue le malaise de ma jeune maîtresse était presque dissipé,
mais que je jugeais qu’il valait mieux qu’elle restât all
ongée un moment. Elle ne voulut pas dîner, mais elle repar
ut pour le thé, pâle, les yeux rouges, et parfaitement rés
ignée en apparence. Le lendemain matin, je répondis à la l
ettre par un bout de papier où j’avais écrit : « Master He
athcliff est prié de ne plus adresser de billets à Miss Li
nton, car elle ne les recevra pas ». Et désormais le petit
garçon arriva les poches vides.

CHAPITRE XXII

A l’été qui tirait à sa fin allait succéder un automne pr
écoce. La Saint-Michel était passée, mais la moisson était
tardive cette année-là et dans quelques-uns de nos champs
la récolte n’était pas encore faite. Mr Linton et sa fill
e allaient fréquemment se promener au milieu des moissonne
urs. Le jour qu’on enleva les dernières gerbes, ils restèr
0549ent jusqu’à la tombée de la nuit et le temps, vers le
soir, étant devenu frais et humide, mon maître prit un mau
vais rhume qui se fixa obstinément sur ses poumons et le t
int enfermé tout l’hiver, presque sans interruption.

La pauvre Cathy, encore bouleversée de son petit roman, é
tait devenue beaucoup plus triste et plus sombre depuis qu
‘elle avait dû y renoncer. Son père insista pour qu’elle l
ût moins et prît plus d’exercice. Elle était privée de sa
compagnie ; je crus de mon devoir de le suppléer, autant q
ue possible, auprès d’elle. Mais mon intervention se montr
a inefficace, car c’est à peine si je pouvais distraire de
mes nombreuses occupations journalières deux ou trois heu
res pour l’accompagner ; et ma société était évidemment mo
ins appréciée que celle de son père.

Une après-midi d’octobre ou du début de novembre, par un
temps frais et menaçant, où les feuilles mortes humides br
uissaient sur l’herbe et dans les sentiers, où le ciel fro
id et bleu était à moitié caché par les nuages – sombres b
0550andes noires qui montaient rapidement de l’ouest et pr
ésageaient une pluie abondante – je priai ma jeune maîtres
se de renoncer à sa promenade, parce que j’étais certaine
qu’il y aurait des averses. Elle refusa ; à contre-coeur,
je mis mon manteau et pris mon parapluie pour aller avec e
lle jusqu’au bout du parc. C’était la promenade qu’elle pr
éférait en général quand elle se sentait abattue, ce qui l
ui arrivait invariablement quand Mr Edgar allait plus mal
qu’à l’ordinaire ; il ne l’avouait pas, mais nous le devin
ions, elle et moi, à son silence et à son air mélancolique
. Elle marchait tristement : plus de courses ni de bonds m
aintenant, bien que le vent froid eût pu l’y inciter. Souv
ent, du coin de l’oeil, je la voyais lever la main et essu
yer quelque chose sur sa joue. Je cherchais autour de moi
un moyen de donner un autre cours à ses idées. Sur un des
côtés du chemin s’élevait un talus haut et raide, où des n
oisetiers et des chênes rabougris, leurs racines à moitié
à nu, se cramponnaient péniblement ; le sol était trop meu
ble pour les chênes et la force du vent en avait couché qu
elques-uns presque horizontalement. En été, Miss Catherine
0551 aimait beaucoup à grimper sur ces troncs d’arbres, à
s’asseoir sur les branches et à se balancer à vingt pieds
au-dessus du sol. Tout en prenant plaisir à son agilité et
à son humeur joyeuse et enfantine, je jugeais bon néanmoi
ns de la gronder chaque fois que je la surprenais ainsi en
l’air, mais de telle façon qu’elle savait bien n’être pas
forcée de descendre. Depuis le dîner jusqu’au thé elle re
stait étendue dans son berceau balancé par la brise, ne fa
isant rien que se chanter à elle-même de vieilles chansons
– celles que je lui avais apprises quand elle était tout
enfant – ou regarder les oiseaux, ses voisins, nourrir leu
rs petits et les entraîner à voler, ou encore se pelotonne
r, les paupières closes, moitié pensant, moitié rêvant, pl
us heureuse que les mots ne sauraient l’exprimer.

– Regardez ! Miss ! m’écriai-je en montrant un renfonceme
nt sous les racines d’un des arbres tordus. L’hiver n’est
pas encore arrivé ici. Il y a là-haut une petite fleur, le
dernier bouton de cette multitude de campanules qui en ju
illet couvraient d’un brouillard lilas ces degrés gazonnés
0552. Voulez-vous grimper et la cueillir pour la montrer à
papa ?

Cathy regarda longtemps la fleur solitaire tremblant dans
son abri de terre et finit par répondre :

– Non, je n’y toucherai pas ; mais elle a l’air mélancoli
que, n’est-ce pas, Hélène ?

– Oui, à peu près aussi engourdie et inerte que vous. Vos
joues sont décolorées ; donnez-moi la main et courons. Vo
us êtes si peu en train que je suis sûre que j’irai aussi
vite que vous.

– Non, répéta-t-elle.

Et elle continua de marcher lentement, s’arrêtant pour rê
ver sur un paquet de mousse, une touffe d’herbe fanée, ou
un champignon qui jetait sa tache d’un orange clair au mil
ieu des feuillages sombres. De temps à autre, elle détourn
0553ait le visage et y portait la main.

– Catherine, pourquoi pleurez-vous, ma chérie ? demandai-
je en m’approchant et en passant le bras sur son épaule. I
l ne faut pas pleurer parce que papa a un rhume ; rendez g
râces à Dieu que ce ne soit rien de plus grave.

Alors elle n’essaya plus de retenir ses larmes ; sa respi
ration était étouffée par les sanglots.

– Oh ! ce sera quelque chose de plus grave ! Et que devie
ndrai-je quand papa et vous m’aurez quittée et que je rest
erai seule ? Je ne peux pas oublier vos paroles, Hélène ;
elles sont toujours dans mon oreille. Comme la vie sera ch
angée, comme le monde sera lugubre, quand papa et vous ser
ez morts !

– Nul ne peut dire si vous ne mourrez pas avant nous. Il
ne faut pas anticiper sur le malheur. Espérons que des ann
ées et des années se passeront avant qu’aucun de nous s’en
0554 aille : le maître est jeune, moi je suis forte et j’a
i à peine quarante-cinq ans. Ma mère a vécu jusqu’à quatre
-vingts ans, et très alerte jusqu’à la fin. Supposez que M
r Linton vive seulement jusqu’à soixante ans, il aurait en
core plus d’années devant lui que vous n’en avez compté ju
squ’ici, Miss. Et ne serait-il pas absurde de se lamenter
sur une calamité plus de vingt ans d’avance ?

– Mais ma tante Isabelle était plus jeune que papa, remar
qua-t-elle, en me regardant avec le timide espoir que je c
ontinuerais de la rassurer.

– Votre tante Isabelle n’a eu ni vous ni moi pour la soig
ner. Elle n’était pas aussi heureuse que le maître ; elle
n’était pas retenue à la vie par tant de liens. Tout ce qu
e vous avez à faire est de bien veiller sur votre père, de
le réconforter en vous montrant gaie devant lui, et d’évi
ter de lui créer aucun sujet d’anxiété. Faites-y attention
, Cathy ! Je ne vous cacherai pas que vous pourriez le tue
r, si vous étiez indisciplinée et irréfléchie, si vous nou
0555rrissiez une affection absurde et chimérique pour le f
ils d’un homme qui se réjouirait de le voir au tombeau ; s
i même vous lui laissiez soupçonner que vous vous tourment
ez d’une séparation qu’il a jugé bon d’ordonner.

– Je ne me tourmente de rien d’autre sur la terre que de
la maladie de papa. Tout m’est indifférent en comparaison
de papa. Et jamais- jamais- oh ! jamais, tant que j’aurai
ma raison, je ne ferai un acte ni ne dirai un mot qui puis
se le chagriner. Je l’aime plus que moi-même, Hélène ; ce
qui m’en a donné la certitude, c’est que tous les soirs je
prie pour lui survivre, car je préférerais d’être malheur
euse plutôt que de savoir qu’il sera malheureux. C’est la
preuve que je l’aime plus que moi-même.

– Voilà de bonnes paroles. Mais les actes doivent le prou
ver aussi. Quand il sera rétabli, tâchez de ne pas oublier
les résolutions prises à l’heure de la crainte.

Tout en parlant, nous nous étions approchées d’une porte
0556qui donnait sur la route. Ma jeune maîtresse, ranimée
par un rayon de soleil, grimpa au sommet du mur, s’y insta
lla et se mit en devoir d’atteindre quelques fruits écarla
tes brillant aux branches supérieures des églantiers qui o
mbrageaient le bord du chemin. Ceux d’en bas avaient dispa
ru, mais seuls les oiseaux – ou Cathy dans sa situation pr
ésente – pouvaient toucher à ceux d’en haut. En se penchan
t pour les attirer à elle, son chapeau tomba ; et, comme l
a porte était fermée, elle proposa de descendre de l’autre
côté pour le ramasser. Je lui dis de prendre garde de tom
ber et elle disparut lestement. Mais le retour n’était pas
chose aussi aisée : les pierres étaient lisses et jointoy
ées, et ni les églantiers ni les ronces ne pouvaient lui f
ournir de point d’appui. Moi, comme une sotte, je ne m’en
rendis compte que quand je l’entendis rire et me crier :

– Hélène ! il va falloir que vous alliez chercher la clef
, ou bien il faudra que je fasse le tour par la loge du po
rtier. Je ne peux pas escalader les remparts de ce côté-ci
!
0557
– Restez où vous êtes, répondis-je. J’ai mon trousseau de
clefs dans ma poche. Peut-être vais-je arriver à ouvrir l
a porte ; sinon, j’irai.

Catherine s’amusa à danser, de ci de-là, devant la porte
pendant que j’essayais toutes les grosses clefs à tour de
rôle. Je venais d’essayer la dernière et de constater qu’a
ucune ne convenait ; après avoir recommandé à ma jeune maî
tresse de rester là, je me préparais à courir à la maison
aussi vite que je pourrais, quand un bruit qui se rapproch
ait m’arrêta. C’était le trot d’un cheval. La danse de Cat
herine s’arrêta aussi.

– Qui est-ce ? demandai-je à voix basse.

– Hélène, je voudrais que vous puissiez ouvrir la porte,
répondit-elle de même d’un ton inquiet.

– Ah ! Miss Linton, cria une voix grave (celle du cavalie
0558r), je suis heureux de vous rencontrer. Ne vous hâtez
pas d’entrer, car j’ai une explication à vous demander et
à obtenir de vous.

– Je ne vous parlerai pas, Mr Heathcliff, répondit Cather
ine. Papa dit que vous êtes un méchant homme et que vous n
ous haïssez, lui et moi ; et Hélène dit la même chose.

– Cela ne fait rien à l’affaire. Je ne hais pas mon fils,
je suppose, et c’est à son sujet que je réclame votre att
ention. Oui, il y a de quoi rougir. Il y a deux ou trois m
ois, n’aviez-vous pas l’habitude d’écrire à Linton ? Et de
jouer à l’amour avec lui, hein ? Vous mériteriez tous deu
x de recevoir le fouet. Vous spécialement, la plus âgée ;
et la moins sensible, à ce qu’il paraît. J’ai vos lettres,
et à la moindre insolence de votre part je les ferai teni
r à votre père. Sans doute vous êtes-vous fatiguée de votr
e amusement et l’avez-vous envoyé au diable, n’est-il pas
vrai ? Seulement vous avez du même coup plongé Linton dans
un abîme de désespoir. Il avait pris la chose au sérieux,
0559 lui ; il était réellement amoureux. Aussi vrai que je
vis, il est en train de mourir pour vous ; son coeur a ét
é brisé par votre inconstance : non pas au figuré, mais au
propre. Bien que Hareton ait fait de lui une cible pour s
es plaisanteries depuis six semaines, et que j’aie employé
des moyens plus sérieux, en essayant de l’effrayer sur le
s conséquences de sa stupidité, son état empire tous les j
ours ; et il sera sous terre avant l’été prochain, si vous
ne le sauvez pas.

– Comment pouvez-vous mentir si impudemment à cette pauvr
e enfant ! m’écriai-je de l’intérieur du parc. Je vous pri
e de passer votre chemin ! Comment pouvez-vous, de propos
délibéré, avoir recours à d’aussi pitoyables inventions !
Miss Cathy, je vais faire sauter la serrure avec une pierr
e. Vous ne croirez pas ces méprisables absurdités. Vous le
sentez bien vous-même, il est impossible que quelqu’un me
ure d’amour pour une personne qu’il ne connaît pas.

– Je ne savais pas qu’il y eût des espions, murmura le co
0560quin surpris. Digne Mrs Dean, je vous aime bien, mais
je n’aime pas votre double jeu, ajouta-t-il tout haut. Com
ment avez-vous pu mentir aussi impudemment pour affirmer q
ue je haïssais « cette pauvre enfant » ? Catherine Linton
(ce nom seul m’émeut), ma bonne petite fille, je serai abs
ent de chez moi toute la semaine. Allez voir si je n’ai pa
s dit la vérité ; allez-y, vous serez bien, gentille. Imag
inez seulement que votre père soit à ma place, et Linton à
la vôtre, pensez à l’opinion que vous auriez de votre ins
ouciant amoureux s’il refusait de faire un pas pour vous r
éconforter, alors que votre père lui-même l’en supplierait
; et ne tombez pas, par pure stupidité, dans la même erre
ur. Je jure sur mon salut qu’il est en train de mourir et
que vous seule pouvez le sauver.

La serrure céda et je sortis sur la route.

– Je jure que Linton est mourant, répéta Heathcliff en me
lançant un regard sévère. Le chagrin et le désappointemen
t précipitent sa fin. Nelly, si vous ne voulez pas la lais
0561ser y aller, vous pouvez y aller vous-même. Mais je ne
serai pas de retour avant huit jours ; et je crois que vo
tre maître ne ferait guère d’objections à ce qu’elle rendî
t visite à son cousin.

– Venez, dis-je en prenant Cathy par le bras et en la for
çant presque de rentrer ; car elle hésitait, examinant ave
c des yeux troublés les traits de son interlocuteur, trop
impassibles pour déceler sa supercherie.

Il poussa son cheval près d’elle et, se penchant, ajouta
:

– Miss Catherine, je vous avouerai que j’ai peu de patien
ce avec Linton ; Hareton et Joseph en ont encore moins. Je
vous avouerai qu’il est dans un milieu plutôt rude. Il a
soif de tendresse, aussi bien que d’amour ; un mot affectu
eux de votre part serait pour lui le meilleur remède. N’éc
outez pas les cruels avis de Mrs Dean ; soyez généreuse et
trouvez moyen de le voir. Il rêve de vous nuit et jour, e
0562t ne peut se laisser persuader que vous ne le haïssez
pas, puisque vous n’écrivez ni ne venez.

Je fermai la porte et roulai une pierre devant pour aider
la serrure branlante à la maintenir. Puis, ouvrant mon pa
rapluie, j’attirai Catherine dessous, car la pluie commenç
ait à percer à travers les branches gémissantes et nous av
ertissait de ne pas perdre de temps. Notre hâte empêcha to
ut commentaire sur la rencontre avec Heathcliff pendant qu
e nous nous dirigions à grands pas vers la maison ; mais j
e devinai instinctivement que le coeur de Catherine était
voilé maintenant d’une double obscurité. Ses traits étaien
t empreints d’une telle tristesse qu’ils ne semblaient plu
s être les siens. Elle considérait évidemment ce qu’elle v
enait d’entendre comme la pure vérité.

Le maître s’était retiré avant notre retour pour reposer.
Cathy courut à sa chambre pour savoir comment il allait :
il s’était endormi. Elle revint et me pria de lui tenir c
ompagnie dans la bibliothèque. Nous prîmes notre thé ensem
0563ble ; ensuite elle s’étendit sur le tapis et me dit de
ne pas parler car elle était fatiguée. J’ouvris un livre
et fis semblant de lire. Dès qu’elle me crut absorbée dans
cette occupation, elle se mit à pleurer silencieusement :
cela semblait être devenu sa distraction favorite. Je la
laissai en jouir un moment ; puis je lui adressai des remo
ntrances. Je tournai en ridicule toutes les assertions de
Mr Heathcliff au sujet de son fils, comme si j’étais sûre
qu’elle allait être de mon avis. Hélas ! je n’étais pas as
sez habile pour détruire l’effet qu’avaient produit ses di
res, et qui était bien tel qu’il l’avait cherché.

– Il est possible que vous ayez raison, Hélène, répondit-
elle, mais je ne me sentirai jamais tranquille tant que je
ne saurai pas ce qui en est. Il faut que je dise à Linton
que ce n’est pas ma faute si je ne lui écris pas, et que
je le convainque que je ne changerai pas de sentiments à s
on égard.

Que pouvaient contre sa sotte crédulité la colère et les
0564protestations ? Nous nous quittâmes ce soir-là fâchées
; mais le jour suivant me vit sur la route des Hauts de H
urle-Vent au côté du poney de mon entêtée jeune maîtresse.
Je n’avais pas pu supporter d’être témoin de son chagrin,
de sa pâleur, de son abattement, de ses yeux gonflés ; et
j’avais cédé, avec le faible espoir que Linton lui-même p
ourrait donner, par la manière dont il nous recevrait, la
preuve du peu de fondement qu’avait en réalité le conte fa
it par son père.

CHAPITRE XXIII

La nuit pluvieuse avait fait place à une matinée brumeuse
– moitié gelée, moitié bruine – et l’eau qui descendait d
es hauteurs en gazouillant formait de petits ruisseaux qui
traversaient notre sentier. J’avais les pieds trempés ; j
‘étais de mauvaise humeur et peu en train ; enfin, juste d
ans la disposition propre à me faire le mieux ressentir to
us ces désagréments. Nous entrâmes dans la maison par la c
uisine, pour nous assurer que Mr Heathcliff était bien abs
0565ent : car j’avais peu de confiance dans sa propre affi
rmation. Joseph était seul et avait l’air de siéger dans u
ne sorte d’Elysée, à côté d’un feu ronflant, un quart d’al
e auprès de lui sur la table couverte de grands morceaux d
e gâteau d’avoine grillé, sa courte pipe noire à la bouche
. Catherine courut à la cheminée pour se chauffer. Je dema
ndai si le maître était là. Ma question demeura si longtem
ps sans réponse que je crus que le vieillard était devenu
sourd et que je la répétai plus haut.

– Non-on ! grogna-t-il, ou plutôt glapit-il, à travers so
n nez. Non-on ! vous n’avez qu’à vous en retourner d’où c’
est qu’vous v’nez.

– Joseph ! cria de l’intérieur, en même temps que moi, un
e voix maussade. Combien de fois faudra-t-il vous appeler
? Il n’y a plus que quelques cendres rouges. Joseph ! vene
z sur-le-champ !

De vigoureuses bouffées de sa pipe et un regard résolu ve
0566rs la grille du foyer indiquèrent qu’il refusait de pr
êter l’oreille à cet appel. La femme de charge et Hareton
étaient invisibles : l’une partie pour faire une course, e
t l’autre à son travail, sans doute. Nous avions reconnu l
a voix de Linton et nous entrâmes.

– Oh ! je souhaite que vous périssiez de froid dans un ga
letas ! dit le jeune homme, croyant que c’était son néglig
ent serviteur qui arrivait.

Il s’arrêta en s’apercevant de son erreur. Sa cousine cou
rut à lui.

– Est-ce vous, Miss Linton ? dit-il en soulevant sa tête
du bras du grand fauteuil dans lequel il était allongé. No
n- ne m’embrassez pas : cela me coupe la respiration. Mon
Dieu ! Papa m’avait dit que vous viendriez, poursuivit-il
après s’être un peu remis de l’embrassade de Catherine, qu
i restait debout d’un air fort contrit. Voudriez-vous ferm
er la porte, s’il vous plaît ? Vous l’avez laissée ouverte
0567 et ces- ces détestables créatures ne veulent pas veni
r mettre de charbon dans le feu. Il fait si froid.

Je remuai les escarbilles et allai chercher moi-même un s
eau de charbon. L’invalide se plaignit d’être couvert de c
endres ; mais, comme il avait une toux pénible, qu’il para
issait fiévreux et malade, je ne me formalisai pas de son
humeur.

– Eh bien ! Linton, murmura Catherine quand il eut fini p
ar dérider son front, êtes-vous content de me voir ? Puis-
je quelque chose pour vous ?

– Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt ? demanda-t-il.
Vous auriez dû venir au lieu d’écrire. Cela me fatiguait
terriblement d’écrire ces longues lettres. J’aurais bien p
référé de causer avec vous. Maintenant, je ne puis plus su
pporter ni la conversation ni rien d’autre. Je me demande
où est Zillah ! Voulez-vous (il me regarda) voir dans la c
uisine si elle n’y est pas ? Je n’avais pas reçu de remerc
0568iements pour mon précédent service. Comme j’étais peu
disposée à courir à droite et à gauche sur ses injonctions
, je répliquai :

– Il n’y a personne dans la cuisine que Joseph.

– Je voudrais à boire, s’écria-t-il avec irritation en se
retournant. Zillah est constamment à se promener à Gimmer
ton depuis le départ de papa ; c’est indigne ! Et je suis
obligé de descendre ici- ils ont résolu de ne jamais rien
entendre quand je suis en haut.

– Votre père est-il attentionné pour vous, Master Heathcl
iff ? demandai-je en voyant le peu de succès des avances a
micales de Catherine.

– Attentionné ! Il les rend un peu plus attentionnés, voi
là tout. Les misérables ! Savez-vous, Miss Linton, que cet
te brute de Hareton se moque de moi ! Je le déteste ! D’ai
lleurs, je les déteste tous : ce sont des êtres odieux.
0569
Cathy se mit en quête d’un peu d’eau. Elle aperçut un bro
c sur le buffet, remplit un verre et le lui apporta. Il la
pria d’y ajouter une cuillerée de vin d’une bouteille qui
se trouvait sur la table. Après avoir avalé quelques gorg
ées, il parut plus calme et lui dit qu’elle était bien aim
able.

– Et êtes-vous content de me voir ? demanda-t-elle en rép
étant sa première question, heureuse de découvrir sur son
visage la trace d’un faible sourire.

– Oui, certainement. C’est une nouveauté que d’entendre u
ne voix comme la vôtre. Mais j’ai été contrarié que vous n
e vouliez pas venir. Papa jurait que c’était de ma faute ;
il me traitait d’être pitoyable, lamentable, insignifiant
; il disait que vous me méprisiez et que, s’il eût été à
ma place, il serait déjà le maître à la Grange, plus que n
e l’est votre père. Mais vous ne me méprisez pas, n’est-ce
pas, Miss- ?
0570
– Il faut m’appeler Catherine ou Cathy, interrompit ma je
une maîtresse. Vous mépriser ? Non ! Après papa et Hélène,
je vous aime plus que personne. Je n’aime pas Mr Heathcli
ff, par exemple ; je n’oserai pas venir quand il sera de r
etour. Restera-t-il parti plusieurs jours ?

– Pas très longtemps. Mais il va souvent dans la lande, d
epuis que la saison de la chasse a commencé ; vous pourrie
z passer une heure ou deux avec moi en son absence. Dites-
moi que vous viendrez. Il me semble que je ne serais pas g
rognon avec vous ; vous ne m’irriteriez pas et vous seriez
toujours prête à m’assister, n’est-il pas vrai ?

– Oui, répondit Catherine en caressant ses longs cheveux
soyeux. Si je pouvais seulement obtenir le consentement de
papa, je passerais la moitié de mon temps avec vous. Gent
il Linton ! je voudrais que vous fussiez mon frère.

– Et vous m’aimeriez alors autant que votre père, observa
0571-t-il plus gaiement. Mais papa dit que vous m’aimeriez
plus que votre père et que tout au monde si vous étiez ma
femme ; aussi est-ce ce que je préférerais que vous fussi
ez.

– Non, je n’aimerai jamais personne plus que papa, répond
it-elle gravement. Puis il y a des gens qui détestent leur
femme, quelquefois ; mais jamais leurs soeurs ni leurs fr
ères ; et, si vous étiez mon frère, vous vivriez avec nous
et papa aurait autant d’affection pour vous qu’il en a po
ur moi.

Linton nia qu’il y eût des gens qui détestassent leur fem
me ; mais Catherine affirma qu’il y en avait et, dans sa s
agesse, cita comme exemple l’aversion de son oncle pour sa
tante. Je m’efforçai d’arrêter ses propos irréfléchis. Je
n’y réussis pas avant qu’elle eût raconté tout ce qu’elle
savait. Master Heathcliff, fort irrité, affirma que son r
écit était faux.

0572 – Papa me l’a dit, et papa ne dit pas de mensonges, r
épondit-elle vivement.

– Mon papa, à moi, méprise le vôtre, s’écria Linton ; il
le traite de couard et de sot.

– Le vôtre est un méchant homme, répliqua Catherine, et c
‘est très mal à vous d’oser répéter ce qu’il dit. Il faut
qu’il soit bien méchant pour que tante Isabelle l’ait aban
donné comme elle l’a fait.

– Elle ne l’a pas abandonné. Vous n’avez pas le droit de
me contredire.

– Elle l’a abandonné, cria ma jeune maîtresse.

– Eh bien ! je vais vous dire quelque chose. Votre mère h
aïssait votre père : voilà !

– Oh ! s’écria Catherine, trop exaspérée pour pouvoir con
0573tinuer.

– Et elle aimait le mien.

– Petit menteur ! Je vous déteste maintenant !

Elle haletait, la figure toute rouge de colère.

– Oui, oui, elle l’aimait ! chantonna Linton. Il s’enfonç
a dans son fauteuil et renversa la tête pour jouir de l’ém
otion de son interlocutrice, qui était derrière lui.

– Silence, Master Heathcliff, dis-je. C’est votre père qu
i vous a raconté cela aussi, je suppose.

– Pas du tout : taisez-vous. Elle l’aimait, elle l’aimait
, Catherine ! Elle l’aimait, elle l’aimait !

Cathy, hors d’elle-même, poussa violemment le fauteuil, c
e qui fit tomber Linton contre un des bras. Il fut pris au
0574ssitôt d’un accès de toux qui le suffoqua et qui mit r
apidement fin à son triomphe. Cela dura si longtemps que j
‘en fus moi-même effrayée. Quant à sa cousine, elle pleura
it tant qu’elle pouvait, atterrée du mal qu’elle avait cau
sé : elle ne dit pourtant pas un mot. Je le soutins jusqu’
à ce que l’accès fût passé. Alors il me repoussa et inclin
a silencieusement la tête. Catherine cessa ses lamentation
s, elle aussi, prit un siège en face de lui et regarda le
feu d’un air grave.

– Comment vous sentez-vous maintenant, Master Heathcliff
? demandai-je au bout de dix minutes.

– Je voudrais qu’elle éprouvât ce que j’éprouve, répondit
-il. Malfaisante, cruelle créature ! Hareton ne me touche
jamais ; il ne m’a jamais frappé de sa vie. J’allais mieux
aujourd’hui, et voilà que-

Le reste de ses paroles se perdit dans un gémissement pla
intif.
0575
– Je ne vous ai pas frappé, murmura Catherine, se mordant
les lèvres pour prévenir une nouvelle crise d’émotion.

Pendant un quart d’heure, il soupira et gémit, comme s’il
souffrait beaucoup ; pour inquiéter sa cousine, apparemme
nt, car chaque fois qu’il l’entendait étouffer un sanglot
il s’efforçait de rendre plus pathétiques les manifestatio
ns de sa douleur.

– Je suis désolée de vous avoir fait mal, Linton, dit-ell
e enfin, ne pouvant plus y tenir. Mais moi je n’aurais pas
souffert de cette petite poussée et je n’avais pas idée q
ue vous puissiez en souffrir. Ce n’est pas grand’chose, n’
est-ce pas, Linton ? Ne me laissez pas rentrer chez moi av
ec la pensée que je vous ai fait du mal. Répondez ! Parlez
-moi !

– Je ne peux pas vous parler, murmura-t-il. Vous m’avez f
ait tant de mal que je vais passer une nuit blanche à étra
0576ngler avec cette toux. Si elle vous tenait, vous verri
ez ce que c’est ; mais vous dormirez tranquillement pendan
t que je souffrirai le martyre, et sans personne près de m
oi. Je voudrais savoir ce que vous diriez d’avoir à subir
ces effroyables nuits !

Il se mit à gémir tout haut en s’apitoyant sur son propre
sort.

– Puisque vous avez l’habitude de passer des nuits terrib
les, dis-je, ce n’est pas Miss qui aura troublé votre tran
quillité ; c’eût été la même chose si elle ne fût pas venu
e. Quoi qu’il en soit, elle ne vous dérangera plus ; et vo
us vous calmerez peut-être quand nous vous aurons quitté.

– Faut-il que je m’en aille ? demanda Catherine tristemen
t en se penchant vers lui. Voulez-vous que je m’en aille,
Linton ?

0577 – Vous ne pouvez pas remédier à ce que vous avez fait
, répondit-il avec humeur, en se reculant ; vous ne pouvez
que l’aggraver en m’irritant jusqu’à ce que j’aie la fièv
re.

– Alors il faut que je m’en aille ? répéta-t-elle.

– Laissez-moi tranquille, au moins. Je ne puis pas suppor
ter le bruit de vos paroles.

Elle hésitait et résista longtemps à mes efforts pour la
décider à partir ; mais, comme il ne levait pas la tête et
, ne parlait pas, elle finit par faire un mouvement vers l
a porte et je la suivis. Un cri nous rappela. Linton avait
glissé de son siège sur la pierre du foyer et restait là
à se débattre, par pure perversité d’enfant qui se complaî
t dans son mal et qui a résolu d’être aussi insupportable
et odieux que possible. Sa conduite ne laissait pas de dou
te sur ses intentions, et je vis aussitôt que ce serait fo
lie de vouloir essayer de le satisfaire. Mais ma compagne
0578ne pensait pas de même ; elle revint en courant, tout
effrayée, s’agenouilla, pleura, caressa, supplia, tant et
si bien qu’il finit par se calmer, faute de souffle : mais
pas du tout par remords de la désolation où il la plongea
it.

– Je vais le mettre sur le banc, dis-je, et il se roulera
comme il voudra : nous ne pouvons pas rester ici à le vei
ller. Je pense que vous êtes convaincue, Miss Cathy, que v
ous n’êtes pas la personne dont la présence peut le soulag
er et que son état de santé ne tient pas à son attachement
pour vous. Là, le voilà installé ! Venez. Dès qu’il verra
qu’il n’y a plus personne pour s’occuper de ses sottises,
il sera trop heureux de rester tranquille.

Elle plaça un coussin sous sa tête et lui offrit un peu d
‘eau qu’il repoussa. Puis il se tourna et se retourna péni
blement sur le coussin, comme si c’eût été une pierre ou u
ne pièce de bois. Elle essaya de le disposer plus commodém
ent.
0579
– Cela ne peut pas aller, dit-il ; ce n’est pas assez hau
t.

Catherine en apporta un autre pour mettre par-dessus.

– C’est trop haut, murmura cet être exaspérant.

– Comment faut-il que je l’arrange, alors ? demanda-t-ell
e d’un air désespéré.

Elle était à demi agenouillée près du banc ; il se crampo
nna à elle et fit de son épaule un oreiller.

– Non, pas comme cela, dis-je. Vous vous contenterez du c
oussin, Master Heathcliff. Miss a déjà perdu trop de temps
avec vous ; nous ne pouvons pas rester cinq minutes de pl
us.

– Si, si, nous le pouvons ! répliqua Catherine. Il est sa
0580ge et patient, maintenant. Il commence à comprendre qu
e j’aurai bien plus de chagrin que lui cette nuit, si j’ai
lieu de croire que ma visite a aggravé son état ; et alor
s je n’oserai pas revenir. Dites-moi la vérité là-dessus,
Linton ; car il ne faut pas que je revienne, si je vous ai
fait du mal.

– Il faut que vous reveniez pour me guérir. Vous devez ve
nir précisément parce que vous m’avez fait mal- grand mal,
vous le savez bien ! Je n’étais pas aussi souffrant quand
vous êtes arrivée que je le suis à présent- n’est-ce pas
vrai ?

– Mais vous vous êtes rendu malade vous-même à force de p
leurer et de vous mettre en colère, fis-je observer.

– Ce n’est pas moi qui en suis cause, dit sa cousine. En
tout cas, nous allons être bons amis, à présent. Vous avez
besoin de moi ; vous aimeriez vraiment à me voir de temps
en temps ?
0581
– Je vous l’ai dit, reprit-il avec impatience. Asseyez-vo
us sur le banc et laissez-moi m’appuyer sur vos genoux. C’
est ainsi que faisait maman pendant des après-midi entière
s. Ne bougez pas et ne parlez pas. Mais vous pouvez me cha
nter une chanson, si vous savez chanter ; ou vous pouvez m
e dire une longue, jolie et intéressante ballade- une de c
elles que vous m’aviez promis de m’apprendre ; ou une hist
oire. Pourtant, j’aimerais mieux une ballade : commencez.

Catherine récita la plus longue de celles qu’elle put se
rappeler. Ce passe-temps leur plaisait énormément à tous d
eux. Linton en voulut une autre, et encore une autre, en d
épit de mes vives objections. Ils continuèrent de la sorte
jusqu’à ce que la pendule sonnât midi. Nous entendîmes da
ns la cour Hareton, qui rentrait pour dîner.

– Et demain, Catherine, viendrez-vous demain ? demanda le
jeune Heathcliff. Il la retenait par sa robe tandis qu’el
0582le se levait à contre-coeur.

– Non, répondis-je, ni après-demain non plus.

Mais elle lui fit évidemment une réponse différente, car
le front de Linton s’éclaira comme elle se baissait et lui
chuchotait quelque chose à l’oreille.

– Vous ne viendrez pas demain, ne l’oubliez pas. Miss ! c
ommençai-je dès que nous fûmes hors de la maison. Vous n’y
songez pas, je pense ?

Elle sourit.

– Oh ! j’y veillerai, repris-je. Je ferai réparer cette s
errure et vous ne pouvez pas vous échapper par ailleurs.

– Je puis passer par-dessus le mur, dit-elle en riant. La
Grange n’est pas une prison, Hélène, et vous n’êtes pas m
a geôlière. Et puis, j’ai presque dix-sept ans : je suis u
0583ne femme. Je suis sûre que Linton se rétablirait vite
s’il m’avait auprès de lui pour le soigner. Je suis plus â
gée que lui, vous savez, et plus raisonnable, moins enfant
, vous ne le nierez pas ? Je me ferais bien vite obéir de
lui, en le cajolant un peu ; c’est un vrai petit bijou, qu
and il est sage. J’en ferais un agneau apprivoisé, s’il ét
ait à moi. Nous ne nous querellerions jamais, bien certain
ement, quand nous serions habitués l’un à l’autre. Est-ce
que vous ne l’aimez pas, Hélène ?

– L’aimer ! m’écriai-je. C’est le plus hargneux des enfan
ts maladifs qui ait jamais lutté pour traverser l’adolesce
nce. Par bonheur, comme le prédisait Mr Heathcliff, il n’a
tteindra pas sa vingtième année. Je doute même qu’il voie
le prochain printemps ; et ce ne sera pas une grosse perte
pour sa famille quand il disparaîtra. Il est heureux pour
nous que son père l’ait repris : plus on le traiterait av
ec douceur, plus il serait insupportable et égoïste. Je su
is bien contente que vous n’ayez aucune chance de l’avoir
pour époux, Miss Catherine.
0584
Ma compagne devint sérieuse en entendant ce discours. Par
ler de la mort de Linton avec autant d’insouciance blessai
t ses sentiments.

– Il est plus jeune que moi, reprit-elle après une médita
tion prolongée, et il devrait vivre plus longtemps. Il viv
ra- il faut qu’il vive aussi longtemps que moi. Il se port
e maintenant aussi bien que quand il est arrivé dans le no
rd ; j’en suis certaine. Ce n’est qu’un rhume qui le fait
souffrir, un rhume comme celui de papa. Vous dites que pap
a guérira, et pourquoi pas lui ?

– Bon, bon ! Après tout, il est inutile de nous préoccupe
r de tout cela. Car, écoutez, Miss – et prenez garde, je t
iendrai parole – si vous essayez de retourner à Hurle-Vent
avec ou sans moi, j’avertirai Mr Linton. Sans sa permissi
on, votre intimité avec votre cousin ne doit pas être reno
uée.

0585 – Elle a été renouée, murmura Cathy d’un air boudeur.

– Ne doit pas continuer, alors.

– Nous verrons, répondit-elle.

Et elle partit au galop, me laissant peiner en arrière.

Nous arrivâmes l’une après l’autre à la maison avant l’he
ure du dîner. Mon maître, supposant que nous avions fait u
ne excursion dans le parc, ne demanda aucune explication a
u sujet de notre absence. Dès que je fus rentrée, je me hâ
tai de changer de souliers et de bas ; ceux que j’avais ét
aient trempés. Mais cette station prolongée à Hurle-Vent a
vait été mauvaise pour moi. Le lendemain matin j’étais ali
tée et, pendant trois semaines, je fus dans l’impossibilit
é de vaquer à mes occupations, infortune que je n’avais en
core jamais subie auparavant et que je n’ai jamais subie d
epuis, grâce à Dieu.
0586
Ma jeune maîtresse se conduisit comme un ange. Elle venai
t me soigner et égayer ma solitude. La réclusion m’affaibl
it beaucoup. C’est une chose pénible pour quelqu’un d’acti
f et de remuant ; mais il était difficile d’avoir moins de
raisons de se plaindre que je n’en avais. Dès que Catheri
ne quittait la chambre de Mr Linton, elle apparaissait à m
on chevet. Sa journée était partagée entre nous deux ; pas
une minute n’était consacrée à l’amusement ; elle néglige
ait ses repas, ses études et son jeu ; c’était la garde la
plus tendre qui eût jamais soigné une malade. Il fallait
que son coeur fût bien chaud pour qu’elle, qui aimait tant
son père, m’en donnât une telle part. Je disais que ses j
ournées étaient partagées entre nous ; mais le maître se r
etirait de bonne heure, et moi je n’avais en général besoi
n de rien après six heures, de sorte qu’elle avait sa soir
ée à elle. Pauvre petite ! Je ne m’inquiétais jamais de ce
qu’elle faisait de son temps après le thé. Et quoique, fr
équemment, quand elle entrait chez moi pour me dire bonsoi
r, je remarquasse de fraîches couleurs sur ses joues et un
0587e certaine rougeur sur ses doigts effilés, au lieu de
songer qu’une course à cheval à travers la lande, par ce t
emps froid, pouvait en être la cause, je les attribuais si
mplement à la vivacité du feu de la bibliothèque.

CHAPITRE XXIV

Au bout de trois semaines, je fus en état de quitter ma c
hambre et de circuler dans la maison. La première fois que
je pus passer la soirée debout, je demandai à Catherine d
e me lire quelque chose, parce que mes yeux étaient affaib
lis. Nous étions dans la bibliothèque ; le maître était al
lé se coucher. Elle consentit, un peu à contre-coeur, me s
embla-t-il. M’imaginant que le genre habituel de mes lectu
res ne lui convenait pas, je la priai de faire elle-même c
hoix d’un livre. Elle prit un de ses ouvrages favoris et l
ut sans interruption pendant une heure environ. Puis vinre
nt de fréquentes questions.

– Hélène, n’êtes-vous pas fatiguée ? Ne feriez-vous pas m
0588ieux de vous coucher, maintenant ? Vous vous rendrez m
alade à rester debout si tard, Hélène.

– Non, non, ma chérie, je ne suis pas fatiguée, répondais
-je toujours.

Voyant qu’il était impossible de me faire bouger, elle es
saya d’une autre méthode pour manifester le déplaisir que
lui causait son occupation. Elle se mit à bâiller, à s’éti
rer, puis :

– Hélène, je suis fatiguée.

– Eh bien ! cessez de lire et causons.

Ce fut bien pis. Elle s’agitait, soupirait, regardait sa
montre et enfin, à huit heures, elle regagna sa chambre, a
ccablée de sommeil- à en juger par son air maussade et ses
yeux lourds qu’elle ne cessait de frotter. Le lendemain s
oir, elle parut plus impatiente encore ; et, la troisième
0589soirée depuis qu’elle avait recouvré ma compagnie, ell
e se plaignit d’un mal de tête et me quitta. Je trouvai sa
conduite singulière. Après être restée seule assez longte
mps, je me décidai à aller voir si elle était mieux et à l
ui demander de venir s’étendre sur le sofa, au lieu de res
ter en haut dans l’obscurité. Mais impossible de découvrir
Catherine ni en haut ni en bas. Les domestiques affirmère
nt qu’ils ne l’avaient pas vue. J’écoutai à la porte de Mr
Edgar : tout était silencieux. Je retournai à sa chambre,
éteignis ma bougie et m’assis à la fenêtre.

La lune brillait d’un vif éclat ; le sol était saupoudré
de neige. Je me dis que peut-être elle avait eu l’idée de
faire un tour dans le jardin pour se rafraîchir. Je distin
guai une silhouette qui se glissait le long de la haie à l
‘intérieur du parc. Mais ce n’était pas ma jeune maîtresse
; quand la silhouette émergea dans la lumière, je reconnu
s un des palefreniers. Il resta immobile pendant longtemps
, regardant la route de voitures qui traversait la proprié
té ; puis il partit d’un bon pas, comme s’il avait découve
0590rt quelque chose, et reparut bientôt, conduisant le po
ney de Miss. Elle-même, qui venait de mettre pied à terre,
marchait à côté de lui. L’homme mena furtivement la bête
vers l’écurie en traversant la pelouse. Catherine entra pa
r la porte-fenêtre du salon et se glissa sans bruit en hau
t, où je l’attendais. Elle poussa doucement la porte, enle
va ses chaussures couvertes de neige, défit son chapeau et
allait retirer son manteau, sans se douter de mon espionn
age, quand tout à coup je me levai et révélai ma présence.
La surprise la pétrifia un instant : elle poussa une excl
amation inarticulée et resta immobile.

– Ma chère Miss Catherine, commençai-je, sous l’impressio
n encore trop vive de la tendresse qu’elle m’avait témoign
ée tout récemment pour pouvoir la gronder, où êtes-vous al
lée à cheval à cette heure-ci ? Et pourquoi avez-vous cher
ché à me tromper en me faisant un conte ? Où êtes-vous all
ée ? Parlez.

– Au fond du parc, balbutia-t-elle. Je ne vous ai pas fai
0591t de conte.

– Et nulle part ailleurs ?

– Non, murmura-t-elle.

– Oh ! Catherine ! m’écriai-je avec douleur, vous savez q
ue vous avez mal agi, car autrement vous ne seriez pas inc
itée à me dire des faussetés. C’est cela qui me fait de la
peine. J’aimerais mieux être trois mois malade que de vou
s entendre forger de sang-froid un mensonge.

Elle s’élança vers moi et, fondant en larmes, me jeta les
bras autour du cou.

– Voyez-vous, Hélène, j’ai si grand peur que vous ne soye
z fâchée ! Promettez-moi de ne pas vous fâcher et vous sau
rez toute la vérité : j’ai horreur de la cacher.

Nous nous assîmes près de la fenêtre. Je l’assurai que je
0592 ne la gronderais pas, quel que pût être son secret, q
ue je devinais, bien entendu. Alors elle commença :

J’ai été à Hurle-Vent, Hélène, et n’ai jamais manqué un j
our d’y aller depuis que vous êtes tombée malade, sauf tro
is fois avant que vous ayez quitté votre chambre et deux f
ois après. J’ai donné à Michel des livres et des images af
in qu’il prépare Minny tous les soirs et qu’il la ramène à
l’écurie ; il ne faut pas que vous le grondiez non plus,
lui, n’est-ce pas ? J’arrivais à Hurle-Vent vers six heure
s et demie, puis je rentrais au galop. Ce n’était pas pour
m’amuser que j’allais là-bas : j’étais souvent bien malhe
ureuse tout le temps. Quelquefois seulement j’étais heureu
se : une fois par semaine, peut-être. Au début, je m’atten
dais à bien des difficultés pour vous persuader de me lais
ser tenir la parole que j’avais donnée à Linton ; car, au
moment où nous l’avions quitté, je m’étais engagée à reven
ir le lendemain. Mais, comme ce jour-là vous êtes restée e
n haut, j’ai été tirée d’embarras. Dans l’après-midi, pend
0593ant que Michel était en train de replacer la serrure d
e la porte du parc, j’ai pris la clef et je lui ai dit que
mon cousin désirait vivement avoir ma visite, parce qu’il
était malade et qu’il ne pouvait venir à la Grange, mais
que papa ferait des objections à cette visite ; puis j’ai
négocié avec lui pour le poney. Il aime beaucoup à lire, e
t il a l’intention de partir bientôt pour se marier ; auss
i m’a-t-il offert, si je voulais lui prêter des livres de
la bibliothèque, de faire ce que je lui demandais. Mais j’
ai préféré lui en donner des miens, et il a été plus conte
nt.

A ma seconde visite, Linton paraissait plus animé. Zillah
(c’est leur femme de charge) nettoya la pièce, alluma un
bon feu et nous dit que, comme Joseph était allé à une réu
nion pieuse et Hareton parti avec ses chiens – braconnant
les faisans dans nos bois, comme je l’ai su plus tard – no
us pourrions faire ce qu’il nous plairait. Elle m’apporta
du vin chaud et du pain d’épices et se montra extrêmement
prévenante. Linton s’assit dans le fauteuil et moi dans la
0594 petite chaise à bascule, devant le feu. Que nous rîme
s et causâmes gaiement, et combien de choses nous trouvâme
s à nous dire ! Nous combinions des promenades et formions
des projets pour l’été. Je n’ai pas besoin de vous répéte
r tout cela, car vous trouveriez que c’est absurde.

A un instant cependant, nous avons failli nous quereller.
Il disait que la manière la plus agréable de passer une c
haude journée de juillet était de rester couché depuis le
matin jusqu’au soir sur un talus de bruyère au milieu de l
a lande, à écouter comme dans un rêve le bourdonnement des
abeilles sur les fleurs, le chant des alouettes qui plane
nt bien haut au-dessus de votre tête, à regarder le ciel b
leu sans nuages et le soleil brillant d’un éclat implacabl
e. Telle était sa plus parfaite idée du bonheur céleste. L
a mienne était de me balancer dans un arbre au vert feuill
age bruissant, quand souffle un vent d’ouest et que de bea
ux nuages blancs glissent rapidement dans le ciel ; quand
non seulement les alouettes, mais les grives, les merles,
les linottes, les coucous prodiguent de tous côtés leur mu
0595sique ; quand on aperçoit la lande au loin, coupée par
de frais vallons noyés dans l’ombre ; et, tout près, de g
rands tertres couverts d’herbe haute ondulant en vagues so
us la brise ; des bois et de l’eau tumultueuse, le monde e
ntier en mouvement et frémissant de joie. Il aimait à voir
tout reposer dans une extase de paix ; j’aimais à voir to
ut étinceler et danser dans un glorieux jubilé. Je prétend
ais que son paradis ne serait qu’à moitié vivant ; il disa
it que le mien serait ivre. Je prétendais que je m’endormi
rais dans le sien ; il disait qu’il ne pourrait pas respir
er dans le mien. La discussion commençait à le rendre très
hargneux. Enfin nous convînmes que nous ferions les deux
expériences dès que le temps serait propice ; puis nous no
us embrassâmes et redevînmes amis.

Après être restée tranquillement assise pendant une heure
, je regardai la grande salle avec son dallage lisse et sa
ns tapis, et je pensai qu’on y jouerait joliment bien, si
l’on enlevait la table ; je demandai à Linton d’appeler Zi
llah pour nous aider. Nous pourrions jouer à colin-maillar
0596d ; elle essayerait de nous attraper, comme vous faisi
ez, Hélène, vous savez. Il ne voulut pas : ce n’était pas
amusant, dit-il ; mais il consentit à jouer à la balle ave
c moi. Nous trouvâmes deux balles dans un buffet, au milie
u d’un tas de vieux jouets, toupies, cerceaux, raquettes e
t volants. L’une était marquée C et l’autre H. J’aurais vo
ulu avoir le C, parce que cela représentait Catherine, et
l’H pouvait signifier Heathcliff, qui est le nom de mon co
usin ; mais l’H laissait échapper du son et cela ne plaisa
it pas à Linton. Je le battis constamment ; il en devint m
aussade, recommença de tousser et regagna son fauteuil. Ce
soir-là, cependant, il retrouva facilement sa bonne humeu
r. Il fut charmé de deux ou trois jolies chansons- vos cha
nsons, Hélène ; et, quand je fus obligée de partir, il me
pria, me supplia de revenir le lendemain soir. Je le lui p
romis, Minny et moi rentrâmes à la maison avec la vitesse
du vent, et je rêvai jusqu’au matin de Hurle-Vent et de mo
n cher petit cousin.

Le lendemain, je fus triste ; en partie parce que vous n’
0597alliez pas bien, en partie parce que j’aurais souhaité
que mon père connût et approuvât mes excursions. Mais, ap
rès le thé, il y avait un magnifique clair de lune ; je mo
ntai à cheval et, en cours de route, ma mélancolie se diss
ipa. Je vais passer une autre bonne soirée, me disais-je ;
et, ce qui me fait encore plus de plaisir, mon gentil Lin
ton en passera une aussi. Je remontais au trot le jardin d
es Hauts et je tournais pour gagner le derrière de la mais
on, quand je rencontrai cet Earnshaw, qui prit ma bride et
m’invita à entrer par la porte de la façade. Il caressa M
inny sur l’encolure, dit que c’était une bonne bête ; il a
vait l’air de désirer que je lui parlasse. Je me bornai à
le prier de laisser l’animal tranquille, sans quoi il rece
vrait une ruade. Il répondit avec son accent vulgaire : «
sa ruade ne m’ferait pas grand mal », en considérant avec
un sourire les membres de Minny. J’avais presque envie de
lui en faire faire l’expérience ; mais déjà il s’était ava
ncé pour ouvrir la porte. En soulevant le loquet, il regar
da en l’air du côté de l’inscription du fronton et me dit,
avec un mélange stupide de gaucherie et de vanité :
0598
– Miss Catherine ! je peux lire ça, à présent !

– Admirable ! m’écriai-je. Je vous en prie, faites-nous v
oir comme vous êtes devenu habile.

Il épela en ânonnant, syllabe par syllabe, le nom : Haret
on Earnshaw.

– Et les chiffres, lui dis-je d’un ton d’encouragement, v
oyant qu’il s’était arrêté net.

– Je ne peux pas encore les lire.

– Oh ! quel butor ! dis-je en riant de tout mon coeur de
son échec.

L’imbécile me regarda, bouche bée, avec une sorte de rica
nement sur les lèvres, tout en fronçant les sourcils ; il
avait l’air de se demander s’il pouvait partager ma gaieté
0599 et s’il devait y voir une aimable familiarité, ou bie
n du mépris, ce qui était vraiment le cas. Je dissipai ses
doutes en reprenant tout à coup ma gravité et en lui disa
nt de s’en aller, car j’étais venue pour voir Linton et no
n lui. Il rougit. – la clarté de la lune me permit de m’en
apercevoir – lâcha le loquet et s’éloigna furtivement, pa
rfaite image de la vanité mortifiée. Il s’imaginait sans d
oute être aussi accompli que Linton, parce qu’il était arr
ivé à épeler son propre nom ; et il était absolument décon
fit que je n’eusse pas de lui la même opinion.

– Arrêtez, Miss Catherine, ma chérie, interrompis-je. Je
ne veux pas vous gronder, mais je n’aime pas la façon dont
vous vous êtes conduite là. Si vous vous étiez souvenue q
ue Hareton était votre cousin aussi bien que Master Heathc
liff, vous auriez senti combien il était peu convenable de
le traiter de cette manière. C’était au moins une louable
ambition de sa part que de désirer d’être aussi accompli
que Linton ; et il est probable que ce n’est pas simplemen
t par ostentation qu’il s’était mis à l’étude. Vous l’avie
0600z déjà fait rougir de son ignorance auparavant, j’en s
uis certaine ; il voulait y remédier et vous plaire. C’éta
it faire preuve de très mauvaise éducation que de vous moq
uer de sa tentative imparfaite. Si vous aviez été élevée c
omme lui, auriez-vous été plus raffinée ? Enfant, il se mo
ntrait aussi vif et intelligent que vous ne l’avez jamais
été ; et je suis choquée qu’on le méprise maintenant, parc
e que ce vil Heathcliff l’a traité aussi injustement.

– Allons, Hélène, vous n’allez pas en pleurer, n’est-ce p
as ? s’écria-t-elle, surprise de mon ton sérieux. Mais att
endez. Vous allez voir s’il apprenait son alphabet pour me
faire plaisir et si cette brute méritait qu’on fût polie
pour elle.

J’entrai. Linton était étendu sur le banc et se souleva p
our me dire bonjour.

– Je suis souffrant, ce soir, ma chère Catherine ; il fau
0601t que ce soit vous qui parliez seule, et je vous écout
erai. Venez et asseyez-vous près de moi. J’étais sûr que v
ous ne manqueriez pas à votre parole, et il faudra avant q
ue vous partiez que je vous fasse promettre encore de reve
nir.

Je savais maintenant qu’il ne fallait pas le tourmenter q
uand il était malade. Je lui parlai doucement ; je ne lui
fis pas de questions et j’évitai de l’irriter en quoi que
ce fût. J’avais apporté pour lui quelques-uns de mes plus
jolis livres. Il me pria de lui faire la lecture et j’alla
is commencer, quand Earnshaw ouvrit brusquement la porte :
le venin lui était venu avec la réflexion. Il s’avança dr
oit sur nous, saisit Linton par le bras et l’arracha de so
n siège.

– Va-t’en dans ta chambre ! dit-il d’une voix que la pass
ion rendait presque inarticulée ; sa figure était gonflée
de colère. Emmène-là avec toi, puisqu’elle vient pour te v
oir : tu ne m’empêcheras pas de rester ici. Allez-vous-en
0602tous les deux !

Il nous lança quelques jurons et, sans laisser à Linton l
e temps de répondre, le jeta presque dans la cuisine ; tan
dis que je le suivais, il me montra le poing, comme s’il a
vait envie de m’abattre par terre. J’eus peur un instant e
t laissai tomber un des volumes ; il me l’envoya d’un coup
de pied et ferma la porte sur nous. J’entendis un rire ma
uvais et chevrotant du côté de la cheminée et, en me retou
rnant, j’aperçus cet odieux Joseph, debout, frottant ses m
ains osseuses et tout frissonnant.

– J’étions ben sûr qu’y vous fourrerait dehors ! C’t un r
ude gars ! En v’la-z-un qu’a l’esprit juste. Y sait- oui,
y sait aussi ben qu’moi, qui c’est qui d’vrait être l’maît
re ici. Hé ! hé ! hé ! Y vous a fait déguerpir proprement
! Hé ! hé ! hé !

– Où faut-il que nous allions, demandai-je à mon cousin s
ans faire attention aux railleries du vieux coquin.
0603
Linton était pâle et tremblait. Il n’était pas joli, à ce
moment-là, Hélène. Oh ! non ! il était effrayant à voir :
sa figure mince et ses grands yeux étaient tout déformés
par une expression de fureur frénétique et impuissante. Il
saisit la poignée de la porte et la secoua : elle était f
ermée en dedans.

– Si vous ne me laissez pas entrer, je vous tuerai !- si
vous ne me laissez pas entrer, je vous tuerai ! disait-il,
ou plutôt hurlait-il. Démon ! démon !- je vous tuerai !-
je vous tuerai !-

Joseph fit entendre de nouveau son rire croassant.

– Ah ! ah ! ça c’est l’père, s’écria-t-il. Ça c’est l’pèr
e ! N’savons toujours en nous quéqu’chose d’chaque côté. T
‘inquiète pas, Hareton, mon gars- aie pas peur- y n’peut p
oint arriver jusqu’à toi !

0604 Je pris Linton par les mains et essayai de le tirer e
n arrière ; mais il se mit à hurler si affreusement que je
n’osai pas continuer. A la fin, ses cris furent étouffés
par une terrible quinte de toux ; le sang lui sortait de l
a bouche et il tomba sur le sol. Je courus dans la cour, f
olle de peur, et appelai Zillah de toutes mes forces. Elle
m’entendit bientôt ; elle était en train de traire les va
ches sous un hangar derrière la grange. Elle accourut et m
e demanda ce qu’on réclamait d’elle. Je n’avais pas assez
de souffle pour lui répondre ; je l’entraînai dans la cuis
ine et je cherchai des yeux Linton. Earnshaw était venu ex
aminer le mal qu’il avait causé et il était occupé à trans
porter en haut la pauvre victime. Zillah et moi nous montâ
mes derrière lui ; mais il m’arrêta à la dernière marche e
n disant que je ne devais pas entrer et que je n’avais qu’
à retourner chez moi. Je m’écriai qu’il avait tué Linton e
t que je voulais entrer. Joseph ferma la porte, déclara qu
e je n’en ferais rien et me demanda si je me croyais oblig
ée « d’être aussi folle que lui ». Je restai là à pleurer
jusqu’à ce que la femme de charge revînt. Elle affirma qu’
0605il serait mieux dans un instant, mais qu’il ne pouvait
pas se passer de hurler et de faire du vacarme ; elle me
prit par le bras et me porta presque dans la salle.

Hélène, j’avais envie de m’arracher les cheveux ! Je pleu
rai, je sanglotai au point de ne presque plus voir clair.
Le misérable pour lequel vous avez tant de sympathie se te
nait en face de moi, osant de temps en temps me dire « chu
t ! » et nier que ce fût de sa faute. A la fin, effrayé de
mes affirmations que je le dirais à papa et qu’il serait
emprisonné et pendu, il se mit à pleurer lui-même à chaude
s larmes et se sauva dehors pour cacher sa lâche émotion.
Pourtant, je n’étais pas débarrassée de lui. Quand enfin i
ls m’eurent forcée de partir et que j’eus fait quelques ce
ntaines de mètres hors de la propriété, je le vis tout à c
oup surgir de l’ombre dans laquelle se trouvait le bord de
la route. Il arrêta Minny et posa la main sur mon bras.

– Miss Catherine, je suis bien fâché, commença-t-il ; mai
s vraiment c’est trop mal-
0606
Je le cinglai avec ma cravache, pensant qu’il voulait peu
t-être m’assassiner. Il me lâcha, en proférant un de ses h
orribles jurons, et je rentrai au galop, la tête à moitié
égarée.

Je ne vins pas vous souhaiter bonne nuit ce soir-là, et j
e n’allai pas à Hurle-Vent le lendemain. J’avais bien gran
de envie d’y aller, mais j’étais dans une étrange excitati
on : par moments je redoutais d’apprendre que Linton était
mort, et par moments je frissonnais à la pensée de rencon
trer Hareton. Le troisième jour, je rassemblai mon courage
; je ne pouvais plus supporter cette incertitude et, une
fois de plus, je m’enfuis. Je partis à cinq heures, à pied
, me figurant que je pourrais arriver à me glisser dans la
maison et jusqu’à la chambre de Linton sans être vue. Mai
s les chiens donnèrent l’alarme à mon approche. Zillah me
reçut, me dit que « le gars se rétablissait gentiment », e
t me conduisit dans une petite pièce propre, avec un tapis
où, à mon inexprimable joie, j’aperçus Linton couché sur
0607un petit sofa, et occupé à lire un de mes livres. Mais
il ne voulut ni me parler ni me regarder pendant une heur
e entière, Hélène : il a un si malheureux caractère ! Et c
e qui me confondit tout à fait, c’est que, quand il ouvrit
la bouche, ce fut pour proférer un mensonge : c’était moi
, paraît-il, qui étais cause de toute l’affaire et Hareton
ne méritait aucun blâme ! Incapable de répliquer autremen
t qu’avec indignation, je me levai et quittai la chambre.
Il me lança un faible « Catherine ! » Il ne s’attendait pa
s que je lui répondisse de la sorte ; mais je ne voulus pa
s me retourner. Le lendemain, pour la seconde fois, je res
tai à la maison, presque résolue à ne plus lui rendre visi
te. Pourtant, c’était si triste de me coucher, de me lever
, sans jamais avoir de ses nouvelles, que ma résolution s’
évanouit avant d’être bien formée. J’avais eu le sentiment
que c’était mal d’avoir commencé d’y aller ; j’avais main
tenant le sentiment que ce serait mal de n’y plus aller. M
ichel vint me demander s’il devait seller Minny ; je lui r
épondis que oui, et je considérais que je remplissais un d
evoir pendant que la bête m’emportait sur les hauteurs. Je
0608 fus forcée de passer devant les fenêtres de la façade
pour arriver dans la cour : il était inutile d’essayer de
dissimuler ma présence.

– Le jeune maître est dans la salle, me dit Zillah en me
voyant me diriger vers le petit salon.

J’entrai. Earnshaw aussi était là, mais il sortit aussitô
t. Linton était dans le grand fauteuil, à moitié endormi.
Je m’approchai du feu et commençai d’un ton sérieux, avec
la conviction que ce que je disais était en partie vrai :

– Puisque je vous déplais, Linton, puisque vous croyez qu
e je ne viens que pour vous faire du mal, puisque vous pré
tendez que je vous en fais chaque fois, ceci est notre der
nière entrevue. Disons-nous adieu ; et dites à Mr Heathcli
ff que vous ne désirez pas de me voir et qu’il est inutile
qu’il invente de nouveaux mensonges à ce sujet.

0609 – Asseyez-vous et enlevez votre chapeau, Catherine, r
épondit-il. Vous êtes tellement plus heureuse que moi que
vous devriez être meilleure. Papa parle assez de mes défau
ts et montre assez le mépris qu’il a pour moi pour qu’il s
oit naturel que je doute de moi-même. Je me demande souven
t si vraiment je ne suis pas aussi indigne qu’il le dit ;
alors je me sens si irrité et si plein d’amertume que je h
ais tout le monde. Oui, je suis indigne, et de méchante hu
meur, et de méchant esprit, presque toujours. Si vous le v
oulez, vous pouvez me dire adieu : vous serez débarrassée
d’un ennui. Seulement, Catherine, rendez-moi cette justice
: croyez que, si je pouvais être aussi doux, aussi aimabl
e, aussi bon que vous, je le serais. J’aimerais autant cel
a, et même plus, que d’avoir votre santé et votre bonheur.
Croyez aussi que votre bonté m’a fait vous aimer plus pro
fondément que si je méritais votre amour ; et, quoique je
n’aie pas pu et que je ne puisse pas m’empêcher de vous la
isser voir ma nature, je le regrette et je m’en repens, je
le regretterai et je m’en repentirai jusqu’à ma mort.

0610 Je sentis qu’il disait la vérité, que je devais lui p
ardonner et que, s’il recommençait à me chercher querelle
dans un instant, je devrais lui pardonner encore. Nous nou
s réconciliâmes ; mais nous pleurâmes l’un et l’autre pend
ant tout le temps de ma visite. Non pas uniquement de chag
rin ; pourtant j’étais bien affligée que Linton eût cette
nature tourmentée. Jamais il ne laissera ses amis en paix
et jamais il ne sera en paix lui-même !

Depuis ce soir-là, je suis toujours allée dans son petit
salon, car son père revint le lendemain. Trois fois enviro
n, je crois, nous avons été gais et confiants comme le pre
mier soir ; toutes mes autres visites ont été tristes et t
roublées, tantôt par son égoïsme et sa maussaderie, tantôt
par ses souffrances ; mais j’ai appris à tout supporter a
vec une patience à peu près égale. Mr Heathcliff m’évite à
dessein : c’est à peine si je l’ai aperçu. Dimanche derni
er, il est vrai, étant arrivée plus tôt que d’habitude, je
l’ai entendu injurier cruellement Linton à cause de sa co
nduite de la veille au soir. Je ne sais comment il en avai
0611t eu connaissance, à moins qu’il ne nous eût écoutés.
Linton avait certainement été exaspérant ; mais enfin, cel
a ne regardait personne que moi, et j’interrompis la répri
mande de Mr Heathcliff en entrant et en le lui disant. Il
éclata de rire et partit en déclarant qu’il était heureux
que je prisse la chose de cette façon. Depuis, j’ai recomm
andé à Linton de parler à voix basse quand il aurait des c
hoses désagréables à me dire.

– Maintenant, Hélène, vous savez tout. M’empêcher d’aller
à Hurle-Vent, ce serait rendre deux êtres malheureux ; ta
ndis que, si vous voulez bien seulement ne pas le dire à p
apa, mes visites ne troubleront la tranquillité de personn
e. Vous ne le lui direz pas, n’est-ce pas ? Vous seriez sa
ns coeur si vous le lui disiez.

– Je prendrai une décision d’ici à demain, Miss Catherine
, répondis-je. Cela mérite réflexion ; là-dessus, je vous
laisse reposer et je vais y penser.

0612 J’y pensai tout haut et en présence de mon maître. En
quittant la chambre de Catherine, j’allai droit chez lui
et lui racontai toute l’histoire, à l’exception des conver
sations des deux cousins et sans faire allusion à Hareton.
Mr Linton fut alarmé et désolé plus qu’il n’en voulut con
venir. Le lendemain matin Catherine apprit que j’avais tra
hi sa confiance, et elle apprit en même temps que c’en éta
it fini de ses visites secrètes. Elle eut beau pleurer, se
débattre contre cette défense, implorer son père d’avoir
pitié de Linton : tout ce qu’elle obtint comme consolation
fut une promesse qu’il écrirait et donnerait au jeune hom
me la permission de venir à la Grange quand celui-ci voudr
ait, mais en expliquant qu’il ne devait plus s’attendre à
voir Catherine à Hurle-Vent. Peut-être, s’il eût connu le
caractère de son neveu et l’état de sa santé, aurait-il ju
gé bon de ne pas même accorder cette mince satisfaction.

CHAPITRE XXV

Toutes ces choses se sont passées l’hiver dernier, monsie
0613ur, dit Mrs Dean, il n’y a guère plus d’un an. L’hiver
dernier, je ne pensais pas qu’après douze mois révolus je
distrairais un étranger à la famille en lui en faisant le
récit. Mais qui sait combien de temps vous resterez un ét
ranger ? Vous êtes trop jeune pour vous trouver toujours s
atisfait de vivre seul ; et j’ai quelque idée qu’il est im
possible de voir Catherine Linton sans l’aimer. Vous souri
ez ; mais pourquoi avez-vous l’air si animé et si intéress
é quand je vous parle d’elle ? Pourquoi m’avez-vous demand
é d’accrocher son portrait au-dessus de votre cheminée. Po
urquoi-

– Arrêtez, ma bonne amie ! m’écriai-je. Il serait possibl
e que je l’aimasse ; mais m’aimerait-elle ? J’en doute tro
p pour risquer ma tranquillité en me laissant aller à la t
entation. De plus, je ne suis pas d’ici ; je suis entraîné
dans le tourbillon du monde et il faut que j’y retourne.
Continuez. Catherine s’est-elle montrée obéissante aux ord
res de son père ?

0614
Oui, reprit ma femme de charge. Son affection pour lui re
stait le sentiment dominant dans son coeur. Et puis, il lu
i avait parlé sans colère ; il lui avait parlé avec la ten
dresse profonde d’un homme qui est sur le point d’abandonn
er au milieu de dangers et d’ennemis ce qu’il a de plus ch
er, sans pouvoir lui léguer d’autre aide et d’autre guide
que le souvenir de ses paroles. Il me dit, quelques jours
plus tard :

– Je voudrais que mon neveu écrivît, Hélène, ou qu’il vîn
t. Dites-moi sincèrement ce que vous pensez de lui. Est-il
changé en mieux, ou y a-t-il du moins quelque espoir qu’i
l s’améliore en devenant un homme ?

– Il est très délicat, monsieur, et il est peu vraisembla
ble qu’il atteigne l’âge d’homme. Mais ce que je puis dire
, c’est qu’il ne ressemble pas à son père. Si le malheur v
oulait que Catherine l’épousât, elle pourrait avoir de l’e
mpire sur lui- si toutefois elle ne cédait pas à une indul
0615gence excessive et absurde. D’ailleurs, monsieur, vous
aurez tout le temps de le connaître et de juger s’il conv
iendrait à votre fille, car il s’en faut encore plus de qu
atre ans qu’il atteigne sa majorité.

Edgar soupira, s’avança vers la fenêtre et regarda dans l
a direction de l’église de Gimmerton. L’après-midi était b
rumeuse, mais le soleil de février brillait d’un éclat tro
uble, et l’on pouvait distinguer tout juste les deux sapin
s dans le cimetière et les quelques pierres tombales épars
es.

– J’ai souvent prié, dit-il en se parlant à moitié à soi-
même, pour hâter l’approche de l’événement qui vient ; mai
ntenant je commence à trembler et à le redouter. Je croyai
s que le souvenir de l’heure où, nouveau marié, j’ai desce
ndu ce vallon, serait moins doux que la perspective de le
remonter bientôt, dans quelques mois, dans quelques semain
es peut-être, pour être déposé dans ce coin solitaire ! Hé
lène, j’ai été bien heureux avec ma petite Cathy ; pendant
0616 les soirs d’hiver et les jours d’été elle a été à mes
côtés un vivant espoir. Mais je n’ai pas été moins heureu
x en rêvant seul parmi ces pierres, à l’ombre de cette vie
ille église, couché, pendant les longues soirées de juin,
sur le tertre vert de la tombe de sa mère, et aspirant au
moment où je pourrais à mon tour reposer là. Que puis-je f
aire pour Cathy ! Comment dois-je la quitter ? Je ne serai
s pas arrêté un instant par la pensée que Linton est le fi
ls de Heathcliff, ni par la pensée qu’il me la prendrait,
s’il pouvait la consoler de ma perte. Peu m’importerait qu
e Heathcliff arrivât à ses fins et triomphât en me dépouil
lant de ma dernière consolation ! Mais si Linton est un êt
re méprisable, s’il n’est qu’un jouet aux mains de son pèr
e- je ne peux pas la lui abandonner ! Quelque dur qu’il so
it de refréner sa nature exubérante, il faut que je contin
ue de l’attrister tant que je vivrai, et il faut que je la
laisse seule quand je mourrai. La pauvre chérie ! J’aimer
ais mieux la confier à Dieu et la coucher en terre avant m
oi !

0617 – Confiez-la à Dieu en tout cas, monsieur, et si nous
devions vous perdre – puisse-t-Il nous épargner ce malheu
r ! – je resterai son amie et son guide jusqu’à la fin, si
Sa Providence le permet. Miss Catherine a une bonne natur
e ; je ne crains pas qu’elle s’engage volontairement dans
la mauvaise voie ; et les gens qui font leur devoir finiss
ent toujours par être récompensés.

Le printemps approchait. Pourtant mon maître ne recouvrai
t pas sérieusement ses forces, bien qu’il eût repris ses p
romenades avec sa fille. Inexpérimentée comme elle l’était
, celle-ci voyait dans ce fait seul un indice de convalesc
ence. Puis son père avait souvent les pommettes rouges, le
s yeux brillants : elle était sûre qu’il se rétablissait.
Le jour anniversaire de ses dix-sept ans, il ne se rendit
pas au cimetière ; il pleuvait, et j’observai :

– Vous ne sortirez certainement pas ce soir, monsieur ?

Il répondit :
0618
– Non, cette année je remettrai ma visite à un peu plus t
ard.

Il écrivit de nouveau à Linton en exprimant le vif désir
de le voir. Si le jeune malade eût été en état de se prése
nter, je ne doute pas que son père ne lui eût permis de le
faire. Quoi qu’il en soit, Linton envoya une réponse, évi
demment inspirée, où il donnait à entendre que Mr Heathcli
ff s’opposait à ce qu’il vînt à la Grange ; mais que le bo
n souvenir de son oncle le touchait vivement, qu’il espéra
it le rencontrer quelquefois au cours de ses excursions, e
t qu’il lui demanderait de vive voix que sa cousine et lui
ne restassent pas longtemps si complètement séparés. Cett
e partie de la lettre était simple et probablement de son
cru. Heathcliff savait qu’il était capable de plaider éloq
uemment sa propre cause quand il s’agissait de la compagni
e de Catherine.

« Je ne demande pas, écrivait Linton, qu’elle soit autori
0619sée à venir ici ; mais suis-je condamné à ne jamais la
voir parce que mon père me défend d’aller chez elle et qu
e vous lui défendez de venir chez moi ? Venez de temps à a
utre à cheval avec elle du côté des Hauts, et laissez-nous
échanger quelques paroles en votre présence. Nous n’avons
rien fait pour mériter cette séparation. Vous n’êtes pas
fâché contre moi ; vous n’avez aucune raison de m’en voulo
ir, vous en convenez vous-même. Cher oncle ! envoyez-moi u
n gentil petit mot demain et permettez-moi de vous rencont
rer partout où il vous plaira, excepté à Thrushcross Grang
e. Je crois qu’une entrevue vous convaincrait que je n’ai
pas le caractère de mon père. Il affirme que je suis plus
votre neveu que son fils. Bien que j’ai des défauts qui me
rendent indigne de Catherine, elle les excuse et, pour l’
amour d’elle, vous devriez les excuser aussi. Vous me dema
ndez des nouvelles de ma santé ; elle est meilleure. Mais
tant que je resterai privé de tout espoir et condamné à la
solitude, ou à la société de ceux qui ne m’ont jamais aim
é et ne m’aimeront jamais, comment pourrais-je être gai ou
bien portant ? »
0620
Quelque intérêt qu’il portât à son neveu, Edgar ne put co
nsentir à lui accorder sa requête, parce que lui-même n’ét
ait pas en état d’accompagner Catherine Il répondit qu’en
été, peut-être, ils pourraient se rencontrer ; en attendan
t, il souhaitait que Linton continuât d’écrire de temps en
temps et il s’engageait à lui donner par lettre tous les
conseils et tous les encouragements possibles, car il sava
it combien sa position dans sa famille était pénible. Lint
on acquiesça à ce désir. S’il eût été livré à lui-même, il
aurait probablement tout gâté en remplissant ses lettres
de plaintes et de récriminations. Mais son père le surveil
lait de près et, bien entendu, exigeait que chaque ligne q
u’envoyait mon maître lui fût montrée. De sorte que Linton
, au lieu de dépeindre ses souffrances et ses misères pers
onnelles, thèmes qui absorbaient constamment ses pensées,
revenait toujours sur la cruelle obligation où il était te
nu de rester séparé de l’objet de son amitié et de son amo
ur. Il insinuait doucement que, si Mr Linton n’autorisait
pas bientôt une rencontre, il se croirait systématiquement
0621 leurré par des promesses sans consistance.

Il avait en Catherine une puissante alliée dans la place.
A eux deux, ils finirent par persuader mon maître de cons
entir qu’ils fissent ensemble une promenade à cheval ou à
pied environ une fois par semaine, sous ma surveillance, e
t dans la partie de la lande la plus voisine de la Grange
; car juin était arrivé et lui-même continuait à s’affaibl
ir. Bien qu’il eût mis de côté annuellement une partie de
son revenu pour constituer la fortune de ma jeune maîtress
e, il avait le désir bien naturel qu’elle pût garder, ou a
u moins retrouver au bout de peu de temps, la maison de se
s ancêtres ; et il considérait que la seule chance qu’elle
eût d’y arriver se trouvait dans une union avec son hérit
ier. Il ne se doutait pas que ce dernier déclinait aussi r
apidement que lui-même. Personne, d’ailleurs, ne s’en dout
ait, je crois ; jamais un médecin ne venait à Hurle-Vent,
et Master Heathcliff ne recevait la visite de personne qui
pût nous renseigner sur son état. Pour ma part, je commen
çais à croire que mes pressentiments étaient faux et qu’il
0622 devait être en voie de rétablissement, puisqu’il parl
ait de promenades à cheval et à pied dans la lande et para
issait très attaché à la réussite de ses desseins. Je n’im
aginais pas qu’un père pût traiter son enfant mourant d’un
e façon aussi tyrannique et cruelle que Heathcliff faisait
, comme je l’appris plus tard, pour le contraindre à cette
ardeur apparente ! et ses efforts redoublaient à mesure q
ue la mort menaçait d’une plus imminente défaite ses plans
intéressés et implacables.

CHAPITRE XXVI

Les premières semaines de l’été étaient déjà passées quan
d Edgar céda à regret à leurs prières, et que pour la prem
ière fois Catherine et moi partîmes à cheval afin d’aller
retrouver son cousin. Le temps était lourd, l’air étouffan
t ; le soleil restait caché, mais le ciel, pommelé et brum
eux, n’annonçait pas la pluie. Notre rendez-vous avait été
fixé à la borne indicatrice, à la croisée des routes. Mai
s, en y arrivant, nous trouvâmes un petit pâtre, envoyé en
0623 messager, qui nous dit que « Master Linton était just
e au bord du versant des Hauts, et qu’il nous serait bien
obligé d’aller un peu plus loin. »

– Alors Master Linton a oublié la première injonction de
son oncle, observai-je. Celui-ci nous a dit de rester sur
le territoire de la Grange, et par là nous en sortons auss
itôt.

– Bon, bon, nous ferons faire demi-tour à nos chevaux qua
nd nous l’aurons rejoint, répondit ma compagne ; notre pro
menade consistera à revenir vers la maison.

Mais, quand nous l’eûmes rejoint à un quart de mille de c
hez lui à peine, nous vîmes qu’il n’avait pas de cheval ;
nous fûmes forcées de mettre pied à terre et de laisser br
outer nos bêtes. Il était couché sur la bruyère en nous at
tendant et ne se leva que lorsque nous fûmes à quelques mè
tres de lui. Sa démarche était si mal assurée et il était
si pâle que je m’écriai aussitôt :
0624
– Mais, Master Heathcliff, vous n’êtes pas en état de fai
re une promenade, ce matin ! Comme vous avez mauvaise mine
!

Catherine l’observait avec chagrin et surprise. L’exclama
tion de joie qui était sur ses lèvres se changea en un cri
d’effroi ; et au lieu de le congratuler sur cette rencont
re si longtemps différée, elle lui demanda avec inquiétude
s’il se trouvait plus mal qu’à l’ordinaire.

– Non- mieux, mieux ! dit-il en haletant.

Il tremblait et retenait sa main dans les siennes comme s
‘il en eût eu besoin pour s’appuyer, tandis que ses grands
yeux bleus s’abaissaient timidement sur elle : les creux
qui les entouraient maintenant transformaient leur express
ion languissante d’autrefois en une sauvagerie farouche.

– Mais vous avez été plus mal, insista sa cousine ; plus
0625mal que quand je vous ai vu la dernière fois ; vous êt
es plus maigre et-

– Je suis fatigué, interrompit-il précipitamment. Il fait
trop chaud pour marcher, reposons-nous ici. Le matin je m
e sens souvent mal à l’aise- papa dit que je grandis trop
vite.

Peu satisfaite, Catherine s’assit, et il s’étendit près d
‘elle.

– Ceci est un peu comme votre paradis, dit-elle en faisan
t un effort pour paraître gaie. Vous vous souvenez que nou
s étions convenus de passer deux journées à l’endroit et d
e la manière que chacun de nous jugerait le plus agréable
? Cette journée-ci est presque la vôtre, sauf qu’il y a de
s nuages ; mais ils sont si doux, si fondus ! C’est plus j
oli que l’éclat du soleil. La semaine prochaine, si vous p
ouvez, nous descendrons à cheval jusqu’au parc de la Grang
e et nous essayerons ma journée.
0626
Linton ne paraissait pas se rappeler de quoi elle parlait
, et il avait manifestement beaucoup de difficulté à soute
nir une conversation quelconque. Son manque d’intérêt pour
les sujets qu’elle abordait, comme son incapacité à contr
ibuer à la distraire, étaient si évidents qu’elle ne put d
issimuler son désappointement. Toute la personne et toutes
les manières de son cousin avaient subi une transformatio
n indéfinissable. La maussaderie que les caresses pouvaien
t changer en tendresse avait fait place à une apathie inso
uciante ; l’humeur contrariante de l’enfant qui s’irrite e
t se rend insupportable pour se faire câliner était devenu
e la morosité égoïste d’un invalide invétéré, repoussant l
es consolations et prêt à regarder comme une insulte la bo
nne humeur et la gaieté des autres. Catherine s’aperçut au
ssi bien que moi que notre société était pour lui plutôt u
ne punition qu’une récompense ; et elle ne fit pas scrupul
e de proposer sur-le-champ de partir. Cette proposition eu
t l’effet inattendu de tirer Linton de sa léthargie et de
le plonger dans un état d’excitation extraordinaire. Il je
0627tait des coups d’oeil craintifs du côté des Hauts, et
il la pria de vouloir bien rester encore une demi-heure, a
u moins.

– Mais je pense, dit Cathy, que vous seriez mieux chez vo
us qu’ici. Je vois qu’aujourd’hui je ne peux vous amuser n
i avec mes histoires, ni avec mes chansons, ni avec mon ba
vardage. Vous êtes devenu plus sérieux que moi, durant ces
six mois ; vous avez peu de goûts pour mes divertissement
s, à présent. Sans cela, si je pouvais vous amuser, je res
terais bien volontiers.

– Restez pour vous reposer. Et puis, Catherine, ne croyez
pas, ou ne dites pas que je vais très mal. C’est ce temps
lourd et cette chaleur qui m’abattent ; et la marche que
j’ai faite, avant votre arrivée, était bien longue pour mo
i. Dites à mon oncle que je me porte assez bien, voulez-vo
us ?

– Je lui dirai que vous le dites, Linton. Je ne pourrai p
0628as lui affirmer que c’est vrai, observa ma jeune maîtr
esse, surprise de son obstination à soutenir ce qui était
évidemment faux.

– Revenez jeudi prochain, reprit-il en évitant son regard
intrigué. Et remerciez-le de vous avoir permis de venir-
remerciez-le bien, Catherine. Et- et, si vous rencontriez
mon père, et qu’il vous interrogeât à mon sujet, ne lui la
issez pas supposer que j’ai été muet et stupide ; n’ayez p
as l’air triste et abattu, comme en ce moment- il se mettr
ait en colère.

– Je ne me soucie nullement de sa colère, s’écria Catheri
ne, s’imaginant que c’était elle qui en serait l’objet.

– Mais moi je m’en soucie, dit son cousin en frissonnant.
Ne l’excitez pas contre moi, Catherine, car il est très d
ur.

– Est-il sévère pour vous, Master Heathcliff ? demandai-j
0629e. S’est-il lassé de l’indulgence et a-t-il passé de l
a haine passive à la haine active ?

Linton me regarda, mais ne répondit pas. Après être resté
e assise à côté de lui encore dix minutes, pendant lesquel
les il avait laissé tomber lourdement la tête sur la poitr
ine et n’avait fait entendre que des gémissements étouffés
d’épuisement ou de souffrance, Cathy essaya de se distrai
re en cherchant des airelles qu’elle partagea avec moi ; e
lle ne lui en offrit pas, voyant que, si elle s’occupait d
e lui, elle ne ferait que le fatiguer et l’ennuyer.

– Y a-t-il une demi-heure, maintenant, Hélène ? chuchota-
t-elle enfin à mon oreille. Je ne vois pas pourquoi nous r
esterions. Il dort, et papa doit désirer que nous rentrion
s.

– Bien, mais nous ne pouvons pas le quitter pendant qu’il
dort. Attendez qu’il se réveille et ayez un peu de patien
ce. Vous étiez bien pressée de vous mettre en route, mais
0630votre envie de voir le pauvre Linton s’est vite dissip
ée.

– Et pourquoi désirait-il me voir, lui ? répliqua Catheri
ne. Autrefois, dans ses pires humeurs, il me plaisait plus
que maintenant dans cette étrange disposition d’esprit. O
n dirait que cette entrevue est pour lui une tâche qu’il e
st forcé de remplir par crainte que son père ne le gronde.
Mais je n’ai guère envie de venir pour faire plaisir à Mr
Heathcliff, quelque motif qu’il puisse avoir d’imposer à
Linton cette pénitence. Bien que je me réjouisse que sa sa
nté soit meilleure, je regrette qu’il soit devenu tellemen
t moins aimable et moins affectueux pour moi.

– Vous pensez donc que sa santé est meilleure ?

– Oui ; car vous savez combien il se plaignait toujours d
e ses souffrances. Il ne se porte pas assez bien, comme il
voulait que je le dise à papa ; mais il va mieux, selon t
oute apparence.
0631
– Nous différons d’avis là-dessus, Miss Cathy ; je croira
is plutôt qu’il va beaucoup plus mal.

A ce moment, Linton se réveilla en sursaut d’un air effra
yé et demanda si quelqu’un ne l’avait pas appelé.

– Non, dit Catherine, à moins que ce ne soit dans vos rêv
es. Je ne comprends pas comment vous pouvez somnoler dehor
s dans la matinée.

– Il me semblait avoir entendu mon père, reprit-il en res
pirant péniblement, et en jetant un regard vers le talus q
ui surplombait à côté de nous. Vous êtes sûre que personne
n’a parlé ?

– Absolument sûre. Hélène et moi seulement nous discution
s au sujet de votre santé. Vous sentez-vous vraiment plus
fort, Linton, que quand nous nous sommes séparés l’hiver d
ernier ? S’il en est ainsi, je suis certaine, en tout cas,
0632 qu’il y a une chose qui n’est pas plus forte, c’est l
‘intérêt que vous me portez. Mais, dites-moi, êtes-vous pl
us fort ?

Les larmes jaillirent des yeux de Linton tandis qu’il rép
ondait : « Oui, oui, certainement ! » Toujours obsédé par
cette voix imaginaire, son regard errait de haut en bas po
ur découvrir d’où elle venait. Cathy se leva :

– Pour aujourd’hui, il faut nous séparer, dit-elle. Je ne
vous cacherai pas que j’ai été péniblement désappointée p
ar ce rendez-vous. Mais je ne le dirai à nul autre que vou
s : bien que je n’aie pas peur de Mr Heathcliff.

– Chut ! murmura Linton. Chut ! pour l’amour de Dieu. Il
arrive.

Il s’accrocha au bras de Catherine en s’efforçant de la r
etenir. Mais, à cette annonce, elle se dégagea vivement et
siffla Minny, qui lui obéit comme un chien.
0633
– Je serai ici jeudi prochain, cria-t-elle en sautant en
selle. Au revoir. Vite, Hélène.

Ce fut ainsi que nous le quittâmes, à peine s’il se douta
de notre départ, tant il était absorbé par l’idée de l’ap
proche de son père.

Avant que nous eussions atteint la maison, le déplaisir d
e Catherine s’était atténué pour faire place à une sensati
on mal définie de pitié et de regret, où se mêlaient abond
amment des doutes et une inquiétude vagues sur l’état réel
, tant physique que moral, de Linton. Je partageais ces do
utes, bien que je lui conseillasse de n’en pas trop parler
: une seconde rencontre nous permettrait de mieux juger.
Mon maître réclama le détail de ce que nous avions fait. M
iss Catherine lui transmit fidèlement les remerciements de
son neveu et glissa légèrement sur le reste. De mon côté,
je ne fournis que peu d’aliments à sa curiosité, car je n
e savais trop ce qu’il fallait cacher et ce qu’il fallait
0634révéler.

CHAPITRE XXVII

Une semaine s’écoula, dont chaque jour fut marqué par une
terrible altération de l’état d’Edgar Linton. Le mal, qui
, auparavant était l’oeuvre des mois, était maintenant pre
sque celle des heures. Nous aurions bien voulu continuer d
e cacher la vérité à Catherine ; mais la vivacité de son e
sprit l’empêchait de se laisser leurrer. Elle devina en se
cret la terrible probabilité qui, peu à peu, devenait une
certitude ; elle en fut dès lors obsédée. Quand revint le
jeudi, elle n’eut pas le courage de faire allusion à sa pr
omenade à cheval. Ce fut moi qui en parlai à sa place, et
j’obtins l’autorisation de la forcer de sortir ; car la bi
bliothèque, où mon maître passait chaque jour quelques ins
tants – les courts instants où il pouvait se tenir debout
– et la chambre de son père, étaient devenues tout l’unive
rs de Catherine. Elle éprouvait comme du remords quand ell
e n’était pas penchée sur son oreiller ou assise à côté de
0635 lui. Les veillées et le chagrin l’avaient rendue pâle
, et mon maître l’envoya volontiers faire cette course, où
il se flattait qu’elle trouverait un heureux changement d
‘air et de société. L’espoir qu’elle ne serait pas entière
ment seule après sa mort était pour lui un réconfort.

Il avait une idée arrêtée, que me révélèrent différentes
observations qui lui échappèrent. C’était que, si son neve
u lui ressemblait physiquement, il devait aussi lui ressem
bler moralement ; car les lettres de Linton ne fournissaie
nt que peu ou pas d’indices des défauts de son caractère.
Et moi, par une faiblesse excusable, je m’abstins de redre
sser son erreur. Je me demandais quel bien il y aurait à t
roubler ses derniers moments par une information qu’il n’a
urait ni le pouvoir ni l’occasion de mettre à profit.

Nous différâmes notre excursion jusqu’à l’après-midi : un
e après-midi dorée d’août ; chaque souffle qui venait des
hauteurs était si plein de vie qu’il semblait que celui-ci
qui le respirait, fût-il mourant dût revivre. Le visage d
0636e Catherine était exactement semblable au paysage, les
ombres et, les rayons de soleil s’y succédaient avec rapi
dité ; mais les ombres y restaient plus longtemps, les ray
ons de soleil y étaient plus fugitifs, et son pauvre petit
coeur se reprochait même ces oublis passagers de ses souc
is.

Nous aperçûmes Linton qui nous attendait au même endroit
qu’il avait choisi la fois précédente. Ma jeune maîtresse
mit pied à terre et me dit que, comme elle était résolue d
e ne s’arrêter que fort peu de temps, je ferais mieux de t
enir le poney en restant à cheval. Mais je refusai : je ne
voulais pas courir le risque de perdre de vue une minute
l’objet de ma surveillance. Nous montâmes donc ensemble la
pente couverte de bruyères. Master Heathcliff nous reçut
cette fois avec plus d’animation. Mais ce n’était l’animat
ion ni de l’entrain ni de la joie : elle ressemblait plutô
t à de la peur.

– Il est tard ! dit-il d’une voix entrecoupée et pénible.
0637 Votre père n’est-il pas très malade ? Je pensais que
vous ne viendriez pas.

– Pourquoi ne pas être franc ? s’écria Catherine, rengain
ant ses compliments. Pourquoi ne pas dire d’abord que vous
n’avez pas besoin de moi ? Il est étrange, Linton, que po
ur la seconde fois vous me fassiez venir ici dans l’intent
ion, apparemment, de nous affliger tous deux, et sans aucu
n autre motif.

Linton frissonna et lui jeta un regard demi-suppliant, de
mi-honteux. Mais sa cousine n’avait pas la patience suffis
ante pour supporter cette conduite énigmatique.

– Oui, mon père est très malade, dit-elle. Et pourquoi ai
-je dû quitter son chevet ? Pourquoi ne m’avez-vous pas en
voyé un mot pour me délier de ma promesse, puisque vous so
uhaitiez que je ne la tinsse pas ? Allons ! je désire une
explication ; le jeu et le badinage sont complètement bann
is de mon esprit et je n’ai pas de temps à perdre aujourd’
0638hui à regarder vos simagrées.

– Mes simagrées ! murmura-t-il ; où sont elles ? Pour l’a
mour du ciel, Catherine, n’ayez pas l’air si fâchée ! Mépr
isez-moi autant que vous voudrez : je suis un être indigne
, un lâche, un misérable, je mérite tous les dédains ; mai
s je suis trop vil pour votre colère. Haïssez mon père et
contentez-vous pour moi du mépris.

– Sottises ! s’écria Catherine exaspérée. Quel sot, quel
stupide garçon ! Voilà maintenant qu’il tremble, comme si
j’allais vraiment le toucher ! Vous n’avez pas besoin de r
éclamer le mépris, Linton : il n’est personne qui ne le ti
enne spontanément à votre service. Allez-vous-en ! Je vais
rentrer chez moi ; c’est de la folie de vous arracher du
coin du feu, pour faire semblant- de quoi faisons-nous sem
blant ? Lâchez ma robe ! Si j’avais pitié de vos pleurs et
de vos airs si effrayés, vous devriez repousser une telle
pitié. Hélène, dites-lui que sa conduite est honteuse. Le
vez-vous et ne vous dégradez pas jusqu’à ressembler à un r
0639eptile abject- entendez-vous ?

La face ruisselante et angoissée, Linton s’était laissé t
omber sur le sol ; il paraissait en proie à une terreur ex
trême.

– Oh ! sanglotait-il, je n’y puis plus tenir ! Catherine-
Catherine, je suis un traître, de surcroît, et je n’ose p
as vous dire- ! Mais si vous m’abandonnez, vous me tuez !
Chère Catherine, ma vie est entre vos mains. Vous avez dit
que vous m’aimiez et, si vous m’aimiez, la chose n’aurait
pour vous rien de pénible. Vous n’allez pas partir, n’est
-ce pas, bonne, douce Catherine ! Et peut-être voudrez-vou
s bien consentir- et il me laissera mourir avec vous !

Ma jeune maîtresse, à la vue de cette profonde angoisse,
se baissa pour le relever. L’ancien sentiment d’indulgente
tendresse surmonta son mécontentement, elle fut sincèreme
nt émue et alarmée.

0640 – Consentir à quoi ? demanda-t-elle ? A rester ? Expl
iquez-moi le sens de cet étrange discours, et je resterai.
Vous vous contredisez et vous me faites perdre la tête !
Soyez calme et sincère, et confessez sur-le-champ tout ce
qui vous pèse sur le coeur. Vous ne voudriez pas me faire
de tort, Linton, n’est-il pas vrai ? Vous ne laisseriez pa
s un ennemi me nuire, si vous pouviez l’en empêcher ? Je c
rois que vous êtes lâche pour vous-même, mais que vous ne
trahiriez pas lâchement votre meilleure amie.

– Mais mon père m’a menacé, dit le jeune homme en chercha
nt sa respiration et en joignant ses doigts amaigris, et j
‘ai peur de lui- j’ai peur de lui ! Je n’ose rien dire !

– Oh ! bon ! reprit Catherine avec une compassion dédaign
euse, gardez votre secret : je ne suis pas lâche, moi. Occ
upez-vous de votre sûreté ; je n’ai pas peur !

Cette noblesse d’âme provoqua les larmes de Linton. Il pl
eurait comme un désespéré, baisant les mains qui le souten
0641aient, et sans parvenir pourtant à trouver le courage
de parler. Je me demandais quel pouvait bien être le mystè
re, et j’étais résolue de ne jamais permettre que Catherin
e pût souffrir dans l’intérêt de Linton ou de qui que ce f
ût, quand j’entendis un bruissement dans la bruyère. Je le
vai les yeux et j’aperçus Mr Heathcliff presque sur nous,
descendant des Hauts. Il ne fit pas attention à mes deux c
ompagnons, bien qu’ils fussent assez près de lui pour qu’i
l pût entendre les sanglots de Linton ; mais, me saluant s
ur le ton presque cordial qu’il réservait pour moi seule e
t dont je ne pouvais m’empêcher de suspecter la sincérité,
il dit :

– C’est un événement de vous rencontrer si près de chez m
oi, Nelly. Comment cela va-t-il à la Grange, dites-moi ? L
e bruit court, ajouta-t-il plus bas, qu’Edgar Linton est s
ur son lit de mort. Peut-être exagère-t-on la gravité de s
on état ?

– Non, mon maître est mourant, répondis-je. Ce n’est que
0642trop vrai. Ce sera un triste événement pour nous tous,
mais une bénédiction pour lui !

– Combien de temps pensez-vous qu’il vive encore ?

– Je n’en sais rien.

– C’est que, poursuivit-il en couvrant les deux jeunes ge
ns d’un regard qui les paralysa – Linton semblait n’oser s
e risquer à remuer ni à lever la tête, et Catherine, à cau
se de lui, ne pouvait bouger – c’est que ce gaillard-ci a
l’air décidé à déjouer mes plans ; je serais reconnaissant
à son oncle de se hâter de partir avant lui. Hé ! y a-t-i
l longtemps que cet animal se livre à ce petit jeu ? Je lu
i ai pourtant donné quelques leçons au sujet de ses pleurn
icheries. Est-il un peu gai, en général, quand il est avec
Miss Linton ?

– Gai ? Non- il a l’air d’être dans le plus profond abatt
ement. A le voir, je dirais qu’au lieu de se promener dans
0643 la montagne avec sa bien-aimée, il devrait être dans
son lit, entre les mains d’un médecin.

– Il y sera dans un jour ou deux, murmura Heathcliff. Mai
s auparavant- debout, Linton ! debout ! cria-t-il. Ne te v
autre pas par terre. Debout à l’instant !

Linton s’était affaissé, en proie à une nouvelle crise de
terreur insurmontable, provoquée par le regard de son pèr
e, je suppose ; rien d’autre n’aurait pu déterminer un par
eil accablement. Il fit plusieurs efforts pour obéir, mais
son peu de forces était annihilé pour le moment, et il re
tomba en gémissant. Mr Heathcliff s’avança, le souleva et
l’adossa contre un talus gazonné.

– Allons ! dit-il avec une férocité contenue, je vais me
fâcher ; et si tu ne maîtrises pas cette pusillanimité- le
diable t’emporte ! Debout ! sur-le-champ !

– Oui, mon père, haleta-t-il. Seulement laissez-moi seul,
0644 ou je vais m’évanouir. J’ai fait ce que vous vouliez,
je vous assure. Catherine vous dira que je- que j’ai- été
gai. Ah ! restez près de moi, Catherine, donnez-moi votre
main.

– Prends la mienne, dit son père ; tiens-toi sur tes jamb
es. Bon ; maintenant elle va te prêter son bras. C’est bie
n, regarde-là. Vous pourriez croire que je suis le diable
même, Miss Linton, pour exciter une pareille horreur. Ayez
l’obligeance d’aller jusqu’à la maison avec lui, voulez-v
ous ? Il frissonne quand je le touche.

– Linton, mon cher Linton ! dit Catherine à voix basse, j
e ne peux pas aller à Hurle-Vent ; papa me l’a défendu. Il
ne vous fera pas de mal ; pourquoi avez-vous si grand’peu
r ?

– Je ne puis pas rentrer dans cette maison ; il est impos
sible que j’y rentre sans vous.

0645 – Halte ! cria son père. Respectons les scrupules fil
iaux de Catherine. Nelly, faites-le rentrer, et je vais su
ivre sans délai votre avis concernant le docteur.

– Vous ferez bien, répliquai-je. Mais il faut que je rest
e avec ma maîtresse : m’occuper de votre fils n’est pas mo
n affaire.

– Vous n’êtes guère aimable. Je le savais ; mais vous all
ez me forcer de pincer le bébé et de le faire crier pour é
mouvoir votre pitié. Eh bien ! viens ici, mon héros. Veux-
tu rentrer avec moi ?

Il s’approcha encore et fit mine de vouloir saisir la fra
gile créature. Mais Linton recula, s’accrocha à sa cousine
et la supplia de l’accompagner, avec une insistance fréné
tique qui n’admettait pas de refus. Malgré ma désapprobati
on, je ne pouvais pas m’y opposer ; et comment elle-même a
urait-elle pu se dérober ? Nous étions incapables de devin
er ce qui le remplissait de terreur ; mais il était là, an
0646éanti par cette terreur, et il semblait qu’un rien eût
suffi à le rendre fou. Nous atteignîmes le seuil de la ma
ison. Catherine entra, et j’étais restée dehors, attendant
qu’elle eût conduit l’invalide à son fauteuil et pensant
la voir reparaître aussitôt, quand Mr Heathcliff, me pouss
ant en avant, s’écria :

– Ma maison n’est pas infectée de la peste, Nelly. Je me
sens en veine d’hospitalité, aujourd’hui ; asseyez-vous, e
t permettez-moi de fermer la porte.

Il la ferma et tourna la clef. Je tressaillis.

– Vous prendrez du thé avant de partir, ajouta-t-il. Je s
uis seul. Hareton est allé aux Lees avec des bestiaux, Zil
lah et Joseph sont en excursion d’agrément. Quoique je soi
s habitué à la solitude, j’aime bien à avoir quelques hôte
s intéressants, quand je le puis. Miss Linton, asseyez-vou
s près de lui. Je vous donne ce que j’ai : le présent n’es
t guère digne d’être accepté, mais je n’ai rien d’autre à
0647offrir. C’est de Linton que je veux parler. Pourquoi c
et air étonné ? C’est étrange, mais je me sens pris de sau
vagerie envers tout ce qui paraît avoir peur de moi ! Si j
‘étais dans un pays où les lois fussent moins strictes et
les goûts moins raffinés, je m’offrirais une lente vivisec
tion de ces deux êtres, comme amusement d’une soirée.

Il respira profondément, frappa sur la table et jura, en
se parlant à soi-même :

– Par l’enfer, je les hais !

– Je n’ai pas peur de vous, s’écria Catherine, qui n’avai
t pu entendre la fin de ce discours.

Elle s’approcha tout près de lui ; ses yeux noirs flamboy
aient de passion et de décision.

– Donnez-moi cette clef ; je veux l’avoir. Je ne mangerai
ni ne boirai ici, dussé-je périr d’inanition.
0648
Heathcliff tenait la clef dans la main qui était restée p
osée sur la table. Il leva les yeux, saisi d’une sorte de
surprise par cette hardiesse ; ou peut-être la voix et l’a
spect de Catherine lui rappelaient-ils celle dont elle les
avait hérités. Elle attrapa la clef et réussit à la dégag
er à moitié de ses doigts qui s’étaient desserrés. Mais ce
t acte le rappela au présent, et il la reprit rapidement.

– Allons ! Catherine Linton, dit-il, tenez-vous à distanc
e, ou je vous envoie rouler à terre, ce qui rendra folle M
rs Dean.

Indifférente à cet avertissement, elle ressaisit la main
qui enfermait la clef. « Nous voulons nous en aller ! » ré
pétait-elle en faisant des efforts désespérés pour obliger
ses muscles d’acier à se relâcher. Voyant que les ongles
ne produisaient pas d’effet, elle y appliqua les dents ave
c une belle énergie. Heathcliff me lança un regard qui m’e
0649mpêcha un moment d’intervenir. Catherine était trop oc
cupée de ses doigts pour remarquer son visage. Il ouvrit b
rusquement la main et abandonna l’objet de la dispute. Mai
s, avant qu’elle eût eu le temps de bien le tenir, il la s
aisit de sa main devenue libre, et, l’attirant contre son
genou, lui administra de l’autre main, sur les deux côtés
de la tête, une volée de tapes formidables, dont une seule
aurait réussi à réaliser sa menace, si Cathy avait pu tom
ber.

A la vue de cette violence diabolique, je me précipitai s
ur lui avec fureur : « Gredin ! » m’écriai-je, « gredin !
» Un coup à la poitrine me fit taire. Je suis un peu forte
, et je perds facilement la respiration ; ajoutez l’effet
de ma rage. Je reculai tout étourdie en titubant ; je me s
entais sur le point d’étouffer ou de me rompre un vaisseau
sanguin. La scène ne dura pas plus de deux minutes. Cathe
rine, qu’il avait lâchée, porta les deux mains à ses tempe
s : elle semblait ne pas être bien sûre d’avoir encore ses
oreilles. Elle tremblait comme un roseau, la pauvre petit
0650e, et s’appuyait sur la table, complètement abasourdie
.

– Je sais corriger les enfants, vous voyez, dit le coquin
d’un air féroce, en se baissant pour ramasser la clef qui
était tombée à terre. Allez près de Linton, maintenant, c
omme je vous l’ai dit, et pleurez tout à votre aise. Demai
n, je serai votre père- dans quelques jours, le seul père
que vous aurez- et vous recevrez votre compte en fait de c
oups. Vous pouvez en supporter une bonne ration ; vous n’ê
tes pas une chétive créature. Vous en tâterez tous les jou
rs, si je vois encore briller dans vos yeux cette damnée c
olère !

Au lieu d’aller rejoindre Linton, Cathy courut à moi, s’a
genouilla et appuya sur mon épaule sa joue brûlante en ple
urant tout haut. Son cousin s’était réfugié au bout du ban
c, tranquille comme une souris et se félicitant, j’imagine
, que la correction fût tombée sur une autre que lui. Mr H
eathcliff, voyant le trouble où nous étions tous, se leva
0651et fit rapidement le thé lui-même. Les tasses et les s
oucoupes étaient disposées sur la table. Il versa le thé e
t me tendit une tasse.

– Noyez-moi votre bile là-dedans, dit-il. Et occupez-vous
de votre mauvais bébé et du mien. Ce n’est pas un breuvag
e empoisonné, bien que ce soit moi qui l’aie préparé. Je v
ais chercher vos chevaux.

Notre première pensée, quand il fut parti, fut de tâcher
de nous frayer une sortie. Nous essayâmes la porte de la c
uisine, mais elle était verrouillée à l’extérieur ; nous e
xaminâmes les fenêtres- elles étaient trop étroites même p
our les formes minces de Catherine.

– Master Linton, m’écriai-je en voyant que nous étions vr
aiment emprisonnées, vous savez ce que manigance votre dém
on de père et vous allez nous le dire, sans quoi je vous g
ifle comme il a giflé votre cousine.

0652 – Oui, Linton, vous devez le dire, ajouta Catherine.
C’est pour vous que je suis venue ; vous seriez un méchant
ingrat si vous refusiez.

– Donnez-moi un peu de thé, j’ai soif ; ensuite je vous l
e dirai. Mrs Dean, éloignez-vous. Je n’aime pas que vous s
oyez si près de moi. Allons, Catherine, voilà que vous lai
ssez tomber vos larmes dans ma tasse. Je ne veux pas boire
cela. Donnez m’en une autre.

Catherine lui passa une autre tasse et s’essuya la figure
. J’étais dégoûtée du sang-froid du petit drôle, maintenan
t qu’il ne ressentait plus de terreur pour lui-même. L’ang
oisse qu’il avait éprouvée dans la lande s’était apaisée d
ès qu’il était entré à Hurle-Vent. J’en conclus qu’il avai
t été menacé d’une terrible explosion de colère s’il n’ava
it pas réussi à nous y attirer ; sa tâche accomplie, il n’
avait pas d’autres craintes immédiates.

– Papa veut que nous nous mariions, continua-t-il après a
0653voir bu quelques gorgées. Il sait que votre papa ne no
us laisserait pas nous marier à présent. Il a peur que je
ne meure, si nous tardons ; aussi devons-nous être mariés
demain matin. Vous resterez ici toute la nuit ; si vous fa
ites ce qu’il désire, vous retournerez chez vous demain et
vous m’emmènerez avec vous.

– Vous emmener avec elle, misérable idiot ? m’écriai-je,
Vous, vous marier ? Allons, l’homme est fou, ou il nous cr
oit folles toutes les deux. Vous figurez-vous que cette be
lle, vigoureuse, vaillante jeune fille va se lier à un pet
it singe agonisant comme vous ? Nourrissez-vous l’illusion
que personne, sans parler de Miss Catherine Linton, voudr
ait vous avoir pour époux ? Vous mériteriez le fouet rien
que pour nous avoir amenées ici avec vos comédies et vos l
âches piailleries ; et- ne prenez pas cet air niais, maint
enant ! J’ai bonne envie de vous secouer sérieusement, pou
r votre méprisable traîtrise et votre imbécile vanité.

Je le secouai légèrement ; mais cela suffit à amener la t
0654oux, il recourut à ses gémissements et à ses pleurs ha
bituels et Catherine me gronda.

– Rester toute la nuit ? Non, dit-elle en regardant lente
ment autour d’elle. Hélène, je mettrai le feu à cette port
e, mais je sortirai.

Elle eût passé aussitôt de la menace à l’exécution si Lin
ton n’eût de nouveau pris l’alarme pour son cher soi-même.
Il la serra dans ses faibles bras, en sanglotant :

– Ne voulez-vous pas m’accepter et me sauver ? Ne voulez-
vous pas me laisser venir à la Grange ? Oh ! ma Catherine
chérie ! Il ne faut pas que vous partiez et que vous m’aba
ndonniez, en tout cas. Il faut que vous obéissiez à mon pè
re- il le faut !

– Il faut que j’obéisse au mien et fasse cesser sa cruell
e attente. Toute la nuit ! Que penserait-il ? Il doit déjà
être terriblement inquiet. Je sortirai de cette maison en
0655 brisant ou en brûlant quelque chose. Restez tranquill
e ! Vous n’êtes pas en danger ; mais si vous m’empêchez- L
inton, j’aime papa plus que vous !

La frayeur mortelle que lui inspirait la colère de Mr Hea
thcliff rendit au jeune homme l’éloquence de la lâcheté. C
atherine était presque folle. Pourtant, elle persistait à
vouloir rentrer chez elle et essaya à son tour les prières
pour le persuader de dominer sa terreur égoïste. Pendant
qu’ils étaient ainsi occupés, notre geôlier rentra.

– Les bêtes se sont sauvées, dit-il, et- eh bien ! Linton
! encore à pleurnicher ? Que t’a-t-elle fait ? Allons, al
lons, finis et va te coucher. Dans un mois ou deux, mon ga
illard, tu seras en état de lui rendre d’une main vigoureu
se la monnaie de ses tyrannies d’à présent. Tu dépéris tou
t simplement d’amour, n’est-ce pas ? Ce n’est rien d’autre
que cela : et elle t’acceptera ! Allons, au lit. Zillah n
‘est pas là ce soir ; il faudra que tu te déshabilles toi-
même. Silence ! qu’on ne t’entende plus ! Une fois dans ta
0656 chambre, je ne viendrai pas te déranger : inutile d’a
voir peur. Par hasard tu t’es tiré d’affaire à peu près co
nvenablement. Le reste me regarde.

Tout en parlant, il tenait la porte ouverte pour laisser
passer son fils. Celui-ci fit sa sortie exactement à la ma
nière d’un épagneul qui soupçonnerait la personne qui le s
urveille de vouloir l’écraser perfidement. Heathcliff refe
rma la porte à clef et s’approcha du feu, devant lequel ma
maîtresse et moi nous nous tenions en silence. Catherine
leva les yeux et porta instinctivement la main à sa joue :
le voisinage de notre hôte ravivait chez elle une pénible
sensation. Tout autre eût été incapable de considérer ave
c rudesse ce geste d’enfant ; mais lui prit un air renfrog
né et murmura :

– Ah ! vous n’avez pas peur de moi ? Votre courage est bi
en dissimulé ; vous avez l’air d’avoir diablement peur !

– J’ai peur maintenant, répliqua-t-elle, parce que, si je
0657 reste ici, papa va être très malheureux ; et comment
pourrais-je supporter l’idée de le rendre malheureux, quan
d il- quand il- Mr Heathcliff, laissez-moi rentrer à la ma
ison ! Je promets d’épouser Linton ; cela plaisait à papa
; et je l’aime. Pourquoi voudriez-vous me forcer de faire
ce que je ferai volontiers de moi-même ?

– Qu’il ose vous y forcer ! m’écriai-je. Il y a des lois
dans ce pays, grâce à Dieu ! Oui, il y en a, bien que nous
soyons dans un coin perdu. Fût-il mon propre fils, que je
le dénoncerais ; et c’est une félonie sans privilège de c
lergie3 !

– Silence ! dit le coquin. Au diable vos clameurs ! Je ne
vous demande pas votre avis. Miss Linton, ce sera pour mo
i une satisfaction profonde de penser que votre père est m
alheureux : je n’en dormirai pas de joie. Vous ne pouviez
pas trouver un meilleur moyen de vous assurer pour vingt-q
uatre heures une résidence sous mon toit que de m’informer
que ce séjour aurait cette conséquence-là. Quant à votre
0658promesse d’épouser Linton, je prendrai soin que vous l
a teniez ; car vous ne quitterez pas cette maison avant qu
‘elle soit exécutée.

– Alors, envoyez Hélène faire savoir à papa que je suis s
auve, s’écria Catherine en pleurant amèrement. Ou mariez-m
oi à l’instant. Pauvre papa ! Hélène, il va nous croire pe
rdues. Que faire ?

– Pas du tout, répondit Heathcliff. Il croira que vous êt
es fatiguée de le soigner et que vous avez pris la clef de
s champs pour vous divertir un peu. Vous ne pouvez pas nie
r d’être entrée chez moi de votre plein gré au mépris de s
es injonctions qui vous le défendaient. Il est naturel que
vous désiriez de l’amusement à votre âge et que vous soye
z lasse de veiller un malade, quand ce malade est simpleme
nt votre père. Catherine, ses jours les plus heureux étaie
nt passés quand vos jours ont commencé. Il vous a maudite,
je ne crains pas de le dire, quand vous êtes venue au mon
de (moi, en tout cas, je vous ai maudite) ; et il serait t
0659out à fait satisfaisant qu’il vous maudît quand il en
sortira lui-même. J’en ferais autant. Je ne vous aime pas.
Comment vous aimerais-je ? Assez de larmes. Autant que je
puis le prévoir, ce sera votre principale distraction par
la suite, à moins que Linton ne vous dédommage des pertes
que vous subirez d’autre part, et votre prévoyant père pa
raît s’imaginer qu’il en est capable. Ses lettres de conse
ils et de consolations m’ont considérablement diverti. Dan
s sa dernière, il recommandait à mon chéri d’être bien soi
gneux de sa chérie, et bon pour elle quand elle serait à l
ui. Soigneux et bon- voilà qui est paternel. Mais Linton a
besoin pour lui-même de tous ses soins et de toute sa bon
té. Linton peut très bien jouer le petit tyran. Il se char
gera de torturer autant de chats qu’on voudra, pourvu qu’o
n leur ait arraché les dents et rogné les griffes. Vous au
rez de jolis récits de sa bonté à faire à son oncle quand
vous rentrerez chez vous, je vous assure.

– Sur ce point, vous avez raison, dis-je. Expliquez le ca
ractère de votre fils, montrez sa ressemblance avec le vôt
0660re ; et alors j’espère que Miss Cathy y regardera à de
ux fois avant d’accepter ce cadeau empoisonné.

– Je n’ai pas besoin d’insister pour le moment sur ses ai
mables qualités, car elle doit l’accepter ou demeurer pris
onnière, et vous avec elle, jusqu’à la mort de votre maîtr
e. Je puis vous retenir ici toutes deux, parfaitement cach
ées. Si vous en doutez, encouragez-là à reprendre sa parol
e, et vous aurez l’occasion d’en juger.

– Je ne reprendrai pas ma parole, dit Catherine. Je l’épo
userai avant une heure d’ici, si je puis ensuite retourner
à Thrushcross Grange. Mr Heathcliff, vous êtes un homme c
ruel, mais vous n’êtes pas un démon ; et vous ne voudrez p
as, par pure méchanceté, détruire irrévocablement tout mon
bonheur. Si papa croyait que je l’ai abandonné avec inten
tion, et s’il mourait avant mon retour, comment pourrais-j
e supporter l’existence ? J’ai fini de pleurer : mais je v
ais me mettre à genoux, là, devant vous, et je ne me relèv
erai pas, et mes yeux ne quitteront pas votre visage que v
0661ous ne m’ayez regardée aussi. Non, ne vous détournez p
as ! Regardez-moi ! Vous ne verrez rien qui puisse vous fâ
cher. Je ne vous hais pas. Je ne suis pas irritée que vous
m’ayez frappée. N’avez-vous jamais aimé personne dans vot
re vie, mon oncle ? Jamais ? Ah ! il faut bien que vous fi
nissiez par me regarder. Je suis si misérable que vous ne
pouvez vous empêcher d’être attristé et de me plaindre.

– Enlevez-moi ces doigts de lézard et allez-vous-en, ou j
e vous envoie promener d’un coup de pied, cria Heathcliff
en la repoussant brutalement. J’aimerais mieux être enlacé
par un serpent. Comment diable pouvez-vous songer à me ca
joler ? Je vous abhorre.

Il haussa les épaules, se secoua comme si l’aversion qu’i
l éprouvait pour elle lui eût donné la chair de poule, et
recula sa chaise. Je me levai, et j’ouvrais la bouche pour
me répandre en invectives contre lui, quand, au milieu de
ma première phrase, je fus rendue muette par la menace d’
être enfermée seule dans une chambre à la prochaine syllab
0662e que je prononcerais. Il commençait à faire sombre. N
ous entendîmes un bruit de voix à la porte du jardin. Notr
e hôte courut aussitôt dehors : il avait toute sa présence
d’esprit, lui ; nous, nous n’avions pas la nôtre. Il y eu
t une conversation de deux ou trois minutes, puis il revin
t seul.

– Je pensais que c’était votre cousin Hareton, fis-je obs
erver à Catherine. Je voudrais bien qu’il arrivât. Qui sai
t s’il ne prendrait pas notre parti ?

– C’étaient trois domestiques envoyés de la Grange à votr
e recherche, dit Heathcliff qui m’avait entendue. Vous aur
iez dû ouvrir une fenêtre et appeler ; mais je jurerais qu
e cette mioche est contente que vous n’en ayez rien fait.
Elle est heureuse d’être obligée de rester, j’en suis cert
ain.

En apprenant la chance que nous avions laissée échapper,
nous donnâmes cours toutes deux sans contrôle à notre chag
0663rin. Il nous abandonna à nos lamentations jusqu’à neuf
heures. Alors il nous invita à monter, en passant par la
cuisine, dans la chambre de Zillah. Je dis tout bas à ma c
ompagne d’obéir : peut-être, une fois là, pourrions-nous a
rriver à nous enfuir par la fenêtre, ou à passer dans un g
renier d’où nous sortirions par la lucarne. Mais la fenêtr
e était étroite, comme celles du bas, et la trappe du gren
ier était à l’abri de nos tentatives ; nous étions enfermé
es comme auparavant. Nous ne nous couchâmes ni l’une ni l’
autre. Catherine s’installa près de la fenêtre et attendit
anxieusement le jour ; un profond soupir fut la seule rép
onse que j’obtins aux fréquentes prières que je lui fis d’
essayer de se reposer. Moi-même je m’assis sur une chaise,
où je ne cessai de m’agiter, en portant de sévères jugeme
nts sur mes nombreux manquements à mon devoir : manquement
s dont venaient – j’en fus alors frappée – tous les malheu
rs de mes maîtres. En réalité c’était une erreur, je le sa
is aujourd’hui ; mais pendant cette lugubre nuit mon imagi
nation me le persuadait et Heathcliff lui-même me paraissa
it moins coupable que moi.
0664
A sept heures, il vint demander si Miss Linton était levé
e. Elle courut aussitôt à la porte et répondit : « Oui. –
Ici, alors », dit-il en ouvrant, et il l’attira dehors. Je
me levai pour la suivre, mais il referma à clef. Je deman
dai à être relâchée.

– Un peu de patience, répliqua-t-il. Je vous enverrai vot
re déjeuner dans un instant.

Je frappai du poing sur le battant, je secouai le loquet
avec rage. Catherine demanda pourquoi j’étais tenue enferm
ée. Il répondit que je n’avais qu’à m’arranger pour suppor
ter ma réclusion une heure encore, et ils s’éloignèrent. J
‘eus à la supporter deux ou trois heures. Enfin j’entendis
un pas : ce n’était pas celui de Heathcliff.

– J’vous ai apporté quelque chose à manger, dit une voix.
Ouvrez la porte.

0665 J’obéis vivement et j’aperçus Hareton, chargé d’assez
de vivres pour toute une journée.

– Prenez, ajouta-t-il en me poussant le plateau dans les
mains.

– Restez une minute, commençai-je.

– Non, cria-t-il.

Et il se retira, sans prêter attention à aucune des prièr
es que je puis lui prodiguer pour le retenir.

Je restai enfermée là toute la journée et toute la nuit s
uivante ; et encore une autre, et encore une autre. J’y re
stai cinq nuits et quatre jours en tout, sans voir personn
e que Hareton une fois tous les matins. C’était le modèle
des geôliers : sombre, muet, et sourd à toutes mes tentati
ves pour émouvoir ses sentiments de justice ou de compassi
on.
0666
CHAPITRE XXVIII

Le matin, ou plutôt l’après-midi du cinquième jour, j’ent
endis un pas différent- plus léger et plus court ; et cett
e fois on entra dans la chambre. C’était Zillah, vêtue de
son châle écarlate, un chapeau de soie noire sur la tête e
t un panier d’osier au bras.

– Eh ! mon Dieu ! Mrs Dean ! s’écria-t-elle. Eh bien ! on
parle de vous à Gimmerton. J’étais persuadée que vous éti
ez noyée dans le marais du Cheval noir, et Miss avec vous,
quand le maître m’a appris que vous étiez retrouvée et qu
‘il vous avait logée ici. Seigneur ! il faut que vous ayez
atterri sur une île, pour sûr ? Combien de temps êtes-vou
s restée dans le trou ? Est-ce le maître qui vous a sauvée
, Mrs Dean ? Mais vous n’êtes pas trop maigre- vous n’avez
pas trop souffert, n’est-ce pas ?

– Votre maître est un fieffé scélérat. Mais il répondra d
0667e sa conduite. Il n’avait pas besoin d’inventer cette
histoire ; tout sera connu.

– Que voulez-vous dire ? L’histoire n’est pas de lui. On
en parle dans le village ; on raconte que vous vous êtes p
erdue dans le marais. Quand je suis rentrée, j’ai dit à Ea
rnshaw : « Eh bien ! il s’est passé de drôles de choses, M
r Hareton, depuis mon départ. C’est bien triste pour cette
belle jeune demoiselle et pour cette brave Nelly Dean. »
Il m’a regardée d’un air surpris. J’ai vu qu’il n’avait en
tendu parler de rien et je lui ai raconté le bruit qui cou
rait. Le maître écoutait ; il s’est mis à sourire et a dit
: « Si elles ont été dans le marais, elles en sont sortie
s maintenant, Zillah. Nelly Dean occupe en ce moment votre
chambre ; quand vous monterez vous pourrez lui dire de dé
camper : voici la clef. L’eau du marais lui est entrée dan
s la tête et elle aurait couru chez elle l’esprit tout dér
angé ; mais je l’ai gardée jusqu’à ce qu’elle ait repris s
a raison. Vous lui demanderez d’aller sur-le-champ à la Gr
ange et d’annoncer de ma part que la jeune dame la suivra
0668en temps utile pour assister aux obsèques de son père.
»

– Mr Edgar n’est pas mort ? dis-je d’une voix étranglée.
Oh ! Zillah ! Zillah !

– Non, non ; rasseyez-vous, ma bonne dame, vous n’êtes pa
s bien remise. Il n’est pas mort ; le docteur Kenneth pens
e qu’il peut vivre encore un jour. Je l’ai rencontré sur l
a route et l’ai interrogé.

Au lieu de m’asseoir, je saisis mon manteau et mon chapea
u et je me hâtai de descendre pendant que le chemin était
libre. En entrant dans la salle, je regardai s’il y avait
quelqu’un qui pût me donner des nouvelles de Catherine. La
pièce était inondée de soleil et la porte ouverte ; mais
je n’apercevais personne. Comme j’hésitais à partir aussit
ôt, ou à revenir sur mes pas et à chercher ma maîtresse, u
ne légère toux attira mon attention du côté du foyer. Lint
on était couché sur le banc, tout seul dans la salle, en t
0669rain de sucer un bâton de sucre Candie, et suivant tou
s mes mouvements d’un oeil apathique.

– Où est Miss Catherine ? demandai-je d’un ton sévère.

Je supposais que, le tenant ainsi tout seul, je pourrais,
en l’effrayant, le déterminer à me donner des indications
. Il continua de sucer son bâton comme un innocent.

– Est-elle partie ?

– Non ; elle est là-haut. Elle ne partira pas ; nous ne l
a laisserons pas.

– Vous ne la laisserez pas ! petit idiot ! m’écriai-je. C
onduisez-moi à sa chambre sur-le-champ, ou je vais vous fa
ire chanter de la belle manière.

– C’est papa qui vous ferait chanter si vous essayiez d’y
aller. Il dit que je n’ai pas à être doux avec Catherine
0670; elle est ma femme, et c’est honteux de sa part de vo
uloir me quitter. Il dit qu’elle me hait et qu’elle souhai
te ma mort, pour avoir mon argent ; mais elle ne l’aura pa
s ; et elle ne retournera pas chez elle ! Elle n’y retourn
era jamais ! Elle peut pleurer et se rendre malade tant qu
‘elle voudra.

Il reprit sa première occupation en fermant les paupières
comme s’il voulait s’endormir.

– Master Heathcliff, lui dis-je, avez-vous oublié toutes
les bontés qu’a eues pour vous Catherine l’hiver dernier,
quand vous lui affirmiez que vous l’aimiez, qu’elle vous a
pportait des livres, vous chantait des chansons et venait
bien souvent vous voir par le vent et par la neige ? Elle
pleurait si elle manquait à venir un soir, à l’idée que vo
us seriez désappointé. Vous sentiez bien alors qu’elle éta
it cent fois trop bonne pour vous ; et maintenant vous cro
yez tous les mensonges de votre père, quoique vous sachiez
qu’il vous déteste tous les deux. Vous vous joignez à lui
0671 contre elle. Voilà de belle reconnaissance, n’est-ce
pas ?

Les coins de la bouche de Linton s’abaissèrent, et il ret
ira le sucre Candie de ses lèvres.

– Est-ce par haine pour vous qu’elle est venue à Hurle-Ve
nt ? continuai-je. Raisonnez vous-même ! Quant à votre arg
ent, elle ne sait même pas si vous en aurez jamais. Vous d
ites qu’elle est malade ; pourtant vous la laissez seule,
là-haut, dans une demeure étrangère, vous qui avez éprouvé
ce que c’est que d’être négligé ! Pour vos souffrances pr
opres, vous trouviez de la pitié ; et elle en avait aussi
; mais vous n’en avez pas pour les siennes ! Je verse des
larmes, Master Heathcliff, vous voyez- moi, une femme d’âg
e, et une simple servante- et vous, après avoir joué l’aff
ection, et quand vous devriez presque l’adorer, vous garde
z toutes vos larmes pour vous-même et vous restez là, éten
du, bien à l’aise ! Ah ! vous êtes un sans-coeur et un égo
ïste !
0672
– Je ne peux pas rester avec elle, répondit-il d’un ton b
ourru. J’aime mieux rester seul. Elle pleure tant que ce n
‘est pas supportable. Et elle ne veut pas s’arrêter, même
quand je lui dis que je vais appeler mon père. Je l’ai app
elé une fois ; il l’a menacée de l’étrangler si elle ne se
tenait pas tranquille. Mais elle a recommencé dès qu’il a
eu quitté la chambre, et toute la nuit elle a gémi et s’e
st lamentée, malgré les cris que me faisait pousser la con
trariété que j’éprouvais de ne pouvoir dormir.

– Mr Heathcliff est-il sorti ? demandai-je, voyant que ce
tte misérable créature était incapable de sympathie pour l
es tortures morales de sa cousine.

– Il est dans la cour ; il parle au docteur Kenneth, qui
dit que mon oncle est en train de mourir pour de bon, enfi
n. J’en suis heureux, parce qu’après lui c’est moi qui ser
ai le maître de la Grange. Catherine en parle toujours com
me de sa maison. Ce n’est pas à elle ; c’est à moi : papa
0673dit que tout ce qu’elle a est à moi. Tous ses beaux li
vres sont à moi. Elle m’a offert de me les donner, ainsi q
ue ses jolis oiseaux et son poney Minny, si je voulais me
procurer la clef de notre chambre et la laisser sortir ; m
ais je lui ai répondu qu’elle n’avait rien à donner, que t
out, tout était à moi. Alors elle s’est mise à pleurer, a
pris à son cou une miniature et m’a dit qu’elle me la donn
erait : ce sont deux portraits dans un médaillon d’or, d’u
n côté sa mère, de l’autre mon oncle, quand ils étaient je
unes. C’était hier- je lui ai dit que ces portraits aussi
étaient à moi ; j’ai essayé de les prendre. La méchante cr
éature n’a pas voulu ; elle m’a poussé et m’a fait mal. J’
ai crié – cela l’effraie – elle a entendu papa qui arrivai
t, a brisé la charnière, partagé le médaillon et m’a donné
le portrait de sa mère ; elle a tenté de cacher l’autre,
mais papa a demandé ce qu’il y avait et je lui ai expliqué
. Il m’a enlevé le portrait que je tenais et a ordonné à C
atherine de lui remettre le sien ; elle a refusé, et il- i
l l’a jetée par terre, a arraché le médaillon de la chaîne
et l’a écrasé sous son pied.
0674
– Et vous étiez content de la voir frapper ? demandai-je
; j’avais mes raisons pour l’encourager à parler.

– J’ai fermé les yeux. Je ferme les yeux quand mon père f
rappe un chien ou un cheval- il frappe si fort ! Pourtant,
j’ai d’abord été content- elle méritait une punition pour
m’avoir poussé. Mais quand papa a été parti, elle m’a fai
t venir près de la fenêtre et m’a montré sa joue coupée à
l’intérieur contre ses dents, et sa bouche qui se rempliss
ait de sang ; ensuite elle a ramassé les débris du portrai
t, elle est allée s’asseoir face au mur et, depuis, elle n
e m’a plus adressé la parole. Par moments, je me figure qu
e c’est la douleur qui l’empêche de parler. Je n’aime pas
à me figurer cela ; mais il faut être une vilaine créature
pour pleurer continuellement. Elle est si pâle et a l’air
si farouche qu’elle me fait peur.

– Et vous pourriez vous procurer la clef si vous vouliez
?
0675
– Oui, quand je suis en haut ; mais je ne peux pas monter
maintenant.

– Dans quelle pièce est cette clef ?

– Oh ! s’écria-t-il, je ne vous dirai pas où elle est ! C
‘est notre secret. Personne, ni Hareton, ni Zillah, ne doi
t le savoir. Allons ! vous m’avez fatigué- allez vous-en !
allez vous-en !

Il appuya son visage sur son bras et referma les yeux.

Je jugeai qu’il valait mieux m’en aller sans voir Mr Heat
hcliff et ramener de la Grange des renforts pour délivrer
Catherine. En me voyant arriver, grands furent l’étonnemen
t et aussi la joie des autres serviteurs. Quand ils surent
que leur jeune maîtresse était sauve, deux ou trois d’ent
re eux se préparaient à courir pour crier la nouvelle à la
porte de Mr Edgar ; mais je voulus la lui annoncer moi-mê
0676me. Comme il avait changé en si peu de jours ! Il étai
t couché, vraie image de la tristesse et de la résignation
, attendant la mort. Il paraissait très jeune ; quoiqu’il
eût en réalité trente-neuf ans, on lui en aurait facilemen
t donné dix de moins. Il pensait à Catherine, car il murmu
rait son nom. Je lui pris la main et parlai.

– Catherine va venir, mon bon maître, dis-je doucement. E
lle est en vie et bien portante ; elle sera là, j’espère,
ce soir.

Je tremblai aux premiers effets de ces simples mots. Il s
e souleva à demi, jeta autour de la chambre un regard avid
e, puis retomba évanoui. Dès qu’il eut repris connaissance
, je racontai notre visite forcée et notre détention à Hur
le-Vent. Je dis que Heathcliff m’avait obligée d’entrer, c
e qui n’était pas tout à fait vrai. Je chargeai Linton le
moins possible ; je ne dépeignis pas non plus toute la bru
tale conduite de son père, mon intention n’étant pas d’ajo
uter, si je pouvais l’éviter, de l’amertume à sa coupe déj
0677à débordante.

Il devina que l’un des objets de son ennemi était d’assur
er à son fils, ou plutôt de s’assurer à soi-même, la fortu
ne personnelle ainsi que le domaine. Mais pourquoi Heathcl
iff n’attendait-il pas sa mort ? C’était là une énigme pou
r mon maître, qui ignorait que son neveu et lui quitteraie
nt cette terre presque en même temps. En tout cas, il comp
rit qu’il serait bon de modifier son testament : au lieu d
e laisser la fortune de Catherine à la disposition de cell
e-ci, il résolut de la placer aux mains de fidéi-commissai
res qui lui en serviraient l’usufruit pendant sa vie, et a
près elle le serviraient à ses enfants, si elle en avait.
Par ce moyen, la fortune ne passerait pas à Mr Heathcliff
si Linton venait à mourir.

Ayant reçu ses ordres, je dépêchai un homme pour aller ch
ercher l’attorney, et quatre autres, bien armés, pour alle
r réclamer ma jeune maîtresse à son geôlier. Tous mes envo
yés furent retenus très tard. Le domestique parti seul rev
0678int le premier. Il expliqua que Mr Green, l’homme de l
oi, était sorti quand il arriva chez lui, qu’il avait dû a
ttendre deux heures, et qu’alors Mr Green lui avait dit qu
‘il avait une petite affaire pressante dans le village, ma
is qu’il serait à Thrushcross Grange avant le matin. Les q
uatre hommes revinrent seuls également. Ils rapportèrent q
ue Catherine était souffrante – trop souffrante pour quitt
er sa chambre – et que Heathcliff n’avait pas permis qu’il
s la vissent. Je tançai très fort ces imbéciles d’avoir éc
outé ce conte, dont je ne voulus pas faire part à mon maît
re. J’étais décidée à emmener toute une troupe à Hurle-Ven
t, au point du jour, et à donner l’assaut à la maison, à l
a lettre, si la prisonnière ne nous était pas rendue de bo
n gré. Son père la verrait, j’en faisais et j’en refaisais
le serment, quand il faudrait tuer ce démon sur le seuil
de sa porte s’il voulait essayer de s’y opposer !

Heureusement, cette expédition et cette peine me furent é
pargnées. A trois heures, j’étais descendue chercher une c
ruche d’eau et je traversais le vestibule en la tenant à l
0679a main, quand un coup sec frappé à la porte d’entrée m
e fit tressaillir. « Oh ! c’est Green », me dis-je en me r
essaisissant- « ce n’est que Green » ; et je passai, avec
l’intention d’envoyer quelqu’un d’autre lui ouvrir. Mais l
es coups se répétèrent : pas très forts, mais pourtant pre
ssants. Je posai ma cruche au bas de la rampe et courus à
la porte pour le faire entrer moi-même. Dehors, la lune de
la moisson4 brillait en plein. Ce n’était pas l’attorney.
Ma chère petite maîtresse me sauta au cou en sanglotant.

– Hélène ! Hélène ! Papa est-il vivant ?

– Oui, oui, mon ange, il est vivant. Dieu soit loué, vous
voici de retour au milieu de nous saine et sauve !

Tout essoufflée qu’elle était, elle voulait courir en hau
t à la chambre de Mr Linton ; mais je la forçai de s’asseo
ir sur une chaise, je la fis boire et je lavai son pâle vi
sage auquel je donnai un peu de couleur en le frottant ave
0680c mon tablier. Puis je lui dis que je devais monter d’
abord et annoncer son arrivée ; je la suppliai de déclarer
qu’elle serait heureuse avec le jeune Heathcliff. Elle pa
rut surprise, mais comprenant bientôt pourquoi je lui cons
eillais ce mensonge, elle m’assura qu’elle ne se plaindrai
t pas.

Je n’eus pas le courage d’assister à leur entrevue. Je re
stai un quart d’heure à la porte de la chambre, puis j’ent
rai, osant à peine me risquer vers le lit. Tout était tran
quille, cependant : le désespoir de Catherine était aussi
silencieux que la joie de son père. Elle le soutenait avec
un calme apparent, et il tenait fixés sur les traits de s
a fille ses yeux levés, qui semblaient dilatés par l’extas
e.

Il mourut dans la béatitude, Mr Lockwood ; oui, dans la b
éatitude. La baisant sur la joue, il murmura :

– Je vais vers elle ; et toi, mon enfant chérie, tu viend
0681ras vers nous !

Puis il ne remua ni ne parla plus ; mais il continua de d
iriger sur elle ce regard ravi et lumineux, jusqu’au momen
t où son pouls s’arrêta insensiblement et où son âme s’env
ola. Nul n’aurait pu noter la minute exacte de sa mort, qu
i fut entièrement sans lutte.

Soit que Catherine eût épuisé toutes ses larmes, soit que
son chagrin fût trop accablant pour leur permettre de cou
ler, elle resta assise là, les yeux secs, jusqu’au lever d
u soleil ; elle resta encore jusqu’à midi, et ne se serait
pas arrachée à ses méditations devant ce lit mortuaire si
je n’eusse insisté pour l’emmener et lui faire prendre qu
elque repos. Il est heureux que j’y aie réussi, car à l’he
ure du dîner apparut l’homme de loi, qui était passé à Hur
le-Vent pour y recevoir des instructions sur la conduite à
tenir. Il s’était vendu à Mr Heathcliff : c’était la caus
e de son retard à obéir à l’appel de mon maître. Par bonhe
ur, aucun souci des affaires de ce monde n’était venu trou
0682bler l’esprit de celui-ci après l’arrivée de sa fille.

Mr Green prit sur lui de commander tout et tout le monde
dans la maison. Il congédia tous les domestiques, excepté
moi. Il aurait voulu pousser l’autorité qui lui était délé
guée jusqu’à insister pour qu’Edgar Linton ne fût pas ente
rré à côté de sa femme, mais dans la chapelle avec sa fami
lle. Toutefois, il y avait le testament qui s’y opposait,
ainsi que mes bruyantes protestations contre toute infract
ion à ses clauses. On pressa les funérailles. Catherine –
Mrs Linton Heathcliff, désormais – fut autorisée à rester
à la Grange jusqu’à ce que le corps de son père en fût par
ti.

Elle me raconta que son angoisse avait enfin décidé Linto
n à courir le risque de la libérer. Elle avait entendu dis
cuter à la porte les hommes que j’avais envoyés, et compri
s le sens de la réponse de Heathcliff. Son désespoir fut a
lors au comble. Linton, qui avait été transporté en haut,
0683dans le petit salon, peu après mon départ, fut telleme
nt effrayé qu’il alla chercher la clef avant que son père
remontât. Il eut la ruse d’ouvrir la serrure, puis de la r
efermer sans fermer la porte ; et, quand l’heure fut venue
pour lui d’aller se coucher, il demanda à dormir avec Har
eton, ce qui lui fut accordé pour une fois. Catherine s’en
fuit avant le jour. Elle n’osa pas essayer les portes, par
crainte que les chiens ne donnassent l’alarme. Elle visit
a les chambres inoccupées et en examina les fenêtres ; heu
reusement, elle put aisément passer par celle de la chambr
e de sa mère, et de là, atteindre le sol, grâce au sapin q
ui est tout contre. Son complice, malgré ses timides manig
ances, pâtit de la part qu’il avait prise à son évasion.

CHAPITRE XXIX

Le soir des obsèques, ma jeune dame et moi étions assises
dans la bibliothèque ; tantôt nous rêvions avec tristesse
, et l’une de nous avec désespoir, à la perte que nous ven
ions de faire, tantôt nous hasardions des conjectures sur
0684le sombre avenir.

Nous venions de tomber d’accord que le sort le plus heure
ux pour Catherine serait d’être autorisée à continuer de r
ésider à la Grange, au moins durant la vie de Linton, avec
permission pour celui-ci de l’y rejoindre, et pour moi d’
y rester comme femme de charge. Cet arrangement nous sembl
ait trop favorable pour que nous puissions espérer de le v
oir réalisé ; et pourtant j’espérais, je commençais à repr
endre courage à la pensée de rester dans la maison, de con
server mon emploi et, par-dessus tout, ma bien-aimée jeune
maîtresse, quand un domestique – un de ceux qui étaient c
ongédiés, mais qui n’était pas encore parti – entra précip
itamment en disant que « ce démon de Heathcliff » traversa
it la cour : devait-il lui fermer la porte au nez ?

Si nous avions été assez folles pour vouloir recourir à c
e procédé, nous n’en aurions pas eu le temps. Il ne prit p
as la peine de frapper ou de s’annoncer : il était le maît
re, et il se prévalut du privilège du maître pour entrer t
0685out droit, sans dire un mot. Le son de la voix de notr
e informateur le guida vers la bibliothèque. Il y pénétra,
et, faisant signe au domestique de sortir, ferma la porte
.

C’était la même pièce où il avait été introduit en hôte d
ix-huit ans auparavant. La même lune brillait à travers la
fenêtre ; au dehors s’étendait le même paysage d’automne.
Nous n’avions pas encore allumé de bougies, mais toute la
chambre était éclairée, même les portraits sur le mur : l
a tête splendide de Mrs Linton et la gracieuse figure de s
on mari. Heathcliff s’avança vers le foyer. Le temps ne l’
avait guère changé non plus. C’était le même homme : le vi
sage sombre un peu plus blême et plus composé, le corps un
peu plus lourd, peut-être, et voilà tout. Catherine s’éta
it levée et avait fait un mouvement instinctif pour se sau
ver dehors quand elle l’avait aperçu.

– Halte ! dit-il en l’arrêtant par le bras. Plus d’escapa
des ! Où iriez-vous ? Je suis venu vous chercher pour vous
0686 ramener à la maison ; j’espère que vous serez une fil
le disciplinée et que vous ne pousserez plus mon fils à la
désobéissance. J’ai été embarrassé pour le punir quand j’
ai découvert la part qu’il avait prise à votre fuite : c’e
st une telle toile d’araignée qu’un pinçon l’anéantirait.
Mais vous verrez à son air qu’il a reçu son compte. Je l’a
i fait descendre un soir- avant-hier- je l’ai simplement i
nstallé sur une chaise, et je ne l’ai plus touché. J’ai re
nvoyé Hareton et nous sommes restés seuls dans la chambre.
Au bout de deux heures, j’ai appelé Joseph pour le faire
remonter. Depuis lors ma présence produit sur ses nerfs l’
effet d’un fantôme ; et je crois qu’il me voit souvent, mê
me quand je ne suis pas là. Hareton dit qu’il s’éveille en
sursaut au milieu de la nuit, qu’il crie pendant des heur
es, qu’il vous appelle pour le protéger contre moi. Que vo
tre précieux époux vous plaise ou non, il faut que vous ve
niez : c’est votre affaire, maintenant. Je vous cède tout
l’intérêt que je lui porte.

– Pourquoi ne pas laisser Catherine demeurer ici, plaidai
0687-je, et ne pas lui envoyer Master Linton ? Comme vous
les haïssez tous deux, ils ne vous manqueront pas ; ils ne
peuvent être qu’un fléau constant pour votre coeur dénatu
ré.

– Je cherche un locataire pour la Grange, et j’ai besoin
d’avoir mes enfants près de moi, bien certainement. De plu
s, cette jeune personne me doit ses services en échange de
son pain. Je n’ai pas l’intention de l’entretenir dans le
luxe et dans la paresse quand Linton ne sera plus là. All
ons, dépêchez-vous de vous préparer et ne m’obligez pas de
vous contraindre.

– Je viendrai, dit Catherine. Linton est tout ce qui me r
este à aimer au monde et, quoique vous n’ayez rien négligé
pour nous rendre haïssables l’un à l’autre, vous ne pouve
z pas nous forcer à nous haïr. Et je vous défie de lui fai
re du mal quand je serai là, et je vous défie de me faire
peur !

0688 – Vous êtes un champion plein de jactance, répliqua H
eathcliff. Mais je ne vous aime pas assez pour lui faire d
u mal ; vous aurez tout le bénéfice du tourment, jusqu’à l
a fin. Ce n’est pas moi qui vous le rendrai odieux, c’est
sa charmante nature elle-même. Votre désertion et ses cons
équences l’ont rempli de fiel : n’attendez pas de remercie
ments pour votre noble dévouement. Je l’ai entendu tracer
à Zillah un plaisant tableau de ce qu’il ferait s’il était
aussi fort que moi ; l’intention y est, et sa faiblesse m
ême rendra son esprit ingénieux pour suppléer à la force q
ui lui manque.

– Je sais qu’il a une mauvaise nature : c’est votre fils.
Mais je suis heureuse d’en avoir une meilleure pour lui p
ardonner. Puis je sais qu’il m’aime, et c’est pour cela qu
e je l’aime. Mr Heathcliff, vous n’avez personne pour vous
aimer, vous ; et, si misérables que vous nous rendiez, no
us aurons toujours la revanche de penser que votre cruauté
vient de votre misère encore plus grande. Car vous êtes m
isérable, n’est-il pas vrai ? Seul, comme le démon, et env
0689ieux comme lui ! Personne ne vous aime, personne ne vo
us pleurera quand vous mourrez ! Je ne voudrais pas être à
votre place !

Catherine parlait avec une sorte de triomphe sinistre. El
le semblait avoir résolu d’entrer dans l’esprit de sa futu
re famille et de tirer plaisir des chagrins de ses ennemis
.

– Vous vous repentirez bientôt, dit son beau-père, si vou
s restez ici une minute de plus. Dehors, sorcière, et pren
ez vos hardes !

Elle sortit avec un air méprisant. En son absence j’entre
pris de demander la place de Zillah à Hurle-Vent, offrant
de lui céder la mienne ; mais il ne voulut pas en entendre
parler. Il m’enjoignit de me taire ; puis, pour la premiè
re fois, il jeta un coup d’oeil circulaire sur la pièce et
regarda les portraits. Après avoir examiné celui de Mrs L
inton, il dit :
0690
– Il faut que j’aie celui-là chez moi. Non que j’en aie b
esoin, mais-

Il se tourna brusquement vers le feu et continua avec ce
que, faute d’un meilleur mot, j’appellerai un sourire :

– Je vais vous dire ce que j’ai fait hier. J’ai fait enle
ver, par le fossoyeur qui creusait la tombe de Linton, la
terre sur son cercueil, à elle, et je l’ai ouvert. J’ai cr
u un instant que j’allais rester là : quand j’ai revu sa f
igure – c’est encore sa figure ! – le fossoyeur a eu du ma
l à me faire bouger ; mais il m’a dit que l’air l’altérera
it. Alors j’ai rendu libre un des côtés du cercueil, que j
‘ai ensuite recouvert ; pas le côté près de Linton, que le
diable l’emporte ! Son cercueil, à lui, je voudrais qu’il
eût été soudé au plomb. Puis j’ai soudoyé le fossoyeur po
ur qu’il enlevât ce côté quand je serai couché là, et qu’i
l fasse subir la même opération à mon cercueil, que je fer
ai disposer en conséquence. Et alors, quand Linton viendra
0691 nous voir, il ne pourra plus s’y reconnaître !

– Vous avez agi d’une façon indigne, Mr Heathcliff ! m’éc
riai-je. N’avez-vous pas eu honte de troubler les morts ?

– Je n’ai troublé personne, Nelly, et je me suis procuré
à moi-même quelque soulagement. Je vais à présent me senti
r bien mieux ; et vous aurez plus de chances de me mainten
ir sous terre, quand j’y serai. L’avoir troublée ? Non, c’
est elle qui m’a troublé, nuit et jour, pendant dix-huit a
ns- sans cesse, sans remords- jusqu’à la nuit dernière ; e
t la nuit dernière j’ai été tranquille. J’ai rêvé que je d
ormais de mon dernier sommeil à côté d’elle, mon coeur imm
obile contre le sien et ma joue glacée contre la sienne.

– Et si elle avait été réduite en poussière, ou pis encor
e, de quoi auriez-vous donc rêvé ?

– Que je me réduisais en poussière avec elle et que j’éta
0692is encore plus heureux ! Supposez-vous que je redoute
un changement de cette nature ? Je m’attendais, en souleva
nt le couvercle, à une pareille transformation ; mais je p
réfère qu’elle ne commence pas avant que je la partage. En
outre, si je n’avais pas reçu l’impression nette de ses t
raits reposés, je n’aurais guère pu me débarrasser de cett
e étrange sensation. Elle est née d’une façon singulière.
Vous savez que j’ai été comme fou après sa mort ; éternell
ement, de l’aube jusqu’à l’aube, je la suppliais de m’envo
yer son fantôme ! Je crois fermement aux revenants : j’ai
la conviction qu’ils peuvent exister, et qu’ils existent,
au milieu de nous. Le jour de son enterrement, il y eut un
e chute de neige. Le soir, j’allai au cimetière. Le vent é
tait glacial comme en hiver ; tout, autour de moi, était s
olitude. Je ne craignais pas que son imbécile de mari vînt
errer de ce côté à pareille heure ; et nul autre n’avait
affaire là. Etant seul, et sachant que deux mètres de terr
e meuble étaient l’unique obstacle qui nous séparât, je me
dis : « Il faut que je la tienne une fois encore dans mes
bras ! Si elle est froide, je penserai que c’est le vent
0693du nord qui me glace, moi ; si elle est immobile, c’es
t qu’elle dormira. » Je pris une bêche dans ce hangar aux
outils et me mis à creuser de toutes mes forces. La bêche
racla le cercueil ; je continuai à travailler avec mes mai
ns. Le bois commença de craquer près des vis. J’étais sur
le point d’arriver à mon but, quand il me sembla entendre
au-dessus de moi, près de l’angle de la tombe, le soupir d
e quelqu’un qui se penchait. « Si je puis seulement soulev
er le couvercle », murmurai-je, « je souhaite qu’on nous r
ecouvre de terre tous deux ! » Et je m’appliquai à ma tâch
e avec plus de fureur encore. Il y eut un autre soupir, to
ut près de mon oreille. Il me semblait sentir un souffle c
haud qui déplaçait l’air chargé de grésil. Je savais qu’il
n’y avait là aucun être vivant, en chair et en os ; mais,
aussi certainement que l’on perçoit dans l’obscurité l’ap
proche d’un corps matériel, bien qu’on ne puisse le discer
ner, je sentis que Catherine était là : non pas au-dessous
de moi, mais sur la terre. Une soudaine sensation de soul
agement jaillit de mon coeur et pénétra tous mes membres.
Je cessai mon travail désespéré ; j’étais consolé tout d’u
0694n coup, indiciblement consolé. Elle était présente à c
ôté de moi ; elle resta pendant que je remplissais la foss
e et m’accompagna jusqu’à la maison. Vous pouvez rire si v
ous voulez, mais j’étais sûr que, là, je la verrais. J’éta
is sûr qu’elle était avec moi et je ne pouvais m’empêcher
de lui parler. Ayant atteint les Hauts, je courus vivement
à la porte. Elle était fermée ; et, il m’en souvient, ce
maudit Earnshaw et ma femme voulurent m’empêcher d’entrer.
Je me rappelle m’être arrêté pour couper d’un coup de pie
d la respiration à Earnshaw, puis avoir couru en haut dans
ma chambre et ensuite dans celle de Catherine. Je regarda
i impatiemment autour de moi- je la sentais près de moi- j
e pouvais presque la voir, et pourtant je ne la voyais pas
. J’ai dû alors avoir une sueur de sang, tant était vive l
‘angoisse de mon désir, tant était ardente la ferveur de m
es supplications pour l’apercevoir un instant seulement !
Je ne l’ai pas aperçue. Elle s’est montrée pour moi ce qu’
elle avait été souvent pendant sa vie, un démon ! Et depui
s lors, tantôt plus, tantôt moins, je n’ai cessé d’être le
jouet de cette torture intolérable, infernale ! qui tient
0695 mes nerfs tellement tendus que, s’ils n’eussent pas r
essemblé à de la corde à boyau, il y a longtemps qu’ils se
raient aussi flasques que ceux de Linton. Quand j’étais as
sis dans la salle avec Hareton, il me semblait que, si je
sortais, je la rencontrerais ; quand je me promenais dans
la lande, que je la rencontrerais si je rentrais. Quand je
quittais la maison, je me hâtais de revenir : elle devait
être quelque part à Hurle-Vent, j’en étais certain ! Quan
d je voulais dormir dans sa chambre, j’en étais chassé. Je
ne pouvais pas rester couché ; dès que je fermais les yeu
x, ou bien elle était dehors à la fenêtre, ou bien elle ou
vrait les panneaux du lit, ou bien elle entrait dans la ch
ambre, ou bien même elle appuyait sa tête chérie sur le mê
me oreiller que quand elle était enfant ! Et je me sentais
forcé d’ouvrir les yeux pour regarder. Cent fois dans la
nuit je les ouvrais et je les refermais ainsi- pour être t
oujours déçu ! C’était une torture atroce. J’ai souvent gé
mi tout haut, au point que ce vieux coquin de Joseph a cer
tainement cru que ma conscience était possédée du démon. M
aintenant, depuis que je l’ai vue, je suis calmé- un peu c
0696almé. C’est une étrange façon de tuer : non pas pouce
par pouce, mais par fraction d’épaisseur de cheveu, en se
jouant de moi, pendant dix-huit ans, avec le fantôme d’une
espérance !

Mr Heathcliff s’arrêta et s’essuya le front, où ses cheve
ux étaient collés, mouillés de sueur. Ses yeux étaient fix
és sur les cendres rouges du feu, ses sourcils n’étaient p
as contractés, mais relevés près des tempes, ce qui atténu
ait la dureté de son visage, mais lui donnait un aspect pa
rticulier de trouble, l’air d’avoir l’esprit péniblement t
endu vers un sujet absorbant. Il ne s’était qu’à moitié ad
ressé à moi, et je gardai le silence. Je n’aimais pas à l’
entendre parler. Après un court répit, il reprit sa médita
tion sur le portrait, le décrocha et l’appuya contre le so
fa pour mieux le contempler. Pendant qu’il était ainsi occ
upé, Catherine entra, annonçant qu’elle serait prête dès q
ue son poney serait sellé.

– Envoyez cela là-bas demain, me dit Heathcliff.
0697
Puis, se tournant vers elle, il ajouta :

– Vous vous passerez de votre poney. Il fait une belle so
irée et vous n’aurez pas besoin de poney à Hurle-Vent ; po
ur les courses que vous aurez à y faire, vos jambes suffir
ont. Venez !

– Au revoir, Hélène ! murmura ma chère petite maîtresse.

Comme elle m’embrassait, je sentis que ses lèvres étaient
froides comme la glace.

– Venez me voir, Hélène ; n’oubliez pas.

– Ayez soin de n’en rien faire, Mrs Dean, dit son nouveau
père. Quand je désirerai vous parler, je viendrai ici. Je
n’ai pas besoin que vous veniez fureter chez moi.

0698 Il lui fit signe de passer devant. Jetant derrière el
le un regard qui me déchira le coeur, elle obéit. Je les o
bservai par la fenêtre pendant qu’ils traversaient le jard
in. Heathcliff mit le bras de Catherine sous le sien, bien
qu’elle lui eût opposé d’abord une résistance manifeste ;
et il l’entraîna à grands pas dans l’allée, où bientôt le
s arbres les cachèrent.

CHAPITRE XXX

J’ai fait une visite à Hurle-Vent, mais je ne l’ai pas re
vue depuis son départ d’ici. Joseph n’a pas lâché la porte
pendant que je parlementais et n’a pas voulu me laisser p
asser. Il m’a dit que Mrs Linton était occupée et que le m
aître n’était pas là. Zillah m’a donné quelques nouvelles
de l’existence qu’ils mènent, sans quoi je saurais à peine
s’ils sont morts ou vivants. Elle trouve Catherine hautai
ne et ne l’aime pas, cela se devine à la façon dont elle e
n parle. Ma jeune dame lui a demandé quelques services, lo
rs de son arrivée, mais Mr Heathcliff lui a prescrit de s’
0699occuper de ses affaires et de laisser sa belle-fille s
e débrouiller toute seule. Zillah s’est volontiers conform
ée à ces instructions, car c’est une femme égoïste et à l’
esprit étroit. Catherine a manifesté une contrariété enfan
tine d’être ainsi négligée ; en retour, elle n’a pas caché
son dédain pour Zillah et l’a rangée de la sorte dans le
camp de ses ennemis, aussi infailliblement que si elle lui
avait causé un grand tort. J’ai eu une longue conversatio
n avec Zillah, il y a environ six semaines, un peu avant v
otre arrivée, un jour que nous nous étions rencontrées dan
s la lande. Voici ce qu’elle m’a raconté :

La première chose qu’a faite Mrs Linton en arrivant à Hur
le-Vent, a été de courir en haut, sans même nous souhaiter
le bonsoir à Joseph et à moi ; elle s’est enfermée dans l
a chambre de Linton et y est restée jusqu’au matin. Puis,
pendant que le maître et Earnshaw étaient à déjeuner, elle
est entrée dans la salle et a demandé, toute tremblante,
si l’on ne pourrait pas envoyer chercher le docteur ; son
0700cousin était très malade.

– Nous connaissons cela, a répondu Heathcliff ; mais sa v
ie ne vaut pas un liard et je ne dépenserai pas un liard p
our lui.

– Mais je ne sais que faire. Si personne ne veut m’aider,
il va mourir !

– Sortez de cette pièce, a crié le maître, et que je n’en
tende plus jamais un mot à son sujet ! Personne ici ne s’i
nquiète de ce qui peut lui arriver. Si vous vous en soucie
z, faites la garde-malade ; sinon, enfermez-le et laissez-
le tranquille.

Alors elle s’est mise à me tarabuster et je lui ai répond
u que j’avais eu assez de tracas avec cet être insupportab
le. A chacune sa tâche : la sienne était de soigner Linton
, et Mr Heathcliff m’avait prescrit de la lui laisser.

0701 Comment se sont-ils arrangés ensemble ? c’est ce que
je ne saurais dire. J’imagine qu’il s’est beaucoup tracass
é, qu’il a gémi nuit et jour, et qu’elle a eu bien peu de
repos : cela se voyait à sa pâleur et à ses yeux lourds. E
lle venait parfois dans la cuisine, l’air tout égaré, et e
lle paraissait avoir envie de demander assistance. Mais je
n’allais pas désobéir au maître ; je n’ose jamais lui dés
obéir, Mrs Dean. Bien qu’à mon avis on eût tort de ne pas
envoyer chercher Kenneth, ce n’était pas mon affaire de do
nner des conseils ou de faire entendre des plaintes, et j’
ai toujours refusé de m’en mêler. Une ou deux fois, après
que nous étions allés nous coucher, il m’est arrivé de rou
vrir ma porte et de trouver Mrs Linton en pleurs, assise e
n haut de l’escalier : je suis vite rentrée chez moi, crai
gnant de me laisser entraîner à intervenir. J’avais pitié
d’elle, à ces moments-là, bien sûr ; pourtant, je ne tenai
s pas à perdre ma place, vous comprenez.

Enfin, une nuit, elle est entrée hardiment dans ma chambr
e et m’a épouvantée en disant :
0702
– Avertissez Mr Heathcliff que son fils est mourant- j’en
suis sûre, cette fois-ci. Levez-vous à l’instant, et alle
z l’avertir.

Puis elle disparut. Je restai un quart d’heure à écouter
en tremblant. Rien ne bougeait. La maison était calme.

« Elle s’est trompée », pensai-je. « Il s’en est tiré. Ce
n’est pas la peine de les déranger. » Et je m’assoupis. M
ais mon sommeil fut une seconde fois troublé par un violen
t coup de sonnette- la seule sonnette que nous ayons, qui
a été installée exprès pour Linton. Le maître m’appela pou
r me prescrire d’aller voir ce qui se passait et leur sign
ifier qu’il ne voulait pas que ce bruit se renouvelât.

Je lui fis la commission de Catherine. Il poussa un juron
, sortit au bout de quelques minutes avec une chandelle al
lumée et se dirigea vers leur chambre. Je le suivis. Mrs H
eathcliff était assise à côté du lit, les mains croisées s
0703ur ses genoux. Son beau-père s’avança, dirigea la lumi
ère sur la figure de Linton, le regarda et le tâta ; puis
il se tourna vers elle.

– Eh bien ! Catherine, dit-il, comment vous sentez-vous ?

Elle resta muette.

– Comment vous sentez-vous, Catherine ? répéta-t-il.

– Il ne souffre plus, et je suis libre, répondit-elle. Je
devrais me sentir bien- mais, continua-t-elle avec une am
ertume qu’elle ne pouvait cacher, vous m’avez laissée si l
ongtemps lutter seule contre la mort, que je ne sens plus
et ne vois plus que la mort ! Je me sens comme morte !

Et elle en avait l’air aussi ! Je lui donnai un peu de vi
n. Hareton et Joseph entrèrent ; ils avaient été réveillés
par le coup de sonnette et le bruit des pas, et ils nous
0704avaient entendus du dehors. Joseph n’était pas fâché,
je crois, de la disparition du jeune homme ; Hareton parai
ssait un peu troublé, quoiqu’il fût plus occupé à regarder
Catherine avec de grands yeux qu’à penser à Linton. Mais
le maître l’invita à retourner se coucher : on n’avait pas
besoin de lui. Il fit ensuite porter le corps dans sa cha
mbre par Joseph, me dit de rentrer dans la mienne, et Mrs
Heathcliff resta seule.

Le matin, il m’envoya lui faire savoir qu’elle devait des
cendre pour déjeuner. Elle s’était déshabillée, semblait v
ouloir dormir, et répondit qu’elle était souffrante, ce qu
i ne me surprit guère. J’en informai Mr Heathcliff, qui ré
pliqua :

– Bon, laissez-là tranquille jusqu’après les obsèques ; m
ontez de temps à autre voir si elle a besoin de quelque ch
ose et, dès qu’elle paraîtra aller mieux, dites-le moi.

Catherine resta en haut pendant une quinzaine, d’après Zi
0705llah, qui allait la voir deux fois par jour et qui se
serait volontiers montrée un peu plus affectueuse, si ses
tentatives d’amabilité n’eussent aussitôt été repoussées a
vec hauteur.

Heathcliff monta une fois pour lui montrer le testament d
e Linton. Celui-ci avait légué à son père tout ce qu’il av
ait et tout ce qu’elle-même avait eu de biens meubles : le
pauvre malheureux avait été déterminé, par la menace ou l
a cajolerie, à signer cet acte pendant l’absence d’une sem
aine qu’avait faite Catherine lors de la mort de son père.
Quant aux terres, comme il était mineur, il ne pouvait pa
s en disposer. Quoi qu’il en soit, Mr Heathcliff les avait
réclamées et les gardait en vertu des droits de sa femme
et des siens propres aussi : je suppose que c’est légal. E
n tout cas, Catherine, sans argent et sans amis, ne peut l
ui en disputer la possession.

Personne que moi, dit Zillah, n’a jamais approché de sa p
orte, sauf en cette seule occasion ; et personne ne s’est
0706jamais inquiété d’elle. La première fois qu’elle est d
escendue dans la salle, c’était un dimanche après-midi. El
le s’était écriée, quand je lui avais apporté son dîner, q
u’elle ne pouvait plus endurer le froid. Je lui dis que le
maître allait à Thrushcross Grange, et que ni Earnshaw ni
moi ne l’empêcherions de descendre. Aussi, dès qu’elle eu
t entendu s’éloigner le trot du cheval de Heathcliff, fit-
elle son apparition, vêtue de noir et coiffée avec une sim
plicité de Quaker, ses boucles blondes plaquées derrière l
es oreilles ; elle ne pouvait pas les faire bouffer.

Joseph et moi, nous allons en général à la chapelle le di
manche. (L’église, vous le savez, n’a pas de ministre en c
e moment, expliqua Mrs Dean ; et on donne le nom de chapel
le au temple méthodiste, ou baptiste – je ne sais pas lequ
el des deux c’est – de Gimmerton). Joseph était parti, mai
s j’avais jugé bon de rester à la maison. Il vaut mieux qu
e les jeunes gens soient sous la surveillance d’une person
ne plus âgée, et Hareton, avec toute sa timidité, n’est pa
s un modèle de bonnes manières. Je l’avertis que sa cousin
0707e allait très probablement descendre avec nous et qu’e
lle avait toujours été habituée à voir respecter le jour d
u Seigneur ; je lui conseillai donc de laisser ses fusils
et toutes ses bricoles pendant qu’elle serait là. A cette
annonce, il rougit et jeta les yeux sur ses mains et sur s
es vêtements. L’huile et la poudre de chasse disparurent e
n une minute. Je vis qu’il avait l’intention de lui tenir
compagnie et je devinai, à ses façons, qu’il désirait être
présentable. Aussi, riant comme je n’oserais quand le maî
tre est là, je lui offris de l’aider, s’il voulait, et pla
isantai sur sa confusion. Il devint sombre et se mit à jur
er.

Eh bien ! Mrs Dean, poursuivit Zillah, qui voyait que sa
conduite ne me plaisait guère, vous pensez peut-être que v
otre jeune dame est trop distinguée pour Mr Hareton ; et p
eut-être avez-vous raison. Mais j’avoue que j’aimerais à r
abaisser d’un cran son orgueil. A quoi lui serviront maint
enant toute son instruction et tous ses raffinements ? Ell
e est aussi pauvre que vous ou moi, plus pauvre, je parier
0708ais. Vous faites des économies, et moi aussi je tâche
d’amasser un petit magot.

Hareton se laissa aider par Zillah dont les flatteries lu
i rendirent sa bonne humeur. Quand Catherine arriva, il av
ait presque oublié les insultes qu’elle lui avait prodigué
es jadis et il s’efforça de se rendre agréable, s’il faut
en croire la femme de charge.

Missis entra, dit Zillah, froide comme un glaçon et hauta
ine comme une princesse. Je me levai et lui offris mon fau
teuil. Non, elle faisait fi de mes civilités. Earnshaw se
leva, lui aussi, et la pria de venir sur le banc et de s’a
sseoir près du feu : il était sûr qu’elle gelait.

– Il y a un mois et plus que je gèle, répondit-elle en ap
puyant sur le mot avec tout le dédain qu’elle put y mettre
.

0709 Elle prit elle-même une chaise et la plaça à bonne di
stance de nous deux. Après s’être réchauffée, elle regarda
autour d’elle et découvrit un certain nombre de livres su
r le buffet. Aussitôt elle se leva et se haussa pour les a
tteindre ; mais ils étaient trop haut pour elle. Son cousi
n, après avoir observé, quelque temps ses efforts, finit p
ar s’enhardir à l’aider. Elle tendit sa robe et il y mit l
es premiers volumes qui lui tombèrent sous la main.

C’était une grande avance de la part du jeune homme. Elle
ne le remercia pas ; il se sentait pourtant tout heureux
qu’elle eût accepté son assistance. Il se hasarda à se ten
ir derrière elle pendant qu’elle examinait les livres, et
même à se pencher et à montrer ce qui frappait son imagina
tion dans certaines vieilles images qu’ils contenaient. L’
impertinence avec laquelle elle chassait son doigt en fais
ant tourner la page ne le rebutait pas ; il se contenta de
reculer un peu et de la regarder au lieu de regarder le l
ivre. Elle continua de lire, ou de chercher quelque chose
à lire. Quant à lui, il concentra peu à peu son attention
0710dans l’étude de ses boucles épaisses et soyeuses ; il
ne pouvait pas voir sa figure, et elle ne pouvait pas le v
oir. Sans bien se rendre compte peut-être de ce qu’il fais
ait, mais attiré comme un enfant vers une chandelle, il fi
nit par passer du regard au toucher ; il avança la main et
caressa une boucle, aussi doucement que si c’eût été un o
iseau. A la façon dont elle tressaillit et se retourna en
sentant cette caresse, on aurait dit qu’il lui avait plong
é un couteau dans le cou.

– Allez-vous-en à l’instant ! Comment osez-vous me touche
r ? Que faites-vous là derrière moi ? cria-t-elle d’un ton
de dégoût. Je ne puis vous souffrir ! Je vais remonter, s
i vous vous approchez de moi.

Mr Hareton recula d’un air parfaitement stupide. Il s’ass
it sur le banc, où il resta très tranquille, et elle conti
nua de parcourir ses volumes pendant une autre demi-heure.
A la fin, Earnshaw traversa la salle et me dit à voix bas
se :
0711
– Voulez-vous lui demander de nous faire la lecture, Zill
ah ? J’en ai assez de ne rien faire ; et j’aime- il me sem
ble que j’aimerais à l’entendre. Ne dites pas que c’est mo
i qui le désire, mais demandez-le lui comme de vous-même.

– Mr Hareton voudrait que vous nous fissiez la lecture, m
adame, dis-je aussitôt. Il vous en saurait beaucoup de gré
– il vous serait très obligé.

Elle fronça les sourcils, puis, levant les yeux, répondit
:

– Mr Hareton, et tous tant que vous êtes, vous aurez la b
onté de comprendre que je repousse toutes les affectations
de bienveillance que vous avez l’hypocrisie de m’offrir.
Je vous méprise et ne veux adresser la parole à aucun de v
ous. Quand j’aurais donné ma vie pour un mot affectueux, p
our la simple vue d’un de vos visages, vous vous êtes tous
0712 tenus à l’écart. Mais je ne veux pas me plaindre à vo
us. C’est le froid qui m’a chassée de ma chambre ; je ne s
uis venue ici ni pour vous amuser ni pour jouir de votre s
ociété.

– Qu’aurais-je pu faire ? commença Earnshaw. En quoi ai-j
e mérité le blâme ?

– Oh ! vous, vous êtes une exception. Ce n’est pas votre
sollicitude qui m’a jamais manqué.

– Mais je l’ai offerte plus d’une fois et j’ai demandé, d
it-il, excité par son impertinence, j’ai demandé à Mr Heat
hcliff de me laisser veiller à votre place-

– Taisez-vous ! J’irai dehors, n’importe où, plutôt que d
‘avoir dans l’oreille votre désagréable voix.

Hareton grommela qu’elle pouvait aller au diable pour ce
qu’il s’en souciait. Puis, décrochant son fusil, il ne s’a
0713bstint pas plus longtemps de ses occupations dominical
es. Il parlait à présent, et assez librement ; elle jugea
bientôt convenable de retourner à sa solitude. Mais le tem
ps s’était mis à la gelée et, en dépit de son orgueil, ell
e fut forcée de condescendre à rester en notre compagnie d
e plus en plus longtemps. Seulement j’ai pris soin qu’elle
n’ait plus à dédaigner mes bonnes intentions : je n’ai pl
us cessé d’être aussi roide qu’elle. Chez nous, personne n
e l’aime, elle ne plaît à personne ; elle ne mérite d’aill
eurs pas qu’on l’aime, car, dès qu’on lui dit le moindre m
ot, elle se renfrogne sans respect pour qui que ce soit !
Elle insulte le maître lui-même, elle va jusqu’à le défier
de la frapper ; et plus elle s’attire de châtiments, plus
elle devient venimeuse.

Tout d’abord, en écoutant ce récit de Zillah, j’avais rés
olu de quitter ma place, de prendre une petite maison et d
e décider Catherine à y venir vivre avec moi. Mais autant
eût valu parler à Mr Heathcliff d’installer Hareton dans u
ne maison à lui. Je ne vois d’autre remède, pour le moment
0714, que dans un nouveau mariage ; et c’est là un projet
dont la réalisation n’est pas de ma compétence.

Ainsi finit l’histoire de Mrs Dean. En dépit des pronosti
cs du docteur, je reprends rapidement des forces. Bien que
nous soyons seulement dans la seconde semaine de janvier,
j’ai l’intention de sortir à cheval dans un jour ou deux
pour aller jusqu’à Hurle-Vent informer mon propriétaire qu
e je vais passer à Londres les six mois prochains et que,
si cela lui convient, il peut chercher un nouveau locatair
e après octobre. Je ne voudrais pour rien au monde passer
un autre hiver ici.

CHAPITRE XXXI

Hier le temps était clair, calme et froid. J’ai été à Hur
le-Vent comme j’en avais l’intention. Ma femme de charge m
‘a supplié de porter de sa part un petit billet à sa jeune
dame, et je n’ai pas refusé, car la digne femme n’avait p
0715as conscience qu’il pût rien y avoir d’étrange dans sa
requête. La porte de la façade était ouverte, mais la bar
rière était fermée avec un soin jaloux, comme à ma dernièr
e visite. Je frappai et j’invoquai l’aide d’Earnshaw qui é
tait au milieu des carrés du jardin ; il enleva la chaîne
et j’entrai. Le gaillard est un aussi beau type de rustre
qu’on puisse le souhaiter ; je l’ai examiné particulièreme
nt cette fois-ci. Mais on dirait qu’il fait de son mieux p
our tirer de ses avantages le moindre parti possible.

Je demandai si Mr Heathcliff était chez lui. Il me répond
it que non, mais qu’il serait là pour dîner. Il était onze
heures. J’annonçai mon intention de pénétrer dans la mais
on et de l’attendre, sur quoi il jeta aussitôt ses outils
et m’accompagna, en manière de chien de garde, mais non co
mme remplaçant de l’hôte absent.

Nous entrâmes ensemble. Catherine était là, occupée à pré
parer des légumes pour le repas. Elle paraissait plus moro
se et moins animée que la première fois que je l’avais vue
0716. Elle leva à peine les yeux pour me regarder et conti
nua son travail avec le même mépris des formes ordinaires
de la politesse qu’auparavant ; elle ne répondit ni à mon
salut ni à mon bonjour par la moindre manifestation.

« Elle n’a pas l’air si aimable », pensai-je, « que Mrs D
ean voudrait me le faire croire. C’est une beauté, sans do
ute, mais ce n’est pas un ange. »

Earnshaw lui dit d’un ton bourru d’emporter ses ustensile
s dans la cuisine. « Emportez-les vous-même », répliqua-t-
elle en les repoussant dès qu’elle eut fini. Puis elle se
retira sur un tabouret près de la fenêtre et se mit à déco
uper des formes d’oiseaux et d’animaux dans les épluchures
de raves. Je m’approchai d’elle, sous prétexte de regarde
r le jardin, et je m’imaginai être très adroit en laissant
tomber sur ses genoux le billet de Mrs Dean, sans être vu
de Hareton. Mais elle demanda tout haut : « Qu’est-ce que
cela ? » et rejeta le papier.

0717 – Une lettre de votre vieille connaissance, la femme
de charge de la Grange, répondis-je, ennuyé qu’elle eût ré
vélé ma démarche obligeante et craignant qu’on pût suppose
r qu’il s’agissait d’une lettre de moi-même.

En apprenant ce que c’était, elle aurait volontiers ramas
sé le billet ; mais Hareton la devança. Il s’en saisit et
le mit dans son gilet en disant qu’il fallait que Mr Heath
cliff le vît d’abord. Là-dessus, Catherine, sans rien dire
, détourna de nous son visage, tira furtivement son moucho
ir et le porta à ses yeux. Son cousin, après avoir lutté u
n moment pour refouler ses bons sentiments, sortit la lett
re de sa poche et la jeta à terre à côté d’elle, d’aussi m
auvaise grâce qu’il pût. Catherine la saisit et la lut avi
dement ; puis elle me fit quelques questions concernant le
s habitants, humains et autres, de son ancienne demeure ;
enfin, regardant vers les collines, elle murmura dans un m
onologue :

– J’aimerais tant à descendre cette côte sur le dos de Mi
0718nny ! J’aimerais tant à grimper par là ! Oh ! je suis
lasse- je suis comme une bête qui ne sort pas de l’écurie,
Hareton !

Elle renversa sa jolie tête contre l’appui de la fenêtre,
moitié bâillant moitié soupirant, et tomba dans une sorte
de mélancolie rêveuse, sans s’inquiéter de savoir si nous
l’observions.

– Mrs Heathcliff, dis-je après être resté assis quelque t
emps en silence, vous ne savez pas que je vous connais ? e
t si intimement qu’il me semble étrange que vous ne veniez
pas me parler. Ma femme de charge ne se lasse pas de m’en
tretenir de vous et de me faire votre éloge. Elle sera ext
rêmement désappointée si je reviens sans nouvelles de vous
ou sans rien pour elle de votre part, sinon que vous avez
reçu sa lettre et que vous n’avez rien dit.

Ce discours parut la surprendre. Elle demanda :

0719 – Plaisez-vous à Hélène ?

– Oui- sans doute, répondis-je avec hésitation.

– Vous lui direz que je voudrais bien répondre à sa lettr
e, mais que je n’ai rien pour écrire : pas même un livre d
ont je puisse arracher un feuillet.

– Pas de livres ! Comment pouvez-vous vivre ici sans livr
es ? s’il n’y a pas d’indiscrétion à faire cette question.
Bien que j’aie une vaste bibliothèque, je me sens souvent
triste à la Grange ; enlevez-moi mes livres, je serais ré
duit au désespoir.

– Je lisais constamment, quand j’en avais. Mais Mr Heathc
liff ne lit jamais ; aussi s’est-il mis en tête de détruir
e mes livres. Je n’en ai pas vu un depuis des semaines. Un
e fois seulement j’ai fouillé dans le fonds de théologie d
e Joseph, à sa grande irritation ; et une fois, Hareton, j
e suis tombée sur une réserve cachée dans votre chambre- q
0720uelques volumes latins et grecs, puis des contes et de
s poésies : tous de vieux amis, ceux-ci. Je les avais appo
rtés de la Grange, et vous les avez ramassés, comme la pie
ramasse des cuillers d’argent pour le simple plaisir de v
oler ! Ils ne vous servent à rien. Ou bien vous les avez c
achés avec la mauvaise pensée que, n’en pouvant jouir vous
-même, personne n’en devait jouir. Peut-être est-ce votre
envie qui a conseillé à Mr Heathcliff de me priver de mes
trésors ? Mais la plupart d’entre eux sont gravés dans mon
cerveau et imprimés dans mon coeur, et de ceux-là vous ne
pouvez pas me priver.

Earnshaw était devenu cramoisi pendant que sa cousine rév
élait ainsi ses accaparements littéraires ; il balbutia un
démenti indigné pour repousser ces accusations.

– Mr Hareton est désireux d’accroître la somme de ses con
naissances, dis-je en venant à son secours. Ce n’est pas d
e l’envie, mais de l’émulation que lui inspire votre savoi
r. Il sera très instruit dans quelques années.
0721
– Et en attendant il veut que je devienne une buse, répon
dit Catherine. Oui, je l’entends qui essaie d’épeler et de
lire tout seul, et il fait de jolies bévues ! Je voudrais
vous voir recommencer la lecture de Chevy chase5 comme vo
us faisiez hier ; c’était extrêmement drôle. Je vous ai en
tendu ; comme je vous ai entendu feuilleter le dictionnair
e pour y chercher les mots difficiles, puis jurer parce qu
e vous ne pouviez pas lire les explications.

Le jeune homme trouvait évidemment un peu dur d’être rail
lé à cause de son ignorance, et d’être encore raillé parce
qu’il essayait d’y remédier. J’avais une impression analo
gue ; et, me rappelant l’anecdote de Mrs Dean sur la premi
ère tentative qu’il avait faite pour dissiper un peu les t
énèbres où il avait été élevé, j’observai :

– Mais, Mrs Heathcliff, nous avons tous débuté, et nous a
vons tous trébuché et chancelé sur le seuil. Si nos maître
s nous avaient méprisés au lieu de nous aider, nous trébuc
0722herions et nous chancellerions encore.

– Oh ! je ne désire pas entraver ses progrès. Cependant i
l n’a aucun droit de s’approprier ce qui est à moi et de l
e rendre ridicule par ses grossières erreurs et ses fautes
de prononciation. Ces livres, en prose ou en vers, me son
t sacrés par d’autres souvenirs ; il me déplaît profondéme
nt qu’ils soient avilis et profanés dans sa bouche. Enfin,
entre toutes les autres il a choisi, comme par pure malic
e, mes oeuvres favorites, celles que j’aime le mieux à rel
ire.

Pendant une minute, la poitrine de Hareton se souleva en
silence. Il était agité par le pénible sentiment de son hu
miliation et par la colère, qu’il n’était pas facile pour
lui de dompter. Je me levai et, dans l’intention courtoise
de soulager son embarras, je me mis sur le pas de la port
e, à regarder la vue. Il se leva aussi et sortit de la piè
ce ; mais il reparut bientôt, tenant dans ses mains une de
mi-douzaine de volumes qu’il jeta sur les genoux de Cather
0723ine en s’écriant :

– Prenez-les ! Je ne veux plus jamais en entendre parler,
ni les lire, ni y penser !

– Je n’en veux plus, maintenant, répondit-elle. Ils s’ass
ocieraient à vous dans mon esprit, et je les détesterais.

Elle en ouvrit un qui, manifestement, avait été souvent f
euilleté, et lut un passage sur le ton traînant d’un début
ant ; puis elle se mit à rire et rejeta le livre. « Ecoute
z encore », continua-t-elle d’un air provocant ; et elle c
ommença de la même manière un vers d’une vieille ballade.

Mais l’amour-propre de Hareton n’en pouvait supporter dav
antage. J’entendis, et sans le désapprouver entièrement, q
u’il infligeait à l’insolence de Catherine une correction
manuelle. La petite coquine avait fait tout ce qu’elle ava
0724it pu pour blesser les sentiments délicats, quoique in
cultes, de son cousin, et un argument physique était le se
ul moyen qu’il eût de balancer son compte et de rendre son
dû à l’agresseur. Ensuite il ramassa les livres et les je
ta au feu. Je lus sur son visage ce qu’il lui en coûtait d
e faire ce sacrifice à sa mauvaise humeur. Pendant qu’ils
se consumaient, j’imaginais qu’il songeait au plaisir qu’i
ls lui avaient déjà procuré, au triomphe et au plaisir cro
issant qu’il en attendait ; et je croyais deviner aussi l’
aiguillon de ses études secrètes. Il s’était contenté du l
abeur journalier, des rudes satisfactions de la vie animal
e, jusqu’au moment où Catherine avait traversé son chemin.
De la honte d’être méprisé par elle, de l’espoir d’en êtr
e approuvé, étaient nées alors des aspirations plus hautes
. Mais, au lieu de le préserver du dédain et de lui attire
r la louange, ses efforts pour s’élever avaient produit un
résultat exactement contraire.

– Oui, c’est tout le bien qu’une brute comme vous en peut
tirer ! cria Catherine, suçant sa lèvre meurtrie, et suiv
0725ant avec des yeux indignés les progrès du feu.

– Je vous conseille de vous taire, maintenant, répondit-i
l d’un ton furieux.

Son agitation l’empêcha d’en dire plus long. Il s’avança
vivement vers l’entrée ; je m’effaçai pour le laisser pass
er. Mais, avant qu’il eût franchi le seuil, Mr Heathcliff,
qui remontait la chaussée, le croisa et, lui posant la ma
in sur l’épaule, demanda :

– Eh bien ! qu’y a-t-il, mon garçon ?

– Rien, rien.

Et il se sauva pour aller ruminer son chagrin et sa colèr
e dans la solitude.

Heathcliff le suivit du regard et soupira.

0726 – Il serait étrange de me contrecarrer moi-même, murm
ura-t-il sans s’apercevoir que j’étais derrière lui. Mais
quand je cherche dans son visage les traits de son père, c
‘est elle que j’y trouve chaque jour un peu plus ! Comment
diable lui ressemble-t-il tant ? C’est à peine si je peux
supporter sa vue !

Il baissa les yeux et entra d’un air pensif. Il y avait s
ur sa figure une expression d’inquiétude et d’anxiété que
je n’y avais encore jamais remarquée ; et il paraissait am
aigri. Sa belle-fille, en l’apercevant par la fenêtre, s’é
chappa immédiatement dans la cuisine, de sorte que je rest
ai seul.

– Je suis heureux de vous voir de nouveau dehors, Mr Lock
wood, dit-il en réponse à mon salut ; pour des motifs égoï
stes, en partie : je ne crois pas que je pourrais facileme
nt vous remplacer, dans ce désert. Je me suis demandé plus
d’une fois ce qui vous avait amené ici.

0727 – Un simple caprice, je le crains, monsieur ; et c’es
t peut-être un simple caprice qui m’en chasse. Je pars pou
r Londres la semaine prochaine ; et je dois vous avertir q
ue je n’ai pas l’intention de garder Thrushcross Grange au
delà des douze mois pour lesquels je l’ai louée. Je ne pe
nse pas revenir jamais vivre ici.

– Oh ! vraiment ; vous êtes fatigué d’être exilé du monde
, sans doute ? Mais si vous venez plaider une exonération
de prix pour une location dont vous ne voulez pas profiter
, votre déplacement aura été inutile : je ne renonce jamai
s à exiger de qui que ce soit ce qui m’est dû.

– Je ne suis venu plaider rien de semblable, m’écriai-je
fort irrité. Si vous le désirez, je vais régler avec vous
sur-le-champ.

Et je tirai mon portefeuille de ma poche.

– Non, non, répliqua-t-il froidement. Vous laisserez asse
0728z de gages derrière vous pour couvrir vos dettes si vo
us manquiez à revenir ; je ne suis pas si pressé. Asseyez-
vous et restez à dîner avec nous ; un hôte dont on est ass
uré de ne plus recevoir la visite trouve généralement bon
accueil. Catherine, apportez le couvert. Où êtes-vous ?

Catherine reparut, portant un plateau chargé de couteaux
et de fourchettes.

– Vous pouvez prendre votre repas avec Joseph, lui dit He
athcliff à part, et rester dans la cuisine jusqu’à ce qu’i
l soit parti.

Elle exécuta ces instructions très ponctuellement ; peut-
être n’éprouvait-elle pas l’envie de les transgresser. Viv
ant au milieu de rustres et de misanthropes, elle est prob
ablement incapable d’apprécier des êtres d’une classe supé
rieure quand elle en rencontre.

Entre Mr Heathcliff, renfrogné et taciturne, d’un côté, e
0729t Hareton, absolument muet, de l’autre, je fis un repa
s assez peu réjouissant et pris congé de bonne heure. J’au
rais voulu partir par le derrière de la maison, pour jeter
un dernier regard sur Catherine et pour ennuyer le vieux
Joseph ; mais Hareton reçut l’ordre de m’amener mon cheval
, et mon hôte lui-même m’escorta jusqu’à la porte, de sort
e que je ne pus satisfaire mon désir.

– Oh ! la vie sinistre qu’on mène dans cette maison, me d
isais-je en descendant par la route. Quel joli roman, plus
vivant qu’un conte de fées, c’eût été pour Mrs Linton Hea
thcliff, si elle et moi avions formé un attachement, comme
le souhaitait sa bonne gouvernante, et si nous avions émi
gré ensemble dans l’atmosphère agitée de la capitale ?

CHAPITRE XXXII

1802. – En ce mois de septembre, j’ai été invité à dévast
er dans le nord les landes d’un ami et, en me rendant chez
lui, je me suis trouvé sans m’y attendre à une quinzaine
0730de milles de Gimmerton. Le palefrenier d’une auberge a
u bord de la route tenait un seau devant mes chevaux pour
les abreuver quand vint à passer une charrette d’avoines t
rès vertes, fraîchement coupées. Il remarqua :

– Ça vient de Gimmerton, pour sûr ! Y sont toujours en re
tard de trois semaines su’l’s autres pour la moisson.

– Gimmerton ? répétai-je- mon séjour dans cette localité
n’était déjà plus qu’un souvenir vague comme un rêve. Ah !
oui, je sais. A quelle distance est-ce d’ici ?

– P’t êt’ben quatorze milles, par la montagne et une mauv
aise route, répondit l’homme.

Je me sentis soudain poussé à revoir Thrushcross Grange.
Il était à peine midi, et je pensai qu’autant valait passe
r la nuit sous mon propre toit que dans une auberge. Outre
cela, je pouvais facilement prendre un jour pour régler m
es affaires avec mon propriétaire et m’épargner ainsi la p
0731eine de revenir dans le pays. Après m’être reposé un m
oment, je dis à mon domestique de s’informer du chemin qui
conduisait au village. Avec beaucoup de fatigue pour nos
montures, nous arrivâmes à franchir la distance en trois h
eures.

Je laissai mon domestique dans le village et descendis se
ul la vallée. L’église grise paraissait plus grise et le c
imetière solitaire plus solitaire. Je distinguai un troupe
au de moutons de la lande qui broutait l’herbe courte sur
les tombes. Le temps était doux, chaud- trop chaud pour le
voyageur ; mais la chaleur ne m’empêcha pas de jouir du d
élicieux paysage qui s’étendait au-dessus et au-dessous de
moi. Si nous eussions été plus près d’août, je suis sûr q
ue j’aurais été tenté de passer un mois dans ces solitudes
. En hiver, rien de plus lugubre, en été rien de plus divi
n que ces vallons resserrés entre les collines et que ces
tertres aux escarpements hardis, couverts de bruyères.

J’atteignis la Grange avant le coucher du soleil. Je frap
0732pai, mais à en juger par une mince fumée bleue qui mon
tait en spirales de la cheminée de la cuisine, les habitan
ts s’étaient retirés dans les locaux situés derrière la ma
ison, et ils ne m’entendirent pas. J’entrai dans la cour.
Sous le porche, une petite fille de neuf ou dix ans était
assise et tricotait ; une vieille femme, appuyée contre le
s marches cavalières, fumait sa pipe d’un air songeur.

– Mrs Dean est-elle là ? lui demandai-je.

– Mrs Dean ? Non. E’ n’habite point ici ; elle est là-hau
t, à Hurle-Vent.

– Est-ce donc vous qui gardez la maison ?

– Oui, j’gardions la maison.

– Eh bien ! je suis Mr Lockwood, le maître. Y a-t-il une
chambre où je puisse loger ? Je voudrais passer la nuit.

0733 – El’maître ! s’écria-t-elle tout étonnée. Eh ben ! q
ui c’est qui s’serait douté qu’vous alliez venir ? Vous au
riez dû envoyer un mot. Y a pas un coin qui soye sèche ni
convenable dans toute la maison ! Y en a pas un !

Elle ôta sa pipe de sa bouche et entra avec précipitation
; la petite fille la suivit, et j’en fis autant. M’aperce
vant vite que ses dires étaient exacts et, de plus, que mo
n apparition inopportune lui avait presque bouleversé la c
ervelle, je lui dis de se calmer. J’allais faire un tour ;
pendant ce temps-là, elle n’avait qu’à tâcher de me prépa
rer un coin dans un salon, pour y souper, et une chambre à
coucher pour y dormir. Inutile de balayer et d’épousseter
: je ne demandais qu’un bon feu et des draps secs. Elle p
arut disposée à faire de son mieux, bien qu’elle grattât l
a grille du foyer avec la balayette au lieu du tisonnier,
et qu’elle fît un emploi aussi peu judicieux d’autres uste
nsiles de ménage. Mais je me retirai, me fiant à son zèle
pour trouver, quand je rentrerais, un endroit où me repose
r. Les Hauts de Hurle-Vent étaient le but de l’excursion q
0734ue je projetais. Une arrière-pensée me ramena sur mes
pas quand j’eus traversé la cour.

– Tout va bien à Hurle-Vent ? demandai-je à la femme.

– Oui, pour c’que j’en savions, répondit-elle, et elle di
sparut avec un poêlon plein de tisons ardents.

J’aurais voulu lui demander pourquoi Mrs Dean avait aband
onné la Grange, mais il ne fallait pas songer à la retarde
r dans une pareille crise ; je fis donc demi-tour et sorti
s, m’en allant sans me presser. Derrière moi resplendissai
t le soleil à son déclin, devant moi se levait la lune dan
s sa douce gloire. Peu à peu l’éclat du premier s’affaibli
t, celui de l’autre grandit, tandis que je quittais le par
c et que je montais le chemin qui bifurque vers la demeure
de Mr Heathcliff. Avant que je fusse arrivé en vue des Ha
uts, il ne restait d’autre jour qu’une lueur ambrée diffus
e à l’ouest ; mais je voyais chaque caillou du chemin et c
haque brin d’herbe grâce à ce clair de lune splendide. Je
0735n’eus ni à escalader la barrière, ni à frapper- elle c
éda sous ma main. Voilà un progrès, pensai-je. Et mes nari
nes en perçurent un autre : un parfum de giroflées et de r
avenelles se dégageait d’entre les rustiques arbres fruiti
ers.

Portes et fenêtres étaient ouvertes ; pourtant, comme c’e
st l’habitude dans les districts charbonniers, un beau feu
rouge illuminait la cheminée. La jouissance que l’oeil en
éprouve rend supportable la chaleur superflue. La salle d
e Hurle-Vent est d’ailleurs si grande que ses occupants on
t toujours largement la place de se mettre à l’abri de l’a
rdeur du foyer ; aussi ceux qui s’y trouvaient pour le mom
ent s’étaient-ils établis non loin d’une des fenêtres. Je
pus, avant d’entrer, les voir et les entendre parler et, e
n conséquence, je regardai et j’écoutai, mû par un sentime
nt de curiosité et d’envie mélangées, qui s’accrut à mesur
e que je m’attardais davantage.

– Con-traire ! disait une voix douce comme une clochette
0736d’argent. C’est la troisième fois que je vous le répèt
e, âne que vous êtes ! Je ne vous le dirai plus. Tâchez de
vous en souvenir, ou je vous tire les cheveux !

– Eh bien ! contraire, alors, répondit une autre voix au
timbre grave mais un peu voilé. Et maintenant, embrassez-m
oi, pour m’être si bien souvenu.

– Non, relisez d’abord correctement, sans une seule faute
.

L’interlocuteur masculin commença de lire. C’était un jeu
ne homme convenablement habillé et assis à une table, un l
ivre devant lui. Son beau visage brillait de plaisir et se
s yeux avaient peine à ne pas se détacher de la page pour
se porter sur une petite main blanche appuyée sur son épau
le, qui le rappelait à l’ordre d’une bonne tape sur la jou
e chaque fois qu’il donnait de pareils signes d’inattentio
n. La personne à qui appartenait cette main se tenait derr
ière lui. Ses boucles légères et soyeuses se mêlaient par
0737moments aux mèches noires de l’élève, quand elle se pe
nchait pour surveiller le travail de celui-ci ; et sa figu
re- il était heureux qu’il ne pût pas voir sa figure, car
autrement il n’aurait jamais été attentif à sa leçon. Moi,
je pouvais la voir ; et je me mordais la lèvre de dépit e
n pensant que j’avais laissé passer la chance de faire que
lque chose de plus que de contempler sa beauté captivante.

La leçon s’acheva, non sans autres bévues ; mais l’élève
réclama une récompense, et reçut au moins cinq baisers, qu
‘il rendit d’ailleurs généreusement. Puis ils vinrent à la
porte et, à leur conversation, je jugeai qu’ils allaient
sortir et faire une promenade dans la lande. Je supposai q
ue je serais condamné dans le coeur de Hareton Earnshaw, s
inon par sa bouche, au plus profond abîme des régions infe
rnales, si je laissais voir en ce moment ma malencontreuse
personne ; avec la conscience de ma bassesse et de mon en
vie, je me glissai par derrière pour chercher refuge dans
la cuisine. De ce côté non plus je ne rencontrai pas d’obs
0738tacles. A la porte était assise ma vieille amie Nelly
Dean, qui cousait en fredonnant une chanson, souvent inter
rompue de l’intérieur par des paroles bourrues, sarcastiqu
es et intolérantes, dont les accents n’avaient rien de mus
ical.

– J’aimerions deux fois mieux avoir leurs jurons dans l’s
oreilles du matin au soir, et n’point vous entendre, en t
out cas, dit celui qui était dans la cuisine, en réponse à
un propos de Nelly qui n’était pas parvenu jusqu’à moi. C
‘est eune pure honte, qu’je n’puissions ouvrir el Livre sa
cré sans qu’vous en offriez les gloires à Satan et à toute
l’indigne perversité qu’y a jamais eu su’la terre ! Oh !
vous êtes eune vraie prop’à rien ; et elle en est eune aut
re ; et l’pauvre gars y va être perdu entre vous deux. Pau
vre gars ! ajouta-t-il en gémissant ; il est ensorcelé, j’
en étions sûr et certain ! – Seigneur, jugez-les, car y a
point d’loi ni point d’justice en ce monde !

– Non ! sans quoi nous serions assises sur des fagots en
0739flammes, je suppose, répliqua la chanteuse. Mais taise
z-vous, vieillard, et lisez votre Bible comme un chrétien,
sans vous occuper de moi. C’est Le mariage de la Fée Anne
que je chante- un joli air- il donne envie de danser.

Mrs Dean allait recommencer, quand je m’avançai ; elle me
reconnut aussitôt et sauta debout en s’écriant :

– Dieu vous bénisse, Mr Lockwood ! Comment avez-vous eu l
‘idée de revenir ainsi ? Tout est fermé à Thrushcross Gran
ge. Vous auriez dû nous avertir !

– Je me suis arrangé pour m’y installer pendant le peu de
temps que j’y resterai ; je repars demain. Mais comment s
e fait-il que vous soyez transplantée ici, Mrs Dean ? Raco
ntez-moi cela.

– Zillah a quitté la maison et Mr Heathcliff m’a fait ven
ir ici peu après votre départ pour Londres ; je devais y r
ester jusqu’à votre retour. Mais entrez donc, je vous en p
0740rie. -tes-vous venu à pied de Gimmerton ce soir ?

– De la Grange. Pendant qu’on y prépare ma chambre, je dé
sirerais régler mes comptes avec votre maître, car je ne p
ense pas en retrouver facilement l’occasion.

– Quels comptes, monsieur ? dit Nelly en m’introduisant d
ans la salle. Il n’est pas là pour le moment et il ne rent
rera pas de sitôt.

– C’est au sujet du loyer.

– Oh ! alors, c’est avec Mrs Heathcliff que vous vous arr
angerez, ou plutôt avec moi. Elle n’a pas encore appris à
gérer ses affaires, et je la remplace : il n’y a personne
d’autre.

Je parus surpris.

– Ah ! vous n’avez pas entendu parler de la mort de Heath
0741cliff, je vois.

– Heathcliff mort ! m’écriai-je, étonné. Combien y a-t-il
de temps ?

– Il y a trois mois. Mais asseyez-vous et donnez-moi votr
e chapeau ; je vais vous mettre au courant. Attendez, vous
n’avez encore rien mangé, n’est-ce pas ?

– Je n’ai besoin de rien ; j’ai commandé mon souper à la
maison. Asseyez-vous aussi. Je n’aurais jamais songé qu’il
fût mort ! Je serais curieux de savoir comment c’est arri
vé. Vous dites que vous ne comptez pas les voir rentrer d’
ici quelque temps- vous voulez parler des jeunes gens ?

– Oui, je suis obligée de les gronder tous les soirs à ca
use de leurs promenades trop prolongées ; mais ils ne font
guère attention à mes remontrances- Au moins, prenez un p
eu de notre vieille ale ; cela vous fera du bien ; vous av
ez l’air fatigué.
0742
Elle se hâta d’en aller chercher avant que je pusse refus
er, et j’entendis Joseph demander « si ce n’était pas un s
candale criant qu’elle eût des amoureux à son âge. Et puis
, les régaler aux dépens du maître ! Il avait honte d’assi
ster tranquillement à un pareil spectacle ».

Elle ne s’arrêta pas pour riposter, mais revint au bout d
‘une minute avec une pinte d’argent débordant de mousse, d
ont je louai le contenu avec la conviction qui convenait.
Puis elle me conta la suite de l’histoire de Heathcliff. I
l avait eu une fin « bizarre », selon son expression.

Je fus mandée à Hurle-Vent environ quinze jours après que
vous nous avez eu quittés, dit-elle ; j’obéis avec joie à
cause de Catherine. Ma première entrevue avec elle me pei
na et m’affecta beaucoup, tant elle avait changé depuis no
tre séparation. Mr Heathcliff ne m’expliqua pas les raison
s qui lui avaient fait modifier son opinion, sur ma venue
0743ici ; il me dit simplement qu’il avait besoin de moi e
t que la présence de Catherine le fatiguait : je devais m’
installer dans le petit salon, où elle se tiendrait avec m
oi. C’était bien assez qu’il fût obligé de la voir une ou
deux fois par jour. Cet arrangement parut plaire à Catheri
ne. Peu à peu, je parvins à me procurer un grand nombre de
livres et d’autres objets qui lui avaient servi de distra
ction à la Grange ; et je me flattai que nous pourrions en
somme mener une vie assez tolérable. L’illusion ne dura p
as longtemps. Catherine, contente au début, devint vite ir
ritable et inquiète. D’abord, il lui était interdit de sor
tir du jardin, et elle était très contrariée d’être ainsi
confinée dans cette étroite enceinte à l’approche du print
emps. Puis les soins du ménage m’obligeaient de la quitter
souvent et elle se plaignait de son isolement ; elle aima
it mieux se quereller avec Joseph dans la cuisine que de r
ester en paix dans sa solitude. Je ne faisais pas attentio
n à leurs escarmouches ; mais Hareton était souvent obligé
, lui aussi, de chercher un refuge dans la cuisine, quand
le maître voulait avoir la salle pour soi seul. Bien qu’au
0744 début elle quittât la pièce quand il y entrait, ou qu
‘elle vînt tranquillement prendre part à mes occupations e
n évitant de paraître le remarquer ou de lui adresser la p
arole, et bien qu’il fût toujours aussi morose et taciturn
e que possible, au bout de quelque temps elle changea d’at
titude. Elle ne pouvait plus le laisser en paix ; elle lui
parlait ; elle faisait des commentaires sur sa stupidité
et sa paresse ; elle se montrait surprise qu’il pût suppor
ter la vie qu’il menait- qu’il pût passer des soirées enti
ères assis à regarder le feu et à somnoler.

– On dirait d’un chien, n’est-ce pas, Hélène ? observa-t-
elle un jour ; ou d’un cheval de charrette. Il fait son tr
avail, expédie sa pitance, et dort perpétuellement ! Que s
on esprit doit être vide et lugubre ! Rêvez-vous jamais, H
areton ? Et alors, de quoi rêvez-vous ? Mais vous n’êtes p
as capable de me parler !

Là-dessus, elle le regarda ; mais lui n’ouvrit pas la bou
che et ne leva pas les yeux.
0745
– Peut-être est-il en train de rêver, continua-t-elle. Il
vient de contracter son épaule comme fait Junon. Demandez
-lui, Hélène.

– Mr Hareton va prier le maître de vous envoyer là-haut,
si vous ne vous conduisez pas mieux, dis-je.

Il avait contracté non seulement l’épaule, mais le poing
comme s’il se sentait tenté d’en user.

– Je sais pourquoi Hareton ne parle jamais quand je suis
dans la cuisine, s’écria-t-elle une autre fois. Il a peur
que je ne me moque de lui. Qu’en pensez-vous, Hélène ? Il
avait commencé un jour d’apprendre à lire tout seul ; puis
, parce que j’ai ri, il a brûlé ses livres et abandonné so
n étude. N’a-t-il pas été bien stupide ?

– N’avez-vous pas été bien méchante ? Répondez à cette qu
estion.
0746
– Peut-être ; mais je ne croyais pas qu’il aurait été si
sot. Hareton, si je vous donnais un livre, le prendriez-vo
us maintenant ? Je vais essayer.

Elle lui mit dans la main celui qu’elle lisait en ce mome
nt. Il le lança au loin et grommela que, si elle ne cessai
t pas, il lui tordrait le cou.

– Bon, je le mets là, dans le tiroir de la table ; et je
vais me coucher.

Puis elle me dit à l’oreille d’observer s’il y touchait,
et s’en alla. Mais il ne s’en approcha même pas ; ce que j
e lui annonçai le lendemain matin, à son grand désappointe
ment. Je vis qu’elle était peinée de sa maussaderie et de
son indolence persistantes ; sa conscience lui reprochait
de l’avoir arrêté dans ses tentatives pour s’améliorer soi
-même : et c’est bien ce qu’elle avait fait en réalité. Ma
is son ingéniosité se mit à l’oeuvre pour réparer le mal.
0747Pendant que je repassais, ou que j’étais occupée à que
lque autre besogne sédentaire que je n’aurais pu faire con
venablement dans le petit salon, elle apportait quelque jo
li livre et me le lisait tout haut. Quand Hareton était là
, elle s’arrêtait en général à un passage intéressant et l
aissait le volume ouvert ; elle répéta plusieurs fois cett
e manoeuvre. Mais il était têtu comme une mule et refusait
de mordre à l’hameçon. Si le temps était pluvieux, il se
mettait à fumer avec Joseph ; ils restaient assis, comme d
eux automates, de chaque côté du feu, le plus vieux heureu
sement trop sourd pour comprendre les vilaines sottises de
Catherine, comme il aurait dit, le plus jeune faisant de
son mieux pour avoir l’air d’y être indifférent. Par les b
elles soirées, Hareton partait pour ses expéditions cynégé
tiques. Catherine bâillait, soupirait et m’importunait pou
r que je lui parlasse ; puis dès que je commençais, elle s
e sauvait dans la cour ou dans le jardin. Comme dernière r
essource, elle pleurait et disait qu’elle était lasse de l
‘existence : sa vie était inutile.

0748 Mr Heathcliff, qui devenait de plus en plus insociabl
e, avait à peu près banni Earnshaw de la pièce où il se te
nait. Au début de mars, à la suite d’un accident, le jeune
homme fut confiné dans la cuisine pendant quelques jours.
Son fusil avait éclaté alors qu’il était seul sur les hau
teurs ; un éclat lui avait entaillé le bras, et il avait p
erdu beaucoup de sang avant d’avoir pu regagner la maison.
Il se vit donc, bien malgré lui, condamné au coin du feu
et au repos jusqu’à sa guérison. Sa présence dans la cuisi
ne parut plaire à Catherine et, en tout cas, lui fit détes
ter plus que jamais sa chambre du haut ; elle m’obligeait
à lui trouver de l’ouvrage en bas, pour pouvoir m’y accomp
agner.

Le lundi de Pâques, Joseph alla à la foire de Gimmerton a
vec des bestiaux. L’après-midi, j’étais occupée à repasser
du linge dans la cuisine. Earnshaw, morose comme à l’ordi
naire, était assis au coin de la cheminée, et ma petite ma
îtresse tuait le temps en faisant des dessins sur les vitr
es de la fenêtre ; elle variait cette distraction en chant
0749onnant de temps à autre. Elle laissait échapper des ex
clamations et de rapides regards d’ennui et d’impatience d
ans la direction de son cousin, qui fumait imperturbableme
nt, les yeux fixés, sur la grille. Comme je lui faisais ob
server qu’elle me cachait le jour, elle se dirigea vers le
foyer. Je ne prêtais que peu d’attention à ses mouvements
, quand tout à coup je l’entendis qui disait :

– J’ai découvert, Hareton, que je désire- que je suis heu
reuse- que je voudrais que vous fussiez mon cousin, mainte
nant, si vous n’étiez pas devenu si désagréable et si bour
ru avec moi.

Hareton ne répondit pas.

– Hareton ! Hareton ! Hareton ! entendez-vous ?

– Allez-vous-en ! grogna-t-il avec une implacable brutali
té.

0750 – Laissez-moi prendre cette pipe, dit-elle. Elle avan
ça prudemment la main et la lui retira de la bouche.

Avant qu’il eût pu essayer de la rattraper, la pipe était
en morceaux et dans le feu. Il lança un juron et en prit
une autre.

– Attendez, reprit-elle, il faut que vous m’écoutiez d’ab
ord, et je ne peux pas parler au milieu de ces nuages qui
voltigent dans ma figure.

– Allez au diable ! s’écria-t-il d’un ton féroce, et lais
sez-moi la paix !

– Non, je n’irai pas. Je ne sais comment m’y prendre pour
vous faire parler ; vous êtes déterminé à ne pas comprend
re. Quand je vous appelle imbécile, c’est sans conséquence
; cela ne veut pas dire que je vous méprise. Allons, il n
e faut pas que vous m’ignoriez, Hareton : vous êtes mon co
usin et vous devez me reconnaître pour votre cousine.
0751
– Je ne veux rien avoir à faire avec vous et votre sale o
rgueil, et vos farces de démon ! J’irai en enfer, corps et
âme, plutôt que de regarder encore de votre côté. Allons,
écartez-vous de la grille à l’instant !

Catherine fronça le sourcil et se retira vers la fenêtre
en se mordant les lèvres ; elle essaya, en fredonnant un a
ir fantasque, de cacher l’envie de pleurer qui la gagnait.

– Vous devriez vivre en bons termes, avec votre cousine,
Mr Hareton, interrompis-je, puisqu’elle se repent de ses i
mpertinences. Ce serait excellent pour vous ; sa compagnie
ferait de vous un autre homme.

– Sa compagnie ! Quand elle me déteste et ne me juge pas
digne de nettoyer ses souliers ! Non, quand je devrais y p
erdre un royaume, je ne voudrais pas me déshonorer en reco
mmençant à quêter ses bonnes grâces !
0752
– Ce n’est pas moi qui vous déteste, c’est vous qui me dé
testez ! dit en pleurant Catherine qui ne cherchait plus à
cacher son émotion. Vous me haïssez autant que Mr Heathcl
iff me hait et même plus.

– Vous êtes une damnée menteuse ! Pourquoi, alors, l’ai-j
e mis en colère en prenant cent fois votre parti ? Et cela
, quand vous vous moquiez de moi, que vous me méprisiez, e
t- Continuez à m’ennuyer, et je vais là-bas dire que vous
m’avez rendu le séjour de la cuisine intenable.

– Je ne savais pas que vous aviez pris mon parti, répondi
t-elle en séchant ses larmes ; j’étais méchante et cruelle
pour tout le monde. Mais maintenant je vous remercie et j
e vous demande de me pardonner : que puis-je faire de plus
?

Elle revint près du foyer et lui tendit franchement la ma
in. Le visage de Hareton s’assombrit et se couvrit d’un nu
0753age chargé d’orage ; il tenait les poings résolument f
ermés et le regard fixé sur le sol. Catherine dut deviner
d’instinct que c’était une obstination perverse et non de
l’animosité, qui lui dictait cette attitude farouche ; car
, après être restée un instant indécise, elle se pencha et
lui mit un léger baiser sur la joue. La petite coquine cr
oyait que je ne l’avais pas vue ; elle recula et reprit sa
place près de la fenêtre avec un air de sainte nitouche.
Je secouai la tête en signe de reproche. Elle rougit et me
dit à l’oreille :

– Mais qu’aurais-je dû faire, Hélène ? Il ne voulait pas
me donner la main, il ne voulait pas me regarder : il faut
bien que j’arrive à lui montrer que j’ai de l’affection p
our lui- que je veux que nous soyons amis.

Ce baiser convainquit-il Hareton ? c’est ce que je ne sau
rais dire. Il eut grand soin, pendant quelques minutes, de
ne pas laisser voir son visage, et quand il releva la têt
e, il était fort embarrassé de savoir de quel côté tourner
0754 les yeux.

Catherine s’occupa à envelopper proprement dans du papier
blanc un beau livre, et, l’ayant attaché avec un bout de
ruban, elle y mit comme adresse : « Mr Hareton Earnshaw »,
puis me pria d’être son ambassadrice pour porter ce prése
nt au destinataire.

– Et dites-lui que, s’il consent à le prendre, je viendra
i lui apprendre à le lire correctement ; que, s’il le refu
se, je vais monter et que je ne le taquinerai plus jamais.

Je portai le paquet et répétai le message, surveillée ave
c inquiétude par ma maîtresse. Hareton ne voulut pas desse
rrer les doigts, de sorte que je dus poser le livre sur se
s genoux ; mais il ne le repoussa pas non plus. Je retourn
ai à mon ouvrage. Catherine conserva la tête et les mains
appuyées sur la table jusqu’à ce qu’elle entendît le léger
bruissement du papier qui enveloppait le volume ; alors e
0755lle s’approcha en catimini et s’assit tranquillement à
côté de son cousin. Il tremblait et sa figure brillait :
toute sa rudesse et sa dureté hargneuse avaient disparu. I
l n’eut pas tout d’abord le courage de proférer une syllab
e en réponse à son regard interrogateur et à la demande qu
‘elle murmura :

– Dites que vous me pardonnez, Hareton, dites-le. Vous po
uvez me rendre si heureuse par ce simple petit mot !

Il marmotta quelque chose que je ne pus entendre.

– Et vous serez mon ami ? ajouta Catherine.

– Non, vous auriez honte de moi tous les jours de votre e
xistence : d’autant plus de honte que vous me connaîtriez
mieux ; et ce serait insupportable pour moi.

– Alors, vous ne voulez pas être mon ami ? dit-elle avec
un sourire doux comme le miel et en se glissant tout près
0756de lui.

Je n’entendis plus de conversation distincte mais, en me
retournant, j’aperçus, penchés sur la page du livre accept
é, deux visages si radieux que je ne doutai pas que le tra
ité n’eût été ratifié des deux parts ; et les ennemis fure
nt, dès lors, fidèles alliés.

L’ouvrage qu’ils examinaient était plein de très belles i
llustrations dont le charme, joint à celui de leur positio
n, les tint immobiles jusqu’au retour de Joseph. Le pauvre
homme fut complètement abasourdi à la vue de Catherine as
sise sur le même banc que Hareton Earnshaw, la main appuyé
e sur son épaule, et stupéfait de la manière dont son favo
ri supportait ce voisinage ; il en fut tellement affecté q
ue de toute la soirée il ne fit pas une seule observation
à ce sujet. Son émotion ne se révéla que par les profonds
soupirs qu’il poussa quand il posa solennellement sa grand
e Bible sur la table et la couvrit de malpropres billets d
e banque tirés de son portefeuille, produit de ses transac
0757tions de la journée. Il finit par appeler Hareton, qui
se leva.

– Porte ces billets au maître, mon gars, dit-il, et reste
là-bas. J’montions dans ma chambre. C’t endroit-ci n’est
point décent ni convenable pour nous ; y faudra déménager
et en chercher un autre.

– Allons Catherine, déclarai-je, il faut « déménager », n
ous aussi. J’ai fini mon repassage ; êtes-vous disposée à
monter ?

– Il n’est pas huit heures ! répondit-elle en se levant à
contre-coeur. Hareton, je laisse le livre sur la cheminée
, et j’en apporterai d’autres demain.

– Les livres qu’vous laisserez, j’les porterons dans la s
alle, dit Joseph, et vous serez ben chanceuse si vous les
retrouvez ; ainsi, faites c’qu’y vous plaira.

0758 Cathy menaça de faire payer la bibliothèque de Joseph
pour la sienne. Puis, passant devant Hareton avec un sour
ire, elle monta l’escalier en chantant : le coeur plus lég
er, j’ose le dire, qu’elle ne l’avait encore jamais eu sou
s ce toit, sauf peut-être durant ses premières visites à L
inton.

L’intimité ainsi commencée se développa rapidement, malgr
é les interruptions momentanées qu’elle subit. Un simple d
ésir ne pouvait suffire à civiliser Earnshaw, et ma jeune
dame n’était ni un philosophe, ni un parangon de patience.
Mais comme leurs esprits étaient tournés vers le même obj
et – l’une aimant et désirant de pouvoir estimer, l’autre
aimant et désirant de pouvoir être estimé – ils arrivèrent
finalement à l’atteindre.

Vous voyez, Mr Lockwood, qu’il était assez aisé de gagner
le coeur de Mrs Heathcliff. Mais maintenant je me réjouis
que vous ne l’ayez point essayé. L’union de ces deux être
s sera le couronnement de mes voeux. Je n’envierai personn
0759e, le jour de leur mariage : il n’y aura pas en Anglet
erre une femme plus heureuse que moi !

CHAPITRE XXXIII

Le lendemain de ce lundi, comme Earnshaw n’était toujours
pas en état de vaquer à ses travaux habituels, et restait
par conséquent aux abords de la maison, je me rendis bien
tôt compte qu’il me serait impossible de retenir ma pupill
e sous ma coupe ainsi que je l’avais fait jusqu’alors. Ell
e descendit avant moi et sortit dans le jardin, où elle av
ait aperçu son cousin occupé à quelque menue besogne. Quan
d j’allai les inviter à venir déjeuner, je constatai qu’el
le l’avait persuadé de débarrasser des groseilliers un gra
nd espace de terrain, et qu’ils étaient tous deux très abs
orbés par des projets d’importation de plantes de la Grang
e.

Je fus épouvantée de la dévastation qui avait été accompl
ie en une petite demi-heure. Les groseilliers noirs étaien
0760t pour Joseph comme la prunelle de ses yeux, et elle a
vait précisément fixé son choix sur leur emplacement pour
une plate-bande de fleurs.

– Eh bien ! tout cela va être montré au maître, m’écriai-
je, à la minute même où ce sera découvert. Et quelle excus
e aurez-vous à donner pour avoir pris de telles libertés a
vec le jardin ? Cela nous vaudra une belle scène, vous ver
rez ! Mr Hareton, je suis surprise que vous n’ayez pas été
mieux avisé que d’avoir entrepris tout ce bel ouvrage sur
sa simple demande.

– J’avais oublié que les cassis étaient à Joseph, répondi
t Earnshaw assez penaud ; mais je lui dirai que c’est moi
qui ai tout fait.

Nous prenions toujours nos repas avec Mr Heathcliff. Je r
emplissais les fonctions de maîtresse de maison pour prépa
rer le thé et pour découper. J’étais donc indispensable à
table. Catherine était en général à côté de moi ; mais, ce
0761 jour-là, elle m’avait fui pour se rapprocher de Haret
on. Je vis bientôt qu’elle ne mettrait pas plus de discrét
ion dans son amitié qu’elle n’en avait mis dans son hostil
ité.

– Allons, faites attention à ne pas trop parler à votre c
ousin et à ne pas trop vous occuper de lui : telles furent
les instructions que je lui soufflai à l’oreille quand no
us entrâmes dans la pièce. Cela contrarierait certainement
Mr Heathcliff, et il serait furieux contre vous deux.

– Je n’en ai pas l’intention, répondit-elle.

Une minute après, elle était à côté de lui et piquait des
primevères dans son assiette de porridge.

Il n’osait pas lui adresser la parole en cet endroit ; à
peine osait-il lever les yeux. Cependant, elle continuait
de le taquiner, et deux fois il fut sur le point de ne pou
voir retenir son rire. Je fronçai les sourcils, et elle je
0762ta un regard sur le maître ; mais l’esprit de celui-ci
était absorbé par d’autres sujets que la tenue de ses con
vives, comme on en pouvait juger à son attitude. Catherine
devint un instant sérieuse et le considéra avec une profo
nde gravité. Ensuite elle se tourna et recommença ses foli
es. Hareton finit par laisser échapper un rire étouffé. Mr
Heathcliff tressaillit : ses yeux nous dévisagèrent rapid
ement. Catherine soutint son examen avec l’air habituel de
nervosité et pourtant de défi qu’il détestait.

– Il est heureux que vous soyez hors de mon atteinte, s’é
cria-t-il. Quel démon vous possède pour que vous me répond
iez toujours par ce regard infernal ? Baissez les yeux ! e
t ne recommencez pas à me faire souvenir de votre existenc
e. Je croyais vous avoir guérie du rire.

– C’était moi, murmura Hareton.

– Que dis-tu ? demanda le maître.

0763 Hareton mit le nez dans son assiette et ne répéta pas
son aveu. Mr Heathcliff le regarda un instant, puis repri
t silencieusement son déjeuner et sa rêverie interrompue.
Nous avions presque fini, et les deux jeunes gens s’éloign
èrent prudemment l’un de l’autre, de sorte que je ne prévo
yais pas de nouveau trouble pour cette fois-là, quand Jose
ph parut à la porte. Sa lèvre tremblante et ses yeux furib
onds révélaient qu’il avait découvert l’outrage commis sur
ses précieux arbustes. Il devait avoir aperçu Cathy et so
n cousin sur le lieu du délit avant d’aller constater les
dégâts, car, pendant que ses mâchoires s’agitaient comme c
elle d’un boeuf qui rumine, ce qui rendait son langage dif
ficile à comprendre, il commença :

– J’voulions avoir mes gages et m’en aller ! J’aurions vo
ulu mourir là où qu’j’avions servi durant sessante ans ; j
‘comptions transporter mes livres et toutes mes p’tites br
icoles dans mon galetas, et j’leux y aurions laissé la cui
sine pour eux tout seuls, pour qu’y m’baillent la paix. C’
était dur ed’quitter mon coin du feu, mais j’croyons qu’j’
0764aurions pu faire çà ! Mais v’là-t-y pas que m’prend mo
n jardin, et ça, su’ma conscience, maître, j’pouvions poin
t l’tolérer ! Vous pouvez vous plier au joug si ça vous ch
ante- moi, j’y sommes point habitué, et un vieillard n’s’h
abitue point à d’nouveaux fardeaux. J’aimerions mieux gagn
er mon pain à casser des cailloux su’la route !

– Allons, allons, idiot ! interrompit Heathcliff, finisso
ns-en ! De quoi vous plaignez-vous ? Je ne veux pas me mêl
er des disputes entre vous et Nelly. Elle peut vous jeter
dans le trou à charbon, pour ce que je m’en soucie.

– C’est point Nelly ! Je n’m’en irions point à cause de N
elly- si môvaise prop’à rien qu’é soye. Dieu merci ! é n’s
erait capable d’voler l’âme de personne. E’n’a jamais été
si belle, que personne prenne garde à ses oeillades. C’est
c’te peste d’fille dépravée qu’a ensorcelé not’gars, avec
ses yeux affrontés et ses manières éhontées- au point que
– Non ! ça m’fend l’coeur ! Il a oublié tout c’que j’avion
s fait pour lui, et fait d’lui, et vl’à-t-y pas qu’il est
0765allé arracher toute eune rangée des plus biaux cassis
du jardin !

Là-dessus il s’abandonna à ses lamentations, accablé par
le sentiment des cruelles offenses qu’on lui avait faites,
de l’ingratitude d’Earnshaw et du danger que ce dernier c
ourait.

– Le drôle est-il ivre ? demanda Mr Heathcliff. Hareton,
est-ce à toi qu’il en a ?

– J’ai enlevé deux ou trois groseilliers, répondit le jeu
ne homme, mais je vais les remettre.

– Et pourquoi les as-tu enlevés ?

Catherine intervint à propos.

– Nous voulions planter quelques fleurs à leur place, s’é
cria-t-elle. Je suis la seule qui mérite un blâme, car c’e
0766st moi qui ai désiré qu’il le fît.

– Et qui diable vous a permis de toucher à une brindille
ici ? demanda son beau-père, très surpris. Et qui t’a comm
andé de lui obéir ? ajouta-t-il en se tournant vers Hareto
n.

Ce dernier restait muet. Sa cousine répliqua :

– Vous ne devriez pas me chicaner pour quelques mètres de
terrain que je veux consacrer à l’ornementation, quand vo
us m’avez pris toutes mes terres !

– Vos terres, insolente vaurienne ! Vous n’en avez jamais
eu.

– Et mon argent, reprit-elle en lui renvoyant son regard
furieux, et mordillant une croûte de pain, reste de son dé
jeuner.

0767 – Silence ! Finissez et allez-vous-en !

– Et les terres de Hareton, et son argent, poursuivit l’i
ndomptable créature. Hareton et moi sommes amis maintenant
; je l’éclairerai sur votre compte !

Le maître parut un moment décontenancé ; il pâlit et se l
eva, sans cesser de diriger sur elle un regard chargé d’un
e haine mortelle.

– Si vous me frappez, Hareton vous frappera, dit-elle ; v
ous ferez donc mieux de vous rasseoir.

– Si Hareton ne vous chasse pas de cette pièce mes coups
l’enverront en enfer, tonna Heathcliff. Damnée sorcière !
Auriez-vous l’audace de prétendre le révolter contre moi ?
Qu’elle disparaisse ! Entends-tu ? Jette-la dans la cuisi
ne ! Je la tuerai, Hélène Dean, si vous la laissez reparaî
tre devant moi !

0768 Hareton essaya de la persuader tout bas de partir.

– Mets-là dehors, cria Heathcliff avec sauvagerie. Vas-tu
rester à bavarder ?

Et il s’approcha pour exécuter lui-même son ordre.

– Il ne vous obéira plus, méchant, dit Catherine, et bien
tôt il vous détestera autant que je vous déteste.

– Chut ! Chut ! murmura le jeune homme d’un ton de reproc
he. Je ne veux pas vous entendre lui parler ainsi. Finisse
z.

– Mais vous ne le laisserez pas me battre ?

– Venez, alors, lui dit-il avec fermeté.

Il était trop tard : Heathcliff l’avait saisie.

0769 – Maintenant, va-t’en, toi, dit-il à Earnshaw. Maudit
e sorcière ! Cette fois-ci elle m’a provoqué à un moment o
ù je ne pouvais le supporter ; elle s’en repentira jusqu’à
la fin de ses jours.

Il tenait ses cheveux dans sa main. Hareton essaya de les
dégager, le suppliant de l’épargner pour cette fois. Les
yeux noirs de Heathcliff étincelaient ; il semblait prêt à
mettre Catherine en pièces, et j’allais me risquer à veni
r à son secours, quand tout à coup ses doigts se relâchère
nt ; il abandonna sa tête pour la prendre par le bras, et
la regarda fixement. Puis il lui mit la main sur les yeux,
resta un moment immobile comme s’il cherchait à retrouver
ses esprits et, se tournant de nouveau vers Catherine, di
t avec un calme affecté :

– Il faut que vous appreniez à éviter de me mettre en col
ère, ou je finirai vraiment par vous tuer, un jour ! Allez
avec Mrs Dean et restez avec elle ; gardez pour elle vos
insolences. Quant à Hareton Earnshaw, si je le vois vous é
0770couter, je l’enverrai chercher son pain là où il pourr
a le trouver. Votre amour fera de lui un proscrit et un me
ndiant. Nelly, emmenez-la ; et laissez-moi tous. Laissez-m
oi !

Je fis sortir ma jeune dame : elle était trop heureuse de
s’en être tirée à si bon compte pour résister. L’autre su
ivit, et Mr Heathcliff resta seul dans la salle jusqu’au d
îner. J’avais conseillé à Catherine de dîner en haut ; mai
s, dès qu’il s’aperçut que sa chaise restait vide, il m’en
voya la chercher. Il ne nous adressa pas la parole, mangea
fort peu, et sortit immédiatement après le repas en disan
t qu’il ne rentrerait pas avant le soir.

En son absence, les deux nouveaux amis s’installèrent dan
s la salle. J’entendis Hareton réprimander sérieusement sa
cousine qui offrait de lui révéler la conduite de Heathcl
iff envers Hindley Earnshaw. Il dit qu’il ne souffrirait p
as qu’on le dénigrât devant lui ; serait-il le diable, peu
lui importait, il le soutiendrait, et il aimait mieux qu’
0771elle l’insultât lui-même, comme elle avait accoutumé,
que de la voir s’en prendre à Mr Heathcliff. A ces déclara
tions Catherine devint de mauvaise humeur ; mais il trouva
moyen de la faire taire en lui demandant ce qu’elle dirai
t si lui, Hareton, parlait mal de son père à elle. Elle co
mprit alors qu’Earnshaw prenait vraiment à coeur la réputa
tion du maître, qu’il lui était attaché par des liens trop
forts pour que la raison pût les dénouer, des chaînes for
gées par l’habitude et qu’il serait cruel d’essayer de des
serrer. Elle fit preuve d’un bon coeur en évitant désormai
s les plaintes et les manifestations d’antipathie à l’égar
d de Heathcliff ; elle m’avoua ses regrets d’avoir tenté d
e semer la discorde entre lui et Hareton ; et vraiment je
ne crois pas que, depuis lors, elle ait jamais prononcé, e
n présence de ce dernier, une syllabe contre son oppresseu
r.

Dès que ce petit désaccord fut aplani, ils redevinrent am
is et consacrèrent la plus grande activité possible à leur
s occupations d’élève et de professeur. Je vins m’installe
0772r près d’eux quand j’eus fini mon ouvrage, et j’éprouv
ai à leur vue une satisfaction si douce que je ne me rendi
s pas compte de la fuite du temps. Vous comprenez, tous de
ux étaient en quelque sorte mes enfants. J’avais été longt
emps fière de l’une, et maintenant, j’en étais sûre, l’aut
re serait une source de semblable satisfaction. Sa nature
honnête ardente et intelligente, triomphait vite de l’igno
rance et de la dégradation dans lesquelles il avait été él
evé ; et les conseils sincères de Catherine aiguillonnaien
t son zèle. Son esprit, en s’éclairant, éclairait ses trai
ts, leur donnait de la vivacité et de la noblesse : je pou
vais à peine croire que ce fût là le même individu que j’a
vais vu le jour où j’avais découvert ma jeune maîtresse à
Hurle-Vent, après son expédition aux rochers. Tandis que j
e les admirais et qu’ils travaillaient, la nuit approchait
, et avec elle revint le maître, il arriva sur nous tout à
fait à l’improviste, en entrant par la porte du devant, e
t put à loisir nous contempler tous les trois, avant que n
ous eussions levé la tête et l’eussions aperçu. Bon, me di
s-je, jamais spectacle ne fut plus plaisant ni plus inoffe
0773nsif ; et ce serait une vraie honte de gronder ces jeu
nes gens. La lueur rouge du feu éclairait leurs deux jolie
s têtes et montrait leurs visages animés d’un ardent intér
êt d’enfants ; car, bien qu’il eût vingt-trois ans et elle
dix-huit, tous deux avaient tant de sensations à découvri
r, tant de nouveautés à apprendre, qu’aucun ne manifestait
ni n’éprouvait les sentiments de la maturité rassise et d
ésenchantée.

Ils levèrent les veux en même temps et aperçurent Mr Heat
hcliff. Peut-être n’avez-vous jamais observé que leurs yeu
x sont exactement semblables : ce sont ceux de Catherine E
arnshaw. La Catherine actuelle n’a pas d’autre ressemblanc
e avec elle, si ce n’est la largeur du front et une certai
ne courbure des narines qui lui donne l’air plutôt hautain
, qu’elle le veuille ou non. Chez Hareton, la ressemblance
est plus forte ; elle est remarquable en tous temps, et à
ce moment-là elle était particulièrement frappante, parce
que ses sens étaient en éveil et que ses facultés mentale
s avaient une activité inaccoutumée. Je suppose que cette
0774ressemblance désarma Mr Heathcliff : il s’avança vers
le foyer, en proie à une agitation manifeste, mais qui s’a
paisa rapidement quand il regarda le jeune homme, ou plutô
t, devrais-je dire, qui changea de caractère ; car elle su
bsistait. Il lui prit le livre des mains, jeta un coup d’o
eil sur la page où il était ouvert, puis le lui rendit san
s observations ; il fit simplement signe à Catherine de s’
en aller. Son compagnon ne fut pas long à la suivre, et j’
allais en faire autant, quand il me dit de rester assise.

– C’est une triste conclusion, n’est-ce pas ? observa-t-i
l après avoir médité un moment sur la scène dont il venait
d’être témoin, une absurde terminaison de mes violents ef
forts ! Je prends des leviers et des pioches pour démolir
les deux maisons, je m’exerce à devenir capable d’un trava
il d’Hercule, et quand tout est prêt, à pied d’oeuvre, je
m’aperçois que la volonté de soulever une seule ardoise de
chacun des toits s’est évanouie ! Mes vieux ennemis ne m’
ont pas battu. Le moment précis est venu de me venger sur
0775leurs représentants ; je pourrais le faire, et nul ne
pourrait m’en empêcher Mais à quoi bon ? Je n’ai cure de f
rapper : je suis hors d’état de prendre la peine de lever
la main ! On dirait que je n’ai travaillé pendant tout ce
temps que pour finir par un beau trait de magnanimité. Ce
n’est pas cela du tout : j’ai perdu la faculté de jouir de
leur destruction, et je suis trop paresseux pour détruire
sans motif.

Nelly, un étrange changement se prépare, dont l’ombre me
couvre en ce moment. Je prends si peu d’intérêt à la vie j
ournalière que c’est à peine si je pense à manger et à boi
re. Les deux êtres qui viennent de quitter cette chambre s
ont les seuls objets qui gardent pour moi une apparence ma
térielle distincte ; et cette apparence me cause une doule
ur qui va jusqu’à l’angoisse. D’elle, je ne veux pas parle
r et je désire de n’y pas penser. Mais je souhaiterais sér
ieusement qu’elle fût invisible ; sa présence ne fait qu’é
veiller en moi des sensations qui me rendent fou. Lui, il
me trouble d’une façon différente ; et pourtant, si je pou
0776vais le faire sans paraître insensé, je voudrais ne ja
mais le revoir. Vous penserez peut-être que j’ai une tenda
nce marquée à devenir insensé, ajouta-t-il en faisant un e
ffort pour sourire, si j’essaie de vous décrire les mille
formes d’anciens souvenirs et d’anciennes idées qu’il évoq
ue et qu’il personnifie en soi. Mais vous ne répéterez pas
ce que je vous dis, et mon esprit est si éternellement re
nfermé en lui-même qu’il est tentant, à la fin, de le mett
re à nu devant un autre.

Il y a cinq minutes, Hareton me semblait une incarnation
de ma jeunesse et non un être humain : mes sentiments pour
lui étaient tellement mélangés qu’il m’eût été impossible
de l’aborder d’une manière raisonnable. En premier lieu,
la ressemblance frappante avec Catherine le rattachait à e
lle d’une façon effrayante. Pourtant, ce fait, que vous po
urriez supposer exercer sur mon imagination l’influence la
plus forte, n’exerce en réalité que la plus faible : car
qu’est-ce qui, pour moi, ne se rattache pas à elle ? Qu’es
t-ce, qui ne me la rappelle pas ? je ne peux pas jeter les
0777 yeux sur ce dallage sans y voir ses traits dessinés !
Dans chaque nuage, dans chaque arbre, remplissant l’air l
a nuit, visible par lueurs passagères dans chaque objet le
jour, je suis entouré de son image. Les figures d’hommes
et de femmes les plus banales, mon propre visage, se jouen
t de moi en me présentant sa ressemblance. Le monde entier
est une terrible collection de témoignages qui me rappell
ent qu’elle a existé, et que je l’ai perdue ! Eh bien ! Ha
reton, tout à l’heure, était pour moi le fantôme de mon am
our immortel, de mes furieux efforts pour maintenir mon dr
oit, de ma dégradation, de mon orgueil, de mon bonheur, de
mon angoisse-

Mais c’est de la folie d’exprimer ces pensées devant vous
. Cependant, cela vous fera comprendre pourquoi, malgré ma
répugnance à rester toujours seul, sa société, loin de me
faire du bien, aggrave plutôt le perpétuel tourment que j
‘endure ; et c’est cela qui, en partie, contribue à me ren
dre indifférent à ses rapports avec sa cousine. Je ne peux
plus faire attention à eux.
0778
– Mais qu’entendez-vous par un changement, Mr Heathcliff
? demandai-je.

J’étais alarmée de son attitude, bien que, selon moi, il
n’eût jamais été en danger de perdre le sens ni de mourir.
Il était vraiment vigoureux et plein de santé ; quant à s
a raison, depuis son enfance il se complaisait à nourrir d
e sombres idées et à entretenir de bizarres imaginations.
Il pouvait avoir la monomanie de sa défunte idole ; mais s
ur tous les autres points son esprit était aussi sain que
le mien.

– Je ne le saurai pas avant qu’il se produise, répondit-i
l. Je n’en ai conscience qu’à demi pour le moment.

– Vous ne vous sentez pas malade, n’est-ce pas ?

– Non, Nelly, nullement.

0779 – Et vous n’avez pas peur de la mort ?

– Peur ? Non ! Je n’ai ni crainte, ni pressentiment, ni e
spoir de la mort. Pourquoi éprouverais-je ces sentiments ?
Avec ma robuste constitution et mon genre de vie sobre, m
es occupations sans danger, je devrais demeurer, et il fau
dra probablement que je demeure sur cette terre jusqu’à ce
qu’il me reste à peine un cheveu noir sur la tête. Et pou
rtant je ne peux pas continuer à vivre ainsi ! Je suis obl
igé de concentrer mon attention pour respirer, de forcer p
resque mon coeur à battre ! C’est comme si j’avais à faire
ployer un ressort raidi : c’est par contrainte que j’exéc
ute le moindre des actes qui ne sont pas déterminés par ma
pensée unique ; par contrainte que je prête attention à t
out ce qui, vivant ou mort, n’est pas associé à l’idée qui
m’obsède. Je n’ai qu’un désir, à quoi tendent tout mon êt
re et toutes mes facultés. Ils y ont tendu si longtemps et
avec tant de constance que je suis convaincu qu’il sera s
atisfait – et bientôt – parce qu’il a dévoré mon existence
: je suis englouti dans l’avant-goût de sa réalisation. M
0780a confession ne m’a pas soulagé ; mais elle pourra exp
liquer des phases de mon humeur, qui, autrement, seraient
inexplicables. – Dieu ! c’est une longue lutte, et je voud
rais qu’elle fût finie !

Il se mit à arpenter la chambre, en se murmurant à soi-mê
me de terribles choses, au point que j’inclinais à croire,
comme il disait que croyait Joseph, que sa conscience ava
it fait de son coeur un enfer terrestre. Je me demandais a
vec anxiété comment cela finirait. Quoiqu’il eût rarement
manifesté cet état d’esprit, même par la simple expression
de sa physionomie, c’était son état ordinaire, j’en étais
certaine. Il l’affirmait lui-même, mais personne n’eût pu
le deviner à son aspect général. Vous ne l’avez pas devin
é quand vous l’avez vu, Mr Lockwood ; et, à l’époque dont
je parle, il était exactement le même qu’alors : plus épri
s seulement de solitude perpétuelle, et peut-être encore p
lus laconique en société.

CHAPITRE XXXIV
0781
Pendant les quelques jours qui suivirent, Mr Heathcliff n
ous évita aux repas, sans jamais cependant consentir expli
citement à en exclure Hareton et Cathy. Il lui répugnait d
e céder à ses sentiments d’une manière si complète et il p
référait s’absenter. Manger un fois dans les vingt-quatre
heures paraissait suffire à sa subsistance.

Une nuit, après que tout le monde était allé se coucher,
je l’entendis descendre et sortir par la porte du devant.
Je ne l’entendis pas rentrer et, le matin je constatai qu’
il était toujours absent. Nous étions alors en avril ; le
temps était doux et chaud, l’herbe aussi verte que pouvaie
nt la rendre les averses et le soleil, et les deux pommier
s nains près du mur du sud étaient en pleine floraison. Ap
rès le déjeuner, Catherine insista pour que j’apportasse u
ne chaise et m’installasse avec mon ouvrage sous les sapin
s, à l’extrémité de la maison. Par ses cajoleries, elle dé
cida Hareton, tout à fait remis de son accident, à lui bêc
her et à lui arranger son petit jardin, que les plaintes d
0782e Joseph avaient fait transporter dans ce coin-là. Je
jouissais avec délice des effluves embaumés du printemps e
t de l’admirable ciel bleu, quand ma jeune dame, qui avait
couru près de la barrière chercher quelques pieds de prim
evères pour une bordure, revint les mains à moitié vides e
t nous annonça que Mr Heathcliff arrivait.

– Et il m’a parlé, ajouta-t-elle d’un air perplexe.

– Qu’a-t-il dit ? demanda Hareton.

– Il m’a dit de me sauver aussi vite que je pourrais. Mai
s il avait un air si différent de celui qu’il a d’ordinair
e que je me suis arrêtée un instant pour le regarder.

– Quel air ? demanda Hareton.

– Eh bien ! presque gai, presque rayonnant. Non, presque
rien du tout- très excité, étrange et heureux.

0783 – C’est donc que les excursions nocturnes l’amusent,
remarquai-je en affectant l’indifférence.

En réalité, j’étais aussi surprise qu’elle et désireuse d
e vérifier l’exactitude de ses dires ; car la vue du maîtr
e avec l’air heureux n’était pas un spectacle de tous les
jours. Je pris un prétexte pour rentrer. Heathcliff se ten
ait sur le pas de la porte ouverte. Il était pâle et tremb
lait ; néanmoins, certainement ses yeux avaient un éclat s
ingulier et joyeux, qui transformait toute sa physionomie.

– Voulez-vous déjeuner ? dis-je. Vous devez avoir faim ap
rès avoir couru toute la nuit !

J’aurais voulu découvrir où il avait été, mais je n’osais
pas le lui demander directement.

– Non, je n’ai pas faim, répondit-il en détournant la têt
e et avec un certain dédain, comme s’il se fût douté que j
0784e cherchais à deviner le motif de sa bonne humeur.

J’étais embarrassée ; je me demandais si ce n’était pas l
‘occasion de lui faire un peu de morale.

– Je ne crois pas qu’il soit bon de se promener dehors, o
bservai-je, au lieu d’être dans son lit ; ce n’est pas pru
dent, en tout cas, dans cette saison humide. Je parie que
vous attraperez un bon rhume, ou la fièvre : vous avez cer
tainement quelque chose.

– Rien que je ne puisse supporter ; et même avec le plus
grand plaisir, pourvu que vous me laissiez seul. Rentrez e
t ne m’ennuyez pas.

J’obéis. En passant, je remarquai que sa respiration étai
t aussi précipitée que celle d’un chat.

– Oui, me dis-je, il va être malade. Je me demande ce qu’
il a bien pu faire.
0785
A midi, il se mit à table pour dîner avec nous et accepta
de ma main une assiette pleine, comme s’il voulait faire
compensation à son jeûne antérieur.

– Je n’ai ni rhume, ni fièvre, Nelly, remarqua-t-il, en a
llusion à mes paroles de la matinée ; et je suis prêt à fa
ire honneur à la nourriture que vous m’offrez.

Il prit son couteau et sa fourchette, et il allait commen
cer de manger, quand tout à coup son appétit parut dispara
ître. Il reposa son couvert sur la table, regarda avec anx
iété vers la fenêtre, se leva et sortit. Nous le vîmes mar
cher de long en large dans le jardin pendant que nous fini
ssions notre repas, et Earnshaw dit qu’il allait lui deman
der pourquoi il ne dînait pas : il pensait que nous avions
fait quelque chose qui le contrariait.

– Eh bien ! vient-il ? cria Catherine quand son cousin re
ntra.
0786
– Non ; mais il n’est pas fâché ; il semblait même partic
ulièrement satisfait. Seulement je l’ai impatienté en lui
adressant deux fois la parole ; il a fini par me dire d’al
ler vous rejoindre. Il s’étonnait que je pusse rechercher
la compagnie de quelqu’un d’autre.

Je mis son assiette à chauffer sur le garde-feu. Au bout
d’une heure ou deux, il rentra, quand la pièce fut libre,
nullement calmé : le même air de joie – un air qui n’était
pas naturel – sous ses sourcils noirs ; le même teint exs
angue ; de temps en temps une sorte de sourire laissait ap
paraître ses dents ; il frissonnait, non pas comme on fris
sonne de froid ou de faiblesse, mais comme vibre une corde
très tendue- un fort tressaillement, plutôt qu’un tremble
ment.

Je vais lui demander ce qu’il a, me dis-je ; sinon, qui l
e lui demanderait ? Et je m’écriai :

0787 – Avez-vous appris quelque bonne nouvelle, Mr Heathcl
iff ? Vous avez l’air plus animé qu’à l’ordinaire.

– D’où me viendraient de bonnes nouvelles ? C’est la faim
qui m’anime ; et, vraisemblablement il ne faut pas que je
mange.

– Voilà votre dîner. Pourquoi ne voulez-vous pas le prend
re ?

– Je n’en ai pas besoin pour le moment, murmura-t-il vive
ment ; j’attendrai jusqu’au souper. Et puis, Nelly, une fo
is pour toutes, faites-moi le plaisir de dire à Hareton et
à l’autre de ne pas se montrer devant moi. Je désire n’êt
re troublé par personne ; je désire avoir cette pièce pour
moi seul.

– Y a-t-il quelque nouvelle raison pour motiver cet exil
? demandai-je Dites-moi pourquoi vous êtes si singulier, M
r Heathcliff. Où avez-vous été la nuit dernière ? Ce n’est
0788 pas par simple curiosité que je vous fais cette quest
ion, mais-

– C’est certainement par simple curiosité que vous me fai
tes cette question, interrompit-il en riant. Pourtant, j’y
répondrai. La nuit dernière, j’ai été sur le seuil de l’e
nfer. Aujourd’hui je suis en vue de mon ciel. J’ai les yeu
x fixés dessus : trois pieds à peine m’en séparent ! Et ma
intenant je vous conseille de vous en aller. Vous ne verre
z et n’entendrez rien qui puisse vous effrayer, si vous vo
us abstenez d’épier.

Après avoir balayé le foyer et essuyé la table, je me ret
irai, plus perplexe que jamais.

Il ne quitta plus la maison, cette après-midi-là, et pers
onne ne vint troubler sa solitude. A huit heures, toutefoi
s, je jugeai bon, quoiqu’il ne m’eût pas appelée, de lui a
pporter une chandelle et son souper. Il était appuyé sur l
e rebord d’une fenêtre ouverte, mais ce n’était pas dehors
0789 qu’il regardait : son visage était tourné vers l’inté
rieur obscur. Il n’y avait plus dans la cheminée que des c
endres ; la pièce était envahie par l’air humide et doux d
u soir ; le ciel était voilé, le calme si parfait qu’on po
uvait discerner non seulement le murmure du ruisseau au ba
s de Gimmerton, mais son clapotis et son bouillonnement pa
r-dessus les cailloux, ou entre les grosses pierres qu’il
ne peut recouvrir. Je poussai une exclamation de mécontent
ement à la vue de l’âtre sinistre et me mis à fermer les f
enêtres l’une après l’autre. En arrivant à celle qu’il occ
upait :

– Faut-il que je ferme celle-ci ? demandai-je pour attire
r son attention ; car il ne bougeait pas.

Comme je parlais, la lumière tomba sur sa figure. Oh ! Mr
Lockwood, je ne saurais vous dire le choc que je ressenti
s de cette vision passagère ! Ces profonds yeux noirs ! Ce
sourire, cette pâleur de spectre ! Je crus voir, non pas
Mr Heathcliff, mais un fantôme. Dans ma terreur, je laissa
0790i pencher la chandelle vers le mur et me trouvai dans
l’obscurité.

– Oui, fermez-la, répondit-il de sa voix habituelle. Allo
ns, voilà de la pure maladresse. Pourquoi teniez-vous la c
handelle horizontalement ? Faites vite, et apportez-en une
autre.

Je sortis en hâte, en proie à une terreur folle, et je di
s à Joseph :

– Le maître désire que vous lui apportiez une lumière et
que vous ranimiez le feu.

Car je n’osais pas retourner dans la salle pour le moment
.

Joseph ramassa quelques tisons dans la pelle et partit ;
mais il les rapporta presque aussitôt, ainsi que le platea
u sur lequel était le souper, en expliquant que Mr Heathcl
0791iff allait se coucher et qu’il n’avait besoin de rien
jusqu’au matin. Nous l’entendîmes en effet monter au même
instant. Il ne se dirigea pas vers sa chambre ordinaire, m
ais entra dans celle au lit à panneaux, dont la fenêtre, c
omme j’ai déjà eu occasion de le dire, est assez large pou
r qu’on puisse passer à travers. L’idée me vint qu’il médi
tait une autre expédition nocturne dont il préférait que n
ous n’eussions point de soupçon.

Est-ce une goule ou un vampire ? me demandai-je. J’avais
lu des histoires sur ces hideux démons incarnés. Puis je f
is réflexion que je l’avais soigné dans son enfance, que j
‘avais été témoin de son passage à l’adolescence, que je l
‘avais suivi pendant presque toute sa carrière, et que c’é
tait une absurdité de céder à ce sentiment d’horreur. « Ma
is d’où venait-il, ce petit être noir, recueilli par un br
ave homme pour sa ruine ? » murmura la superstition, au mo
ment que je perdais conscience de la réalité en m’assoupis
sant. Moitié rêvant, je m’efforçais de lui trouver une ori
gine vraisemblable ; reprenant les méditations auxquelles
0792je m’étais livrée éveillée, je repassais son existence
, sous tous ses aspects effrayants ; enfin je me figurais
sa mort et ses obsèques. Le seul souvenir qui m’en reste,
c’est que j’étais fort ennuyée parce que c’était à moi qu’
incombait la tâche de composer l’inscription pour son monu
ment, et que je consultais là-dessus le fossoyeur. Comme i
l n’avait pas de nom de famille, et que nous ne savions pa
s son âge, nous étions obligés de nous contenter du simple
mot : « Heathcliff ». Ce qui s’est vérifié : nous n’avons
pu faire autrement. Si vous entrez dans le cimetière, vou
s ne lirez sur sa pierre tombale que ce mot et la date de
sa mort.

A l’aube, je retrouvai mon bon sens. Je me levai et desce
ndis dans le jardin, dès qu’il commença de faire clair, po
ur voir s’il y avait des traces de pas sous sa fenêtre. Il
n’y en avait pas. « Il n’a pas bougé », pensai-je « et il
sera dans son état normal aujourd’hui. » Je préparai le d
éjeuner pour tout le monde, comme je faisais à l’ordinaire
, mais je dis à Hareton et à Catherine de ne pas attendre
0793que le maître descendît, car il resta couché tard. Ils
préférèrent déjeuner dehors sous les arbres, et j’install
ai une petite table pour eux.

Quand je rentrai dans la maison, je trouvai Mr Heathcliff
en bas. Il causait avec Joseph de choses concernant la fe
rme ; il donna des instructions claires et minutieuses sur
l’affaire en cause, mais il parlait vite, tournait contin
uellement la tête de côté, et avait toujours le même air e
xcité, avec plus d’exagération encore. Quand Joseph quitta
la salle, il s’assit à sa place habituelle et je plaçai d
evant lui un bol de café. Il l’avança, puis appuya les bra
s sur la table, regarda le mur en face de lui et en examin
a une partie de haut en bas et de bas en haut, avec des ye
ux brillants, sans cesse en mouvement, et avec un intérêt
si intense qu’il retenait parfois sa respiration pendant u
ne demi-minute.

– Allons ! m’écriai-je en poussant un morceau de pain con
tre sa main, mangez et buvez votre café pendant qu’il est
0794chaud : il y a près d’une heure qu’il attend sur le fe
u.

Il ne m’entendit pas, et pourtant il sourit. J’aurais mie
ux aimé le voir grincer des dents que le voir sourire ains
i.

– Mr Heathcliff ! maître ! criai-je, pour l’amour de Dieu
, n’ouvrez pas ces grands yeux comme si vous aperceviez un
e vision surnaturelle.

– Pour l’amour de Dieu, ne criez pas si fort, répliqua-t-
il. Regardez bien partout, et dites-moi si nous sommes seu
ls.

– Sans doute, nous sommes seuls.

Pourtant je lui obéis involontairement, comme si je n’en
étais pas bien sûre. D’un geste il déblaya la table devant
lui et se pencha pour regarder plus à l’aise.
0795
Je m’aperçus alors que ce n’était pas le mur qu’il regard
ait, car, en l’observant, je remarquai que ses yeux sembla
ient exactement dirigés vers une chose qui se serait trouv
ée à deux mètres de lui. Quelle que fût cette chose, elle
lui causait apparemment ensemble un plaisir et une douleur
extrêmes ; c’était du moins l’idée que suggérait l’expres
sion angoissée et cependant ravie de son visage. L’objet i
maginaire n’était pas fixe ; ses yeux le suivaient avec un
e activité infatigable et, même quand il me parlait, ne s’
en détachaient jamais. J’eus beau lui rappeler son jeûne p
rolongé : s’il faisait un mouvement pour se rendre à mes i
nstances, s’il étendait la main pour prendre un morceau de
pain, ses doigts se refermaient avant de l’atteindre et r
etombaient sur la table, oublieux de l’objet qu’ils voulai
ent saisir.

Je continuai, avec une patience exemplaire, à essayer de
détourner son attention de la vision qui l’absorbait. A la
fin il s’irrita et se leva en demandant pourquoi je ne le
0796 laissais pas choisir son moment pour prendre ses repa
s. Il ajouta que, la prochaine fois, je n’aurais pas besoi
n d’attendre ; je n’aurais qu’à mettre sur la table ce qu’
il fallait et à m’en aller. Après avoir prononcé ces parol
es, il sortit, descendit lentement le sentier du jardin et
disparut par la barrière.

Les heures s’écoulèrent dans l’anxiété ; un autre soir re
vint. Je ne me retirai pour reposer que tard et, quand je
m’y décidai, je ne pus dormir. Il rentra à minuit passé et
, au lieu de se mettre au lit, s’enferma dans la salle du
bas. J’écoutai, je m’agitai, puis finalement je m’habillai
et je descendis. Il était trop pénible de rester couchée,
la cervelle torturée de mille craintes absurdes.

Je distinguai le pas de Mr Heathcliff, arpentant sans arr
êt le dallage ; son silence était fréquemment interrompu p
ar une profonde inspiration qui ressemblait à un gémisseme
nt. Il murmurait aussi des mots sans suite : le seul que j
e pus saisir fut le nom de Catherine, joint à quelque term
0797e passionné d’amour ou de souffrance. Ces mots étaient
prononcés comme s’il se fût adressé à une personne vivant
e : d’une voix basse et fervente, venant du fond de l’âme.
Je n’eus pas le courage de pénétrer tout droit dans la sa
lle ; mais, comme je voulais le tirer de sa rêverie, je m’
attaquai au feu de la cuisine, le remuai, et me mis à grat
ter les escarbilles. Le bruit l’attira plus vite que je ne
m’y attendais. Il ouvrit aussitôt la porte et dit :

– Nelly, venez ici. Est-ce déjà le matin ? Venez avec vot
re lumière.

– Voilà quatre heures qui sonnent, répondis-je. Il vous f
aut une chandelle pour monter ; vous auriez pu en allumer
une à ce feu.

– Non, je n’ai pas l’intention de monter. Entrez, allumez
-moi du feu ici et faites tout ce qu’il y a à faire dans l
a pièce.

0798 – Il faut d’abord que je fasse rougir les charbons, a
vant que de pouvoir en apporter, répliquai-je en prenant u
ne chaise et le soufflet.
Pendant ce temps, il errait çà et là, dans un état voisin
de l’égarement ; ses profonds soupirs se succédaient si r
apidement qu’ils ne laissaient pas de place entre eux à la
respiration ordinaire.

– Quand le jour viendra, j’enverrai chercher Green, dit-i
l ; je voudrais éclaircir avec lui quelques questions juri
diques pendant que je suis en état d’accorder une pensée à
ces affaires et d’agir avec calme. Je n’ai pas encore fai
t mon testament, et je n’arrive pas à prendre une décision
sur la façon de disposer de mes biens. Je voudrais pouvoi
r les supprimer de la surface de la terre.

– Il ne faut pas parler ainsi, Mr Heathcliff, interrompis
-je. Attendez un peu pour votre testament ; vous aurez enc
ore le temps de vous repentir de vos nombreuses injustices
! Je n’aurais jamais pensé que vos nerfs pussent devenir
0799malades ; ils le sont pourtant pour le moment, et séri
eusement, et par votre faute seule. La façon dont vous ave
z passé ces trois derniers jours aurait abattu un Titan. P
renez quelque nourriture et quelque repos : vous n’avez qu
‘à vous regarder dans une glace pour voir que vous en avez
besoin. Vos joues sont creuses et vos yeux injectés de sa
ng ; vous êtes comme une personne qui meurt de faim, et qu
i perd la vue par manque de sommeil.

– Ce n’est pas ma faute si je ne puis ni manger ni me rep
oser. Je vous assure que ce n’est pas volontaire. Je le fe
rai dès que ce me sera possible. Mais vous pourriez aussi
bien inviter un homme qui se débat dans l’eau à se reposer
quand il est à longueur de bras de la rive ! Il faut que
je l’atteigne d’abord, et alors je me reposerai. Soit, ne
parlons plus de Mr Green. Quant à me repentir de mes injus
tices, je n’ai pas commis d’injustices et je ne me repens
de rien. Je suis trop heureux ; et cependant je ne suis pa
s encore assez heureux. La béatitude de mon âme tue mon co
rps, mais ne se satisfait pas elle-même.
0800
– Heureux, maître ? Etrange bonheur ! Si vous vouliez m’é
couter sans vous fâcher, je pourrais vous donner un consei
l qui vous rendrait plus heureux.

– Quel est-il ? Donnez-le.

– Vous n’ignorez pas, Mr Heathcliff, que depuis l’âge de
treize ans vous avez mené une vie égoïste et peu chrétienn
e ; il est probable que, durant toute cette période, vous
n’avez pour ainsi dire jamais tenu une Bible entre vos mai
ns. Vous devez avoir oublié ce qu’il y a dans ce livre, et
vous n’avez peut-être pas le temps de l’y rechercher. Que
l inconvénient y aurait-il à envoyer quérir quelqu’un – un
ministre d’une secte quelconque, peu importe laquelle – p
our vous l’expliquer, vous montrer combien vous vous êtes
écarté de ses préceptes et combien vous seriez indigne de
son ciel, si un changement ne se produit pas en vous avant
votre mort ?

0801 – Je ne suis pas fâché et vous suis plutôt obligé, Ne
lly, car vous me faites penser à la manière dont je désire
être enterré. Je veux être porté au cimetière le soir. Ha
reton et vous pourrez, si vous voulez, m’accompagner : fai
tes tout particulièrement attention que le fossoyeur suive
mes instructions au sujet des deux cercueils ! Il n’est b
esoin d’aucun ministre ni d’aucune parole prononcée sur ma
tombe. Je vous dis que j’ai presque atteint mon ciel : ce
lui des autres est pour moi sans valeur et sans attrait.

– Et à supposer que vous persévériez dans votre jeûne obs
tiné, que vous en mouriez, et qu’on refuse de vous enterre
r sur le terrain de l’église ? dis-je, choquée de son indi
fférence irréligieuse. Cela vous plairait-il ?

– On ne fera pas cela. En pareil cas, toutefois, il faudr
ait que vous me fissiez transporter secrètement. Si vous y
manquiez, vous éprouveriez pratiquement que les morts ne
sont pas anéantis.

0802 Dès qu’il entendit remuer les autres habitants de la
maison, il se retira dans sa tanière et je respirai plus l
ibrement. Mais l’après-midi, pendant que Joseph et Hareton
étaient à leur ouvrage, il reparut dans la cuisine et, d’
un air égaré, me pria de venir lui tenir compagnie dans la
salle : il avait besoin de quelqu’un avec lui. Je déclina
i l’invitation, en lui disant franchement que ses propos e
t ses manières étranges m’effrayaient et que je n’avais ni
le courage ni la volonté de rester seule avec lui.

– Je crois que vous me prenez pour un démon, dit il avec
son rire sinistre ; un être trop horrible pour vivre sous
un toit honnête.

Puis, se tournant vers Catherine, qui était là et qui s’é
tait dissimulée derrière moi à son approche, il ajouta, mo
itié raillant :

– Et vous, voulez-vous venir, ma poulette ? Je ne vous fe
rai pas de mal. Non ? Pour vous, je suis devenu pire que l
0803e diable. Voyons, il y en aura bien une qui ne reculer
a pas à l’idée de me tenir compagnie. Pardieu ! elle est i
mpitoyable. Oh ! damnation ! C’est plus que n’en peut supp
orter la nature humaine- même la mienne !

Il ne sollicita plus la société de personne. Au crépuscul
e, il regagna sa chambre. Pendant toute la nuit et une bon
ne partie de la matinée, nous l’entendîmes gémir et se par
ler à soi-même. Hareton aurait voulu entrer ; mais je lui
dis d’aller quérir Mr Kenneth, qui viendrait l’examiner. Q
uand Kenneth arriva, je demandai à l’introduire et j’essay
ai d’ouvrir la porte. Je la trouvai fermée à clef et Heath
cliff nous envoya au diable. Il allait mieux et voulait qu
‘on le laissât seul. Le docteur se retira.

La soirée qui suivit fut très humide : il plut à verse ju
squ’au point du jour. En faisant ma ronde matinale autour
de la maison, j’observai que la fenêtre du maître était gr
ande ouverte et que la pluie fouettait à l’intérieur. « Il
n’est pas possible qu’il soit dans son lit », pensai-je ;
0804 « il serait complètement trempé. Il faut qu’il soit l
evé ou sorti. Mais je ne vais plus faire de façons, je vai
s aller voir hardiment. »

Ayant réussi à entrer avec une autre clef, je courus aux
panneaux pour les ouvrir, car la chambre était vide ; je m
e hâtai de les écarter et je regardai à l’intérieur. Mr He
athcliff était là- étendu sur le dos. Ses yeux rencontrère
nt les miens- si perçants et si farouches que je tressaill
is ; puis il parut sourire. Je ne pouvais le croire mort.
Mais son visage et sa gorge étaient balayés par la pluie ;
les draps dégouttaient, et il était parfaitement immobile
. La fenêtre, qui battait, lui avait écorché une main qui
était appuyée sur le rebord, le sang ne coulait pas de la
plaie et, quand j’y portai les doigts, je n’en pus plus do
uter : il était mort et roide !

J’assujettis la fenêtre ; j’écartai de son front ses long
s cheveux noirs ; j’essayai de lui fermer les yeux pour ét
eindre, s’il était possible, avant que personne d’autre pû
0805t le voir, ce regard d’exultation effrayant, qui donna
it l’impression de la vie. Ses yeux refusèrent de se ferme
r : ils avaient l’air de ricaner à mes efforts ; ses lèvre
s béantes, ses dents aiguës et blanches ricanaient aussi !
Prise d’un nouvel accès de lâcheté, j’appelai Joseph. Jos
eph monta en traînant la jambe et fit du vacarme, mais ref
usa d’intervenir.

– Le diable a emporté son âme, cria-t-il, et y peut ben p
rendre sa carcasse par-d’sus l’marché, pour c’que j’m’en s
oucions ! Hé ! a-t-y l’air môvais, à ricaner ainsi à la mo
rt !

Et le vieux pécheur ricana par dérision. Je crus qu’il al
lait faire des gambades autour du lit. Mais tout à coup il
se calma, tomba à genoux, leva les mains et rendit grâces
au ciel de ce que le maître légitime et la vieille lignée
fussent réintégrés dans leurs droits.

Je me sentais étourdie par ce terrible événement ; ma mém
0806oire se reportait malgré moi vers les temps passés ave
c une sorte de tristesse oppressive. Mais le pauvre Hareto
n, celui qui avait été le plus maltraité, fut le seul qui
souffrit réellement beaucoup. Toute la nuit il resta assis
à côté du cadavre, versant des larmes avec un chagrin sin
cère. Il pressait sa main, embrassait la figure sarcastiqu
e et sauvage dont tout le monde se détournait ; il le pleu
rait avec cette douleur profonde qui jaillit naturellement
d’un coeur généreux, fût-il dur comme de l’acier trempé.

Mr Kenneth fut embarrassé pour se prononcer sur les troub
les qui avaient causé la mort du maître. Je tins caché le
fait qu’il n’avait rien avalé depuis quatre jours, de crai
nte d’amener des ennuis. Je suis d’ailleurs persuadée qu’i
l n’avait pas jeûné volontairement : c’était la conséquenc
e et non la cause de son étrange maladie.

Au scandale de tout le voisinage, nous l’enterrâmes comme
il l’avait désiré. Earnshaw, moi, le fossoyeur, et six ho
0807mmes pour porter le cercueil formèrent toute l’assista
nce. Les six hommes se retirèrent quand ils eurent déposé
le cercueil dans la fosse : nous restâmes pour le voir rec
ouvrir. Hareton, la figure baignée de larmes, arracha des
mottes vertes et les plaça lui-même sur la terre brune : m
aintenant la tombe est aussi unie et verdoyante que ses vo
isines- et j’espère que celui qui l’occupe dort aussi prof
ondément que ses voisins. Mais les gens du pays, si vous l
es interrogez, vous jureront sur la Bible qu’il se promène
. Il y en a qui prétendent l’avoir rencontré près de l’égl
ise, ou sur la lande, ou même dans cette maison. Contes à
dormir debout, direz-vous, et moi aussi. Pourtant le vieil
lard qui est là-bas, au coin du feu, dans la cuisine, affi
rme qu’il les a vus tous deux, regardant par la fenêtre de
la chambre, à chaque nuit pluvieuse depuis la mort de Hea
thcliff ; et une chose curieuse m’est arrivée il y a envir
on un mois, j’allais un soir à la Grange – il faisait somb
re, l’orage menaçait – et, juste au tournant des Hauts, je
rencontrai un petit pâtre qui poussait devant lui une bre
bis et deux agneaux. Il pleurait à chaudes larmes ; je sup
0808posai que les agneaux étaient rebelles et ne voulaient
pas se laisser conduire.

– Qu’y a-t-il, mon petit homme ? demandai-je.

– Heathcliff et une femme sont là-bas, sous la pointe du
rocher, répondit-il en sanglotant, et je n’ose pas passer
à côté d’eux.

Je ne vis rien. Mais ni lui ni son troupeau ne voulurent
avancer et je lui dis de prendre la route du bas. Il est p
robable que, pendant qu’il traversait la lande, il avait f
ait naître lui-même ces fantômes en pensant aux sottises q
u’il avait entendu répéter par ses parents et par ses cama
rades. Quoi qu’il en soit, maintenant encore je n’aime pas
à être dehors quand il fait nuit ; et je n’aime pas à res
ter seule dans cette triste maison. C’est une impression q
ue je ne peux pas surmonter ; je serai heureuse quand ils
partiront d’ici pour aller à la Grange.

0809 – Ils vont donc aller à la Grange ? dis-je.

– Oui, dès leur mariage, qui aura lien au jour de l’an.

– Et qui habitera ici, alors ?

– Joseph prendra soin de la maison et aura peut-être un g
arçon pour lui tenir compagnie Ils vivront dans la cuisine
et le reste sera fermé.

– A l’usage des fantômes qui voudront l’occuper, observai
-je.

– Non, Mr Lockwood, dit Nelly, en secouant la tête. Je cr
ois que les morts reposent en paix ; mais il n’est pas bie
n de parler d’eux avec légèreté.

A ce moment, la barrière du jardin tourna sur ses gonds :
les promeneurs revenaient.
0810
– Ils n’ont peur de rien, eux, grommelai-je en surveillan
t par la fenêtre leur arrivée. Ensemble, ils braveraient S
atan et ses légions.

Comme ils franchissaient le seuil et s’arrêtaient pour je
ter un dernier regard sur la lune – ou, plus exactement po
ur se regarder l’un l’autre à sa lueur – je me sentis une
fois de plus irrésistiblement poussé à les fuir. Je glissa
i un souvenir dans la main de Mrs Dean et, sans prendre ga
rde à ses remontrances sur ma brusquerie, je disparus par
la cuisine au moment où ils ouvraient la porte de la salle
. J’aurais ainsi confirmé Joseph dans sa croyance aux fred
aines de la brave femme, si par bonheur l’agréable tinteme
nt d’un souverain tombant à ses pieds ne lui eût fait reco
nnaître en moi un personnage respectable.

Mon retour à Thrushcross Grange fut allongé par un détour
que je fis dans la direction de l’église. Quand je fus so
us ses murs, je m’aperçus que son délabrement avait fait d
0811es progrès sensibles en sept mois. Plusieurs fenêtres
n’étaient plus que des trous noirs, béants, dépourvus de v
itrage ; ça et là des ardoises faisaient saillie sur la li
gne droite du toit, prêtes à être peu à peu emportées par
les bourrasques de l’automne qui approchait.

Je cherchai et découvris bientôt les trois pierres tombal
es sur la pente près de la lande : celle du milieu, grise
et à moitié ensevelie sous la bruyère ; celle d’Edgar Lint
on, ornée seulement de l’herbe et de la mousse qui croissa
ient à son pied ; celle de Heathcliff encore nue.

Je m’attardai autour de ces tombes, sous ce ciel si doux
; je regardais les papillons de nuit qui voltigeaient au m
ilieu de la bruyère et des campanules, j’écoutais la brise
légère qui agitait J’herbe, et je me demandais comment qu
elqu’un pouvait imaginer que ceux qui dormaient dans cette
terre tranquille eussent un sommeil troublé.

0812A propos de cette édition électronique
Texte libre de droits.

Corrections, édition, conversion informatique et publicati
on par le groupe :
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Adresse du site web du groupe :
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Juin 2006

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