0001
Hans Christian Andersen
CONTES MERVEILLEUX
Tome II

Table des matières

L-ombre 4
Le papillon 20
Papotages d-enfants 23
La pâquerette 26
La petite fille aux allumettes 32
La petite Poucette 37
La petite sirène 52
La plume et l-encrier 83
La princesse au petit pois 86
La princesse et le porcher 89
Quelque chose 97
La reine des neiges 105

0002Première Histoire Qui traite d-un miroir et de ses mor
ceaux
105
Deuxième histoire Un petit garçon et une petite fille 108

Troisième histoire Le jardin de la magicienne 115
Quatrième histoire Prince et princesse 124
Cinquième histoire La petite fille des brigands 133
Sixième histoire La femme lapone et la finnoise 140
Septième histoire Ce qui s-était passe au château de la re
ine des neiges et ce qui eut lieu par la suite
144
Une rose de la tombe d-Homère 150
Le rossignol et l-Empereur 152
Le sapin 166
Le schilling d-argent 177
I 177
II 178
Le soleil raconte 182
La Soupe à la brochette 185
I 185
II Ce que la première souricelle avait vu et appris dans s
0003es voyages 186
III Ce que raconta la seconde souricelle 191
IV Ce que dit la quatrième souris lorsqu-elle prit la paro
le avant la troisième 196
V La merveilleuse recette 198
Le stoïque soldat de plomb 201
La tirelire 207
La vieille maison 211
Le vieux réverbère 222
Le vilain petit canard 230
Les voisins 244
A propos de cette édition électronique 255

L-ombre

Un jour, un savant homme des pays froids arriva dans une
0004contrée du Sud ; il s-était réjoui d-avance de pouvoir
admirer à son aise les beautés de la nature que développe
dans ces régions un climat fortuné ; mais quelle déceptio
n l-attendait ! Il lui fallut rester toute la journée comm
e prisonnier à la maison, fenêtres fermées ; et encore éta
it-on bien accablé ; personne ne bougeait ; on aurait dit
que tout le monde dormait dans la maison, ou qu-elle était
déserte. Tout le jour, le soleil dardait ses flammes sur
la terrasse qui formait le toit ; l-air était lourd, on se
serait cru dans une fournaise : c-était insupportable.

Le savant homme des pays froids était jeune et robuste ;
mais sous ce soleil torride, son corps se desséchait et ma
igrissait à vue d–il ; son ombre même se rétrécit et rape
tissa, et elle ne reprenait de la vie et de la force que l
orsque le soleil avait disparu. C-était un plaisir alors d
e voir, dès qu-on apportait la lumière dans la chambre, ce
tte pauvre ombre se détirer, et s-étendre le long de la mu
raille.

0005 Le savant homme à ce moment se sentait aussi revivre
; il se promenait dans sa chambre pour ranimer ses jambes
engourdies et allait sur son balcon admirer le firmament é
toilé. Sur tous ces balcons, il voyait apparaître des gens
qui venaient respirer l-air frais. La rue aussi commençai
t à s-animer ; les bourgeois s-installaient devant leurs p
ortes ; des milliers de lumières scintillaient de toutes p
arts.

Il n-y avait qu-une maison où continuât à régner un compl
et silence ; c-était celle en face de la demeure du savant
étranger. Elle n-était pas inhabitée cependant ; sur le b
alcon verdissaient et fleurissaient de belles plantes ; il
fallait que quelqu-un les arrosât, le soleil sans cela le
s aurait aussitôt desséchées.

La soirée s-avançait ; voilà que la fenêtre du balcon s-e
ntrouvrit un peu ; la chambre resta sombre ; de l-intérieu
r arrivèrent de doux sons d-une musique que le savant étra
nger trouva délicieuse, ravissante. Il alla demander à son
0006 propriétaire quelles étaient les personnes qui demeur
aient en face ; le brave homme lui répondit qu-il n-en sav
ait rien.

Une nuit, le savant étranger s-éveilla ; il avait, le soi
r, laissé la fenêtre de son balcon ouverte ; il regarda de
ce côté et il crut apercevoir une lueur extraordinaire ra
yonner du balcon de la maison d-en face : les fleurs parai
ssaient briller comme de magnifiques flammes de couleur, e
t au milieu d-elles se tenait une jeune fille d-une beauté
merveilleuse ; elle semblait un être éthéré, tout de feu.

Un autre soir, le savant étranger reposait sur son balcon
; derrière lui, dans la chambre, brûlait une lumière, et,
chose naturelle, il en résultait que son Ombre apparaissa
it sur la muraille de la maison d-en face ; l-étranger rem
ua, l-Ombre bougea également et la voilà qui se trouve ent
re les fleurs du balcon d-en face.

0007 – Je crois, dit le savant étranger, que mon Ombre est
en ce moment le seul être vivant de cette mystérieuse mai
son. Tiens, la fenêtre du balcon est de nouveau entrouvert
e. Une idée ! Si mon Ombre avait assez d-esprit pour entre
r voir ce qui se passe à l-intérieur et venir me le redire
– Oui, continua-t-il, en s-adressant par plaisanterie à l
-Ombre, fais-moi donc le plaisir d-entrer là. Cela te va-t
-il ? Et en même temps, il fit un mouvement de tête que l-
Ombre répéta comme si elle disait : – oui. –

– Eh bien, c-est cela, reprit-il ; mais ne t-oublie pas e
t reviens me trouver. A ces mots, il se leva, rentra dans
la chambre et laissa retomber le rideau.

Alors, si quelqu-un s-était trouvé là, il aurait vu disti
nctement l-Ombre pénétrer lestement par la fenêtre d-en fa
ce et disparaître dans l-intérieur.

Le lendemain, comme il ne faisait plus si chaud, le savan
t étranger sortit. Le ciel était couvert de nuages ; mais
0008voilà qu-ils se dissipent, le soleil reparaît.

– Qu-est cela ? s-écrie l-étranger qui venait de se retou
rner pour considérer un monument. Mais c-est affreux ! Com
ment, je n-ai plus mon Ombre ! Elle m-a pris au mot ; elle
m-a quitté hier soir. Que vais-je devenir ?

Le soir, il se remit sur son balcon, la lumière derrière
lui ; il se dressa de tout son haut, se baissa jusque par
terre, fit mille contorsions ; puis il appela hum hum, et
pstt, pstt ; l-Ombre ne reparut pas.

Décidément, ce n-était pas gai. Mais dans les pays chauds
, la végétation est bien puissante ; tout y pousse et pros
père à merveille, et au bout de huit jours, l-étranger ape
rçut, à la lueur de sa lampe, un petit filet d-ombre derri
ère lui. -Quelle chance ! se dit-il. La racine était resté
e. –

La nouvelle ombre grandit assez vite ; au bout de trois s
0009emaines, l-étranger s-enhardit à se montrer de jour en
public, et lorsqu-il repartit pour le Nord, sa patrie, on
ne remarquait plus chez lui rien d-extraordinaire.

De retour dans son pays, le savant homme écrivit des livr
es sur les vérités qu-il avait découvertes et sur ce qu-il
avait vu dans ce monde méridional.

Un soir qu-il était dans sa chambre à méditer, il entend
frapper doucement à sa porte. -Entrez ! – dit-il. Personne
ne vint. Alors, il alla ouvrir lui-même la porte, et deva
nt lui se trouva un homme d-une extrême maigreur ; mais il
était habillé à la dernière mode : ce devait être un pers
onnage de distinction.

– A qui ai-je l-honneur de parler ? dit le savant.

– Oui, je le pensais bien, que vous ne me reconnaîtriez p
as, répondit l-autre. Je ne suis pas bien gros, j-ai cepen
dant maintenant un corps véritable. Vous continuez à ne po
0010int me remettre ? Mais, je suis votre ancienne Ombre.
Depuis que je vous ai quitté, acquis une belle fortune. C-
est ce qui me permettra de me racheter du servage où je me
trouve toujours vis-à-vis de vous.

– Non, permettez que je revienne de ma surprise, s-écria
le savant. Voyons, vous ne vous moquez pas de moi ?

– Du tout, répondit l-Ombre. Mon histoire n-est pas de ce
lles qui se passent tous les jours. Lorsque vous m-avez au
torisée à vous quitter, j-en ai profité comme vous le save
z. Cependant, au milieu de mon bonheur, j-ai éprouvé le dé
sir de vous revoir encore une fois avant votre mort, ainsi
que ce pays. Je sais que vous avez une nouvelle ombre. Ai
-je à lui payer quelque chose parce qu-elle remplit mon se
rvice, et à vous combien devrai-je si je veux me racheter
?

– Comment, c-est vraiment toi ? dit le savant. Jamais je
n-aurais eu l-idée qu-on pouvait retrouver son Ombre sous
0011la forme d-un être humain.

– Pardon si j-insiste, reprit l-Ombre. Quelle somme ai-je
à vous verser pour que vous renonciez à l-autorité que vo
us avez toujours sur moi ?

– Laisse donc ces sornettes, dit le savant. Comment peut-
il être question d-argent entre nous. Je t-affranchis et j
e te fais libre comme l-air. Je suis enchanté d-apprendre
que tu as si bien fait ton chemin dans ce monde. Seulement
je te prie d-une chose ; raconte-moi tes aventures depuis
le moment où tu t-es faufilée par la fenêtre du balcon da
ns la maison en face de celle que nous habitions.

– Je veux bien vous en faire le récit, dit l-Ombre ; mais
promettez-moi de n-en rien révéler, de ne pas apprendre a
ux gens que je n-ai été qu-un être impalpable. Il me peut
venir l-idée de me marier, et je ne tiens pas à ce qu-on m
e suppose sans consistance.

0012 – C-est entendu, dit le savant.

Avant de commencer, l-Ombre s-installa à son aise. Elle é
tait toute vêtue de noir, ses vêtements étaient du drap le
plus fin, ses bottes en vernis ; elle portait un chapeau
à claque, dont par un ressort on pouvait faire une simple
galette : on venait d-inventer ce genre de coiffure, qui n
-était encore d-usage que dans la plus haute société.

Elle s-assit et posa ses bottes vernies sur la tête de la
nouvelle ombre qui lui avait succédé et qui se tenait com
me un fidèle caniche aux pieds du savant ; celle-ci ne par
ut pas ressentir l-humiliation et ne bougea pas, voulant é
couter attentivement comment la première s-y était prise p
our se dégager de son esclavage.

– Vous ignorez encore, commença l-Ombre parvenue, qui dem
eurait dans la fameuse maison d-en face, qui vous intrigua
it là-bas dans les pays chauds. C-était ce qu-il y a de pl
us sublime au monde : la Poésie en personne. Je ne restai
0013que trois semaines auprès d-elle, et j-appris dans ces
quelques jours sur les secrets de l-univers et le cours d
u monde plus que si j-avais vécu autre part trois mille an
s. Et aujourd-hui je puis dire sans craindre d-être mis à
l-épreuve : je sais tout, j-ai tout vu.

– La Poésie ! s-écria le savant. Comment n-y ai-je pas pe
nsé ? Mais oui, dans les grandes villes, elle vit dans l-i
solement, toute solitaire ; bien peu s-intéressent à elle.
Je ne l-ai aperçue qu-un instant, et encore n-étais-je qu
-à moitié éveillé. Elle se tenait sur le balcon ; autour d
-elle une auréole brillait comme une de nos aurores boréal
es ; elle était au milieu d-un parterre de fleurs qu-on au
rait prises pour des flammes. Mais continue, continue : do
nc tu entras par la fenêtre du balcon, et alors –

– Je me trouvai dans une antichambre où régnait comme une
sorte de crépuscule ; la porte qui était ouverte donnait
sur une longue enfilade de superbes appartements qui commu
niquaient tous ensemble ; la lumière y était éblouissante,
0014 et m-aurait infailliblement tuée si je m-y étais aven
turée. Mais provenant de vous, j-avais suffisamment de vot
re sagesse pour rester à l-abri et tout observer de mon pe
tit coin. Dans le fond je vis la Poésie, assise sur son tr
ône.

– Et ensuite ? interrompit le savant. Ne me fais pas lang
uir.

– Je vous l-ai déjà dit, reprit l-Ombre, j-ai vu défiler
devant moi tout ce qui existe : le passé et une partie de
l-avenir. Mais, par parenthèse, je vous demanderai s-il n-
est pas convenable que vous cessiez de me tutoyer. J-en fa
is l-observation, non par orgueil, mais en raison de ma sc
ience maintenant si supérieure à la vôtre, et surtout à ca
use de ma situation de fortune, chose qui ici-bas règle pa
rtout les relations de société.

– Vous avez parfaitement raison, dit le savant. Excusez-m
oi de ne pas y avoir songé de moi-même. Mais continuez, je
0015 vous prie.

– Je ne puis, reprit l-Ombre, que vous répéter : j-ai tou
t vu et je sais tout.

– Mais enfin, dit le savant, ces magnifiques appartements
, comment étaient-ils ? Etait-ce comme un temple sacré ? o
u bien s-y serait-on cru sous le ciel étoilé ? ou bien enc
ore dans une forêt mystérieuse ? Ce sont là les lieux où n
ous aimons à supposer que demeure la Poésie.

– Maintenant que j-ai tout vu et que je connais tout, dit
l-Ombre, il m-est pénible d-entrer dans les menus détails
.

– Apprenez-moi au moins, dit le savant, si dans ces splen
dides salles vous avez aperçu les dieux des temps antiques
, les héros des âges passés ? Les sylphides, les gentilles
elfes n-y dansaient-elles pas des rondes ?

0016 – Vous ne voulez donc pas comprendre que je ne puis v
ous en dire plus. Si vous aviez été à ma place, dans ce sé
jour enchanté, vous seriez passé à l-état d-être supérieur
à l-homme ; moi qui n-étais qu-une ombre, j-ai avancé jus
qu-à la condition d-homme. Or le propre de l-humanité c-es
t de faire l-important, c-est de se prévaloir à l-excès de
ses avantages. Donc il est tout naturel qu-ayant tout vu,
je ne vous communique rien de ma science.

J-ai d-autant plus de raison de montrer quelque hauteur,
qu-étant dans l-antichambre du palais, j-ai saisi la resse
mblance de mon être intime avec la Poésie : tous deux nous
sommes des reflets.

– Lorsque, devenue homme, j-abandonnai la demeure de la P
oésie, vous aviez quitté la ville. Je me trouvai un matin,
dans les rues, richement habillée comme un prince. D-abor
d, l-étrangeté de ma nouvelle situation me fit un singulie
r effet ; et je me blottis tout le jour dans le coin d-une
ruelle écartée.
0017
– Le soir je parcourus les rues au clair de lune : je gri
mpai tout en haut des murailles, jusqu-au faite des toits
et je regardai dans les maisons, à travers les fenêtres de
s beaux salons et des humbles mansardes. Personne ne se dé
filait de moi, et je découvris toutes les vilaines choses
que disent et que font les hommes quand ils se croient à l
-abri de tout regard observateur. -Si j-avais mis dans une
gazette toutes les noirceurs, les indignités, les intrigu
es, que je découvrais, on n-aurait plus lu que ce journal
dans tout l-univers. Mais quels ennemis cela m-aurait proc
urés ! Je préférai profiter de ma clairvoyance, et je fis
par lettre particulière connaître aux gens que je savais l
eurs méfaits. Partout où je passais, on vivait dans des tr
anses terribles ; on me détestait comme la mort, mais en f
ace on me choyait, on me faisait fête, on m-accablait de m
agnifiques cadeaux et d-honneurs. Les académiciens me nomm
aient un des leurs, les tailleurs m-habillaient pour rien,
les fournisseurs me donnaient ce qu-ils avaient de mieux
pour m-obliger à taire leurs fraudes ; les financiers me b
0018ourraient d-or ; les femmes disaient qu-on ne pouvait
imaginer un plus bel homme que moi. Je me laissais faire,
c-est ainsi que je suis devenue le personnage que vous voy
ez.

– Maintenant je vous quitte pour aller à mes affaires. Au
revoir. Voici ma carte. Je demeure du côté du soleil ; qu
and il pleut, vous me trouverez toujours chez moi. Mais je
vous préviens que je pars demain pour faire mon tour du g
lobe.

L-Ombre s-en fut. Le savant resta absorbé dans ses réflex
ions sur cette étrange aventure. Des années se passèrent.
Un beau jour l-Ombre reparut.

– Comment allez-vous ? dit-elle.

– Pas trop bien, dit le savant. J-écris de mon mieux sur
le Vrai, le Beau et le Bien ; mais mes livres n-intéressen
t presque personne, et j-ai la faiblesse de m-en affecter.
0019 Vous me voyez tout désespéré.

– Ce n-est guère mon cas, dit l-Ombre. Voyez comme j-engr
aisse et comme j-ai bonne mine. C-est là le vrai but de la
vie ; vous ne savez pas prendre le monde tel qu-il est, e
t exploiter ses défauts. Cela vous ferait du bien de voyag
er un peu. Justement, je vais repartir pour un autre conti
nent : voulez-vous m-accompagner ? je vous défraierai de t
out ; nous aurons un train de grands seigneurs. Mais il y
a une condition. Vous savez, je n-ai pas d-ombre, moi : eh
bien, vous remplirez cet emploi auprès de moi.

– C-est trop fort ce que vous me proposez là, dit le sava
nt ; c-est presque de l-impudence. Comment, je vous ai aff
ranchie, sans rien vous demander, et vous voulez faire de
moi votre esclave ?

– C-est le cours de ce monde, répondit l-Ombre. Il y a de
s hauts et des bas : les maîtres deviennent des valets ; e
t quand les valets commandent, ils font les tyrans. Vous n
0020e voulez pas accepter ; à votre aise !

L-Ombre repartit de nouveau.

Le pauvre savant alla de mal en pis ; les peines et les c
hagrins vinrent le harceler. Moins que jamais on faisait a
ttention à ce qu-il écrivait sur le Vrai, le Beau et le Bi
en. Il finit par tomber malade.

– Mais comme vous maigrissez, lui dit-on, vous avez l-air
d-une ombre !

Ces mots involontairement cruels firent tressaillir l-inf
ortuné savant.

– Il vous faut aller aux eaux, lui dit l-Ombre qui revint
lui faire une visite. Il n-y a pas d-autre remède pour vo
tre santé. Vous avez dans le temps refusé l-offre que je v
ous faisais de vous prendre pour mon ombre. Je vous la réi
tère en raison de nos anciennes relations. C-est moi qui p
0021aye les frais de voyage ; je suis aussi obligée d-alle
r aux eaux afin de faire pousser ma barbe qui ne veut pas
croître suffisamment pour que j-aie l-air de dignité qui c
onvient à ma position. Donc vous serez mon compagnon. Vous
écrirez la relation de nos pérégrinations. Soyez cette fo
is raisonnable et ne repoussez pas ma proposition.

Le savant, pressé par la nécessité, fit taire sa fierté e
t ils partirent. L-Ombre avait toujours la place d-honneur
; selon le soleil, le savant avait à virer et à tourner,
de façon à bien figurer une ombre. Cela ne le peinait ni n
e l-affectait même pas ; il avait très bon c-ur, il était
très doux et aimable et il se disait que si cette fantaisi
e faisait plaisir à l-Ombre, autant valait la satisfaire.
Un jour il lui dit :

– Maintenant que nous voilà redevenus intimes comme autre
fois, ne serait-il pas mieux de nous tutoyer de nouveau ?

0022 -Votre proposition est très flatteuse, répondit l-Omb
re d-un air pincé qui convenait à sa qualité de maître ; m
ais comprenez bien ceci que je vais vous dire en toute fra
nchise. Je me sentirais tout bouleversé, si vous veniez me
tutoyer de nouveau ; cela me rappellerait trop mon ancien
ne position subalterne. Mais je veux bien, moi, vous tutoy
er : de la sorte votre désir sera accompli au moins à moit
ié.

Et ainsi fut fait. Le brave savant ne protesta pas.

– Il paraît que c-est le cours du monde -, se dit-il, et
il n-y pensa plus.

Ils s-installèrent dans une ville d-eaux où il y avait be
aucoup d-étrangers de distinction, et entre autres la fill
e d-un roi, merveilleusement belle ; elle était venue pour
se faire guérir d-une grave maladie : sa vue était trop p
erçante ; elle voyait les choses trop distinctement et cel
a lui enlevait toute illusion.
0023
Elle remarqua que le seigneur nouvellement arrivé n-était
pas un seigneur ordinaire.

– On prétend qu-il est ici, se dit-elle, pour que les eau
x fassent croître sa barbe ; moi je sais à quoi m-en tenir
sur son infirmité, c-est qu-il ne projette pas d-ombre. –

Sa curiosité était vivement éveillée, et à la promenade e
lle se fit aussitôt présenter le seigneur étranger. En sa
qualité de fille d-un puissant roi, elle n-était pas habit
uée à user de circonlocutions ; aussi dit-elle à brûle-pou
rpoint : – Je connais votre maladie ; vous souffrez de ne
pas avoir d-ombre.

– Vos paroles me remplissent de joie, répondit l-Ombre, e
lles me prouvent que Votre Altesse Royale est sur la voie
de guérison et que votre vue commence à se troubler et à v
ous abuser. Loin de ne pas avoir d-ombre, j-en ai une tout
0024 extraordinaire ; c-est dans ma nature de rechercher t
out ce qui est particulier, et je ne me suis pas contentée
d-une de ces ombres comme en ont les hommes en général. J
-ai pour ombre un homme en chair et en os ; qui plus est,
de même que souvent on donne à ses domestiques pour leur l
ivrée un drap plus fin que celui qu-on porte soi-même, j-a
i tant fait que cet être a lui-même une ombre. Cela m-est
revenu bien cher ; mais encore une fois je raffole de ce q
ui est rare.

– Que me dites-vous là ? s-écria la princesse. 0h ! bonhe
ur, mes yeux commencent à me tromper ! Ces eaux sont vraim
ent admirables.

Ils se séparèrent avec les plus grands saluts.

– Je pourrais cesser ma cure, se dit-elle ; mais je veux
encore rester quelque temps. Ce prince m-intéresse beaucou
p – –

0025 Le soir, dans la grande salle de bal, la fille du roi
et l-Ombre firent un tour de danse. Elle était légère com
me une plume ; mais lui était léger comme l-air ; jamais e
lle n-avait rencontré un pareil danseur. Elle lui dit quel
était le royaume de son père ; l-Ombre connaissait le pay
s, l-ayant visité dans le temps. La princesse alors en éta
it absente. L-Ombre s-était amusée, selon son ordinaire, à
grimper aux murs du palais du roi et à regarder par les f
enêtres, par les ouvertures des rideaux et même par le tro
u des serrures ; elle avait appris une foule de petits sec
rets de la cour, auxquels, en causant avec la princesse, e
lle fit de fines allusions.

– Que d-esprit et de tact il a, ce jeune et galant prince
! – se dit la princesse, et elle se sentit un grand pench
ant pour lui. L-Ombre s-en aperçut redoubla d-amabilité. A
la troisième danse, la princesse fut sur le point de lui
avouer que son c-ur était touché ; mais elle avait un fond
de raison et pensait à son royaume ; elle se dit :

0026 – Ce prince est fort spirituel, sa conversation est t
rès intéressante, c-est fort bien ; il danse divinement, c
-est encore mieux. Mais, pour qu-il puisse m-aider à gouve
rner mes millions de sujets, il faudrait aussi qu-il eût d
e solides connaissances : c-est très important ; aussi vai
s-je lui faire subir un petit examen. –

Et elle lui adressa une question si extraordinairement di
fficile, qu-elle-même n-aurait pas été en état d-y répondr
e. L-Ombre fit une légère moue.

– Vous ne connaissez pas la solution ? dit-elle d-un air
désappointé.

– Ce n-est pas cela, dit l-Ombre ; seulement je suis un p
eu déconcertée parce que vous n-avez pas cru devoir m-inte
rroger sur une matière un peu plus ardue. Quant à cette qu
estion, je connais la réponse depuis ma première jeunesse,
au point que mon ombre, qui se tient là-bas, pourrait vou
s en dire la solution.
0027
– Votre ombre ! s-écria la princesse, mais ce serait un p
hénomène unique.

– Je ne l-assure pas entièrement, dit l-Ombre, mais je cr
ois qu-il en est ainsi. Toute ma vie je me suis occupée de
science et il est naturel que mon ombre tienne de moi. Se
ulement, en raison même des connaissances qu-elle a pu acq
uérir, elle ne manque pas d-orgueil et elle a la prétentio
n d-être traitée comme un être humain véritable. Je me per
mettrai de prier votre Altesse Royale de tolérer sa manie,
afin qu-elle reste de bonne humeur et réponde convenablem
ent.

– Rien de plus juste, dit la princesse.

Elle alla trouver le savant, qui se tenait contre la port
e, et elle causa avec lui du soleil et de la lune, des pro
fondeurs des cieux et des entrailles de la terre ; elle l-
interrogea sur les nations des contrées les plus éloignées
0028. Il ne resta pas court une seule fois, et il apprit à
la princesse les choses les plus intéressantes.

– Celui qui a une ombre aussi savante, se dit-elle, doit
être un véritable phénix. Ce sera une bénédiction pour mon
peuple, que je le choisisse pour partager mon trône : ma
résolution est prise. –

Elle fit connaître ses intentions à l-Ombre, qui les accu
eillit avec une grâce et une dignité parfaites. Il fut con
venu que la chose serait tenue secrète, jusqu-au moment où
l-on serait de retour dans le royaume de la princesse.

– C-est cela, dit l-Ombre, nous ne laisserons rien devine
r à personne, pas même à mon ombre.

Elle avait ses raisons particulières pour prendre cette p
récaution.

– Ecoute bien, mon ami, dit l-Ombre à son ancien maître l
0029e savant. Je suis arrivée au comble de la puissance et
de la richesse et je pense à faire ta fortune. Tu habiter
as avec moi le palais du roi et tu auras cent mille écus p
ar an. Mais, prends en bien note, tu passeras plus que jam
ais pour mon ombre, et tu ne révéleras à personne que tu a
s toujours été un homme.

– Non, je ne veux pas tremper dans cette fourberie. A moi
il serait égal d-être votre inférieur, mais je ne veux pa
s que vous trompiez tout un peuple et la fille du roi par-
dessus le marché. Je dirai tout ; que je suis un homme, qu
e vous n-êtes qu-une ombre vêtue d-habits d-homme, un refl
et, une chimère.

– Personne ne te croira, dit l-Ombre. Calme-toi, ou j-app
elle la garde.

– Je m-en vais trouver la princesse, dit le savant, et to
ut lui révéler.

0030 – J-y serai avant toi, dit l-Ombre, car tu vas aller
tout droit en prison.

La garde arriva et obéit à celui qui était connu comme le
fiancé de la fille du roi. Le pauvre savant fut jeté dans
un noir cachot.

– Tu trembles, dit la princesse lorsqu-elle vit entrer l-
Ombre. Qu-est-il arrivé ?

– Je viens d-assister à un spectacle navrant, répondit l-
Ombre. Pense donc, mon ombre a été prise de folie. Voilà c
e que c-est ! A ma suite elle s-est toujours occupée de ha
utes sciences, et la tête lui aura tourné. Ne s-imagine-t-
elle pas qu-elle a toujours été homme ? Mais il y a plus :
elle prétend que je ne suis que son ombre !

– C-est épouvantable ! s-écria la princesse. Elle est enf
ermée, n-est-ce pas ?

0031 – Oui certes, dit l-Ombre. Je crains bien qu-elle ne
se remette jamais.

– Pauvre ombre ! dit la princesse. Elle doit être fort ma
lheureuse : un être aussi mobile qui se trouve claquemuré
dans une étroite cellule ! Ce serait probablement lui rend
re un grand service que de la délivrer de son petit souffl
e de vie. Et puis dans ce temps de révolutions, où l-on vo
it les peuples toujours s-intéresser à ceux que nous autre
s souverains sommes censés persécuter, il est peut-être sa
ge de se débarrasser d-elle en secret.

– Cela me semble bien dur cependant, dit l-Ombre d-un air
contrit et en soupirant ; elle m-a servie si fidèlement !

– J-apprécie tes scrupules, dit la princesse, et je recon
nais une fois de plus combien tu as un noble caractère. Ma
is ceux qui sont chargés d-une couronne ne peuvent pas éco
uter leur c-ur. Donc je m-en tiendrai à ce que j-ai pensé.
0032

Le soir, toute la ville fut illuminée splendidement ; à c
haque seconde retentissait un coup de canon. Les cris de j
oie du peuple se mêlaient aux boum boum. C-était magnifiqu
e. Un superbe feu d-artifice fut tiré devant le palais, et
la fille du roi et son époux vinrent sur le balcon recevo
ir les acclamations.

Le bruit étourdissant de la fête ne troubla pas le pauvre
savant ; il était déjà mis à mort et enterré.

Le papillon

Le papillon veut se marier et, comme vous le pensez bien,
il prétend choisir une fleur jolie entre toutes les fleur
s. Elles sont en grand nombre et le choix dans une telle q
uantité est embarrassant. Le papillon vole tout droit vers
les pâquerettes. C-est une petite fleur que les Français
0033nomment aussi marguerite. Lorsque les amoureux arrache
nt ses feuilles, à chaque feuille arrachée ils demandent :

– M-aime-t-il ou m-aime-t-elle un peu, beaucoup, passionn
ément, pas du tout ? La réponse de la dernière feuille est
la bonne. Le papillon l-interroge :

– Chère dame Marguerite, dit-il, vous êtes la plus avisée
de toutes les fleurs. Dites-moi, je vous prie, si je dois
épouser celle-ci ou celle-là.

La marguerite ne daigna pas lui répondre. Elle était méco
ntente de ce qu-il l-avait appelée dame, alors qu-elle éta
it encore demoiselle, ce qui n-est pas du tout la même cho
se. Il renouvela deux fois sa question, et, lorsqu-il vit
qu-elle gardait le silence, il partit pour aller faire sa
cour ailleurs. On était aux premiers jours du printemps. L
es crocus et les perce-neige fleurissaient à l-entour.

0034 – Jolies, charmantes fleurettes ! dit le papillon, ma
is elles ont encore un peu trop la tournure de pensionnair
es. Comme les très jeunes gens, il regardait de préférence
les personnes plus âgées que lui.

Il s-envola vers les anémones ; il les trouva un peu trop
amères à son goût. Les violettes lui parurent trop sentim
entales. La fleur de tilleul était trop petite et, de plus
, elle avait une trop nombreuse parenté. La fleur de pommi
er rivalisait avec la rose, mais elle s-ouvrait aujourd-hu
i pour périr demain, et tombait au premier souffle du vent
; un mariage avec un être si délicat durerait trop peu de
temps. La fleur des pois lui plut entre toutes ; elle est
blanche et rouge, fraîche et gracieuse ; elle a beaucoup
de distinction et, en même temps, elle est bonne ménagère
et ne dédaigne pas les soins domestiques. Il allait lui ad
resser sa demande, lorsqu-il aperçut près d-elle une cosse
à l-extrémité de laquelle pendait une fleur desséchée :

– Qu-est-ce cela ? fit-il.
0035
– C-est ma s-ur, répondit Fleur des Pois.

– Vraiment, et vous serez un jour comme cela ! s-écria le
papillon qui s-enfuit.

Le chèvrefeuille penchait ses branches en dehors d-une ha
ie ; il y avait là une quantité de filles toutes pareilles
, avec de longues figures au teint jaune.

– A coup sûr, pensa le papillon, il était impossible d-ai
mer cela.

Le printemps passa, et l-été après le printemps. On était
à l-automne, et le papillon n-avait pu se décider encore.
Les fleurs étalaient maintenant leurs robes les plus écla
tantes ; en vain, car elles n-avaient plus le parfum de la
jeunesse. C-est surtout à ce frais parfum que sont sensib
les les c-urs qui ne sont plus jeunes ; et il y en avait f
ort peu, il faut l-avouer, dans les dahlias et dans les ch
0036rysanthèmes. Aussi le papillon se tourna-t-il en derni
er recours vers la menthe. Cette plante ne fleurit pas, ma
is on peut dire qu-elle est fleur tout entière, tant elle
est parfumée de la tête au pied ; chacune de ses feuilles
vaut une fleur, pour les senteurs qu-elle répand dans l-ai
r. -C-est ce qu-il me faut, se dit le papillon ; je l-épou
se. – Et il fit sa déclaration.

La menthe demeura silencieuse et guindée, en l-écoutant.
A la fin elle dit :

– Je vous offre mon amitié, s-il vous plaît, mais rien de
plus. Je suis vieille, et vous n-êtes plus jeune. Nous po
uvons fort bien vivre l-un pour l-autre ; mais quant à nou
s marier – sachons à notre âge éviter le ridicule.

C-est ainsi qu-il arriva que le papillon n-épousa personn
e. Il avait été trop long à faire son choix, et c-est une
mauvaise méthode. Il devint donc ce que nous appelons un v
ieux garçon.
0037
L-automne touchait à sa fin ; le temps était sombre, et i
l pleuvait. Le vent froid soufflait sur le dos des vieux s
aules au point de les faire craquer. Il n-était pas bon vr
aiment de se trouver dehors par ce temps-là ; aussi le pap
illon ne vivait-il plus en plein air. Il avait par fortune
rencontré un asile, une chambre bien chauffée où régnait
la température de l-été. Il y eût pu vivre assez bien, mai
s il se dit : – Ce n-est pas tout de vivre ; encore faut-i
l la liberté, un rayon de soleil et une petite fleur. – Il
vola vers la fenêtre et se heurta à la vitre. On l-aperçu
t, on l-admira, on le captura et on le ficha dans la boîte
aux curiosités. – Me voici sur une tige comme les fleurs,
se dit le papillon. Certainement, ce n-est pas très agréa
ble ; mais enfin on est casé : cela ressemble au mariage.
– Il se consolait jusqu-à un certain point avec cette pens
ée. -C-est une pauvre consolation -, murmurèrent railleuse
ment quelques plantes qui étaient là dans des pots pour ég
ayer la chambre. – Il n-y a rien à attendre de ces plantes
bien installées dans leurs pots, se dit le papillon ; ell
0038es sont trop à leur aise pour être humaines. –

Papotages d-enfants

Dans la maison d-un marchand, de nombreux enfants se réun
irent un jour, des enfants de familles riches, des enfants
de familles nobles. Monsieur le marchand avait réussi ; c
-était un homme érudit puisque jadis, il était entré à l-U
niversité. Son père qui avait commencé comme simple commer
çant, mais honnête et entreprenant, lui avait fait lire de
s livres. Son commerce rapportait bien et le marchand fais
ait encore multiplier cette richesse. Il avait aussi bon c
-ur et la tête bien en place, mais de cela on parlait bien
moins souvent que de sa grosse fortune. Se réunissaient c
hez lui des gens nobles, comme on dit, par leur titre, mai
s aussi par leur esprit, certains même par les deux à la f
ois mais d-autres ni par l-un ni par l-autre. En ce moment
, une petite soirée d-enfants y avait lieu, on entendait d
es enfants papoter ; et les enfants n-y vont pas par quatr
0039e chemins. Il y avait par exemple une petite fille trè
s mignonne mais terriblement prétentieuse ; c-étaient ses
domestiques qui le lui avaient appris, pas ses parents qui
étaient bien trop raisonnables pour cela. Son père était
majordome, c-était une haute fonction et elle le savait bi
en.

– Je suis une enfant de majordome, se vantait-elle.

Elle pouvait aussi bien être la fille des Tartempion, on
ne choisit pas ses parents. Elle raconta aux autres qu-ell
e était – noble – et affirma que celui qui n-était pas bie
n né n-arriverait jamais à rien dans la vie. On pouvait tr
availler avec assiduité, si l-on n-est pas bien né on n-ar
rivera à rien.

– Et ceux dont les noms se terminent par sen, proclama-t-
elle, ne pourront jamais réussir dans la vie. Devant tous
ces sen et sen, il n-y a plus que poser ses mains sur les
hanches et s-en tenir bien à l-écart !
0040
Et aussitôt elle posa ses jolies petites mains à sa taill
e, les coudes bien pointus pour montrer aux autres comment
il fallait traiter ces gens-là. Quels jolis bras avait-el
le ! Une petite fille très charmante !

Or, la fille de monsieur le Marchand se mit en colère. C-
est que son père s-appelait Madsen et c-est aussi, hélas !
un nom en sen ; elle se gonfla et déclara avec fierté :

– Seulement mon père peut acheter pour cent écus d-or de
friandises et les jeter dans la rue ! Et pas le tien !

– Ce n-est rien, mon père à moi, se vanta la fillette d-u
n rédacteur, peut mettre ton père et ton père et tous les
pères dans le journal ! Tout le monde a peur de lui, dit m
aman, car c-est mon père qui dirige le journal.

Et elle leva son petit nez comme si elle était une vraie
princesse qui doit pointer son nez en l-air.
0041
Par la porte entrouverte, un garçon pauvre regardait. Il
était d-une famille si pauvre qu-il n-avait même pas le dr
oit d-entrer dans la chambre. Il avait aidé la cuisinière
à faire tourner la broche et, en récompense, on l-autorisa
it à présent à se placer pour un petit moment derrière la
porte pour regarder ces enfants nobles, pour voir comme il
s s-amusaient bien ; c-était un grand honneur pour lui.

– Oh, si je pouvais être l-un d-eux ! soupira-t-il.

Puis il entendit ce qu-il s-y disait et cela suffit à lui
faire baisser la tête. Chez lui, on n-avait pas un écu au
fond du bahut, et on ne pouvait pas se permettre d-achete
r les journaux et encore moins d-y écrire. Et le pire de t
out : le nom de son père, et donc le sien aussi, se termin
ait par sen, il n-arriverait donc jamais à rien dans la vi
e. Quelle triste affaire ! On ne pouvait pourtant pas dire
qu-il n-était pas né, pas cela, il était bel et bien né,
sinon il ne serait pas là.
0042
Quelle soirée !

Quelques années plus tard, les enfants devinrent adultes.
Une magnifique maison fut construite dans la ville. Dans
cette maison, il y avait plein d-objets somptueux, tout le
monde voulait les voir, même des gens qui n-habitaient pa
s la ville, venaient pour les regarder. Devinez à quel enf
ant de notre histoire appartenait cette maison ? Et bien,
la réponse est facile – ou plutôt pas si facile que ça. El
le appartenait au pauvre garçon, parce qu-il était quand m
ême devenu quelqu-un bien que son nom se terminât en sen,
il s-appelait Thorvaldsen. Et les trois autres enfants ? C
es enfants remplis d-orgueil pour leur titre, l-argent ou
l-esprit ? Ils n-avaient rien à s-envier les uns aux autre
s, ils étaient égaux – et comme ils avaient un bon fond, i
ls devinrent de bons et braves adultes. Et ce qu-ils avaie
nt pensé et dit autrefois n-était que – papotage d-enfants
.

0043
La pâquerette

Ecoutez bien cette petite histoire.

A la campagne, près de la grande route, était située une
gentille maisonnette que vous avez sans doute remarquée vo
us-même. Sur le devant se trouve un petit jardin avec des
fleurs et une palissade verte ; non loin de là, sur le bor
d du fossé, au milieu de l-herbe épaisse, fleurissait une
petite pâquerette. Grâce au soleil qui la chauffait de ses
rayons aussi bien que les grandes et riches fleurs du jar
din, elle s-épanouissait d-heure en heure. Un beau matin,
entièrement ouverte, avec ses petites feuilles blanches et
brillantes, elle ressemblait à un soleil en miniature ent
ouré de ses rayons. Qu-on l-aperçût dans l-herbe et qu-on
la regardât comme une pauvre fleur insignifiante, elle s-e
n inquiétait peu. Elle était contente, aspirait avec délic
0044es la chaleur du soleil, et écoutait le chant de l-alo
uette qui s-élevait dans les airs.

Ainsi, la petite pâquerette était heureuse comme par un j
our de fête, et cependant c-était un lundi. Pendant que le
s enfants, assis sur les bancs de l-école, apprenaient leu
rs leçons, elle, assise sur sa tige verte, apprenait par l
a beauté de la nature la bonté de Dieu, et il lui semblait
que tout ce qu-elle ressentait en silence, la petite alou
ette l-exprimait parfaitement par ses chansons joyeuses. A
ussi regarda-t-elle avec une sorte de respect l-heureux oi
seau qui chantait et volait, mais elle n-éprouva aucun reg
ret de ne pouvoir en faire autant.

– Je vois et j-entends, pensa-t-elle ; le soleil me récha
uffe et le vent m-embrasse. Oh ! j-aurais tort de me plain
dre. –

En dedans de la palissade se trouvaient une quantité de f
leurs roides et distinguées ; moins elles avaient de parfu
0045m, plus elles se redressaient. Les pivoines se gonflai
ent pour paraître plus grosses que les roses : mais ce n-e
st pas la grosseur qui fait la rose. Les tulipes brillaien
t par la beauté de leurs couleurs et se pavanaient avec pr
étention ; elles ne daignaient pas jeter un regard sur la
petite pâquerette, tandis que la pauvrette les admirait en
disant : – Comme elles sont riches et belles ! Sans doute
le superbe oiseau va les visiter. Dieu merci, je pourrai
assister à ce beau spectacle. –

Et au même instant, l-alouette dirigea son vol, non pas v
ers les pivoines et les tulipes, mais vers le gazon, auprè
s de la pauvre pâquerette, qui, effrayée de joie, ne savai
t plus que penser.

Le petit oiseau se mit à sautiller autour d-elle en chant
ant : – Comme l-herbe est moelleuse ! Oh ! la charmante pe
tite fleur au c-ur d-or et à la robe d-argent ! –

On ne peut se faire une idée du bonheur de la petite fleu
0046r. L-oiseau l-embrassa de son bec, chanta encore devan
t elle, puis il remonta dans l-azur du ciel. Pendant plus
d-un quart d-heure, la pâquerette ne put se remettre de so
n émotion. A moitié honteuse, mais ravie au fond du c-ur,
elle regarda les autres fleurs dans le jardin. Témoins de
l-honneur qu-on lui avait rendu, elles devaient bien compr
endre sa joie ; mais les tulipes se tenaient encore plus r
oides qu-auparavant ; leur figure rouge et pointue exprima
it leur dépit. Les pivoines avaient la tête toute gonflée.
Quelle chance pour la pauvre pâquerette qu-elles ne pusse
nt parler ! Elles lui auraient dit bien des choses désagré
ables. La petite fleur s-en aperçut et s-attrista de leur
mauvaise humeur.

Quelques moments après, une jeune fille armée d-un grand
couteau affilé et brillant entra dans le jardin, s-approch
a des tulipes et les coupa l-une après l-autre.

– Quel malheur ! dit la petite pâquerette en soupirant ;
voilà qui est affreux ; c-en est fait d-elles.
0047
Et pendant que la jeune fille emportait les tulipes, la p
âquerette se réjouissait de n-être qu-une pauvre petite fl
eur dans l-herbe. Appréciant la bonté de Dieu, et pleine d
e reconnaissance, elle referma ses feuilles au déclin du j
our, s-endormit et rêva toute la nuit au soleil et au peti
t oiseau.

Le lendemain matin, lorsque la pâquerette eut rouvert ses
feuilles à l-air et à la lumière, elle reconnut la voix d
e l-oiseau, mais son chant était tout triste. La pauvre al
ouette avait de bonnes raisons pour s-affliger : on l-avai
t prise et enfermée dans une cage suspendue à une croisée
ouverte. Elle chantait le bonheur de la liberté, la beauté
des champs verdoyants et ses anciens voyages à travers le
s airs.

La petite pâquerette aurait bien voulu lui venir en aide
: mais comment faire ? C-était chose difficile. La compass
ion qu-elle éprouvait pour le pauvre oiseau captif lui fit
0048 tout à fait oublier les beautés qui l-entouraient, la
douce chaleur du soleil et la blancheur éclatante de ses
propres feuilles.

Bientôt deux petits garçons entrèrent dans le jardin ; le
plus grand portait à la main un couteau long et affilé co
mme celui de la jeune fille qui avait coupé les tulipes. I
ls se dirigèrent vers la pâquerette, qui ne pouvait compre
ndre ce qu-ils voulaient.

– Ici nous pouvons enlever un beau morceau de gazon pour
l-alouette, dit l-un des garçons, et il commença à tailler
un carré profond autour de la petite fleur.

– Arrache la fleur ! dit l-autre.

A ces mots, la pâquerette trembla d-effroi. -tre arrachée
, c-était perdre la vie ; et jamais elle n-avait tant béni
l-existence qu-en ce moment où elle espérait entrer avec
le gazon dans la cage de l-alouette prisonnière.
0049
– Non, laissons-la, répondit le plus grand ; elle est trè
s bien placée.

Elle fut donc épargnée et entra dans la cage de l-alouett
e.

Le pauvre oiseau, se plaignant amèrement de sa captivité,
frappait de ses ailes le fil de fer de la cage. La petite
pâquerette ne pouvait, malgré tout son désir, lui faire e
ntendre une parole de consolation.

Ainsi se passa la matinée.

– Il n-y a plus d-eau ici, s-écria le prisonnier ; tout l
e monde est sorti sans me laisser une goutte d-eau. Mon go
sier est sec et brûlant, j-ai une fièvre terrible, j-étouf
fe ! Hélas ! il faut donc que je meure, loin du soleil bri
llant, loin de la fraîche verdure et de toutes les magnifi
cences de la création !
0050
Puis il enfonça son bec dans le gazon humide pour se rafr
aîchir un peu. Son regard tomba sur la petite pâquerette ;
il lui fit un signe de tête amical, et dit en l-embrassan
t :

– Toi aussi, pauvre petite fleur, tu périras ici ! En éch
ange du monde que j-avais à ma disposition, l-on m-a donné
quelques brins d-herbe et toi seule pour société. Chaque
brin d-herbe doit être pour moi un arbre ; chacune de tes
feuilles blanches, une fleur odoriférante. Ah ! tu me rapp
elles tout ce que j-ai perdu !

– Si je pouvais le consoler ? -, pensait la pâquerette, i
ncapable de faire un mouvement. Cependant le parfum qu-ell
e exhalait devint plus fort qu-à l-ordinaire ; l-oiseau s-
en aperçut, et quoiqu-il languît d-une soif dévorante qui
lui faisait arracher tous les brins d-herbe l-un après l-a
utre, il eut bien garde de toucher à la fleur.

0051 Le soir arriva ; personne n-était encore là pour appo
rter une goutte d-eau à la malheureuse alouette. Alors ell
e étendit ses belles ailes en les secouant convulsivement,
et fit entendre une petite chanson mélancolique. Sa petit
e tête s-inclina vers la fleur, et son c-ur brisé de désir
et de douleur cessa de battre. A ce triste spectacle, la
petite pâquerette ne put, comme la veille, refermer ses fe
uilles pour dormir ; malade de tristesse, elle se pencha v
ers la terre.

Les petits garçons ne revinrent que le lendemain. A la vu
e de l-oiseau mort, ils versèrent des larmes et lui creusè
rent une fosse. Le corps, enfermé dans une jolie boîte rou
ge, fut enterré royalement, et sur la tombe recouverte ils
semèrent des feuilles de roses.

Pauvre oiseau ! pendant qu-il vivait et chantait, on l-av
ait oublié dans sa cage et laissé mourir de misère ; après
0052 sa mort, on le pleurait et on lui prodiguait des honn
eurs.

Le gazon et la pâquerette furent jetés dans la poussière
sur la grande route ; personne ne pensa à celle qui avait
si tendrement aimé le petit oiseau.

La petite fille aux allumettes

Il faisait effroyablement froid ; il neigeait depuis le m
atin ; il faisait déjà sombre ; le soir approchait, le soi
r du dernier jour de l-année. Au milieu des rafales, par c
e froid glacial, une pauvre petite fille marchait dans la
rue : elle n-avait rien sur la tête, elle était pieds nus.
Lorsqu-elle était sortie de chez elle le matin, elle avai
t eu de vieilles pantoufles beaucoup trop grandes pour ell
e. Aussi les perdit-elle lorsqu-elle eut à se sauver devan
t une file de voitures ; les voitures passées, elle cherch
a après ses chaussures ; un méchant gamin s-enfuyait empor
0053tant en riant l-une des pantoufles ; l-autre avait été
entièrement écrasée.

Voilà la malheureuse enfant n-ayant plus rien pour abrite
r ses pauvres petits petons. Dans son vieux tablier, elle
portait des allumettes : elle en tenait à la main un paque
t. Mais, ce jour, la veille du nouvel an, tout le monde ét
ait affairé ; par cet affreux temps, personne ne s-arrêtai
t pour considérer l-air suppliant de la petite qui faisait
pitié. La journée finissait, et elle n-avait pas encore v
endu un seul paquet d-allumettes. Tremblante de froid et d
e faim, elle se traînait de rue en rue.

Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blond
e. De toutes les fenêtres brillaient des lumières : de pre
sque toutes les maisons sortait une délicieuse odeur, cell
e de l-oie, qu-on rôtissait pour le festin du soir : c-éta
it la Saint-Sylvestre. Cela, oui, cela lui faisait arrêter
ses pas errants.

0054 Enfin, après avoir une dernière fois offert en vain s
on paquet d-allumettes, l-enfant aperçoit une encoignure e
ntre deux maisons, dont l-une dépassait un peu l-autre. Ha
rassée, elle s-y assied et s-y blottit, tirant à elle ses
petits pieds : mais elle grelotte et frissonne encore plus
qu-avant et cependant elle n-ose rentrer chez elle. Elle
n-y rapporterait pas la plus petite monnaie, et son père l
a battrait.

L-enfant avait ses petites menottes toutes transies. -Si
je prenais une allumette, se dit-elle, une seule pour réch
auffer mes doigts ? – C-est ce qu-elle fit. Quelle flamme
merveilleuse c-était ! Il sembla tout à coup à la petite f
ille qu-elle se trouvait devant un grand poêle en fonte, d
écoré d-ornements en cuivre. La petite allait étendre ses
pieds pour les réchauffer, lorsque la petite flamme s-étei
gnit brusquement : le poêle disparut, et l-enfant restait
là, tenant en main un petit morceau de bois à moitié brûlé
.

0055 Elle frotta une seconde allumette : la lueur se proje
tait sur la muraille qui devint transparente. Derrière, la
table était mise : elle était couverte d-une belle nappe
blanche, sur laquelle brillait une superbe vaisselle de po
rcelaine. Au milieu, s-étalait une magnifique oie rôtie, e
ntourée de compote de pommes : et voilà que la bête se met
en mouvement et, avec un couteau et une fourchette fixés
dans sa poitrine, vient se présenter devant la pauvre peti
te. Et puis plus rien : la flamme s-éteint.

L-enfant prend une troisième allumette, et elle se voit t
ransportée près d-un arbre de Noël, splendide. Sur ses bra
nches vertes, brillaient mille bougies de couleurs : de to
us côtés, pendait une foule de merveilles. La petite étend
it la main pour saisir la moins belle : l-allumette s-étei
nt. L-arbre semble monter vers le ciel et ses bougies devi
ennent des étoiles : il y en a une qui se détache et qui r
edescend vers la terre, laissant une traînée de feu.
0056
– Voilà quelqu-un qui va mourir – se dit la petite. Sa vi
eille grand-mère, le seul être qui l-avait aimée et chérie
, et qui était morte il n-y avait pas longtemps, lui avait
dit que lorsqu-on voit une étoile qui file, d-un autre cô
té une âme monte vers le paradis. Elle frotta encore une a
llumette : une grande clarté se répandit et, devant l-enfa
nt, se tenait la vieille grand-mère.

– Grand-mère, s-écria la petite, grand-mère, emmène-moi.
Oh ! tu vas me quitter quand l-allumette sera éteinte : tu
t-évanouiras comme le poêle si chaud, le superbe rôti d-o
ie, le splendide arbre de Noël. Reste, je te prie, ou empo
rte-moi.

Et l-enfant alluma une nouvelle allumette, et puis une au
tre, et enfin tout le paquet, pour voir la bonne grand-mèr
e le plus longtemps possible. La grand-mère prit la petite
dans ses bras et elle la porta bien haut, en un lieu où i
l n-y avait plus ni de froid, ni de faim, ni de chagrin :
0057c-était devant le trône de Dieu.

Le lendemain matin, cependant, les passants trouvèrent da
ns l-encoignure le corps de la petite ; ses joues étaient
rouges, elle semblait sourire ; elle était morte de froid,
pendant la nuit qui avait apporté à tant d-autres des joi
es et des plaisirs. Elle tenait dans sa petite main, toute
raidie, les restes brûlés d-un paquet d-allumettes.

– Quelle sottise ! dit un sans-c-ur. Comment a-t-elle pu
croire que cela la réchaufferait ? D-autres versèrent des
larmes sur l-enfant ; c-est qu-ils ne savaient pas toutes
les belles choses qu-elle avait vues pendant la nuit du no
uvel an, c-est qu-ils ignoraient que, si elle avait bien s
ouffert, elle goûtait maintenant dans les bras de sa grand
-mère la plus douce félicité.

0058La petite Poucette

Il y avait une fois, une femme qui aurait bien voulu avoi
r un tout petit enfant, mais elle ne savait pas du tout co
mment elle pourrait se le procurer ; elle alla donc trouve
r une vieille sorcière, et lui dit :

– J-aurais grande envie d-avoir un petit enfant, ne veux-
tu pas me dire où je pourrais m-en procurer un ?

– Si, nous allons bien en venir à bout ! dit la sorcière.
Tiens, voilà un grain d-orge, il n-est pas du tout de l-e
spèce qui pousse dans le champ du paysan, ou qu-on donne à
manger aux poules, mets-le dans un pot, et tu verras !

– Merci, dit la femme.

Et elle donna douze shillings à la sorcière, rentra chez
0059elle, planta le grain d-orge, et aussitôt poussa une g
rande fleur superbe qui ressemblait tout à fait à une tuli
pe, mais les pétales se refermaient, serrés comme si elle
était encore en bouton.

– C-est une belle fleur, dit la femme.

Et elle l-embrassa sur les beaux pétales rouges et jaunes
, mais au moment même de ce baiser, la fleur s-ouvrit avec
un grand bruit d-explosion. C-était vraiment une tulipe,
ainsi qu-il apparut alors, mais au milieu d-elle, assise s
ur le siège vert, était une toute petite fille, mignonne e
t gentille, qui n-était pas plus haute qu-un pouce, et qui
, pour cette raison, fut appelée Poucette.

Elle eut pour berceau une coque de noix laquée, des pétal
es bleus de violettes furent ses matelas, et des pétales d
e roses son édredon ; c-est là qu-elle dormait la nuit, et
le jour elle jouait sur la table, où la femme avait posé
une assiette entourée d-une couronne de fleurs dont les ti
0060ges trempaient dans l-eau ; un grand pétale de tulipe
y flottait, où Poucette pouvait se tenir et naviguer d-un
bord à l-autre de l-assiette ; elle avait pour ramer deux
crins de cheval blanc. C-était charmant. Et elle savait au
ssi chanter, et son chant était doux et gentil, tel qu-on
n-avait jamais entendu le pareil ici.

Une nuit qu-elle était couchée dans son délicieux lit, ar
riva une vilaine grenouille qui sauta par la fenêtre ; il
y avait un carreau cassé. La grenouille était laide, gross
e et mouillée, elle sauta sur la table où Poucette était c
ouchée et dormait sous l-édredon de feuilles de roses roug
es.

– Ce serait une femme parfaite pour mon fils ! ! – se dit
la grenouille, et elle s-empara de la coque de noix où Po
ucette dormait, et, à travers le carreau, sauta dans le ja
rdin avec elle.

Tout près de là coulait un grand et large ruisseau ; mais
0061 le bord en était bourbeux et marécageux ; c-est là qu
-habitait la grenouille avec son fils. Hou ! lui aussi éta
it laid et vilain, il ressemblait tout à fait à sa mère ;
koax, koax, brékékékex ! c-est tout ce qu-il sut dire quan
d il vit la jolie fille dans la coque de noix.

– Ne parle pas si haut, tu vas la réveiller ! dit la viei
lle grenouille, elle pourrait encore nous échapper, car el
le est légère comme duvet de cygne ; nous la mettrons sur
une des larges feuilles de nénuphar, ce sera pour elle, si
petite et légère, comme une île ; de là, elle ne pourra p
as s-enfuir, pendant que nous préparerons la belle chambre
, sous la vase, où vous habiterez.

Dans le ruisseau poussaient beaucoup de nénuphars dont le
s larges feuilles vertes semblaient flotter à la surface d
e l-eau ; la feuille la plus éloignée était aussi la plus
grande de toutes ; c-est là que la vieille grenouille nage
a et plaça la coque de noix avec Poucette.

0062 La pauvre petite mignonne se réveilla de très bonne h
eure le matin, et lorsqu-elle vit où elle était, elle se m
it à pleurer amèrement, car il y avait de l-eau de tous le
s côtés autour de la grande feuille verte, elle ne pouvait
pas de tout aller à terre.

La vieille grenouille était au fonde de la vase et ornait
la chambre avec des roseaux et des boutons jaunes de nénu
phar – il fallait que ce fût tout à fait élégant pour sa n
ouvelle bru – et avec son vilain fils elle nagea vers la f
euille où était Poucette afin de prendre à eux deux le bea
u lit, et l-installer dans la chambre de l-épousée, avant
qu-elle y vînt elle-même. La vieille grenouille s-inclina
profondément dans l-eau devant elle et dit :

– Voilà, mon fils, il sera ton mari, et vous aurez un dél
icieux logement au fond de la vase.

– Koax, koax, brékékékex !

0063 C-est tout ce que le fils put dire.

Et ils prirent le gentil petit lit et partirent avec à la
nage, et Poucette resta toute seule et pleura sur la feui
lle verte, car elle ne voulait pas demeurer chez la vilain
e grenouille, ni avoir son fils si laid pour mari. Les pet
its poissons qui nageaient dans l-eau avait bien vu la gre
nouille et entendu ce qu-elle avait dit, et ils sortirent
la tête de l-eau ils voulaient voir la petite fille. Aussi
tôt qu-ils l-eurent vue, ils la trouvèrent charmante, et c
ela leur fit de la peine qu-elle dût descendre chez la vil
aine grenouille. Non, il ne le fallait pas. Ils s-assemblè
rent sous l-eau tout autour de la tige qui tenait la feuil
le, et mordillèrent la tige, si bien que la feuille descen
dit le cours du ruisseau, emportant Poucette loin, très lo
in, où la grenouille ne pouvait pas aller.

Poucette navigua, passa devant beaucoup d-endroits, et le
s petits oiseaux perchés sur les arbustes la voyaient et c
hantaient : quelle gentille demoiselle ! La feuille avec e
0064lle, s-éloigna de plus en plus ; c-est ainsi que Pouce
tte partit pour l-étranger.

Un joli petit papillon blanc ne cessait de voler autour d
-elle, et finit par se poser sur la feuille, car Poucette
lui plaisait, et elle était bien contente, car la grenouil
le ne pouvait plus l-atteindre, et le lieu où elle navigua
it était très agréable ; le soleil luisait sur l-eau, c-ét
ait comme de l-or magnifique. Et elle défit sa ceinture, e
n attacha un bout au papillon, et fixa l-autre bout dans l
a feuille, et ainsi la feuille prit une course beaucoup pl
us rapide, et elle avec, puisqu-elle était dessus. A ce mo
ment arriva en volant un grand hanneton, il l-aperçut, et
aussitôt saisit dans ses pinces la taille grêle de la peti
t, qu-il emporta dans un arbre, mais la feuille verte cont
inua de descendre le courant, et le papillon de voler avec
, car il était attaché à la feuille et ne pouvait pas s-en
libérer.

Dieu ! comme Poucette fut effrayée lorsque le hanneton s-
0065envola dans l-arbre avec elle, mais surtout elle fut c
hagrinée pour le beau papillon blanc qu-elle avait attaché
à la feuille ; s-il ne parvenait pas à se libérer, il all
ait mourir de faim. Mais c-était bien égal au hanneton. Av
ec elle il se plaça sur la plus grande feuille verte de l-
arbre, lui donna le pollen des fleurs à manger, et lui dit
qu-elle était très gentille, bien qu-elle ne ressemblât p
as du tout à un hanneton. Ensuite tous les autres hanneton
s qui habitaient l-arbre vinrent lui rendre visite, ils re
gardèrent Poucette, et les demoiselles hannetons allongère
nt leurs antennes et dirent :

– Elle n-a tout de même que deux pattes, c-est misérable,
et elle n-a pas d-antennes !

– Elle a la taille trop mince, fi ! elle ressemble à l-es
pèce humaine ! Qu-elle est laide !

Et pourtant le hanneton qui l-avait prise la trouvait trè
s gentille, mais comme tous les autres disaient qu-elle ét
0066ait vilaine, il finit par le croire aussi, et ne voulu
t plus l-avoir !

Elle pouvait s-en aller où elle voulait. On vola en bas d
e l-arbre avec elle, et on la posa sur une grande margueri
te ; là, elle pleura parce qu-elle était si laide que les
hannetons ne voulaient pas d-elle, et elle était pourtant
l-être le plus délicieux que l-on put imaginer, délicat et
pur comme le plus beau pétale de rose.

La preuve, Poucette vécut toute seule tout l-été dans la
grande forêt. Elle se tressa un lit de brins d-herbe et l-
accrocha sous une grande feuille de patience, en sorte qu-
il ne pouvait pleuvoir sur elle ; elle récoltait le pollen
des fleurs et s-en nourrissait, et elle buvait la rosée q
ui était tous les matins sur les feuilles ; ainsi passèren
t l-été et l-automne, mais vint alors l-hiver, le froid et
long hiver. Tous les oiseaux qui lui avaient chanté de be
lles chansons s-en allèrent, les arbres et les fleurs se f
anèrent, la grande feuille de patience sous laquelle elle
0067avait habité se recroquevilla et devint un pédoncule j
aune fané, et elle eut terriblement froid, car ses vêtemen
ts étaient déchirés, et elle-même était si petite et si fr
êle, la pauvre Poucette, qu-elle devait mourir de froid. I
l se mit à neiger, et chaque flocon de neige qui tombait s
ur elle était comme un paquet de neige qu-on jetterait sur
nous, car nous sommes grands et elle n-avait qu-un pouce.
Alors elle s-enveloppa dans une feuille fanée, mais cela
ne pouvait pas la réchauffer, elle tremblait de froid.

A l-orée de la forêt, où elle était alors parvenue, s-éte
ndait un grand champ de blé, mais le blé n-y était plus de
puis longtemps, seul le chaume sec et nu se dressait sur l
a terre gelée. C-était pour elle comme une forêt qu-elle p
arcourait. Oh ! comme elle tremblait de froid. Elle arriva
ainsi à la porte de la souris des champs. C-était un peti
t trou au pied des fétus de paille. La souris avait là sa
bonne demeure tiède, toute sa chambre pleine de grain, cui
sine et salle à manger. La pauvre Poucette se plaça contre
la porte, comme toute pauvre mendiante, et demanda un pet
0068it morceau de grain d-orge, car depuis deux jours elle
n-avait rien eu du tout à manger.

– Pauvre petite, dit la souris, car c-était vraiment une
bonne vieille souris des champs, entre dans ma chambre cha
ude manger avec moi !

Puis, comme Poucette lui plut, elle dit :

– Tu peux bien rester chez moi cet hiver, mais il faudra
tenir ma chambre tout à fait propre et me conter des histo
ires, car je les aime beaucoup.

Et Poucette fit ce que demandait la bonne vieille souris,
et vécut parfaitement.

– Nous aurons bientôt une visite, dit la souris des champ
s, mon voisin a l-habitude de venir me voir tous les jours
de la semaine. Il se tient enfermé encore plus que moi, i
l a de grandes salles et il porte une délicieuse pelisse d
0069e velours noir ; si tu pouvais l-avoir pour mari, tu n
-aurais besoin de rien ; mais il ne voit pas clair. Il fau
dra lui conter les plus belles histoires que tu saches.

Mais Poucette ne se souciait pas d-avoir le voisin, qui é
tait une taupe. Il vint rendre visite dans sa pelisse de v
elours noir. Il était riche et instruit, dit la souris des
champs, son appartement était aussi vingt fois plus grand
que celui de la souris, et il était plein de science, mai
s il ne pouvait supporter le soleil et les belles fleurs,
il en disait du mal, car il ne les avait jamais vues. Pouc
ette dut chanter, et elle chanta – Hanneton, vole, vole –
et – Le moine va aux champs -, et la taupe devint amoureus
e d-elle à cause de sa belle voix, mais ne dit rien, car c
-était une personne circonspecte.

Elle s-était récemment construit un long corridor dans la
terre, de sa demeure à celle de la souris, et elle permit
à la souris et à Poucette de s-y promener tant qu-elles v
oudraient. Mais elle leur di de ne pas avoir peur de l-ois
0070eau mort qui gisait dans le corridor. C-était un oisea
u entier avec bec et plumes, qui sûrement était mort depui
s peu, au commencement de l-hiver, et avait été enterré ju
ste à l-endroit où elle avait fait son corridor.

La taupe prit dans sa bouche un morceau de mèche, car cel
a brille comme du feu dans l-obscurité, et elle marcha dev
ant eux et les éclaira dans le long couloir sombre ; lorsq
u-ils arrivèrent à l-endroit où gisait l-oiseau mort, la t
aupe dresse en l-air son large nez et heurta le plafond, e
t cela fit un grand trou par lequel la lumière put briller
. Sur le sol gisait une hirondelle morte, ses jolies ailes
plaquées contre son corps, les pattes et la tête cachées
sous les plumes. Le pauvre oiseau était évidemment mort de
froid. Poucette en eut de la peine, elle aimait tant tous
les petits oiseaux, qui avaient si joliment chanté et gaz
ouillé pour elle tout l-été, mais la taupe donna un coup d
e ses courtes pattes à l-hirondelle, et dit :

– Elle ne piaillera plus ! ça doit être lamentable de naî
0071tre petit oiseau. Dieu merci, aucun de mes enfants ne
sera ainsi, un oiseau pareil n-a rien d-autre pour lui que
son qvivit, et doit mourir de faim l-hiver !

– Oui, vous pouvez le dire, vous qui êtes prévoyant, dit
la souris. Qu-a l-oiseau pour tout son qvivit, quand vient
l-hiver ? Il doit avoir faim et geler ; mais ce qvivit es
t tout de même une grande chose !

Poucette ne dit rien, mais lorsque les deux autres eurent
tourné le dos à l-oiseau, elle se baissa, écarta les plum
es qui recouvraient la tête de l-hirondelle, et la baisa s
ur ses yeux clos. -C-est peut-être celle qui a si joliment
chanté pour moi cet été, se dit-elle, quelle joie il m-a
procurée, le bel oiseau ! –

Puis la taupe boucha le trou par où le jour luisait, et l
es dames l-accompagnèrent à sa demeure. Mais la nuit, Pouc
ette ne put dormir, elle e se leva de son lit et tressa un
e belle couverture de paille dont elle alla envelopper l-o
0072iseau mort, et elle mit du coton moelleux, qu-elle ava
it trouvé chez la taupe, autour du corps de l-oiseau, afin
qu-il put être au chaud dans la terre froide.

-Adieu, beau petit oiseau, dit-elle. Adieu, et merci pour
tes délicieux chants de cet été, lorsque tous les arbres
étaient verts et que le soleil brillait si chaud au-dessus
de nous !

Et elle posa sa tête sur la poitrine de l-oiseau, mais fu
t aussitôt très effrayée, car il y avait comme des batteme
nts à l-intérieur. C-était le c-ur de l-oiseau. L-oiseau n
-était pas mort, il était engourdi, et la chaleur l-avait
réanimé.

A l-automne toutes les hirondelles s-envolent vers les pa
ys chauds, mais il en est qui s-attardent, et elles ont te
llement froid qu-elles tombent comme mortes, elles restent
où elles sont tombées, et la froide neige les recouvre.

0073 Poucette était toute tremblante de frayeur, car l-ois
eau était fort grand, à côté d-elle qui n-avait qu-un pouc
e, mais elle rassembla son courage, pressa davantage le co
ton autour de la pauvre hirondelle, et alla chercher une f
euille de menthe crépue, qu-elle avait eue elle-même comme
couverture, et la passa sur la tête de l-oiseau.

La nuit suivante elle se glissa de nouveau vers lui, et i
l était alors tout à fait vivant, mais très faible ; il ne
put ouvrir qu-un instant ses yeux et voir Poucette, qui é
tait là, un morceau de mèche à la main, car elle n-avait p
as d-autre lumière.

– Sois remerciée, gentille enfant lui dit l-hirondelle ma
lade, j-ai été délicieusement réchauffé, bientôt j-aurais
repris des forces et de nouveau je pourrai voler aux chaud
s rayons du soleil !

– Oh ! dit Poucette, il fait froid dehors, il neige et il
gèle, reste dans ton lit chaud, je te soignerai.
0074
Elle apporta de l-eau dans un pétale de fleur à l-hironde
lle, qui but et raconta comment elle s-était blessée l-ail
e à une ronce, et n-avait pas pu voler aussi vite que les
autres hirondelles, qui étaient parties loin, très loin, v
ers les pays chauds. Elle avait fini par tomber à terre, e
nsuite elle ne se rappelait plus rien, et ne savait pas du
tout comment elle était venue là.

Tout l-hiver elle y restera, et Poucette fut bonne pour e
lle, et l-aima beaucoup ; ni la taupe ni la souris des cha
mps ne s-en doutèrent, car elles ne pouvaient sentir la pa
uvre malheureuse hirondelle.

Dès que vint le printemps et que le soleil réchauffa la t
erre, l-hirondelle dit adieu à Poucette, qui ouvrit le tro
u fait par la taupe au-dessus. Le soleil rayonnait superbe
au-dessus d-elles, et l-hirondelle demanda à Poucette si
elle ne voulait pas venir avec elle, car elle pourrait se
mettre sur son dos, elles s-envoleraient ensemble loin dan
0075s la forêt verte. Mais Poucette savait que cela ferait
de la peine à la vieille souris des champs, si elle la qu
ittait ainsi.

– Non je ne peux pas, dit Poucette.

– Adieu, adieu, bonne et gentille fille, dit l-hirondelle
en s-envolant au soleil.

Poucette la suivit des yeux, et ses yeux se mouillèrent,
car elle aimait beaucoup la pauvre hirondelle.

– Qvivit ! qvivit ! chanta l-oiseau.

Et il s-éloigna dans la forêt verte.

Poucette était triste. Elle n-eut pas la permission de so
rtir au chaud soleil : le blé, qui était semé sur le champ
au-dessus de la maison de la souris, poussa d-ailleurs ha
ut en l-air, c-était une forêt drue pour la pauvre petite
0076fille qui n-avait qu-un pouce.

– Cet été tu vas coudre ton costume, lui dit la souris, c
ar sa voisine, l-ennuyeuse taupe à la pelisse de velours n
oir, l-avait demandé en mariage. Tu n-auras de la laine et
du linge. Tu auras de quoi t-asseoir et te coucher, quand
tu seras la femme de la taupe !

Poucette dut filer à la quenouille, et la souris embaucha
quatre araignées pour filer et tisser nuit et jour. Tous
les soirs la taupe venait en visite, et parlait toujours d
e la fin de l-été, quand le soleil serait beaucoup moins c
haud, car pour le moment il brûlait la terre, qui était co
mme une pierre ; quand l-été serait fini auraient lieu les
noces avec Poucette ; mais la petite n-était pas contente
, car elle n-aimait pas du tout l-ennuyeuse taupe. Tous le
s matins, quand le soleil se levait, et tous les soirs qua
nd il se couchait, elle se glissait dehors à la porte, et
si le vent écartait les sommets des tiges, de façon qu-ell
e pouvait voir le ciel bleu, elle se disait que c-était cl
0077air et beau, là dehors, et elle désirait bien vivement
revoir sa chère hirondelle ; mais elle ne reviendrait jam
ais, elle volait sûrement très loin dans la forêt verte.

Lorsque l-automne arriva, Poucette eut sa corbeille toute
prête.

– Dans quatre semaines ce sera la noce, lui dit la souris
.

Et Poucette pleura et dit qu-elle ne voulait pas de l-enn
uyeuse taupe.

– Tatata, dit la souris, ne regimbe pas, sans quoi je te
mords avec ma dent blanche ! C-est un excellent mari que t
u auras, la reine elle-même n-a pas une pelisse de velours
noir pareille. Il a cuisine et cave. Remercie Dieu de l-a
voir.

La noce devait donc avoir lieu. La taupe était venue déjà
0078 pour prendre Poucette, qui devait habiter avec son ma
ri au profond de la terre, ne jamais sortir au chaud solei
l qu-il ne pouvait pas supporter. La pauvre enfant était t
out affligée, elle voulait dire adieu au beau soleil, que
du moins, chez la souris, il lui avait été permis de regar
der de la porte.

– Adieu, lumineux soleil ! dit-elle, les bras tendus en l
-air, et elle fit quelques pas hors de la demeure de la so
uris, car le blé avait été coupé, il ne restait plus que l
e chaume sec. Adieu, adieu ! dit-elle, et elle entoura de
ses bras une petite fleur rouge qui était là ! Salue de ma
part la petite hirondelle, si tu la vois.

– Qvivit ! qvivit ! dit-on à ce moment au-dessus de sa tê
te.

Elle regarda en l-air, c-était la petite hirondelle, qui
passait justement. Aussitôt qu-elle vit Poucette, elle fut
ravie ; la fillette lui raconta qu-elle ne voulait pas du
0079 tout avoir pour mari la vilaine taupe, et qu-elle hab
iterait ainsi au fond de la terre, où le soleil ne briller
ait jamais. De cela, elle ne pouvait s-empêcher de pleurer
.

– Voilà le froid hiver qui vient, dit la petite hirondell
e, je m-envole au loin vers les pays chauds, veux-tu venir
avec moi ? Tu peux te mettre sur mon dos, tu n-as qu-à t-
attacher fortement avec ta ceinture, et nous nous envolero
ns loin de la vilaine taupe et de sa sombre demeure, bien
loin par-dessus les montagnes jusqu-aux pays chauds où le
soleil luit, plus beau qu-ici, où c-est toujours l-été ave
c des fleurs exquises. Viens voler avec moi, chère petite
Poucette qui m-a sauvé la vie lorsque je gisais gelée dans
le sombre caveau de terre !

– Oui j-irais avec toi, dit Poucette, qui se mit sur le d
os de l-oiseau, les pieds sur ses ailes étendues, et attac
ha fortement sa ceinture à une des plus grosses plumes.

0080 Et ainsi l-hirondelle s-éleva haut dans l-air, au-des
sus de la forêt et au-dessus de la mer, haut au-dessus des
grandes montagnes toujours couvertes de neige, et Poucett
e eut froid dans l-air glacé, mais elle se recroquevilla s
ous les plumes chaudes de l-oiseau, et passa seulement sa
petite tête pour voir toute la splendeur étalée sous elle.

Et elles arrivèrent aux pays chauds. Le soleil y brillait
, beaucoup plus lumineux qu-ici. Le ciel était deux fois p
lus élevé, et dans des fossés et sur des haies poussaient
de délicieux raisins blancs et bleus. Dans les forêt penda
ient des citrons et des oranges, les myrtes et la menthe c
répue embaumaient, et sur la route couraient de délicieux
enfants qui jouaient avec de grands papillons diaprés. Mai
s l-hirondelle vola plus loin encore, et ce fut de plus en
plus beau. Sous de magnifiques arbres verts au bord de la
mer bleue se trouvait un château de marbre d-une blancheu
r éclatante, fort ancien. Les ceps de vigne enlaçaient les
hautes colonnes ; tout en haut étaient de nombreux nids d
0081-hirondelle, et dans l-un d-eux habitait celle qui por
tait Poucette.

– Voilà ma maison, dit l-hirondelle, mais si tu veux te c
hercher une des superbes fleurs qui poussent en bas, je t-
y poserai, et tu seras aussi bien que tu peux le désirer.

– C-est parfait, dit Poucette, et ses petites mains batti
rent.

Il y avait par terre une grande colonne de marbre blanc q
ui était tombée et s-était cassée en trois morceaux, entre
lesquels poussaient les plus belles fleurs blanches.

L-hirondelle y vola et déposa Poucette sur l-une des larg
es pétales ; mais quelle surprise fut celle de la petite f
ille ! Un petit homme était assis au milieu de la fleur, a
ussi blanc et transparent que s-il avait été de verre ; il
avait sur la tête une belle couronne d-or et aux épaules
0082de jolies ailes claires, et il n-était pas plus grand
que Poucette. C-était l-ange de la fleur. Dans chaque fleu
r habitait un pareil ange, homme ou femme, mais celui-là é
tait le roi de tous.

– Oh ! qu-il est beau, chuchota Poucette à l-hirondelle.

Le petit prince fut très effrayé par l-hirondelle, car el
le était un énorme oiseau à côté de lui, qui était si peti
t et menu, mais lorsqu-il vit Poucette il fut enchanté, c-
était la plus belle fille qu-il eût encore jamais vue. Aus
si prit-il sur sa tête sa couronne d-or qu-il plaça sur la
sienne, lui demanda comment elle s-appelait et si elle vo
ulait être sa femme, elle serait ainsi la reine de toutes
les fleurs ! Oh ! c-était là un mari bien différent du fil
s de la grenouille et de la taupe à la pelisse de velours
noir. Elle dit donc oui au charmant prince, et de chaque f
leur arriva une dame ou un jeune homme, si gentil que c-ét
ait un plaisir des yeux ; chacun apportait un cadeau à Pou
0083cette, mais le meilleur de tous fut une couple de bell
es ailes d-une grande mouche blanche ; elles furent accroc
hées au dos de Poucette, qui put ainsi voler d-une fleur à
l-autre ; c-était bien agréable, et la petite hirondelle
était là-haut dans son nid et chantait du mieux qu-elle po
uvait, mais en son c-ur elle était affligée, car elle aima
it beaucoup Poucette, et aurait voulu ne jamais s-en sépar
er.

– Tu ne t-appelleras pas Poucette, lui dit l-ange de la f
leur, c-est un vilain nom, et tu es si belle. Nous t-appel
lerons Maia.

– Adieu, adieu ! dit la petite hirondelle, qui s-envola d
e nouveau, quittant les pays chaud pour aller très loin, j
usqu-en Danemark.

C-est là qu-elle avait un nid au-dessus de la fenêtre où
habite l-homme qui sait conter des contes, elle lui a chan
té son qvivit, qvivit ! et c-est de là que nous tenons tou
0084te l-histoire.

La petite sirène

Au large dans la mer, l-eau est bleue comme les pétales d
u plus beau bleuet et transparente comme le plus pur crist
al, mais elle est si profonde qu-on ne peut y jeter l-ancr
e et qu-il faudrait mettre l-une sur l-autre bien des tour
s d-église pour que la dernière émerge à la surface. Tout
en bas, les habitants des ondes ont leur demeure.

Mais n-allez pas croire qu-il n-y a là que des fonds de s
able nu blanc, non il y pousse les arbres et les plantes l
es plus étranges dont les tiges et les feuilles sont si so
uples qu-elles ondulent au moindre mouvement de l-eau. On
dirait qu-elles sont vivantes. Tous les poissons, grands e
t petits, glissent dans les branches comme ici les oiseaux
dans l-air.

0085 A l-endroit le plus profond s-élève le château du Roi
de la Mer. Les murs en sont de corail et les hautes fenêt
res pointues sont faites de l-ambre le plus transparent, m
ais le toit est en coquillages qui se ferment ou s-ouvrent
au passage des courants. L-effet en est féerique car dans
chaque coquillage il y a des perles brillantes dont une s
eule serait un ornement splendide sur la couronne d-une re
ine.

Le Roi de la Mer était veuf depuis de longues années, sa
vieille maman tenait sa maison. C-était une femme d-esprit
, mais fière de sa noblesse ; elle portait douze huîtres à
sa queue, les autres dames de qualité n-ayant droit qu-à
six. Elle méritait du reste de grands éloges et cela surto
ut parce qu-elle aimait infiniment les petites princesses
de la mer, filles de son fils. Elles étaient six enfants c
harmantes, mais la plus jeune était la plus belle de toute
s, la peau fine et transparente tel un pétale de rose blan
che, les yeux bleus comme l-océan profond – mais comme tou
tes les autres, elle n-avait pas de pieds, son corps se te
0086rminait en queue de poisson.

Le château était entouré d-un grand jardin aux arbres rou
ges et bleu sombre, aux fruits rayonnants comme de l-or, l
es fleurs semblaient de feu, car leurs tiges et leurs péta
les pourpres ondulaient comme des flammes. Le sol était fa
it du sable le plus fin, mais bleu comme le soufre en flam
mes. Surtout cela planait une étrange lueur bleuâtre, on s
e serait cru très haut dans l-azur avec le ciel au-dessus
et en dessous de soi, plutôt qu-au fond de la mer.

Par temps très calme, on apercevait le soleil comme une f
leur de pourpre, dont la corolle irradiait des faisceaux d
e lumière.

Chaque princesse avait son carré de jardin où elle pouvai
t bêcher et planter à son gré, l-une donnait à sa corbeill
e de fleurs la forme d-une baleine, l-autre préférait qu-e
0087lle figurât une sirène, mais la plus jeune fit la sien
ne toute ronde comme le soleil et n-y planta que des fleur
s éclatantes comme lui.

C-était une singulière enfant, silencieuse et réfléchie.
Tandis que ses s-urs ornaient leurs jardinets des objets l
es plus disparates tombés de navires naufragés, elle ne vo
ulut, en dehors des fleurs rouges comme le soleil de là-ha
ut, qu-une statuette de marbre, un charmant jeune garçon t
aillé dans une pierre d-une blancheur pure, et échouée, pa
r suite d-un naufrage, au fond de la mer. Elle planta près
de la statue un saule pleureur rouge qui grandit à mervei
lle. Elle n-avait pas de plus grande joie que d-entendre p
arler du monde des humains. La grand-mère devait raconter
tout ce qu-elle savait des bateaux et des villes, des homm
es et des bêtes et, ce qui l-étonnait le plus, c-est que l
à-haut, sur la terre, les fleurs eussent un parfum, ce qu-
elles n-avaient pas au fond de la mer, et que la forêt y f
0088ût verte et que les poissons voltigeant dans les branc
hes chantassent si délicieusement que c-en était un plaisi
r. C-étaient les oiseaux que la grand-mère appelait poisso
ns, autrement les petites filles ne l-auraient pas compris
e, n-ayant jamais vu d-oiseaux.

– Quand vous aurez vos quinze ans, dit la grand-mère, vou
s aurez la permission de monter à la surface, de vous asse
oir au clair de lune sur les rochers et de voir passer les
grands vaisseaux qui naviguent et vous verrez les forêts
et les villes, vous verrez ! ! !

Au cours de l-année, l-une des s-urs eut quinze ans et co
mme elles se suivaient toutes à un an de distance, la plus
jeune devait attendre cinq grandes années avant de pouvoi
r monter du fond de la mer.

Mais chacune promettait aux plus jeunes de leur raconter
ce qu-elle avait vu de plus beau dès le premier jour, gran
d-mère n-en disait jamais assez à leur gré, elles voulaien
0089t savoir tant de choses !

Aucune n-était plus impatiente que la plus jeune, justeme
nt celle qui avait le plus longtemps à attendre, la silenc
ieuse, la pensive –

Que de nuits elle passait debout à la fenêtre ouverte, sc
rutant la sombre eau bleue que les poissons battaient de l
eurs nageoires et de leur queue. Elle apercevait la lune e
t les étoiles plus pâles il est vrai à travers l-eau, mais
plus grandes aussi qu-à nos yeux. Si parfois un nuage noi
r glissait au-dessous d-elles, la petite savait que c-étai
t une baleine qui nageait dans la mer, ou encore un navire
portant de nombreux hommes, lesquels ne pensaient sûremen
t pas qu-une adorable petite sirène, là, tout en bas, tend
ait ses fines mains blanches vers la quille du bateau.

Vint le temps où l-aînée des princesses eut quinze ans et
put monter à la surface de la mer.

0090 A son retour, elle avait mille choses à raconter mais
le plus grand plaisir, disait-elle, était de s-étendre au
clair de lune sur un banc de sable par une mer calme et d
e voir, tout près de la côte, la grande ville aux lumières
scintillantes comme des centaines d-étoiles, d-entendre l
a musique et tout ce vacarme des voitures et des gens, d-a
percevoir tant de tours d-églises et de clochers, d-entend
re sonner les cloches. Justement, parce qu-elle ne pouvait
y aller, c-était de cela qu-elle avait le plus grand dési
r. Oh ! comme la plus jeune s-ur l-écoutait passionnément,
et depuis lors, le soir, lorsqu-elle se tenait près de la
fenêtre ouverte et regardait en haut à travers l-eau somb
re et bleue, elle pensait à la grande ville et à ses rumeu
rs, et il lui semblait entendre le son des cloches descend
ant jusqu-à elle.

L-année suivante, il fut permis à la deuxième s-ur de mon
ter à la surface et de nager comme elle voudrait. Elle éme
rgea juste au moment du coucher du soleil et ce spectacle
lui parut le plus merveilleux. Tout le ciel semblait d-or
0091et les nuages – comment décrire leur splendeur ? – pou
rpres et violets, ils voguaient au-dessus d-elle, mais, pl
us rapide qu-eux, comme un long voile blanc, une troupe de
cygnes sauvages volaient très bas au-dessus de l-eau vers
le soleil qui baissait. Elle avait nagé de ce côté, mais
il s-était enfoncé, il avait disparu et la lueur rose s-ét
ait éteinte sur la mer et sur les nuages.

L-année suivante, ce fut le tour de la troisième s-ur. El
le était la plus hardie de toutes, aussi remonta-t-elle le
cours d-un large fleuve qui se jetait dans la mer. Elle v
it de jolies collines vertes couvertes de vignes, des chât
eaux et des fermes apparaissaient au milieu des forêts, el
le entendait les oiseaux chanter et le soleil ardent l-obl
igeait souvent à plonger pour rafraîchir son visage brûlan
t.

Dans une petite anse, elle rencontra un groupe d-enfants
qui couraient tout nus et barbotaient dans l-eau. Elle aur
ait aimé jouer avec eux, mais ils s-enfuirent effrayés, et
0092 un petit animal noir – c-était un chien, mais elle n-
en avait jamais vu – aboya si férocement après elle qu-ell
e prit peur et nagea vers le large.

La quatrième n-était pas si téméraire, elle resta au larg
e et raconta que c-était là précisément le plus beau. On v
oyait à des lieues autour de soi et le ciel, au-dessus, se
mblait une grande cloche de verre. Elle avait bien vu des
navires, mais de très loin, ils ressemblaient à de grandes
mouettes, les dauphins avaient fait des culbutes et les i
mmenses baleines avaient fait jaillir l-eau de leurs narin
es, des centaines de jets d-eau.

Vint enfin le tour de la cinquième s-ur. Son anniversaire
se trouvait en hiver, elle vit ce que les autres n-avaien
t pas vu. La mer était toute verte, de-ci de-là flottaient
de grands icebergs dont chacun avait l-air d-une perle.

Elle était montée sur l-un d-eux et tous les voiliers s-é
cartaient effrayés de l-endroit où elle était assise, ses
0093longs cheveux flottant au vent, mais vers le soir les
nuages obscurcirent le ciel, il y eut des éclairs et du to
nnerre, la mer noire élevait très haut les blocs de glace
scintillant dans le zigzag de la foudre. Sur tous les bate
aux, on carguait les voiles dans l-angoisse et l-inquiétud
e, mais elle, assise sur l-iceberg flottant, regardait la
lame bleue de l-éclair tomber dans la mer un instant illum
inée.

La première fois que l-une des s-urs émergeait à la surfa
ce de la mer, elle était toujours enchantée de la beauté,
de la nouveauté du spectacle, mais, devenues des filles ad
ultes, lorsqu-elles étaient libres d-y remonter comme elle
s le voulaient, cela leur devenait indifférent, elles regr
ettaient leur foyer et, au bout d-un mois, elles disaient
que le fond de la mer c-était plus beau et qu-on était si
bien chez soi !

Lorsque le soir les s-urs, se tenant par le bras, montaie
nt à travers l-eau profonde, la petite dernière restait to
0094ute seule et les suivait des yeux ; elle aurait voulu
pleurer, mais les sirènes n-ont pas de larmes et n-en souf
frent que davantage.

– Hélas ! que n-ai-je quinze ans ! soupirait-elle. Je sai
s que moi j-aimerais le monde de là-haut et les hommes qui
y construisent leurs demeures.

– Eh bien, tu vas échapper à notre autorité, lui dit sa g
rand-mère, la vieille reine douairière. Viens, que je te p
are comme tes s-urs. Elle mit sur ses cheveux une couronne
de lys blancs dont chaque pétale était une demi-perle et
elle lui fit attacher huit huîtres à sa queue pour marquer
sa haute naissance.

– Cela fait mal, dit la petite.

– Il faut souffrir pour être belle, dit la vieille.

Oh ! que la petite aurait aimé secouer d-elle toutes ces
0095parures et déposer cette lourde couronne ! Les fleurs
rouges de son jardin lui seyaient mille fois mieux, mais e
lle n-osait pas à présent en changer.

-Au revoir, dit-elle, en s-élevant aussi légère et brilla
nte qu-une bulle à travers les eaux.

Le soleil venait de se coucher lorsqu-elle sortit sa tête
à la surface, mais les nuages portaient encore son reflet
de rose et d-or et, dans l-atmosphère tendre, scintillait
l-étoile du soir, si douce et si belle ! L-air était pur
et frais, et la mer sans un pli.

Un grand navire à trois mâts se trouvait là, une seule vo
ile tendue, car il n-y avait pas le moindre souffle de ven
t, et tous à la ronde sur les cordages et les vergues, les
matelots étaient assis. On faisait de la musique, on chan
tait, et lorsque le soir s-assombrit, on alluma des centai
nes de lumières de couleurs diverses. On eût dit que flott
aient dans l-air les drapeaux de toutes les nations.
0096
La petite sirène nagea jusqu-à la fenêtre du salon du nav
ire et, chaque fois qu-une vague la soulevait, elle aperce
vait à travers les vitres transparentes une réunion de per
sonnes en grande toilette. Le plus beau de tous était un j
eune prince aux yeux noirs ne paraissant guère plus de sei
ze ans. C-était son anniversaire, c-est pourquoi il y avai
t grande fête.

Les marins dansaient sur le pont et lorsque Le jeune prin
ce y apparut, des centaines de fusées montèrent vers le ci
el et éclatèrent en éclairant comme en plein jour. La peti
te sirène en fut tout effrayée et replongea dans l-eau, ma
is elle releva bien vite de nouveau la tête et il lui paru
t alors que toutes les étoiles du ciel tombaient sur elle.
Jamais elle n-avait vu pareille magie embrasée. De grands
soleils flamboyants tournoyaient, des poissons de feu s-é
lançaient dans l-air bleu et la mer paisible réfléchissait
toutes ces lumières. Sur le navire, il faisait si clair q
u-on pouvait voir le moindre cordage et naturellement les
0097personnes. Que le jeune prince était beau, il serrait
les mains à la ronde, tandis que la musique s-élevait dans
la belle nuit !

Il se faisait tard mais la petite sirène ne pouvait détac
her ses regards du bateau ni du beau prince. Les lumières
colorées s-éteignirent, plus de fusées dans l-air, plus de
canons, seulement, dans le plus profond de l-eau un sourd
grondement. Elle flottait sur l-eau et les vagues la bala
nçaient, en sorte qu-elle voyait l-intérieur du salon. Le
navire prenait de la vitesse, l-une après l-autre on largu
ait les voiles, la mer devenait houleuse, de gros nuages p
arurent, des éclairs sillonnèrent au loin le ciel. Il alla
it faire un temps épouvantable ! Alors, vite les matelots
replièrent les voiles. Le grand navire roulait dans une co
urse folle sur la mer démontée, les vagues, en hautes mont
agnes noires, déferlaient sur le grand mât comme pour l-ab
attre, le bateau plongeait comme un cygne entre les lames
et s-élevait ensuite sur elles.

0098 Les marins, eux, si la petite sirène s-amusait de cet
te course, semblaient ne pas la goûter, le navire craquait
de toutes parts, les épais cordages ployaient sous les co
ups. La mer attaquait. Bientôt le mât se brisa par le mili
eu comme un simple roseau, le bateau prit de la bande, l-e
au envahit la cale.

Alors seulement la petite sirène comprit qu-il y avait da
nger, elle devait elle-même se garder des poutres et des é
paves tourbillonnant dans l-eau.

Un instant tout fut si noir qu-elle ne vit plus rien et,
tout à coup, le temps d-un éclair, elle les aperçut tous s
ur le pont. Chacun se sauvait comme il pouvait. C-était le
jeune prince qu-elle cherchait du regard et, lorsque le b
ateau s-entrouvrit, elle le vit s-enfoncer dans la mer pro
fonde.

Elle en eut d-abord de la joie à la pensée qu-il descenda
it chez elle, mais ensuite elle se souvint que les hommes
0099ne peuvent vivre dans l-eau et qu-il ne pourrait attei
ndre que mort le château de son père.

Non ! il ne fallait pas qu-il mourût ! Elle nagea au mili
eu des épaves qui pouvaient l-écraser, plongea profondémen
t puis remonta très haut au milieu des vagues, et enfin el
le approcha le prince. Il n-avait presque plus la force de
nager, ses bras et ses jambes déjà s-immobilisaient, ses
beaux yeux se fermaient, il serait mort sans la petite sir
ène.

Quand vint le matin, la tempête s-était apaisée, pas le m
oindre débris du bateau n-était en vue ; le soleil se leva
, rouge et étincelant et semblant ranimer les joues du pri
nce, mais ses yeux restaient clos. La petite sirène déposa
un baiser sur son beau front élevé et repoussa ses cheveu
x ruisselants.

Elle voyait maintenant devant elle la terre ferme aux hau
tes montagnes bleues couvertes de neige, aux belles forêts
0100 vertes descendant jusqu-à la côte. Une église ou un c
loître s-élevait là – elle ne savait au juste, mais un bât
iment.

Des citrons et des oranges poussaient dans le jardin et d
evant le portail se dressaient des palmiers. La mer creusa
it là une petite crique à l-eau parfaitement calme, mais t
rès profonde, baignant un rivage rocheux couvert d-un sabl
e blanc très fin. Elle nagea jusque-là avec le beau prince
, le déposa sur le sable en ayant soin de relever sa tête
sous les chauds rayons du soleil.

Les cloches se mirent à sonner dans le grand édifice blan
c et des jeunes filles traversèrent le jardin. Alors la pe
tite sirène s-éloigna à la nage et se cacha derrière quelq
ue haut récif émergeant de l-eau, elle couvrit d-écume ses
cheveux et sa gorge pour passer inaperçue et se mit à obs
erver qui allait venir vers le pauvre prince.

Une jeune fille ne tarda pas à s-approcher, elle eut d-ab
0101ord grand-peur, mais un instant seulement, puis elle c
ourut chercher du monde. La petite sirène vit le prince re
venir à lui, il sourit à tous à la ronde, mais pas à elle,
il ne savait pas qu-elle l-avait sauvé. Elle en eut grand
-peine et lorsque le prince eut été porté dans le grand bâ
timent, elle plongea désespérée et retourna chez elle au p
alais de son père.

Elle avait toujours été silencieuse et pensive, elle le d
evint bien davantage. Ses s-urs lui demandèrent ce qu-elle
avait vu là-haut, mais elle ne raconta rien.

Bien souvent le soir et le matin elle montait jusqu-à la
place où elle avait laissé le prince. Elle vit mûrir les f
ruits du jardin et elle les vit cueillir, elle vit la neig
e fondre sur les hautes montagnes, mais le prince, elle ne
le vit pas, et elle retournait chez elle toujours plus dé
sespérée.

A la fin elle n-y tint plus et se confia à l-une de ses s
0102-urs. Aussitôt les autres furent au courant, mais elle
s seulement et deux ou trois autres sirènes qui ne le répé
tèrent qu-à leurs amies les plus intimes. L-une d-elles sa
vait qui était le prince, elle avait vu aussi la fête à bo
rd, elle savait d-où il était, où se trouvait son royaume.

– Viens, petite s-ur, dirent les autres princesses.

Et, s-enlaçant, elles montèrent en une longue chaîne vers
la côte où s-élevait le château du prince.

Par les vitres claires des hautes fenêtres on voyait les
salons magnifiques où pendaient de riches rideaux de soie
et de précieuses portières. Les murs s-ornaient, pour le p
laisir des yeux, de grandes peintures. Dans la plus grande
salle chantait un jet d-eau jaillissant très haut vers la
verrière du plafond.

Elle savait maintenant où il habitait et elle revint souv
0103ent, le soir et la nuit. Elle s-avançait dans l-eau bi
en plus près du rivage qu-aucune de ses s-urs n-avait osé
le faire, oui, elle entra même dans l-étroit canal passant
sous le balcon de marbre qui jetait une longue ombre sur
l-eau et là elle restait à regarder le jeune prince qui se
croyait seul au clair de lune.

Bien des nuits, lorsque les pêcheurs étaient en mer avec
leurs torches, elle les entendit dire du bien du jeune pri
nce, elle se réjouissait de lui avoir sauvé la vie lorsqu-
il roulait à demi mort dans les vagues.

Lui ne savait rien de tout cela, il ne pouvait même pas r
êver d-elle. De plus en plus elle en venait à chérir les h
umains, de plus en plus elle désirait pouvoir monter parmi
eux, leur monde, pensait-elle, était bien plus vaste que
le sien. Ne pouvaient-ils pas sur leurs bateaux sillonner
les mers, escalader les montagnes bien au-dessus des nuage
s et les pays qu-ils possédaient ne s-étendaient-ils pas e
n forêts et champs bien au-delà de ce que ses yeux pouvaie
0104nt saisir ?

Elle voulait savoir tant de choses pour lesquelles ses s-
urs n-avaient pas toujours de réponses, c-est pourquoi ell
e interrogea sa vieille grand-mère, bien informée sur le m
onde d-en haut, comme elle appelait fort justement les pay
s au-dessus de la mer.

– Si les hommes ne se noient pas, demandait la petite sir
ène, peuvent-ils vivre toujours et ne meurent-ils pas comm
e nous autres ici au fond de la mer ?

– Si, dit la vieille, il leur faut mourir aussi et la dur
ée de leur vie est même plus courte que la nôtre. Nous pou
vons atteindre trois cents ans, mais lorsque nous cessons
d-exister ici nous devenons écume sur les flots, sans même
une tombe parmi ceux que nous aimons. Nous n-avons pas d-
âme immortelle, nous ne reprenons jamais vie, pareils au r
oseau vert qui, une fois coupé, ne reverdit jamais.

0105 Les hommes au contraire ont une âme qui vit éternelle
ment, qui vit lorsque leur corps est retourné en poussière
. Elle s-élève dans l-air limpide jusqu-aux étoiles scinti
llantes.

De même que nous émergeons de la mer pour voir les pays d
es hommes, ils montent vers des pays inconnus et pleins de
délices que nous ne pourrons voir jamais.

– Pourquoi n-avons-nous pas une âme éternelle ? dit la pe
tite, attristée ; je donnerais les centaines d-années que
j-ai à vivre pour devenir un seul jour un être humain et a
voir part ensuite au monde céleste !

– Ne pense pas à tout cela, dit la vieille, nous vivons b
eaucoup mieux et sommes bien plus heureux que les hommes l
à-haut.

– Donc, il faudra que je meure et flotte comme écume sur
la mer et n-entende jamais plus la musique des vagues, ne
0106voit plus les fleurs ravissantes et le rouge soleil. N
e puis-je rien faire pour gagner une vie éternelle ?

– Non, dit la vieille, à moins que tu sois si chère à un
homme que tu sois pour lui plus que père et mère, qu-il s-
attache à toi de toutes ses pensées, de tout son amour, qu
-il fasse par un prêtre mettre sa main droite dans la tien
ne en te promettant fidélité ici-bas et dans l-éternité. A
lors son âme glisserait dans ton corps et tu aurais part a
u bonheur humain. Il te donnerait une âme et conserverait
la sienne. Mais cela ne peut jamais arriver. Ce qui est ra
vissant ici dans la mer, ta queue de poisson, il la trouve
très laide là-haut sur la terre. Ils n-y entendent rien,
pour être beau, il leur faut avoir deux grossières colonne
s qu-ils appellent des jambes.

La petite sirène soupira et considéra sa queue de poisson
avec désespoir.

– Allons, un peu de gaieté, dit la vieille, nous avons tr
0107ois cents ans pour sauter et danser, c-est un bon laps
de temps. Ce soir il y a bal à la cour. Il sera toujours
temps de sombrer dans le néant.

Ce bal fut, il est vrai, splendide, comme on n-en peut ja
mais voir sur la terre. Les murs et le plafond, dans la gr
ande salle, étaient d-un verre épais, mais clair. Plusieur
s centaines de coquilles roses et vert pré étaient rangées
de chaque côté et jetaient une intense clarté de feu bleu
e qui illuminait toute la salle et brillait à travers les
murs de sorte que la mer, au-dehors, en était tout illumin
ée. Les poissons innombrables, grands et petits, nageaient
contre les murs de verre, luisants d-écailles pourpre ou
étincelants comme l-argent et l-or.

Au travers de la salle coulait un large fleuve sur lequel
dansaient tritons et sirènes au son de leur propre chant
délicieux. La voix de la petite sirène était la plus jolie
de toutes, on l-applaudissait et son c-ur en fut un insta
nt éclairé de joie car elle savait qu-elle avait la plus b
0108elle voix sur terre et sous l-onde.

Mais très vite elle se reprit à penser au monde au-dessus
d-elle, elle ne pouvait oublier le beau prince ni son pro
pre chagrin de ne pas avoir comme lui une âme immortelle.
C-est pourquoi elle se glissa hors du château de son père
et, tandis que là tout était chants et gaieté, elle s-assi
t, désespérée, dans son petit jardin. Soudain elle entendi
t le son d-un cor venant vers elle à travers l-eau.

– Il s-embarque sans doute là-haut maintenant, celui que
j-aime plus que père et mère, celui vers lequel vont toute
s mes pensées et dans la main de qui je mettrais tout le b
onheur de ma vie. J-oserais tout pour les gagner, lui et u
ne âme immortelle. Pendant que mes s-urs dansent dans le c
hâteau de mon père, j-irai chez la sorcière marine, elle m
-a toujours fait si peur, mais peut-être pourra-t-elle me
conseiller et m-aider !

Alors la petite sirène sortit de son jardin et nagea vers
0109 les tourbillons mugissants derrière lesquels habitait
la sorcière. Elle n-avait jamais été de ce côté où ne pou
ssait aucune fleur, aucune herbe marine, il n-y avait là r
ien qu-un fond de sable gris et nu s-étendant jusqu-au gou
ffre. L-eau y bruissait comme une roue de moulin, tourbill
onnait et arrachait tout ce qu-elle pouvait atteindre et l
-entraînait vers l-abîme. Il fallait à la petite traverser
tous ces terribles tourbillons pour arriver au quartier o
ù habitait la sorcière, et sur un long trajet il fallait p
asser au-dessus de vases chaudes et bouillonnantes que la
sorcière appelait sa tourbière. Au-delà s-élevait sa maiso
n au milieu d-une étrange forêt. Les arbres et les buisson
s étaient des polypes, mi-animaux mi-plantes, ils avaient
l-air de serpents aux centaines de têtes sorties de terre.
Toutes les branches étaient des bras, longs et visqueux,
aux doigts souples comme des vers et leurs anneaux remuaie
nt de la racine à la pointe. Ils s-enroulaient autour de t
out ce qu-ils pouvaient saisir dans la mer et ne lâchaient
jamais prise.

0110 Debout dans la forêt la petite sirène s-arrêta tout e
ffrayée, son c-ur battait d-angoisse et elle fut sur le po
int de s-en retourner, mais elle pensa au prince, à l-âme
humaine et elle reprit courage. Elle enroula, bien serrés
autour de sa tête, ses longs cheveux flottants pour ne pas
donner prise aux polypes, croisa ses mains sur sa poitrin
e et s-élança comme le poisson peut voler à travers l-eau,
au milieu des hideux polypes qui étendaient vers elle leu
rs bras et leurs doigts.

Elle arriva dans la forêt à un espace visqueux où s-ébatt
aient de grandes couleuvres d-eau montrant des ventres jau
nâtres, affreux et gras. Au milieu de cette place s-élevai
t une maison construite en ossements humains. La sorcière
y était assise et donnait à manger à un crapaud sur ses lè
vres, comme on donne du sucre à un canari.

– Je sais bien ce que tu veux, dit la sorcière, et c-est
bien bête de ta part ! Mais ta volonté sera faite car elle
t-apportera le malheur, ma charmante princesse. Tu voudra
0111is te débarrasser de ta queue de poisson et avoir à sa
place deux moignons pour marcher comme le font les hommes
afin que le jeune prince s-éprenne de toi, que tu puisses
l-avoir, en même temps qu-une âme immortelle. A cet insta
nt, la sorcière éclata d-un rire si bruyant et si hideux q
ue le crapaud et les couleuvres tombèrent à terre et groui
llèrent.

– Tu viens juste au bon moment, ajouta-t-elle, demain mat
in, au lever du soleil, je n-aurais plus pu t-aider avant
une année entière. Je vais te préparer un breuvage avec le
quel tu nageras, avant le lever du jour, jusqu-à la côte e
t là, assise sur la grève, tu le boiras. Alors ta queue se
divisera et se rétrécira jusqu-à devenir ce que les homme
s appellent deux jolies jambes, mais cela fait mal, tu sou
ffriras comme si la lame d-une épée te traversait. Tous, e
n te voyant, diront que tu es la plus ravissante enfant de
s hommes qu-ils aient jamais vue. Tu garderas ta démarche
ailée, nulle danseuse n-aura ta légèreté, mais chaque pas
que tu feras sera comme si tu marchais sur un couteau effi
0112lé qui ferait couler ton sang. Si tu veux souffrir tou
t cela, je t-aiderai.

– Oui, dit la petite sirène d-une voix tremblante en pens
ant au prince et à son âme immortelle.

– Mais n-oublie pas, dit la sorcière, que lorsque tu aura
s une apparence humaine, tu ne pourras jamais redevenir si
rène, jamais redescendre auprès de tes s-urs dans le palai
s de ton père. Et si tu ne gagnes pas l-amour du prince au
point qu-il oublie pour toi son père et sa mère, qu-il s-
attache à toi de toutes ses pensées et demande au pasteur
d-unir vos mains afin que vous soyez mari et femme, alors
tu n-auras jamais une âme immortelle. Le lendemain matin d
u jour où il en épouserait une autre, ton c-ur se briserai
t et tu ne serais plus qu-écume sur la mer.

– Je le veux, dit la petite sirène, pâle comme une morte.

0113 – Mais moi, il faut aussi me payer, dit la sorcière,
et ce n-est pas peu de chose que je te demande. Tu as la p
lus jolie voix de toutes ici-bas et tu crois sans doute gr
âce à elle ensorceler ton prince, mais cette voix, il faut
me la donner. Le meilleur de ce que tu possèdes, il me le
faut pour mon précieux breuvage ! Moi, j-y mets de mon sa
ng afin qu-il soit coupant comme une lame à deux tranchant
s.

– Mais si tu prends ma voix, dit la petite sirène, que me
restera-t-il ?

– Ta forme ravissante, ta démarche ailée et le langage de
tes yeux, c-est assez pour séduire un c-ur d-homme. Allon
s, as-tu déjà perdu courage ? Tends ta jolie langue, afin
que je la coupe pour me payer et je te donnerai le philtre
tout puissant.

– Qu-il en soit ainsi, dit la petite sirène, et la sorciè
re mit son chaudron sur le feu pour faire cuire la drogue
0114magique.

– La propreté est une bonne chose, dit-elle en récurant l
e chaudron avec les couleuvres dont elle avait fait un n-u
d.

Elle s-égratigna le sein et laissa couler son sang épais
et noir. La vapeur s-élevait en silhouettes étranges, terr
ifiantes. A chaque instant la sorcière jetait quelque chos
e dans le chaudron et la mixture se mit à bouillir, on eût
cru entendre pleurer un crocodile. Enfin le philtre fut à
point, il était clair comme l-eau la plus pure !

– Voilà, dit la sorcière et elle coupa la langue de la pe
tite sirène. Muette, elle ne pourrait jamais plus ni chant
er, ni parler.

– Si les polypes essayent de t-agripper, lorsque tu retou
rneras à travers la forêt, jette une seule goutte de ce br
euvage sur eux et leurs bras et leurs doigts se briseront
0115en mille morceaux.

La petite sirène n-eut pas à le faire, les polypes recula
ient effrayés en voyant le philtre lumineux qui brillait d
ans sa main comme une étoile. Elle traversa rapidement la
forêt, le marais et le courant mugissant.

Elle était devant le palais de son père. Les lumières éta
ient éteintes dans la grande salle de bal, tout le monde d
ormait sûrement, et elle n-osa pas aller auprès des siens
maintenant qu-elle était muette et allait les quitter pour
toujours. Il lui sembla que son c-ur se brisait de chagri
n. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur du pa
rterre de chacune de ses s-urs, envoya de ses doigts mille
baisers au palais et monta à travers l-eau sombre et bleu
e de la mer. Le soleil n-était pas encore levé lorsqu-elle
vit le palais du prince et gravit les degrés du magnifiqu
e escalier de marbre. La lune brillait merveilleusement cl
aire. La petite sirène but l-âpre et brûlante mixture, ce
fut comme si une épée à deux tranchants fendait son tendre
0116 corps, elle s-évanouit et resta étendue comme morte.
Lorsque le soleil resplendit au-dessus des flots, elle rev
int à elle et ressentit une douleur aiguë. Mais devant ell
e, debout, se tenait le jeune prince, ses yeux noirs fixés
si intensément sur elle qu-elle en baissa les siens et vi
t qu-à la place de sa queue de poisson disparue, elle avai
t les plus jolies jambes blanches qu-une jeune fille pût a
voir. Et comme elle était tout à fait nue, elle s-envelopp
a dans sa longue chevelure.

Le prince demanda qui elle était, comment elle était venu
e là, et elle leva vers lui doucement, mais tristement, se
s grands yeux bleus puis qu-elle ne pouvait parler.

Alors il la prit par la main et la conduisit au palais. A
chaque pas, comme la sorcière l-en avait prévenue, il lui
semblait marcher sur des aiguilles pointues et des coutea
ux aiguisés, mais elle supportait son mal. Sa main dans la
main du prince, elle montait aussi légère qu-une bulle et
lui-même et tous les assistants s-émerveillèrent de sa dé
0117marche gracieuse et ondulante.

On lui fit revêtir les plus précieux vêtements de soie et
de mousseline, elle était au château la plus belle, mais
elle restait muette. Des esclaves ravissantes, parées de s
oie et d-or, venaient chanter devant le prince et ses roya
ux parents. L-une d-elles avait une voix plus belle encore
que les autres. Le prince l-applaudissait et lui souriait
, alors une tristesse envahit la petite sirène, elle savai
t qu-elle-même aurait chanté encore plus merveilleusement
et elle pensait : – Oh ! si seulement il savait que pour r
ester près de lui, j-ai renoncé à ma voix à tout jamais !

La petite sirène n-eut pas à le faire, les polypes recula
ient effrayés en voyant le philtre lumineux qui brillait d
ans sa main comme une étoile. Elle traversa rapidement la
forêt, le marais et le courant mugissant.

Elle était devant le palais de son père. Les lumières éta
0118ient éteintes dans la grande salle de bal, tout le mon
de dormait sûrement, et elle n-osa pas aller auprès des si
ens maintenant qu-elle était muette et allait les quitter
pour toujours. Il lui sembla que son c-ur se brisait de ch
agrin. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur d
u parterre de chacune de ses s-urs, envoya de ses doigts m
ille baisers au palais et monta à travers l-eau sombre et
bleue de la mer. Le soleil n-était pas encore levé lorsqu-
elle vit le palais du prince et gravit les degrés du magni
fique escalier de marbre. La lune brillait merveilleusemen
t claire. La petite sirène but l-âpre et brûlante mixture,
ce fut comme si une épée à deux tranchants fendait son te
ndre corps, elle s-évanouit et resta étendue comme morte.
Lorsque le soleil resplendit au-dessus des flots, elle rev
int à elle et ressentit une douleur aiguë. Mais devant ell
e, debout, se tenait le jeune prince, ses yeux noirs fixés
si intensément sur elle qu-elle en baissa les siens et vi
t qu-à la place de sa queue de poisson disparue, elle avai
t les plus jolies jambes blanches qu-une jeune fille pût a
voir. Et comme elle était tout à fait nue, elle s-envelopp
0119a dans sa longue chevelure.

Le prince demanda qui elle était, comment elle était venu
e là, et elle leva vers lui doucement, mais tristement, se
s grands yeux bleus puis qu-elle ne pouvait parler.

Alors il la prit par la main et la conduisit au palais. A
chaque pas, comme la sorcière l-en avait prévenue, il lui
semblait marcher sur des aiguilles pointues et des coutea
ux aiguisés, mais elle supportait son mal. Sa main dans la
main du prince, elle montait aussi légère qu-une bulle et
lui-même et tous les assistants s-émerveillèrent de sa dé
marche gracieuse et ondulante.

On lui fit revêtir les plus précieux vêtements de soie et
de mousseline, elle était au château la plus belle, mais
elle restait muette. Des esclaves ravissantes, parées de s
oie et d-or, venaient chanter devant le prince et ses roya
0120ux parents. L-une d-elles avait une voix plus belle en
core que les autres. Le prince l-applaudissait et lui sour
iait, alors une tristesse envahit la petite sirène, elle s
avait qu-elle-même aurait chanté encore plus merveilleusem
ent et elle pensait : – Oh ! si seulement il savait que po
ur rester près de lui, j-ai renoncé à ma voix à tout jamai
s ! –

Puis les esclaves commencèrent à exécuter au son d-une mu
sique admirable, des danses légères et gracieuses. Alors l
a petite sirène, élevant ses beaux bras blancs, se dressa
sur la pointe des pieds et dansa avec plus de grâce qu-auc
une autre. Chaque mouvement révélait davantage le charme d
e tout son être et ses yeux s-adressaient au c-ur plus pro
fondément que le chant des esclaves.

Tous en étaient enchantés et surtout le prince qui l-appe
lait sa petite enfant trouvée.

Elle continuait à danser et danser mais chaque fois que s
0121on pied touchait le sol, C-était comme si elle avait m
arché sur des couteaux aiguisés. Le prince voulut l-avoir
toujours auprès de lui, il lui permit de dormir devant sa
porte sur un coussin de velours.

Il lui fit faire un habit d-homme pour qu-elle pût le sui
vre à cheval. Ils chevauchaient à travers les bois embaumé
s où les branches vertes lui battaient les épaules, et les
petits oiseaux chantaient dans le frais feuillage. Elle g
rimpa avec le prince sur les hautes montagnes et quand ses
pieds si délicats saignaient et que les autres s-en aperc
evaient, elle riait et le suivait là-haut d-où ils admirai
ent les nuages défilant au-dessous d-eux comme un vol d-oi
seau migrateur partant vers des cieux lointains.

La nuit, au château du prince, lorsque les autres dormaie
nt, elle sortait sur le large escalier de marbre et, debou
t dans l-eau froide, elle rafraîchissait ses pieds brûlant
s. Et puis, elle pensait aux siens, en bas, au fond de la
mer.
0122
Une nuit elle vit ses s-urs qui nageaient enlacées, elles
chantaient tristement et elle leur fit signe. Ses s-urs l
a reconnurent et lui dirent combien elle avait fait de pei
ne à tous. Depuis lors, elles lui rendirent visite chaque
soir, une fois même la petite sirène aperçut au loin sa vi
eille grand-mère qui depuis bien des années n-était montée
à travers la mer et même le roi, son père, avec sa couron
ne sur la tête. Tous deux lui tendaient le bras mais n-osa
ient s-approcher autant que ses s-urs.

De jour en jour, elle devenait plus chère au prince ; il
l-aimait comme on aime un gentil enfant tendrement chéri,
mais en faire une reine ! Il n-en avait pas la moindre idé
e, et c-est sa femme qu-il fallait qu-elle devînt, sinon e
lle n-aurait jamais une âme immortelle et, au matin qui su
ivrait le jour de ses noces, elle ne serait plus qu-écume
sur la mer.

– Ne m-aimes-tu pas mieux que toutes les autres ? semblai
0123ent dire les yeux de la petite sirène quand il la pren
ait dans ses bras et baisait son beau front.

– Oui, tu m-es la plus chère, disait le prince, car ton c
-ur est le meilleur, tu m-est la plus dévouée et tu ressem
bles à une jeune fille une fois aperçue, mais que je ne re
trouverai sans doute jamais. J-étais sur un vaisseau qui f
it naufrage, les vagues me jetèrent sur la côte près d-un
temple desservi par quelques jeunes filles ; la plus jeune
me trouva sur le rivage et me sauva la vie. Je ne l-ai vu
e que deux fois et elle est la seule que j-eusse pu aimer
d-amour en ce monde, mais toi tu lui ressembles, tu efface
s presque son image dans mon âme puisqu-elle appartient au
temple. C-est ma bonne étoile qui t-a envoyée à moi. Nous
ne nous quitterons jamais.

– Hélas ! il ne sait pas que c-est moi qui ai sauvé sa vi
e ! pensait la petite sirène. Je l-ai porté sur les flots
jusqu-à la forêt près de laquelle s-élève le temple, puis
je me cachais derrière l-écume et regardais si personne ne
0124 viendrait. J-ai vu la belle jeune fille qu-il aime pl
us que moi. –

La petite sirène poussa un profond soupir. Pleurer, elle
ne le pouvait pas.

– La jeune fille appartient au lieu saint, elle n-en sort
ira jamais pour retourner dans le monde, ils ne se rencont
reront plus, moi, je suis chez lui, je le vois tous les jo
urs, je le soignerai, je l-adorerai, je lui dévouerai ma v
ie.

Mais voilà qu-on commence à murmurer que le prince va se
marier, qu-il épouse la ravissante jeune fille du roi vois
in, que c-est pour cela qu-il arme un vaisseau magnifique
– On dit que le prince va voyager pour voir les Etats du r
oi voisin, mais c-est plutôt pour voir la fille du roi voi
sin et une grande suite l-accompagnera – Mais la petite si
rène secoue la tête et rit, elle connaît les pensées du pr
ince bien mieux que tous les autres.
0125
– Je dois partir en voyage, lui avait-il dit. Je dois voi
r la belle princesse, mes parents l-exigent, mais m-oblige
r à la ramener ici, en faire mon épouse, cela ils n-y réus
siront pas, je ne peux pas l-aimer d-amour, elle ne ressem
ble pas comme toi à la belle jeune fille du temple. Si je
devais un jour choisir une épouse ce serait plutôt toi, mo
n enfant trouvée qui ne dis rien, mais dont les yeux parle
nt.

Et il baisait ses lèvres rouges, jouait avec ses longs ch
eveux et posait sa tête sur son c-ur qui se mettait à rêve
r de bonheur humain et d-une âme immortelle.

– Toi, tu n-as sûrement pas peur de la mer, ma petite mue
tte chérie ! lui dit-il lorsqu-ils montèrent à bord du vai
sseau qui devait les conduire dans le pays du roi voisin.

Il lui parlait de la mer tempétueuse et de la mer calme,
0126des étranges poissons des grandes profondeurs et de ce
que les plongeurs y avaient vu. Elle souriait de ce qu-il
racontait, ne connaissait-elle pas mieux que quiconque le
fond de l-océan ? Dans la nuit, au clair de lune, alors q
ue tous dormaient à bord, sauf le marin au gouvernail, deb
out près du bastingage elle scrutait l-eau limpide, il lui
semblait voir le château de son père et, dans les combles
, sa vieille grand-mère, couronne d-argent sur la tête, ch
erchant des yeux à travers les courants la quille du batea
u. Puis ses s-urs arrivèrent à la surface, la regardant tr
istement et tordant leurs mains blanches. Elle leur fit si
gne, leur sourit, voulut leur dire que tout allait bien, q
u-elle était heureuse, mais un mousse s-approchant, les s-
urs replongèrent et le garçon demeura persuadé que cette b
lancheur aperçue n-était qu-écume sur l-eau.

Le lendemain matin le vaisseau fit son entrée dans le por
t splendide de la capitale du roi voisin. Les cloches des
églises sonnaient, du haut des tours on soufflait dans les
trompettes tandis que les soldats sous les drapeaux flott
0127ants présentaient les armes.

Chaque jour il y eut fête ; bals et réceptions se succéda
ient mais la princesse ne paraissait pas encore. On disait
qu-elle était élevée au loin, dans un couvent où lui étai
ent enseignées toutes les vertus royales.

Elle vint, enfin !

La petite sirène était fort impatiente de juger de sa bea
uté. Il lui fallut reconnaître qu-elle n-avait jamais vu f
ille plus gracieuse. Sa peau était douce et pâle et derriè
re les longs cils deux yeux fidèles, d-un bleu sombre, sou
riaient. C-était la jeune fille du temple –

– C-est toi ! dit le prince, je te retrouve – toi qui m-a
s sauvé lorsque je gisais comme mort sur la grève ! Et il
serra dans ses bras sa fiancée rougissante. Oh ! je suis t
rop heureux, dit-il à la petite sirène. Voilà que se réali
se ce que je n-eusse jamais osé espérer. Toi qui m-aimes m
0128ieux que tous les autres, tu te réjouiras de mon bonhe
ur.

La petite sirène lui baisait les mains, mais elle sentait
son c-ur se briser. Ne devait-elle pas mourir au matin qu
i suivrait les noces ? Mourir et n-être plus qu-écume sur
la mer !

Des hérauts parcouraient les rues à cheval proclamant les
fiançailles. Bientôt toutes les cloches des églises sonnè
rent, sur tous les autels des huiles parfumées brûlaient d
ans de précieux vases d-argent, les prêtres balancèrent le
s encensoirs et les époux se tendirent la main et reçurent
la bénédiction de l-évêque.

La petite sirène, vêtue de soie et d-or, tenait la traîne
de la mariée mais elle n-entendait pas la musique sacrée,
ses yeux ne voyaient pas la cérémonie sainte, elle pensai
t à la nuit de sa mort, à tout ce qu-elle avait perdu en c
e monde.
0129
Le soir même les époux s-embarquèrent aux salves des cano
ns, sous les drapeaux flottants.

Au milieu du pont, une tente d-or et de pourpre avait été
dressée, garnie de coussins moelleux où les époux reposer
aient dans le calme et la fraîcheur de la nuit.

Les voiles se gonflèrent au vent et le bateau glissa sans
effort et sans presque se balancer sur la mer limpide. La
nuit venue on alluma des lumières de toutes les couleurs
et les marins se mirent à danser.

La petite sirène pensait au soir où, pour la première foi
s, elle avait émergé de la mer et avait aperçu le même fas
te et la même joie. Elle se jeta dans le tourbillon de la
danse, ondulant comme ondule un cygne pourchassé et tout l
e monde l-acclamait et l-admirait : elle n-avait jamais da
nsé si divinement. Si des lames aiguës transperçaient ses
pieds délicats, elle ne les sentait même pas, son c-ur éta
0130it meurtri d-une bien plus grande douleur. Elle savait
qu-elle le voyait pour la dernière fois, lui, pour lequel
elle avait abandonné les siens et son foyer, perdu sa voi
x exquise et souffert chaque jour d-indicibles tourments,
sans qu-il en eût connaissance. C-était la dernière nuit o
ù elle respirait le même air que lui, la dernière fois qu-
elle pouvait admirer cette mer profonde, ce ciel plein d-é
toiles.

La nuit éternelle, sans pensée et sans rêve, l-attendait,
elle qui n-avait pas d-âme et n-en pouvait espérer.

Sur le navire tout fut plaisir et réjouissance jusque bie
n avant dans la nuit. Elle dansait et riait mais la pensée
de la mort était dans son c-ur. Le prince embrassait son
exquise épouse qui caressait les cheveux noirs de son épou
x, puis la tenant à son bras il l-amena se reposer sous la
tente splendide.

Alors, tout fut silence et calme sur le navire. Seul veil
0131lait l-homme à la barre. La petite sirène appuya ses b
ras sur le bastingage et chercha à l-orient la première lu
eur rose de l-aurore, le premier rayon du soleil qui allai
t la tuer.

Soudain elle vit ses s-urs apparaître au-dessus de la mer
. Elles étaient pâles comme elle-même, leurs longs cheveux
ne flottaient plus au vent, on les avait coupés.

– Nous les avons sacrifiés chez la sorcière pour qu-elle
nous aide, pour que tu ne meures pas cette nuit. Elle nous
a donné un couteau. Le voici. Regarde comme il est aiguis
é – Avant que le jour ne se lève, il faut que tu le plonge
s dans le c-ur du prince et lorsque son sang tout chaud to
mbera sur tes pieds, ils se réuniront en une queue de pois
son et tu redeviendras sirène. Tu pourras descendre sous l
-eau jusque chez nous et vivre trois cents ans avant de de
venir un peu d-écume salée. Hâte-toi ! L-un de vous deux d
oit mourir avant l-aurore. Notre vieille grand-mère a tant
de chagrin qu-elle a, comme nous, laissé couper ses cheve
0132ux blancs par les ciseaux de la sorcière. Tue le princ
e, et reviens-nous. Hâte-toi ! Ne vois-tu pas déjà cette t
raînée rose à l-horizon ? Dans quelques minutes le soleil
se lèvera et il te faudra mourir.

Un soupir étrange monta à leurs lèvres et elles s-enfoncè
rent dans les vagues. La petite sirène écarta le rideau de
pourpre de la tente, elle vit la douce épousée dormant la
tête appuyée sur l-épaule du prince. Alors elle se pencha
et posa un baiser sur le beau front du jeune homme. Son r
egard chercha le ciel de plus en plus envahi par l-aurore,
puis le poignard pointu, puis à nouveau le prince, lequel
, dans son sommeil, murmurait le nom de son épouse qui occ
upait seule ses pensées, et le couteau trembla dans sa mai
n. Alors, tout à coup, elle le lança au loin dans les vagu
es qui rougirent à l-endroit où il toucha les flots comme
si des gouttes de sang jaillissaient à la surface. Une der
nière fois, les yeux voilés, elle contempla le prince et s
e jeta dans la mer où elle sentit son corps se dissoudre e
n écume.
0133
Maintenant le soleil surgissait majestueusement de la mer
. Ses rayons tombaient doux et chauds sur l-écume glacée e
t la petite sirène ne sentait pas la mort. Elle voyait le
clair soleil et, au-dessus d-elle, planaient des centaines
de charmants êtres transparents. A travers eux, elle aper
cevait les voiles blanches du navire, les nuages roses du
ciel, leurs voix étaient mélodieuses, mais si immatérielle
s qu-aucune oreille terrestre ne pouvait les capter, pas p
lus qu-aucun regard humain ne pouvait les voir. Sans ailes
, elles flottaient par leur seule légèreté à travers l-esp
ace. La petite sirène sentit qu-elle avait un corps comme
le leur, qui s-élevait de plus en plus haut au-dessus de l
-écume.

– Où vais-je ? demanda-t-elle. Et sa voix, comme celle de
s autres êtres, était si immatérielle qu-aucune musique hu
maine ne peut l-exprimer.

– Chez les filles de l-air, répondirent-elles. Une sirène
0134 n-a pas d-âme immortelle, ne peut jamais en avoir, à
moins de gagner l-amour d-un homme. C-est d-une volonté ét
rangère que dépend son existence éternelle. Les filles de
l-air n-ont pas non plus d-âme immortelle, mais elles peuv
ent, par leurs bonnes actions, s-en créer une. Nous nous e
nvolons vers les pays chauds où les effluves de la peste t
uent les hommes, nous y soufflons la fraîcheur. Nous répan
dons le parfum des fleurs dans l-atmosphère et leur arôme
porte le réconfort et la guérison. Lorsque durant trois ce
nts ans nous nous sommes efforcées de faire le bien, tout
le bien que nous pouvons, nous obtenons une âme immortelle
et prenons part à l-éternelle félicité des hommes. Toi, p
auvre petite sirène, tu as de tout c-ur cherché le bien co
mme nous, tu as souffert et supporté de souffrir, tu t-es
haussée jusqu-au monde des esprits de l-air, maintenant tu
peux toi-même, par tes bonnes actions, te créer une âme i
mmortelle dans trois cents ans.

Alors, la petite sirène leva ses bras transparents vers l
e soleil de Dieu et, pour la première fois, des larmes mon
0135tèrent à ses yeux.

Sur le bateau, la vie et le bruit avaient repris, elle vi
t le prince et sa belle épouse la chercher de tous côtés,
elle les vit fixer tristement leurs regards sur l-écume da
nsante, comme s-ils avaient deviné qu-elle s-était précipi
tée dans les vagues. Invisible elle baisa le front de l-ép
oux, lui sourit et avec les autres filles de l-air elle mo
nta vers les nuages roses qui voguaient dans l-air.

– Dans trois cents ans, nous entrerons ainsi au royaume d
e Dieu.

Nous pouvons même y entrer avant, murmura l-une d-elles.
Invisibles nous pénétrons dans les maisons des hommes où i
l y a des enfants et, chaque fois que nous trouvons un enf
ant sage, qui donne de la joie à ses parents et mérite leu
r amour, Dieu raccourcit notre temps d-épreuve.

Lorsque nous voltigeons à travers la chambre et que de bo
0136nheur nous sourions, l-enfant ne sait pas qu-un an nou
s est soustrait sur les trois cents, mais si nous trouvons
un enfant cruel et méchant, il nous faut pleurer de chagr
in et chaque larme ajoute une journée à notre temps d-épre
uve.

La plume et l-encrier

Que de choses dans un encrier ! disait quelqu-un qui se t
rouvait chez un poète ; que de belles choses ! Quelle sera
la première -uvre qui en sortira ? Un admirable ouvrage s
ans doute.

– C-est tout simplement admirable, répondit aussitôt la v
oix de l-encrier ; tout ce qu-il y a de plus admirable ! r
épéta-t-il, en prenant à témoin la plume et les autres obj
ets placés sur le bureau. Que de choses en moi – on a quel
que peine à le concevoir – Il est vrai que je l-ignore moi
-même et que je serais fort embarrassé de dire ce qui en s
0137ort quand une plume vient de s-y plonger. Une seule de
mes gouttes suffit pour une demi-page : que ne contient p
as celle-ci ! C-est de moi que naissent toutes les -uvres
du maître de céans. C-est dans moi qu-il puise ces considé
rations subtiles, ces héros aimables, ces paysages séduisa
nts qui emplissent tant de livres. Je n-y comprends rien,
et la nature me laisse absolument indifférent ; mais qu-im
porte : tout cela n-en a pas moins sa source en moi, et ce
la me suffit.

– Vous avez parfaitement raison de vous en contenter, rép
liqua la plume ; cela prouve que vous ne réfléchissez pas,
car si vous aviez le don de la réflexion, vous comprendri
ez que votre rôle est tout différent de ce que vous le cro
yez. Vous fournissez la matière qui me sert à rendre visib
le ce qui vit en moi ; vous ne contenez que de l-encre, l-
ami, pas autre chose. C-est moi, la plume, qui écris ; il
n-est pas un homme qui le conteste et, cependant, beaucoup
parmi les hommes s-entendent à la poésie autant qu-un vie
il encrier.
0138
– Vous avez le verbe bien haut pour une personne d-aussi
peu d-expérience ; car, vous ne datez guère que d-une sema
ine, ma mie, et vous voici déjà dans un lamentable état. V
ous imagineriez-vous par hasard que mes -uvres sont les vô
tres ? Oh ! la belle histoire ! Plumes d-oie ou plumes d-a
cier, vous êtes toutes les mêmes et ne valez pas mieux les
unes que les autres. A vous le soin machinal de reporter
sur le papier ce que je renferme quand l-homme vient me co
nsulter. Que m-empruntera-t-il la prochaine fois ? Je sera
is curieux de le savoir.

– Pataud ! conclut la plume.

Cependant, le poète était dans une vive surexcitation d-e
sprit lorsqu-il rentra, le soir. Il avait assisté à un con
cert et subi le charme irrésistible d-un incomparable viol
oniste. Sous le jeu inspiré de l-artiste, l-instrument s-é
tait animé et avait exhalé son âme en débordantes harmonie
s.
0139
Le poète avait cru entendre chanter son propre c-ur, chan
ter avec une voix divine comme en ont parfois des femmes.
On eût dit que tout vibrait dans ce violon, les cordes, la
chanterelle, la caisse, pour arriver à une plus grande in
tensité d-expression. Bien que le jeu du virtuose fût d-un
e science extrême, l-exécution semblait n-être qu-un enfan
tillage : à peine voyait-on parfois l-archet effleurer les
cordes ; c-était à donner à chacun l-envie d-en faire aut
ant avec un violon qui paraissait chanter de lui-même, un
archet qui semblait aller tout seul. L-artiste était oubli
é, lui, qui pourtant les faisait ce qu-ils étaient, en fai
sant passer en eux une parcelle de son génie. Mais le poèt
e se souvenait et s-asseyant à sa table, il prit sa plume
pour écrire ce que lui dictaient ses impressions.

– Combien ce serait folie à l-archet et au violon de s-en
orgueillir de leurs mérites ! Et cependant nous l-avons ce
tte folie, nous autres poètes, artistes, inventeurs ou sav
ants. Nous chantons nos louanges, nous sommes fiers de nos
0140 -uvres, et nous oublions que nous sommes des instrume
nts dont joue le Créateur. Honneur à lui seul ! Nous n-avo
ns rien dont nous puissions nous enorgueillir. –

Sur ce thème, le poète développa une parabole, qu-il inti
tula l-Ouvrier et les instruments.

– A bon entendeur, salut ! mon cher, dit la plume à l-enc
rier, après le départ du maître. Vous avez bien compris ce
que j-ai écrit et ce qu-il vient de relire tout haut ?

– Naturellement, puisque c-est chez moi que vous êtes ven
ue le chercher, la belle. Je vous conseille de faire votre
profit de la leçon, car vous ne péchez pas, d-ordinaire,
par excès de modestie. Mais vous n-avez pas même senti qu-
on s-amusait à vos dépens !

– Vieille cruche ! répliqua la plume.

– Vieux balai ! riposta l-encrier.
0141
Et chacun d-eux resta convaincu d-avoir réduit son advers
aire au silence par des raisons écrasantes. Avec une convi
ction semblable, on a la conscience tranquille et l-on dor
t bien ; aussi s-endormirent-ils tous deux du sommeil du j
uste.

Cependant, le poète ne dormait pas, lui ; les idées se pr
essaient dans sa tête comme les notes sous l-archet du vio
loniste, tantôt fraîches et cristallines comme les perles
égrenées par les cascades, tantôt impétueuses comme les ra
fales de la tempête dans la forêt. Il vibrait tout entier
sous la main du Maître Suprême. Honneur à lui seul !

La princesse au petit pois

Il était une fois un prince qui voulait épouser une princ
esse, mais une vraie princesse. Il fit le tour de la terre
pour en trouver une mais il y avait toujours quelque chos
0142e qui clochait ; des princesses, il n-en manquait pas,
mais étaient-elles de vraies princesses ? C-était diffici
le à apprécier, toujours une chose ou l-autre ne lui sembl
ait pas parfaite.

Il rentra chez lui tout triste, il aurait tant voulu avoi
r une véritable princesse. Un soir par un temps affreux, é
clairs et tonnerre, cascades de pluie que c-en était effra
yant, on frappa à la porte de la ville et le vieux roi lui
-même alla ouvrir. C-était une princesse qui était là, deh
ors. Mais grands dieux ! de quoi avait-elle l-air dans cet
te pluie, par ce temps ! L-eau coulait de ses cheveux et d
e ses vêtements, entrait par la pointe de ses chaussures e
t ressortait par le talon – et elle prétendait être une vé
ritable princesse ! – Nous allons bien voir çà, pensait la
vieille reine, mais elle ne dit rien.

Elle alla dans la chambre à coucher, retira toute la lite
rie et mit un petit pois au fond du lit ; elle prit ensuit
e vingt matelas qu-elle empila sur le petit pois et, par-d
0143essus, elle mit encore vingt édredons en plumes d-eide
r. C-est là-dessus que la princesse devait coucher cette n
uit-là.

Au matin, on lui demanda comment elle avait dormi. – Affr
eusement mal, répondit-elle, je n-ai presque pas fermé l–
il de la nuit. Dieu sait ce qu-il y avait dans ce lit. J-é
tais couché sur quelque chose de si dur que j-en ai des bl
eus et des noirs sur tout le corps ! C-est terrible !

Alors ils reconnurent que c-était une vraie princesse pui
sque, à travers les vingt matelas et les vingt édredons en
plumes d-eider, elle avait senti le petit pois. Une peau
aussi sensible ne pouvait être que celle d-une authentique
princesse.

Le prince la prit donc pour femme, sûr maintenant d-avoir
une vraie princesse et le petit pois fut exposé dans le c
0144abinet des trésors d-art, où on peut encore le voir si
personne ne l-a emporté. Et ceci est une vraie histoire.

La princesse et le porcher

Il y avait une fois un prince pauvre. Son royaume était t
out petit mais tout de même assez grand pour s-y marier et
justement il avait le plus grand désir de se marier.

Il y avait peut-être un peu de hardiesse à demander à la
fille de l-empereur voisin : – Veux-tu de moi ? – Il l-osa
cependant car son nom était honorablement connu, même au
loin, et cent princesses auraient accepté en remerciant, m
ais allez donc comprendre celle-ci – Ecoutez, plutôt :

Sur la tombe du père du prince poussait un rosier, un ros
ier miraculeux. Il ne donnait qu-une unique fleur tous les
cinq ans, mais c-était une rose d-un parfum si doux qu-à
0145la respirer on oubliait tous ses chagrins et ses souci
s. Le prince avait aussi un rossignol qui chantait comme s
i toutes les plus belles mélodies du monde étaient enfermé
es dans son petit gosier. Cette rose et ce rossignol, il l
es destinait à la princesse, tous deux furent donc placés
dans deux grands écrins d-argent et envoyés chez elle.

L-empereur les fit apporter devant lui dans le grand salo
n où la princesse jouait – à la visite – avec ses dames d-
honneur – elles n-avaient du reste pas d-autre occupation
– et lorsqu-elle vit les grandes boîtes contenant les cade
aux, elle applaudit de plaisir.

– Si seulement c-était un petit minet, dit-elle. Mais c-e
st la merveilleuse rose qui parut.

– Comment elle est joliment faite ! s-écrièrent toutes le
s dames d-honneur.

– Elle est plus jolie, surenchérit l-empereur, elle est l
0146a beauté même.

Cependant la princesse la toucha du doigt et fut sur le p
oint de pleurer.

– Oh ! papa, cria-t-elle, quelle horreur, elle n-est pas
artificielle, c-est une vraie !

– Fi donc ! s-exclamèrent toutes ces dames, c-est une vra
ie !

– Avant de nous fâcher, regardons ce qu-il y a dans la de
uxième boîte, opina l-empereur.

Alors le rossignol apparut et il se mit à chanter si divi
nement que tout d-abord on ne trouva pas de critique à lui
faire.

– Superbe ! charmant !
s-écrièrent toutes les dames de la cour, car elles parlai
0147ent toutes français, l-une plus mal que l-autre du res
te.

– Comme cet oiseau me rappelle la boîte à musique de notr
e défunte impératrice ! dit un vieux gentilhomme. Mais oui
, c-est tout à fait la même manière, la même diction music
ale !

– Eh oui ! dit l-empereur. Et il se mit à pleurer comme u
n enfant.

– Mais au moins j-espère que ce n-est pas un vrai, dit la
princesse.

– Mais si, c-est un véritable oiseau, affirmèrent ceux qu
i l-avaient apporté.

– Ah ! alors qu-il s-envole, commanda la princesse. Et el
le ne voulut pour rien au monde recevoir le prince.

0148 Mais lui ne se laissa pas décourager, il se barbouill
a le visage de brun et de noir, enfonça sa casquette sur s
a tête et alla frapper là-bas.

– Bonjour, empereur ! dit-il, ne pourrais-je pas trouver
du travail au château ?

– Euh ! il y en a tant qui demandent, répondit l-empereur
, mais, écoutez – je cherche un valet pour garder les coch
ons car nous en avons beaucoup.

Et voilà le prince engagé comme porcher impérial. On lui
donna une mauvaise petite chambre à côté de la porcherie e
t c-est là qu-il devait se tenir. Cependant, il s-assit et
travailla toute la journée, et le soir il avait fabriqué
une jolie petite marmite garnie de clochettes tout autour.
Quand la marmite se mettait à bouillir, les clochettes ti
ntaient et jouaient :

Ach, du lieber Augustin,
0149Alles ist hin, hin, hin.

Mais le plus ingénieux était sans doute que si l-on metta
it le doigt dans la vapeur de la marmite, on sentait imméd
iatement quel plat on faisait cuire dans chaque cheminée d
e la ville. Ça, c-était autre chose qu-une rose. Au cours
de sa promenade avec ses dames d-honneur la princesse vint
à passer devant la porcherie, et lorsqu-elle entendit la
mélodie, elle s-arrêta toute contente car elle aussi savai
t jouer Ach, du lieber Augustin, c-était même le seul air
qu-elle sût et elle le jouait d-un doigt seulement.

– C-est l-air que je sais, dit-elle, ce doit être un porc
her bien doué. Entrez et demandez-lui ce que coûte son ins
trument.

Une des dames de la cour fut obligée d-y aller mais elle
mit des sabots.

– Combien veux-tu pour cette marmite ? demanda-t-elle.
0150
– Je veux dix baisers de la princesse !

– Grands dieux ! s-écria la dame.

– C-est comme ça et pas moins ! insista le porcher.

– Eh bien ! qu-est-ce qu-il dit ? demanda la princesse.

– Je ne peux vraiment pas le dire, c-est trop affreux.

– Alors, dis-le tout bas.

La dame d-honneur le murmura à l-oreille de la princesse.

– Mais il est insolent, dit celle-ci, et elle s-en fut im
médiatement.

Dès qu-elle eut fait un petit bout de chemin, les clochet
0151tes se mirent à tinter.

– Ecoute, dit la princesse, va lui demander s-il veut dix
baisers de mes dames d-honneur.

– Oh ! que non, répondit le porcher. Dix baisers de la pr
incesse ou je garde la marmite.

– Que c-est ennuyeux ! dit la princesse. Alors il faut qu
e vous teniez toutes autour de moi afin que personne ne pu
isse me voir.

Les dames d-honneur l-entourèrent en étalant leurs jupes,
le garçon eut dix baisers et elle emporta la marmite. Com
me on s-amusa au château ! Toute la soirée et toute la jou
rnée la marmite cuisait, il n-y avait pas une cheminée de
la ville dont on ne sût ce qu-on y préparait tant chez le
chambellan que chez le cordonnier. Les dames d-honneur dan
saient et battaient des mains.

0152 – Nous savons ceux qui auront du potage sucré ou bien
des crêpes, ou bien encore de la bouillie ou des côtelett
es, comme c-est intéressant !

– Supérieurement intéressant ! dit la Grande Maîtresse de
la Cour.

– Oui, mais pas un mot à personne, car je suis la fille d
e l-empereur.

– Dieu nous en garde ! firent-elles toutes ensemble.

Le porcher, c-est-à-dire le prince, mais personne ne se d
outait qu-il pût être autre chose qu-un véritable porcher,
ne laissa pas passer la journée suivante sans travailler,
il confectionna une crécelle. Lorsqu-on la faisait tourne
r, résonnaient en grinçant toutes les valses, les galops e
t les polkas connus depuis la création du monde.

– Mais c-est superbe, dit la princesse lorsqu-elle passa
0153devant la porcherie. Je n-ai jamais entendu plus merve
illeuse improvisation ! Ecoutez, allez lui demander ce que
coûte cet instrument – mais je n-embrasse plus !

– Il veut cent baisers de la princesse, affirma la dame d
-honneur qui était allée s-enquérir.

– Je pense qu-il est fou, dit la princesse.

Et elle s-en fut. Mais après avoir fait un petit bout de
chemin, elle s-arrêta.

– Il faut encourager les arts, dit-elle. Je suis la de l-
empereur. Dites-lui que je lui donnerai dix baisers, comme
hier, le reste mes dames d-honneur s-en chargeront.

– Oh ! ça ne nous plaît pas du tout, dirent ces dernières
.

– Quelle bêtise ! répliqua la princesse. Si moi je peux l
0154-embrasser, vous le pouvez aussi. Souvenez-vous que je
vous entretiens et vous honore.

Et, encore une fois, la dame d-honneur dut aller s-inform
er.

– Cent baisers de la princesse, a-t-il dit, sinon il gard
e son bien.

– Alors, mettez-vous devant moi. Toutes les dames l-entou
rèrent et l-embrassade commença.

– Qu-est-ce que c-est que cet attroupement, là-bas, près
de la porcherie ! s-écria l-empereur.

Il était sur sa terrasse où il se frottait les yeux et me
ttait ses lunettes.

– Mais ce sont les dames de la cour qui font des leurs, i
l faut que j-y aille voir.
0155
Il releva l-arrière de ses pantoufles qui n-étaient que d
es souliers dont le contrefort avait lâché –

Saperlipopette ! comme il se dépêchait –

Lorsqu-il arriva dans la cour, il se mit à marcher tout d
oucement. Les dames d-honneur occupées à compter les baise
rs afin que tout se déroule honnêtement, qu-il n-en reçoiv
e pas trop, mais pas non plus trop peu, ne remarquèrent pa
s du tout l-empereur. Il se hissa sur les pointes :

– Qu-est-ce que c-est ! cria-t-il quand il vit ce qui se
passait. Et il leur donna de sa pantoufle un grand coup su
r la tête, juste au moment où le porcher recevait le quatr
e-vingtième baiser.

– Hors d-ici ! cria-t-il furieux.

La princesse et le porcher furent jetés hors de l-empire.
0156

Elle pleurait, le porcher grognait et la pluie tombait à
torrents.

– Ah ! je suis la plus malheureuse des créatures, gémissa
it la princesse. Que n-ai-je accepté ce prince si charmant
! Oh ! que je suis malheureuse !

Le porcher se retira derrière un arbre, essuya le noir et
le brun de son visage, jeta ses vieux vêtements et s-avan
ça dans ses habits princiers, si charmant que la princesse
fit la révérence devant lui.

– Je suis venu pour te faire affront, à toi ! dit le garç
on. Tu ne voulais pas d-un prince plein de loyauté.

Tu n-appréciais ni la rose, ni le rossignol, mais le porc
her tu voulais bien l-embrasser pour un jouet mécanique !
Honte à toi !
0157
Il retourna dans son royaume, ferma la porte, tira le ver
rou.

Quant à elle, elle pouvait bien rester dehors et chanter
si elle en avait envie :

Ach, du lieber Augustin,
Alles ist hin, hin, hin.

Quelque chose

Il faut que je devienne quelque chose, disait l-aîné de c
inq frères ; je veux être utile en ce monde. Si humble que
soit mon métier, si ce que je fais sert à mes semblables,
je serai quelque chose. Je veux me faire briquetier. On n
e saurait se passer de briques. Je pourrai dire que je sui
s bon à quelque chose.

0158 – Oui, dit le puîné, mais l-ambition est trop basse.
Qu-est-ce que faire des briques ? Moi, je préfère être maç
on. Voilà, du moins, une véritable profession. On devient
maître et bourgeois de la ville ; on a sa bannière et l-en
trée à l-auberge de la corporation ; et, je finirai par av
oir des compagnons sous mes ordres, et ma femme sera appel
ée madame la maîtresse.

– C-est n-être rien du tout, dit le troisième, que d-être
maçon. Tu auras beau devenir maître, tu ne sortiras pas d
u peuple et du commun. Moi, je connais quelque chose de mi
eux : je deviendrai architecte. Je vivrai par l-intelligen
ce, par la pensée : l-art sera mon domaine. Je serai au pr
emier rang dans le royaume de l-esprit. Il est vrai qu-il
me faudra commencer péniblement. Je serai d-abord apprenti
menuisier ; je porterai la casquette, et non le chapeau d
e soie noire ; j-irai quérir de la bière et de l-eau-de-vi
e pour les compagnons ; ces marauds se permettront de me t
utoyer ; ce sera blessant. Mais je m-imaginerai que ce n-e
st qu-une farce de carnaval, le monde à l-envers ; et le l
0159endemain, c-est-à-dire quand je serai devenu compagnon
, je suivrai mon chemin, j-entrerai à l-Académie des beaux
-arts, j-apprendrai à dessiner, et me voilà architecte ! Q
uand on m-écrira, on mettra sur l-adresse : Monsieur un te
l bien né, ou peut-être même très bien né. Il n-est pas im
possible que l-on ajoute quelque chose à mon nom. Et je co
nstruirai, je construirai, aussi bien que les autres ont c
onstruit avant moi ! Et je bâtirai ainsi ma fortune. C-est
ce que j-appelle être quelque chose.

– Ce que tu prends pour quelque chose, répartit le quatri
ème frère, me paraît bien peu et presque rien. Moi, je ne
veux pas suivre le chemin battu par les autres ; je ne veu
x pas être un copiste. Je serai un génie original et créat
eur. J-inventerai un nouveau style d-architecture. Je dres
serai le plan des édifices selon le climat du pays, les ma
tériaux qu-on y trouve, l-esprit national, le degré de civ
ilisation. A tous les étages qu-on a coutume d-élever, j-a
jouterai un dernier étage auquel je donnerai mon nom et qu
i éternisera ma renommée.
0160
– Si ton climat et tes matériaux ne valent rien, tu ne fe
ras rien qui vaille, reprit le cinquième. Je vois bien, d-
après tout ce que je viens d-entendre, qu-aucun de vous ne
sera vraiment quelque chose, quoi que vous vous imaginiez
. Pour être quelque chose, il faut se mettre au-dessus de
toutes choses ; faites à votre guise, travaillez selon vos
aptitudes et vos goûts, moi je raisonnerai sur ce que vou
s ferez, je le jugerai et le critiquerai. Il n-est rien en
ce monde qui n-offre un côté imparfait ou défectueux, je
le découvrirai, je le signalerai, et j-en parlerai comme i
l faut.

C-est, en effet, ce qu-il fit et non sans succès. On disa
it de lui : – Ce garçon est une forte tête, un homme enten
du et capable, et cependant il ne produit rien. – C-était
justement parce qu-il ne produisait rien qu-on le croyait
quelque chose.

L-aîné, qui confectionnait des briques, remarqua bientôt
0161que pour chaque brique il recevait une pièce de monnai
e de cuivre ; et, quand il y en avait une certaine quantit
é, cela faisait un écu blanc. Or, quand on arrive avec un
écu n-importe où, chez le boulanger, le boucher, etc., la
porte s-ouvre toute seule, et vous n-avez qu-à demander ce
que vous désirez. Voilà ce que produisent les briques. Il
en est qui se fendent, qui se cassent, mais de celles-là
même on peut tirer parti.

Marguerite la pauvresse voulait se bâtir une maisonnette
sur la digue qui arrête les flots de la mer. Elle reçut du
briquetier les briques manquées et mal venues, auxquelles
quelques-unes belles et entières étaient mêlées ; car l-a
îné des cinq frères, quoiqu-il ne s-élevât jamais plus hau
t que la fabrication des briques, avait bon c-ur, et il av
ait recommandé de n-y regarder pas de trop près. La pauvre
sse construisit elle-même sa maisonnette, qui fut basse et
étroite. Cette hutte était du moins un abri, et quelle vu
e on y avait ! On voyait la mer immense, dont les vagues v
enaient se briser avec fracas contre la digue et lancer le
0162ur écume salée par-dessus la maisonnette. Depuis longt
emps le brave homme qui en avait confectionné les briques
reposait dans le sein de la terre.

Le frère puîné savait certes mieux maçonner que la pauvre
Marguerite, car il avait appris comment il faut s-y prend
re. Lorsqu-il eut passé son examen pour devenir compagnon,
il boucla sa valise et entonna le chant de l-artisan :

– Pendant que je suis jeune, je veux voyager. Je vais con
struire des maisons à l-étranger. Je suis jeune, plein de
force et de courage ; j-irai de ville en ville et verrai d
u pays. Et quand je reviendrai, j-ai confiance en ma fianc
ée, je la retrouverai fidèle. Hourrah ! le brave état que
celui d-artisan ! Maître, je le deviendrai bientôt. –

Il lui arriva, en effet, ce que dit la chanson. A son ret
our, il fut reçu maître. Il construisit plusieurs maisons
l-une suivant l-autre, et elles formèrent une rue, qui n-é
tait pas une des moins belles de la ville. Ces maisons fin
0163irent par lui en bâtir une à lui-même. Les bonnes gens
du quartier te diront : – Oui, vraiment, c-est la rue qui
lui a construit sa maison. –

Ce n-était pas une grande maison, sans doute. Elle était
dallée d-argile ; mais lorsqu-on y eut bien dansé à sa noc
e, l-argile fut aussi polie et luisante qu-un parquet. Les
murs étaient revêtus de carreaux de faïence, dont chacun
portait une fleur ; et cela ornait mieux la chambre que la
plus riche draperie. C-était, en somme, une jolie maison
et un couple heureux. Au fronton flottait la bannière de l
a corporation ; compagnons et apprentis, en passant devant
, criaient : – Hourrah pour notre bon maître ! – Oui, il é
tait devenu quelque chose.

Le troisième frère, après avoir été apprenti menuisier, a
près avoir porté la casquette et fait les commissions des
compagnons, était entré, comme il l-avait dit, à l-Académi
e des beaux-arts, et avait obtenu le brevet d-architecte.
Dès ce moment, quand on lui écrivait, on mettait sur l-adr
0164esse : – A Monsieur le très-bien et très-hautement né,
etc. – Si la rue que le maçon avait bâtie lui avait rappo
rté une maison, cette rue reçut le nom du troisième frère
et la plus belle maison de cette rue lui appartint. C-étai
t être quelque chose, à coup sûr, que d-avoir de beaux tit
res à placer devant et après son nom. Sa femme était une d
ame de qualité, et ses enfants étaient considérés comme de
s enfants de la haute classe. Quand il mourut, son nom con
tinua d-être inscrit au coin de la rue, et d-être prononcé
par tous. Oui, celui-ci avait été quelque chose.

Le quatrième frère, l-homme de génie qui prétendait créer
un style nouveau et original et orner les édifices d-un d
ernier étage qui devait l-immortaliser, n-atteignit pas to
ut à fait son but. En faisant construire cet étage de nouv
elle forme, il tomba et se rompit le cou. Mais on lui fit
un magnifique enterrement avec musique et bannières ; les
rues où passa son cercueil furent jonchées de fleurs et de
joncs. On prononça sur sa tombe trois oraisons funèbres l
-une plus longue que l-autre, et la gazette s-encadra de n
0165oir ce jour-là. Il eût apprécié hautement ces avantage
s, s-il avait pu en être témoin, car il aimait par-dessus
tout qu-on parlât de lui. Il eut son monument funéraire, e
t c-était toujours quelque chose.

Il était donc mort, et ses trois frères aînés étaient aus
si trépassés. Il ne survivait que le cinquième, le grand r
aisonneur. En ceci, il était dans son rôle, car son affair
e à lui était d-avoir toujours le dernier mot. Il s-était
acquis, comme nous l-avons dit, la réputation d-un homme e
ntendu et capable, quoiqu-il n-eût fait que gloser sur les
ouvrages des autres. – C-est une bonne tête -, disait-on
communément. Celui-ci était-il devenu quelque chose ?

Son heure sonna aussi, il mourut et arriva à la porte du
ciel. Là, on entre toujours deux à deux. Il avait à côté d
e lui une autre âme qui demandait aussi à passer la porte.
C-était justement Marguerite, la pauvresse de la maison d
e la digue.

0166 – C-est assurément un contraste frappant, dit le rais
onneur, que moi et cette âme misérable nous nous présentio
ns ensemble.

– Qui êtes-vous, brave femme, qui voulez entrer au paradi
s ?

La bonne vieille pensait que c-était saint Pierre qui lui
parlait.

– Je ne suis qu-une pauvresse, dit-elle, seule et sans fa
mille. C-est moi qu-on nommait la vieille Marguerite de la
maison de la digue.

– Qu-avez-vous donc fait de bon et d-utile pendant votre
vie sur la terre ?

– Je n-ai rien fait pour mériter qu-on m-ouvre cette port
e. Ce sera une bien grande grâce, si l-on me permet de me
glisser inaperçue dans le paradis.
0167
– Comment avez-vous donc quitté l-autre monde ? reprit-il
pour causer et se distraire un peu, car il s-ennuyait bea
ucoup qu-on le fit ainsi attendre.

– Comment je suis sortie de l-autre monde, je n-en sais t
rop rien. Pendant mes dernières années, j-ai été malade et
bien misérable, allez. Tout à coup, je me suis traînée ho
rs de mon lit, et j-ai été saisie par un froid glacial. C-
est ce qui m-aura fait mourir. Votre Grandeur se rappelle
sans doute combien l-hiver a été rigoureux ; heureusement
que je n-ai plus à en souffrir ! Pendant quelques jours il
n-y eut pas de vent, mais le froid continuait de plus bel
le. Aussi loin qu-on pouvait voir, la mer était couverte d
-une couche de glace.

– Tous les gens de la ville allèrent se promener sur ce m
iroir uni. Les uns couraient en traîneau ; les autres dans
aient sous la tente ; d-autres se régalaient dans les buve
ttes qui s-y étaient installées. De ma pauvre chambrette o
0168ù j-étais clouée, j-entendais les sons de la musique e
t les cris de joie.

– Cela dura ainsi jusqu-au soir. La lune s-était levée, e
lle était belle ; pourtant elle n-avait point tout son écl
at. De mon lit je regardais par-dessus la mer immense. Tou
t à coup, là où elle touchait le ciel, surgit un nuage bla
nc, d-un aspect singulier. Je le considérais avec attentio
n, et j-y aperçus un point noir qui grandit de plus en plu
s. Je sus alors ce que cela annonçait. Je suis vieille et
j-ai de l-expérience. Bien qu-on voie rarement ce signe de
malheur, je le connaissais et le frisson me prit. Deux fo
is déjà dans ma vie je l-avais vu ; je savais que ce nuage
amènerait une tempête épouvantable et une haute marée qui
engloutirait tous ces pauvres gens ne pensant qu-à se div
ertir, chantant et buvant, et pleins d-allégresse. Jeunes
et vieux, toute la ville était là sur la glace. Qui les av
ertirait ? Quelqu-un remarquerait-il comme moi l-affreux n
uage, et comprendrait-il ce qu-il présageait ? Je me deman
dai cela avec angoisse, et je me sentis plus de vie et de
0169force que je n-en avais eu depuis bien longtemps. Je p
arvins à sortir de mon lit et à gagner la fenêtre. Je ne p
us me traîner plus loin.

– Je réussis cependant à ouvrir la fenêtre. Je vis tout c
e monde courir et sauter sur la glace. Que de beaux drapea
ux il y avait là, qui voltigeaient au souffle du vent ! Le
s jeunes garçons criaient hourrah ! Servantes et domestiqu
es dansaient en rond et chantaient. Ils s-amusaient de tou
t c-ur. Mais le nuage blanc avec le point noir – Je criai
tant que je pus ; personne ne m-entendit, j-étais trop loi
n d-eux. Bientôt la tourmente allait éclater ; la glace, s
oulevée par la mer, se briserait, et tous, tous seraient p
erdus. Personne ne pourrait les secourir !

– Je criai encore de toutes mes forces. Ma voix ne fut pa
s plus entendue que la première fois. Impossible d-aller à
eux. Comment donc les ramener à terre ?

– Le bon Dieu m-inspira alors l-idée de mettre le feu à m
0170on lit, et d-incendier ma maison plutôt que de laisser
périr misérablement tous ces pauvres gens. J-exécutais au
ssitôt ce dessein. Les flammes rouges commencèrent à s-éle
ver. C-était comme un phare que je leur allumai. Je franch
is la porte, mais je restai là par terre. Mes forces étaie
nt épuisées. Le feu sortait par le toit, par les fenêtres,
par la porte : des langues de flammes venaient jusqu-à mo
i comme pour me lécher.

– La population qui était sur la glace aperçut la clarté
; tous accoururent pour sauver une pauvre créature qui, pe
nsaient-ils, allait être brûlée vivante. Il n-y en eut pas
un qui ne se précipitât vers la digue. Puis la marée mont
a, souleva la glace et la brisa en mille morceaux. Mais il
n-y avait plus personne, tout le monde était accouru vers
la digue. Je les avais tous sauvés.

– La frayeur, l-effort que je dus faire, le froid glacial
qui me saisit, achevèrent ma triste existence, et c-est a
insi que me voilà arrivée à la porte du ciel. –
0171
La porte du paradis s-ouvrit, et un ange y introduisit la
pauvre vieille. Elle laissa tomber un brin de paille, un
de ceux qui étaient dans son lit lorsqu-elle y mit le feu.
Cette paille se changea en or pur, grandit en un moment,
poussa des branches, des feuilles et des fleurs, et fut co
mme un arbre d-or splendide.

– Tu vois, dit l-ange au raisonneur, ce que la pauvresse
a apporté. Et toi, qu-apportes-tu ? Rien, je le sais, tu n
-as rien produit en toute ta vie. Tu n-as pas même façonné
une brique. Si encore tu pouvais retourner sur terre pour
en confectionner une seule, elle serait sûrement mal fait
e ; mais ce serait du moins une preuve de bonne volonté, e
t la bonne volonté, c-est quelque chose.

Alors la vieille petite mère de la maison de la digue :

– Je le reconnais, dit-elle, c-est son frère qui m-a donn
é les briques et les débris de briques avec lesquels j-ai
0172bâti ma maisonnette. Quel bienfait ce fut pour moi, la
pauvresse ! Est-ce que tous ces morceaux de briques ne po
urraient pas tenir lieu de la brique qu-il aurait à fourni
r ? Ce serait un acte de grâce.

– Tu le vois, reprit l-ange, le plus humble de tes frères
, celui que tu estimais moins encore que les autres, et do
nt l-honnête métier te paraissait si méprisable, c-est lui
qui pourra te faire entrer au paradis. Toutefois tu n-ent
reras pas avant que tu aies quelque chose à faire valoir p
our suppléer à ta réelle indigence.

– Tout ce qu-il dit là, pensa en lui-même le raisonneur,
aurait pu être exprimé avec plus d-éloquence. – Mais il ga
rda sa remarque pour lui seul.

La reine des neiges

0173Première Histoire
Qui traite d-un miroir et de ses morceaux

Voilà ! Nous commençons. Lorsque nous serons à la fin de
l-histoire, nous en saurons plus que maintenant, car c-éta
it un bien méchant sorcier, un des plus mauvais, le – diab
le – en personne.

Un jour il était de fort bonne humeur : il avait fabriqué
un miroir dont la particularité était que le Bien et le B
eau en se réfléchissant en lui se réduisaient à presque ri
en, mais que tout ce qui ne valait rien, tout ce qui était
mauvais, apparaissait nettement et empirait encore. Les p
lus beaux paysages y devenaient des épinards cuits et les
plus jolies personnes y semblaient laides à faire peur, ou
bien elles se tenaient sur la tête et n-avaient pas de ve
ntre, les visages étaient si déformés qu-ils n-étaient pas
reconnaissables, et si l-on avait une tache de rousseur,
0174c-est toute la figure (le nez, la bouche) qui était cr
iblée de son. Le diable trouvait ça très amusant.

Lorsqu-une pensée bonne et pieuse passait dans le cerveau
d-un homme, la glace ricanait et le sorcier riait de sa p
rodigieuse invention.

Tous ceux qui allaient à l-école des sorciers – car il av
ait créé une école de sorciers – racontaient à la ronde qu
e c-est un miracle qu-il avait accompli là. Pour la premiè
re fois, disaient-ils, on voyait comment la terre et les ê
tres humains sont réellement. Ils couraient de tous côtés
avec leur miroir et bientôt il n-y eut pas un pays, pas un
e personne qui n-eussent été déformés là-dedans.

Alors, ces apprentis sorciers voulurent voler vers le cie
l lui-même, pour se moquer aussi des anges et de Notre-Sei
gneur. Plus ils volaient haut avec le miroir, plus ils ric
anaient. C-est à peine s-ils pouvaient le tenir et ils vol
aient de plus en plus haut, de plus en plus près de Dieu e
0175t des anges, alors le miroir se mit à trembler si fort
dans leurs mains qu-il leur échappa et tomba dans une chu
te vertigineuse sur la terre où il se brisa en mille morce
aux, que dis-je, en des millions, des milliards de morceau
x, et alors, ce miroir devint encore plus dangereux qu-aup
aravant. Certains morceaux n-étant pas plus grands qu-un g
rain de sable voltigeaient à travers le monde et si par ma
lheur quelqu-un les recevait dans l–il, le pauvre acciden
té voyait les choses tout de travers ou bien ne voyait que
ce qu-il y avait de mauvais en chaque chose, le plus peti
t morceau du miroir ayant conservé le même pouvoir que le
miroir tout entier. Quelques personnes eurent même la malc
hance qu-un petit éclat leur sautât dans le c-ur et, alors
, c-était affreux : leur c-ur devenait un bloc de glace. D
-autres morceaux étaient, au contraire, si grands qu-on le
s employait pour faire des vitres, et il n-était pas bon d
ans ce cas de regarder ses amis à travers elles. D-autres
petits bouts servirent à faire des lunettes, alors tout al
lait encore plus mal. Si quelqu-un les mettait pour bien v
oir et juger d-une chose en toute équité, le Malin riait à
0176 s-en faire éclater le ventre, ce qui le chatouillait
agréablement.

Mais ce n-était pas fini comme ça. Dans l-air volaient en
core quelques parcelles du miroir !

Ecoutez plutôt.

Deuxième histoire
Un petit garçon et une petite fille

Dans une grande ville où il y a tant de maisons et tant d
e monde qu-il ne reste pas assez de place pour que chaque
famille puisse avoir son petit jardin, deux enfants pauvre
s avaient un petit jardin. Ils n-étaient pas frère et s-ur
, mais s-aimaient autant que s-ils l-avaient été. Leurs pa
rents habitaient juste en face les uns des autres, là où l
e toit d-une maison touchait presque le toit de l-autre, s
0177éparés seulement par les gouttières. Une petite fenêtr
e s-ouvrait dans chaque maison, il suffisait d-enjamber le
s gouttières pour passer d-un logement à l-autre. Les fami
lles avaient chacune devant sa fenêtre une grande caisse o
ù poussaient des herbes potagères dont elles se servaient
dans la cuisine, et dans chaque caisse poussait aussi un r
osier qui se développait admirablement. Un jour, les paren
ts eurent l-idée de placer les caisses en travers des gout
tières de sorte qu-elles se rejoignaient presque d-une fen
être à l-autre et formaient un jardin miniature. Les tiges
de pois pendaient autour des caisses et les branches des
rosiers grimpaient autour des fenêtres, se penchaient les
unes vers les autres, un vrai petit arc de triomphe de ver
dure et de fleurs. Comme les caisses étaient placées très
haut, les enfants savaient qu-ils n-avaient pas le droit d
-y grimper seuls, mais on leur permettait souvent d-aller
l-un vers l-autre, de s-asseoir chacun sur leur petit tabo
uret sous les roses, et ils ne jouaient nulle part mieux q
ue là. L-hiver, ce plaisir-là était fini. Les vitres étaie
nt couvertes de givre, mais alors chaque enfant faisait ch
0178auffer sur le poêle une pièce de cuivre et la plaçait
un instant sur la vitre gelée. Il se formait un petit trou
tout rond à travers lequel épiait à chaque fenêtre un pet
it -il très doux, celui du petit garçon d-un côté, celui d
e la petite fille de l-autre. Lui s-appelait Kay et elle G
erda.

L-été, ils pouvaient d-un bond venir l-un chez l-autre ;
l-hiver il fallait d-abord descendre les nombreux étages d
-un côté et les remonter ensuite de l-autre. Dehors, la ne
ige tourbillonnait.

– Ce sont les abeilles blanches qui papillonnent, disait
la grand-mère.

– Est-ce qu-elles ont aussi une reine ? demanda le petit
garçon.

– Mais bien sûr, dit grand-mère. Elle vole là où les abei
lles sont les plus serrées, c-est la plus grande de toutes
0179 et elle ne reste jamais sur la terre, elle remonte da
ns les nuages noirs.

– Nous avons vu ça bien souvent, dirent les enfants.

Et ainsi ils surent que c-était vrai.

– Est-ce que la Reine des Neiges peut entrer ici ? demand
a la petite fille.

– Elle n-a qu-à venir, dit le petit garçon, je la mettrai
sur le poêle brûlant et elle fondra aussitôt.

Le soir, le petit Kay, à moitié déshabillé, grimpa sur un
e chaise près de la fenêtre et regarda par le trou d-obser
vation. Quelques flocons de neige tombaient au-dehors et l
-un de ceux-ci, le plus grand, atterrit sur le rebord d-un
e des caisses de fleurs. Ce flocon grandit peu à peu et fi
nit par devenir une dame vêtue du plus fin voile blanc fai
t de millions de flocons en forme d-étoiles. Elle était be
0180lle, si belle, faite de glace aveuglante et scintillan
te et cependant vivante. Ses yeux étincelaient comme deux
étoiles, mais il n-y avait en eux ni calme ni repos. Elle
fit vers la fenêtre un signe de la tête et de la main. Le
petit garçon, tout effrayé, sauta à bas de la chaise, il l
ui sembla alors qu-un grand oiseau, au-dehors, passait en
plein vol devant la fenêtre.

Le lendemain fut un jour de froid clair, puis vint le dég
el et le printemps.

Cet été-là les roses fleurirent magnifiquement, Gerda ava
it appris un psaume où l-on parlait des roses, cela lui fa
isait penser à ses propres roses et elle chanta cet air au
petit garçon qui lui-même chanta avec elle :

Les roses poussent dans les vallées où l-enfant Jésus vie
nt nous parler.

Les deux enfants se tenaient par la main, ils baisaient l
0181es roses, admiraient les clairs rayons du soleil de Di
eu et leur parlaient comme si Jésus était là. Quels beaux
jours d-été où il était si agréable d-être dehors sous les
frais rosiers qui semblaient ne vouloir jamais cesser de
donner des fleurs !

Kay et Gerda étaient assis à regarder le livre d-images p
lein de bêtes et d-oiseaux – l-horloge sonnait cinq heures
à la tour de l-église – quand brusquement Kay s-écria :

– Aïe, quelque chose m-a piqué au c-ur et une poussière m
-est entrée dans l–il. La petite le prit par le cou, il c
ligna des yeux, non, on ne voyait rien.

– Je crois que c-est parti, dit-il.

Mais ce ne l-était pas du tout ! C-était un de ces éclats
du miroir ensorcelé dont nous nous souvenons, cet affreux
miroir qui faisait que tout ce qui était grand et beau, r
éfléchi en lui, devenait petit et laid, tandis que le mal
0182et le vil, le défaut de la moindre chose prenait une i
mportance et une netteté accrues.

Le pauvre Kay avait aussi reçu un éclat juste dans le c-u
r qui serait bientôt froid comme un bloc de glace. Il ne s
entait aucune douleur, mais le mal était fait.

– Pourquoi pleures-tu ? cria-t-il, tu es laide quand tu p
leures, est-ce que je me plains de quelque chose ? Oh ! ce
tte rose est dévorée par un ver et regarde celle-là qui po
usse tout de travers, au fond ces roses sont très laides.

Il donnait des coups de pied dans la caisse et arrachait
les roses.

– Kay, qu-est-ce que tu fais ? cria la petite.

Et lorsqu-il vit son effroi, il arracha encore une rose e
t rentra vite par sa fenêtre, laissant là la charmante pet
0183ite Gerda.

Quand par la suite elle apportait le livre d-images, il d
éclarait qu-il était tout juste bon pour les bébés et si g
rand-mère gentiment racontait des histoires, il avait touj
ours à redire, parfois il marchait derrière elle, mettait
des lunettes et imitait, à la perfection du reste, sa mani
ère de parler ; les gens en riaient.

Bientôt il commença à parler et à marcher comme tous les
gens de sa rue pour se moquer d-eux.

On se mit à dire : – Il est intelligent ce garçon-là ! –
Mais c-était la poussière du miroir qu-il avait reçue dans
l–il, l-éclat qui s-était fiché dans son c-ur qui étaien
t la cause de sa transformation et de ce qu-il taquinait l
a petite Gerda, laquelle l-aimait de toute son âme.

Ses jeux changèrent complètement, ils devinrent beaucoup
plus réfléchis. Un jour d-hiver, comme la neige tourbillon
0184nait au-dehors, il apporta une grande loupe, étala sa
veste bleue et laissa la neige tomber dessus.

– Regarde dans la loupe, Gerda, dit-il.

Chaque flocon devenait immense et ressemblait à une fleur
splendide ou à une étoile à dix côtés.

– Comme c-est curieux, bien plus intéressant qu-une vérit
able fleur, ici il n-y a aucun défaut, ce seraient des fle
urs parfaites – si elles ne fondaient pas.

Peu après Kay arriva portant de gros gants, il avait son
traîneau sur le dos, il cria aux oreilles de Gerda :

– J-ai la permission de faire du traîneau sur la grande p
lace où les autres jouent ! Et le voilà parti.

Sur la place, les garçons les plus hardis attachaient sou
vent leur traîneau à la voiture d-un paysan et se faisaien
0185t ainsi traîner un bon bout de chemin. C-était très am
usant. Au milieu du jeu ce jour-là arriva un grand traînea
u peint en blanc dans lequel était assise une personne env
eloppée d-un manteau de fourrure blanc avec un bonnet blan
c également. Ce traîneau fit deux fois le tour de la place
et Kay put y accrocher rapidement son petit traîneau.

Dans la rue suivante, ils allaient de plus en plus vite.
La personne qui conduisait tournait la tète, faisait un si
gne amical à Kay comme si elle le connaissait. Chaque fois
que Kay voulait détacher son petit traîneau, cette person
ne faisait un signe et Kay ne bougeait plus ; ils furent b
ientôt aux portes de la ville, les dépassèrent même.

Alors la neige se mit à tomber si fort que le petit garço
n ne voyait plus rien devant lui, dans cette course folle,
il saisit la corde qui l-attachait au grand traîneau pour
se dégager, mais rien n-y fit. Son petit traîneau était s
olidement fixé et menait un train d-enfer derrière le gran
d. Alors il se mit à crier très fort mais personne ne l-en
0186tendit, la neige le cinglait, le traîneau volait, parf
ois il faisait un bond comme s-il sautait par-dessus des f
ossés et des mottes de terre. Kay était épouvanté, il voul
ait dire sa prière et seule sa table de multiplication lui
venait à l-esprit.

Les flocons de neige devenaient de plus en plus grands, à
la fin on eût dit de véritables maisons blanches ; le gra
nd traîneau fit un écart puis s-arrêta et la personne qui
le conduisait se leva, son manteau et son bonnet n-étaient
faits que de neige et elle était une dame si grande et si
mince, étincelante : la Reine des Neiges.

– Nous en avons fait du chemin, dit-elle, mais tu es glac
é, viens dans ma peau d-ours.

Elle le prit près d-elle dans le grand traîneau, l-envelo
ppa du manteau. Il semblait à l-enfant tomber dans des gou
ffres de neige.

0187 – As-tu encore froid ? demanda-t-elle en l-embrassant
sur le front.

Son baiser était plus glacé que la glace et lui pénétra j
usqu-au c-ur déjà à demi glacé. Il crut mourir, un instant
seulement, après il se sentit bien, il ne remarquait plus
le froid.

– Mon traîneau, n-oublie pas mon traîneau. – C-est la der
nière chose dont se souvint le petit garçon.

Le traîneau fut attaché à une poule blanche qui vola derr
ière eux en le portant sur son dos. La Reine des Neiges po
sa encore une fois un baiser sur le front de Kay, alors il
sombra dans l-oubli total, il avait oublié Gerda, la gran
d-mère et tout le monde à la maison.

– Tu n-auras pas d-autre baiser, dit-elle, car tu en mour
rais.

0188 Kay la regarda. Qu-elle était belle, il ne pouvait s-
imaginer visage plus intelligent, plus charmant, elle ne l
ui semblait plus du tout de glace comme le jour où il l-av
ait aperçue de la fenêtre et où elle lui avait fait des si
gnes d-amitié ! A ses yeux elle était aujourd-hui la perfe
ction, il n-avait plus du tout peur, il lui raconta qu-il
savait calculer de tête, même avec des chiffres décimaux,
qu-il connaissait la superficie du pays et le nombre de se
s habitants. Elle lui souriait – Alors il sembla à l-enfan
t qu-il ne savait au fond que peu de chose et ses yeux s-é
levèrent vers l-immensité de l-espace. La reine l-entraîna
it de plus en plus haut. Ils volèrent par-dessus les forêt
s et les océans, les jardins et les pays. Au-dessous d-eux
le vent glacé sifflait, les loups hurlaient, la neige éti
ncelait, les corbeaux croassaient, mais tout en haut brill
ait la lune, si grande et si claire. Au matin, il dormait
aux pieds de la Reine des Neiges.

0189Troisième histoire
Le jardin de la magicienne

Mais que disait la petite Gerda, maintenant que Kay n-éta
it plus là ? Où était-il ? Personne ne le savait, personne
ne pouvait expliquer sa disparition. Les garçons savaient
seulement qu-ils l-avaient vu attacher son petit traîneau
à un autre, très grand, qui avait tourné dans la rue et é
tait sorti de la ville. Nul ne savait où il était, on vers
a des larmes, la petite Gerda pleura beaucoup et longtemps
, ensuite on dit qu-il était mort, qu-il était tombé dans
la rivière coulant près de la ville. Les jours de cet hive
r-là furent longs et sombres.

Enfin vint le printemps et le soleil.

– Kay est mort et disparu, disait la petite Gerda.

– Nous ne le croyons pas, répondaient les rayons du solei
l.
0190
– Il est mort et disparu, dit-elle aux hirondelles.

– Nous ne le croyons pas, répondaient-elles.

A la fin la petite Gerda ne le croyait pas non plus.

– Je vais mettre mes nouveaux souliers rouges, dit-elle u
n matin, ceux que Kay n-a jamais vus et je vais aller jusq
u-à la rivière l-interroger.

Il était de bonne heure, elle embrassa sa grand-mère qui
dormait, mit ses souliers rouges et toute seule sortit par
la porte de la ville, vers le fleuve.

– Est-il vrai que tu m-as pris mon petit camarade de jeu
? Je te ferai cadeau de mes souliers rouges si tu me le re
nds.

Il lui sembla que les vagues lui faisaient signe, alors e
0191lle enleva ses souliers rouges, ceux auxquels elle ten
ait le plus, et les jeta tous les deux dans l-eau, mais il
s tombèrent tout près du bord et les vagues les repoussère
nt tout de suite vers elle, comme si la rivière ne voulait
pas les accepter, puisqu-elle n-avait pas pris le petit K
ay. Gerda crut qu-elle n-avait pas lancé les souliers asse
z loin, alors elle grimpa dans un bateau qui était là entr
e les roseaux, elle alla jusqu-au bout du bateau et jeta d
e nouveau ses souliers dans l-eau. Par malheur le bateau n
-était pas attaché et dans le mouvement qu-elle fit il s-é
loigna de la rive, elle s-en aperçut aussitôt et voulut re
tourner à terre, mais avant qu-elle n-y eût réussi, il éta
it déjà loin sur l-eau et il s-éloignait de plus en plus v
ite.

Alors la petite Gerda fut prise d-une grande frayeur et s
e mit à pleurer, mais personne ne pouvait l-entendre, exce
pté les moineaux, et ils ne pouvaient pas la porter, ils v
olaient seulement le long de la rive, en chantant comme po
ur la consoler : – Nous voici ! Nous voici ! – Le bateau s
0192-en allait à la dérive, la pauvre petite était là tout
immobile sur ses bas, les petits souliers rouges flottaie
nt derrière mais ne pouvaient atteindre la barque qui alla
it plus vite.

– Peut-être la rivière va-t-elle m-emporter auprès de Kay
-, pensa Gerda en reprenant courage. Elle se leva et dura
nt des heures admira la beauté des rives verdoyantes. Elle
arriva ainsi à un grand champ de cerisiers où se trouvait
une petite maison avec de drôles de fenêtres rouges et bl
eues et un toit de chaume. Devant elle, deux soldats de bo
is présentaient les armes à ceux qui passaient. Gerda les
appela croyant qu-ils étaient vivants, mais naturellement
ils ne répondirent pas, elle les approcha de tout près et
le flot poussa la barque droit vers la terre.

Gerda appela encore plus fort, alors sortit de la maison
une vieille, vieille femme qui s-appuyait sur un bâton à c
rochet, elle portait un grand chapeau de soleil orné de ra
vissantes fleurs peintes.
0193
– Pauvre petite enfant, dit la vieille, comment es-tu ven
ue sur ce fort courant qui t-emporte loin dans le vaste mo
nde ?

La vieille femme entra dans l-eau, accrocha le bateau ave
c le crochet de son bâton, le tira à la rive et en fit sor
tir la petite fille.

Gerda était bien contente de toucher le sol sec mais un p
eu effrayée par cette vieille femme inconnue.

– Viens me raconter qui tu es et comment tu es ici, disai
t-elle.

La petite lui expliqua tout et la vieille branlait la têt
e en faisant Hm ! Hm ! et comme Gerda, lui ayant tout dit,
lui demandait si elle n-avait pas vu le petit Kay, la fem
me lui répondit qu-il n-avait pas passé encore, mais qu-il
allait sans doute venir, qu-il ne fallait en tout cas pas
0194 qu-elle s-en attriste mais qu-elle entre goûter ses c
onfitures de cerises, admirer ses fleurs plus belles que c
elles d-un livre d-images ; chacune d-elles savait raconte
r une histoire.

Alors elle prit Gerda par la main et elles entrèrent dans
la petite maison dont la vieille femme ferma la porte.

Les fenêtres étaient situées très haut et les vitres en é
taient rouges, bleues et jaunes, la lumière du jour y pren
ait des teintes étranges mais sur la table il y avait de d
élicieuses cerises, Gerda en mangea autant qu-il lui plut.
Tandis qu-elle mangeait, la vieille peignait sa chevelure
avec un peigne d-or et ses cheveux blonds bouclaient et b
rillaient autour de son aimable petit visage, tout rond, s
emblable à une rose.

– J-avais tant envie d-avoir une si jolie petite fille, d
it la vieille, tu vas voir comme nous allons bien nous ent
endre !
0195
A mesure qu-elle peignait les cheveux de Gerda, la petite
oubliait de plus en plus son camarade de jeu, car la viei
lle était une magicienne, mais pas une méchante sorcière,
elle s-occupait un peu de magie, comme ça, seulement pour
son plaisir personnel et elle avait très envie de garder l
a petite fille auprès d-elle.

C-est pourquoi elle sortit dans le jardin, tendit sa cann
e à crochet vers tous les rosiers et, quoique chargés des
fleurs les plus ravissantes, ils disparurent dans la terre
noire, on ne voyait même plus où ils avaient été. La viei
lle femme avait peur que Gerda, en voyant les roses, ne vi
nt à se souvenir de son rosier à elle, de son petit camara
de Kay et qu-elle ne s-enfuie.

Ensuite, elle conduisit Gerda dans le jardin fleuri. Oh !
quel parfum délicieux ! Toutes les fleurs et les fleurs d
e toutes les saisons étaient là dans leur plus belle flora
ison, nul livre d-images n-aurait pu être plus varié et pl
0196us beau. Gerda sauta de plaisir et joua jusqu-au momen
t où le soleil descendit derrière les grands cerisiers. Al
ors on la mit dans un lit délicieux garni d-édredons de so
ie rouge bourrés de violettes bleues, et elle dormit et rê
va comme une princesse au jour de ses noces.

Le lendemain elle joua encore parmi les fleurs, dans le s
oleil – et les jours passèrent. Gerda connaissait toutes l
es fleurs par leur nom, il y en avait tant et tant et cepe
ndant il lui semblait qu-il en manquait une, laquelle ? El
le ne le savait pas.

Un jour elle était là, assise, et regardait le chapeau de
soleil de la vieille femme avec les fleurs peintes où jus
tement la plus belle fleur était une rose. La sorcière ava
it tout à fait oublié de la faire disparaître de son chape
au en même temps qu-elle faisait descendre dans la terre l
es vraies roses. On ne pense jamais à tout !

– Comment, s-écria Gerda, il n-y pas une seule rose ici ?
0197 Elle sauta au milieu de tous les parterres, chercha e
t chercha, mais n-en trouva aucune. Alors elle s-assit sur
le sol et pleura, mais ses chaudes larmes tombèrent préci
sément à un endroit où un rosier s-était enfoncé, et lorsq
ue les larmes mouillèrent la terre, l-arbre reparut soudai
n plus magnifiquement fleuri qu-auparavant. Gerda l-entour
a de ses bras et pensa tout d-un coup à ses propres roses
de chez elle et à son petit ami Kay.

– Oh comme on m-a retardée, dit la petite fille. Et je de
vais chercher Kay ! Ne savez-vous pas où il est ? demanda-
t-elle aux roses. Croyez-vous vraiment qu-il soit mort et
disparu ?

– Non, il n-est pas mort, répondirent les roses, nous avo
ns été sous la terre, tous les morts y sont et Kay n-y éta
it pas !

– Merci, merci à vous, dit Gerda allant vers les autres f
leurs. Elle regarda dans leur calice en demandant :
0198
– Ne savez-vous pas où se trouve le petit Kay ?

Mais chaque fleur debout au soleil rêvait sa propre histo
ire, Gerda en entendit tant et tant, aucune ne parlait de
Kay.

Mais que disait donc le lis rouge ?

– Entends-tu le tambour : Boum ! boum ! deux notes seulem
ent, boum ! boum ! écoute le chant de deuil des femmes, l-
appel du prêtre. Dans son long sari rouge, la femme hindou
e est debout sur le bûcher, les flammes montent autour d-e
lle et de son époux défunt, mais la femme hindoue pense à
l-homme qui est vivant dans la foule autour d-elle, à celu
i dont les yeux brûlent, plus ardents que les flammes, cel
ui dont le regard touche son c-ur plus que cet incendie qu
i bientôt réduira son corps en cendres. La flamme du c-ur
peut-elle mourir dans les flammes du bûcher ?

0199 – Je n-y comprends rien du tout, dit la petite Gerda.

– C-est là mon histoire, dit le lis rouge.

Et que disait le liseron ?

– Là-bas, au bout de l-étroit sentier de montagne est sus
pendu un vieux castel, le lierre épais pousse sur les murs
rongés, feuille contre feuille, jusqu-au balcon où se tie
nt une ravissante jeune fille. Elle se penche sur la balus
trade et regarde au loin sur le chemin. Aucune rose dans l
e branchage n-est plus fraîche que cette jeune fille, aucu
ne fleur de pommier que le vent arrache à l-arbre et empor
te au loin n-est plus légère. Dans le froufrou de sa robe
de soie, elle s-agite : – Ne vient-il pas ? -.

– Est-ce de Kay que tu parles ? demanda Gerda.

– Je ne parle que de ma propre histoire, de mon rêve, rép
0200ondit le liseron.

Mais que dit le petit perce-neige ?

– Dans les arbres, cette longue planche suspendue par deu
x cordes, c-est une balançoire. Deux délicieuses petites f
illes – les robes sont blanches, de longs rubans verts flo
ttent à leurs chapeaux – y sont assises et se balancent. L
e frère, plus grand qu-elles, se met debout sur la balanço
ire, il passe un bras autour de la corde pour se tenir, il
tient d-une main une petite coupe, de l-autre une pipe d-
écume et il fait des bulles de savon. La balançoire va et
vient, les bulles de savon aux teintes irisées s-envolent,
la dernière tient encore à la pipe et se penche dans la b
rise. La balançoire va et vient. Le petit chien noir aussi
léger que les bulles de savon se dresse sur ses pattes de
derrière et veut aussi monter, mais la balançoire vole, l
e chien tombe, il aboie, il est furieux, on rit de lui, le
s bulles éclatent. Voilà ! une planche qui se balance, une
écume qui se brise, voilà ma chanson –
0201
– C-est peut-être très joli ce que tu dis là, mais tu le
dis tristement et tu ne parles pas de Kay.

Que dit la jacinthe ?

– Il y avait trois s-urs délicieuses, transparentes et dé
licates, la robe de la première était rouge, celle de la s
econde bleue, celle de la troisième toute blanche. Elles d
ansaient en se tenant par la main près du lac si calme, au
clair de lune. Elles n-étaient pas filles des elfes mais
bien enfants des hommes. L-air embaumait d-un exquis parfu
m, les jeunes filles disparurent dans la forêt. Le parfum
devenait de plus en plus fort – trois cercueils où étaient
couchées les ravissantes filles glissaient d-un fourré de
la forêt dans le lac, les vers luisants volaient autour c
omme de petites lumières flottantes. Dormaient-elles ces b
elles filles ? Etaient-elles mortes ? Le parfum des fleurs
dit qu-elles sont mortes, les cloches sonnent pour les dé
funtes.
0202
– Tu me rends malheureuse, dit la petite Gerda. Tu as un
si fort parfum, qui me fait penser à ces pauvres filles. H
élas ! le petit Kay est-il vraiment mort ? Les roses qui o
nt été sous la terre me disent que non.

– Ding ! Dong ! sonnèrent les clochettes des jacinthes. N
ous ne sonnons pas pour le petit Kay, nous ne le connaisso
ns pas. Nous chantons notre chanson, c-est la seule que no
us sachions.

Gerda se tourna alors vers le bouton d-or qui brillait pa
rmi les feuilles vertes, luisant.

– Tu es un vrai petit soleil ! lui dit Gerda. Dis-moi si
tu sais où je trouverai mon camarade de jeu ?

Le bouton d-or brillait tant qu-il pouvait et regardait a
ussi la petite fille. Mais quelle chanson savait-il ? On n
-y parlait pas non plus de Kay :
0203
– Dans une petite ferme, le soleil brillait au premier jo
ur du printemps, ses rayons frappaient le bas du mur blanc
du voisin, et tout près poussaient les premières fleurs j
aunes, or lumineux dans ces chauds rayons. Grand-mère étai
t assise dehors dans son fauteuil, sa petite fille, la pau
vre et jolie servante rentrait d-une courte visite, elle e
mbrassa la grand-mère. Il y avait de l-or du c-ur dans ce
baiser béni. De l-or sur les lèvres, de l-or au fond de l-
être, de l-or dans les claires heures du matin. Voilà ma p
etite histoire, dit le bouton d-or.

– Ma pauvre vieille grand-mère, soupira Gerda. Elle me re
grette sûrement et elle s-inquiète comme elle s-inquiétait
pour Kay. Mais je rentrerai bientôt et je ramènerai Kay.
Cela ne sert à rien que j-interroge les fleurs, elles ne c
onnaissent que leur propre chanson, elles ne savent pas me
renseigner.

Elle retroussa sa petite robe pour pouvoir courir plus vi
0204te, mais le narcisse lui fit un croc-en-jambe au momen
t où elle sautait par-dessus lui. Alors elle s-arrêta, reg
arda la haute fleur et demanda :

– Sais-tu par hasard quelque chose ?

Elle se pencha très bas pour être près de lui. Et que dit
-il ?

– Je me vois moi-même, je me vois moi-même ! Oh ! Oh ! qu
el parfum je répands ! Là-haut dans la mansarde, à demi vê
tue, se tient une petite danseuse, tantôt sur une jambe, t
antôt sur les deux, elle envoie promener le monde entier d
e son pied, au fond elle n-est qu-une illusion visuelle, p
ure imagination. Elle verse l-eau de la théière sur un mor
ceau d-étoffe qu-elle tient à la main, c-est son corselet
– la propreté est une bonne chose – la robe blanche est su
spendue à la patère, elle a aussi été lavée dans la théièr
e et séchée sur le toit. Elle met la robe et un fichu jaun
e safran autour du cou pour que la robe paraisse plus blan
0205che. La jambe en l-air ! dressée sur une longue tige,
c-est moi, je me vois moi-même.

– Mais je m-en moque, cria Gerda, pourquoi me raconter ce
la ?

Elle courut au bout du jardin. La porte était fermée, mai
s elle remua la charnière rouillée qui céda, la porte s-ou
vrit. Alors la petite Gerda, sans chaussures, s-élança sur
ses bas dans le monde.

Elle se retourna trois fois, mais personne ne la suivait
; à la fin, lasse de courir, elle s-assit sur une grande p
ierre. Lorsqu-elle regarda autour d-elle, elle vit que l-é
té était passé, on était très avancé dans l-automne, ce qu
-on ne remarquait pas du tout dans le jardin enchanté où i
l y avait toujours du soleil et toutes les fleurs de toute
s les saisons.

– Mon Dieu que j-ai perdu de temps ! s-écria la petite Ge
0206rda. Voilà que nous sommes en automne, je n-ai pas le
droit de me reposer.

Elle se leva et repartit.

Comme ses petits pieds étaient endoloris et fatigués ! Au
tour d-elle tout était froid et hostile, les longues feuil
les du saule étaient toutes jaunes et le brouillard s-égou
ttait d-elles, une feuille après l-autre tombait à terre,
seul le prunellier avait des fruits âcres à vous en resser
rer toutes les gencives. Oh ! que tout était gris et lourd
dans le vaste monde !

Quatrième histoire
Prince et princesse

Encore une fois, Gerda dut se reposer, elle s-assit. Alor
s sur la neige une corneille sautilla auprès d-elle, une g
0207rande corneille qui la regardait depuis un bon moment
en secouant la tête. Elle fit Kra ! Kra ! bonjour, bonjour
. Elle ne savait dire mieux, mais avait d-excellentes inte
ntions. Elle demanda à la petite fille où elle allait ains
i, toute seule, à travers le monde.

Le mot seule, Gerda le comprit fort bien, elle sentait mi
eux que quiconque tout ce qu-il pouvait contenir, elle rac
onta toute sa vie à la corneille et lui demanda si elle n-
avait pas vu Kay.

La corneille hochait la tête et semblait réfléchir.

– Mais, peut-être bien, ça se peut –

– Vraiment ! tu le crois ? cria la petite fille.

Elle aurait presque tué la corneille tant elle l-embrassa
it.

0208 – Doucement, doucement, fit la corneille. Je crois qu
e ce pourrait bien être Kay, mais il t-a sans doute oublié
e pour la princesse.

– Est-ce qu-il habite chez une princesse ? demanda Gerda.

– Oui, écoute, mais je m-exprime si mal dans ta langue. S
i tu comprenais le parler des corneilles, ce me serait plu
s facile.

– Non, ça je ne l-ai pas appris, dit Gerda, mais grand-mè
re le savait, elle savait tout. Si seulement je l-avais ap
pris !

– Ça ne fait rien, je raconterai comme je pourrai, très m
al sûrement.

Et elle se mit à raconter.

0209 Dans ce royaume où nous sommes, habite une princesse
d-une intelligence extraordinaire.

L-autre jour qu-elle était assise sur le trône – ce n-est
pas si amusant d-après ce qu-on dit – elle se mit à fredo
nner – Pourquoi ne pas me marier ? –

– Tiens, ça me donne une idée ! s-écria-t-elle. Et elle e
ut envie de se marier, mais elle voulait un mari capable d
e répondre avec esprit quand on lui parlait de toutes chos
es.

– Chaque mot que je dis est la pure vérité, interrompit l
a corneille. J-ai une fiancée qui est apprivoisée et se pr
omène librement dans le château, c-est elle qui m-a tout r
aconté.

Sa fiancée était naturellement aussi une corneille, car u
ne corneille mâle cherche toujours une fiancée de son espè
ce.
0210
Tout de suite les journaux parurent avec une bordure de c
-urs et l-initiale de la princesse. On y lisait que tout j
eune homme de bonne apparence pouvait monter au château et
parler à la princesse, et celui qui parlerait de façon qu
e l-on comprenne tout de suite qu-il était bien à sa place
dans un château, que celui enfin qui parlerait le mieux,
la princesse le prendrait pour époux.

– Oui ! oui ! tu peux m-en croire, c-est aussi vrai que m
e voilà, dit la corneille, les gens accouraient, quelle fo
ule, quelle presse, mais sans succès le premier, ni le sec
ond jour. Ils parlaient tous très facilement dans la rue,
mais quand ils avaient dépassé les grilles du palais, vu l
es gardes en uniforme brodé d-argent, les laquais en livré
e d-or sur les escaliers et les grands salons illuminés, i
ls étaient tout déconcertés, ils se tenaient devant le trô
ne où la princesse était assise et ne savaient que dire si
non répéter le dernier mot qu-elle avait prononcé, et ça e
lle ne se souciait nullement de l-entendre répéter. On aur
0211ait dit que tous ces prétendants étaient tombés en lét
hargie – jusqu-à ce qu-ils se retrouvent dehors, dans la r
ue, alors ils retrouvaient la parole. Il y avait queue dep
uis les portes de la ville jusqu-au château, affirma la co
rneille. Quand ils arrivaient au château, on ne leur offra
it même pas un verre d-eau.

Les plus avisés avaient bien apporté des tartines mais il
s ne partageaient pas avec leurs voisins, ils pensaient :

– S-il a l-air affamé, la princesse ne le prendra pas. –

– Mais Kay, mon petit Kay, quand m-en parleras-tu ? Etait
-il parmi tous ces gens-là ? – Patience ! patience ! nous
y sommes. Le troisième jour arriva un petit personnage san
s cheval ni voiture, il monta d-un pas décidé jusqu-au châ
teau, ses yeux brillaient comme les tiens, il avait de bea
ux cheveux longs, mais ses vêtements étaient bien pauvres.
0212

– C-était Kay, jubila Gerda. Enfin je l-ai trouvé.

Et elle battit des mains.

– Il avait un petit sac sur le dos, dit la corneille.

– Non, c-était sûrement son traîneau, dit Gerda, il était
parti avec.

– Possible, répondit la corneille, je n-y ai pas regardé
de si près, mais ma fiancée apprivoisée m-a dit que lorsqu
-il entra par le grand portail, qu-il vit les gardes en un
iforme brodé d-argent, les laquais des escaliers vêtus d-o
r, il ne fut pas du tout intimidé, il les salua, disant :

– Comme ce doit être ennuyeux de rester sur l-escalier, j
-aime mieux entrer. Les salons étaient brillamment illumin
0213és, les Conseillers particuliers et les Excellences ma
rchaient pieds nus et portaient des plats en or, c-était q
uelque chose de très imposant. Il avait des souliers qui c
raquaient très fort, mais il ne se laissa pas impressionne
r.

– C-est sûrement Kay, dit Gerda, je sais qu-il avait des
souliers neufs et je les entendais craquer dans la chambre
de grand-maman.

Mais plein d-assurance, il s-avança jusque devant la prin
cesse qui était assise sur une perle grande comme une roue
de rouet.

Toutes les dames de la cour avec leurs servantes et les s
ervantes de leurs servantes, et tous les chevaliers avec l
eurs serviteurs et les serviteurs de leurs serviteurs qui
eux-mêmes avaient droit à un petit valet, se tenaient debo
ut tout autour et plus ils étaient près de la porte, plus
ils avaient l-air fier. Le valet du domestique du premier
0214serviteur qui se promène toujours en pantoufles, on os
e à peine le regarder tellement il a l-air fier debout dev
ant la porte.

– Mais est-ce que Kay a tout de même eu la princesse ?

– Si je n-étais pas corneille, je l-aurais prise. Il étai
t décidé et charmant, il n-était pas venu en prétendant ma
is seulement pour juger de l-intelligence de la princesse
et il la trouva remarquable – et elle le trouva très bien
aussi.

– C-était lui, c-était Kay, s-écria Gerda, il était si in
telligent, il savait calculer de tête même avec les chiffr
es décimaux. Oh ! conduis-moi au château –

– C-est vite dit, répartit la corneille, mais comment ? J
-en parlerai à ma fiancée apprivoisée, elle saura nous con
seiller car il faut bien que je te dise qu-une petite fill
e comme toi ne peut pas entrer là régulièrement.
0215
– Si, j-irai, dit Gerda. Quand Kay entendra que je suis l
à il sortira tout de suite pour venir me chercher.

– Attends-moi là près de l-escalier.

Elle secoua la tête et s-envola.

Il faisait nuit lorsque la corneille revint.

– Kra ! Kra ! fit-elle. Ma fiancée te fait dire mille cho
ses et voici pour toi un petit pain qu-elle a pris à la cu
isine. Ils ont assez de pain là-dedans et tu dois avoir fa
im. Il est impossible que tu entres au château – tu n-as p
as de chaussures – les gardes en argent et les laquais en
or ne le permettraient pas, mais ne pleure pas, tu vas tou
t de même y aller. Ma fiancée connaît un petit escalier dé
robé qui conduit à la chambre à coucher et elle sait où el
le peut en prendre la clé.

0216 Alors la corneille et Gerda s-en allèrent dans le jar
din, dans les grandes allées où les feuilles tombaient l-u
ne après l-autre, puis au château où les lumières s-éteign
aient l-une après l-autre et la corneille conduisit Gerda
jusqu-à une petite porte de derrière qui était entrebâillé
e.

Oh ! comme le c-ur de Gerda battait d-inquiétude et de dé
sir, comme si elle faisait quelque chose de mal, et pourta
nt elle voulait seulement savoir s-il s-agissait bien de K
ay – oui, ce ne pouvait être que lui, elle pensait si inte
nsément à ses yeux intelligents, à ses longs cheveux, elle
le voyait vraiment sourire comme lorsqu-ils étaient à la
maison sous les roses. Il serait sûrement content de la vo
ir, de savoir quel long chemin elle avait fait pour le tro
uver.

Les voilà dans l-escalier où brûlait une petite lampe sur
un buffet ; au milieu du parquet se tenait la corneille a
pprivoisée qui tournait la tête de tous les côtés et consi
0217dérait Gerda, laquelle fit une révérence comme grand-m
ère le lui avait appris.

– Mon fiancé m-a dit tant de bien de vous, ma petite demo
iselle, dit la corneille apprivoisée, du reste votre curri
culum vitae, comme on dit, est si touchant. Voulez-vous te
nir la lampe, je marcherai devant. Nous irons tout droit,
ici nous ne rencontrerons personne.

– Il me semble que quelqu-un marche juste derrière nous,
dit Gerda. Quelque chose passa près d-elle en bruissant, s
ur les murs glissaient des ombres : chevaux aux crinières
flottantes et aux jambes fines, jeunes chasseurs, cavalier
s et cavalières.

– Rêves que tout cela, dit la corneille. Ils viennent seu
lement orienter vers la chasse les rêves de nos princes, n
ous pourrons d-autant mieux les contempler dans leur lit.
Mais autre chose : si vous entrez en grâce et prenez de l-
importance ici, vous montrerez-vous reconnaissante ?
0218
– Ne parlons pas de ça, dit la corneille de la forêt.

Ils entrèrent dans la première salle tendue de satin rose
à grandes fleurs, les rêves les avaient dépassés et coura
ient si vite que Gerda ne put apercevoir les hauts personn
ages. Les salles se succédaient l-une plus belle que l-aut
re, on en était impressionné – et ils arrivèrent à la cham
bre à coucher.

Le plafond ressemblait à un grand palmier aux feuilles de
verre précieux, et au milieu du parquet se trouvaient, ac
crochés à une tige d-or, deux lits qui ressemblaient à des
lis, l-un était blanc et la princesse y était couchée, l-
autre était rouge et c-est dans celui-là que Gerda devait
chercher le petit Kay. Elle écarta quelques pétales rouges
et aperçut une nuque brune.

– Oh ! c-est Kay ! cria-t-elle tout haut en élevant la la
mpe vers lui.
0219
Les rêves à cheval bruissaient dans la chambre. Il s-évei
lla, tourna la tête vers elle – et ce n-était pas le petit
Kay –

Le prince ne lui ressemblait que par la nuque mais il éta
it jeune et beau.

Alors la petite Gerda se mit à pleurer, elle raconta tout
e son histoire et ce que les corneilles avaient fait pour
l-aider.

– Pauvre petite, s-exclamèrent le prince et la princesse.
Ils louèrent grandement les corneilles, déclarant qu-ils
n-étaient pas du tout fâchés mais qu-elles ne devaient tou
t de même pas recommencer. Cependant ils voulaient leur do
nner une récompense.

– Voulez-vous voler librement ? demanda la princesse, ou
voulez-vous avoir la charge de corneilles de la cour ayant
0220 droit à tous les déchets de la cuisine ?

Les deux corneilles firent la révérence et demandèrent un
e charge fixe ; elles pensaient à leur vieillesse et qu-il
est toujours bon d-avoir quelque chose de sûr pour ses vi
eux jours.

Le prince se leva de son lit et permit à Gerda d-y dormir
. Il ne pouvait vraiment faire plus. Elle joignit ses peti
tes mains et pensa :

– Comme il y a des êtres humains et aussi des animaux qui
sont bons ! – Là-dessus elle ferma les yeux et s-endormit
délicieusement.

Tous les rêves voltigèrent à nouveau autour d-elle, cette
fois ils avaient l-air d-anges du Bon Dieu, ils portaient
un petit traîneau sur lequel était assis Kay qui saluait.
Mais tout ceci n-était que rêve et disparut dès qu-elle s
-éveilla.
0221
Le lendemain on la vêtit de la tête aux pieds de soie et
de velours, elle fut invitée à rester au château et à coul
er des jours heureux mais elle demanda seulement une petit
e voiture attelée d-un cheval et une paire de petites bott
ines, elle voulait repartir de par le monde pour retrouver
Kay.

On lui donna de petites bottines et un manchon, on l-habi
lla à ravir et au moment de partir un carrosse d-or pur at
tendait devant la porte. La corneille de la forêt, mariée
maintenant, les accompagna pendant trois lieues, assise à
côté de la petite fille car elle ne pouvait supporter de r
ouler à reculons, la deuxième corneille, debout à la porte
, battait des ailes, souffrant d-un grand mal de tête pour
avoir trop mangé depuis qu-elle avait obtenu un poste fix
e, elle ne pouvait les accompagner. Le carrosse était bour
ré de craquelins sucrés, de fruits et de pains d-épice.

– Adieu ! Adieu ! criaient le prince et la princesse.
0222
Gerda pleurait, la corneille pleurait, les premières lieu
es passèrent ainsi, puis la corneille fit aussi ses adieux
et ce fut la plus dure séparation. Elle s-envola dans un
arbre et battit de ses ailes noires aussi longtemps que fu
t en vue la voiture qui rayonnait comme le soleil lui-même
.

Cinquième histoire

La petite fille des brigands

On roulait à travers la sombre forêt et le carrosse luisa
it comme un flambeau. Des brigands qui se trouvaient là en
eurent les yeux blessés, ils ne pouvaient le supporter.

0223 – De l-or ! de l-or ! criaient-ils.

S-élançant à la tête des chevaux, ils massacrèrent les pe
tits postillons, le cocher et les valets et tirèrent la pe
tite Gerda hors de la voiture.

– Elle est grassouillette, elle est mignonne et nourrie d
-amandes, dit la vieille brigande qui avait une longue bar
be broussailleuse et des sourcils qui lui tombaient sur le
s yeux. C-est joli comme un petit agneau gras, ce sera dél
icieux à manger.

Elle tira son grand couteau et il luisait d-une façon ter
rifiante.

– Aie ! criait en même temps cette mégère.

Sa propre petite fille qu-elle portait sur le dos et qui
était sauvage et mal élevée à souhait, venait de la mordre
à l-oreille.
0224
– Sale petite ! fit la mère.

Elle n-eut pas le temps de tuer Gerda, sa petite fille lu
i dit :

– Elle jouera avec moi, qu-elle me donne son manchon, sa
jolie robe et je la laisserai coucher dans mon lit.

Elle mordit de nouveau sa mère qui se débattait et se tou
rnait de tous les côtés. Les brigands riaient.

– Voyez comme elle danse avec sa petite !

– Je veux monter dans le carrosse, dit la petite fille de
s brigands.

Et il fallut en passer par où elle voulait, elle était si
gâtée et si difficile. Elle s-assit auprès de Gerda et la
voiture repartit par-dessus les souches et les broussaill
0225es plus profondément encore dans la forêt. La fille de
s brigands était de la taille de Gerda mais plus forte, pl
us large d-épaules, elle avait le teint sombre et des yeux
noirs presque tristes. Elle prit Gerda par la taille, dis
ant :

– Ils ne te tueront pas tant que je ne serai pas fâchée a
vec toi. Tu es sûrement une princesse.

– Non, répondit Gerda.

Et elle lui raconta tout ce qui lui était arrivé et combi
en elle aimait le petit Kay.

La fille des brigands la regardait d-un air sérieux, elle
fit un signe de la tête.

Elle essuya les yeux de Gerda et mit ses deux mains dans
le manchon. Qu-il était doux !

0226 Le carrosse s-arrêta, elles étaient au milieu de la c
our d-un château de brigands, tout lézardé du haut en bas,
des corbeaux, des corneilles s-envolaient de tous les tro
us et les grands bouledogues, qui avaient chacun l-air cap
able d-avaler un homme, bondissaient mais n-aboyaient pas,
cela leur était défendu.

Dans la grande vieille salle noire de suie, brûlait sur l
e dallage de pierres un grand feu, la fumée montait vers l
e plafond et cherchait une issue, une grande marmite de so
upe bouillait et sur des broches rôtissaient lièvres et la
pins.

– Tu vas dormir avec moi et tous mes petits animaux préfé
rés ! dit la fille des brigands.

Après avoir bu et mangé elles allèrent dans un coin où il
y avait de la paille et des couvertures. Au-dessus, sur d
es lattes et des barreaux se tenaient une centaine de pige
ons qui avaient tous l-air de dormir mais ils tournèrent u
0227n peu la tête à l-arrivée des fillettes.

– Ils sont tous à moi, dit la petite fille des brigands.

Elle attrapa un des plus proches, le tint par les pattes.

– Embrasse-le ! cria-t-elle en le claquant à la figure de
Gerda.

– Et voilà toutes les canailles de la forêt, continua-t-e
lle, en montrant une quantité de barreaux masquant un trou
très haut dans le mur.

– Ce sont les canailles de la forêt, ces deux-là, ils s-e
nvolent tout de suite si on ne les enferme pas bien. Et vo
ici le plus chéri, mon vieux Bée !

Elle tira par une corne un renne qui portait un anneau de
0228 cuivre poli autour du cou et qui était attaché.

– Il faut aussi l-avoir à la chaîne celui-là, sans quoi i
l bondit et s-en va. Tous les soirs je lui caresse le cou
avec mon couteau aiguisé, il en a une peur terrible, ajout
a-t-elle.

Elle prit un couteau dans une fente du mur et le fit glis
ser sur le cou du pauvre renne qui ruait, mais la fille de
s brigands ne faisait qu-en rire. Elle entraîna Gerda vers
le lit.

– Est-ce que tu le gardes près de toi pour dormir ? deman
da Gerda.

– Je dors toujours avec un couteau, dit la fille des brig
ands. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Mais répète-m
oi ce que tu me racontais de Kay.

Tandis que la petite Gerda racontait, les pigeons de la f
0229orêt roucoulaient là-haut dans leur cage, les autres p
igeons dormaient. La fille des brigands dormait et ronflai
t, une main passée autour du cou de Gerda et le couteau da
ns l-autre, mais Gerda ne put fermer l–il, ne sachant si
elle allait vivre ou mourir.

Alors, les pigeons de la forêt dirent :

– Crouou ! Crouou ! nous avons vu le petit Kay. Une poule
blanche portait son traîneau, lui était assis dans celui
de la Reine des Neiges, qui volait bas au-dessus de la for
êt, nous étions dans notre nid, la Reine a soufflé sur tou
s les jeunes et tous sont morts, sauf nous deux. Crouou !
Crouou !

– Que dites-vous là-haut ? cria Gerda. Où la Reine des Ne
iges est-elle partie ?

– Elle allait sûrement vers la Laponie où il y a toujours
de la neige et de la glace. Demande au renne qui est atta
0230ché à la corde.

– Il y a de glace et de la neige, c-est agréable et bon,
dit le renne. Là, on peut sauter, libre, dans les grandes
plaines brillantes, c-est là que la Reine des Neiges a sa
tente d-été, mais son véritable château est près du pôle N
ord, sur une île appelée Spitzberg.

– Oh ! mon Kay, mon petit Kay, soupira Gerda.

– Si tu ne te tiens pas tranquille, dit la fille des brig
ands à demi réveillée, je te plante le couteau dans le ven
tre.

Au matin Gerda raconta à la fillette ce que les pigeons,
le renne, lui avaient dit et la fille des brigands avait u
n air très sérieux, elle disait :

– Ça m-est égal ! ça m-est égal !

0231 – Sais-tu où est la Laponie ? demanda-t-elle au renne
.

– Qui pourrait le savoir mieux que moi, répondit l-animal
dont les yeux étincelèrent. C-est là que je suis né, que
j-ai joué et bondi sur les champs enneigés.

– Ecoute, dit la fille des brigands à Gerda, tu vois que
maintenant tous les hommes sont partis, la mère est toujou
rs là et elle restera, mais bientôt elle va se mettre à bo
ire à même cette grande bouteille là-bas et elle se paiera
ensuite un petit somme supplémentaire – alors je ferai qu
elque chose pour toi.

Lorsque la mère eut bu la bouteille et se fut rendormie,
la fille des brigands alla vers le renne et lui dit :

– Cela m-aurait amusé de te chatouiller encore souvent le
cou avec mon couteau aiguisé car tu es si amusant quand t
u as peur, mais tant pis, je vais te détacher et t-aider à
0232 sortir pour que tu puisses courir jusqu-en Laponie ma
is il faudra prendre tes jambes à ton cou et m-apporter ce
tte petite fille au château de la Reine des Neiges où est
son camarade de jeu. Tu as sûrement entendu ce qu-elle a r
aconté, elle parlait assez fort et tu es toujours à écoute
r.

Le renne sauta en l-air de joie. La fille des brigands so
uleva Gerda et prit la précaution de l-attacher fermement
sur le dos de la bête, elle la fit même asseoir sur un pet
it coussin.

– Ça m-est égal, dit-elle. Prends tes bottines fourrées c
ar il fera froid, mais le manchon je le garde, il est trop
joli. Et comme je ne veux pas que tu aies froid, voilà le
s immense moufles de ma mère, elles te monteront jusqu-au
coude, fourre-moi tes mains là-dedans. Et voilà, par les m
ains tu ressembles à mon affreuse mère.

Gerda pleurait de joie.
0233
– Assez de pleurnicheries, je n-aime pas ça, tu devrais a
voir l-air contente au contraire, voilà deux pains et un j
ambon, tu ne souffriras pas de la faim.

Elle attacha les deux choses sur le renne, ouvrit la port
e, enferma les grands chiens, puis elle coupa avec son cou
teau la corde du renne et lui dit :

-Va maintenant, cours, mais fais bien attention à la peti
te fille.

Gerda tendit ses mains gantées des immenses moufles vers
la fille des brigands pour dire adieu et le renne détala p
ar-dessus les buissons et les souches, à travers la grande
forêt par les marais et par la steppe, il courait tant qu
-il pouvait. Les loups hurlaient, les corbeaux croassaient
. Le ciel faisait pfut ! pfut ! comme s-il éternuait rouge
.

0234 – C-est la chère vieille aurore boréale, dit le renne
, regarde cette lumière !

Et il courait, il courait, de jour et de nuit.

On mangea les pains, et le jambon aussi. Et ils arrivèren
t en Laponie.

Sixième histoire

La femme lapone et la finnoise

Ils s-arrêtèrent près d-une petite maison très misérable,
le toit descendait jusqu-à terre et la porte était si bas
se que la famille devait ramper sur le ventre pour y entre
r. Il n-y avait personne au logis qu-une vieille femme lap
one qui faisait cuire du poisson sur une lampe à huile de
foie de morue. Le renne lui raconta toute l-histoire de Ge
0235rda, mais d-abord la sienne qui semblait être beaucoup
plus importante et Gerda était si transie de froid qu-ell
e ne pouvait pas parler.

– Hélas ! pauvres de vous, s-écria la femme, vous avez en
core beaucoup à courir, au moins cent lieues encore pour a
tteindre le Finmark, c-est là qu-est la maison de campagne
de la Reine des Neiges, et les aurores boréales s-y allum
ent chaque soir. Je vais vous écrire un mot sur un morceau
de morue, je n-ai pas de papier, et vous le porterez à la
femme finnoise là-haut, elle vous renseignera mieux que m
oi.

Lorsque Gerda fut un peu réchauffée, quand elle eut bu et
mangé, la femme lapone écrivit quelques mots sur un morce
au de morue séchée, recommanda à Gerda d-y faire bien atte
ntion, attacha de nouveau la petite fille sur le renne – e
t en route ! Pfut ! pfut ! entendait-on dans l-air, la plu
s jolie lumière bleue brûlait là-haut.

0236 Ils arrivèrent au Finmark et frappèrent à la cheminée
de la finnoise car là il n-y avait même pas de porte.

Quelle chaleur dans cette maison ! la Finnoise y était pr
esque nue, petite et malpropre. Elle défit rapidement les
vêtements de Gerda, lui enleva les moufles et les bottines
pour qu-elle n-ait pas trop chaud, mit un morceau de glac
e sur la tête du renne et commença à lire ce qui était écr
it sur la morue séchée. Elle lut et relut trois fois, ensu
ite, comme elle le savait par c-ur, elle mit le morceau de
poisson à cuire dans la marmite, c-était bon à manger et
elle ne gaspillait jamais rien.

Le renne raconta d-abord sa propre histoire puis celle de
Gerda. La Finnoise clignait de ses yeux intelligents mais
ne disait rien.

– Tu es très remarquable, dit le renne, je sais que tu pe
ux attacher tous les vents du monde avec un simple fil à c
oudre, si le marin défait un n-ud il a bon vent, S-il défa
0237it un second n-ud, il vente fort, et s-il défait le tr
oisième et le quatrième, la tempête est si terrible que le
s arbres des forêts sont renversés. Ne veux-tu pas donner
à cette petite fille un breuvage qui lui assure la force d
e douze hommes et lui permette de vaincre la Reine des Nei
ges ?

– La force de douze hommes, dit la Finnoise, oui, ça suff
ira bien.

Elle alla vers une tablette, y prit une grande peau roulé
e, la déroula. D-étranges lettres y étaient gravées, la Fi
nnoise les lisait et des gouttes de sueur tombaient de son
front.

Le renne la pria encore si fort pour Gerda et la petite l
a regarda avec des yeux si suppliants, si pleins de larmes
que la Finnoise se remit à cligner des siens. Elle attira
le renne dans un coin et lui murmura quelque chose tout e
n lui mettant de la glace fraîche sur la tête.
0238
– Le petit Kay est en effet chez la Reine des Neiges et i
l y est parfaitement heureux, il pense qu-il se trouve là
dans le lieu le meilleur du monde, mais tout ceci vient de
ce qu-il a reçu un éclat de verre dans le c-ur et une pou
ssière de verre dans l–il, il faut que ce verre soit exti
rpé sinon il ne deviendra jamais un homme et la Reine des
Neiges conservera son pouvoir sur lui.

– Mais ne peux-tu faire prendre à Gerda un breuvage qui l
ui donnerait un pouvoir magique sur tout cela ?

– Je ne peux pas lui donner un pouvoir plus grand que cel
ui qu-elle a déjà. Ne vois-tu pas comme il est grand, ne v
ois-tu pas comme les hommes et les animaux sont forcés de
la servir, comment pieds nus elle a réussi à parcourir le
monde ? Ce n-est pas par nous qu-elle peut gagner son pouv
oir qui réside dans son c-ur d-enfant innocente et gentill
e. Si elle ne peut pas par elle-même entrer chez la Reine
des Neiges et arracher les morceaux de verre du c-ur et de
0239s yeux de Kay, nous, nous ne pouvons l-aider.

Le jardin de la Reine commence à deux lieues d-ici, condu
is la petite fille jusque-là, fais-la descendre près du bu
isson qui, dans la neige, porte des baies rouges, ne tiens
pas de parlotes inutiles et reviens au plus vite.

Ensuite la femme finnoise souleva Gerda et la replaça sur
le dos du renne qui repartit à toute allure.

– Oh ! Je n-ai pas mes bottines, je n-ai pas mes moufles,
criait la petite Gerda, s-en apercevant dans le froid cui
sant.

Le renne n-osait pas s-arrêter, il courait, il courait –
Enfin il arriva au grand buisson qui portait des baies rou
ges, là il mit Gerda à terre, l-embrassa sur la bouche. De
grandes larmes brillantes roulaient le long des joues de
l-animal et il se remit à courir, aussi vite que possible
pour s-en retourner.
0240
Et voilà ! la pauvre Gerda, sans chaussures, sans gants,
dans le terrible froid du Finmark.

Elle se mit à courir en avant aussi vite que possible mai
s un régiment de flocons de neige venaient à sa rencontre,
ils ne tombaient pas du ciel qui était parfaitement clair
et où brillait l-aurore boréale, ils couraient sur la ter
re et à mesure qu-ils s-approchaient, ils devenaient de pl
us en plus grands. Gerda se rappelait combien ils étaient
grands et bien faits le jour où elle les avait regardés à
travers la loupe, mais ici ils étaient encore bien plus gr
ands, effrayants, vivants, l-avant garde de la Reine des N
eiges. Ils prenaient les formes les plus bizarres, quelque
s uns avaient l-air de grands hérissons affreux, d-autres
semblaient des n-uds de serpents avançant leurs têtes, d-a
utres ressemblaient à de gros petits ours au poil luisant.
Ils étaient tous d-une éclatante blancheur.

Alors la petite Gerda se mit à dire sa prière. Le froid é
0241tait si intense que son haleine sortait de sa bouche c
omme une vraie fumée, cette haleine devint de plus en plus
dense et se transforma en petits anges lumineux qui grand
issaient de plus en plus en touchant la terre, ils avaient
tous des casques sur la tête, une lance et un bouclier da
ns les mains, ils étaient de plus en plus nombreux. Lorsqu
e Gerda eut fini sa prière ils formaient une légion autour
d-elle. Ils combattaient de leurs lances les flocons de n
eige et les faisaient éclater en mille morceaux et la peti
te Gerda s-avança d-un pas assuré, intrépide. Les anges lu
i tapotaient les pieds et les mains, elle ne sentait plus
le froid et marchait rapidement vers le château.

Maintenant il nous faut d-abord voir comment était Kay. I
l ne pensait absolument pas à la petite Gerda, et encore m
oins qu-elle pût être là, devant le château.

Septième histoire
0242
Ce qui s-était passe au château de la reine des neiges et
ce qui eut lieu par la suite

Les murs du château étaient faits de neige pulvérisée, le
s fenêtres et les portes de vents coupants, il y avait plu
s de cent salles formées par des tourbillons de neige. La
plus grande s-étendait sur plusieurs lieues, toutes étaien
t éclairées de magnifiques aurores boréales, elles étaient
grandes, vides, glacialement froides et étincelantes.

Aucune gaieté ici, pas le plus petit bal d-ours où le ven
t aurait pu souffler et les ours blancs marcher sur leurs
pattes de derrière en prenant des airs distingués. Pas la
moindre partie de cartes amenant des disputes et des coups
, pas la moindre invitation au café de ces demoiselles les
renardes blanches, les salons de la Reine des Neiges étai
ent vides, grands et glacés. Les aurores boréales luisaien
t si vivement et si exactement que l-on pouvait prévoir le
moment où elles seraient à leur apogée et celui où, au co
0243ntraire, elles seraient à leur décrue la plus marquée.
Au milieu de ces salles neigeuses, vides et sans fin, il
y avait un lac gelé dont la glace était brisée en mille mo
rceaux, mais en morceaux si identiques les uns aux autres
que c-était une véritable merveille. Au centre trônait la
Reine des Neiges quand elle était à la maison. Elle disait
qu-elle siégerait là sur le miroir de la raison, l-unique
et le meilleur au monde.

Le petit Kay était bleu de froid, même presque noir, mais
il ne le remarquait pas, un baiser de la reine lui avait
enlevé la possibilité de sentir le frisson du froid et son
c-ur était un bloc de glace – ou tout comme. Il cherchait
à droite et à gauche quelques morceaux de glace plats et
coupants qu-il disposait de mille manières, il voulait obt
enir quelque chose comme nous autres lorsque nous voulons
obtenir une image en assemblant de petites plaques de bois
découpées (ce que nous appelons jeu chinois ou puzzle). L
ui aussi voulait former des figures et les plus compliquée
s, ce qu-il appelait le – jeu de glace de la raison – qui
0244prenait à ses yeux une très grande importance, par sui
te de l-éclat de verre qu-il avait dans l–il. Il formait
avec ces morceaux de glace un mot mais n-arrivait jamais à
obtenir le mot exact qu-il aurait voulu, le mot – Eternit
é -. La Reine des Neiges lui avait dit :

– Si tu arrives à former ce mot, tu deviendras ton propre
maître, je t-offrirai le monde entier et une paire de nou
veaux patins. Mais il n-y arrivait pas –

– Maintenant je vais m-envoler vers les pays chauds, dit
la Reine, je veux jeter un coup d–il dans les marmites no
ires.

Elle parlait des volcans qui crachent le feu, l-Etna et l
e Vésuve.

– Je vais les blanchir ; un peu de neige, cela fait parti
e du voyage et fait très bon effet sur les citronniers et
la vigne.
0245
Elle s-envola et Kay resta seul dans les immenses salles
vides. Il regardait les morceaux de glace et réfléchissait
, il réfléchissait si intensément que tout craquait en lui
, assis là raide, immobile, on aurait pu le croire mort, g
elé.

Et c-est à ce moment que la petite Gerda entra dans le ch
âteau par le grand portail fait de vents aigus. Elle récit
a sa prière du soir et le vent s-apaisa comme s-il allait
s-endormir. Elle entra dans la grande salle vide et glacée
– Alors elle vit Kay, elle le reconnut, elle lui sauta au
cou, le tint serré contre elle et elle criait :

– Kay ! mon gentil petit Kay ! je te retrouve enfin.

Mais lui restait immobile, raide et froid – alors Gerda p
leura de chaudes larmes qui tombèrent sur la poitrine du p
etit garçon, pénétrèrent jusqu-à son c-ur, firent fondre l
e bloc de glace, entraînant l-éclat de verre qui se trouva
0246it là.

Il la regarda, elle chantait le psaume :

Les roses poussent dans les vallées
Où l-enfant Jésus vient nous parler.

Alors Kay éclata en sanglots. Il pleura si fort que la po
ussière de glace coula hors de son -il. Il reconnut Gerda
et cria débordant de joie :

– Gerda, chère petite Gerda, où es-tu restée si longtemps
? Ou ai-je été moi-même ? Il regarda alentour.

– Qu-il fait froid ici, que tout est vide et grand.

Il se serrait contre sa petite amie qui riait et pleurait
de joie. Un infini bonheur s-épanouissait, les morceaux d
e glace eux-mêmes dansaient de plaisir, et lorsque les enf
ants s-arrêtèrent, fatigués, ils formaient justement le mo
0247t que la Reine des Neiges avait dit à Kay de composer
: – Eternité -. Il devenait donc son propre maître, elle d
evait lui donner le monde et une paire de patins neufs.

Gerda lui baisa les joues et elles devinrent roses, elle
baisa ses yeux et ils brillèrent comme les siens, elle bai
sa ses mains et ses pieds et il redevint sain et fort. La
Reine des Neiges pouvait rentrer, la lettre de franchise d
e Kay était là écrite dans les morceaux de glace étincelan
ts : Eternité –

Alors les deux enfants se prirent par la main et sortiren
t du grand château. Ils parlaient de grand-mère et des ros
iers sur le toit, les vents s-apaisaient, le soleil se mon
trait. Ils atteignirent le buisson aux baies rouges, le re
nne était là et les attendait. Il avait avec lui une jeune
femelle dont le pis était plein, elle donna aux enfants s
on lait chaud et les baisa sur la bouche.

Les deux animaux portèrent Kay et Gerda d-abord chez la f
0248emme finnoise où ils se réchauffèrent dans sa chambre,
et qui leur donna des indications pour le voyage de retou
r, puis chez la femme lapone qui leur avait cousu des vête
ments neufs et avait préparé son traîneau.

Les deux rennes bondissaient à côté d-eux tandis qu-ils g
lissaient sur le traîneau, ils les accompagnèrent jusqu-à
la frontière du pays où se montraient les premières verdur
es : là ils firent leurs adieux aux rennes et à la femme l
apone.

– Adieu ! Adieu ! dirent-ils tous.

Les premiers petits oiseaux se mirent à gazouiller, la fo
rêt était pleine de pousses vertes. Et voilà que s-avançai
t vers eux sur un magnifique cheval que Gerda reconnut aus
sitôt (il avait été attelé devant le carrosse d-or), s-ava
nçait vers eux une jeune fille portant un bonnet rouge et
tenant des pistolets devant elle, c-était la petite fille
des brigands qui s-ennuyait à la maison et voulait voyager
0249, d-abord vers le nord, ensuite ailleurs si le nord ne
lui plaisait pas.

– Tu t-y entends à faire trotter le monde, dit-elle au pe
tit Kay, je me demande si tu vaux la peine qu-on coure au
bout du monde pour te chercher.

Gerda lui caressa les joues et demanda des nouvelles du p
rince et de la princesse.

– Ils sont partis à l-étranger, dit la fille des brigands
.

– Et la corneille ? demanda Gerda.

– La corneille est morte, répondit-elle. Sa chérie appriv
oisée est veuve et porte un bout de laine noire à la patte
, elle se plaint lamentablement, quelle bêtise ! Mais raco
nte-moi ce qui t-est arrivé et comment tu l-as retrouvé ?

0250
Gerda et Kay racontaient tous les deux en même temps.

– Et patati, et patata, dit la fille des brigands, elle l
eur serra la main à tous les deux et promit, si elle trave
rsait leur ville, d-aller leur rendre visite – et puis ell
e partit dans le vaste monde.

Kay et Gerda allaient la main dans la main et tandis qu-i
ls marchaient, un printemps délicieux plein de fleurs et d
e verdure les enveloppait. Les cloches sonnaient, ils reco
nnaissaient les hautes tours, la grande ville où ils habit
aient. Il allèrent à la porte de grand-mère, montèrent l-e
scalier, entrèrent dans la chambre où tout était à la même
place qu-autrefois. La pendule faisait tic-tac, les aigui
lles tournaient, mais en passant la porte, ils s-aperçuren
t qu-ils étaient devenus des grandes personnes.

Les rosiers dans la gouttière étendaient leurs fleurs à t
0251ravers les fenêtres ouvertes. Leurs petites chaises d-
enfants étaient là, Kay et Gerda s-assirent chacun sur la
sienne en se tenant toujours la main, ils avaient oublié,
comme on oublie un rêve pénible, les splendeurs vides du c
hâteau de la Reine des Neiges. Grand-mère était assise dan
s le clair soleil de Dieu et lisait la Bible à voix haute
: – Si vous n-êtes pas semblables à des enfants, vous n-en
trerez pas dans le royaume de Dieu. –

Kay et Gerda se regardèrent dans les yeux et comprirent d
-un coup le vieux psaume :

Les roses poussent dans les vallées
Où l-enfant Jésus vient nous parler.

Ils étaient assis là, tous deux, adultes et cependant enf
ants, enfants par le c-ur-

C-était l-été, le doux été béni.

0252
Une rose de la tombe d-Homère

Dans tous les chants d-Orient on parle de l-amour du ross
ignol pour la rose. Dans les nuits silencieuses, le trouba
dour ailé chante sa sérénade à la fleur suave.

Non loin de Smyrne, sous les hauts platanes, là où le mar
chand pousse ses chameaux chargés de marchandises qui lève
nt fièrement leurs longs cous et foulent maladroitement la
terre sacrée, j-ai vu une haie de rosiers en fleurs. Des
pigeons sauvages volaient entre les branches des hauts arb
res et leurs ailes scintillaient dans les rayons de soleil
comme si elles étaient nacrées.

Une rose de la haie vivante était la plus belle de toutes
, et c-est à elle que le rossignol chanta sa douleur. Mais
la rose se tut, pas une seule goutte de rosée en guise de
larme de compassion ne glissa sur ses pétales, elle se pe
ncha seulement sur quelques grandes pierres.
0253
– Ci-gît le plus grand chanteur de ce monde, dit la rose.
Au-dessus de sa tombe je veux répandre mon parfum, et sur
sa tombe je veux étaler mes pétales quand la tempête me l
es arrachera. Le chanteur de l-Iliade est devenu poussière
de cette terre où je suis née. Moi, rose de la tombe d-Ho
mère, suis trop sacrée pour fleurir pour n-importe quel pa
uvre rossignol.

Et le rossignol chanta à en mourir.

Le chamelier arriva avec ses chameaux chargés et ses escl
aves noirs. Son jeune fils trouva l-oiseau mort et enterra
le petit chanteur dans la tombe du grand Homère ; et la r
ose frissonna dans le vent. Le soir, la rose s-épanouit co
mme jamais et elle rêva que c-était un beau jour ensoleill
é. Puis un groupe de Francs, en pèlerinage à la tombe d-Ho
mère, s-approcha. Il y avait parmi eux un chanteur du nord
, du pays du brouillard et des aurores boréales. Il cueill
it la rose, l-inséra dans son livre et l-emporta ainsi sur
0254 un autre continent, dans son pays lointain. La rose f
ana de chagrin et demeura aplatie dans le livre. Lorsque l
e chanteur revint chez lui, il ouvrit le livre et dit : Vo
ici une rose de la tombe d-Homère.

Tel fut le rêve de la petite rose lorsqu-elle s-éveilla e
t tressaillit de froid. Des gouttes de rosée tombèrent de
ses pétales et, lorsque le soleil se leva, elle s-épanouit
comme jamais auparavant. Les journées torrides étaient là
, puisqu-elle était dans son Asie natale. Soudain, des pas
résonnèrent, les Francs étrangers qu-elle avait vus dans
son rêve arrivaient, et parmi eux le poète du nord. Il cue
illit la rose, l-embrassa et l-emporta avec lui dans son p
ays du brouillard et des aurores boréales.

Telle une momie la fleur morte repose désormais dans son
Iliade et comme dans un rêve elle entend le poète dire lor
squ-il ouvre le livre : Voici une rose de la tombe d-Homèr
e.

0255
Le rossignol et l-Empereur

En Chine, vous le savez déjà, l-empereur est un Chinois,
et tous ses sujets sont des Chinois. Cette histoire s-est
passée il y a bien des années, et c-est pourquoi il vaut l
a peine de l-écouter, avant qu-elle ne tombe dans l-oublie
.

Le château de l-empereur était le château plus magnifique
du monde. Il était entièrement fait de la plus fine porce
laine, si coûteuse, si cassante et fragile au toucher qu-o
n devait y faire très attention. Dans le jardin, on pouvai
t voir les fleurs les plus merveilleuses ; et afin que per
sonne ne puisse passer sans les remarquer, on avait attach
é aux plus belles d-entre-elles des clochettes d-argent qu
i tintaient délicatement. Vraiment, tout était magnifique
dans le jardin de l-empereur, et ce jardin s-étendait si l
0256oin, que même le jardinier n-en connaissait pas la fin
. En marchant toujours plus loin, on arrivait à une mervei
lleuse forêt, où il y avait de grands arbres et des lacs p
rofonds. Et cette forêt s-étendait elle-même jusqu-à la me
r, bleue et profonde. De gros navires pouvaient voguer jus
que sous les branches où vivait un rossignol. Il chantait
si divinement que même le pauvre pêcheur, qui avait tant d
-autres choses à faire, ne pouvait s-empêcher de s-arrêter
et de l-écouter lorsqu-il sortait la nuit pour retirer se
s filets. -Mon Dieu ! Comme c-est beau ! -, disait-il. Mai
s comme il devait s-occuper de ses filets, il oubliait l-o
iseau. Les nuits suivantes, quand le rossignol se remettai
t à chanter, le pêcheur redisait à chaque fois : – Mon Die
u ! Comme c-est beau ! –

Des voyageurs de tous les pays venaient dans la ville de
l-empereur et s-émerveillaient devant le château et son ja
rdin ; mais lorsqu-ils finissaient par entendre le Rossign
ol, ils disaient tous : – Voilà ce qui est le plus beau !
– Lorsqu-ils revenaient chez eux, les voyageurs racontaien
0257t ce qu-ils avaient vu et les érudits écrivaient beauc
oup de livres à propos de la ville, du château et du jardi
n. Mais ils n-oubliaient pas le rossignol : il recevait le
s plus belles louanges et ceux qui étaient poètes réservai
ent leurs plus beaux vers pour ce rossignol qui vivaient d
ans la forêt, tout près de la mer.

Les livres se répandirent partout dans le monde, et quelq
ues-uns parvinrent un jour à l-empereur. Celui-ci s-assit
dans son trône d-or, lu, et lu encore. A chaque instant, i
l hochait la tête, car il se réjouissait à la lecture des
éloges qu-on faisait sur la ville, le château et le jardin
. -Mais le rossignol est vraiment le plus beau de tout ! –
, y était-il écrit.

– Quoi ? -, s-exclama l-empereur. -Mais je ne connais pas
ce rossignol ! Y a-t-il un tel oiseau dans mon royaume, e
t même dans mon jardin ? Je n-en ai jamais entendu parler
! –

0258 Il appela donc son chancelier. Celui-ci était telleme
nt hautain que, lorsque quelqu-un d-un rang moins élevé os
ait lui parler ou lui poser une question, il ne répondait
rien d-autre que : – P ! – Ce qui ne voulait rien dire du
tout.

– Il semble y avoir ici un oiseau de plus remarquables qu
i s-appellerait Rossignol ! -, dit l-empereur. -On dit que
c-est ce qu-il y de plus beau dans mon grand royaume ; al
ors pourquoi ne m-a-t-on rien dit à ce sujet ? – – Je n-ai
jamais entendu parler de lui auparavant -, dit le chancel
ier. -Il ne s-est jamais présenté à la cour ! –

– Je veux qu-il vienne ici ce soir et qu-il chante pour m
oi ! -, dit l-empereur. -Le monde entier sait ce que je po
ssède, alors que moi-même, je n-en sais rien ! –

– Je n-ai jamais entendu parler de lui auparavant -, redi
t le chancelier. -Je vais le chercher, je vais le trouver
! –
0259
Mais où donc le chercher ? Le chancelier parcourut tous l
es escaliers de haut en bas et arpenta les salles et les c
ouloirs, mais aucun de ceux qu-il rencontra n-avait entend
u parler du rossignol. Le chancelier retourna auprès de l-
empereur et lui dit que ce qui était écrit dans le livre d
evait sûrement n-être qu-une fabulation. -Votre Majesté Im
périale ne devrait pas croire tout ce qu-elle lit ; il ne
s-agit là que de poésie ! –

– Mais le livre dans lequel j-ai lu cela, dit l-empereur,
m-a été expédié par le plus grand Empereur du Japon ; ain
si ce ne peut pas être une fausseté. Je veux entendre le r
ossignol ; il doit être ici ce soir ! Il a ma plus haute c
onsidération. Et s-il ne vient pas, je ferai piétiner le c
orps de tous les gens de la cour après le repas du soir. –

– Tsing-pe ! -, dit le chancelier, qui s-empressa de parc
ourir de nouveau tous les escaliers de haut en bas et d-ar
0260penter encore les salles et les couloirs. La moitié de
s gens de la cour alla avec lui, car l-idée de se faire pi
étiner le corps ne leur plaisaient guère. Ils s-enquirent
du remarquable rossignol qui était connu du monde entier,
mais inconnu à la cour.

Finalement, ils rencontrèrent une pauvre fillette aux cui
sines. Elle dit : – Mon Dieu, Rossignol ? Oui, je le conna
is. Il chante si bien ! Chaque soir, j-ai la permission d-
apporter à ma pauvre mère malade quelques restes de table
; elle habite en bas, sur la rive. Et lorsque j-en reviens
, fatiguée, et que je me repose dans la forêt, j-entends R
ossignol chanter. Les larmes me montent aux yeux ; c-est c
omme si ma mère m-embrassait ! –

– Petite cuisinière, dit le chancelier, je te procurerai
un poste permanent aux cuisines et t-autoriserai à t-occup
er des repas de l-empereur, si tu nous conduis auprès de R
ossignol ; il doit chanter ce soir. –

0261 Alors, ils partirent dans la forêt, là où Rossignol a
vait l-habitude de chanter ; la moitié des gens de la cour
suivit. Tandis qu-ils allaient bon train, une vache se mi
t à meugler.

– Oh ! -, dit un hobereau. -Maintenant, nous l-avons trou
vé ; il y a là une remarquable vigueur pour un si petit an
imal ! Je l-ai sûrement déjà entendu ! –

– Non, dit la petite cuisinière, ce sont des vaches qui m
euglent. Nous sommes encore loin de l-endroit où il chante
. –

Puis, les grenouilles croassèrent dans les marais. -Merve
illeux ! -, s-exclama le prévôt du château. -Là, je l-ente
nds ; cela ressemble justement à de petites cloches de tem
ples. –

– Non, ce sont des grenouilles ! -, dit la petite cuisini
ère. -Mais je pense que bientôt nous allons l-entendre ! –
0262 A ce moment, Rossignol se mit à chanter.

– C-est lui, dit la petite fille. Ecoutez ! Ecoutez ! Il
est là ! – Elle montra un petit oiseau gris qui se tenait
en haut dans les branches.

– Est-ce possible ? -, dit le chancelier. -Je ne l-aurais
jamais imaginé avec une apparence aussi simple. Il aura s
ûrement perdu ses couleurs à force de se faire regarder pa
r tant de gens ! –

– Petit Rossignol, cria la petite cuisinière, notre graci
eux Empereur aimerait que tu chantes devant lui ! –

– Avec le plus grand plaisir -, répondit Rossignol. Il ch
anta et ce fut un vrai bonheur. -C-est tout à fait comme d
es clochettes de verre ! -, dit le chancelier. -Et voyez c
omme sa petite gorge travaille fort ! C-est étonnant que n
ous ne l-ayons pas aperçu avant ; il fera grande impressio
n à la cour ! – – Dois-je chanter encore pour l-Empereur ?
0263 -, demanda Rossignol, croyant que l-empereur était au
ssi présent.

– Mon excellent petit Rossignol, dit le chancelier, j-ai
le grand plaisir de vous inviter à une fête ce soir au pal
ais, où vous charmerez sa Gracieuse Majesté Impériale de v
otre merveilleux chant ! –

– Mon chant s-entend mieux dans la nature ! -, dit Rossig
nol, mais il les accompagna volontiers, sachant que c-étai
t le souhait de l-empereur.

Au château, tout fut nettoyé ; les murs et les planchers,
faits de porcelaine, brillaient sous les feux de milliers
de lampes d-or. Les fleurs les plus magnifiques, celles q
ui pouvaient tinter, furent placées dans les couloirs. Et
comme il y avait là des courants d-air, toutes les clochet
tes tintaient en même temps, de telle sorte qu-on ne pouva
it même plus s-entendre parler.

0264 Au milieu de la grande salle où l-empereur était assi
s, on avait placé un perchoir d-or, sur lequel devait se t
enir Rossignol. Toute la cour était là ; et la petite fill
e, qui venait de se faire nommer cuisinière de la cour, av
ait obtenu la permission de se tenir derrière la porte. To
us avaient revêtu leurs plus beaux atours et regardaient l
e petit oiseau gris, auquel l-empereur fit un signe.

Le rossignol chanta si magnifiquement, que l-empereur en
eut les larmes aux yeux. Les larmes lui coulèrent sur les
joues et le rossignol chanta encore plus merveilleusement
; cela allait droit au c-ur. L-empereur fut ébloui et décl
ara que Rossignol devrait porter au coup une pantoufle d-o
r. Le Rossignol l-en remercia, mais répondit qu-il avait d
éjà été récompensé : – J-ai vu les larmes dans les yeux de
l-Empereur et c-est pour moi le plus grand des trésors !
Oui ! J-ai été largement récompensé ! – Là-dessus, il reco
mmença à chanter de sa voix douce et magnifique.

– C-est la plus adorable voix que nous connaissons ! -, d
0265irent les dames tout autour. Puis, se prenant pour des
rossignols, elles se mirent de l-eau dans la bouche de ma
nière à pouvoir chanter lorsqu-elles parlaient à quelqu-un
. Les serviteurs et les femmes de chambres montrèrent eux
aussi qu-ils étaient joyeux ; et cela voulait beaucoup dir
e, car ils étaient les plus difficiles à réjouir. Oui, vra
iment, Rossignol amenait beaucoup de bonheur.

A partir de là, Rossignol dut rester à la cour, dans sa p
ropre cage, avec, comme seule liberté, la permission de so
rtir et de se promener deux fois le jour et une fois la nu
it. On lui assigna douze serviteurs qui le retenaient grâc
e à des rubans de soie attachés à ses pattes. Il n-y avait
absolument aucun plaisir à retirer de telles excursions.

Un jour, l-empereur reçut une caisse, sur laquelle était
inscrit : – Le rossignol -.
0266
– Voilà sans doute un nouveau livre sur notre fameux oise
au ! -, dit l-empereur. Ce n-était pas un livre, mais plut
ôt une -uvre d-art placée dans une petite boîte : un rossi
gnol mécanique qui imitait le vrai, mais tout sertis de di
amants, de rubis et de saphirs. Aussitôt qu-on l-eut remon
té, il entonna l-un des airs que le vrai rossignol chantai
t, agitant la queue et brillant de mille reflets d-or et d
-argent. Autour de sa gorge, était noué un petit ruban sur
lequel était inscrit : – Le rossignol de l-Empereur du Ja
pon est bien humble comparé à celui de l-Empereur de Chine
. –

Tous s-exclamèrent : – C-est magnifique ! – Et celui qui
avait apporté l-oiseau reçu aussitôt le titre de – Suprême
Porteur Impérial de Rossignol -.

– Maintenant, ils doivent chanter ensembles ! Comme ce se
ra plaisant ! –

0267 Et ils durent chanter en duo, mais ça n-allait pas. C
ar tandis que le vrai rossignol chantait à sa façon, l-aut
omate, lui, chantait des valses. -Ce n-est pas de sa faute
! -, dit le maestro, – il est particulièrement régulier,
et tout à fait selon mon école ! – Alors l-automate dut ch
anter seul. Il procura autant de joie que le véritable et
s-avéra plus adorable encore à regarder ; il brillait comm
e des bracelets et des épinglettes.

Il chanta le même air trente-trois fois sans se fatiguer
; les gens auraient bien aimé l-entendre encore, mais l-em
pereur pensa que ce devait être au tour du véritable rossi
gnol de chanter quelque chose. Mais où était-il ? Personne
n-avait remarqué qu-il s-était envolé par la fenêtre, en
direction de sa forêt verdoyante.

– Mais que se passe-t-il donc ? -, demanda l-empereur, et
tous les courtisans grognèrent et se dirent que Rossignol
était un animal hautement ingrat. -Le meilleur des oiseau
x, nous l-avons encore ! -, dirent-ils, et l-automate dut
0268recommencer à chanter. Bien que ce fût la quarante-qua
trième fois qu-il jouait le même air, personne ne le savai
t encore par c-ur ; car c-était un air très difficile. Le
maestro fit l-éloge de l-oiseau et assura qu-il était mieu
x que le vrai, non seulement grâce à son apparence externe
et les nombreux et magnifiques diamants dont il était ser
ti, mais aussi grâce à son mécanisme intérieur. -Voyez, mo
n Souverain, Empereur des Empereurs ! Avec le vrai rossign
ol, on ne sait jamais ce qui en sortira, mais avec l-autom
ate, tout est certain : on peut l-expliquer, le démonter,
montrer son fonctionnement, voir comment les valses sont r
églées, comment elles sont jouées et comment elles s-encha
înent ! –

– C-est tout à fait notre avis ! -, dit tout le monde, et
le maestro reçu la permission de présenter l-oiseau au pe
uple le dimanche suivant. Le peuple devait l-entendre, ava
it ordonné l-empereur, et il l-entendit. Le peuple était e
n liesse, comme si tous s-étaient enivrés de thé, et tous
disaient : – Oh ! -, en pointant le doigt bien haut et en
0269faisant des signes. Mais les pauvres pêcheurs, ceux qu
i avaient déjà entendu le vrai rossignol, dirent : – Il ch
ante joliment, les mélodies sont ressemblantes, mais il lu
i manque quelque chose, nous ne savons trop quoi ! –

Le vrai rossignol fut banni du pays et de l-empire. L-ois
eau mécanique eut sa place sur un coussin tout près du lit
de l-empereur, et tous les cadeaux que ce dernier reçu, o
r et pierres précieuses, furent posés tout autour. L-oisea
u fut élevé au titre de – Suprême Rossignol Chanteur Impér
ial – et devint le Numéro Un à la gauche de l-empereur – l
-empereur considérant que le côté gauche, celui du c-ur, é
tait le plus distingué, et qu-un empereur avait lui aussi
son c-ur à gauche. Le maestro rédigea une -uvre en vingt-c
inq volumes sur l-oiseau. C-était très savant, long et rem
plis de mots chinois parmi les plus difficiles ; et chacun
prétendait l-avoir lu et compris, craignant de se faire p
rendre pour un idiot et de se faire piétiner le corps.

Une année entière passa. L-empereur, la cour et tout les
0270chinois connaissaient par c-ur chacun des petits airs
chantés par l-automate. Mais ce qui leur plaisait le plus,
c-est qu-ils pouvaient maintenant eux-mêmes chanter avec
lui, et c-est ce qu-ils faisaient. Les gens de la rue chan
taient : – Ziziiz ! Kluckkluckkluck ! -, et l-empereur aus
si. Oui, c-était vraiment magnifique !

Mais un soir, alors que l-oiseau mécanique chantait à son
mieux et que l-empereur, étendu dans son lit, l-écoutait,
on entendit un – cric – venant de l-intérieur ; puis quel
que chose sauta : – crac ! – Les rouages s-emballèrent, pu
is la musique s-arrêta.

L-empereur sauta immédiatement hors du lit et fit appeler
son médecin. Mais que pouvait-il bien y faire ? Alors on
amena l-horloger, et après beaucoup de discussions et de v
érifications, il réussit à remettre l-oiseau dans un certa
in état de marche. Mais il dit que l-oiseau devait être mé
nagé, car les chevilles étaient usées, et qu-il était impo
ssible d-en remettre de nouvelles. Quelle tristesse ! A pa
0271rtir de là, on ne put faire chanter l-automate qu-une
fois l-an, ce qui était déjà trop. Mais le maestro tint un
petit discourt, tout plein de mots difficiles, disant que
ce serait aussi bien qu-avant ; et ce fut aussi bien qu-a
vant.

Puis, cinq années passèrent, et une grande tristesse s-ab
attit sur tout le pays. L-empereur, qui occupait une grand
e place dans le c-ur de tous les chinois, était maintenant
malade et devait bientôt mourir. Déjà, un nouvel empereur
avait été choisi, et le peuple, qui se tenait dehors dans
la rue, demandait au chancelier comment se portait son vi
eil empereur.

– P ! -, disait-il en secouant la tête.

L-empereur, froid et blême, gisait dans son grand et magn
ifique lit. Toute la cour le croyait mort, et chacun s-emp
ressa d-aller accueillir le nouvel empereur ; les serviteu
rs sortirent pour en discuter et les femmes de chambres se
0272 rassemblèrent autour d-une tasse de café. Partout aut
our, dans toutes les salles et les couloirs, des draps fur
ent étendus sur le sol, afin qu-on ne puisse pas entendre
marcher ; ainsi, c-était très silencieux. Mais l-empereur
n-était pas encore mort : il gisait, pâle et glacé, dans s
on magnifique lit aux grands rideaux de velours et aux pas
sements en or massif. Tout en haut, s-ouvrait une fenêtre
par laquelle les rayons de lune éclairaient l-empereur et
l-oiseau mécanique.

Le pauvre empereur pouvait à peine respirer ; c-était com
me si quelque chose ou quelqu-un était assis sur sa poitri
ne. Il ouvrit les yeux, et là, il vit que c-était la Mort.
Elle s-était coiffée d-une couronne d-or, tenait dans une
main le sabre de l-empereur, et dans l-autre, sa splendid
e bannière. De tous les plis du grand rideau de velours su
rgissaient toutes sortes de têtes, au visage parfois laid,
parfois aimable et doux. C-étaient les bonnes et les mauv
aises actions de l-empereur qui le regardaient, maintenant
que la Mort était assise sur son c-ur.
0273
– Te souviens-tu d-elles ? -, dit la Mort. Puis, elle lui
raconta tant de ses actions passées, que la sueur en vint
à lui couler sur le front.

– Cela je ne l-ai jamais su ! -, dit l-empereur. -De la m
usique ! De la musique ! Le gros tambour chinois -, cria l
-empereur, – pour que je ne puisse entendre tout ce qu-ell
e dit ! –

Mais la Mort continua de plus belle, en faisant des signe
s de tête à tout ce qu-elle disait.

– De la musique ! De la musique ! -, criait l-empereur. –
Toi, cher petit oiseau d-or, chante donc, chante ! Je t-ai
donné de l-or et des objets de grande valeur, j-ai suspen
du moi-même mes pantoufles d-or à ton cou ; chante donc, c
hante ! –

Mais l-oiseau n-en fit rien ; il n-y avait personne pour
0274le remonter, alors il ne chanta pas. Et la Mort contin
ua à regarder l-empereur avec ses grandes orbites vides. E
t tout était calme, terriblement calme.

Tout à coup, venant de la fenêtre, on entendit le plus me
rveilleux des chants : c-était le petit rossignol, plein d
e vie, qui était assis sur une branche. Ayant entendu parl
er de la détresse de l-empereur, il était venu lui chanter
réconfort et espoir. Et tandis qu-il chantait, les visage
s fantômes s-estompèrent et disparurent, le sang se mit à
circuler toujours plus vite dans les membres fatigués de l
-empereur, et même la Mort écouta et dit : – Continue, pet
it rossignol ! Continue ! –

– Bien, me donnerais-tu le magnifique sabre d-or ? Me don
nerais-tu la riche bannière ? Me donnerais-tu la couronne
de l-empereur ? –

La Mort donna chacun des joyaux pour un chant, et Rossign
ol continua à chanter. Il chanta le tranquille cimetière o
0275ù poussent les roses blanches, où les lilas embaument
et où les larmes des survivants arrosent l-herbe fraîche.
Alors la Mort eut la nostalgie de son jardin, puis elle di
sparut par la fenêtre, comme une brume blanche et froide.

– Merci, merci ! – dit l-empereur. -Toi, divin petit oise
au, je te connais bien ! Je t-ai banni de mon pays et de m
on empire, et voilà que tu chasses ces mauvais esprits de
mon lit, et que tu sors la Mort de mon c-ur ! Comment pour
rais-je te récompenser ? –

– Tu m-as récompensé ! -, répondit Rossignol. -J-ai fait
couler des larmes dans tes yeux, lorsque j-ai chanté la pr
emière fois. Cela, je ne l-oublierai jamais ; ce sont là l
es joyaux qui réjouissent le c-ur d-un chanteur. Mais dors
maintenant, et reprend des forces ; je vais continuer à c
hanter ! –

Il chanta, et l-empereur glissa dans un doux sommeil ; un
0276 sommeil doux et réparateur !

Le soleil brillait déjà par la fenêtre lorsque l-empereur
se réveilla, plus fort et en bonne santé. Aucun de ses se
rviteurs n-était encore venu, car ils croyaient tous qu-il
était mort. Mais Rossignol était toujours là et il chanta
it. – Tu resteras toujours auprès de moi ! dit l-empereur.
Tu chanteras seulement lorsqu-il t-en plaira, et je brise
rai l-automate en mille morceaux. –

– Ne fait pas cela -, répondit Rossignol. -Il a apporté b
eaucoup de bien, aussi longtemps qu-il a pu ; conserve-le
comme il est. Je ne peux pas nicher ni habiter au château,
mais laisse moi venir quand j-en aurai l-envie. Le soir,
je viendrai m-asseoir à la fenêtre et je chanterai devant
toi pour tu puisses te réjouir et réfléchir en même temps.
Je chanterai à propos de bonheur et de la misère, du bien
et du mal, de ce qui, tout autour de toi, te reste caché.
Un petit oiseau chanteur vole loin, jusque chez le pauvre
pêcheur, sur le toit du paysan, chez celui qui se trouve
0277loin de toi et de ta cour. J-aime ton c-ur plus que ta
couronne, même si la couronne a comme une odeur de sainte
té autour d-elle. Je reviendrai et chanterai pour toi ! Ma
is avant, tu dois me promettre ! –

– Tout ce que tu voudras ! -, dit l-empereur. Il se tenai
t là, dans son costume impérial, qu-il venait d-enfiler, e
t pressait son sabre d-or massif sur son c-ur. -Je te dema
nde seulement une chose : ne dit à personne que tu as un p
etit oiseau qui te raconte tout ; tout ira beaucoup mieux
ainsi ! –

Puis, Rossignol s-envola.

Lorsque les serviteurs entrèrent, croyant constater le dé
cès de leur empereur, ils se figèrent, stupéfaits, et l-em
pereur leur dit : – Bonjour ! –

Le sapin
0278

Là-bas, dans la forêt, il y avait un joli sapin. Il était
bien placé, il avait du soleil et de l-air ; autour de lu
i poussaient de plus grands camarades, pins et sapins. Mai
s lui était si impatient de grandir qu-il ne remarquait ni
le soleil ni l-air pur, pas même les enfants de paysans q
ui passaient en bavardant lorsqu-ils allaient cueillir des
fraises ou des framboises.

– Oh ! si j-étais grand comme les autres, soupirait le pe
tit sapin, je pourrais étendre largement ma verdure et, de
mon sommet, contempler le vaste monde. Les oiseaux bâtira
ient leur nid dans mes branches et, lorsqu-il y aurait du
vent, je pourrais me balancer avec grâce comme font ceux q
ui m-entourent. –

Le soleil ne lui causait aucun plaisir, ni les oiseaux, n
i les nuages roses qui, matin et soir, naviguaient dans le
0279 ciel au-dessus de sa tête.

L-hiver, lorsque la neige étincelante entourait son pied
de sa blancheur, il arrivait souvent qu-un lièvre bondissa
it, sautait par-dessus le petit arbre – oh ! que c-était a
gaçant ! Mais, deux hivers ayant passé, quand vint le troi
sième, le petit arbre était assez grand pour que le lièvre
fût obligé de le contourner. Oh ! pousser, pousser, deven
ir grand et vieux, c-était là, pensait-il, la seule joie a
u monde.

En automne, les bûcherons venaient et abattaient quelques
-uns des plus grands arbres. Cela arrivait chaque année et
le jeune sapin, qui avait atteint une bonne taille, tremb
lait de crainte, car ces arbres magnifiques tombaient à te
rre dans un fracas de craquements.

Où allaient-ils ? Quel devait être leur sort ?

Au printemps, lorsque arrivèrent l-hirondelle et la cigog
0280ne, le sapin leur demanda :

– Savez-vous où on les a conduits ? Les avez-vous rencont
rés ?

Les hirondelles n-en savaient rien, mais la cigogne eut l
-air de réfléchir, hocha la tête et dit :

– Oui, je crois le savoir, j-ai rencontré beaucoup de nav
ires tout neufs en m-envolant vers l-Egypte, sur ces navir
es il y avait des maîtres-mâts superbes, j-ose dire que c-
étaient eux, ils sentaient le sapin.

– Oh ! si j-étais assez grand pour voler au-dessus de la
mer ! Comment est-ce au juste la mer ? A quoi cela ressemb
le-t-il ?

– Euh ! c-est difficile à expliquer, répondit la cigogne.

0281 Et elle partit.

– Réjouis-toi de ta jeunesse, dirent les rayons du soleil
, réjouis-toi de ta fraîcheur, de la jeune vie qui est en
toi.

Le vent baisa le jeune arbre, la rosée versa sur lui des
larmes, mais il ne les comprit pas.

Quand vint l-époque de Noël, de tout jeunes arbres furent
abattus, n-ayant souvent même pas la taille, ni l-âge de
notre sapin, lequel, sans trêve ni repos, désirait toujour
s partir. Ces jeunes arbres étaient toujours les plus beau
x, ils conservaient leurs branches, ceux-là, et on les cou
chait sur les charrettes que les chevaux tiraient hors de
la forêt.

– Où vont-ils ? demanda le sapin, ils ne sont pas plus gr
ands que moi, il y en avait même un beaucoup plus petit. P
ourquoi leur a-t-on laissé leur verdure ?
0282
– Nous le savons, nous le savons, gazouillèrent les moine
aux. En bas, dans la ville, nous avons regardé à travers l
es vitres, nous savons où la voiture les conduit. Oh ! ils
arrivent au plus grand scintillement, au plus grand honne
ur que l-on puisse imaginer. A travers les vitres, nous le
s avons vus, plantés au milieu du salon chauffé et garnis
de ravissants objets, pommes dorées, gâteaux de miel, joue
ts et des centaines de lumières.

– Suis-je destiné à atteindre aussi cette fonction ? dit
le sapin tout enthousiasmé. C-est encore bien mieux que de
voler au-dessus de la mer. Je me languis ici, que n-est-c
e déjà Noël ! Je suis aussi grand et développé que ceux qu
i ont été emmenés l-année dernière. Je voudrais être déjà
sur la charrette et puis dans le salon chauffé, au milieu
de ce faste. Et, ensuite – il arrive sûrement quelque chos
e d-encore mieux, de plus beau, sinon pourquoi nous décore
r ainsi. Cela doit être quelque chose de grandiose et de m
erveilleux ! Mais quoi ?- Oh ! je m-ennuie – je languis –
0283

– Sois heureux d-être avec nous, dirent l-air et la lumiè
re du soleil. Réjouis-toi de ta fraîche et libre jeunesse.

Mais le sapin n-arrivait pas à se réjouir. Il grandissait
et grandissait. Hiver comme été, il était vert, d-un beau
vert foncé et les gens qui le voyaient s-écriaient : Quel
bel arbre !

Avant Noël il fut abattu, le tout premier. La hache tranc
ha d-un coup, dans sa moelle ; il tomba, poussant un grand
soupir, il sentit une douleur profonde. Il défaillait et
souffrait.

L-arbre ne revint à lui qu-au moment d-être déposé dans l
a cour avec les autres. Il entendit alors un homme dire :

0284 – Celui-ci est superbe, nous le choisissons.

Alors vinrent deux domestiques en grande tenue qui apport
èrent le sapin dans un beau salon. Des portraits ornaient
les murs et près du grand poêle de céramique vernie il y a
vait des vases chinois avec des lions sur leurs couvercles
. Plus loin étaient placés des fauteuils à bascule, des ca
napés de soie, de grandes tables couvertes de livres d-ima
ges et de jouets ! pour un argent fou – du moins à ce que
disaient les enfants.

Le sapin fut dressé dans un petit tonneau rempli de sable
, mais on ne pouvait pas voir que c-était un tonneau parce
qu-il était enveloppé d-une étoffe verte et posé sur un g
rand tapis à fleurs ! Oh ! notre arbre était bien ému ! Qu
-allait-il se passer ?

Les domestiques et des jeunes filles commencèrent à le ga
rnir. Ils suspendaient aux branches de petits filets décou
pés dans des papiers glacés de couleur, dans chaque filet
0285on mettait quelques fondants, des pommes et des noix d
orées pendaient aux branches comme si elles y avaient pous
sé, et plus de cent petites bougies rouges, bleues et blan
ches étaient fixées sur les branches. Des poupées qui semb
laient vivantes – l-arbre n-en avait jamais vu – planaient
dans la verdure et tout en haut, au sommet, on mit une ét
oile clinquante de dorure.

C-était splendide, incomparablement magnifique.

– Ce soir, disaient-ils tous, ce soir ce sera beau.

– Oh ! pensa le sapin, que je voudrais être ici ce soir q
uand les bougies seront allumées ! Que se passera-t-il alo
rs ? Les arbres de la forêt viendront-ils m-admirer ? Les
moineaux me regarderont-ils à travers les vitres ? Vais-je
e rester ici, ainsi décoré, l-hiver et l-été ? –

On alluma les lumières. Quel éclat ! Quelle beauté ! Un f
rémissement parcourut ses branches de sorte qu-une des bou
0286gies y mit le feu : une sérieuse flambée.

– Mon Dieu ! crièrent les demoiselles en se dépêchant d-é
teindre.

Le pauvre arbre n-osait même plus trembler. Quelle tortur
e ! Il avait si peur de perdre quelqu-une de ses belles pa
rures, il était complètement étourdi dans toute sa gloire
– Alors, la porte s-ouvrit à deux battants, des enfants en
foule se précipitèrent comme s-ils allaient renverser le
sapin, les grandes personnes les suivaient posément. Les e
nfants s-arrêtaient – un instant seulement -, puis ils se
mettaient à pousser des cris de joie – quel tapage ! – et
à danser autour de l-arbre. Ensuite, on commença à cueilli
r les cadeaux l-un après l-autre.

– Qu-est-ce qu-ils font ? se demandait le sapin. Qu-est-c
e qui va se passer ? –

Les bougies brûlèrent jusqu-aux branches, on les éteignai
0287t à mesure, puis les enfants eurent la permission de d
épouiller l-arbre complètement. Ils se jetèrent sur lui, s
i fort, que tous les rameaux en craquaient, s-il n-avait é
té bien attaché au plafond par le ruban qui fixait aussi l
-étoile, il aurait été renversé.

Les petits tournoyaient dans le salon avec leurs jouets d
ans les bras, personne ne faisait plus attention à notre s
apin, si ce n-est la vieille bonne d-enfants qui jetait de
-ci de-là un coup d–il entre les branches pour voir si on
n-avait pas oublié une figue ou une pomme.

– Une histoire ! une histoire ! criaient les enfants en e
ntraînant vers l-arbre un gros petit homme ventru.

Il s-assit juste sous l-arbre.

– Comme ça, nous sommes dans la verdure et le sapin aura
aussi intérêt à nous écouter, mais je ne raconterai qu-une
histoire. Voulez-vous celle d-Ivède-Avède ou celle de Dum
0288pe-le-Ballot qui roula en bas des escaliers, mais arri
va tout de même à s-asseoir sur un trône et à épouser la p
rincesse ?

L-homme racontait l-histoire de Dumpe-le-Ballot qui tomba
du haut des escaliers, gagna tout de même le trône et épo
usa la princesse. Les enfants battaient des mains. Ils vou
laient aussi entendre l-histoire d-Ivède-Avède, mais ils n
-en eurent qu-une. Le sapin se tenait coi et écoutait.

– Oui, oui, voilà comment vont les choses dans le monde –
, pensait-il. Il croyait que l-histoire était vraie, parce
que l-homme qui la racontait était élégant.

– Oui, oui, sait-on jamais ! Peut-être tomberai-je aussi
du haut des escaliers et épouserai-je une princesse !

Il se réjouissait en songeant que le lendemain il serait
de nouveau orné de lumières et de jouets, d-or et de fruit
s.
0289
Il resta immobile et songeur toute la nuit.

Au matin, un valet et une femme de chambre entrèrent.

– Voilà la fête qui recommence ! pensa l-arbre. Mais ils
le traînèrent hors de la pièce, en haut des escaliers, au
grenier- et là, dans un coin sombre, où le jour ne parvena
it pas, ils l-abandonnèrent.

– Qu-est-ce que cela veut dire ? Que vais-je faire ici ?

Il s-appuya contre le mur, réfléchissant. Et il eut le te
mps de beaucoup réfléchir, car les jours et les nuits pass
aient sans qu-il ne vînt personne là-haut et quand, enfin,
il vint quelqu-un, ce n-était que pour déposer quelques g
randes caisses dans le coin. Elles cachaient l-arbre compl
ètement. L-avait-on donc tout à fait oublié ?

0290 – C-est l-hiver dehors, maintenant, pensait-il. La te
rre est dure et couverte de neige. On ne pourrait même pas
me planter ; c-est sans doute pour cela que je dois reste
r à l-abri jusqu-au printemps. Comme c-est raisonnable, le
s hommes sont bons ! Si seulement il ne faisait pas si som
bre et si ce n-était si solitaire ! Pas le moindre petit l
ièvre. C-était gai, là-bas, dans la forêt, quand sur le ta
pis de neige le lièvre passait en bondissant, oui, même qu
and il sautait par-dessus moi ; mais, dans ce temps-là, je
n-aimais pas ça. Quelle affreuse solitude, ici ! –

– Pip ! pip ! – fit une petite souris en apparaissant au
même instant, et une autre la suivait. Elles flairèrent le
sapin et furetèrent dans ses branches.

– Il fait terriblement froid, dit la petite souris. Sans
quoi on serait bien ici, n-est-ce pas, vieux sapin ?

– Je ne suis pas vieux du tout, répondit le sapin. Il en
y a beaucoup de bien plus vieux que moi.
0291
– D-où viens-tu donc ? demanda la souris, et qu-est-ce qu
e tu as à raconter ?

Elles étaient horriblement curieuses.

– Parle-nous de l-endroit le plus exquis de la terre. Y a
s-tu été ? As-tu été dans le garde-manger ?

– Je ne connais pas ça, dit l-arbre, mais je connais la f
orêt où brille le soleil, où l-oiseau chante.

Et il parla de son enfance. Les petites souris n-avaient
jamais rien entendu de semblable. Elles écoutaient de tout
es leurs oreilles.

– Tu en as vu des choses ! Comme tu as été heureux !

– Moi ! dit le sapin en songeant à ce que lui-même racont
ait. Oui, au fond, c-était bien agréable.
0292
Mais, ensuite, il parla du soir de Noël où il avait été g
arni de gâteaux et de lumières.

– Oh ! dirent encore les petites souris, comme tu as été
heureux, vieux sapin.

– Mais je ne suis pas vieux du tout, ce n-est que cet hiv
er que j-ai quitté ma forêt ; je suis dans mon plus bel âg
e, on m-a seulement replanté dans un tonneau.

– Comme tu racontes bien, dirent les petites souris.

La nuit suivante, elles amenèrent quatre autres souris po
ur entendre ce que l-arbre racontait et, à mesure que celu
i-ci parlait, tout lui revenait plus exactement.

– C-était vraiment de bons moments, pensait-il. Mais ils
peuvent revenir, ils peuvent revenir ! Dumpe-le-Ballot est
tombé du haut des escaliers, mais il a tout de même eu la
0293 princesse ; peut-être en aurai-je une aussi. –

Il se souvenait d-un petit bouleau qui poussait là-bas, d
ans la forêt, et qui avait été pour lui une véritable peti
te princesse.

– Qui est Dumpe-le-Ballot ? demandèrent les petites souri
s.

Alors le sapin raconta toute l-histoire, il se souvenait
de chaque mot ; un peu plus, les petites souris grimpaient
jusqu-en haut de l-arbre, de plaisir.

La nuit suivante, les souris étaient plus nombreuses enco
re, et le dimanche il vint même deux rats, mais ils déclar
èrent que le conte n-était pas amusant du tout, ce qui fit
de la peine aux petites souris ; de ce fait, elles-mêmes
l-apprécièrent moins.

– Eh bien, merci, dirent les rats en rentrant chez eux. L
0294es souris finirent par s-en aller aussi, et le sapin s
oupirait.

– C-était un vrai plaisir d-avoir autour de moi ces petit
es souris agiles, à écouter ce que je racontais. C-est fin
i, ça aussi, mais maintenant, je saurai goûter les plaisir
s quand on me ressortira. Mais quand ?

Ce fut un matin, des gens arrivèrent et remuèrent tout da
ns le grenier. Ils déplacèrent les caisses, tirèrent l-arb
re en avant. Bien sûr, ils le jetèrent un peu durement à t
erre, mais un valet le traîna vers l-escalier où le jour é
clairait.

– Voilà la vie qui recommence -, pensait l-arbre, lorsqu-
il sentit l-air frais, le premier rayon de soleil – et le
voilà dans la cour.

Tout se passa si vite ! La cour se prolongeait par un jar
din en fleurs. Les roses pendaient fraîches et odorantes p
0295ar-dessus la petite barrière, les tilleuls étaient fle
uris et les hirondelles voletaient en chantant : – Quivit,
quivit, mon homme est arrivé ! – Mais ce n-était pas du s
apin qu-elles voulaient parler.

– Je vais revivre, se disait-il, enchanté, étendant large
ment ses branches. Hélas ! elles étaient toutes fanées et
jaunies. L-étoile de papier doré était restée fixée à son
sommet et brillait au soleil- Dans la cour jouaient quelqu
es enfants joyeux qui, à Noël, avaient dansé autour de l-a
rbre et s-en étaient réjouis. L-un des plus petits s-élanç
a et arracha l-étoile d-or.

– Regarde ce qui était resté sur cet affreux arbre de Noë
l, s-écria-t-il en piétinant les branches qui craquaient s
ous ses souliers.

L-arbre regardait la splendeur des fleurs et la fraîche v
erdure du jardin puis, enfin, se regarda lui-même. Comme i
l eût préféré être resté dans son coin sombre au grenier !
0296 Il pensa à sa jeunesse dans la forêt, à la joyeuse fê
te de Noël, aux petites souris, si heureuses d-entendre l-
histoire de Dumpe-le-Ballot.

– Fini ! fini ! Si seulement j-avais su être heureux quan
d je le pouvais. –

Le valet débita l-arbre en petits morceaux, il en fit tou
t un grand tas qui flamba joyeusement sous la chaudière. D
e profonds soupirs s-en échappaient, chaque soupir éclatai
t. Les enfants qui jouaient au-dehors entrèrent s-asseoir
devant le feu et ils criaient : Pif ! Paf ! à chaque craqu
ement, le sapin, lui, songeait à un jour d-été dans la for
êt ou à une nuit d-hiver quand les étoiles étincellent. Il
pensait au soir de Noël, à Dumpe-le-Ballot, le seul conte
qu-il eût jamais entendu et qu-il avait su répéter- et vo
ilà qu-il était consumé –

Les garçons jouaient dans la cour, le plus jeune portait
sur la poitrine l-étoile d-or qui avait orné l-arbre au so
0297ir le plus heureux de sa vie. Ce soir était fini, l-ar
bre était fini, et l-histoire, aussi, finie, finie comme t
outes les histoires.

Le schilling d-argent

I

Il y avait une fois un schilling. Lorsqu-il sortit de la
Monnaie, il était d-une blancheur éblouissante ; il sauta,
tinta : – Hourrah ! dit-il, me voilà parti pour le vaste
monde ! – Et il devait, en effet, parcourir bien des pays.
Il passa dans les mains de diverses personnes. L-enfant l
e tenait ferme avec ses menottes chaudes. L-avare le serra
it convulsivement dans ses mains froides. Les vieux le tou
rnaient, le retournaient, Dieu sait combien de fois, avant
de le lâcher. Les jeunes gens le faisaient rouler avec in
souciance. Notre schilling était d-argent de bon aloi, pre
sque sans alliage. Il y avait déjà un an qu-il trottait pa
0298r le monde, sans avoir quitté encore le pays où on l-a
vait monnayé. Un jour enfin il partit en voyage pour l-étr
anger. Son possesseur l-emportait par mégarde. Il avait ré
solu de ne prendre dans sa bourse que de la monnaie du pay
s où il se rendait. Aussi fut-il surpris de retrouver, au
moment du départ, ce schilling égaré. -Ma foi, gardons-le,
se dit-il, là-bas il me rappellera le pays ! – Il laissa
donc retomber au fond de la bourse le schilling, qui bondi
t et résonna joyeusement. Le voilà donc parmi une quantité
de camarades étrangers qui ne faisaient qu-aller et venir
. Il en arrivait toujours de nouveaux avec des effigies no
uvelles, et ils ne restaient guère en place. Notre schilli
ng, au contraire, ne bougeait pas. On tenait donc à lui :
c-était une honorable distinction. Plusieurs semaines s-ét
aient écoulées : le schilling avait fait déjà bien du chem
in à travers le monde, mais il ne savait pas du tout où il
se trouvait. Les pièces de monnaie qui survenaient lui di
saient les unes qu-elles étaient françaises, les autres qu
-elles étaient italiennes. Telle qui entrait lui apprit qu
-on arrivait en telle ville ; telle autre qu-on arrivait d
0299ans telle autre ville. Mais c-était insuffisant pour s
e faire une idée du beau voyage qu-il faisait. Au fond du
sac on ne voit rien, et c-était le cas de notre schilling.
Il s-avisa un jour que la bourse n-était pas fermée. Il g
lissa vers l-ouverture pour tâcher d-apercevoir quelque ch
ose. Mal lui prit d-être trop curieux. Il tomba dans la po
che du pantalon ; quand le soir son maître se déshabilla,
il en retira sa bourse, mais y laissa le schilling. Le pan
talon fut mis dans l-antichambre, avec les autres habits,
pour être brossé par le garçon d-hôtel. Le schilling s-éch
appa de la poche et roula par terre ; personne ne l-entend
it, personne ne le vit. Le lendemain, les habits furent ra
pportés dans la chambre. Le voyageur les revêtit, quitta l
a ville, laissant là le schilling perdu. Quelqu-un le trou
va et le mit dans son gousset, pensant bien s-en servir. –
Enfin, dit le schilling, je vais donc circuler de nouveau
et voir d-autres hommes, d-autres m-urs et d-autres usage
s que ceux de mon pays ! – Lorsqu-il fut sur le point de p
asser en de nouvelles mains, il entendit ces mots : – Qu-e
st-ce que cette pièce ? Je ne connais pas cette monnaie. C
0300-est probablement une pièce fausse ; je n-en veux pas
: elle ne vaut rien. – C-est en ce moment que commencent e
n réalité les aventures du schilling, et voici comme il ra
contait plus tard à ses camarades les traverses qu-il avai
t essuyées.

II

– Elle est fausse, elle ne vaut rien ! – A ces mots, disa
it le schilling, je vibrai d-indignation. Ne savais-je pas
bien que j-étais de bon argent, que je sonnais bien et qu
e mon empreinte était loyale et authentique ? Ces gens se
trompent, pensais-je ; ou plutôt ce n-est pas de moi qu-il
s parlent. Mais non, c-était bien de moi-même qu-il s-agis
sait, c-était bien moi qu-ils accusaient d-être une pièce
fausse ! – Je la passerai ce soir à la faveur de l-obscuri
té, – se dit l-homme qui m-avait ramassé. – C-est ce qu-il
fit en effet ; le soir on m-accepta sans mot dire. Mais l
e lendemain on recommença à m-injurier de plus belle : – M
auvaise pièce, disait-on, tâchons de nous en débarrasser.
0301– – Je tremblais entre les doigts des gens qui chercha
ient à me glisser furtivement à autrui. -Malheureux que je
suis ! m-écriais-je. A quoi me sert-il d-être si pur de t
out alliage, d-avoir été si nettement frappé ! On n-est do
nc pas estimé, dans le monde, à sa juste valeur, mais d-ap
rès l-opinion qu-on se forme de vous. Ce doit être bien af
freux d-avoir la conscience chargée de fautes, puisque, mê
me innocent, on souffre à ce point d-avoir seulement l-air
coupable ! – Chaque fois qu-on me produisait à la lumière
pour me mettre en circulation, je frémissais de crainte.
Je m-attendais à être examiné, scruté, pesé, jeté sur la t
able, dédaigné et injurié comme l–uvre du mensonge et de
la fraude. – J-arrivai ainsi entre les mains d-une pauvre
vieille femme. Elle m-avait reçu pour salaire d-une rude j
ournée de travail. Impossible de tirer parti de moi ! Pers
onne ne voulait me recevoir. C-était une perte sérieuse po
ur la pauvre vieille. – Me voilà donc réduite, se dit-elle
, à tromper quelqu-un en lui faisant accepter cette pièce
fausse. C-est bien contre mon gré, mais je ne possède rien
et je ne puis me permettre le luxe de conserver un mauvai
0302s schilling. Ma foi, je vais le donner au boulanger qu
i est si riche : cela lui fera moins de tort qu-à n-import
e qui. C-est mal néanmoins ce que je fais. – – Faut-il que
j-aie encore le malheur de peser sur la conscience de cet
te brave femme ! me dis-je en soupirant. Ah ! qui aurait s
upposé, en me voyant si brillant dans mon jeune temps, qu-
un jour je descendrais si bas ? – – La vieille femme entra
chez l-opulent boulanger ; celui-ci connaissait trop bien
les pièces ayant cours pour se laisser prendre : il me je
ta à la figure de la pauvre vieille, qui s-en alla honteus
e et sans pain. C-était pour moi le comble de l-humiliatio
n ! J-étais désolé et navré, comme peut l-être un schillin
g méprisé, dont personne ne veut. – La bonne femme me repr
it pourtant, et, de retour chez elle, elle me regarda de s
on regard bienveillant : – Non, dit-elle, je ne veux plus
chercher à attraper personne ; je vais te trouer pour que
chacun voie bien que tu es une pièce fausse. Mais l-idée m
-en vient tout à coup : qui sait ? Ne serais-tu pas une de
ces pièces de monnaie qui portent bonheur ? J-en ai comme
un pressentiment. Oui, c-est cela, je vais te percer au m
0303ilieu, et passer un ruban par le trou ; je t-attachera
i au cou de la petite fille de la voisine et tu lui porter
as bonheur. – – Elle me transperça comme elle l-avait dit,
et ce ne fut pas pour moi une sensation agréable. Toutefo
is, de ceux dont l-intention est bonne on supporte bien de
s choses. Elle passa le ruban par le trou : me voilà trans
formé en une sorte de médaillon, et l-on me suspend au cou
de la petite qui, toute joyeuse, me sourit et me baise. J
e passai la nuit sur le sein innocent de l-enfant. – Le ma
tin venu, sa mère me prit entre les doigts, me regarda bie
n. Elle avait son idée sur moi, je le devinai aussitôt. El
le prit des ciseaux et coupa le ruban. – Ah ! tu es un sch
illing qui porte bonheur ! dit-elle. C-est ce que nous ver
rons. – – Elle me plongea dans du vinaigre. Oh, le bain pé
nible que je subis ! J-en devins verdâtre. Elle mit ensuit
e du mastic dans le trou, et, sur le crépuscule, alla chez
le receveur de la loterie afin d-y prendre un billet. Je
m-attendais à un nouvel affront. On allait me rejeter avec
dédain, et cela devant une quantité de pièces fières de l
eur éclat. J-échappai à cet affront. Il y avait beaucoup d
0304e monde chez le receveur ; il ne savait qui entendre ;
il me lança parmi les autres pièces, et, comme je rendis
un bon son d-argent, tout fut dit. J-ignore si le billet d
e la voisine sortit au premier tirage, mais ce que je sais
bien, c-est que, le lendemain, je fus reconnu de nouveau
pour une mauvaise pièce et mis à part pour être passé en f
raude. – Mes misérables pérégrinations recommencèrent. Je
roulai de main en main, de maison en maison, insulté, mal
vu de tout le monde. Personne n-avait confiance en moi, et
je finis par douter de ma propre valeur. Dieu, quel affre
ux temps ce fut là ! – – Arrive un voyageur étranger. On s
-empresse naturellement de lui passer la mauvaise pièce, q
u-il prend sans la regarder. Mais quand il veut me donner
à son tour, chacun se récrie : – Elle est fausse, elle ne
vaut rien ! – Voilà les affligeantes paroles que je fus co
ndamné pour la centième fois à entendre. – On me l-a pourt
ant donnée pour bonne -, dit l-étranger en me considérant
avec attention. Un sourire s-épanouit tout à coup sur ses
lèvres. C-était extraordinaire ; toute autre était l-impre
ssion que je produisais habituellement sur ceux qui me reg
0305ardaient. -Tiens ! s-écria-t-il, c-est une pièce de mo
n pays, un brave et honnête schilling. On l-a troué ; on l
-a traité comme une pièce fausse. Je vais le garder et je
le remporterai chez nous. – – Je fus, à ces mots, pénétré
de la joie la plus vive. Depuis longtemps je n-étais plus
accoutumé à recevoir des marques d-estime. On m-appelait u
n brave et honnête schilling, et bientôt je retournerais d
ans mon pays, où tout le monde me ferait fête comme autref
ois. Je crois que, dans mon transport, j-aurais lancé des
étincelles si ma substance l-avait permis. – Je fus envelo
ppé dans du beau papier de soie, afin de ne plus être conf
ondu avec les autres monnaies ; et lorsque mon possesseur
rencontrait des compatriotes, il me montrait à eux ; tous
disaient du bien de moi, et l-on prétendait même que mon h
istoire était intéressante. – Enfin j-arrivai dans ma patr
ie. Toutes mes peines furent finies, et je repris un nouve
au plaisir à l-existence. Je n-éprouvais plus de contrarié
tés ; je ne subissais plus d-affronts. J-avais l-apparence
d-une pièce fausse à cause du trou dont j-étais percé ; m
ais cela n-y faisait rien ; on s-assurait tout de suite qu
0306e j-étais de bon aloi et l-on me recevait partout avec
plaisir. – Ceci prouve qu-avec la patience et le temps, o
n finit toujours par être apprécié à sa véritable valeur.
– C-est vraiment ma conviction -, dit le schilling en term
inant son récit.

Le soleil raconte

Maintenant, c-est moi qui raconte ! dit le vent.

– Non, si vous permettez, protesta la pluie, c-est mon to
ur à présent ! Cela fait des heures que vous êtes posté au
coin de la rue en train de souffler de votre mieux.

– Quelle ingratitude ! soupira le vent. En votre honneur,
je retourne les parapluies, j-en casse même plusieurs et
vous me brusquez ainsi !

– C-est moi qui raconte, dit le rayon de soleil. Il s-exp
0307rima si fougueusement et en même temps avec tant de no
blesse que le vent se coucha et cessa de mugir et de grogn
er ; la pluie le secoua en rouspétant : – Est-ce que nous
devons nous laisser faire ! Il nous suit tout le temps. No
us n-allons tout de même pas l-écouter. Cela n-en vaut pas
la peine. – Mais le rayon de soleil raconta : Un cygne vo
lait au-dessus de la mer immense et chacune de ses plumes
brillait comme de l-or. Une plume tomba sur un grand navir
e marchand qui voguait toutes voiles dehors. La plume se p
osa sur les cheveux bouclés d-un jeune homme qui surveilla
it la marchandise ; on l-appelait supercargo. La plume de
l-oiseau de la fortune toucha son front, se transforma dan
s sa main en plume à écrire, et le jeune homme devint bien
tôt un commerçant riche qui pouvait se permettre d-acheter
des éperons d-or et échanger un tonneau d-or contre un bl
ason de noblesse. Je le sais parce que je l-éclairais, ajo
uta le rayon de soleil. Le cygne survola un pré vert. Un p
etit berger de sept ans venait juste de se coucher à l-omb
re d-un vieil arbre. Le cygne embrassa une des feuilles de
l-arbre, laquelle se détacha et tomba dans la paume de la
0308 main du garçon. Et la feuille se multiplia en trois,
dix feuilles, puis en tout un livre. Ce livre apprit au ga
rçon les miracles de la nature, sa langue maternelle, la f
oi et le savoir. Le soir, il reposait sa tête sur lui pour
ne pas oublier ce qu-il y avait lu, et le livre l-amena j
usqu-aux bancs de l-école et à la table du grand savoir. J
-ai lu son nom parmi les noms des savants, affirma le sole
il. Le cygne descendit dans la forêt calme et se reposa su
r les lacs sombres et silencieux, parmi les nénuphars et l
es pommiers sauvages qui les bordent, là où nichent les co
ucous et les pigeons sauvages. Une pauvre femme ramassait
des ramilles dans la forêt et comme elle les ramenait à la
maison sur son dos en tenant son petit enfant dans ses br
as, elle aperçut un cygne d-or, le cygne de la fortune, s-
élever des roseaux près de la rive. Mais qu-est-ce qui bri
llait là ? Un -uf d-or. La femme le pressa contre sa poitr
ine et l–uf resta chaud, il y avait sans doute de la vie
à l-intérieur ; oui, on sentait des coups légers. La femme
les perçut mais pensa qu-il s-agissait des battements de
son propre c-ur. A la maison, dans sa misérable et unique
0309pièce, elle posa l–uf sur la table. – Tic, tac – ente
ndit-on à l-intérieur. Lorsque l–uf se fendilla, la tête
d-un petit cygne comme emplumé d-or pur en sortit. Il avai
t quatre anneaux autour du cou et comme la pauvre femme av
ait quatre fils, trois à la maison et le quatrième qui éta
it avec elle dans la forêt, elle comprit que ces anneaux é
taient destinés à ses enfants. A cet instant le petit oise
au d-or s-envola. La femme embrassa les anneaux, puis chaq
ue enfant embrassa le sien ; elle appliqua chaque anneau c
ontre son c-ur et le leur mit au doigt. Un des garçons pri
t une motte de terre dans sa main et la fit tourner entre
ses doigts jusqu-à ce qu-il en sortît la statue de Jason p
ortant la toison d-or. Le deuxième garçon courut sur le pr
é où s-épanouissaient des fleurs de toutes les couleurs. I
l en cueillit une pleine poignée et les pressa très fort.
Puis il trempa son anneau dans le jus. Il sentit un fourmi
llement dans ses pensées et dans sa main. Un an et un jour
après, dans la grande ville, on parlait d-un grand peintr
e. Le troisième des garçons mit l-anneau dans sa bouche où
elle résonna et fit retentir un écho du fond du c-ur. Des
0310 sentiments et des pensées s-élevèrent en sons, comme
des cygnes qui volent, puis plongèrent comme des cygnes da
ns la mer profonde, la mer profonde de la pensée. Le garço
n devint le maître des sons et chaque pays au monde peut d
ire à présent : oui, il m-appartient. Le quatrième, le plu
s petit, était le souffre-douleur de la famille. Les gens
se moquaient de lui, disaient qu-il avait la pépie et qu-à
la maison on devrait lui donner du beurre et du poivre co
mme aux poulets malades ; il y avait tant de poison dans l
eurs paroles. Mais moi, je lui ai donné un baiser qui vala
it dix baisers humains. Le garçon devint un poète, la vie
lui donna des coups et des baisers, mais il avait l-anneau
du bonheur du cygne de la fortune. Ses pensées s-élevaien
t librement comme des papillons dorés, symboles de l-immor
talité.

– Quel long récit ! bougonna le vent.

– Et si ennuyeux ! ajouta la pluie. Soufflez sur moi pour
0311 que je m-en remette. Et le vent souffla et le rayon d
e soleil raconta :

– Le cygne de la fortune vola au-dessus d-un golfe profon
d où des pêcheurs avaient tendu leurs filets. Le plus pauv
re d-entre eux songeait à se marier, et aussi se maria-t-i
l bientôt. Le cygne lui apporta un morceau d-ambre. L-ambr
e a une force attractive et il attira dans sa maison la fo
rce du c-ur humain. Tous dans la maison vécurent heureux d
ans de modestes conditions. Leur vie fut éclairée par le s
oleil.

– Cela suffit maintenant, dit le vent. Le soleil raconte
depuis bien longtemps. Je me suis ennuyé ! Et nous, qui av
ons écouté le récit du rayon de soleil, que dirons-nous ?
Nous dirons : – Le rayon de soleil a fini de raconter -.

La Soupe à la brochette

0312I

Ecoutez quel festin exquis nous avons fait hier ! dit une
vieille souris à une de ses commères qui n-avait pas assi
sté au repas. Je me trouvais la vingtième à gauche de notr
e vieux roi ; j-espère que c-était là une place honorable.
Cela doit vous intéresser de connaître le menu. Les entré
es se suivaient dans un ordre parfait : du pain moisi, de
la couenne, du suif, et, pour le dessert, des saucisses en
tières ; et puis cela recommença une seconde fois. C-est c
omme si nous avions eu deux repas. On était tous de joyeus
e humeur ; on disait des niaiseries. – Tout fut dévoré ; i
l ne resta que les brochettes des saucisses. Une de mes vo
isines rappela la locution proverbiale : soupe à la broche
tte, qu-on appelle aussi soupe au caillou dans d-autres pa
ys. Tout le monde en avait entendu parler ; personne n-en
avait goûté, et encore moins ne savait le préparer. – On p
orta un toast fort spirituellement tourné à l-inventeur de
cette soupe. – Le vieux roi se leva alors, et déclara que
celle des jeunes souris qui saurait faire cette soupe de
0313la façon la plus appétissante deviendrait son épouse,
serait reine : il donna un délai d-un an et un jour pour s
e préparer à l-épreuve. –

– L-idée n-est vraiment pas mauvaise, dit la commère. Mai
s comment peut-on préparer cette bienheureuse soupe ?

– Oui-da, comment s-y prendre ? C-est ce que se demandent
toutes nos jeunes demoiselles de la gent souricière, et l
es vieilles aussi. Toutes voudraient bien être reine ; mai
s ce qui les effraye, c-est que, pour trouver la fameuse r
ecette, il faut quitter père et mère et se lancer, à l-ave
nture, à travers le vaste monde. Qui sait si, à l-étranger
, on trouve tous les jours son content de croûtes de froma
ge ou de couennes ? Il est probable qu-on y doit souffrir
la faim ; puis l-on risque fort d-être croqué par le chat.
Et, en effet, cette vilaine perspective refroidit vite l-
ardeur des jeunes souricelles ; il n-y en eut que quatre q
ui se présentèrent pour tenter l-expérience. Elles étaient
jeunes, gentilles et alertes, mais pauvres. Chacune se di
0314rigea vers un des points cardinaux ; on leur souhaita
à toutes bonne chance. Elles partirent au commencement de
mai ; elles ne revinrent que juste un an après, mais trois
seulement ; la quatrième manquait ; elle n-avait pas non
plus donné de ses nouvelles. Le jour fixé était arrivé.

– Tout plaisir est mêlé de quelque peine, dit le roi ; la
pauvre petite aura péri. Puis il donna l-ordre de convoqu
er, dans une vaste cuisine, toutes les souris à bien des l
ieues à la ronde. Les trois souricelles étaient placées à
part, sur le même rang ; à côté d-elles, une brochette rec
ouverte d-un voile noir, en souvenir de la quatrième, qui
n-avait pas reparu. Il fut ordonné que personne ne pourrai
t émettre un avis sur ce qui allait se dire, avant que le
roi eût exprimé son opinion.

II

0315Ce que la première souricelle avait vu et appris dans
ses voyages

Je commençai par m-embarquer sur un navire qui vogua vers
le nord. Je m-étai laissé dire que le maître queux était
un habile homme, qui savait se tirer d-affaire, et que sur
mer, en effet, il fallait pouvoir faire la cuisine avec p
eu de chose. – Peut-être, m-étais-je dit, sera-t-il obligé
de faire la soupe avec une brochette ; nous verrons alors
comme il s-y prendra. – Mais, pas du tout ; il y avait là
quantité de tranches de lard, de gros tonneaux de viande
salée et de belle farine. Ma foi, je vécus dans l-abondanc
e ; il ne fut pas question de faire de la soupe à la broch
ette. Nous naviguâmes bien des nuits et des jours ; le nav
ire dansait effroyablement. Enfin nous arrivâmes à destina
tion, tout à l-extrême nord. Je quittai le navire et m-éla
nçai à terre. Je vis devant moi de grandes et épaisses for
êts de sapins et de bouleaux ; une forte odeur de résine s
-en dégageait. D-abord je crus que cela sentait le sauciss
on ; je me précipitai vers le bois ; mais tout ce que j-y
0316gagnai, ce fut un rude éternuement. En m-avançant, je
trouvai de grands lacs. De loin, on croyait que c-était un
e immense mare d-encre ; mais, de près, l-eau en était cla
ire et limpide. Une troupe de cygnes s-y tenait immobile.
D-abord je pensai que c-était un amas d-écume ; mais ils s
ortirent de l-eau, et je les reconnus. Moi, je me tins aux
bêtes de mon espèce. Je me liai avec des souris des champ
s et des bois ; mais elles ne savent pas grand-chose, surt
out en matière d-art culinaire. Lorsque je leur parlai de
la soupe à la brochette elles déclarèrent que la chose éta
it une pure impossibilité ; je vis bien qu-elles ne connai
ssaient pas le secret que je poursuivais. Mais elles m-app
rirent pourquoi l-odeur était si forte dans la forêt, pour
quoi plantes et fleurs étaient si aromatiques. Nous étions
au mois de mai, en plein printemps. Près de la lisière de
la forêt, s-élevait une grande perche, haute comme le mât
d-un navire ; tout en haut, des couronnes de fleurs, des
rubans de couleur étaient attachés : c-était l-arbre de ma
i. Les garçons de ferme et les servantes dansaient autour,
au son d-un violon qu-ils accompagnaient en chantant à tu
0317e-tête. J-allai me blottir à l-écart, dans une touffe
de belle mousse bien douce ; la lune donnait en plein sur
ce tapis vert, couleur qui repose les yeux quand on les a
fatigués. Tout à coup je vis surgir autour de moi toute un
e troupe de charmantes petites créatures ; elles étaient c
onformées comme des hommes, mais mieux proportionnées. C-é
taient des elfes : ils portaient de magnifiques habits, ta
illés dans les feuilles des plus belles fleurs, garnis ave
c les ailes des plus brillants scarabées ; c-était une dél
icieuse variété de couleurs. Ils avaient tous l-air de che
rcher quelque chose dans l-herbe ; quelques-uns s-approchè
rent de moi.

– Voilà juste ce qu-il nous faut, dit un des plus gentils
de ces elfes, en montrant ma brochette, que je tenais dan
s ma patte. Et, plus il regardait mon bâton de voyage, plu
s il en paraissait enchanté.

– Je veux bien le prêter, dis-je, mais il faudra me le re
ndre.
0318
– Rendre ! rendre ! s-écrièrent-ils en ch-ur. Et ils sais
irent la brochette, que je leur abandonnai. Ils s-en allèr
ent en dansant vers un endroit où la mousse n-était pas tr
op touffue. Là ils fichèrent en terre ma brochette. Mainte
nant je compris ce qu-ils voulaient : c-était d-avoir auss
i leur arbre de mai. Ils se mirent à le décorer ; jamais j
e ne vis pareille magnificence. Des petites araignées vinr
ent couvrir le petit bâton de fils d-or, et y suspendirent
des bannières finement tissées, qui volaient au vent ; au
clair de la lune, la blancheur en était si resplendissant
e, que j-en eus les yeux éblouis. Puis ces industrieuses b
estioles allèrent prendre les couleurs les plus éclatantes
aux ailes des papillons endormis, et vinrent en barioler
leurs charmants tissus. Quelques pétales de fleurs, quelqu
es gouttes de rosée qui brillaient comme des diamants, fur
ent placés çà et là avec goût. Je ne reconnaissais plus ma
brochette ; jamais il n-y eut sur cette terre d-arbre de
mai comparable à celui-là. On alla quérir les elfes pour q
ui on avait préparé toutes ces merveilles, les seigneurs e
0319t les belles dames ; ceux que j-avais d-abord vus n-ét
aient que des serviteurs. On m-invita à m-approcher pour j
ouir de la fête, mais pas trop près, car, en remuant, j-au
rais pu écraser de mon poids quelqu-un de la société. Les
danses commencèrent. Quelle délicieuse musique j-entendis
alors ! A travers tout le bois résonnaient des chants d-oi
seaux. C-était un son plein et harmonieux, et fort comme c
elui d-un millier de cloches de verre. Le tout était accom
pagné du doux susurrement des branches d-arbre ; je distin
guai aussi le tintement des clochettes bleues qui étaient
suspendues à ma brochette, qui, elle-même, frappée avec un
e tige de fleur par un des elfes, rendait le son le plus m
élodieux. Jamais je n-aurais cru la chose possible. Ce pet
it bâton devenait un instrument de musique : tout dépend d
e la façon dont on s-y prend. J-étais transportée, touchée
jusqu-aux larmes ; quoique je ne sois qu-une petite souri
s, j-ai la sensibilité vive, et je pleurai de joie. Que la
nuit me parut courte ! Mais en cette saison, il n-y a pas
à dire, le soleil se lève de bon matin. A l-aurore vint u
n coup de vent, qui emporta dans les airs toute cette sple
0320ndide décoration de l-arbre de mai ; encore un instant
, et tout cela disparut. Six elfes vinrent poliment me rap
porter ma brochette, me remerciant beaucoup, et ils demand
èrent si, en retour du service que je leur avais rendu, je
ne voulais pas exprimer un v-u ; que, s-il était en leur
pouvoir de l-accomplir, ils le feraient bien volontiers. J
e saisis la balle au bond, et je les priai de me dire comm
ent se prépare la soupe à la brochette.

– Mais tu viens de le voir, répondit le chef de la bande.
Tu ne reconnaissais plus ton petit bâton ; tu as bien vu
tout le parti que nous en avons tiré.

– Mais je ne parle pas an figuré, répliquai-je. C-est d-u
ne véritable soupe qu-il s-agit. Et je leur contai toute l
-histoire.

– Vous voyez bien, ajoutai-je, que le roi des souris ni s
on puissant empire ne sauraient tirer aucun profit de tout
es les belles choses dont vous avez orné ma brochette, mêm
0321e si je pouvais les reproduire ; ce serait un charmant
spectacle, mais bon seulement pour le dessert, quand on n
-a plus faim. Alors le petit elfe plongea son petit doigt
dans le calice d-une violette et le promena ensuite sur la
brochette :

– Fais attention, dit-il. Quand tu seras de retour auprès
de ton roi, touche son museau de ton bâton, sur lequel tu
verras éclore, même au plus froid de l-hiver, les plus be
lles violettes. Comme cela je t-aurai au moins fait un pet
it don en récompense de ta complaisance, et même j-y ajout
erai encore quelque chose. A ces mots, la souricelle appro
cha la brochette de l-auguste museau de son souverain et,
en effet, le petit bâton se trouva entouré du plus joli bo
uquet de violettes ; c-était une odeur délicieuse ; mais e
lle n-était pas du goût de la gent souricière, et le roi o
rdonna aux souris qui étaient près du foyer de mettre leur
s queues sur les restes du feu, pour remplacer cette fade
senteur, bonne, dit-il, pour les hommes tout au plus, par
une agréable odeur de roussi.
0322
– Mais, dit alors le roi, le petit elfe n-avait-il pas pr
omis encore autre chose ?

– Oui, répondit la souris, il a tenu parole. C-est encore
une jolie surprise du plus bel effet : – Les violettes, d
it-il, c-est pour la vue et l-odorat, je vais maintenant t
-accorder quelque chose pour l-ouïe. – Et la souris retour
na sa brochette. Les fleurs avaient disparu ; il ne restai
t plus que le petit morceau de bois. Elle se mit à le mouv
oir comme un bâton de chef d-orchestre et à battre la mesu
re. Dieu ! quelle drôle de musique on entendit ! Ce n-étai
ent plus les sons divins qui avaient retenti dans la forêt
pour le bal des elfes ; c-étaient tous les bruits imagina
bles qui peuvent se produire dans une cuisine. Les souris
étaient tout oreille. On entendait le pétillement des sarm
ents, le ronflement du four, le bouillonnement de la soupe
, le crépitement de la graisse, le bruit continu d-une piè
ce de viande qui rôtit et se rissole. Soudain on aurait di
t qu-un coup de vent venait d-activer le feu, de façon que
0323 pots et casseroles débordèrent, et ce qui en tomba su
r les charbons fit un grand tintamarre. Puis plus rien, si
lence complet. Peu à peu commença un léger bruit, comme un
chant doux et plaintif ; c-est la bouilloire qui s-échauf
fe : le son devient plus fort, l-eau entre en ébullition.
C-est de nouveau un bacchanal produit par une douzaine de
casseroles, les unes en majeur, les autres en mineur. La p
etite souris brandit son bâton avec une rapidité de plus e
n plus grande : les pots écument, jettent de gros bouillon
s qui produisent un gargouillement bruyant ; tout déborde,
tout se sauve, c-est comme un sifflement infernal. Puis u
n nouveau coup de vent passe par la cheminée. Hou ! hah !
quel fracas ! La petite souris, effrayée, laisse tomber so
n bâton. On n-entend plus rien.

– En voilà une fameuse cuisson ! dit le roi. Allons, qu-o
n serve la soupe !

– Mais c-est là tout, répondit la souris ; la soupe est p
artie tout entière dans le feu.
0324
– C-est une mauvaise plaisanterie, dit le roi. Allons, à
la suivante.

III

Ce que raconta la seconde souricelle

Je suis née dans la bibliothèque du château, dit la secon
de petite souris. Il y a comme un sort sur notre famille :
presque aucune de nous n-a le bonheur de pénétrer jusqu-à
la salle à manger ou jusqu-à l-office, objet de tous nos
désirs. C-est aujourd-hui pour la première fois que j-entr
e dans cette cuisine. Cependant, pendant mon voyage, j-ai
fréquenté plusieurs de ces lieux de délices. Dans cette fa
meuse bibliothèque qui fut mon berceau, nous eûmes souvent
à souffrir de la faim ; mais nous y acquîmes une belle in
struction. La nouvelle du concours ouvert par ordre du roi
0325, pour la découverte de la recette de la soupe à la br
ochette, arriva jusqu-à nous. Ma vieille grand-mère se sou
vint qu-un jour elle avait entendu un des serviteurs de la
bibliothèque lire tout haut, dans un des livres, ce passa
ge : – Le poète est un magicien ; il peut faire de la soup
e rien qu-avec une brochette. – Ma grand-mère me demanda s
i je me sentais poète ; je ne savais même pas ce que cela
pouvait être.

– Allons, me dit-elle, il te faut voyager, et tâcher d-ap
prendre comment l-on devient poète.

– C-est au-dessus de mes moyens, répliquai-je. Mais ma gr
and-mère, qui avait souvent écouté ce qu-on lisait dans la
bibliothèque, me dit que, d-après les plus savantes autor
ités, il y avait trois ingrédients pour faire un poète : d
e l-intelligence, de l-imagination et du sentiment.

– Si tu te procures ces trois choses, dit-elle, tu seras
poète, et alors il te sera facile de préparer cette fameus
0326e soupe. Je partis donc en voyage, à la quête de ces t
rois qualités ; je me dirigeai vers l-ouest. L-intelligenc
e, m-étais-je dit, est la principale des trois ; les deux
autres sont bien moins estimées dans ce monde : donc je m-
attachai à acquérir d-abord l-intelligence. Mais où la tro
uver ? – Regarde la fourmi, et tu apprendras la sagesse -,
a dit un certain roi des Israélites, comme ma grand-mère
l-avait encore entendu lire. Donc je marchai sans m-arrête
r, jusqu-à ce que j-eusse rencontré la première grande fou
rmilière. Là, je me mis aux aguets, pour saisir la sagesse
au gîte. Les fourmis sont un petit peuple bien respectabl
e ; elles ne sont qu-intelligence d-outre en outre. Tout,
chez elles, se passe comme un problème de mathématique qui
se résout bien méthodiquement. Travailler, travailler san
s cesse et pondre des -ufs, c-est là, disent-elles, rempli
r ses devoirs vis-à-vis du présent et de l-avenir, et elle
s ne font pas autre chose. Elles se divisent en supérieure
s et en inférieures ; le rang est marqué par un numéro d-o
rdre ; la reine porte le numéro un. Son opinion est la seu
le vraie ; elle possède infuse la quintessence de la sages
0327se. C-était de la plus haute importance pour moi ; il
ne s-agissait plus que de reconnaître la reine au milieu d
e ces milliers de petites bêtes. J-entendis rapporter plus
ieurs propos d-elle qui témoignaient en effet d-une raison
supérieure ; car ils apparurent absurdes à ma pauvre cerv
elle. Elle prétendait que sa fourmilière était ce qu-il y
avait de plus élevé dans ce monde. Cependant, tout à côté
se trouvait un arbre qui dépassait la fourmilière d-une ce
ntaine de pieds ; mais on n-en parlait jamais et, comme le
s fourmis sont aveugles, le dire de la reine passait pour
la vérité même. Un soir, une fourmi égarée se mit à grimpe
r sur l-arbre et, sans monter jusqu-à la cime, parvint cep
endant plus haut qu-aucune de ses s-urs n-était jamais mon
tée. Lorsqu-elle fut de retour, elle parla de son ascensio
n, et déclara que l-arbre lui semblait bien plus élevé que
la fourmilière ; cela fut regardé comme une offense à l-h
onneur de la communauté, et la pauvre fourmi se vit condam
née aux travaux les plus pénibles, tels que charrier les i
nsectes morts, etc. Mais quelque temps après, une autre fo
urmi se fourvoya également sur l-arbre. Rentrée au bercail
0328, elle parla de son excursion avec prudence et amphibo
logie, laissant cependant deviner, à qui voulait comprendr
e, que l-arbre était plus haut que la fourmilière. Comme e
lle était très considérée, qu-elle était une des dignitair
es de la cour, loin de la persécuter comme la première, on
plaça sur sa tombe, lorsqu-elle mourut, une coquille d–u
f en guise de monument, pour éterniser le souvenir de son
courage et de sa science. Avec tout cela, je n-avais pu en
core découvrir la reine, et j-étais toujours en observatio
n. Je remarquai que les fourmis portaient de temps en temp
s leurs -ufs à l-air pour les mettre au soleil. Un jour j-
en vis une qui ne pouvait plus ramasser son -uf pour le re
ntrer. Deux autres accoururent pour l-aider ; mais elles é
taient elles-mêmes chargées chacune d-un -uf ; en secouran
t leur compagne, elles faillirent laisser tomber leur fard
eau. Aussitôt elles s-en furent, laissant la pauvrette dan
s l-embarras.

– Voilà qui est bien agi, c-est la sagesse même, entendis
-je une voix s-écrier ; chacun est son plus proche prochai
0329n. Nous autres fourmis, nous ne nous y trompons jamais
; nous naissons toutes raisonnables. Cependant, parmi nou
s toutes, c-est moi qui ai la plus haute raison. A ces mot
s je vis, au milieu de la foule qui grouillait, une fourmi
se dresser orgueilleusement sur ses pattes de derrière. I
l n-y avait pas à s-y tromper, c-était la reine. Je la hap
pai d-un coup de langue et je l-avalai. Je possédais donc
la sagesse et l-intelligence. Ce n-était pas assez. Je me
mis à mon tour à grimper sur l-arbre qui ombrageait la fou
rmilière : c-était un beau chêne, déjà plus que séculaire
; il avait à sa cime une magnifique couronne. Je savais pa
r ma grand-mère que les arbres sont habités par des êtres
particuliers, des dryades, une nymphe qui naît avec l-arbr
e et qui meurt avec lui. En effet, au sommet, dans un creu
x de l-arbre, se trouvait une jeune fille d-une beauté sur
humaine, ce qui ne l-empêcha pas de pousser un cri d-effro
i en m-apercevant. Comme toutes les femmes, elle avait peu
r des souris ; de plus, elle savait que j-aurais pu ronger
l-écorce de l-arbre auquel son existence était attachée.
Je lui dis de bonnes paroles et la rassurai sur mes intent
0330ions ; elle me prit dans la main et me caressa douceme
nt. Je lui contai pourquoi je m-étais hasardée à courir le
monde. Elle me promit que le soir même, peut-être, je pos
séderais une des deux choses qui me manquaient pour deveni
r poète.

– Le beau Phantasus, dit-elle, le dieu de l-imagination,
vient souvent se reposer sur ce chêne, dont il aime le tro
nc noueux et puissant, les fortes racines, la majestueuse
couronne qui, en hiver, brave la tempête et les neiges, et
en été, forme ce magnifique dôme de verdure d-où l-on dom
ine le vaste paysage que tu vois devant toi. Les oiseaux,
qui y abondent, chantent leurs aventures dans les contrées
lointaines ; la cigogne dont le nid est accroché là-bas,
à la seule branche morte, nous raconte même les merveilles
du pays des Pyramides. – Tout cela plaît à Phantasus ; il
aime aussi à m-entendre faire le récit de ma vie. Tout à
l-heure il doit venir me voir. Cache-toi en bas, sous cett
e touffe de muguet ; je trouverai bien moyen, pendant qu-i
l sera perdu dans ses rêveries, de lui arracher une petite
0331 plume de son aile ; jamais poète n-en aura eu de pare
ille. – Et, en effet, le brillant Phantasus arriva ; la bo
nne dryade lui enleva une plume de ses ailes aux mille cou
leurs, et me la donna. Je la mis dans l-eau pour la rendre
moins coriace, puis, avec assez de peine encore, je la ro
ngeai. Je me trouvai donc posséder intelligence et imagina
tion ; restait le sentiment. Je retournai à la bibliothèqu
e ; je savais qu-elle contenait beaucoup de ces bons roman
s qui sont destinés à délivrer les humains de leur trop pl
ein de larmes, et qui sont comme des éponges pour pomper l
es sentiments. Je me souvenais qu-on les reconnaissait à l
-air appétissant du papier. J-en attaquai un, puis un seco
nd ; je commençai à ressentir dans tout mon être des tress
aillements étranges. J-en dévorai un troisième : j-étais p
oète ; il n-y avait plus à en douter. J-avais des maux de
tête, des maux de ventre, des douleurs partout ; j-étais d
ans une agitation continuelle. Et, maintenant, comment fai
re la soupe à la brochette ? Mon imagination me fournit fo
rce situations, histoires, anecdotes, proverbes où se trou
ve une brochette, ou ce qui y ressemble, un bâtonnet, un p
0332etit morceau de bois. Rien de plus amusant et de plus
récréatif ; c-est bien mieux qu-une vraie soupe. Ainsi, je
vais commencer par narrer à Votre Majesté le conte où, d-
un coup d-une petite baguette, la bonne fée transforma Cen
drillon et tous les objets de la cuisine ; demain ce sera
une autre histoire, et ainsi de suite.

– Assez de toutes ces fadaises, ce sont viandes creuses !
s-écria le roi. A la suivante !

– Psch, psch ! entendit-on tout à coup. Une petite souris
, la quatrième de la bande, celle qu-on avait crue morte,
venait d-entrer dans la cuisine. Elle se précipita comme u
ne flèche au milieu de l-assemblée, renversant la brochett
e couverte d-un crêpe, qui avait été placée là en son souv
enir.

IV
0333
Ce que dit la quatrième souris lorsqu-elle prit la parole
avant la troisième

Je me suis tout d-abord rendue dans la capitale d-un vast
e pays, pensant que dans une grande ville je trouverais pl
us facilement des renseignements utiles. Comme je n-ai pas
la mémoire des noms, j-ai oublié celui de cette ville. J-
avais fait le voyage dans la charrette d-un contrebandier
; elle fut saisie et conduite au palais de justice. Je me
glissai en bas et me faufilai dans la loge du portier. Je
l-entendis causer d-un homme qu-on venait d-amener en pris
on pour quelques propos inconsidérés contre l-autorité.

– Il n-y a pas là de quoi fouetter un chat, dit le portie
r. C-est de l-eau claire comme la soupe à la brochette : m
ais cela peut lui coûter la tête. A ces mots je dressai le
s oreilles ; je me dis que j-étais peut-être sur la bonne
piste pour apprendre la recette. Du reste, le pauvre priso
nnier m-inspirait de l-intérêt, et je me mis en quête de s
0334a cellule. Je la trouvai et j-y pénétrai par un trou.
Le prisonnier était pâle ; avait une longue barbe et de gr
ands yeux brillants. Le prisonnier gravait des vers et des
dessins ; il avait l-air de bien s-ennuyer, et je fus la
bienvenue auprès de lui. Il me jeta des miettes de pain, m
e donna de douces paroles et sifflota pour me faire approc
her ; mes gentillesses le distrayaient ; je pris peu à peu
entière confiance en lui, et nous devînmes une paire d-am
is. Il partageait son pain avec moi, et de son fromage il
me donnait mieux que la croûte ; nous avions aussi quelque
fois du saucisson : bref, je faisais bombance. Mais ce n-é
tait pas tout cela qui me faisait plaisir ; j-étais fière
et heureuse de l-attachement de cet excellent homme. Il me
caressait et me choyait ; il avait une vraie affection po
ur moi, et je le lui rendais bien. J-en oubliai le but de
mon grand voyage ; je ne fis plus attention à ma brochette
qui, un beau jour, glissa dans la fente du plancher, où e
lle est encore. Je restai donc, me disant que, moi partie,
le pauvre prisonnier n-aurait plus personne avec qui part
ager son pain et son fromage, ce qui paraissait lui faire
0335tant de plaisir. Ce fut lui qui s-en alla. La dernière
fois que je le vis, tout triste qu-il avait l-air, il me
cajola avec tendresse et me donna toute une tranche de pai
n et la plus grosse moitié de son fromage. En sortant de s
a cellule, il regarda en arrière et m-envoya un baiser de
la main. Il ne revint plus ; je n-ai jamais su ce qu-il es
t devenu. – Soupe à la brochette -, disait le concierge qu
and il était question de lui. Ces mots me rappelèrent l-ob
jet de mon voyage, et je retournai dans la loge. Habituée
aux bontés du prisonnier, je ne me méfiais plus assez des
hommes, je me montrais imprudemment. Le concierge m-attrap
a, me caressa aussi, mais pour ensuite me fourrer dans une
cage. Quelle horrible prison ! On a beau courir, courir,
on ne fait que tourner sans avancer, et l-on rit de vous a
ux éclats. Le vilain portier m-avait enfermée pour servir
d-amusement à sa petite fille. Un jour, me voyant toute dé
solée et essoufflée après une galopade désespérée que j-av
ais faite dans la roue de ma cage : – Pauvre petite créatu
re -, dit-elle, et, tirant le verrou, elle me laissa sorti
r. J-attendis que la nuit fût devenue bien sombre ; alors,
0336 par les toits du palais de justice, je gagnai une vie
ille tour qui y était attenante ; elle n-était habitée que
par un veilleur de nuit et un hibou. Le hibou valait mieu
x que sa mine ; il était vieux, il avait beaucoup d-expéri
ence et d-entregent. Il croyait descendre du fameux hibou,
oiseau favori de Minerve, la déesse de la sagesse ; le fa
it est qu-il connaissait l-envers et l-endroit des choses.
Quand ses petits émettaient quelque opinion inconsidérée
: – Allons donc ! disait-il ; ne faites donc pas de soupe
à la brochette. – Quand ils entendaient cela, les jeunes s
avaient qu-ils avaient dit une sottise. Le hibou me donna
la bienvenue et me promit de me protéger contre tous les a
nimaux malfaisants ; mais il me prévint que, si l-hiver ét
ait dur, il me croquerait. Comme je vous ai dit, c-était u
n animal très avisé, et rien ne lui en imposait.

– Tenez, me dit-il une fois, le veilleur de nuit s-imagin
e être un personnage parce que, quand il y a un incendie,
il réveille toute la ville avec les fanfares qu-il tire de
son cor ; mais il ne sait absolument rien faire au monde
0337que de sonner de la trompe. Tout cela, c-est de la sou
pe à la brochette. Je l-interrompis pour le prier de me do
nner la recette de ce mets :

– Comment ! dit-il, vous ne savez pas que c-est une façon
de parler inventer par les hommes ? Chacun la prend plus
ou moins dans son sens ; mais au fond ce n-est que l-équiv
alent de rien du tout.

– Bien ! m-écriai-je frappée de cette explication. Ce que
vous dites là anéantit toutes mes illusions sur cette fam
euse soupe ; mais après tout, c-est bien la vérité, et la
vérité est ce qu-il y a de plus précieux au monde. Et je q
uittai la tour et je me hâtai de revenir parmi vous, vous
apportant non pas la soupe, mais quelque chose de bien plu
s estimable, la vérité. Les souris, me disais-je, passent
avec raison pour une race éclairée ; et notre roi, renommé
pour son esprit, sera enchanté de posséder la vérité, et
il me fera reine.

0338 – Ta vérité n-est que mensonge ! s-écria la troisième
souris qui n-avait pas eu son tour de parole. Je sais pré
parer la soupe, vous allez le voir de vos yeux.

V

La merveilleuse recette

Moi, continua la troisième souris, je ne suis pas allée c
hercher des renseignements à l-étranger ; je suis restée d
ans notre pays, qui en vaut bien un autre et où l-on trouv
e tout ce qu-on veut. J-ai tout tiré de mon propre fonds,
de mes longues réflexions. Voici ce que j-ai trouvé : Plac
ez une marmite sur le feu ; bien. Versez-y de l-eau, encor
e plus, tout plein jusqu-au bord. Voyons maintenant, activ
ez bien le feu. Du bois, du charbon : il faut que cela cui
se à gros bouillons. C-est cela ! Le moment est venu. Jete
z-y la brochette. Dans cinq minutes ce sera prêt. Il ne ma
0339nque plus qu-une chose. Que notre gracieux souverain d
aigne remuer le liquide bouillant avec son auguste queue,
pendant deux minutes au moins ; mais, pour que le régal so
it parfait, il faut bien tourner une minute de plus.

– Faut-il que ce soit justement ma queue ? demanda le roi
.

– Oui, sire ! répondit la souris. Les queues de vos sujet
s n-ont pas cette vertu unique dont est douée celle de Vot
re Majesté ! L-eau continuait à bouillonner bruyamment. Le
roi s-approcha de la marmite avec l-air le plus digne et
le plus courageux qu-il put prendre, et étendit sa queue e
n rond, comme quand les souris écrèment un pot à lait, pou
r ensuite lécher leur queue. Mais à peine eut-il ressenti
la chaleur et la vapeur, qu-il sauta en bas du foyer et s-
écria :

– Oui, c-est bien cela ! c-est la vraie recette. Tu seras
la reine. Quant à la soupe, nous la préparerons une autre
0340 fois, quand nous célébrerons nos noces d-or. Alors, e
n l-honneur de ce beau jour, nous en régalerons à gogo tou
s nos pauvres pendant une semaine. Et le mariage fut aussi
tôt célébré en grande pompe. Lorsque tout fut mangé et bu,
et que chacun s-en retourna chez soi, plusieurs souris, e
ntre autres les amies et parentes des trois évincées, marm
ottaient entre elles :

– Ce n-est pas là du tout de la soupe à la brochette ; c-
est de la soupe à la queue de souris. Quant aux récits qu-
elles avaient entendus, elles trouvaient telle aventure in
téressante, telle autre insipide et mal racontée. De même,
lorsque l-histoire se répandit dans le monde, les avis fu
rent très partagés ; les uns la déclaraient amusante, d-au
tres n-y voyaient que des fadaises. Enfin la voilà telle q
uelle : la critique, en général, n-est que de la soupe à l
a brochette.

Le stoïque soldat de plomb
0341

Il y avait une fois vingt cinq soldats de plomb, tous frè
res, tous nés d-une vieille cuiller de plomb : l-arme au b
ras, la tête droite, leur uniforme rouge et bleu n-était p
as mal du tout.

La première parole qu-ils entendirent en ce monde, lorsqu
-on souleva le couvercle de la boîte fut : des soldats de
plomb ! Et c-est un petit garçon qui poussa ce cri en tapa
nt des mains. Il les avait reçus en cadeau pour son annive
rsaire et tout de suite il les aligna sur la table.

Les soldats se ressemblaient exactement, un seul était un
peu différent, il n-avait qu-une jambe, ayant été fondu l
e dernier quand il ne restait plus assez de plomb. Il se t
enait cependant sur son unique jambe aussi fermement que l
es autres et c-est à lui, justement, qu-arriva cette singu
lière histoire.
0342
Sur la table où l-enfant les avait alignés, il y avait be
aucoup d-autres jouets, dont un joli château de carton qui
frappait tout de suite le regard. A travers les petites f
enêtres on pouvait voir jusque dans l-intérieur du salon.
Au-dehors, de petits arbres entouraient un petit miroir fi
gurant un lac sur lequel voguaient et se miraient des cygn
es de cire. Tout l-ensemble était bien joli, mais le plus
ravissant était une petite demoiselle debout sous le porta
il ouvert du château. Elle était également découpée dans d
u papier, mais portait une large jupe de fine batiste très
claire, un étroit ruban bleu autour de ses épaules en gui
se d-écharpe sur laquelle scintillait une paillette aussi
grande que tout son visage. La petite demoiselle tenait le
s deux bras levés, car c-était une danseuse, et elle levai
t aussi une jambe en l-air, si haut, que notre soldat ne l
a voyait même pas. Il crut que la petite danseuse n-avait
qu-une jambe, comme lui-même.

– Voilà une femme pour moi, pensa-t-il, mais elle est de
0343haute condition, elle habite un château, et moi je n-a
i qu-une boîte dans laquelle nous sommes vingt-cinq, ce n-
est guère un endroit digne d-elle. Cependant, tâchons de l
ier connaissance. –

Il s-étendit de tout son long derrière une tabatière qui
se trouvait sur la table ; de là, il pouvait admirer à son
aise l-exquise petite demoiselle qui continuait à se teni
r debout sur une jambe sans perdre l-équilibre.

Lorsque la soirée s-avança, tous les autres soldats réint
égrèrent leur boîte et les gens de la maison allèrent se c
oucher. Alors les jouets se mirent à jouer à la visite, à
la guerre, au bal.

Les soldats de plomb s-entrechoquaient bruyamment dans la
boîte, ils voulaient être de la fête, mais n-arrivaient p
as à soulever le couvercle. Le casse-noisettes faisait des
culbutes et la craie batifolait sur l-ardoise. Au milieu
de ce tapage, le canari s-éveilla et se mit à gazouiller e
0344t cela en vers, s-il vous plaît. Les deux seuls à ne p
as bouger de leur place étaient le soldat de plomb et la p
etite danseuse, elle toujours droite sur la pointe des pie
ds, les deux bras levés ; lui, bien ferme sur sa jambe uni
que. Pas un instant il ne la quittait des yeux. L-horloge
sonna minuit. Alors, clac ! le couvercle de la tabatière s
auta, il n-y avait pas le moindre brin de tabac dedans (c-
était une attrape), mais seulement un petit diable noir.

– Soldat de plomb, dit le diablotin, veux-tu bien mettre
tes yeux dans ta poche ? Mais le soldat de plomb fit sembl
ant de ne pas entendre.

– Attends voir seulement jusqu-à demain, dit le diablotin
.

Le lendemain matin, quand les enfants se levèrent, le sol
dat fut placé sur la fenêtre. Tout à coup – par le fait du
petit diable ou par suite d-un courant d-air -, la fenêtr
e s-ouvrit brusquement, le soldat piqua, tête la première,
0345 du troisième étage. Quelle équipée ! Il atterrit la j
ambe en l-air, tête en bas, sur sa casquette, la baïonnett
e fichée entre les pavés.

La servante et le petit garçon descendirent aussitôt pour
le chercher. Ils marchaient presque dessus, mais ne le vo
yaient pas. Bien sûr ! Si le soldat de plomb avait crié :
– Je suis là -, ils l-auraient découvert. Mais lui ne trou
vait pas convenable de crier très haut puisqu-il était en
uniforme.

La pluie se mit à tomber de plus en plus fort, une vraie
trombe ! Quand elle fut passée, deux gamins des rues arriv
èrent.

– Dis donc, dit l-un d-eux, voilà un soldat de plomb, on
va lui faire faire un voyage. D-un journal, ils confection
nèrent un bateau, placèrent le soldat au beau milieu, et l
e voilà descendant le ruisseau, les deux garçons courant à
côté et battant des mains. Dieu ! Quelles vagues dans ce
0346ruisseau ! Et quel courant ! Bien sûr, il avait plu à
verse ! Le bateau de papier montait et descendait et tourn
oyait sur lui-même à faire trembler le soldat de plomb, ma
is il demeurait stoïque, sans broncher, et regardait droit
devant lui, l-arme au bras.

Soudain le bateau entra sous une large planche couvrant l
e ruisseau. Il y faisait aussi sombre que s-il avait été d
ans sa boîte.

– Où cela va-t-il me mener ? pensa-t-il. C-est sûrement l
a faute du diable de la boîte. Hélas ! Si la petite demois
elle était seulement assise à côté de moi dans le bateau,
j-accepterais bien qu-il y fît deux fois plus sombre. –

A ce moment surgit un gros rat d-égout qui habitait sous
la planche.

– Passeport ! cria-t-il, montre ton passeport, vite !

0347 Le soldat de plomb demeura muet, il serra seulement u
n peu plus fort son fusil. Le bateau continuait sa course
et le rat lui courait après en grinçant des dents et il cr
iait aux épingles et aux brins de paille en dérive.

– Arrêtez-le, arrêtez-le, il n-a pas payé de douane, ni m
ontré son passeport !

Mais le courant devenait de plus en plus fort. Déjà, le s
oldat de plomb apercevait la clarté du jour là où s-arrêta
it la planche, mais il entendait aussi un grondement dont
même un brave pouvait s-effrayer. Le ruisseau, au bout de
la planche, se jetait droit dans un grand canal. C-était p
our lui aussi dangereux que pour nous de descendre en bate
au une longue chute d-eau.

Il en était maintenant si près que rien ne pouvait l-arrê
ter. Le bateau fut projeté en avant, le pauvre soldat de p
lomb se tenait aussi raide qu-il le pouvait, personne ne p
ourrait plus tard lui reprocher d-avoir seulement cligné d
0348es yeux. L-esquif tournoya deux ou trois fois, s-empli
t d-eau jusqu-au bord, il allait sombrer. Le soldat avait
de l-eau jusqu-au cou et le bateau s-enfonçait toujours da
vantage, le papier s-amollissait de plus en plus, l-eau pa
ssa bientôt par-dessus la tête du navigateur. Alors, il pe
nsa à la ravissante petite danseuse qu-il ne reverrait plu
s jamais, et à ses oreilles tinta la chanson :

Tu es en grand danger, guerrier !

Tu vas souffrir la malemort !

Le papier se déchira, le soldat passa au travers – mais,
au même instant, un gros poisson l-avala.

Non ! Ce qu-il faisait sombre là-dedans ! Encore plus que
sous la planche du ruisseau, et il était bien à l-étroit,
notre soldat, mais toujours stoïque il resta couché de to
ut son long, l-arme au bras.

0349 Le poisson s-agitait, des secousses effroyables le se
couaient. Enfin, il demeura parfaitement tranquille, un éc
lair sembla le traverser. Puis, la lumière l-inonda d-un s
eul coup et quelqu-un cria :

– Un soldat de plomb ! –

Le poisson avait été pêché, apporté au marché, vendu, mon
té à la cuisine où la servante l-avait ouvert avec un gran
d couteau. Elle saisit entre deux doigts le soldat par le
milieu du corps et le porta au salon où tout le monde voul
ait voir un homme aussi remarquable, qui avait voyagé dans
le ventre d-un poisson, mais lui n-était pas fier. On le
posa sur la table –

Comme le monde est petit ! – Il se retrouvait dans le mêm
e salon où il avait été primitivement, il revoyait les mêm
es enfants, les mêmes jouets sur la table, le château avec
l-exquise petite danseuse toujours debout sur une jambe e
t l-autre dressée en l-air ; elle aussi était stoïque.
0350
Le soldat en était tout ému, il allait presque pleurer de
s larmes de plomb, mais cela ne se faisait pas – il la reg
ardait et elle le regardait, mais ils ne dirent rien. Soud
ain, un des petits garçons prit le soldat et le jeta dans
le poêle sans aucun motif, sûrement encore sous l-influenc
e du diable de la tabatière. Le soldat de plomb tout éblou
i sentait en lui une chaleur effroyable. Etait-ce le feu o
u son grand amour ? Il n-avait plus ses belles couleurs, é
tait-ce le voyage ou le chagrin ? Il regardait la petite d
emoiselle et elle le regardait, il se sentait fondre, mais
stoïque, il restait debout, l-arme au bras. Alors, la por
te s-ouvrit, le vent saisit la danseuse et, telle une sylp
hide, elle s-envola directement dans le poêle près du sold
at. Elle s-enflamma – et disparut. Alors, le soldat fondit
, se réduisit en un petit tas, et lorsque la servante, le
lendemain, vida les cendres, elle y trouva comme un petit
c-ur de plomb. De la danseuse, il ne restait rien que la p
aillette, toute noircie par le feu, noire comme du charbon
.
0351

La tirelire

Il y avait une quantité de jouets dans la chambre d-enfan
ts. Tout en haut de l-armoire trônait la tirelire sous la
forme d-un cochon en terre cuite ; il avait naturellement
une fente dans le dos, et cette fente avait été élargie à
l-aide d-un couteau pour pouvoir y glisser aussi de grosse
s pièces. On en avait déjà glissé deux dedans, en plus de
nombreuses menues monnaies.

Le cochon était si bourré que l-argent ne pouvait plus ti
nter dans son ventre et c-est bien le maximum de ce que pe
ut espérer un cochon-tirelire. Il se tenait tout en haut d
e l-armoire et regardait les jouets en bas, dans la chambr
e ; il savait bien qu-avec ce qu-il avait dans le ventre i
l aurait pu les acheter tous et cela lui donnait quelque o
rgueil.

0352 Les autres le savaient aussi même s-ils n-en parlaien
t pas, ils avaient d-autres sujets de conversation. Le tir
oir de la commode était entrouvert et une poupée un peu vi
eille et le cou raccommodé regardait au-dehors. Elle dit :

– Je propose de jouer aux grandes personnes, ce sera une
occupation !

Alors, il y eut tout un remue-ménage, les tableaux eux-mê
mes se retournèrent contre le mur ils savaient pourtant qu
-ils avaient un envers – mais ce n-était pas pour proteste
r.

On était au milieu de la nuit ; la lune, dont les rayons
entraient par la fenêtre, offrait un éclairage gratuit. Le
jeu allait commencer et tous étaient invités, même la voi
ture de poupée bien qu-elle appartînt aux jouets dits vulg
aires.

0353 Chacun est utile à sa manière, disait-elle ; tout le
monde ne peut pas appartenir à la noblesse, il faut bien q
u-il y en ait qui travaillent.

Le cochon-tirelire seul reçut une invitation écrite. On c
raignait que, placé si haut, il ne pût entendre une invita
tion orale. Il se jugea trop important pour donner une rép
onse et ne vint pas. S-il voulait prendre part au jeu, ce
serait de là-haut, chez lui ; les autres s-arrangeraient e
n conséquence. C-est ce qu-ils firent.

Le petit théâtre de marionnettes fut monté de sorte qu-il
pût le voir juste de face. Il devait y avoir d-abord une
comédie, puis le thé, ensuite des exercices intellectuels.
Mais c-est par ceux-ci qu-on commença tout de suite.

Le cheval à bascule parla d-entraînement et de pur-sang,
la voiture de poupée de chemins de fer et de traction à va
peur : cela se rapportait toujours à leur spécialité. La p
endule parla politique – tic, tac – elle savait quelle heu
0354re elle avait sonné, mais les mauvaises langues disaie
nt qu-elle ne marchait pas bien.

La canne se tenait droite, fière de son pied ferré et de
son pommeau d-argent ; sur le sofa s-étalaient deux coussi
ns brodés, ravissants mais stupides. La comédie pouvait co
mmencer.

Tous étaient assis et regardaient. On les pria d-applaudi
r, de claquer ou de gronder suivant qu-ils seraient satisf
aits ou non. La cravache déclara qu-elle ne claquait jamai
s pour les vieux, mais seulement pour les jeunes non encor
e fiancés.

– Moi, j-éclate pour tout le monde, dit le pétard.

– -tre là ou ailleurs- déclarait le crachoir. Et c-était
bien l-opinion de tous sur cette idée de jouer la comédie.

0355 La pièce ne valait rien, mais elle était bien jouée.
Les acteurs présentaient toujours au public leur côté pein
t, ils étaient faits pour être vue de face, pas de dos. To
us jouaient admirablement, tout à fait en avant et même ho
rs du théâtre, car leurs fils étaient trop longs, mais ils
n-en étaient que plus remarquables.

La poupée raccommodée était si émue qu-elle se décolla et
le cochon-tirelire, bouleversé à sa façon, décida de fair
e quelque chose pour l-un des acteurs, par exemple : le me
ttre sur son testament pour qu-il soit couché près de lui
dans un monument funéraire quand le moment serait venu.

Tous étaient enchantés, de sorte qu-on renonça au thé et
on s-en tint à l-intellectualité. On appelait cela jouer a
ux grandes personnes et c-était sans méchanceté puisque ce
n-était qu-un jeu. Chacun ne pensait qu-à soi-même et aus
si à ce que pensait le cochon-tirelire et lui pensait plus
loin que les autres : à son testament et à son enterremen
t. Quand en viendrait l-heure ? Toujours plus tôt qu-on ne
0356 s-y attend-

Patatras ! Le voilà tombé de l-armoire. Le voilà gisant p
ar terre en mille morceaux ; les pièces dansent et sautent
à travers la pièce, les plus petites ronflent, les plus g
randes roulent, surtout le daler d-argent qui avait tant e
nvie de voir le monde. Il y alla, bien sûr ; toutes les pi
èces y allèrent, mais les restes du cochon allèrent dans l
a poubelle.

Le lendemain, sur l-armoire, se tenait un nouveau cochon-
tirelire en terre vernie.

Il ne contenait encore pas la moindre monnaie, et rien ne
tintait en lui. En cela, il ressemblait à son prédécesseu
r. Il n-était qu-un commencement et, pour nous, ce sera la
fin du conte.

La vieille maison
0357
Au beau milieu de la rue se trouvait une antique maison,
elle avait plus de trois cents ans : c-est là ce qu-on pou
vait lire sur la grande poutre, où au milieu de tulipes et
de guirlandes de houblon était gravée l-année de la const
ruction. Et on y lisait encore des versets tirés de la Bib
le et des bons auteurs profanes ; au-dessus de chaque fenê
tre étaient sculptées des figures qui faisaient toute espè
ce de grimaces. Chacun des étages avançait sur celui d-en
dessous ; le long du toit courait une gouttière, ornée de
gros dragons, dont la gueule devait cracher l-eau des plui
es ; mais elle sortait aujourd-hui par le ventre de la bêt
e ; par suite des ans, il s-était fait des trous dans la g
outtière.

Toutes les autres maisons de la rue étaient neuves et bel
les à la mode régnante ; les carreaux de vitre étaient gra
nds et toujours bien propres ; les murailles étaient lisse
s comme du marbre poli. Ces maisons se tenaient bien droit
es sur leurs fondations, et l-on voyait bien à leur air qu
0358-elles n-entendaient rien avoir de commun avec cette c
onstruction des siècles barbares.

– N-est-il pas temps, se disaient-elles, qu-on démolisse
cette bâtisse surannée, dont l-aspect doit scandaliser tou
s les amateurs du beau ? Voyez donc toutes ces moulures qu
i s avancent et qui empêchent que de nos fenêtres on disti
ngue ce qui se passe dans la baraque. Et l-escalier donc q
ui est aussi large que si c-était un château ! que d-espac
e perdu ! Et cette rampe en fer forgé, est-elle assez prét
entieuse ! Comme ceux qui s y appuient doivent avoir froid
aux mains ! Comme tout cela est sottement imaginé ! –

Dans une des maisons neuves, bien propres, d-un goût bien
prosaïque, celle qui était juste en face, se tenait souve
nt à la fenêtre un petit garçon aux joues fraîches et rose
s ; ses yeux vifs brillaient d-intelligence. Lui, il aimai
t à contempler la vieille maison ; elle lui plaisait beauc
oup, qu-elle fût éclairée par le soleil ou par la lune. Il
pouvait rester des heures à la considérer, et alors il se
0359 représentait les temps où, comme il l-avait vu sur un
e vieille gravure, toutes les maisons de la rue étaient co
nstruites dans ce même style, avec des fenêtres en ogive,
des toits pointus, un grand escalier menant à la porte d e
ntrée, des dragons et autres terribles gargouilles tout au
tour des gouttières ; et, au milieu de la rue, passaient d
es archers, des soldats en cuirasse, armés de hallebardes.

C-était vraiment une maison qu-on pouvait contempler pend
ant des heures. Il y demeurait un vieillard qui portait de
s culottes de peau et un habit à grands boutons de métal,
tout à fait à l-ancienne mode ; il avait aussi une perruqu
e, mais une perruque qui paraissait bien être une perruque
, et qui ne servait pas à simuler habilement de vrais chev
eux. Tous les matins, un vieux domestique venait, nettoyai
t, faisait le ménage et les commissions, puis s-en allait.

Le vieillard à culottes de peau habitait tout seul la vie
0360ille maison. Parfois il s-approchait de la fenêtre ; u
n jour, le petit garçon lui fit un gentil signe de tête en
forme de salut ; le vieillard fit de même ; le lendemain
ils se dirent de nouveau bonjour, et bientôt ils furent un
e paire d-amis, sans avoir jamais échangé une parole.

Le petit garçon entendit ses parents se dire : – Le vieil
lard d-en face a de bien grandes richesses ; mais c-est af
freux comme il vit isolé de tout le monde. –

Le dimanche d-après, l-enfant enveloppa quelque chose dan
s un papier, sortit dans la rue et accostant le vieux dome
stique qui faisait les commissions, il lui dit : – Ecoute
! Veux-tu me faire un plaisir et donner cela de ma part à
ton maître ? J-ai deux soldats de plomb ; en voilà un ; je
le lui envoie pour qu-il ait un peu de société ; je sais
qu-il vit tellement isolé de tout le monde, que c-est lame
ntable. –

Le vieux domestique sourit, prit le papier et porta le so
0361ldat de plomb à son maître. Un peu après, il vint trou
ver les parents, demandant si le petit garçon ne voulait p
as venir rendre visite au vieux monsieur. Les parents donn
èrent leur permission, et le petit partit pour la vieille
maison.

Les trompettes sculptées sur la porte, ma foi, avaient le
s joues plus bouffies que d-ordinaire, et si on avait bien
prêté l-oreille, on les aurait entendus, qui soufflaient
dans leurs instruments : – Schnetterendeng ! Ta-ra-ra-ta :
le voilà, le voilà, le petit schnetterendeng ! –

La grande porte s-ouvrit. Le vestibule était tout garni d
e vieux portraits de chevaliers revêtus de cuirasses, de c
hâtelaines en robes de damas et de brocart ; l-enfant crut
entendre les cuirasses résonner et les robes rendre un lé
ger froufrou. Il arriva à un grand escalier, avec une bell
e rampe en fer tout ouvragée, et ornée de grosses boules d
e cuivre, où on pouvait se mirer ; elles brillaient comme
si on venait de les nettoyer pour fêter la visite du petit
0362 garçon, la première depuis tant d-années.

Après avoir monté bien des marches, l-enfant aperçut, don
nant sur une vaste cour, un grand balcon ; mais les planch
es avaient des fentes et des trous en quantité ; elles éta
ient couvertes de mousse, d-herbe, de sedum, et toute la c
our et les murailles étaient de même vertes de plantes sau
vages qui poussaient là sans que personne s-en occupât. Su
r le balcon se trouvaient de grands pots de fleurs, en vie
ille et précieuse faïence ; ils avaient la forme de têtes
fantastiques, à oreilles d-âne en guise d-anses ; il y pou
ssait des plantes rares ; c-étaient des touffes de feuille
s, sans presque aucune fleur. Il y avait là un pot d–ille
t tout en verdure, et il chantait à voix basse : – Le vent
m-a caressé, le soleil m-a donné une petite fleur, une pe
tite fleur pour dimanche. –

Ensuite, le petit garçon passa par une grande salle ; les
murs étaient recouverts de cuir gaufré, à fleurs et arabe
sques toutes dorées, mais ternies par le temps.
0363
– La dorure passe, le cuir reste, – marmottaient les mura
illes.

Puis l-enfant fut conduit dans la chambre où se tenait le
vieux monsieur, qui l-accueillit avec un doux sourire, et
lui dit : – Merci pour le soldat de plomb, mon petit ami
; et merci encore de ce que tu es venu me voir. –

Et les hauts fauteuils en chêne, les grandes armoires et
les autres meubles en bois des îles craquaient, et disaien
t : – knick, knack -, ce qui pouvait bien vouloir dire : –
Bien le bonjour ! –

A la muraille pendait un tableau, représentant une belle
dame, jeune, au visage gracieux et avenant ; elle était ha
billée d-une robe vaste et raide, tenue par des paniers ;
ses cheveux étaient poudrés. De ses doux yeux elle regarda
it l-enfant.

0364 – Qui cela peut-il donc être ; dit-il. D-où vient cet
te belle madame ?

– De chez le marchand de bric-à-brac, répondit le vieux m
onsieur. Il a souvent des portraits à vendre et pas chers.
Les originaux sont morts et enterrés ; personne ne s-occu
pe d-eux. Cette dame, je l-ai connue toute jeune ; voilà u
n demi-siècle qu-elle a quitté ce monde ; j-ai retrouvé so
n portrait chez le marchand et je l-ai acheté. –

Au-dessous du portrait, se trouvait sous verre un bouquet
de fleurs fanées ; elles avaient tout l-air d-avoir été c
ueillies juste cinquante ans auparavant.

– On dit chez nous, reprit l-enfant, que tu es toujours s
eul, et que cela fait de la peine, rien que d-y penser.

– Mais pas tant que cela, dit le vieux monsieur. Je reçoi
s la visite de mes pensées d-autrefois, et je revois passe
r devant moi tous ceux que j-ai connus. Et, maintenant, to
0365i tu es venu me rendre visite ; je me sens très heureu
x. –

Il tira alors d-une armoire un grand livre à images, et l
es montra au petit garçon ; c-étaient des fêtes et process
ions des siècles passés ; d-énormes carrosses tout dorés,
des soldats qui ressemblaient au valet de trèfle de nos ca
rtes ; des bourgeois, habillés tous différemment selon leu
rs métiers et professions. Les tailleurs avaient une banni
ère où se voyaient des ciseaux, tenus par deux lions ; cel
le des cordonniers représentait un aigle à deux têtes, par
ce que chez eux il faut toujours la paire. Oui, c-étaient
de fameuses images, et le petit s-en amusait tout plein.

Le vieux monsieur alors alla chercher dans l-office des g
âteaux, des confitures, des fruits. Qu-on était bien dans
cette vieille maison !

– Je n-y tiens plus, s-écria tout à coup le soldat de plo
mb qui était sur la cheminée. Non, c-est par trop triste i
0366ci, celui qui a goûté de la vie de famille ne peut s-h
abituer à une pareille solitude. J-en ai assez. Le jour dé
jà ne semble pas vouloir finir ; mais la soirée sera encor
e plus affreuse. Ce n-est pas comme chez toi, mon maître ;
ton père et ta mère causent joyeusement ; toi et tes frèr
es et s-urs vous faites un délicieux tapage d-enfer. On se
sent vivre au milieu de ce bruit. Le vieux, ici, jamais o
n ne lui donne de baisers, ni d-arbre de Noël. On lui donn
era un jour un cercueil et ce sera fini. Non, j-en ai asse
z.

– Il ne faut pas voir les choses du mauvais côté, répondi
t le petit garçon. A moi, tout ici me paraît magnifique, e
t encore n-ai-je pas vu toutes les belles choses que les v
ieux souvenirs font passer devant les yeux du maître de cé
ans.

– Moi non plus, je ne les aperçois, ni ne les verrai jama
is, reprit le soldat de plomb. Je te prie, emporte-moi.

0367 – Non, dit le petit, il faut que tu restes pour tenir
compagnie à ce bon vieux monsieur. –

Le vieillard, qui paraissait tout rajeuni et avait l-air
tout heureux, revint avec d-excellents gâteaux, des confit
ures délicieuses, des pommes, des noix et autres friandise
s ; il plaça tout devant son petit ami, qui, ma foi, ne pe
nsa plus aux peines du soldat de plomb.

L-enfant retourna chez lui, s-étant diverti à merveille.
Le lendemain, il était à sa fenêtre, et il fit un signe de
tête au vieux monsieur, qui le lui rendit en souriant. Un
e neuvaine se passa, et alors on revint prendre le petit g
arçon pour le mener à la vieille maison.

Les trompettes entonnèrent leur schnetterendeng, ta-ta-ra
-ta. Les chevaliers et les belles dames se penchèrent hors
de leur cadre pour voir passer ce petit être, si jeune ;
les fauteuils débitèrent leur knik-knak ; le cuir des mura
illes déclara qu-il était plus durable que la dorure ; enf
0368in tout se passa comme la première fois ; rien ne chan
geait dans la vieille maison.

– Oh ! Que je me sens malheureux -, s-écria le soldat de
plomb. – C-est à périr ici. Laisse-moi plutôt partir pour
la guerre, dussé-je y perdre bras et jambes, ce serait au
moins un changement. Oh, emmène-moi ! Maintenant je sais c
e que c-est que de recevoir la visite de ses vieux souveni
rs, et ce n-est pas amusant du tout à la longue. –

– Je vous revoyais tous à la maison, comme si j-étais enc
ore au milieu de vous. C-était un dimanche matin, et vous
autres enfants vous étiez réunis, et les mains jointes vou
s chantiez un psaume ; ton père et ta mère écoutaient pieu
sement. Voilà que la porte s-ouvre et que ta petite s-ur M
aria, qui n-a que deux ans, fait son entrée. Elle est si v
ive et elle est toujours prête à danser quand elle entend
n-importe quelle musique. Cette fois vos chants la mirent
en mouvement, mais cela n-allait guère en mesure ; la mélo
die marchait trop lentement ; l-enfant levait sa petite ja
0369mbe, mais il lui fallait la tenir trop longtemps en l-
air ; cependant elle dandinait comme elle pouvait de la tê
te. Vous gardiez votre sérieux, c-était pourtant bien diff
icile. Moi, je ris tant, qu-au moment où une grosse voitur
e vint ébranler la maison, je perdis l-équilibre et je tom
bai à terre, j-en ai encore une bosse. Cela me fit bien ma
l ; mais j-aimerais encore mieux tomber dix fois par jour,
chez vous, que de rester ici, hanté par ces vieux souveni
rs.

Dis-moi, chantez-vous encore les dimanches ? Raconte-moi
quelque chose de la petite Maria ! Et mon bon camarade, l-
autre soldat de plomb ? Doit-il être heureux, lui ! Ne pou
rrait-il pas venir me relever de faction ? Oh, emmène-moi
! –

– Tu n-es plus à moi, répondit le petit garçon. Tu sais b
ien que je t-ai donné en cadeau au vieux monsieur. Il faut
te faire une raison. –

0370 Cette fois le vieillard montra à son petit ami des ca
ssettes où il y avait toutes sortes de jolis bibelots des
temps passés ; des cartes à jouer, grandes et toutes dorée
s, comme on n-en voit même plus chez le roi. Le vieux mons
ieur ouvrit le clavecin, qui, à l-intérieur, était orné de
fines peintures, de beaux paysages avec des bergers et de
s bergères ; il joua un ancien air ; l-instrument n-était
guère d-accord, et les sons étaient comme enroués. Mais on
aurait dit que le portrait de la belle dame, celui qui av
ait été acheté chez le marchand de bric-à-brac, s-animait
en entendant cette antique mélodie ; le vieux monsieur la
regardait, ses yeux brillaient comme ceux d-un jeune homme
; un doux sourire passa sur ses lèvres.

– Je veux partir en guerre, en guerre ! -, s-écria le sol
dat de plomb de toutes ses forces ; mais, à ce moment, le
vieux monsieur vint prendre quelque chose sur la cheminée
et il renversa le soldat qui roula par terre. Où était-il
tombé ? Le vieillard chercha, le petit garçon chercha ; il
s ne purent le trouver. Disparu le soldat de plomb ! -Je l
0371e retrouverai demain -, dit le vieux monsieur. Mais, j
amais, il ne le revit. Le plancher était rempli de fentes
et de trous ; le soldat avait passé à travers, et il gisai
t là, sous les planches, comme enterré vivant.

Malgré cet incident la journée se passa gaiement, et, le
soir, le petit garçon rentra chez lui. Des semaines s-écou
lèrent, et l-hiver arriva. Les fenêtres étaient gelées, et
l-enfant était obligé de souffler longtemps sur les carre
aux, pour y faire un rond par lequel il pût apercevoir la
vieille maison. Les sculptures de la porte, les tulipes, l
es trompettes, on les voyait à peine, tant la neige les re
couvrait. La vieille maison paraissait encore plus tranqui
lle et silencieuse que d-ordinaire ; et, en effet, il n-y
demeurait absolument plus personne : le vieux monsieur éta
it mort, il s-était doucement éteint.

Le soir, comme c-était l-usage dans le pays, une voiture
tendue de noir s-arrêta devant la porte ; on y plaça un ce
rcueil, qu-on devait porter bien loin, pour le mettre dans
0372 un caveau de famille. La voiture se mit en marche ; p
ersonne ne suivait que le vieux domestique ; tous les amis
du vieux monsieur étaient morts avant lui. Le petit garço
n pleurait, et il envoyait de la main des baisers d-adieu
au cercueil.

Quelques jours après, la vieille maison fut pleine de mon
de, on y faisait la vente de tout ce qui s-y trouvait. Et,
de la fenêtre, le petit garçon vit partir, dans tous les
sens, les chevaliers, les châtelaines, les pots de fleurs
en faïence, les fauteuils qui poussaient des knik-knak plu
s forts que jamais. Le portrait de la belle dame retourna
chez le marchand de bric-à-brac ; si vous voulez le voir,
vous le trouverez encore chez lui ; personne ne l-a acheté
, personne n-y a fait attention.

Au printemps, on démolit la vieille maison. – Ce n-est pa
s dommage qu-on fasse disparaître cette antique baraque -,
dirent les imbéciles, et ils étaient nombreux comme parto
ut. Et, pendant que les maçons donnaient des coups de pioc
0373he, qui fendaient le c-ur du petit garçon, on voyait,
de la rue, pendre des lambeaux de la tapisserie en cuir do
ré, et les tulipes volaient en éclats, et les trompettes t
ombaient par terre, lançant un dernier schnetterendeng.

Enfin, on enleva tous les décombres et on construisit une
grande belle maison à larges fenêtres et à murailles bien
lisses, proprement peintes en blanc. Par devant, on laiss
a un espace pour un gentil petit jardin qui, sur la rue, é
tait entouré d-une jolie grille neuve : – Que tout cela a
bonne façon ! – disaient les voisins. Dans le jardin, il y
avait des allées bien droites, et des massifs bien ronds
; les plantes étaient alignées au cordeau, et ne poussaien
t pas à tort et à travers comme autrefois, dans la cour de
la vieille maison.

Les gens s-arrêtaient à la grille et regardaient avec adm
iration. Les moineaux par douzaines, perchés sur les arbus
tes et la vigne vierge qui couvrait les murs de côté babil
laient de toutes sortes de choses, mais pas de la vieille
0374maison ; aucun d-eux ne l-avait jamais vue : car il s-
était passé, depuis lors, bien du temps, oui, tant d-année
s que, dans l-intervalle, le petit garçon était devenu un
homme, et un homme distingué qui faisait la joie de ses vi
eux parents.

Il s-était marié et il habitait, avec sa jeune femme, jus
tement la belle maison dont nous venons de parler.

Un jour, ils étaient dans le jardin, et la jeune dame pla
ntait une fleur des champs qu-elle avait rapportée de la p
romenade, et qu-elle trouvait aussi belle qu-une fleur de
serre. Elle raffermissait, de ses petites mains, la terre
autour de la racine, lorsqu-elle se sentit comme piquée au
x doigts.

– Aïe ! – s-écrie-t-elle, et elle aperçoit quelque chose
qui brille. Qu-était-ce ? Devinez-vous ? C-était le soldat
de plomb, que le vieux monsieur avait cherché vainement e
t qui était tombé là pendant les démolitions, se trouvait
0375sous terre depuis tant d-années.

La jeune dame le retira, et, sans lui en vouloir de ce qu
-il l-avait piquée, elle le nettoya avec une feuille humid
e de rosée, et le sécha avec son mouchoir fin, qui sentait
bon. Et le soldat de plomb était bien aise, comme s-il se
réveillait d-un long évanouissement.

– Laisse-moi le voir -, dit le jeune homme, en souriant.
Puis il hocha la tête et continua : – Non, ce ne peut pas
être le même ; mais il me rappelle un autre soldat de plom
b que j-avais lorsque j-étais petit. –

Et il raconta l-histoire de la vieille maison, et du vieu
x monsieur, auquel il avait envoyé, pour lui tenir compagn
ie, son soldat de plomb. La jeune dame fut touchée jusqu-a
ux larmes de ce récit, surtout quand il fut question du po
rtrait qui avait été acheté chez le marchand de bric-à-bra
c.

0376 – Il serait cependant possible, dit-elle, que ce fût
le même soldat de plomb. Je veux le garder avec soin ; il
me rappellera ce que tu viens de me conter. Tu me conduira
s, n-est-ce pas, sur la tombe du vieux monsieur ?

– Je ne sais pas où elle se trouve, répondit-il ; j-ai de
mandé à la voir, personne n-a pu me l-indiquer. Tous ses a
mis étaient morts. Je sais seulement que c-est très loin d
-ici ; au moment où on a emporté le cercueil, je n-ai pas
questionné ; j-étais trop petit pour aller si loin y porte
r des fleurs.

– Oh ! Comme il a été seul, dans sa tombe également ! dit
la dame, personne n-en aura pris soin.

– Moi aussi, j-ai été longtemps bien seul, se dit le sold
at de plomb ; mais, quelle compensation aujourd-hui ; je n
e suis pas oublié ! –

Comme la dame l-emportait dans la maison, il jeta un dern
0377ier regard sur l-endroit où il était resté tant d-anné
es ; que vit-il, ressemblant à de la vulgaire terre ? Un m
orceau de la belle tapisserie. La dorure, elle, avait enti
èrement disparu. Et, de sa fine oreille, le soldat entendi
t un murmure où il distinguait ces paroles :

– La dorure passe, mais le cuir reste. –

S-il avait pu, il aurait volontiers haussé les épaules ;
chez lui, couleur et dorure étaient restées.

Le vieux réverbère

Il était une fois un honnête vieux réverbère qui avait re
ndu de bons et loyaux services pendant de longues, longues
années, et on s-apprêtait à le remplacer. C-était le dern
ier soir qu-il était sur son poteau et éclairait la rue ;
il se sentit un peu comme un vieux figurant de ballet qui
danse pour la dernière fois et sait que dès le lendemain i
0378l sera mis au rancart. Le réverbère redoutait terrible
ment ce lendemain. Il savait qu-on l-amènerait à la mairie
où trente-six sages de la ville l-examineraient pour déci
der s-il était encore bon pour le service ou pas. C-est là
qu-on déciderait s-il devait éclairer un pont ou une usin
e à la campagne. Il se pouvait aussi qu-on l-envoyât direc
tement dans une fonderie pour l-y faire fondre et dans ce
cas il pouvait devenir vraiment n-importe quoi d-autre.

Quel que fût son sort, il ferait ses adieux au vieux gard
ien de nuit et à sa femme. Il les considérait comme sa pro
pre famille. Il était devenu réverbère en même temps que l
-homme était devenu veilleur de nuit. La femme, à l-époque
, avait un comportement altier et ne s-occupait du réverbè
re que le soir, quand elle passait par là, mais jamais dan
s la journée. Au cours des dernières années, depuis qu-ils
avaient vieilli tous les trois, le veilleur, sa femme et
le réverbère, la femme du veilleur s-en occupait elle auss
i, nettoyait la lampe et y versait de l-huile. C-étaient d
e braves gens, l-un comme l-autre.
0379
Ainsi le réverbère était dans la rue pour son dernier soi
r et demain il irait à la mairie. Ces deux sombres pensées
le hantaient et vous vous imaginez sans doute comment il
brûlait. Mais d-autres idées encore lui passaient par la t
ête. Il ne lui viendrait jamais à l-esprit d-en parler à h
aute voix, car c-était un réverbère bien élevé qui ne voul
ait blesser personne. Mais que de souvenirs ! Par moments,
sa flamme montait brusquement, comme si le réverbère avai
t soudainement senti : Oui, il y a quelqu-un qui se souvie
nt de moi. Par exemple ce beau garçon autrefois – Oh, oui,
bien des années ont passé depuis ! Il était venu vers moi
avec une lettre sur papier rose pâle, si fin et à bordure
dorée, et si joliment écrite ; c-était une écriture de fe
mme. Il lut la lettre deux fois puis l-embrassa. Ensuite,
il leva la tête, me regarda et ses yeux disaient : – Je su
is le plus heureux des hommes ! – Oui, lui et moi, nous ét
ions les seuls à savoir ce que la première lettre de sa bi
en-aimée contenait – Je me rappelle aussi d-une autre pair
e d-yeux ; c-est curieux comme mes pensées sautent d-un su
0380jet à l-autre. Un magnifique cortège funèbre passa dan
s la rue. Dans le cercueil gisait, sur la voiture couverte
de soie, une jeune et jolie femme. Que de fleurs, de cour
onnes et de torches brûlantes ! J-en fus presque soufflé.
Sur le trottoir il y avait plein de gens qui suivaient len
tement le cortège. Lorsque les torches furent hors de vue,
je regardai autour de moi, un homme se tenait encore là e
t pleurait. Jamais je n-oublierai la tristesse de ces yeux
qui me regardaient ! –

Des pensées diverses venaient ainsi au vieux réverbère qu
i éclairait la rue ce soir pour la dernière fois. Le facti
onnaire que l-on relève connaît la personne qui va le remp
lacer et peut même échanger quelques paroles avec elle. Le
réverbère ne savait pas qui allait le remplacer et pourta
nt, il était à même de donner à son remplaçant quelques bo
ns conseils, sur la pluie et la rouille par exemple ou sur
la lune qui éclaire le trottoir ou encore sur la directio
n du vent.

0381 Trois candidats s-étaient présentés sur le bord de la
rigole, croyant que c-était le réverbère lui-même qui att
ribuait l-emploi. Le premier était une tête de hareng. Com
me elle luisait dans l-obscurité elle pensait que si c-éta
it elle qui montait sur le poteau, cela ferait économiser
de l-huile. Le deuxième était un morceau de bois pourri, q
ui brillait lui aussi, et certainement bien mieux que n-im
porte quelle morue salée, comme il le fit entendre. D-autr
e part, il était le dernier morceau d-un arbre qui avait é
té autrefois la gloire de la forêt. Le troisième était un
ver luisant. Le réverbère ne savait pas d-où il était venu
, mais il était là, et même si bien là, qu-il luisait. Mai
s la tête de hareng et le bois pourri jurèrent qu-il ne lu
isait que de temps en temps et que dès lors il ne pouvait
être pris en considération. Le vieux réverbère dit qu-aucu
n d-eux n-éclairait assez pour être réverbère. Evidemment,
ils ne voulurent pas l-admettre, et lorsqu-ils apprirent
que le réverbère lui-même ne pouvait attribuer sa fonction
à personne, ils se réjouirent et dirent qu-ils en étaient
très heureux puisque de toute façon le réverbère était vr
0382aiment bien trop sénile et donc incapable de choisir s
on remplaçant.

A ce moment, le vent arriva du coin de la rue, il passa a
u travers de la mitre du vieux réverbère et lui dit :

– Comment, j-apprends que tu vas partir demain ? Je te vo
is donc ici ce soir pour la dernière fois ? Il faut absolu
ment que je te fasse un cadeau ! Je vais souffler de l-air
en toi et tu te rappelleras ensuite nettement ce que tu a
uras vu et entendu ; tu auras la tête si claire que tu ent
endras tout ce que l-on dira ou lira.

– C-est formidable, marmonna le vieux réverbère, merci be
aucoup. Pourvu seulement que je ne sois pas fondu !

– Tu ne le seras pas encore, le rassura le vent. Je te ra
fraîchirai maintenant la mémoire, et si on t-offre plusieu
rs petits cadeaux de ce genre, tu auras une vieillesse plu
tôt gaie.
0383
– Pourvu que je ne sois pas fondu, répéta le réverbère. E
st-ce que dans ce cas là aussi, je me rappellerai tout ?

– Vieux réverbère, sois raisonnable, souffla le vent.

La lune apparut à cet instant.

– Et vous, que donnez-vous ? demanda le vent.

– Je ne donnerai rien, répondit la lune. Je suis sur le d
éclin. Les réverbères n-ont jamais lui pour moi, c-est tou
jours moi qui ai lui pour eux.

La lune se cacha derrière les nuages, elle ne voulait pas
être ennuyée. Une goutte d-eau tomba alors directement su
r la mitre du réverbère. On aurait pu penser qu-elle venai
t du toit, mais la goutte expliqua qu-elle était un cadeau
envoyé par les nuages gris, et un cadeau peut-être meille
ur que tous les autres.
0384
– Je pénétrerai en toi et tu auras la faculté, une nuit,
quand tu le souhaiteras, de rouiller, de t-effondrer et de
devenir poussière.

Mais le réverbère trouva que c-était un bien mauvais cade
au et le vent fut du même avis :

– N-aurais-tu rien de mieux à proposer ? Souffla-t-il de
toutes ses forces.

A cet instant, ils virent une étoile filante suivie d-une
longue et fine traînée.

– Qu-est-ce que c-était ? s-écria la tête de hareng. N-ét
ait-ce pas une étoile ? Je pense qu-elle est entrée direct
ement dans le réverbère ! Si cet emploi est convoité par d
e si importants personnages, il n-y a pas de place pour mo
i.

0385 Là-dessus, elle s-en alla et les autres aussi. Le vie
ux réverbère brilla soudain avec une force étonnante :

– Quel beau cadeau ! Moi, pauvre vieux réverbère, remarqu
é par ces étoiles étincelantes qui m-avaient toujours tell
ement ravi et qui brillent avec tant d-éclat. Moi-même je
n-ai jamais réussi à briller si fort malgré tous mes effor
ts, et j-aurais pourtant tant voulu ! Elles m-ont envoyé u
ne des leurs avec un cadeau, et désormais tout ce que je m
e rappellerai et tout ce que moi-même verrai nettement, po
urra être vu également par tous ceux que j-aime. Et c-est
cela le vrai bonheur, car si je n-ai personne avec qui la
partager, ma joie n-est pas complète.

– C-est en effet une idée très estimable, dit le vent. Ma
is tu n-as pas l-air de savoir que pour cela il te faudrai
t une bougie de cire. Si aucune bougie n-est allumée en to
i, personne n-y verra rien. Et cela, les petites étoiles n
-y ont pas songé. Elles pensent sans doute que tout ce qui
brille a au moins une bougie à l-intérieur. Mais je suis
0386fatigué, déclara le vent. Je vais me coucher.

Le jour suivant – bah ! le jour suivant ne nous intéresse
pas. Le soir suivant donc, le réverbère était sur un faut
euil et où ? – Chez le vieux veilleur de nuit. Il avait ré
ussi à garder le réverbère en récompense de ses longs et l
oyaux services. Les trente-six hommes s-étaient moqués de
lui, mais ils le lui avaient donné, puisqu-il le désirait
tant. A présent, le réverbère était couché sur le fauteuil
près du poêle chaud. Il prenait presque tout le fauteuil,
comme si la chaleur l-avait fait grandir. Les vieux époux
étaient à table en train de dîner et, émus, jetaient de t
emps en temps un regard sur le vieux réverbère ; ils aurai
ent voulu qu-il vienne s-installer à table avec eux. Ils h
abitaient, il est vrai, en sous-sol, à deux aunes sous ter
re et pour accéder au logement il fallait passer par une e
ntrée pavée ; mais il y faisait bien bon car la porte étai
t calfeutrée avec des bouts de tissu. Tout y était propre
et rangé, le lit était couvert d-un baldaquin, de petits r
ideaux décoraient les fenêtres et, derrière eux, il y avai
0387t deux pots de fleurs étranges. Christian, le marin, l
es avait apportés des Indes orientales ou occidentales, il
s ne savaient plus exactement. C-étaient deux éléphants en
terre, et on mettait la terre dans leurs dos ouverts. Dan
s l-un d-eux poussait une très belle ciboulette – il serva
it de potager aux petits vieux – dans l-autre fleurissait
un grand géranium – c-était leur jardin. Au mur était accr
ochée une image coloriée, c-était – le Congrès de Vienne –
, de sorte qu-ils avaient dans leur chambre toute la cour
royale et impériale ! Une pendule à lourds poids de plomb
faisait – tic-tac -. Elle était toujours en avance, mais a
près tout cela valait mieux que si elle retardait, disaien
t les vieux. Le réverbère avait l-impression que le monde
entier était à l-envers. Mais lorsque le vieux veilleur de
nuit le regarda et se mit à raconter tout ce qu-ils avaie
nt vécu ensemble, par la pluie et la rouille, dans les nui
ts d-été courtes et claires ou dans les tempêtes de neige
et comme il faisait bon de rentrer dans le petit logement
du sous-sol, tout se remit en place pour le vieux réverbèr
e. Il eut l-impression de sentir à nouveau le vent ; oui,
0388comme si le vent l-avait rallumé.

Les petits vieux étaient si travailleurs, si assidus, qu-
ils ne passaient pas une seule petite heure à somnoler. Le
dimanche après-midi, ils sortaient un livre, un récit de
voyage de préférence, et le veilleur de nuit lisait à haut
e voix les pages sur les forêts vierges et les éléphants s
auvages qui courent à travers l-Afrique, et la vieille fem
me écoutait avec beaucoup d-attention, jetant des coups d-
-il sur leurs éléphants en terre qui servaient de pots de
fleurs.

– C-est presque comme si j-y étais, disait-elle.

Et le réverbère souhaitait ardemment qu-il y eût une boug
ie de cire à portée de main et que quelqu-un songe à l-all
umer et à la placer en lui, afin que la vieille femme puis
se voir exactement tout comme le réverbère le voyait, les
grands arbres aux branches enlacées les unes aux autres, l
es hommes à cheval, noirs et nus, et des troupeaux entiers
0389 d-éléphants écrasant les joncs et les broussailles.

– A quoi bon tous mes talents sans la moindre petite boug
ie de cire, soupirait le réverbère. Ils n-ont ici que de l
-huile et une chandelle, cela ne suffit pas !

Un jour pourtant, un petit tas de restes de bougies appar
ut dans le petit appartement du sous-sol. Les plus grands
bouts servaient à éclairer, les petits étaient utilisés pa
r la vieille femme pour cirer son fil à coudre. La bougie
de cire existait donc bel et bien, mais personne n-eut l-i
dée d-en mettre ne serait-ce qu-un petit bout dans le réve
rbère.

– Et voilà ! Je suis ici avec mes talents rares, se lamen
ta doucement le réverbère, j-ai tant de choses en moi et j
e ne peux pas les partager avec eux. Je peux transformer l
eurs murs blancs en superbes tentures, en forêts profondes
, en tout ce qu-ils pourraient souhaiter- Et ils l-ignoren
t !
0390
Le réverbère, propre et bien astiqué, était dans un coin
où il se faisait toujours remarquer. Les gens disaient, il
est vrai, que ce n-était qu-une vieillerie à mettre au ra
ncart, mais les vieux aimaient leur réverbère et laissaien
t les gens parler.

Un jour, le jour d-anniversaire du vieil homme, la vieill
e femme s-approcha du réverbère, sourit doucement et dit :

– Aujourd-hui je l-allumerai.

Le réverbère grinça de son couvercle car il se dit : Enfi
n, la lumière leur vient !

Mais la veille femme ne lui donna pas de bougie, elle y v
ersa de l-huile. Le réverbère brilla toute la soirée, mais
il savait maintenant que le cadeau des étoiles, le plus m
agnifique de tous les cadeaux ne serait pour lui, dans cet
0391te vie-là, qu-un trésor perdu. Et soudain il rêva que
les petits vieux étaient morts et qu-on l-amenait dans une
fonderie pour y être fondu. Bien qu-il eût la faculté de
s-effondrer en rouille et en poussière quand il le voudrai
t, il ne le fit pas. Il arriva dans la fonderie et fut tra
nsformé en bougeoir en fer, le plus beau de tous les bouge
oirs pour bougies de cire. Il avait la forme d-un ange por
tant un bouquet dans ses mains, et on plaçait la bougie de
cire au milieu du bouquet. Il avait sa place sur un burea
u vert, dans une chambre bien agréable. Il y avait de nomb
reux livres et de beaux tableaux sur les murs. C-était la
chambre d-un poète, et tout ce qu-il imaginait et écrivait
apparaissait tout autour. La chambre se transformait en f
orêt sombre et profonde ou en pré ensoleillé traversé grav
ement par une cigogne ou en pont d-un navire sur une mer a
gitée.

– Que j-ai de talents ! s-étonna le vieux réverbère en se
réveillant. J-aurais presque envie d-être fondu ! Mais no
n, cela ne doit pas arriver tant que les petits vieux sont
0392 de ce monde. Ils m-aiment tel que je suis. C-est comm
e si j-étais leur enfant, ils m-ont astiqué, m-ont donné d
e l-huile et j-ai ici une place aussi honorable que le Con
grès de Vienne, et il n-y a pas plus noble que lui.

Et depuis ce temps, il était plus serein. Le vieux réverb
ère l-avait bien mérité.

Le vilain petit canard

Comme il faisait bon dans la campagne ! C-était l-été. Le
s blés étaient dorés, l-avoine verte, les foins coupés emb
aumaient, ramassés en tas dans les prairies, et une cigogn
e marchait sur ses jambes rouges, si fines et si longues e
t claquait du bec en égyptien (sa mère lui avait appris ce
tte langue-là).

0393 Au-delà, des champs et des prairies s-étendaient, pui
s la forêt aux grands arbres, aux lacs profonds.

En plein soleil, un vieux château s-élevait entouré de fo
ssés, et au pied des murs poussaient des bardanes aux larg
es feuilles, si hautes que les petits enfants pouvaient se
tenir tout debout sous elles. L-endroit était aussi sauva
ge qu-une épaisse forêt, et c-est là qu-une cane s-était i
nstallée pour couver. Elle commençait à s-ennuyer beaucoup
. C-était bien long et les visites étaient rares les autre
s canards préféraient nager dans les fossés plutôt que de
s-installer sous les feuilles pour caqueter avec elle.

Enfin, un -uf après l-autre craqua. Pip, pip, tous les ja
unes d–ufs étaient vivants et sortaient la tête.

– Coin, coin, dit la cane, et les petits se dégageaient d
e la coquille et regardaient de tous côtés sous les feuill
es vertes. La mère les laissait ouvrir leurs yeux très gra
nds, car le vert est bon pour les yeux.
0394
– Comme le monde est grand, disaient les petits.

Ils avaient bien sûr beaucoup plus de place que dans l–u
f.

– Croyez-vous que c-est là tout le grand monde ? dit leur
mère, il s-étend bien loin, de l-autre côté du jardin, ju
squ-au champ du pasteur – mais je n-y suis jamais allée.

– -tes-vous bien là, tous ? – Elle se dressa. – Non, le p
lus grand -uf est encore tout entier. Combien de temps va-
t-il encore falloir couver ? J-en ai par-dessus la tête. –

Et elle se recoucha dessus.

– Eh bien ! comment ça va ? demanda une vieille cane qui
venait enfin rendre visite.

0395 – Ça dure et ça dure, avec ce dernier -uf qui ne veut
pas se briser. Mais regardez les autres, je n-ai jamais v
u des canetons plus ravissants. Ils ressemblent tous à leu
r père, ce coquin, qui ne vient même pas me voir.

– Montre-moi cet -uf qui ne veut pas craquer, dit la viei
lle. C-est, sans doute, un -uf de dinde, j-y ai été prise
moi aussi une fois, et j-ai eu bien du mal avec celui-là.
Il avait peur de l-eau et je ne pouvais pas obtenir qu-il
y aille. J-avais beau courir et crier. Fais-moi voir. Oui,
c-est un -uf de dinde, sûrement. Laisse-le et apprends au
x autres enfants à nager.

– Je veux tout de même le couver encore un peu, dit la mè
re. Maintenant que j-y suis depuis longtemps.

– Fais comme tu veux, dit la vieille, et elle s-en alla.

Enfin, l–uf se brisa.
0396
– Pip, pip, dit le petit en roulant dehors.

Il était si grand et si laid que la cane étonnée, le rega
rda.

– En voilà un énorme caneton, dit-elle, aucun des autres
ne lui ressemble. Et si c-était un dindonneau, eh bien, no
us allons savoir ça au plus vite.

Le lendemain, il faisait un temps splendide. La cane avec
toute la famille S-approcha du fossé. Plouf ! elle sauta
dans l-eau. Coin ! coin ! commanda-t-elle, et les canetons
plongèrent l-un après l-autre, même l-affreux gros gris.

– Non, ce n-est pas un dindonneau, s-exclama la mère. Voy
ez comme il sait se servir de ses pattes et comme il se ti
ent droit. C-est mon petit à moi. Il est même beau quand o
n le regarde bien. Coin ! coin : venez avec moi, je vous c
0397onduirai dans le monde et vous présenterai à la cour d
es canards. Mais tenez-vous toujours près de moi pour qu-o
n ne vous marche pas dessus, et méfiez-vous du chat.

Ils arrivèrent à l-étang des canards où régnait un effroy
able vacarme. Deux familles se disputaient une tête d-angu
ille. Ce fut le chat qui l-attrapa.

– Ainsi va le monde ! dit la cane en se pourléchant le be
c.

Elle aussi aurait volontiers mangé la tête d-anguille.

– Jouez des pattes et tâchez de vous dépêcher et courbez
le cou devant la vieille cane, là-bas, elle est la plus im
portante de nous tous. Elle est de sang espagnol, c-est po
urquoi elle est si grosse. Vous voyez qu-elle a un chiffon
rouge à la patte, c-est la plus haute distinction pour un
canard. Cela signifie qu-on ne veut pas la manger et que
chacun doit y prendre garde. Ne mettez pas les pattes en d
0398edans, un caneton bien élevé nage les pattes en dehors
comme père et mère. Maintenant, courbez le cou et faites
coin !

Les petits obéissaient, mais les canards autour d-eux les
regardaient et s-exclamaient à haute voix :

– Encore une famille de plus, comme si nous n-étions pas
déjà assez. Et il y en a un vraiment affreux, celui-là nou
s n-en voulons pas.

Une cane se précipita sur lui et le mordit au cou.

– Laissez le tranquille, dit la mère. Il ne fait de mal à
personne.

– Non, mais il est trop grand et mal venu. Il a besoin d-
être rossé.

– Elle a de beaux enfants, cette mère ! dit la vieille ca
0399ne au chiffon rouge, tous beaux, à part celui-là : il
n-est guère réussi. Si on pouvait seulement recommencer le
s enfants ratés !

– Ce n-est pas possible, Votre Grâce, dit la mère des can
etons ; il n-est pas beau mais il est très intelligent et
il nage bien, aussi bien que les autres, mieux même. J-esp
ère qu-en grandissant il embellira et qu-avec le temps il
sera très présentable.

Elle lui arracha quelques plumes du cou, puis le lissa :

– Du reste, c-est un mâle, alors la beauté n-a pas tant d
-importance.

– Les autres sont adorables, dit la vieille. Vous êtes ch
ez vous, et si vous trouvez une tête d-anguille, vous pour
rez me l-apporter.

0400 Cependant, le pauvre caneton, trop grand, trop laid,
était la risée de tous. Les canards et même les poules le
bousculaient. Le dindon – né avec des éperons – et qui se
croyait un empereur, gonflait ses plumes comme des voiles.
Il se précipitait sur lui en poussant des glouglous de co
lère. Le pauvre caneton ne savait où se fourrer. La fille
de basse-cour lui donnait des coups de pied. Ses frères et
s-urs, eux-mêmes, lui criaient :

– Si seulement le chat pouvait te prendre, phénomène !

Et sa mère :

– Si seulement tu étais bien loin d-ici !

C-en était trop ! Le malheureux, d-un grand effort s-envo
la par-dessus la haie, les petits oiseaux dans les buisson
s se sauvaient à tire d-aile.

– Je suis si laid que je leur fais peur -, pensa-t-il en
0401fermant les yeux.

Il courut tout de même jusqu-au grand marais où vivaient
les canards sauvages. Il tombait de fatigue et de chagrin
et resta là toute la nuit.

Au matin, les canards en voyant ce nouveau camarade s-écr
ièrent :

– Qu-est-ce que c-est que celui-là ?

Notre ami se tournait de droite et de gauche, et saluait
tant qu-il pouvait.

– Tu es affreux, lui dirent les canards sauvages, mais ce
la nous est bien égal pourvu que tu n-épouses personne de
notre famille.

Il ne songeait guère à se marier, le pauvre ! Si seulemen
t on lui permettait de coucher dans les roseaux et de boir
0402e l-eau du marais.

Il resta là deux jours. Vinrent deux oies sauvages, deux
jars plutôt, car c-étaient des mâles, il n-y avait pas lon
gtemps qu-ils étaient sortis de l–uf et ils étaient très
désinvoltes.

– Ecoute, camarade, dirent-ils, tu es laid, mais tu nous
plais. Veux-tu venir avec nous et devenir oiseau migrateur
? Dans un marais à côté il y a quelques charmantes oisell
es sauvages, toutes demoiselles bien capables de dire coin
, coin (oui, oui), et laid comme tu es, je parie que tu le
ur plairas.

Au même instant, il entendit Pif ! Paf !, les deux jars t
ombèrent raides morts dans les roseaux, l-eau devint rouge
de leur sang. Toute la troupe s-égailla et les fusils cla
quèrent de nouveau.

Des chasseurs passaient, ils cernèrent le marais, il y en
0403 avait même grimpés dans les arbres. Les chiens de cha
sse couraient dans la vase. Platch ! Platch ! Les roseaux
volaient de tous côtés ; le pauvre caneton, épouvanté, ess
ayait de cacher sa tête sous son aile quand il vit un imme
nse chien terrifiant, la langue pendante, les yeux étincel
ants. Son museau, ses dents pointues étaient déjà prêts à
le saisir quand – Klap ! il partit sans le toucher.

– Oh ! Dieu merci ! je suis si laid que même le chien ne
veut pas me mordre.

Il se tint tout tranquille pendant que les plombs sifflai
ent et que les coups de fusils claquaient.

Le calme ne revint qu-au milieu du jour, mais le pauvre n
-osait pas se lever, il attendit encore de longues heures,
puis quittant le marais il courut à travers les champs et
les prés, malgré le vent qui l-empêchait presque d-avance
r.

0404 Vers le soir, il atteignit une pauvre masure paysanne
, si misérable qu-elle ne savait pas elle-même de quel côt
é elle avait envie de tomber, alors elle restait debout pr
ovisoirement. Le vent sifflait si fort qu-il fallait au ca
neton s-asseoir sur sa queue pour lui résister. Il s-aperç
ut tout à coup que l-un des gonds de la porte était arrach
é, ce qui laissait un petit espace au travers duquel il ét
ait possible de se glisser dans la cabane. C-est ce qu-il
fit.

Une vieille paysanne habitait là, avec son chat et sa pou
le. Le chat pouvait faire le gros dos et ronronner. Il jet
ait même des étincelles si on le caressait à rebrousse-poi
l. La poule avait les pattes toutes courtes, elle pondait
bien et la femme les aimait tous les deux comme ses enfant
s.

Au matin, ils remarquèrent l-inconnu. Le chat fit chum et
la poule fit cotcotcot.

0405 – Qu-est-ce que c-est que ça ! dit la femme.

Elle n-y voyait pas très clair et crut que c-était une gr
osse cane égarée.

– Bonne affaire, pensa-t-elle, je vais avoir des -ufs de
cane. Pourvu que ce ne soit pas un mâle. Nous verrons bien
. –

Le caneton resta à l-essai, mais on s-aperçut très vite q
u-il ne pondait aucun -uf. Le chat était le maître de la m
aison et la poule la maîtresse. Ils disaient : – Nous et l
e monde -, ils pensaient bien en être la moitié, du monde,
et la meilleure. Le caneton était d-un autre avis, mais l
a poule ne supportait pas la contradiction.

– Sais-tu pondre ? demandait-elle.

0406 – Non.

– Alors, tais-toi.

Et le chat disait :

– Sais-tu faire le gros dos, ronronner ?

– Non.

– Alors, n-émets pas des opinions absurdes quand les gens
raisonnables parlent. Le caneton, dans son coin, était de
mauvaise humeur ; il avait une telle nostalgie d-air frai
s, de soleil, une telle envie de glisser sur l-eau. Il ne
put s-empêcher d-en parler à la poule.

– Qu-est-ce qui te prend, répondit-elle. Tu n-as rien à f
aire, alors tu te montes la tête. Tu n-as qu-à pondre ou à
ronronner, et cela te passera.

0407 – C-est si délicieux de glisser sur l-eau, dit le can
eton, si exquis quand elle vous passe par-dessus la tête e
t de plonger jusqu-au fond !

– En voilà un plaisir, dit la poule. Tu es complètement f
ou. Demande au chat, qui est l-être le plus intelligent qu
e je connaisse, s-il aime glisser sur l-eau ou plonger la
tête dedans. Je ne parle même pas de moi. Demande à notre
hôtesse, la vieille paysanne. Il n-y a pas plus intelligen
t. Crois-tu qu-elle a envie de nager et d-avoir de l-eau p
ar-dessus la tête ?

– Vous ne me comprenez pas, soupirait le caneton.

– Alors, si nous ne te comprenons pas, qui est-ce qui te
comprendra ! Tu ne vas tout de même pas croire que tu es p
lus malin que le chat ou la femme – ou moi-même ! Remercie
plutôt le ciel de ce qu-on a fait pour toi. N-es-tu pas l
à dans une chambre bien chaude avec des gens capables de t
-apprendre quelque chose ? Mais tu n-es qu-un vaurien, et
0408il n-y a aucun plaisir à te fréquenter. Remarque que j
e te veux du bien et si je te dis des choses désagréables,
c-est que je suis ton amie. Essaie un peu de pondre ou de
ronronner !

– Je crois que je vais me sauver dans le vaste monde, avo
ua le caneton.

– Eh bien ! vas-y donc.

Il s-en alla.

L-automne vint, les feuilles dans la forêt passèrent du j
aune au brun, le vent les faisait voler de tous côtés. L-a
ir était froid, les nuages lourds de grêle et de neige, da
ns les haies nues les corbeaux croassaient kré ! kru ! krà
! oui, il y avait de quoi grelotter. Le pauvre caneton n-
était guère heureux.

Un soir, au soleil couchant, un grand vol d-oiseaux sorti
0409t des buissons. Jamais le caneton n-en avait vu de si
beaux, d-une blancheur si immaculée, avec de longs cous on
dulants. Ils ouvraient leurs larges ailes et s-envolaient
loin des contrées glacées vers le midi, vers les pays plus
chauds, vers la mer ouverte. Ils volaient si haut, si hau
t, que le caneton en fut impressionné ; il tournait sur l-
eau comme une roue, tendait le cou vers le ciel – il pouss
a un cri si étrange et si puissant que lui-même en fut eff
rayé.

Jamais il ne pourrait oublier ces oiseaux merveilleux ! L
orsqu-ils furent hors de sa vue, il plongea jusqu-au fond
de l-eau et quand il remonta à la surface, il était comme
hors de lui-même. Il ne savait pas le nom de ces oiseaux n
i où ils s-envolaient, mais il les aimait comme il n-avait
jamais aimé personne. Il ne les enviait pas, comment aura
it-il rêvé de leur ressembler-

L-hiver fut froid, terriblement froid. Il lui fallait nag
er constamment pour empêcher l-eau de geler autour de lui.
0410 Mais, chaque nuit, le trou où il nageait devenait de
plus en plus petit. La glace craquait, il avait beau remue
r ses pattes, à la fin, épuisé, il resta pris dans la glac
e.

Au matin, un paysan qui passait le vit, il brisa la glace
de son sabot et porta le caneton à la maison où sa femme
le ranima.

Les enfants voulaient jouer avec lui, mais lui croyait qu
-ils voulaient lui faire du mal, il s-élança droit dans la
terrine de lait éclaboussant toute la pièce ; la femme cr
iait et levait les bras au ciel. Alors, il vola dans la ba
ratte où était le beurre et, de là, dans le tonneau à fari
ne. La paysanne le poursuivait avec des pincettes ; les en
fants se bousculaient pour l-attraper- et ils riaient – et
ils criaient. Heureusement, la porte était ouverte ! Il s
e précipita sous les buissons, dans la neige molle, et il
y resta anéanti.

0411 Il serait trop triste de raconter tous les malheurs e
t les peines qu-il dut endurer en ce long hiver. Pourtant,
un jour enfin, le soleil se leva, déjà chaud, et se mit à
briller. C-était le printemps.

Alors, soudain, il éleva ses ailes qui bruirent et le sou
levèrent, et avant qu-il pût s-en rendre compte, il se tro
uva dans un grand jardin plein de pommiers en fleurs. Là,
les lilas embaumaient et leurs longues branches vertes tom
baient jusqu-aux fossés.

Comme il faisait bon et printanier ! Et voilà que, devant
lui, sortant des fourrés trois superbes cygnes blancs s-a
vançaient. Il ébouriffaient leurs plumes et nageaient si l
égèrement, et il reconnaissait les beaux oiseaux blancs. U
ne étrange mélancolie s-empara de lui.

– Je vais voler jusqu-à eux et ils me battront à mort, mo
i si laid, d-avoir l-audace de les approcher ! Mais tant p
is, plutôt mourir par eux que pincé par les canards, piqué
0412 par les poules ou par les coups de pied des filles de
basse-cour !

Il s-élança dans l-eau et nagea vers ces cygnes pleins de
noblesse. A son étonnement, ceux-ci, en le voyant, se dir
igèrent vers lui.

– Tuez-moi, dit le pauvre caneton en inclinant la tête ve
rs la surface des eaux.

Et il attendit la mort.

Mais alors, qu-est-ce qu-il vit, se reflétant sous lui, d
ans l-eau claire ? C-était sa propre image, non plus comme
un vilain gros oiseau gris et lourdaud – il était devenu
un cygne ! ! !

Car il n-y a aucune importance à être né parmi les canard
s si on a été couvé dans un -uf de cygne !

0413 Il ne regrettait pas le temps des misères et des épre
uves puisqu-elles devaient le conduire vers un tel bonheur
! Les grands cygnes blancs nageaient autour de lui et le
caressaient de leur bec.

Quelques enfants approchaient, jetant du pain et des grai
nes. Le plus petit s-écria : – Oh ! il y en a un nouveau.

Et tous les enfants de s-exclamer et de battre des mains
et de danser en appelant père et mère.

On lança du pain et des gâteaux dans l-eau. Tous disaient
: – Le nouveau est le plus beau, si jeune et si gracieux.
– Les vieux cygnes s-inclinaient devant lui.

Il était tout confus, notre petit canard, et cachait sa t
ête sous l-aile, il ne savait lui-même pourquoi. Il était
trop heureux, pas du tout orgueilleux pourtant, car un gra
nd c-ur ne connaît pas l-orgueil. Il pensait combien il av
0414ait été pourchassé et haï alors qu-il était le même qu
-aujourd-hui où on le déclarait le plus beau de tous ! Les
lilas embaumaient dans la verdure, le chaud soleil étince
lait. Alors il gonfla ses plumes, leva vers le ciel son co
l flexible et de tout son c-ur comblé il cria : – Aurais-j
e pu rêver semblable félicité quand je n-étais que le vila
in petit canard ! –

Les voisins

On aurait vraiment pu croire que la mare aux canards étai
t en pleine révolution ; mais il ne s-y passait rien. Pris
d-une folle panique, tous les canards qui, un instant ava
nt, se prélassaient avec indolence sur l-eau ou y barbotai
ent gaiement, la tête en bas, se mirent à nager comme des
perdus vers le bord, et, une fois à terre, s-enfuirent en
se dandinant, faisant retentir les échos d-alentour de leu
0415rs cris les plus discordants. La surface de l-eau étai
t tout agitée. Auparavant elle était unie comme une glace
; on y voyait tous les arbres du verger, la ferme avec son
toit et le nid d-hirondelles ; au premier plan, un grand
rosier tout en fleur qui, adossé au mur, se penchait au-de
ssus de la mare. Maintenant on n-apercevait plus rien ; le
beau paysage avait disparu subitement comme un mirage. A
la place il y avait quelques plumes que les canards avaien
t perdues dans leur fuite précipitée ; une petite brise le
s balançait et les poussait vers le bord. Survint une acca
lmie, et elles restèrent en panne. La tranquillité rétabli
e, l-on vit apparaître de nouveau les roses. Elles étaient
magnifiques ; mais elles ne le savaient pas. La lumière d
u soleil passait à travers leurs feuilles délicates ; elle
s répandaient la plus délicieuse senteur.

– Que l-existence est donc belle ! dit l-une d-elles. Il
y a pourtant une chose qui me manque. Je voudrais embrasse
r ce cher soleil, dont la douce chaleur nous fait épanouir
; je voudrais aussi embrasser les roses qui sont là dans
0416l-eau. Comme elles nous ressemblent ! Il y a encore là
-haut les gentils petits oiseaux que je voudrais caresser.
Comme ils gazouillent joliment quand ils tendent leurs tê
tes mignonnes hors de leur nid ! Mais il est singulier qu-
ils n-aient pas de plumes, comme leur père et leur mère. Q
uels excellents voisins cela fait ! Ces jeunes oiseaux éta
ient des moineaux ; leurs parents aussi étaient des moinea
ux ; ils s-étaient installés dans le nid que l-hirondelle
avait confectionné l-année d-avant : ils avaient fini par
croire que c-était leur propriété.

– Sont-ce des pièces pour faire des habits aux canards ?
demanda l-un des petits moineaux, en apercevant les plumes
sur l-eau.

– Comment pouvez-vous dire des sottises pareilles ? dit l
a mère. Ne savez-vous donc pas qu-on ne confectionne pas d
es vêtements aux oiseaux comme aux hommes ? Ils nous pouss
ent naturellement. Les nôtres sont bien plus fins que ceux
des canards. A propos, je voudrais bien savoir ce qui a p
0417u tant effrayer ces lourdes bêtes. Je me rappelle que
j-ai poussé quelques pip, pip énergiques en vous grondant
tout à l-heure. Serait-ce cela ? Ces grosses roses, qui ét
aient aux premières loges, devraient le savoir ; mais elle
s ne font attention à rien ; elles sont perdues dans la co
ntemplation d-elles-mêmes. Quels ennuyeux voisins ! Les pe
tits marmottèrent quelques légers pip d-approbation.

– Entendez-vous ces amours d-oiseaux ! dirent les roses.
Ils s-essayent à chanter ; cela ne va pas encore ; mais da
ns quelque temps ils fredonneront gaiement. Que ce doit êt
re agréable de savoir chanter ! on fait plaisir à soi-même
et aux autres. Que c-est charmant d-avoir de si joyeux vo
isins ! Tout à coup deux chevaux arrivèrent au galop ; on
les menait boire à la mare. Un jeune paysan montait l-un ;
il n-avait sur lui que son pantalon et un large chapeau d
e paille. Le garçon sifflait mieux qu-un moineau ; il fit
entrer ses chevaux dans l-eau jusqu-à l-endroit le plus pr
ofond. En passant près du rosier, il en cueillit une fleur
et la mit à son chapeau. Il n-était pas peu fier de cet o
0418rnement. Les autres roses, en voyant s-éloigner leur s
-ur, se demandèrent l-une à l-autre :

– Où peut-elle bien aller ? Aucune ne le savait.

– Parfois je souhaite de pouvoir me lancer à travers le m
onde, dit l-une d-elles ; mais réellement je me trouve trè
s bien ici : le jour, le soleil y donne en plein ; et la n
uit, je puis admirer le bel éclat lumineux du ciel à trave
rs les petits trous du grand rideau bleu. C-est ainsi que
dans sa simplicité elle désignait les étoiles.

– Nous apportons ici l-animation et la gaieté, reprit la
mère moineau. Les braves gens croient qu-un nid d-hirondel
les porte bonheur, c-est pourquoi l-on ne nous tracasse pa
s ; on nous aime au contraire, et l-on nous jette de temps
en temps quelques bonnes miettes. Mais nos voisins, à quo
i peuvent-ils être utiles ? Ce grand rosier, là contre le
mur, ne fait qu-y attirer l-humidité. Qu-on l-arrache donc
et qu-à sa place on sème un peu de blé. Voilà une plante
0419profitable. Mais les roses, ce n-est que pour la vue e
t l-odorat. Elles se fanent l-une après l-autre. Alors, m-
a appris ma mère, la femme du fermier en recueille les feu
illes. On les met ensuite sur le feu pour que cela sente b
on. Jusqu-au bout de leur existence, elles ne sont bonnes
que pour flatter les yeux et le nez. Lorsque le soir appro
cha et que des myriades d-insectes se mirent à danser des
rondes dans les vapeurs légères que le soleil couchant col
ore en rose, le rossignol arriva et chanta pour les roses
ses plus délicieux airs : le refrain était que le beau est
aussi nécessaire au monde que le rayon de soleil. Les fle
urs pensaient que l-oiseau faisait allusion à ses propres
mélodies ; elles n-avaient pas l-idée qu-il chantait leur
beauté. Elles n-en étaient pas moins ravies de ses harmoni
euses roulades : elles se demandaient si les petits moinea
ux du toit deviendraient aussi un jour des rossignols.

– J-ai fort bien compris le chant de cet oiseau des bois,
dit l-un d-eux, sauf un mot qui n-a pas de sens pour moi
: le beau : qu-est-ce cela ?
0420
– A vrai dire, ce n-est rien du tout, répondit-elle ; c-e
st si fragile ! Tenez, là-bas au château, où se trouve le
pigeonnier dont les habitants reçoivent tous les jours poi
s et avoine à gogo (j-y vais quelquefois marauder et y pré
senterai un jour), donc, au château ils ont deux énormes o
iseaux au cou vert et portant une crête sur la tête : ces
bêtes peuvent faire de leur queue une roue aux couleurs te
llement éclatantes qu-elles font mal aux yeux : c-est là c
e qu-il y a de plus beau au monde. Eh bien, je vous demand
e un peu : si l-on arrachait les plumes à ces paons (c-est
ainsi qu-on appelle ces animaux si fiers), auraient-ils m
eilleure façon que nous ? Je leur aurais depuis longtemps
enlevé leur parure, s-ils n-étaient pas si gros. Mais c-es
t pour vous dire que le beau tient à peu de chose.

– Attendez, c-est moi qui leur arracherai leurs plumes !
s-écria le petit moineau, qui n-avait lui-même encore qu-u
n mince duvet. Dans la maison habitaient un jeune fermier
et sa femme ; c-étaient de bien braves gens, ils travailla
0421ient ferme ; tout chez eux avait un air propre et gai.
Tous les dimanches matin, la fermière allait cueillir un
bouquet des plus belles roses et les mettait dans un vase
plein d-eau sur le grand bahut. -Voilà mon véritable alman
ach, disait le mari ; c-est à cela que je vois que c-est b
ien aujourd-hui dimanche. – Et il donnait à sa femme un gr
os baiser.

– Que c-est fastidieux, toujours des roses ! dit la mère
moineau. Tous les dimanches on renouvelait le bouquet ; ma
is pour cela le rosier ne dégarnissait pas de fleurs. Dans
l-intervalle il était poussé des plumes aux petits moinea
ux ; ils demandèrent un jour à accompagner leur maman au f
ameux pigeonnier ; mais elle ne le permit pas encore. Elle
partit pour aller leur chercher à manger ; la voilà tout
à coup prise au lacet que des gamins avaient tendu sur une
branche d-arbre. La pauvrette avait ses pattes entortillé
es dans le crin qui la serrait horriblement. Les gamins, q
ui guettaient sous un bosquet, accoururent et saisirent l-
oiseau brusquement.
0422
– Ce n-est qu-un pierrot ! dirent-ils. Mais ils ne le rel
âchèrent pas pour cela. Ils l-emportèrent à la maison, et
chaque fois que le malheureux oiseau se démenait et criait
, ils le secouaient. Chez eux ils trouvèrent un vieux colp
orteur, qui était en tournée. C-était un rieur ; à l-aide
de ses plaisanteries il vendait force morceaux de savon et
pots de pommade. Les galopins lui montrèrent le moineau.

– Ecoutez, dit-il, nous allons le faire bien beau, il ne
se reconnaîtra plus lui-même. L-infortunée maman moineau f
rissonna de tous ses membres. Le vieux prit dans sa balle
un morceau de papier doré qu-il découpa artistement ; il e
nduisit l-oiseau de toutes parts avec du blanc d–uf, et c
olla le papier dessus. Les gamins battaient des mains en v
oyant le pierrot doré sur toutes les coutures ; mais lui n
e songeait guère à sa toilette resplendissante, il trembla
it comme une feuille. Le vieux loustic coupa ensuite un pe
tit morceau d-étoffe rouge, y tailla des zigzags pour imit
0423er une crête de coq, et l-ajusta sur la tête de l-oise
au.

– Maintenant, vous allez voir, dit-il, quel effet il prod
uira quand il va voler ! Et il laissa partir le moineau qu
i, éperdu de frayeur, se mit à tourner en rond, ne sachant
plus où il était. Comme il brillait à la lumière du solei
l ! Toute la gent volatile, même une vieille corneille fut
d-abord effarée à l-aspect de cet être extraordinaire. Le
moineau s-était un peu remis et avait pris son vol vers s
on nid ; mais toute la bande des moineaux d-alentour, les
pinsons, les bouvreuils et aussi la corneille se mirent à
sa poursuite pour apprendre de quel pays il venait. Au mil
ieu de ce tohu-bohu, il se troubla de nouveau, l-épouvante
commençait à paralyser ses ailes, son vol se ralentissait
. Plusieurs oiseaux l-avaient rattrapé et lui donnaient de
s coups de bec ; les autres faisaient un ramage terrible.
Enfin le voilà devant son nid. Les petits, attirés par tou
t ce tapage, avaient mis la tête à la fenêtre.

0424 – Tiens, se dirent-ils l-un à l-autre, c-est certaine
ment un jeune paon. L-éclat de son plumage fait mal aux ye
ux. Te rappelles-tu ce que la mère nous a dit : – C-est le
beau. A bas le beau ! Sus, sus ! – Et de leurs petits bec
s ils frappèrent l-oiseau épuisé qui n-avait plus assez de
souffle pour dire pip, ce qui l-aurait peut-être fait rec
onnaître. Ils barrèrent l-entrée du nid à leur mère. Les a
utres oiseaux alors se jetèrent sur elle et lui arrachèren
t une plume après l-autre ; elle finit par tomber sanglant
e au milieu du rosier.

– Pauvre petite bête ! dirent les roses. Cache-toi bien.
Ils n-oseront pas te poursuivre plus loin. Notre père te d
éfendra avec ses épines. Repose ta tète sur nous. Mais le
pauvre moineau était dans les dernières convulsions, il ét
endit les ailes, puis les resserra ; il était mort. Dans l
e nid, c-étaient des pip, pip continuels.

– Où peut donc rester la mère si longtemps ? dit l-aîné d
es petits. Serait-ce avec intention qu-elle ne rentre pas
0425? peut-être veut-elle nous signifier que nous sommes a
ssez grands pour pourvoir nous-mêmes à notre entretien ? O
ui, ce doit être cela. Elle nous abandonne le nid. Nous po
uvons y loger tous trois maintenant ; mais plus tard, quan
d nous aurons de la famille, à qui sera-t-il ?

– Moi, je vous ferai bien décamper, dit le plus jeune, qu
and je viendrai installer ici ma nichée.

– Tais-toi, blanc-bec, dit le second, je serai marié bien
avant toi, et avec ma femme et mes petits je te ferai une
belle conduite si tu viens ici.

– Et moi, je ne compte donc pour rien ? s-écria l-aîné. L
a querelle s-envenima, ils se mirent à se battre des ailes
, à se donner des coups de bec ; les voilà tous trois hors
du nid dans la gouttière, ils restèrent à plat quelque te
mps, clignotant des yeux de l-air le plus niais. Enfin ils
se relevèrent, ils savaient un peu voleter, et les deux a
înés, se sentant le désir de voir le monde, laissèrent le
0426nid au plus jeune. Avant de se séparer, ils convinrent
d-un signe pour se reconnaître plus tard : c-était un pip
prolongé, accompagné de trois grattements avec la patte g
auche ; ils devaient apprendre ce moyen de reconnaissance
à leurs petits. Le plus jeune se carrait avec délices dans
le nid, qui était maintenant à lui seul. Mais dès la nuit
suivante le feu prit au toit, qui était de chaume ; il fl
amba en un instant et le moineau fut grillé. Lorsque le so
leil apparut, il ne restait plus debout que quelques poutr
es à moitié calcinées, appuyées contre un pan de mur. Les
décombres fumaient encore. A côté des ruines, le rosier ét
ait resté aussi frais, aussi fleuri que la veille ; l-imag
e de ses riches bouquets se reflétait toujours dans l-eau.

– Quel effet pittoresque font ces fleurs épanouies devant
ces ruines ! s-écria un passant. Il me faut dessiner cela
. Et il tira d-un cahier une feuille de papier et se mit à
tracer un croquis : c-était un peintre. Il dessina les re
stes de la maison, la cheminée qui menaçait de s-écrouler,
0427 les débris de toute sorte, et en avant le magnifique
rosier couvert de fleurs. Ce contraste entre la nature, to
ujours belle et vivante, et l–uvre de l-homme, si périssa
ble, était saisissant. Dans la journée, les deux jeunes mo
ineaux envolés de la veille vinrent faire un tour aux lieu
x de leur naissance.

– Qu-est devenue la maison ? s-écrièrent-ils. Et le nid ?
Tout a péri, et notre frère le querelleur aussi. C-est bi
en fait pour lui. Mais faut-il que ces maudites roses aien
t seules échappé au feu ! Et le malheur des autres ne les
chagrine pas, ni ne les fait maigrir, elles ont toujours l
eurs grosses joues bouffies !

– Je ne puis les voir, dit l-aîné. Allons-nous-en, c-est
maintenant un séjour affreux. Et ils s-envolèrent. Par une
belle journée d-automne, une bande de pigeons, noirs, bla
ncs, tachetés, sautillaient dans la basse-cour du château.
Leur plumage bien lissé brillait au soleil. On venait de
leur jeter des pois et des graines. Ils couraient çà et là
0428 en désordre.

– En groupes ! en groupes ! dit une vieille mère pigeonne
.

– Quelles sont ces petites bêtes grises qui gambadent tou
jours derrière nous ? demanda un jeune pigeon au plumage r
ouge et vert.

– Venez, gris-gris. Ce sont des moineaux. Comme notre rac
e a la réputation d-être douce et affable, nous les laisso
ns picorer quelques graines. En effet, voilà que deux des
moineaux qui venaient d-arriver de côtés différents se mir
ent pour se saluer, à gratter trois fois de la patte gauch
e et à pousser un pip en point d-orgue.

– On fait bombance ici, se dirent-ils. Les pigeons d-un a
ir protecteur se rengorgeaient et se promenaient fiers et
hautains. Quand on les observe de près, on les trouve remp
lis de défauts ; entre eux, quand ils se croient seuls, il
0429s sont toujours à se quereller, à se donner de furieux
coups de bec.

– Regarde un peu celui qui a une si grosse gorge ! dit un
des jeunes pigeons à la vieille grand-mère. Comme il aval
e des pois ! son jabot en crève presque ! Allons, donnez-l
ui une raclée. Courez, courez, courez ! Et les yeux scinti
llants de méchanceté, deux jeunes se jetèrent sur le pigeo
n à grosse gorge qui, la crête soulevée de colère, les bou
scula l-un après l-autre.

– En groupes ! s-écria la vieille. Venez, gris-gris ! Cou
rez, courez, courez ! Les moineaux faisaient ripaille ; il
s avaient mis de côté leur effronterie native, et se tenai
ent convenablement pour qu-on les tolérât ; ils se plaçaie
nt même dans les groupes au commandement de la vieille. Un
e fois bien repus, ils déguerpirent ; quand ils furent un
peu loin, ils échangèrent leurs idées sur les pigeons, don
t ils se moquèrent à plaisir. Ils allèrent, pour faire la
sieste, se reposer sur le rebord d-une fenêtre : elle étai
0430t ouverte. Quand on a le ventre plein, on se sent hard
i ; aussi l-un d-eux se risqua bravement dans la chambre.

– Pip, pip, dit le second, j-en ferais bien autant et mêm
e plus. Et il s-avança jusqu-au milieu de l-appartement. I
l ne s-y trouvait personne en ce moment. En furetant à dro
ite et à gauche, les voilà tout au fond de la chambre.

– Tiens ! qu-est cela ? s-écrièrent-ils. Devant eux se tr
ouvait un rosier dont les centaines de fleurs se reflétaie
nt dans l-eau ; à côté, quelques poutres calcinées étaient
adossées contre un reste de cheminée ; derrière, un bouqu
et de bois et un ciel splendide. Les moineaux prirent leur
élan pour voler vers les arbres ; mais ils vinrent se cog
ner contre une toile. Tout ce paysage n-était qu-un beau e
t grand tableau ; l-artiste l-avait peint d-après le croqu
is qu-il avait dessiné.

– Pip ! dit un des moineaux. Ce n-est rien qu-une pure ap
0431parence. Pip, pip ! C-est peut-être le beau ? C-est ai
nsi que le définissait notre aïeule, une personne des plus
remarquables de son temps. Quelqu-un entra, les oiseaux s
-envolèrent. Des jours, des années se passèrent. Les famil
les de nos deux moineaux avaient prospéré malgré les durs
hivers ; en été, on se rattrapait et l-on engraissait. Qua
nd on se rencontrait, on se reconnaissait au signal conven
u : trois grattements de la patte gauche. Presque tous s-é
tablissaient jeunes, se mariaient et faisaient leur nid no
n loin les uns des autres. Mais une petite pierrette alert
e et aventureuse, trop volontaire pour se mettre en ménage
, partit un jour pour les contrées lointaines et elle vint
s-installer à Copenhague.

– Comme tout cela brille ! dit la pierrette en voyant le
soleil se refléter dans les vastes fenêtres du château. Ne
serait-ce pas le beau ? Dans notre famille on sait le rec
onnaître. Seulement, ce que je vois là, c-est autrement gr
and qu-un paon. Et ma mère m-a dit que cet animal était le
type du beau. Et la pierrette descendit dans la cour de l
0432-édifice ; sur les murs étaient peintes des fresques ;
au milieu était un grand rosier qui étendait ses branches
fraîches et fleuries sur un tombeau. La pierrette voleta
de ce côté ; trois moineaux sautillaient de compagnie. Ell
e fit les trois grattements et lança un pip de poitrine ;
les moineaux firent de même. On se complimenta, on se salu
a de nouveau, et l-on causa. Deux des moineaux se trouvaie
nt être les frères nés dans le nid d-hirondelles ; sur leu
rs vieux jours ils avaient eu la curiosité de voir la capi
tale. La nouvelle venue leur communiqua ses doutes sur la
nature du beau.

– Oh ! c-est bien ici qu-il se trouve, dit l-aîné des frè
res. Tout est solennel ; les visiteurs sont graves, et il
n-y a rien à manger. Ce n-est que pure apparence. Des pers
onnes qui venaient d-admirer les -uvres sublimes du maître
approchèrent du tombeau où il repose. Leurs figures étaie
nt encore illuminées par les impressions qu-ils venaient d
e recevoir dans ce sanctuaire de l-art. C-étaient de grand
s personnages venus de loin, d-Angleterre, de France, d-It
0433alie ; la fille de l-un d-eux, une charmante enfant, c
ueillit une des roses en souvenir du célèbre sculpteur, et
la mit dans son sein. Les moineaux, en voyant le muet hom
mage qu-on venait rendre au rosier, pensèrent que l-édific
e était construit en son honneur ; cela leur parut exorbit
ant ; mais, pour ne point paraître trop campagnards, ils f
irent comme tout le monde et saluèrent à leur façon. En re
gardant de près, ils remarquèrent que c-était leur ancien
voisin. Le peintre qui avait dessiné le rosier au pied de
la maison brûlée avait demandé la permission de l-enlever,
et l-avait donné à l-architecte qui avait construit l-édi
fice. Celui-ci en avait trouvé les fleurs si admirables, q
u-il l-avait placé sur le tombeau de Thorwaldsen, où ces r
oses étaient comme l-emblème du beau ; on les emportait bi
en loin en souvenir des émotions que produit la sublimité
de l-art.

– Tiens, dirent les moineaux, vous avez trouvé un bon emp
loi en ville. Les roses reconnurent leurs voisins et répon
dirent :
0434
– Quelle joie de revoir d-anciens amis ! Il ne manquait p
lus que cela à notre bonheur. Que l-existence est belle !
Tous les jours ici sont des jours de fête.

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